QUATRIÈME TABLEAU
Reading edition
I
La nuit ne porta pas conseil à Lahrier. Le lendemain le retrouva ce que l’avait laissé la veille, exactement.
Habillé, le chapeau sur la tête, il demeura cinq grandes minutes à se faire les ongles devant la glace, hésitant s’il allait partir ou rester là. A sa crainte de s’attirer des embêtements, s’il poussait le manque de pudeur jusqu’à lâcher le ministère après la mise en demeure nette et claire de la veille, se mêlait l’envie folle de le lâcher tout de même, et il pensait :
— Après tout, quoi, Chavarax a raison ; je peux être tombé malade.
Il se décida, enfin. Un mot griffonné à la hâte, roulé ensuite en cigarette et fourré dans le trou de la serrure, avertissait Gabrielle de venir le retrouver à la direction :
....... .......... ...
« … C’est rue Vaneau, mon Mimi ; au 7 bis. Tu reconnaîtras la maison facilement : il y a un drapeau au-dessus de la porte. Inutile de me demander au concierge, que je soupçonne de faire le mouchard. Monte directement. C’est le premier escalier à gauche, sous le porche. Quatrième palier, bureau 12… »
Là-dessus il partit, se réservant de voir venir les événements. Un seul dessein, en son esprit, se formulait avec netteté : exaspérer le père Soupe par le procédé habituel, le faire mousser peu à peu, jusqu’à ce que, l’ayant poussé à bout, il eût enfin obtenu de lui la libre jouissance du bureau ; mais la surprise, vraiment inattendue, qui accueillit son arrivée, lui simplifia, au delà de toute espérance, la réalisation de cet ingénieux projet.
Est-ce que le père Soupe, ce jour-là (à cent lieues de soupçonner l’arrivée prématurée de son collègue), n’avait pas inventé de se laver les pieds ? et ce dans la cuvette commune ?
Parfaitement ! Assis sur une chaise, adossé au tuyau d’aération des lieux qui traversait la pièce dans toute sa hauteur, il raclait ses jambes velues et empoissées de savon noir, ses genoux cabossés en flancs de vieille casserole et que les replis de la culotte coiffaient d’un double turban.
A la vue de Lahrier, il changea de couleur :
— Vous !… Comment, c’est vous !… à c’t’heure-ci !…
Tel était son ébahissement qu’il en restait plié en deux, les mains entrées jusqu’aux poignets dans l’eau nuageuse de son bain.
— Eh ben ! vrai, alors, c’est du propre ! déclara Lahrier qui fit halte sur place ; voilà maintenant que vous vous lavez les pieds ici ! Est-ce que vous perdez la tête ? Vous ne pouviez pas choisir un autre endroit pour y aller faire vos ordures ?
— Mes ordures ! dit Soupe ; mes ordures !
— Oui, vos ordures ! C’est ragoûtant, peut-être, ce que vous faites là ! et puis j’irai me laver les mains là-dedans, moi, après ? Que diable, on s’enferme chez soi quand on veut se mettre la crasse à l’air, et vous n’êtes pas chez vous, ici.
Soupe, humilié, se rebiffa :
— Je vous demande pardon, j’y suis.
— Je vous demande pardon également, vous n’y êtes pas.
— Ah ! bah ! et où donc suis-je alors ?
— Vous êtes chez nous, ce qui n’est pas la même chose.
— Si je suis chez nous, je suis chez moi.
— Vous mentez.
— Ah ! mais…
— Vous mentez !!!
— C’est trop fort ! cria le père Soupe. Monsieur Lahrier, vous êtes un galopin.
— Et vous, dit Lahrier, vous êtes un vieux cochon.
— Malappris, grossier personnage !
— Ah ! pas d’insolence, je vous prie. Je suis poli avec vous, moi.
— Poli !…
A cette profession de foi extravagante, le pauvre homme demeura sans armes, avec seulement un lent regard, qui monta au plafond, navré et pitoyable.
— Poli !…
Il se tut toutefois, il tenta de l’apaisement, se sentant enferré dans ses torts, jusqu’au cou. Justement, de la pièce voisine, Letondu intervenait, cognant au mur à coups d’haltères et hurlant : « Gloire à la vieillesse ! Honneur au respectable Soupe ! Celui qui n’a pas le respect des cheveux blancs se ravale au rang de la bête ! » en sorte que Soupe jouait l’effroi, exhortait Lahrier au silence, par une mimique compliquée, des deux bras. Mais Lahrier se moquait un peu de Letondu : il tenait la scène à faire et ne l’eût pas lâchée pour beaucoup d’argent. Or, voici que de ses yeux, machinalement promenés, il aperçut les chaussures du vieux, posées côte à côte sur la table et y bâillant à l’air libre, dans un éparpillement confus de paperasses administratives.
