CINQUIÈME TABLEAU
Reading edition
I
Un mois passa, au cours duquel le détraquement cérébral de Letondu ne fit que croître et embellir.
Letondu, à vrai dire, venait encore à l’Administration ; il y venait même régulièrement. Mais, arrivé à l’heure précise, il s’enfermait en son bureau, s’y verrouillait à double tour et y demeurait de longues heures sans que l’on pût savoir ce qu’il y fabriquait. Des collègues l’ayant mouchardé par le cercle élargi du trou de la serrure, donnaient de vagues éclaircissements : les uns disaient l’avoir vu immobile, les jambes en branches de compas, plongé dans la contemplation d’un vieux planisphère en loques qui décorait lugubrement une des murailles de sa pièce ; d’autres l’auraient surpris exécutant dans la diagonale du bureau des allées et venues de bête en cage, les mains aux reins, et déchaussé !… En fait, on ne savait pas grand’chose. De temps à autre, simplement, des éclats de voix filtraient à travers la cloison : des soliloques où grondaient des colères, des paroles de revanche, de tragiques représailles, d’aubes prochaines qui saignaient déjà à l’horizon en roseurs de bon augure. C’était ensuite, pendant des temps interminables, le silence à l’affreux cortège, semeur d’anxiétés, troubleur d’âmes, qui fait apparaître les gens sur les seuils des portes entr’ouvertes et se questionner de loin, à la muette, avec des regards qui implorent et des fronts qu’embrume le souci d’une préoccupation commune.
Dans tous les yeux, la même interrogation : « Qu’est-ce qu’il fait ?… Qu’est-ce qu’il peut faire ?… Est-ce que, par hasard, il serait mort ? » Et quelquefois, à la joie sans bornes d’Ovide, le soir bleu tombait, puis la nuit, sans que le mystérieux attardé sonnât pour avoir une lampe !… Il avait d’ailleurs renoncé à reconnaître qui que ce fût. Plus une parole à personne, un souhait de bonjour, rien du tout. Sous des sourcils aussi larges que des pouces, il roulait des yeux de fauve traqué ; derrière ce front haut de deux doigts, où la brosse rase des cheveux descendait en pointe d’écusson, le génie de la persécution développait ses âpres germes.
Si un Inconnu ténébreux enveloppait sa vie privée, cela est superflu à dire !…
Les probabilités cependant, — tant, quelquefois, il arrivait pitoyable au bureau, le teint boueux, la cravate lâche, le faux col en accordéon, — étaient qu’il employait ses nuits à errer au hasard des rues, sous les clairs de lune ou les pluies ; et tout cela ne laissait pas de semer quelque inquiétude en les âmes de ces messieurs, en celle, surtout, de M. de La Hourmerie, dont le nom mettait à revenir dans les discours de Letondu une obstination regrettable.
Or, vers le milieu du mois de mai, ce sinistre énergumène puisa dans les lobes distendus de son cerveau deux ou trois petites conceptions d’une réjouissante insanité.
Échafaudée tant bien que mal sur de vagues souvenirs de collège, sa hantise de l’Antiquité avait atteint au paroxysme, si bien que, lâché à toute bride dans une mêlée inextricable de guerriers et de philosophes, les prenant les uns pour les autres, exaltant indifféremment le caractère de Régulus et celui de Caligula, confondant Mithridate avec Sardanapale, Thémistocle avec Télémaque, Lycurgue avec Laocoon, il résolut enfin d’imiter ces grands hommes, de régler sa vie sur les leurs et d’égaler leurs vertus par les siennes. Il imagina donc d’organiser à son usage particulier des jeux renouvelés de l’antique, car il pensait avec Virgile qu’une âme saine veut un corps valide, et il arriva, un matin, une roue de wagonnet sous le bras, dont il se mit à se servir comme d’un disque.

Huit jours durant, ce ne fut plus tenable. Projetée à toute volée d’une extrémité à l’autre de la pièce, la lourde masse de fer en venait heurter la porte, qu’elle défonçait peu à peu, cependant que la Direction vivait dans un bombardement et que, derrière ses vitres ébranlées, sursautait le concierge lui-même, le mélancolique Boudin, ramené aux plus mauvais jours du siège de Paris par ce grondement de canonnade lointaine. Personnage impressionnable, au teint blême de cardiaque, que la vision incessante de la mort poursuivait à travers la vie, il s’en lamentait in petto, et volontiers allait épancher ses angoisses dans le sein d’un bistrot de la rue Chanaleille dont il était le fidèle client ; mais ce détail n’était point fait pour calmer la généreuse fièvre de Letondu. Bien mieux, quand il eut amené ses biceps à la dureté de la fonte, il acheta un clairon, Letondu, et il se mit à en jouer, arrachant de force à l’instrument des sons rauques abominables, qui emplissaient les corridors en meuglements de mastodonte égorgé : ceci pour donner de la souplesse à ses poumons, qui en manquaient !…
Jusqu’alors il n’avait été que surprenant : il devint extraordinaire le jour où, marchant sur les traces des athlètes lacédémoniens, qui s’oignaient d’huiles parfumées, il inventa de se badigeonner, depuis les pieds jusqu’à la tête, avec de l’huile de foie de morue.
Enfin il eut l’âme de Platon !…
Il en conçut le légitime orgueil d’un monsieur qui a su, par sa persévérance, son opiniâtreté au-dessus de tout éloge, atteindre le but qu’il a laborieusement visé, et il résolut aussitôt d’humilier l’Administration, en donnant désormais une somme de travail grotesquement disproportionnée avec la somme d’argent qui en était le salaire.
De cet instant, le personnel put retourner à ses chères études ou aller taquiner le goujon sur les riants rivages de la Seine : on cessa d’avoir besoin de lui.
Letondu !… et cela suffisait.
