LIVRE SEIZIÈME (continued 2)
Reading edition
«Si vous n'avez pas de nouvelles des généraux Bertrand et Marchand, envoyez un officier à Camburg pour en avoir.
«Napoléon.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«Lutzen, le 1er mai 1813.
«Le quartier général de l'Empereur est ce soir à Lutzen. La journée a été fort belle. La jonction avec l'armée de l'Elbe a eu lieu près Lutzen. L'ennemi, qui a montré une nombreuse cavalerie, a constamment été repoussé par notre infanterie dans des plaines immenses, et a eu beaucoup de monde tué par notre canon. Nous n'avons perdu qu'une centaine d'hommes; mais une perte bien sensible a été faite. Un boulet a coupé le poignet et traversé les reins à M. le maréchal duc d'Istrie, qui est mort à l'instant même sur le champ d'honneur. C'est le premier coup de canon tiré par l'ennemi. L'armée et toute la France partageront les vifs regrets de l'Empereur.
«Le prince de Neufchâtel, major général.
«Alexandre.»
NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
«Weissenfels, 1er mai 1813, huit heures du matin.
«Mon cousin, venez de votre personne sur la route de Lutzen. Je ne sais pas où a couché la division Bonnet et la division Compans. Mettez-les en marche pour les approcher de Weissenfels.
«Napoléon.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«Lutzen, le 2 mai 1813, neuf heures et demie du matin.
«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous donner l'ordre de partir de votre position pour vous porter sur Pégau. Je donne l'ordre au général Bertrand que, au lieu de venir ce soir, comme il en a reçu l'ordre hier, jusqu'à Kaia, de s'arrêter à Tauchau. Je le préviens qu'il peut même arrêter, s'il en est encore temps, la division italienne à Gleisberg, et celle wurtembergeoise à Stöhsen. Par ce moyen, son corps couvrira Naumbourg, Weissenfels, et menacera Zeitz, et sera en position pour se porter sur Pégau si l'ennemi menaçait de déboucher. Je lui dis de se tenir en communication avec vous.
«Le prince de la Moskowa est à Kaia, et pousse de fortes reconnaissances sur Zwickau et sur Pégau.
«Le vice-roi porte le général Lauriston sur Leipzig.
«Le onzième corps se porte sur Markranstadt, d'où il enverra des reconnaissances sur Zwickau et sur Leipzig.
«Le prince de Neufchâtel, major général,
«Alexandre.»
ORDRE DU JOUR.
«8 mai 1813.
«Monsieur le maréchal commandant en chef le sixième corps témoigne son mécontentement aux troupes à ses ordres pour les désordres qu'elles commettent journellement. Si la bonne conduite qu'elles ont tenue sur le champ de bataille est faite pour leur mériter la bienveillance de Sa Majesté, la continuation des désordres attirerait sur elles toute sa sévérité. Les généraux, chefs de corps et officiers doivent concourir avec le même zèle au maintien de l'ordre. La recherche des vivres doit être faite d'une manière régulière et par des corvées armées, conduites par des officiers, et tout individu qui sera trouvé isolé, n'eût-il pris que du pain, sera arrêté comme maraudeur et puni comme tel suivant la rigueur des lois. Il doit être fait un appel toutes les trois heures, et tous les hommes qui ne seront pas présents seront arrêtés et mis à la garde du camp. Il est surtout expressément défendu de se servir de ses munitions pour d'autres usages que pour ceux de la guerre, et tout contrevenant à cet ordre qui sera pris sur le fait sera arrêté par la gendarmerie, conduit au quartier général et traduit devant le grand prévôt de l'armée. M. le maréchal est convaincu que, si les officiers y mettent l'activité nécessaire, les désordres si répréhensibles qui ont lieu cesseront sur-le-champ. Leur honneur, comme leur devoir et leur intérêt, le leur commandent également.
«Le présent ordre du jour sera lu, pendant trois jours consécutifs, aux troupes rassemblées.»
LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
«Près Steinbach, 8 mai 1813.
«Monseigneur, les mouvements continuels de mon corps d'armée m'ayant empêché, jusqu'à ce moment, de vous adresser mon rapport sur les détails de ses opérations relatives à la bataille de Lutzen, je m'empresse de réparer cette omission.
«Après avoir passé la Saale, je reçus l'ordre de prendre position avec mon corps d'armée au défilé de Ripach.