Alors tout fut bien.
Il cria :
— Et allons donc ! les godillots sur la table ! c’est le bouquet !
D’un bond il fut sur les chaussures. Il les empoigna aux tirants et, par l’entrebâillement de la porte, il les lança à la volée dans les lointains ténébreux du corridor où on les entendit s’abattre l’une après l’autre avec le bruit de deux plâtras qui se détachent.
— Mes souliers ! rugit le père Soupe, mes souliers ! Il a jeté mes souliers, à c’t’heure !
— Oui, dit Lahrier ; et je jette vos bas à la rue, si vous ne les remettez pas à l’instant même. Habillez-vous, monsieur, vous êtes indécent. Et puis, qu’est-ce que c’est encore que toute cette batterie de cuisine ?
Trois bouillottes d’inégale grandeur s’alignaient, ronronnaient doucement dans les cendres de la cheminée. Du doigt, Lahrier en souleva les couvercles.
— De l’eau chaude !
— Laissez ça ! C’est pour me faire la barbe.
— Du lait ! du chocolat !
— C’est pour mon déjeuner. Laissez ça ! mais laissez donc ça, nom d’un tonneau ! Bon ! voilà qu’il éteint le feu avec mon lait ! Hein ? quoi ? qu’est-ce que vous allez faire ? Mon chocolat dans le bain de pieds à présent ?… Ah ! le vilain homme ! mon Dieu, le vilain homme !
Éperdu, il s’était dressé dans la cuvette, et ses maigres mains maudissaient. Letondu, solennel, criait à travers la muraille :
— Honneur aux hommes de grand âge ! Je tire mon chapeau à Homère, en la personne de M. Soupe, vénérable et digne…
Le reste — et ce fut bien dommage — se perdit, car Lahrier, en dépit des protestations de Soupe, qui le sommait de fermer la croisée, l’ouvrait au contraire, et l’écartait toute grande sur le fracas que semait par l’espace le passage d’un camion chargé de charpentes de fer.
Indistinctement, par bribes, dans l’assourdissement de ce tonnerre rebondi et secoué aux pavés de la rue, on perçut les clameurs affolées du pauvre homme :
— …mez la fenêtre ! …mez la fenêtre ! …mez donc la fenêtre… vous dis…; me ferez prendre du mal, cré mâtin !

Lahrier, cœur de roche, demandait :
— Qu’est-ce que ça peut me faire, à moi ? Je n’ai pas envie d’attraper le choléra.
— Quelle société ! gémit Soupe. Je me plaindrai au Directeur.
Du coup, le jeune homme s’emballa :
— Vous dites ?
L’autre ânonna :
— Je dis… je dis… je dis…
Il disait… il disait… En fait, il ne disait plus rien du tout, épouvanté déjà d’en avoir dit si long. A grands coups de serviette il se séchait les chevilles, puis enfilait précipitamment ses chaussettes, cependant que l’amant de Gabrielle, les bras jetés sur la poitrine et jouant à s’y méprendre la comédie de l’indignation, braillait :
— A-t-on idée de ça ? Un vieux rossard qui prend le bureau pour un établissement de bains, et qui parle de s’aller plaindre au Directeur ? Au Directeur ?… En bien, allez-y ! Chiche ! Ça y est ! Au surplus si vous n’y allez pas, c’est moi-même qui vais y descendre.
— Vous ?
— Oui, moi !
Rongé d’inquiétude, Soupe jugea à propos de faire le malin, et il ricana :
— Ah ! la la !
— Ah ! la la ? fit Lahrier. Du diable si je n’y vais de ce pas !
Il feignit de chercher son chapeau :
— Où est mon tube ?… et nous allons voir un petit peu si vous avez le droit, oui ou non, de vous mettre tout nu devant moi !… dans un but que je ne veux pas connaître.
— Oh ! dit le père Soupe, scandalisé. Oh ! oh ! oh !
— Parfaitement ! c’est que je vous connais, moi, et pas de ce matin, bien sûr !… Oh ! vous pouvez rouler les yeux, ce n’est pas ça qui me fera changer d’appréciation. — Au Directeur !… Au Directeur !… Je serais curieux de savoir ce que vous irez lui conter, au directeur. L’emploi de votre temps, peut-être ? En vérité, je vous le conseille !… Comme si vous ne devriez pas avoir honte de vous faire flanquer quatre mille balles pour ne rien fiche, que rigoler tout bas et que ronfler tout haut depuis le jour de l’an jusqu’à la Saint-Sylvestre, pendant que les copains triment à votre place. C’est de l’argent volé, seulement !
— Volé !
— Certainement, volé !
Soupe bondit :
— J’ai trente-sept années de service !
— C’est bien ce que je vous reproche, répliqua Lahrier. Vous venez de vous juger vous-même.