Lui seul !… et c’était assez.
Il entrait dans les bureaux, raflait la besogne sur les tables, enlevait aux mains des expéditionnaires hasardant de timides « Permettez… » des dossiers volumineux, et emportait le tout sous son bras sans un mot d’explication.
Voilà.
C’était plutôt simple. Seulement, l’économie administrative y laissait les yeux de la tête. Rien ou à peu près ne survivait du beau fonctionnement d’une maison sagement ordonnée naguère, tombée depuis entre des mains furieuses, et devenue comparable à ces horloges détraquées dont s’immobilisent les rouages autour d’un cylindre affolé qui tourne, tourne, tourne sans cesse, atteint de rotation frénétique. Avec ça, un symptôme plus grave à lui seul que l’ensemble de tous les autres attestait l’écroulement final de cette intelligence sombrée ; l’écriture du pauvre garçon allait s’altérant de jour en jour !… Ce n’était plus l’irréprochable alternance des pleins dodus et des maigres déliés, — orgueil défunt de M. de La Hourmerie, — mais une furibonde mêlée de jambages galopant les uns après les autres, sans art, sans chic, sans éclat, où se lisait à livre ouvert la hâte d’en avoir terminé avec une tâche fastidieuse et le désintéressement d’un esprit que hantent de secrets desseins. Au cours d’une expédition souvent écourtée de moitié, il arrivait que des phrases entières se faisaient remarquer par leur absence, d’autres privées de leurs incidentes (restées en route, celles-ci, évaporées en la mémoire du copieur au même instant qu’absorbées), semblaient de distraites personnes venues au bal sans faux cols, — sans parler de celles plus étranges encore, qui étaient vêtues en chienlits et parlaient de trente-six choses à la fois : du legs un tel et de la mort de Sénèque ; de la loi sur les successions et de l’énergie d’Arria qui se plongea un couteau dans le sein en criant : Pæte, non dolet ! »
— Patience ! pensait René Lahrier, naturellement enclin à prendre gaiement les choses ; nous n’avons pas vu le plus beau. Un de ces jours nous allons bien rire.
Il ne se trompait pas.
Un jour vint où M. de La Hourmerie, lassé de se ronger les poings dans le silence du cabinet et de se faire en vain des cheveux blancs devant les ruines de son service, demanda à son désespoir, qui le lui fournit, l’audace d’aller reprendre son bien au redoutable Letondu. Profitant de ce que, dans un projet de décret relatif au legs Quibolle dont on était parvenu tant bien que mal à reconstituer le dossier, celui-ci avait mis « QUIBOLLE, Victor-Grégoire » au lieu de « QUIBOLLE, Grégoire-Victor », il grimpa quatre à quatre chez le fou, aspira une longue sifflée d’air, tic qui lui était familier quand surgissait un événement considérable, et se livra à des considérations touchant les fâcheuses conséquences qui eussent pu être le fruit de cet écart de plume. Dans un style agaçant et confitureux bourré toutefois des bienséances oratoires d’un personnage qui n’est qu’à moitié rassuré, il détailla ces conséquences : la porte ouverte toute grande aux chicanes des collatéraux, les revendications des héritiers Quibolle en restitution de jumelles marines et de chandeliers Louis XIII, l’intervention des tribunaux civils et de la Cour de cassation, tout un affreux micmac jurisprudentiel à donner la chair de poule.
— Monsieur Letondu, conclut-il, l’expédition n’est pas besogne qu’il convienne de négliger et de traiter par-dessous la jambe. Elle est d’importance, au contraire, elle est d’importance capitale !… Vous voulez, monsieur Letondu, faire plus qu’on ne vous demande et porter sur vos seules épaules le fardeau de toute une maison. Mon Dieu, c’est un louable zèle !… je suis le premier à le reconnaître ; mais je le blâme, si j’y applaudis. Saisissez-vous bien la nuance ? L’excès en tout est un défaut, et le mieux, monsieur Letondu, fut toujours l’ennemi du bien. C’est avec ce système-là que, forcé de courir la poste faute de temps, vous en arrivez à ceci, de mettre « Victor-Grégoire » en place de « Grégoire-Victor », ce qui n’est plus la même chose. Vous comprenez, monsieur Letondu !
— Monsieur Letondu vous emm…, répondit Letondu avec une grande simplicité.
Jusqu’ici il avait laissé dire sans broncher, courbé sur un rapport qu’il expédiait d’urgence.
Il lâcha le mot doucement, aimablement presque, redressé du buste, aux trois quarts, et sa dextre aux phalanges velues suspendue au-dessus du papier.
Le chef de bureau fit un bond ; mais déjà Letondu était debout, plus blême qu’un linge à présent, d’une blancheur sur laquelle tranchait le roux ardent de sa moustache. Il fit un pas. Ses lèvres décomposées dansaient ; la faïence azurée de ses yeux avait pris l’insoutenable éclat d’une lame d’acier au soleil. Le doigt tendu :
— Sortez, fit-il.
— Mais…
— Plus un mot ! Sortez, vous dis-je ; allons, oust ! hors d’ici ! quittez ce lieu que vous déshonorez de votre ignoble présence !
Le chef, éperdu, obéit. Sur son importance prudhommesque de tout à l’heure, ce coup de théâtre inattendu avait opéré instantanément, à la manière d’un acide sur la teinture de tournesol. Jusqu’au soir, de bureau en bureau, il fut colporter la nouvelle :
— Je vous demande pardon, je vous dérange, mais ce qui vient de m’arriver est tellement extraordinaire…
Et sa voix coupée de hoquets, son feu à décliner toute provocation, ses protestations de douceur, d’aménité bien connue, de sociabilité et autres, disaient le trac formidable qui lui étreignait la gorge, son avidité de sympathies, de protections étroitement groupées autour de sa personne menacée et chétive.