«Le lendemain 2 mai, les projets de l'ennemi étant encore obscurs, l'Empereur me donna l'ordre de me porter sur Pégau, afin de connaître la force de l'ennemi sur ce point et de culbuter tous les corps moins forts que le mien, que je trouverais sur mon passage. Afin de ne pas être trompé par de simples apparences, je me mis immédiatement en mouvement. Deux routes me conduisaient également à Pégau, l'une par la rive gauche du ravin et plus courte, l'autre par la rive droite et plus longue.
«Je choisis la deuxième parce qu'elle me liait plus avec l'armée, et que, dans le pas d'une grande bataille, je ne courrais pas risque d'en être séparé.
«Mes troupes formées en neuf colonnes, sur plusieurs lignes, prêtes à former promptement des carrés et disposées en échelons, je m'ébranlai; après une heure de marche, j'arrivai au village de Starfield. En ce moment le canon se fit entendre au village de Kaia, et, au même instant, l'ennemi se montra sur l'immense plateau qui précède et domine le village de Starfield; les forces qu'il me montra dans ce moment ne me parurent pas assez grandes pour devoir m'arrêter; je me disposai donc à remplir la partie de mes instructions qui me prescrivait de marcher à lui; mais, afin d'être à l'abri de tout événement fâcheux, j'occupai fortement le village de Starfield, qui devait être mon point d'appui. Je portai en avant du village, et un peu à sa gauche, la division Compans, et en échelons sur sa gauche, celle du général Bonnet; et, soutenu d'une nombreuse artillerie, je portai ces troupes en avant.
«La charge que j'avais ordonnée s'exécuta avec promptitude et vigueur; les forces que l'ennemi me montra bientôt me prouvèrent qu'une grande bataille allait être livrée; alors j'arrêtai mon mouvement offensif, qui, en m'éloignant de l'armée et de mes points d'appui, aurait infailliblement causé ma perte; mais je conservai toutefois une attitude offensive, afin de partager l'attention de l'ennemi, de l'empêcher d'écraser les troupes du troisième corps qui combattaient à Kaia, et de donner le temps aux échelons que Sa Majesté avait formés en arrière de se réunir et de venir nous dégager. Alors l'ennemi réunit de grandes forces contre moi, et surtout une nombreuse artillerie. Plus de cent cinquante pièces de canon furent dirigées contre mon seul corps d'armée; mais les troupes supportèrent leur feu avec un calme et un courage dignes des plus grands éloges. La division Compans, surtout, la plus exposée, mérite des éloges particuliers; les rangs éclaircis à chaque instant se reformaient aux cris de Vive l'Empereur! Immédiatement après ce feu terrible, la cavalerie ennemie s'ébranla et fit une charge vigoureuse également dirigée contre le 1er régiment d'artillerie de marine. Cet excellent régiment, commandé par le brave colonel Esmond, montra en ce moment tout ce qu'une bonne infanterie peut contre la cavalerie, et les efforts de l'ennemi vinrent échouer contre ses baïonnettes; d'autres charges furent également faites, et toutes également sans succès. Cependant le combat durait déjà depuis plusieurs heures; Sa Majesté, qui avait prévu ce qui pouvait arriver et placé l'armée en conséquence, avait eu le temps de la réunir et de marcher. L'ennemi voulut faire un dernier effort sur moi et redoubla son feu dans l'espérance de me forcer à évacuer le village de Starfield, et il pouvait espérer d'obtenir ce résultat si j'eusse continué à garder la position offensive que j'avais prise et à combattre à découvert; je crus devoir ne pas compromettre ce poste important, et à cet effet je reportai mes troupes en arrière, de la distance nécessaire pour en masquer une partie, en étant à portée de soutenir le village de Starfield, et toute la division Compans fut placée dans ce village. Cette disposition fut encore rendue plus nécessaire par un grand mouvement que l'ennemi fit sur ma droite, qui, étant en arrière du ravin, n'avait plus de point d'appui, tandis que la tête de mes forces était au village, et n'ayant rien au delà du ravin. Peu de troupes suffisaient pour arrêter l'ennemi sur ce point. J'y employai une portion de la troisième division, et je gardai le reste de cette division en réserve, afin de pourvoir aux cas imprévus. L'ennemi alors fit une charge directe sur le village; mais elle lui réussit mal. Cependant l'Empereur était arrivé sur Kaia, et, tandis qu'on se battait sur ce point avec acharnement, les efforts de l'ennemi furent ralentis contre moi, quoique j'eusse toujours en présence de grandes forces.