Dans les intervalles de silence, on entendait le tic-tac régulier d’un coucou battant les secondes en un coin obscur de la pièce. Et juste comme le vieux allait ouvrir la bouche, l’oiseau chanta la demie de midi, ce qui détermina Lahrier à en finir.
— Voilà sept ans que vous avez droit à la retraite ! sept ans que vous vous obstinez à ne pas la prendre ! sept ans, enfin, que vous grevez de quatre mille francs le budget du chapitre Ier pour un service qui en vaut douze cents comme un liard et dont vous ne vous acquittez même pas ! C’est un écart de deux mille huit cents francs, neuf augmentations régulières au préjudice de vos collègues, que vous mettez tranquillement dans votre poche. Eh bien ! moi, je vous dis ceci : l’homme qui n’a pas le cœur de déposer sa chique quand le moment en est venu, et de céder sa place aux autres, est un égoïste et un lâche ! L’homme qui, sciemment, froidement, accepte la rétribution de fonctions qu’il n’a pas remplies, est un mendiant de la plus basse espèce, un mendiant qui devient un voleur, — je ne sais si je me fais bien comprendre, — le jour où il pousse l’infamie jusqu’à s’engraisser comme un porc du légitime salaire des autres !
— Je m’en vais, s’écria le père Soupe, je m’en vais ! Oui, j’aime encore mieux m’en aller qu’entendre de pareils discours !
— C’est ça, dit Lahrier, cavalez ! je vous ai assez vu, mon bon. Tenez, voilà votre chapeau.
Lui-même, il le coiffa.
— Au plaisir de vous revoir.
Et du doigt, sans brutalité, il le poussa de l’autre côté de la porte qu’il ramena sur soi aussitôt. Un instant on entendit Soupe fourgonner dans la nuit profonde du corridor, geindre, frotter des allumettes chimiques, à la recherche de ses chaussures. Enfin il gagna l’escalier où s’éteignit son pas de martyr.
Sur quoi, ayant sonné le garçon de bureau :
— Ovide, dit Lahrier, c’est dégoûtant ici ; un coup de balai, s’il vous plaît, et videz-moi donc cette cuvette.
II
Ayant expédié le père Soupe, le jeune homme se mit en devoir d’expédier des choses plus sérieuses, mais ayant expédié d’une traite, au point d’en avoir le poignet ankylosé de courbatures, une demi-douzaine d’affaires qui étaient l’arrivée du jour, il perdit soudainement patience, à voir comme son amoureuse apportait de l’empressement à venir le retrouver.
— Quelle dinde !… Je parie qu’elle n’a pas osé venir.
Et sa belle ardeur de travail tranchée comme avec une faux, il jugea avoir bien gagné le droit à la récréation.
— Tiens !… Si j’allais jeter un coup d’œil à mon parc.
Son parc, c’était celui de Jenny l’Ouvrière : deux étroites caisses flanquant extérieurement les chambranles de la mansarde qui était son humble bureau, et dans lesquelles, sitôt les primes tiédeurs de mars, il semait le volubilis traditionnel et le classique haricot d’Espagne. Car il avait, ainsi que tout vrai Parisien, la passion ingénue et émue de la verdure.
Il enjamba la fenêtre.
La gouttière qui le reçut avait la largeur d’un chemin de ronde.
Penché sur l’une de ses caisses il commençait d’en effriter la terre, d’un doigt léger qui découvrait pour les recouvrir aussitôt les énormes haricots aux robes d’évêques tachetées d’ébène luisante, quand, de l’intérieur du bureau, une voix jeune et qui riait le héla :
— Tiens ! tu es perché, bel oiseau ?
Lui, regarda.
— Gabrielle !
Mon Dieu, oui, c’était Gabrielle ; et avec elle l’immense allégresse du renouveau nichée aux plis du damier blanc et noir qui moulait ses bras et sa taille. Une grappe de lilas la coiffait, et elle se moquait, le nez haut, disant :
— Descends donc, grand bêta ; tu vas te jeter à la rue.
Que de grâce, et que de jeunesse !
Lahrier en demeura ébloui, immobilisé un instant et bouchant le jour de son corps.
Un saut et il fut à elle.
— Ce chat !… En voilà une surprise !… Je ne t’attendais plus, ma foi !
Ses mains terreuses ramenées derrière son dos, crainte de tacher la belle robe, il baisa l’une après l’autre les joues que lui tendait son amie à travers le tissu léger de la voilette. Il sut alors que la jeune femme avait profité du hasard qui l’appelait sur la rive gauche pour aller jusqu’au Bon Marché où c’était jour de coupons.
— Et dame ! une fois là… Tu sais ce que c’est, n’est-ce pas ?
— Mais oui, mais oui.