— Croyez-vous ! hein ? Croyez-vous !… Oh ! il n’y a plus à s’y tromper : la présence de M. Letondu est un péril pour chacun de nous…
Les employés se grisaient du récit, prodigieusement intéressés. Tombé dans le train-train monotone de ces messieurs, l’événement prenait d’énormes proportions ; il emplissait de fièvre la maison, la jetait à l’agitation d’un trou de province qu’a traversé le matin un régiment de cavalerie. Au fond, la perspective d’un chiquage possible entre Letondu et de La Hourmerie déchaînait de sournoises jouissances. C’était comme une lueur de gaîté à l’horizon des mornes journées de bureau.
II
La lucarne du coucou évolua hors de son cadre, comme sous la poussée d’une chiquenaude, et l’oiseau se montra un instant, le temps d’exécuter une courbette courtoise en chantant l’heure qu’il était.
— Ho hou, ho hou.
A l’un des bouts de la table qu’il partageait avec Lahrier, le père Soupe faisait la sieste, renversé en son fauteuil, les bras ballants d’un égorgé et le nez pointé vers le ciel. Il avait l’inquiétant dormir, livide et rigide des vieilles gens, en sorte que Lahrier eût pu le croire mort, n’eût été l’aigu ronflement chassé par l’huis béant de sa bouche. Au raclement, qui lui parvint sans l’éveiller, d’une des chaînettes de l’horloge qu’entraînait le poids de son boudin, il s’affirma vivant. Une salutation d’homme qui éternue amena son menton en fessier sur les pans dénoués de sa cravate, révélant sa large tonsure, fille des ans, culottée ainsi que la peau d’âne d’un tambour hors de service, tandis qu’étranglé en ses sources, le ronflement se modifiait, traduit maintenant en rumeurs sourdes ; on n’eût su dire au juste quel grabuge de rats emprisonnés dans un tuyau d’écoulement et qui s’y battent, affolés, avec des morceaux de bouchon et des détritus de carottes.
— Bon Dieu, que cet homme m’agace ! soupira René Lahrier. Que cet homme m’embête, bon Dieu !
Le moment était arrivé où la société du père Soupe lui serait devenue intolérable. Il ne pouvait plus le voir en face, l’abreuvait de mauvais procédés ; affectant, par exemple, pour l’avoir contemplé un quart de minute, l’impérieuse obligation de mettre le mouchoir sur la bouche afin de réprimer des nausées. La veille encore il l’avait, sans qu’on sût pourquoi, accusé de sentir le beurre, ce qui avait humilié Soupe au delà de toute expression et l’avait fait s’exclamer douloureusement ahuri :
— Le beurre !… Le beurre !… Voilà que je sens le beurre, à présent !…
Un instant, Lahrier fut rêveur. Il balançait, point fixé sur le mode de fumisterie dont il convenait qu’il régalât le sommeil de son collègue (un filet d’eau dans le cou, peut-être, ou mieux un appel strident d’une trompette de marchand de robinets qu’il avait achetée à la foire aux jambons quelques jours auparavant), quand soudain la vision lui passa par l’esprit, d’une mystification énorme, d’une blague géniale bien faite pour achever de liquéfier l’intellect déjà pas trop solide du père Soupe.
La belle trouvaille !
Il s’en récompensa d’un hochement de tête louangeur, et, pour ne point retarder plus longtemps son plaisir, il feignit d’être pris du rhume ; trois « hum ! » sonores tombèrent dans le silence, tels, derrière le rideau baissé, les trois coups de l’avertisseur donnant le signal de la farce.

Le vieux, qui n’avait pas bougé, souleva pesamment ses paupières et amena sur le tousseur les yeux trempés d’humidité d’une alose qui écoute jouer de l’accordéon. Le sommeil l’empêtrait encore qu’un ébahissement le secouait : Lahrier lui demandait, très gentil, si ce petit somme lui avait été profitable, et la nouveauté d’un tel procédé lui jetait au visage une potée d’eau fraîche. D’abord hébété, il se répandit vite en actions de grâces ; très heureux, tremblant d’émotion au supposé d’une réconciliation dont il avait désespéré. Et, lâché comme un jeune cheval, il se lança dans des éclaircissements :
— Très profitable, vous êtes bien aimable, merci. Ah ! c’est que mon sommeil, voyez-vous, c’est la moitié de ma santé ; j’ai toujours été comme ça. Je tiens ça de mon père, du reste. Nous sommes d’une famille où l’on dort beaucoup, et…
— Pardon, interrompit Lahrier jouant à merveille la surprise, pourquoi me racontez-vous tout ça ? Je m’en fous, moi.
— Eh ! Tonnerre de Dieu, jura le père Soupe hors de lui, si vous vous en foutez, pour parler votre langage, pourquoi donc me questionnez-vous ?
— Je ne vous questionne pas, dit le jeune homme.
— Comment, vous ne me questionnez pas ?
— Non, je ne vous questionne pas.
— Vous ne me questionnez pas ?… Par exemple, elle est violente !… Vous me demandez : « Ce petit somme vous a-t-il été profitable ? » et vous venez prétendre ensuite que vous ne m’avez pas questionné !…
Il en bavait, tant la chose lui paraissait exorbitante pourtant il eut le souffle coupé à voir l’autre secouer la tête et déclarer :
— Je n’ai pas dit un mot de ça.
Les deux employés se regardèrent. Lahrier demanda :
— Eh bien !… Quand vous resterez là une heure à faire des yeux en as de pique ?
— As de pique vous-même, malappris ! riposta Soupe, à qui donnait des énergies sa rage d’avoir été déçu dans ses espoirs de raccommodement. Vous m’avez dit : « Ce petit somme… »
— Je ne l’ai pas dit, encore une fois !
— Si, vous l’avez dit.