«Cinq heures et demie arrivèrent, et le quatrième corps parut. Aussitôt que je pus être certain de l'avoir bien reconnu, j'eus lieu d'être tranquille sur ma droite, et j'exécutai, sans perdre un seul instant, avant même d'avoir communiqué avec lui, l'ordre anticipé que Sa Majesté m'avait donné de porter une division sur Kaia aussitôt que je serais en liaison avec le général Bertrand. Enfin l'ennemi était battu partout; Sa Majesté était victorieuse; elle ordonne une charge générale. La division Compans débouche de nouveau du village. La division Friederich se porta à sa gauche et à droite de la division Bonnet, et nous marchâmes rapidement à l'ennemi, qui fuyait devant nous, aussi loin que le jour le permit. Nous nous canonnions encore qu'à peine pouvions-nous distinguer, dans l'obscurité, les masses qui se retiraient devant nous. Il fallut enfin s'arrêter par suite de l'obscurité de la nuit. Nous étions en repos depuis quelques instants lorsqu'un corps de cavalerie ennemie se présenta inopinément et sans avoir pu être reconnu, et chargea nos carrés. Il fut reçu la nuit comme il l'avait été le jour, et se replia, mais sans avoir éprouvé une grande perte, attendu que, dans l'obscurité, il eût été dangereux de faire feu sans avoir bien reconnu la division des carrés. Immédiatement après sa retraite, prévoyant qu'il pourrait revenir, je rapprochai tellement mes carrés, qu'ils pouvaient tous se voir, et je les échelonnai de manière que deux côtés pussent toujours tirer, et qu'il y eût des feux dans toutes les divisions. Ce que j'avais prévu arriva. L'ennemi, comptant que, après la fatigue d'une aussi longue journée, les soldats seraient couchés et les armes aux faisceaux, arriva à dix heures avec quatre régiments de cavalerie de choix, dont un régiment de gardes prussiennes. Ces quatre régiments se jetèrent avec une impétuosité extraordinaire au milieu de nous; mais ils trouvèrent chacun à son poste. Tous les ordres donnés furent exécutés ponctuellement, et l'ennemi enveloppa de ses morts nos carrés sans en enfoncer aucun. Trois cents hussards restèrent sur la place, et les rapports des Prussiens annoncent que le régiment des gardes a été détruit entièrement. Ainsi a fini une belle journée. C'est le sixième corps qui, dans cette mémorable bataille, a eu l'honneur de tirer les premiers coups de canon et les derniers coups de fusil. Je ne saurais donner trop d'éloges aux troupes dont Sa Majesté m'a confié le commandement. Les soldats de marine se sont montrés dignes de l'armée dans laquelle Sa Majesté les a attachés. Ces nouveaux soldats marchent d'un pas ferme sur le pas des anciens. Je devrais nommer tous les généraux et tous les officiers supérieurs; mais je dois faire une mention particulière du général Compans et du général Bonnet, des généraux Jamin, Joubert et Richemont. Le général Compans a eu ses habits criblés de mitraille: le général Bonnet, deux chevaux tués sous lui: le général Jamin, quoique blessé, n'a pas quitté le champ de bataille un seul instant. Je dois faire aussi mention du colonel Jardet, mon premier aide de camp, officier d'une grande distinction, qui a été blessé d'une manière extrêmement grave. Je dois citer aussi le général Faucher, commandant l'artillerie, et le colonel de Ponthou, commandant le génie, dont j'ai eu à me louer.
«J'aurai l'honneur d'adresser à Votre Altesse des demandes de récompenses pour les officiers et soldats qui ont si bien mérité de Sa Majesté, et en vous priant de les soumettre à l'Empereur.»
LIVRE DIX-SEPTIÈME
1813
Sommaire.--Hésitations du roi de Saxe.--Passage de l'Elbe à Priesnitz.--Reddition de Torgau.--Combat de Bichofswerda (12 mai).--Combats de Grossenheim, de Koenigswerth et de Weissig.--Positions de l'armée devant Bautzen.--Bataille de Bautzen (20 mai).--Bataille de Wurtzen (21 mai).--Retraite de l'ennemi sur Weissenberg.--Combat de Reichenbach.--Mort du général Bruyère.--Mort de Duroc: son portrait.--Passage de la Niesse par le septième corps.--Surprise et déroute de la division Maison à Haynau.--Combat de Jauer.--Armistice de Pleiswig.--Ligne de démarcation des deux armées.--Retour de l'Empereur à Dresde (10 juin).--Établissement du sixième corps à Buntzlau.--Situation de l'armée française pendant l'armistice.--Haine des Prussiens pour les Français.--Rôle de l'Autriche.--Travaux de défense à Buntzlau.--Arrivée de M. de Metternich à Dresde.--Paroles de l'Empereur.--Ouverture du congrès de Prague.--Dénonciation de l'armistice (10 août).--Manière de voir de l'Empereur.--Ses conseillers.--Composition et force de l'armée française.--Travaux de défense autour de Dresde.--Plan de campagne de Napoléon.--Composition et force des armées ennemies.--Formation de l'armée française.--Arrivée de Napoléon à Görlitz (18 août).--Commencement des hostilités.--Opérations du sixième corps.--Mouvements des armées autour de Dresde.--La grande armée alliée attaque Dresde (26 août).--Bataille de Dresde.--Mort du général Moreau.--Retraite de l'ennemi.--Poursuite de l'armée ennemie.--Combats de Possendorf, de Dippoldiswald et de Falkenheim.--Combat de Zinnwald.--Catastrophe du général Vandamme.