Il ne lui en voulait plus, mais plus du tout, en vérité, tant il s’épanouissait de la tenir après avoir désespéré d’elle.
— Que tu es mignonne d’être venue !… Assieds-toi donc.
Et il lui avançait une chaise, qu’elle refusa.
S’asseoir !… De son activité turbulente de petit chien, elle emplissait le bureau, au contraire ; follement amusée, et galopant d’un mur à l’autre avec de brusques et admiratifs temps d’arrêt devant les rangées superposées de cartons verts, dont on l’entendait épeler à demi-voix les minces fiches indicatrices :
— Tarn-et-Garonne…, Meurthe-et-Moselle…, Ille-et-Vilaine…, Lot…, Calvados…
La découverte imprévue du coucou la jeta à des transports de joie.
— Il y a une pendule ! cria-t-elle.
Lahrier souriait.
— Sans doute, fit-il. Oh ! nous ne manquons de rien, ici.
— C’est très gentil, déclara Gabrielle qui admirait de bonne foi. Et dis, Toto, à quoi ça sert-il, tout cela ?
Toto, qui se lavait les mains et dont les doigts, arrachés aux tiraillements de la serviette, apparaissaient un à un en roseurs délicates de cire, répondit :
— A rien du tout.
Cela fut si simplement dit, avec un tel accent de conviction tranquille, exempte de pose et de paradoxe, que la jeune femme éclata de rire.
— Tu es gosse !…
Il protesta :
— Gosse !… Tu te figures que je plaisante ?
Gabrielle avoua qu’en effet elle l’en croyait bien capable, et tandis qu’il se récriait, se disculpait hautement du péché de malice, elle, avait de petites moues entendues ; le geste discret de ses doigts ramenait à de justes proportions les affirmations bruyantes de l’employé s’exténuant à répéter :
— A rien ! A rien du tout, je te jure !
L’idée de tant d’encre perdue, de tant de beau papier noirci en pure perte, dépassait sa compréhension ; ses instincts de petite bourgeoise bien ordonnée s’insurgeaient, et criaient en elle : « Ce n’est pas vrai ! »
Elle demanda :
— Enfin quoi ? Tu ne me feras pas croire qu’on vous paie uniquement pour que vous vous tourniez les pouces ?
— Plût à Dieu ! riposta le jeune homme qui greffa sur ce point de départ un pittoresque démontre du mécanisme administratif.
Il avait, quand il s’y mettait, la verve facile et féroce.
Cinq minutes, il ne tarit pas ; la présence de son amie éveillant en lui des coquetteries de jeune coq qui parade devant la poulette favorite. Sa recherche à se montrer spirituel l’amenait à l’être tout de bon, et une pointe de canaillerie faubourienne pimentait insensiblement l’amusement de ce qu’il disait.
— Tu vas voir, c’est très curieux. Les uns (ce sont les rédacteurs) rédigent des lettres qui ne signifient rien ; et les autres (ce sont les expéditionnaires) les recopient. Là-dessus, arrivent les commis d’ordre, lesquels timbrent de bleu les pièces du dossier, enregistrent les expéditions, et envoient le tout à des gens qui n’en lisent pas le premier mot. Voilà. Le personnel des bureaux coûte plusieurs centaines de millions à l’État.
— C’est pour rien, fit Gabrielle.
Il appuya :
— Pour rien. Et ça a le précieux avantage d’enrayer la marche d’affaires qui iraient toutes seules sans cela.
Puis (Gabrielle, point convaincue, persistant à hocher la tête d’un air d’incrédulité, proclamant à la fois le rôle considérable des grandes administrations et la sélection des intelligences chargées de les représenter), il se récria, affecta un empressement démesuré à abonder dans ces vues :
— Comment donc !… Sélection ?… Je te crois !
Et pour bien établir qu’il ne se moquait point, il se lança dans des imitations, d’ailleurs exquises de finesse et d’observation maligne, du père Soupe, de Letondu, du sous-chef Van der Hogen et de M. de La Hourmerie, dont il singea jusqu’à la perfection la solennité pleine de tics. A la fin, aux rires fous de la jeune femme qui était là comme au spectacle, il imita le Directeur lui-même et donna la représentation d’une réception de jour de l’an.
Ce fut délicieux.
Les reins à la cheminée, la boutonnière parée d’un pain à cacheter rouge destiné à compléter l’illusion, il fut charmant de fausseté onctueuse, de je-m’en-foutisme ému, d’éloquence ronflante et banale.
— « Mes chers collègues…, laissez-moi dire : mes chers amis !… C’est toujours avec un nouveau plaisir, comme disait le roi Louis-Philippe, que je vois groupée autour de moi cette sélection d’intelligences… »
Coup d’œil à Gabrielle.