— Non !
— Si !
— Zut ! Vous m’embêtez à la fin ! Vraiment on n’a pas idée de ça ! Vouloir me persuader que j’ai dit une chose quand je n’ai même pas ouvert la bouche, et me ficher des démentis parce que je rétablis les faits !… Vous avez de la chance d’être une vieille bête, ce qui fait que je vous respecte ; sans ça, vous verriez un peu !… Je vous apprendrais les convenances, moi.
Devant ce torrent d’indignation, Soupe pensa : « J’ai été trop loin. »
— Mon Dieu, ne vous emportez pas, fit-il, la voix baissée de deux tons. C’est-y drôle qu’on ne puisse pas discuter avec vous sans que vous vous mettiez en colère.
— Je n’admets pas, dit Lahrier, qu’on m’insulte.
— Qui songe à vous insulter ?
— Et puis vous, pas plus que les autres.
— D’accord. Cependant…
— C’est bien simple, du reste : le premier qui me manquera d’égards, je le châtierai vertement, sans distinction d’âge ni de sexe.
Soupe avait un choix d’expressions qui trahissait ses divers états d’âme et constituait le thermomètre de son irritabilité. Une contrariété anodine lui arrachait des « Saperlipopette » non dépourvus d’une certaine badinerie ; il invoquait le « Tonnerre de Dieu » si l’on tentait de lasser sa patience, et, seulement dans les circonstances extrêmes, il proclamait que la mesure était comble d’un « Corne-diable » retentissant.
Cette fois :
— Saperlipopette ! laissez-moi donc placer un mot ! Vous aurez toujours raison si vous êtes tout seul à parler !… Voyons… je puis m’être trompé et avoir entendu une chose pour une autre. Qu’est-ce que vous m’avez dit au juste ?
Alors Lahrier :
— Encore !… encore !… Est-ce que ça va durer longtemps ? Je vous répète que je n’ai pas soufflé mot, que je n’ai pas ouvert la bouche… Si vous le faites exprès, il faut le dire…
A cette réplique, qui tranchait net la question, le père Soupe devint beau à voir.
Deux ou trois fois :
— Je ne suis pas fou, corne-diable !… je jouis de toutes mes facultés. D’où vient alors, si vous n’avez rien dit, que j’ai entendu quelque chose ?… Ah ! il y a là un mystère qui dépasse ma compréhension…
Ses yeux hagards erraient par le bureau ; et, tandis que Lahrier lâchait négligemment : « Une petite hallucination ; ça n’a aucune importance », lui hochait la tête, bouleversé, trouvant que ça en avait, au contraire, et beaucoup, marmottant que c’était mauvais signe et que ces choses-là ne valaient rien à son âge…
Voilà à quoi René Lahrier passait le temps, depuis qu’un dieu débonnaire lui avait créé des loisirs.
III
Ce matin-là, sortant de l’hôtel des Trois-Boules où il était descendu :
— Il faut pourtant que cette affaire finisse, se dit le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse, successible au legs Quibolle pour une paire de jumelles marines et deux chandeliers Louis XIII.
Il avait quitté Vanne-en-Bresse, quelques écus dans le gousset et déjà à plusieurs reprises, poursuivi de l’idée fixe de repartir le lendemain muni de ses ampliations, il s’était fait envoyer de l’argent, des mandats de cinquante francs, laborieusement arrachés à l’âpre épargne de la conservatrice. Celle-ci pourtant, enfin lassée d’une absence qui s’éternisait, avait en gros et en détail envoyé les trente francs du retour avec signification que les sources étaient taries ; d’où, pour le conservateur, l’obligation de réintégrer en toute hâte, sous peine de rester en détresse dans une ville où il ne connaissait pas un chat.
Il partit donc.
Une heureuse combinaison de correspondances le jetant de tramway en tramway l’amena devant la Direction des Dons et Legs qu’il reconnut à son drapeau.
Quand nous disons qu’il la reconnut…
La vérité nous force à confesser ceci : que, plutôt, il crut la reconnaître, et qu’il battit une bonne demi-heure les corridors de l’Instruction Publique, désorienté de plus en plus, se retrouvant de moins en moins, progressivement étonné, stupéfait, puis abasourdi qu’aucun garçon de bureau ne semblât soupçonner l’existence d’un employé supérieur du nom de « de La Hourmerie ».
Il pensait :
— Ce n’est pas possible !… je prononce mal.
Quand il eut compris sa méprise, à un avis placardé à un mur et qui interdisait aux visiteurs d’accès des bureaux de « l’Instruction Publique », il sourit. C’était un homme simple, sans nerfs, malaisément irritable. Il rebroussa chemin. Revenu devant la loge du concierge, il en poussa, d’une main discrète, la porte :
— La Direction des Dons et Legs ?
Du haut en bas de l’unique croisée ouverte sur la rue de Grenelle, par où prenait jour la loge du portier, se tendaient, parallèles et pressées comme les cordes d’une harpe, un régiment de minces ficelles déjà garnies de verdures touffues. En sorte que, chassée vers elles des flancs vernis d’un coupé de maître qui stationnait devant le porche, la lumière du dehors arrivait en demi-nuit : d’une façon de jour d’aquarium où flottaient des rideaux de lit dans un enfoncement d’alcôve, des portraits de famille, les ors étincelants d’une pendule Empire. Le casier du personnel occupait tout un pan de mur, hérissé de lettres et de journaux.
— Je vous demande pardon, répéta, ébloui, le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse. La Direction des Dons et Legs, s’il vous plaît ?