À la fin de mars, à l'approche de l'armée russe, le roi de Saxe, pour ne pas tomber en son pouvoir, avait abandonné sa capitale. Il s'était rendu d'abord à Plauen et de là à Ratisbonne, accompagné d'un corps de quinze cents chevaux.
Nos revers à la fin de la dernière campagne, la destruction de nos forces, la défection de la Prusse et les passions qui se développaient dans une grande partie de l'Allemagne, avaient frappé de terreur les princes de la Confédération. L'Autriche avait, dès ce moment, entrevu l'espoir de retrouver son ancienne prépondérance, soit par des négociations, soit en rentrant plus tard dans la lice. Elle s'occupait, dès lors, à réunir autour d'elle en faisceau tout ce qu'elle pouvait détacher de notre alliance, afin de donner plus de poids à ses paroles.
Le roi de Saxe, un des premiers à qui elle s'était adressée, comprit bientôt que les intérêts bien entendus de l'Allemagne étaient dans un système modérateur, assurant à l'avenir le repos de l'Europe, et dont l'Autriche serait le centre. Il signa d'abord une convention par laquelle le corps polonais acculé à Cracovie, à la frontière autrichienne, aurait la faculté d'entrer en Galicie, en déposant ses armes. Ces armes devaient être transportées sur des chariots et devaient lui être rendues à son arrivée en Saxe. Cette disposition concernait également quelques troupes françaises et un corps de cavalerie saxonne qui se trouvait avec elles. À l'ombre de cette première convention, on commença à négocier un traité de neutralité qui devait séparer la Saxe de l'alliance française et l'unir à la politique autrichienne.
D'un autre côté, l'Autriche avait pris une attitude pacifique en faisant faire un armistice pour le corps auxiliaire que commandait le feld-maréchal, prince de Schwarzenberg. Enfin, le 26 avril, elle avait déclaré à l'ambassadeur de France à Vienne que les stipulations du traité du 4 mars 1812 n'étaient plus applicables aux circonstances présentes.
C'était annoncer l'intention de suivre une politique indépendante. Après tous ces divers actes, le roi de Saxe quitta Ratisbonne et se rendit à Prague. Cette démarche donna l'éveil à Napoléon sur ses intentions. Il soupçonna que les négociations relatives au désarmement du corps polonais pourraient avoir été plus loin, et se crut menacé de voir la Saxe se séparer de ses intérêts. Dès son arrivée à Mayence, il avait envoyé auprès de lui à Ratisbonne le général de Flahaut pour surveiller la conduite du roi et réclamer la cavalerie qu'il avait avec lui. Il n'eut cependant jamais la certitude d'un traité convenu et signé. Il crut seulement que des propositions avaient été faites et reçues avec complaisance; mais enfin les mauvaises dispositions du roi de Saxe devinrent patentes par la connaissance des ordres donnés le 5 mai au général Thielmann, qui commandait à Torgau, de ne recevoir aucune troupe étrangère dans la place, et par le refus d'en ouvrir les portes au troisième corps, qui s'y présenta.
Alors la victoire avait donné du poids aux paroles de Napoléon, et il se trouvait maître de Dresde au moment même où le roi semblait vouloir l'abandonner. Il envoya un officier à Prague, le comte de Montesquiou, pour remettre à M. de Sera, alors ministre de France auprès du roi, une lettre qui lui prescrivait de le faire s'expliquer dans l'espace de six heures. Il devait, à l'instant même: 1° déclarer par écrit dans une lettre à l'Empereur qu'il n'avait pas cessé de faire partie de la Confédération du Rhin et reconnaissait les obligations qui en résultaient pour lui; 2° donner l'ordre au général Thielmann d'ouvrir les portes de Torgau et de mettre à la disposition du général Régnier les troupes saxonnes qui s'y trouvaient et devaient en sortir; 3° enfin d'envoyer à Dresde la cavalerie saxonne restée près de lui, et de la mettre à la disposition de l'Empereur; dans le cas d'un refus, M. de Sera lui devait faire connaître qu'il était déclaré félon et avait cessé de régner.