« … d’abnégations et de dévouements, en laquelle je résume et dépeins d’un seul mot le personnel de la Direction des Dons et Legs. Quel ingrat ne serais-je pas, en effet, si je ne lui rendais en ce jour l’éclatant hommage que je lui dois ? si je ne reconnaissais, — hautement, — la part de collaboration dont je lui suis redevable dans l’accomplissement de la tâche, si difficile et si délicate, qu’a confiée le chef de l’État à ma modeste initiative ?… Mais affirmer, ainsi que je me plais à le faire, la supériorité de vos mérites, c’est affirmer du même coup vos droits à certaines exigences… Ces exigences, mes chers collègues, à Dieu ne plaise que je les blâme. »
— Bravo ! Bravo ! cria Gabrielle transportée d’admiration.
Lahrier ne sourcilla pas.
Impassible, il reprit :
— « Voilà cinq ans que je préside aux destinées de cette maison ; cinq ans que je vous fais espérer, pour des époques toujours prochaines et toujours ajournées, hélas ! les augmentations de salaires que vous ne sauriez revendiquer avec trop de légitimité. Cette fois encore, — et pour me décider à cette pénible confession, il faut toute la confiance que j’ai en votre esprit de désintéressement, — je vous accueille les mains vides… J’avais sollicité de la Chambre une augmentation de crédit portant sur le chapitre Ier : vingt mille francs qui m’eussent mis à même d’apaiser dans quelque mesure les justes mécontentements du plus grand nombre d’entre vous ; malheureusement la commission du Budget a conclu au rejet de la proposition. En sorte, mes chers camarades, que j’en dois appeler, une fois de plus, — la dernière ! — à cette patiente et à cette longanimité dont vous avez déjà donné tant de preuves. Au reste, les temps sont proches !… Un avenir est à nos portes…, d’autant plus fécond en surprises, que vous aurez su l’attendre plus longtemps… »
La fenêtre était restée ouverte : un cadre vermoulu de mansarde emprisonnant un jaillissement d’innombrables cheminées. Au loin, par-delà les maisons qui s’enfuyaient à l’infini, le Panthéon et la Sorbonne élevaient leurs dômes disparates : l’un plus lourd, gonflé au-dessus de l’horizon comme la calotte d’un formidable aérostat maintenu immobile sur ses ancres, l’autre plus frivole, fanfreluche de clochetons, et pareil au casque hérissé d’une idole hindoue. A l’une des tours de Saint-Sulpice, un rayon de soleil égaré allumait un miroir d’alouette. Trois heures sonnèrent. La splendeur de l’avril battait son plein au-dessus de Paris.
Gabrielle, le dos au jour, s’était renversée dans sa chaise, la pointe vernie et finement piquée de son soulier avancée un tout petit peu, hors de la jupe. Appareillée à sa toilette, son ombrelle lui barrait les genoux : un rien du tout de foulard quadrillé, dont une satinette mauve cravatait le manche interminable avec des airs de gros papillon au repos. Et l’étonnement de Lahrier était de la trouver si blonde !… mais si blonde, vraiment ; si blonde !… Jamais il n’eût supposé avoir une maîtresse aussi blonde ! Sa nuque était devenue de miel, dans le flot de beau temps qui la baignait. Il fut ravi de sa découverte et il se dit que le printemps est, à Paris, plein de clémence ; qu’il ne fleurit pas seulement aux maigres branches des platanes et aux bourgeons empoissés des tilleuls, mais aussi aux cheveux des jeunes femmes, et à leurs joues, et à leurs lèvres, et à leurs bouts de nez, qu’écrase imperceptiblement le nuage des voilettes blanches.
— Non, vrai, Gabrielle, déclara-t-il tout à coup, c’est épatant ce que tu es chic, aujourd’hui.
— Est-ce que tu n’es pas un peu fou ? demanda Gabrielle qui riait, ne l’ayant jamais vu si tendre.
Elle lui avait abandonné ses mains, qu’il baisait avec une belle fougue. C’était deux toutes petites pattes, aux ongles légèrement saillis sous la peau tendue des gants. Ceux-ci, blonds aussi, se brisaient aux poignets, en un double bracelet de petites couleurs engourdies, puis empiétaient sur les manches, à mi-bras, gonflés de chair robuste et jeune. René Lahrier, très éveillé, baisa et mordilla longuement l’un après l’autre les petits doigts, point trop indignés, de son amie. Cependant, un moment vint où il dut aller un peu loin, car la jeune femme, soudain, fut debout, et, avec cette sévérité qui à la fois rappelle à l’ordre et se tient à quatre pour garder son sérieux :
— Non, pardon ! ne t’emporte pas !… Un peu de calme, s’il te plaît.