Mais le concierge l’envoya coucher, ou à peu près. Entre les mains d’un tailleur accroupi derrière ses jarrets et qui le maniait comme un toton, ce fonctionnaire était en train d’essayer une tunique neuve. Il avait gardé sa casquette, laquelle, couleur bleu de Prusse, était plus vaste qu’une roulette de jeu. De son bras droit, long étendu, on ne voyait que l’extrémité des doigts hors du bâti grossier de la manche ; et le bras gauche dans le rang, les talons sur la même ligne, il coulait vers une haute glace, qui le reflétait jusqu’aux hanches, les regards obliques du monsieur qui va être bien habillé et en tire quelque suffisance.
Sa réponse fut un aboiement :
— … uaneau.
Il voulait dire : « Rue Vaneau. »
— Plaît-il ? fit le conservateur.
Touché et complaisant :
— Ça fait suite à la rue Bellechasse, la première rue à droite dans la rue de Grenelle, dit le tailleur qui s’était levé et qui hachurait à la craie les reins formidables du concierge. C’est à deux pas d’ici, monsieur.
— Bien obligé.
Le vieillard se remit en route, tourna l’angle de la rue de Grenelle, et ne manqua en aucune façon — comme cela était à prévoir — de prendre la Direction des Cultes pour la Direction des Dons et Legs. Il y erra silencieux, quelque temps ; finit par se renseigner à un frère des Écoles chrétiennes qu’il croisa dans un escalier et dont lui inspira confiance la large figure suiffeuse. Le frère allait rue Oudinot. Il convia à l’accompagner le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse, qui se confondait en remerciements. Le malheur fut qu’aux Dons et Legs une complication devait surgir.
Là, pas de concierge !…
Ces choses étaient faites pour lui.
Le conservateur, de la main, ébranla la porte de la loge emplie de la gaîté radieuse et ensoleillée de midi ; puis, le courant d’air de la voûte le glaçant jusque dans les moelles, il prit une brusque résolution et s’aventura au hasard. Une muraille soubassée d’un ton de chocolat et où se succédaient, peints en noir sous la mention « GARDIENS DE BUREAU », une série d’index allongés, l’amena à une sorte de chenil que suffisaient à encombrer une chaise et une table ruisselante d’huile. De garçon, bien entendu, point !
Par trois fois, l’héritier questionna le vide :
— Personne ?…
Tout se taisait.
— Personne ? fit-il une fois encore.
Du coup, une porte s’entrouvrit.
— C’est insupportable ! déclara sèchement le sous-chef Van der Hogen. Impossible de travailler ; on ne s’entend pas !…
Van der Hogen, depuis quelque temps, s’était attelé à une besogne de la plus haute importance. Il avait imaginé de recueillir, en un ouvrage qui ne compterait pas moins de trois cent quatre-vingts volumes, tous les arrêts rendus depuis 1804, par les Cours d’appel de France.
A la voix de ce considérable individu, qui ne sonna pas moins formidable à son ouïe que, jadis, aux oreilles effarées de la jeune Ève durent sonner les malédictions de l’Éternel, le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse se sentit glacé jusqu’aux moelles. Pris d’un taf énorme de gamin qui a cassé une potiche, il n’insista pas : il fila ; s’enfuit au hasard d’une course silencieuse et précipitée, et pareil à un pauvre diable de petit lapin détalant parmi les luzernes, la queue salée d’un coup de fusil.
Quelle douleur !…
Une galerie s’offrait, aperçue en sa perspective interminable au-dessus des panneaux de chêne d’une haute porte vitrée. Il y engouffra son émoi, et le soupir soulagé qu’il poussa, à en entendre, dans son dos, la porte retomber violemment !…

Parallèle à la rue Vaneau, cette galerie arrêtait, sur toute sa largeur, l’aile centrale de la Direction. C’était une façon de trait d’union reliant les différents services avec la comptabilité, reléguée, celle-ci, en paria, à l’autre bout de la maison, sans qu’il fût possible de comprendre pourquoi, de trouver l’ombre d’un prétexte à un ostracisme démontant et dont hurlait d’ailleurs l’incommodité. Il prit son temps. Il se tambourina les tempes de son mouchoir tassé en boule ; après quoi, le collet du paletot dressé jusqu’au lobe des oreilles, car les murailles crépies à neuf suaient des humidités glaciales, il s’achemina vers des clartés inexplorées aperçues là-bas, tout là-bas, dans un cadre de vitreries rapetissé par l’éloignement.
Les ayant atteintes :
— Tiens !… fit-il.
Il s’étonnait. Entre ses maigres doigts entêtés à l’ébranler, le bouton de cuivre de la serrure résistait. Tourmenté de droite à gauche, il pivotait à peine, manifestement arrêté en sa course par un infranchissable obstacle. Lui se pencha, examina longuement et se redressa enfin, — fixé. La porte fermait à secret : un chef-d’œuvre de serrurerie dont, un instant, il s’efforça en vain de débrouiller le mystère. Il dut revenir sur ses pas. Mais l’autre porte, qu’imprudemment il avait ramenée sur lui dans l’excès de son effarement, s’était, elle aussi, refermée, si bien qu’il se buta à une seconde barrière.
Il s’émut, cette fois :
— Ah diable !… Voilà qui est contrariant !
Il s’exténua en de nouveaux efforts, lesquels demeurèrent sans fruit. Alors il songea : « Que vais-je devenir ? » et il resta, triste rêveur, les yeux fixés sur les bouts aigus de ses souliers.
Quatre ou cinq fois, — toujours bercé de l’espérance qu’il allait être plus heureux avec celle-ci qu’avec celle-là, — il alla d’une porte à l’autre, en une marche patiente et lente de cloporte enfermé dans une longue-vue. A la fin, il opta et se posta immobile, le nez aplati à une vitre dont la poussée lui chassait sur la nuque son haut-de-forme aux bords avancés. Autour de lui, un silence de tombe ; en avant de lui, à trois pas, un mur nu dressé sur sa plinthe, où s’étalait, en forme d’équerre lumineuse, un coup de soleil venu on ne savait d’où. Lui attendait, tirant de temps en temps sa montre, et convaincu que des employés innombrables défilaient sans interruption à une extrémité de sa prison, tandis qu’il guettait, en vain, à l’extrémité opposée, le libérateur attendu.