Un langage pareil auprès d'un prince faible, dont les États étaient envahis et en partie occupés, devait avoir les résultats qu'en attendait Napoléon. Le roi souscrivit à tout et s'excusa auprès de l'Empereur d'Autriche sur l'empire des circonstances. Il lui demanda le secret sur le traité fait, signé et ratifié, et le secret lui fut gardé. Le roi se rendit à Dresde. L'Empereur donna, avec intention, un grand éclat à son retour. Il alla, le 12 mai, à sa rencontre à une lieue, accompagné de tous les maréchaux alors à Dresde, et j'étais du nombre. Il fut empressé et affectueux envers son allié; il s'efforça d'établir l'opinion qu'il n'avait jamais douté de sa fidélité. On ne peut que plaindre un souverain placé dans des circonstances aussi difficiles, entre le salut de ses peuples et ses engagements. Les résultats de sa conduite lui ont été funestes; mais la campagne de 1813, dont la fin a été si désastreuse pour nous, a été cependant bien près d'être couronnée par des triomphes. Ainsi, en prenant seulement pour base les probabilités et les intérêts, on doit reconnaître que peu s'en est fallu qu'il n'ait eu à s'applaudir de sa politique. Ce vieux monarque, si fort aimé par ses sujets, ne doit pas être jugé avec trop de sévérité.
Le onzième corps était entré à Dresde le 8. Dès le 9 au matin, un pont fut jeté sur l'Elbe à Priesnitz. L'ennemi mit obstacle à ce travail autant qu'il fut en son pouvoir. Le 9, les quatrième, sixième et douzième corps arrivèrent à Dresde. Le 11, le onzième corps passa l'Elbe et prit position sur la route de Bautzen. Les quatrième et sixième corps, ainsi que le premier corps de cavalerie, suivirent la même direction. Le douzième corps resta à Dresde avec le quartier général impérial et la garde. Ce même jour le troisième corps entra à Torgau; mais le général Thielmann, qui y commandait pour le roi de Saxe, après avoir remis la forteresse au maréchal Ney, passa à l'ennemi avec son état-major. Le cinquième corps de Meissen se rendit également à Torgau, et à ces deux corps se joignit le septième, dont le général Régnier reprit le commandement. Réorganisé, il se composa de la division française du général Durutte et des troupes saxonnes.
Le onzième corps, en s'éloignant de Dresde, avait pris la route de Bautzen, tandis que le quatrième s'était porté sur Königsbrück, et le sixième sur Reichenbach. Le 12, le maréchal duc de Tarente, ayant rencontré l'arrière-garde russe, commandée par Miloradowitch, la poussa devant lui. Un autre combat assez vif s'engagea à Bichofswerda. Cette ville fut enlevée; mais les Russes l'incendièrent en l'évacuant, afin de détruire les magasins qu'elle renfermait.
Le 13, le onzième corps continua son mouvement, et prit position à moitié chemin de Bautzen. Les quatrième et sixième corps restèrent, ce jour-là, à Königsbrück et à Reichenbach, ainsi que le douzième et la garde à Dresde. Le cinquième, parti de Torgau, marcha dans la direction d'Obrilugk; le troisième dans la direction de Lukau. Le deuxième, commandé par le maréchal duc de Bellune, et le deuxième de cavalerie du général Sébastiani, étaient arrivés à Wittenberg. Par ces dispositions, Napoléon menaçait la communication de la grande armée ennemie avec Berlin, et même cette capitale. L'Empereur avait aussi pour motif, en ralentissant ses opérations, de recevoir des renforts, entre autres les troupes de la vieille et de la jeune garde, commandées par le général Barrois, enfin de la cavalerie. Il voulait en outre donner le temps au deuxième et au septième corps d'achever leur organisation.
Le 14, tous les corps restèrent en position.
Le 15, le onzième corps se porta en avant et rencontra, à Godeau, le corps de Miloradowitch. Après une résistance de quelques moments, l'ennemi se retira à Bautzen, et repassa la Sprée. Appelé par le bruit du canon et par l'invitation du maréchal Macdonald, je marchai sur-le-champ; mais j'arrivai quand le combat finissait. Le onzième corps campa en face de Bautzen, le sixième campa à sa gauche, et le quatrième à la gauche de celui-ci. L'ennemi, qui voulait gêner les communications de nos divers corps d'armée, avait porté un grand nombre de Cosaques, sous les ordres directs de Platow, à Grossenheim, soutenu par le corps de Kleist.