Mais lui objecta : « Gabrielle !… » si doucement, si gentiment, qu’elle dut désarmer, vaincue, conquise à l’infini de câlinerie puérile dont ce simple mot débordait. Ils se baisèrent aux lèvres, sans bruit, entre leurs mains qui s’étaient jointes, paume à paume et les ongles hauts.
— Chéri !
— Chérie !
Les mots ne furent pas, ou furent si peu ! La confusion de deux souffles, rien de plus…
Devant l’avidité gloutonne de la bouche qui pressait la sienne, Gabrielle, pourtant, avait fui. Le buste en arrière maintenant, les cuisses coupées à l’arête vive de la table dont la dureté la blessait à travers l’empesé de ses jupes, elle tâchait à se dérober, charmée et affreusement inquiète, sans force pour ravir ses dents au baiser de ce gentil garçon qu’elle sentait, si vivant contre elle, la respirer comme une fleur, et défaillante à l’idée que quelqu’un pouvait entrer.
— Mais oui je t’aime !… mais oui je t’aime, tu le sais bien.
Et aussitôt :
— Prends garde, mon Dieu !… Prends bien garde !
Par-dessus l’épaule du jeune homme, ses yeux mi-clos allaient aux lointains de la pièce, en fixaient anxieusement la porte, avec la crainte évidente de la voir brusquement s’ouvrir…
Et elle s’ouvrit, et le chef de bureau apparut, M. de La Hourmerie lui-même, dont avait fait dresser l’oreille une discrète allusion de Chavarax à l’esprit de noble indépendance de son camarade Lahrier : « Un charmant être, adoré des femmes, et incapable de sacrifier à la stupidité de certains règlements les saines traditions de la galanterie française. » Et allez donc ! Tout Chavarax tenait dans ce mot ; toute la subtilité assassine de ce gros garçon aux yeux pâles, dont encadrait la face un collier de duvet mou, évoquant, sans qu’on sût précisément pourquoi, une idée de vague obscénité. Là était sa spécialité : le fraternel coup de main donné à un ami et qui est le coup de pied destiné à lui casser les tibias, l’air délicat de vous passer à la fois la main dans le dos et le croc-en-jambe.
De l’un il disait :
— Chaudavoine ? Bien intelligent, ce gaillard-là, et étonnant pour tourner le vers. Sa chanson sur le Directeur, qu’il a composée l’autre jour, est un chef-d’œuvre de moquerie fine et de drôlerie malicieuse.

De l’autre :
— Ce n’est pas la faute à de l’Ampérière si son père doit tout à l’Empire. Et on vient lui reprocher, à lui, de faire de l’opposition ? Est-ce bête !… Ce n’est pas de l’opposition ça, c’est de la reconnaissance.
D’un troisième :
— Mousseret est animé d’un zèle non douteux et son intelligence hors ligne le désigne pour un poste élevé. Il est fâcheux que sa pauvre santé le tienne absent de son travail les trois quarts du temps… au moins.
De celui-ci :
— Hernecourt a derrière lui dix ans de services méconnus. Si on lui eût rendu justice avec plus d’impartialité, il n’en serait pas venu à chercher dans l’alcool la consolation de ses déboires.
De celui-là :
— Bêtise n’est pas vice. Ce n’est pas une raison parce que Tabourieux est hors d’état de faire jamais autre chose pour le laisser expéditionnaire jusqu’à la fin de ses jours.
Et ainsi de suite.
Simplement, sans se soucier de la main charitable qui ne manquerait pas de les ramasser, il semait ces perles sur sa route, le long des murs percés d’invisibles oreilles. Qu’elles dussent arriver à destination à peu près aussi sûrement qu’une lettre jetée à la poste, il n’eût eu garde de se le demander, car il répugnait, de bonne foi, aux besognes sales, et tenait à l’étrange compromis de conscience qui laissait en paix ses scrupules. Depuis son arrivée à la Direction il avait procédé ainsi et s’en était trouvé au mieux.
Édifié d’un coup d’œil, M. de La Hourmerie ne se répandit pas en lamentations stériles. L’égal en laconisme éloquent de son garçon de bureau Ovide, il dit simplement : « A merveille ! » ramena discrètement la porte, et, d’une traite, fut chez le Directeur.
III
La cigarette jaillie des dessous de la moustache et les cuisses baignées de pénombre, celui-ci semait des signatures, pour ampliations conformes, au bas d’arrêtés ministériels. De sa dextre bien soignée il les étendait, griffes d’empereur, sur la demi-largeur du papier, puis immédiatement les séchait, le bloc-buvard secoué, en sa main gauche, du tangage précipité d’un petit bateau qui va sur l’eau.
Le chef entra, vint droit à lui, s’arc-bouta de ses doigts aux minces filets de cuivre qui cerclaient l’acajou de la table, et posa cette question bien simple :
— Je viens savoir de vous, monsieur, si la Direction des Dons et Legs est une administration de l’État ou une maison de tolérance.