En même temps, avide de se distraire, il pianotait au carreau.
Quelqu’un passa.
— Monsieur ! monsieur !…
Le prisonnier s’était rué sur sa porte.
Au vacarme de verres secoués qu’il déchaînait, le passant fit une brusque halte.
— Il y a longtemps que vous êtes là ? demanda-t-il, plein d’intérêt, au conservateur du musée de Vanne-en-Bresse restitué à la liberté.
Celui-ci avoua qu’à vrai dire il y avait un certain temps.
— Voilà qui est plaisant, déclara l’étranger.
Le successible poursuivit :
— Monsieur, mon histoire est fort simple. Je suis le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse, héritier, pour le compte de cet établissement, d’une paire de jumelles marines et de deux chandeliers Louis XIII faisant partie de la succession Quibolle. Depuis longtemps l’affaire est en instance ; le Conseil d’État, appelé à statuer, a dû se prononcer ces jours-ci, et je suis à la recherche du bureau de M. de La Hourmerie, qui doit me donner à cet égard de précieuses informations. Le bureau de M. de La Hourmerie, s’il vous plaît ?
L’étranger avait écouté avec une extrême attention.
Il demanda, étonné :
— De monsieur qui ?
— De M. de La Hourmerie.
L’homme interrogea ses souvenirs. Cinq ou six fois, entre ses dents, il mâchonna : « La Hourmerie… La Hourmerie… La Hourmerie… » ; et :
— Qu’est-ce qu’il fait, ce monsieur ? reprit-il.
— C’est le chef du bureau des legs.
— Des quoi ?
— Des legs.
— Des legs ?
— Des legs.
L’inconnu, l’œil au ciel, cherchait.
— … bureau des legs ?… bureau des legs ?…
Enfin, très simple :
— Je ne peux pas vous dire, fit-il, je suis le fumiste.
— Ah, pardon !
Les deux hommes se saluèrent.
— Monsieur, il n’y a pas d’offense.
Le fumiste, au reste, fut très bien, d’une complaisance empressée qui remplit de confusion le conservateur-héritier. Il expliqua que, quelques pas plus loin, à un coude du corridor, on trouvait à qui s’adresser.
— Un garçon charmant, très gentil. Il vous renseignera tout de suite.
Il parlait de Gourgochon, expéditionnaire auxiliaire attaché au huitième bureau. Cet employé, ex-chapelier failli de la rue des Lions-Saint-Paul, entré à quarante-cinq ans aux Dons et Legs par faveur spéciale du ministre auquel l’attachaient de lointaines parentés, s’était créé à la Direction une spécialité bizarre : il restaurait et remettait à neuf les vieux chapeaux de ses collègues. De là des sympathies nombreuses et qui l’enorgueillissaient fort. Arrivé dès midi à l’Administration, il employait régulièrement sa première demi-heure de présence à battre la maison sur toutes les coutures et à passer le haut de sa face par des portes entrebâillées, en proposant d’une voix engageante :
— Un coup de fer ?
Le coup de fer, naturellement, était toujours le bienvenu.
C’était le plus serviable des hommes. En tout temps, devant sa cheminée encombrée de braises ardentes, s’alignaient, la poignée dehors, d’énormes fers à repasser. L’été même, aux chaleurs accablantes de l’août, alors que toute la maisonnée submergeait de coco tiédi des soifs inassouvissables, il tenait bon, tapant ses fers l’un contre l’autre, pour en éprouver ensuite le degré de température à ses joues qu’emperlait la sueur.
Le conservateur surprit (au moment où, armé d’une façon de brosse à dents, il tentait d’arracher aux ailes d’un melon de feutre une tache récalcitrante) Gourgochon, qui se lança dans une topographie touffue, compliquée de bégaiements, et à laquelle il eût été extravagant d’essayer de comprendre un mot. Le vieillard n’y essaya pas, bien que se récriant à haute voix et louangeant par politesse l’éloquence du fonctionnaire-chapelier. Il se retira, désolé et souriant, et repartit à l’aventure.
Maintenant, par un corridor interminable, aux cassures à angle droit ouvrant soudainement devant lui de nouvelles perspectives de portes closes et muettes, il allait, inquiet et craintif, et très contrarié que ses souliers tapassent ainsi qu’aux dalles sonores d’une cathédrale. C’était là, en effet, pour lui, comme une invisible présence dont s’effarait et s’agaçait sa timidité naturelle. Un mur blanc filait sur sa gauche, percé, de dix pas en dix pas, de hautes fenêtres fermées à clef ; par ces fenêtres, au passage, il distinguait, plus loin que le vide de la cour, d’autres fenêtres toutes semblables, fermées sur d’autres murs exactement pareils, si bien que son cœur, partagé, flottait entre la vague terreur d’être tombé dans un cercle sans fin, et l’espérance qu’un jour viendrait où il en sortirait tout de même !
Il en sortit.
A un coude brusque, un escalier se démasqua, une façon de trou à pic où serpentait vingt fois la spirale de la rampe et dont marquait le fond une pomme de cuivre. Celle-ci n’était plus qu’un point clair : l’étincelle d’une pièce de cent sous tombée au fond d’une citerne. Il n’hésita pas une seconde ; il se hâta vers la descente, mais l’escalier, sans une halte, continu et exaspérant, se déroulait en tire-bouchon sous ses pieds que surélevaient d’épaisses semelles provinciales. Atteint d’asthme, il soufflait un peu. Un hochement de tête mélancolique le révélait plein de tristesse… fourvoyé, certes ! (de quoi il ne doutait plus), pourtant résolu à aller jusqu’au bout, ayant trop fait pour, raisonnablement, pouvoir revenir sur ses pas.