Napoléon, voulant nettoyer tout cet espace entre son centre et sa gauche, donna l'ordre au duc de Trévise de partir de Dresde avec une division de jeunes gardes et le corps de cavalerie, commandé par le général Latour-Maubourg, et de chasser l'ennemi de cette position trop avancée. Après une résistance assez vive de la part des Prussiens, ce but fut atteint. Kleist se retira dans la direction d'Elstenwerda, et Platow dans celle d'Ortona.
Après avoir rempli cet objet, le duc de Trévise marcha sur Bautzen. Le 18, le cinquième corps se porta sur Hoyerswerda, et les troisième et septième suivirent.
Ces trois corps étaient destinés à tourner toutes les positions que l'ennemi avaient fortifiées. Le même jour, l'Empereur et tout le reste de sa garde partirent de Dresde. Ils vinrent s'établir, avec le quartier général, en face de Bautzen. Mais ce jour-là, 18, l'ennemi ayant appris le mouvement du cinquième corps sur Hoyerswerda, et ignorant qu'il était soutenu par les troisième et septième corps, fit un détachement pour s'opposer à lui, et profiter de son isolement pour le battre.
Le général York vint avec dix mille Prussiens prendre position à Weissig. Il était appuyé par Barclay de Tolly avec douze mille Russes. Le général Bertrand détacha sur Königswerth la division italienne de son corps, pour maintenir la communication entre les deux parties de l'armée. Cette division, établie négligemment, fut attaquée et surprise par Barclay. Elle fut mise dans un grand désordre. Cependant, comme elle était appuyée à des bois en arrière de la ville, elle réussit à se rallier, et soutint le combat. Sur ces entrefaites, le comte de Valmy arriva avec sa cavalerie, et Königswerth fut repris. Pendant ces événements, le cinquième corps avait rencontré le général York à Weissig. Un combat opiniâtre s'ensuivit. La position fut enlevée, et l'ennemi fut forcé de se replier sur le gros de son armée.
Ces deux corps, d'York et de Barclay de Tolly, rentrèrent en ligne. Le corps russe fut chargé de défendre la Sprée dans son cours inférieur.
Le 19, toute l'armée française était déployée circulairement devant Bautzen, le douzième corps occupait l'extrême droite, et était placé sur les hauteurs de Technitz. Le onzième corps était près de Breska, derrière le Windmüchlenberg. Le sixième était en avant de Salzfortgen. Le quatrième appuyait sa gauche à Welka et à la chaussée de Hoyerswerda. La garde et la cavalerie étaient en arrière, sur la route de Dresde. Le quartier général était à Fortigen. La gauche de l'armée n'était pas encore en ligne. Le cinquième corps occupait Weissig. Le troisième, un peu en arrière, se trouvait à Markersdorf; le septième à Hoyerswerda. Le deuxième avait quitté Wittenberg, et s'était avancé vers Galzen et Dalheim. Il était en face des corps prussiens de Bulow, de celui de Berstel et de la division russe de Karper.
L'armée ennemie avait deux positions à défendre: la première ayant sa gauche aux montagnes, défendue par des abatis et des redoutes, et le front couvert par Bautzen et la Sprée, dont le lit est encaissé et les bords escarpés; la deuxième position, également appuyée aux montagnes, se composait des retranchements construits en avant de Kalskirch. Son front était couvert par une ligne de redoutes faites avec soin et bien armées, et par les hauteurs de Krekvitz. Enfin la droite occupait les hauteurs de Glaima, et les points de Klitz et de Malschitz.
Le 20, au matin, l'armée s'ébranla. Le douzième corps, placé à la droite, attaqua les hauteurs où était la gauche ennemie, après avoir jeté un pont sur la Sprée et passé cette rivière. Le onzième corps fut chargé d'attaquer Bautzen, après avoir aussi franchi la Sprée au-dessus de cette ville. Je reçus l'ordre de passer la Sprée à une demi-lieue au-dessous de Bautzen, et d'attaquer le corps de Kleist qui était en face, et occupait les hauteurs de Seydan. Une vive résistance nous fut opposée; mais, après un combat de cinq heures, l'ennemi fut chassé des diverses positions qu'il occupait devant nous et forcé à se retirer, sur les hauteurs du village de Kayna, en arrière du ruisseau.