M. Nègre — l’étonnement avait immobilisé net le double mouvement de ses mains — répondit :
— Qu’est-ce qui vous prend ? En voilà une drôle de question !
— Il me prend, répliqua M. de La Hourmerie, que M. René Lahrier reçoit des femmes dans son bureau, que je viens de le pincer sur le fait, que j’ai depuis longtemps contre cet employé de graves sujets de mécontentements, qu’à la fin la mesure est pleine et que l’un de nous deux, — j’en donne ma parole d’honneur, — aura cessé d’émarger au budget avant la fin de la journée.
Il n’y allait pas par quatre chemins. Il posait la question de cabinet ; rien de plus. Or M. Nègre, avec son petit air doux, était un monsieur très carré ; on ne la lui faisait que s’il le voulait bien, et capable d’acheter d’une livre de sa chair la sauvegarde de sa tranquillité, il avait des révoltes de mouton enragé le jour où une main téméraire tentait de la venir pourchasser jusqu’en ses derniers retranchements.
— Vous voulez vous en aller ? dit-il froidement au chef des Legs ; eh bien ! mon cher, allez-vous-en, que voulez-vous que je vous dise ?
Ceci coupa la glotte à de La Hourmerie, qui, s’étant attendu à tout excepté à ce qui arrivait, ne trouva qu’un amer sourire et qu’un lent élevé de ses cils vers le ciel. Il murmura : « Délicieux », et comme ses émois, volontiers, avaient l’ironie classique :
— Hic sunt prœmia laudi, fit-il. J’aurai donné à cette maison les trente plus belles années de ma vie pour en venir à ce résultat de me faire dire : « Prenez la porte. »
— Pardon ! rectifia M. Nègre ; je ne vous dis pas : « Prenez la porte », je vous dis : « Vous pouvez la prendre. » Ce n’est pas du tout la même chose. Quant à vos allusions discrètes à la façon dont vos mérites auraient été récompensés, je vous ferai humblement remarquer que vous avez huit mille francs d’appointements et la croix de la Légion d’honneur. Disons des choses sérieuses, n’est-ce pas ; soyons justes avec la vie et n’usons de la mise en demeure qu’avec une extrême réserve, car il est de ces caractères qui ne sauraient s’en accommoder. — Voilà.
Ainsi parla le Directeur qui, dans le même temps, changea de ton et de visage. On ne saurait assez dire, vraiment, à quel point c’était un homme sans méchanceté. Pris de remords devant le facies effaré de M. de La Hourmerie, il s’adoucit, comme la veille ; toute sa mauvaise humeur tomba, glissée à la gouaillerie d’une amicale querelle.
— Vous me terrifiez, aussi, avec vos demandes de renvoi. Hier, c’était M. Letondu ; aujourd’hui, c’est M. Lahrier ; quelle est cette fièvre d’expulsion ? Je ne veux renvoyer personne, cher ami ; M. Lahrier moins que tout autre ; mettez-vous bien ça dans la tête. Lahrier est, de toute cette maison (avec vous, naturellement), celui auquel je tiens le plus. Songez donc qu’au bout de cinq ans j’en suis à attendre de lui l’ombre d’une revendication, l’exposé du moindre grief !… Il viendrait me dire : « J’ai droit à une augmentation, on ne me la donne pas, je la réclame », je n’aurais qu’à lui tirer mon chapeau, c’est bien simple ; car enfin voilà des siècles qu’il devrait être rédacteur !… Mais non, c’est une fleur, ce garçon ; humble, il se complaît en son ombre comme une violette en sa mousse ; satisfait de sa médiocrité, à ce point soucieux de mon repos qu’il va jusqu’à lui sacrifier ses intérêts personnels !
Au songé d’une telle grandeur d’âme, des pleurs, des pleurs véritables, humectaient son éloquence. Sa gratitude déborda dans un mot, qu’il répéta par deux fois :
— Le pauvre enfant ! Le pauvre enfant !
Après quoi :
— Oh ! s’exclama-t-il, que ne suis-je poète lyrique ! M’accompagnant d’un luth aux cordes bien tendues, en des vers dignes de celui qui me les aurait inspirés, je célébrerais ses mérites, et la noblesse de son cœur, et son fier désintéressement, et ses vertus au-dessus de tout éloge ! Pour glorifier son souvenir, que n’ai-je ton art infini, Banville, chantre aimé des dieux ! pour porter aux peuplades lointaines son nom cher à ma reconnaissance, que n’ai-je, petit oiseau, tes ailes ?… Et cet homme qui, seul entre tous, a respecté ma noire détresse, je l’irais chasser comme un laquais ?