Il ne stoppa qu’une fois la dernière marche franchie.
— Ouf !
Devant lui se carrait une lourde maçonnerie de briques d’où jaillissait toute une complication de tuyaux, tel, d’un cœur, le paquet enchevêtré des artères, et il pensait : « C’est le calorifère », quand des voix crièrent : « Qui est là ? » cependant que deux messieurs apparaissaient, cuirassés du plastron matelassé des prévôts.
Ils avaient le fleuret au poing ; leurs masques aux mailles pressées leur faisaient de terrifiants visages. C’était Douzéphir, commis d’ordre à la Comptabilité, et Gripothe, rédacteur aux Mainlevées d’hypothèques. Venus en cachette faire des armes, ainsi qu’ils avaient coutume, ils étaient encore tout tremblants de la frousse qu’ils avaient eue, ayant cru à la survenue inopinée d’un des gros bonnets de la maison.
Lorsqu’ils virent qu’ils s’étaient trompés, quand ils eurent sous les yeux cette pauvre et douce figure, cette barbe sale et contrite remuée sur de vagues excuses et d’indistinctes explications, leur émotion avortée tourna mal. Ils le prirent de très haut. Gripothe surtout fut dur. Il dit que la cave…
— … ou je me trompe fort…
n’était pas un endroit à mettre des dossiers ; que l’usage des chefs de bureau n’était point…
— … si je ne m’abuse,
de donner audience dans le calorifère, et qu’enfin, quand on ne savait pas, on se renseignait auprès des garçons de bureau, qui étaient là pour quelque chose…
— … sauf erreur ou omission.
Le fleuret tendu vers les éloignements ténébreux de la cave que rayait horizontalement, à ras de sol, une mince ligne de lumière, il se résuma sèchement :
— On sort par là.
— Merci mille fois, balbutia le conservateur.
Déjà il fuyait éperdu, tâtonnant dans la pénombre, butant à des montagnes de coke. Douzéphir, de qui n’était point le cœur inaccessible à la pitié, lui cria de loin :
— Il y a un escalier sous le porche, qui conduit dans les services.
Un escalier !…
Il y en avait bien deux, hélas ! l’escalier A, affecté à l’usage du personnel, et l’escalier B, réservé au service directorial. Le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse eut une seconde d’hésitation, puis, résolument, opta, lancé, bien entendu, dans celui qu’il n’eût pas dû prendre.
Justement c’était jeudi ; le Directeur était au Conseil d’État, en sorte que l’huissier à chaîne donnait aux garçons de bureau un petit five o’clock de famille. Sur la morne table que recouvre le traditionnel tapis vert et que ne connaissent que trop les solliciteurs familiers des antichambres ministérielles, ces messieurs jouaient des litres de vin au noble jeu de piquet, abattant des quatorze en veux-tu en voilà et des quintes comme s’il en pleuvait, avec la netteté d’esprit de gens qui goûtent la certitude de ne pas être dérangés.
L’apparition inattendue du conservateur fut un véritable désastre. D’un bond, la tablée entière fut sur pied. Des bouteilles, heurtées, croulèrent ; des journaux, sortis on ne sait d’où, s’abattirent, grand déployés, sur l’éparpillement des quintes et des quatorze.
Saouls à tuer :
— Le Directeur n’est pas là, vociféraient en chœur les garçons de bureau. Il est au Conseil, en séance ! Et puis, d’abord, ce n’est pas jour de réception !… C’est le lundi et le vendredi !… Il y a une pancarte à la porte !…
A ces aboiements de meute déchaînée, le successible au legs Quibolle battit en une retraite hâtive.
— Désolé, messieurs. Que de regrets !
Il sortit. Un palier le reçut, mais où aller ?
Vers un plafond de verre d’où pleuvait, reflétée en nappes lumineuses aux degrés cirés de l’escalier, la clarté crue de l’après-midi, il guida ses pas hésitants. Avec lui, de marche en marche, grimpait une étroite moquette semée de feuillages noirs sur fond clair, et pareillement, Mme Marlborough à sa tour, ils montèrent, l’un foulant l’autre, si haut, si haut qu’ils purent monter ! Les combles de la maison atteints, le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse promena son regard autour de soi. A droite, à gauche, à l’infini, c’était une perspective de portes closes et muettes, un corridor aux murailles nues, percées de dix pas en dix pas de hautes fenêtres fermées à clé…
Il comprit.
Une fatalité le ramenait à son point de départ.
Du coup, il n’hésita plus ; il marcha à une porte et y toqua.
Silence.
Autre porte.
— Toc ! toc !
Même silence.
Quinze portes, qu’il poussa, résistèrent, closes sur le vide de bureaux depuis longtemps abandonnés ; mais à la seizième :
— Oh ! pardon !
Il était entré dans les lieux et il était tombé sur le père Soupe, lequel, accroupi et le menton aux mains, dans l’exercice de ses fonctions… naturelles, chantonnait pour passer le temps :
Ne parle pas, Rose, je t’en supplie, Ne parle pas, Rose, ne parle pas.
Alors le vieux désespéra ; il eut la perception nette d’une volonté supérieure encombrant de bâtons ses roues et s’opposant à ce qu’il entrât jamais en possession de son dû. Sans doute il revint sur ses pas et repartit à l’aventure, mais sans ardeur, la foi éteinte, cherchant le bureau du chef des legs avec l’absence de conviction d’un sans-le-sou qui inspecte autour de soi le pavé pour le cas où un hasard fou lui ferait y trouver vingt francs.
Un corridor se présentait. Il y entra aussitôt, tomba, et ne s’en étonna pas, dans les archives de la Direction.
Simplement il pensa :
— Ça devait arriver.