Comme Bautzen continuait à se défendre et arrêtait la marche du onzième corps, je détachai ma première division, commandée par le général Compans, pour prendre la ville à revers. La batterie qui en défendait les approches fut enlevée au pas de charge, et les remparts escaladés. Tous les soldats russes qui se trouvaient dans la ville furent faits prisonniers.
Je fis attaquer ensuite, par la division Bonnet, le corps de Kleist, qui venait d'être renforcé et qui s'était concentré dans la position de Kayna et de Basankwitz. Il fut culbuté et obligé de se retirer plus en arrière. Il occupa alors la position retranchée et préparée d'avance, où il avait décidé qu'une seconde bataille devait être livrée. Pendant ces mouvements, les troisième, cinquième et septième corps, sous les ordres du maréchal Ney, s'approchèrent de la Sprée, au village de Klix. Il devait forcer le passage et tourner les retranchements, tandis que le quatrième corps observerait les bords de la Sprée, en face de Krekwitz, en attendant que la prise de Bautzen et le mouvement de la droite eussent permis de l'attaquer.
Le soir du 20, l'armée française était donc à cheval sur la Sprée, et occupait une ligne brisée, la droite aux montagnes, le centre en face de Krekwitz, et la gauche sur Klix.
Du côté de l'ennemi, la gauche et la partie du centre qui se liait avec elle étaient fortifiées par tout ce que l'art peut offrir d'avantageux, et un succès sur ce point ne compromettait pas le reste de l'armée. Ce n'était donc pas le point d'attaque à choisir: tandis qu'en attaquant la droite on avait moins d'obstacles à surmonter. On forçait le centre et la gauche à se retirer en toute hâte. Enfin, l'on pouvait espérer en couper une partie. Aussi ce fut le plan d'attaque adopté par Napoléon.
La gauche de l'ennemi était commandée par le prince Eugène de Wurtemberg et le général Korsakoff, le centre par le général Blücher, et la droite par le général Barclay de Tolly.
Le 21, à cinq heures du matin, le maréchal duc de Reggio commença le combat par une fausse attaque, dont l'objet était de masquer nos véritables intentions et de contenir une partie considérable des forces de l'ennemi. Celui-ci, qui avait porté sa gauche en avant du ruisseau et des retranchements construits dans les montagnes, fut forcé à un mouvement rétrograde; mais, ayant reçu des secours, il résista et força le duc de Reggio, qui s'était emparé de Meltheuer, de l'évacuer et de reprendre sa première position. Le onzième corps prit part au combat, et soutint le douzième. Pendant ce temps, le prince de la Moskowa enlevait le village de Klix. Il attaqua ensuite l'ennemi dans une seconde position, entre Glaima et l'étang de Malschitz, et le battit. Il avait ainsi tourné ses positions. De son côte, le quatrième corps, dont le duc de Dalmatie était venu prendre le commandement, après s'être emparé du village de Krekwitz, forçait l'ennemi à la retraite. Enfin, l'affaire étant engagée sur tous les points, je déployai le sixième devant les retranchements ennemis, et je commençai contre eux un feu d'artillerie à faire trembler la terre. Peu après, j'aperçus un mouvement rétrograde prononcé à la droite et au centre de l'ennemi. L'ayant reconnu le premier, j'en fis prévenir aussitôt l'Empereur, et mis mes troupes en mouvement pour marcher à ces retranchements; mais, l'ennemi les ayant évacués assez tôt pour éviter un engagement d'infanterie, je continuai à le poursuivre sans relâche jusqu'au village de Wurtzen.
Cette bataille, à laquelle on donna le nom de Wurtzen, fut bien conduite. Chaque événement arriva comme il avait été prévu, et chacun fit son devoir. L'infanterie soutint la réputation qu'elle avait acquise à Lutzen. La direction des attaques et le point choisi pour porter les coups décisifs promettaient de grands résultats, et il est probable qu'on les aurait obtenus sans notre extrême faiblesse en cavalerie.
L'ennemi se retira sur Weissenberg. On ne peut guère comprendre ses illusions. Il aurait dû voir que cette position, choisie et fortifiée d'avance, devait tomber d'elle-même par un simple mouvement stratégique. L'armée française, avec les renforts qu'elle avait reçus, consistant en dix mille hommes de cavalerie et huit mille de la garde, et, au moyen des cinquième, septième et douzième corps qui n'avaient pas combattu à Lutzen, s'élevait à cent cinquante mille hommes. Les forces de l'ennemi étaient au-dessous de cent mille.