— Pourtant…
— Je l’irais flanquer à la porte parce qu’un jour, en son bureau, il a embrassé une femme qui était peut-être sa sœur ?
La Hourmerie bondit :
— Sa sœur ?… Il ne manquerait plus que ça, par exemple !
Mais entêté de surdité, le Directeur passa outre.
— Jamais !… N’y comptez pas !… Jamais !
Il le hurla, ce « jamais », les doigts allongés dans le vide, avec l’ample geste tragique d’un conspirateur d’opéra qui jure la mort du tyran. Aussi bien eût-il voulu, homme, consommer une telle félonie, il se fût buté, fonctionnaire, au veto de sa conscience lui rappelant qu’il avait des devoirs, dont le premier était de conserver à l’État un serviteur dévoué et assidu, et cet argument qu’il lâcha avec une calme impudeur eut pour effet de soulever, chez M. de La Hourmerie, des bouillonnements de bon sens suffoqué. M. Nègre, jouant l’étonnement, reprit le thème et le développa ; de La Hourmerie, hors de lui, riposta en clameurs stridentes de jeune cochon qu’on égorge.
— Dévoué ! Assidu !… Qui donc ? C’est pour Lahrier que vous dites ça ?
— Dame !
— Ah bien, elle est un peu raide !… Un employé qui ne vient jamais !
— Mais si !
— … ou qui vient à deux heures, les jours où il daigne venir !
— Mais non.
— A deux heures, je vous dis.
— A deux heures ?
— Quand ce n’est pas à trois.
— Et après ?
— Comment, et après ?
— Oui, après ? Son service est au courant, n’est-ce pas ?
Un temps savamment observé :
— Parbleu ! dit de La Hourmerie, il le fait faire par un autre.
Il ricana, ayant gardé le trait pour la fin, et dans un malin clignement d’œil qui rendait un hommage discret à sa finesse, il se révéla enchanté, très fier d’avoir trouvé ça. Malheureusement M. Nègre n’était pas homme à capituler pour si peu. Avec une souplesse d’acrobate qui enfourche au passage une pouliche échappée, il saisit le mot à la crinière, s’enleva dessus, d’un coup de jarret, hop !
— Par un autre ?… Et pardieu, c’est bien ce qui fait de lui le plus précieux de nos employés !… Comment, vous ne comprenez pas ça ? Cette évidence vous échappe, que tenant d’autant plus à sa place qu’il a moins de peine à la remplir, il fera tout pour la garder par cela seul qu’il fait tout pour la perdre ?… que l’excessif même de ses torts nous est le garant assuré des prodiges qu’il accomplira pour acheter leur impunité, et que plus il mettra l’opiniâtreté à ne pas s’acquitter de sa tâche, plus il déploiera d’énergie à s’en décharger sur les autres et à stimuler leur ardeur ?… Raisonnons. Lahrier gagne ici deux mille quatre cents francs par an, qui lui coûtent juste, en gros et en détail, la peine de se baisser pour les prendre : de l’argent trouvé, autant dire. Et cet argent, il irait, l’insensé, s’exposer bêtement à le perdre ? Allons donc ! L’invraisemblance d’une telle hypothèse crèverait les yeux à un enfant de dix-huit mois, et il faut, pour que vous-même vous n’en soyez pas aveuglé, qu’un furieux amour vous possède, du sophisme et du paradoxe.
— Paradoxe ! fit l’autre ; paradoxe !… Je fais du paradoxe, moi ?
C’en était trop. Il était dépassé. D’un grand geste désespéré il abandonna la partie, s’en tenant dès lors à d’ironiques petits rires où ses nerfs tâchaient à se détendre, tandis que M. Nègre, implacable, poursuivait, répétait : « Eh oui !… vous en faites comme M. Jourdain faisait de la prose : sans le savoir. Que voulez-vous ; vous êtes une nature compliquée. » Il clôtura la discussion d’un « Fort bien » qui puait le fiel à plein nez, et il gagna la sortie sans reparler autrement de démissionner, d’ailleurs. Toutefois, la main sur le bouton de la porte :
— Je m’incline devant une volonté supérieure, mais de cet instant, déclara-t-il avec une solennité âpre, tout est fini entre M. Lahrier et moi. Cet employé me devient un étranger et je m’en désintéresse complètement, avec le seul espoir qu’il poussera la bonne grâce jusqu’à ne pas préférer mon cabinet au sien pour y consommer ses turpitudes et y donner de galants rendez-vous. C’est tout ce que j’exige de lui. A cette restriction près, il fera précisément tout ce qui lui conviendra de faire : je le dispense de toute obéissance, de toute présence et de tout travail. Puisse l’État n’avoir pas à payer trop chèrement les conséquences d’une situation que je n’ai point créée et dont ne saurait m’incomber la responsabilité pesante. — Je suis votre humble serviteur.