C’était une enfilade de mansardes jumelles qu’emplissait le soleil de juillet d’une température de serre chaude et d’une coulée d’or en fusion. La pente rapide de la toiture les lambrissait d’un côté, tandis que le long du mur en face, sous le couronnement de cartons qui la crénelait, s’étendait à perte de vue une haie pressée de gros registres. Il y en avait bien trois cents, tous semblablement habillés du même uniforme vert passé, à patte rouge, rehaussé de cuivreries ternies, donnant par leur alignement l’impression de soldats commandés d’enterrement, qui attendent, l’arme au pied, le passage du cortège funèbre. Une mansarde en suivait une autre qui en précédait une troisième, ouverte, celle-ci, sur la perspective rétrécie d’une succession de nouvelles mansardes : en tout, douze ; on pouvait les compter à distance aux raies noires espacées sur le clair du plancher par les cloisons de séparation. Le promeneur en traversa onze, atteignit le seuil de la douzième et y demeura figé de surprise.

Une idylle s’offrait à ses yeux.
Dans le bain de soleil que déversait sur eux la lucarne soulevée du réduit, Médare, le petit auxiliaire du bureau des fondations, et Ida, la fille du concierge, s’aimaient sur un tas de papiers. Oui, ils s’aimaient, mais gentiment, étant tous les deux des bébés. Assis côte à côte par terre, montrant, plus bas que leurs nuques blondes, le bras dont chacun d’eux emprisonnait la taille de l’autre, ils discouraient de leur amour, faisaient des projets d’avenir.
— Si tu veux, expliquait Médare, nous nous enfuirons en Bretagne ; je connais, près de Plougastel, un grand bois qui est plein d’oiseaux. Veux-tu y venir avec moi ?
Et la petite, les yeux grands ouverts sur la vision évoquée d’une forêt emplie de nids et de chansons, répondait :
— Oui !… Oh oui !… Je veux bien.
Ils étaient là comme chez eux ; les paperasses d’un antique dossier dont le jeune homme, d’un coup de son canif, avait fait sauter la courroie, leur mettaient sous le derrière l’épaisseur d’un lit de mousse.
Ils se répétèrent vingt fois qu’ils s’adoraient, tombèrent ensuite aux bras l’un de l’autre en faisant claquer sur leurs bouches de ces baisers qui ne finissent plus.
— Tiens, mon rat !
— Tiens, mon trésor !
— Tiens, ma reine !
— Tiens, mon bien-aimé !
Le touchant tableau ! L’agréable spectacle !… Un tigre en eût senti ses yeux s’humecter de larmes attendries. Le conservateur en fut remué jusqu’en les fibres les plus secrètes de son âme. Il comprenait et respectait l’amour, car il en avait bu les joies, vers 1843, sur les lèvres en fleur de la conservatrice alors plus blonde que les blés. Il répugna à gâter tant de bonheur : il s’en alla comme il était venu, sans bruit, sur la pointe du pied, laissant à la douceur infinie de leur étreinte ces enfants si sages et si purs. Il pensait bien un peu : « Singulière maison !… fertile en dessous inattendus ! » Mais il en avait vu tant d’autres, qu’il commençait à s’habituer.
Et des corridors déjà vus reçurent à nouveau ce brave homme ; par la solitude cirée et solitaire d’escaliers parcourus déjà, reparut sa silhouette errante : telle, dans les histoires de revenants, on voit errer sous la lune, parmi des arceaux d’abbaye, l’ombre éplorée d’un capucin mort dans l’impénitence finale.
Qui l’eût cru ? Un succès éclatant devait pourtant couronner tant d’efforts. Comme, stationnaire sur un palier où l’avait charrié le hasard, le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse hésitait sur ce qu’il allait faire, Chavarax vint à passer.
L’amabilité spontanée rentrait dans le programme compliqué de ce personnage.
Il s’approcha, et, d’une voix tout sucre :
— Vous demandez quelqu’un, monsieur ? questionna-t-il.
— Oui, monsieur, répondit le vieillard non sans quelque mélancolie, mais cette maison est un tel labyrinthe !… Bref, je désirerais parler à M. de La Hourmerie.
— Parfait ! fit l’employé ; c’est mon chef de bureau et je me rends justement chez lui. Si vous voulez venir avec moi…
— J’accepte avec reconnaissance.
Une minute plus tard, sur les insistances de Chavarax répétant : « Je n’en ferai rien. Après vous, monsieur, passez donc ! » le participant aux libéralités Quibolle pour une paire de jumelles marines et deux chandeliers Louis XIII poussait la porte du cabinet où se tenait le préposé aux legs. Il fit un pas, un seul, et :
— Oh !…
Étendu au milieu de la pièce, le dos dans une mare de sang, gisait M. de La Hourmerie que venait d’égorger Letondu.
Ce gaillard-là n’avait pas cané devant l’ouvrage. Il avait tapé comme un sourd, de haut en bas, avec une telle autorité que la pointe du couteau de cuisine dont le cadavre était traversé de part en part entamait une lame du parquet. Le manche seul apparaissait hors du plastron écarlate de la chemise : de quoi Letondu semblait fort satisfait d’ailleurs, chantonnant une petite chanson et jetant des coups d’œil de biais sur son chef-d’œuvre pendant qu’il s’essuyait les mains à la mousseline des rideaux.
Certes, le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse en avait vu de toutes les couleurs depuis qu’il avait mis le pied hors de l’hôtel des Trois-Boules. Même, entraîné, il avait bien pensé pouvoir compter encore sur de nouvelles surprises ; seulement, de là à une tragédie !…
Ceci passait ses espérances.
Un instant muet de stupeur, il se retourna vers Chavarax.
— Il faut courir à l’instant même…
Un dernier étonnement l’attendait : Chavarax avait disparu.