Le 22, l'armée française se mit en mouvement pour suivre l'ennemi. Le douzième corps resta en position sur le champ de bataille pour le couvrir contre les mouvements que le corps de Bulow aurait pu exécuter. L'ennemi prit position en avant de Reichenbach et sur les hauteurs entre Reichenbach et Markersdorff. Le septième corps, qui n'avait pas combattu la veille, soutenu par la cavalerie du général Latour-Maubourg, reçut l'ordre d'attaquer. Le combat fut chaud et brillant, et la cavalerie russe forcée à la retraite. Il coûta la vie à un excellent officier, un de nos camarades de l'état-major général de la glorieuse armée d'Italie, le général Bruyère, commandant une division de la cavalerie légère. Nous le regrettâmes vivement.
Mon corps d'armée suivait, et de ma personne j'avais été joindre l'Empereur à la fin du combat. Bruyère venait d'être tué, et j'en causais avec le général Duroc, duc de Frioul, avec lequel j'étais intimement lié. En ce moment, la figure de Duroc portait une expression de tristesse que je ne lui avais jamais vue. Les circonstances qui suivirent immédiatement l'ont gravée profondément dans ma mémoire et pourraient faire croire à la vérité des pressentiments. Duroc donc, triste et préoccupé, montrait une sorte de découragement et d'abattement dans toute sa personne. Je marchai quelque temps en causant avec lui; il me dit ces propres paroles: «Mon ami, l'Empereur est insatiable de combats; nous y resterons tous, voilà notre destinée!» Après avoir cherché à le remettre un peu et à combattre ses idées noires et misanthropiques, j'allai prendre les ordres de l'Empereur, qui m'ordonna de faire camper mon corps d'armée sur la crête que nous venions de traverser. Napoléon, arrivé auprès du village de Markersdorff et marchant dans un chemin creux, un boulet isolé, parti à grande distance d'une batterie qui se retirait devant notre avant-garde, tomba dans le groupe qui l'environnait, tua roide le général Kirchner, bon officier du génie, et blessa mortellement le duc de Frioul, dont les entrailles furent mises à découvert. Peu de moments après, et lorsque j'étais encore occupé de mon établissement, j'appris cette triste nouvelle.
L'Empereur montra de la douleur et passa quelque temps avec Duroc, dans la baraque où il fut déposé. Il paraît qu'il se justifia auprès de l'Empereur de je ne sais quels torts, que celui-ci lui avait imputés sans fondement, et dont l'accusation l'avait profondément blessé. Le lendemain matin, je le vis de très-bonne heure. Ses douleurs atroces lui faisaient désirer la mort, et il la demandait avec instance. Je causai avec lui pendant quelques moments. Je lui parlai des personnes qui l'intéressaient, et, comme je lui montrais ma vive et profonde commisération, il me répondit: «Va, mon ami, la mort serait peu de chose pour moi si je souffrais moins vivement.»
Dans le cours de mes récits, j'ai eu peu d'occasions de parler du duc de Frioul. Ayant pour ainsi dire passé ma vie avec lui, et le rôle qu'il a joué lui donnant de l'importance historique, je dois chercher à le faire connaître.
Duroc était d'une bonne famille. Son père, gentilhomme de la province d'Auvergne, sans fortune, servant dans un régiment de cavalerie en garnison à Pont-à-Mousson, s'y maria, et s'établit dans cette ville. Duroc, placé comme élève du roi à l'École militaire qui y existait alors, fut destiné au service de l'artillerie, débouché le plus sûr, carrière la plus avantageuse autrefois pour un gentilhomme qui n'avait ni appui ni protection. Il y entra en même temps que moi, et nous fûmes reçus élèves sous-lieutenants à Châlons, au commencement de janvier 1792. Plus tard, une partie de l'école ayant émigré, Duroc alla rejoindre l'armée des princes et fit le siège de Thionville. Son bon sens naturel lui ayant promptement fait apprécier la confusion qui régnait parmi les émigrés, il rentra en France, et vint à Metz, où moi-même, reçu officier, j'étais en garnison. Il me fit confidence de ce qui lui était arrivé, et de sa résolution de reprendre du service. Le gouvernement ferma les yeux sur son absence momentanée, mais le contraignit à subir l'examen de sortie, et à retourner à Châlons pour y reprendre sa place d'élève. Quelque temps après, et cette formalité étant remplie, il rejoignit le quatrième régiment d'artillerie. De là, il passa dans une compagnie d'ouvriers employée à l'armée de Nice. C'est là que je le retrouvai en 1794.
Duroc continua à servir dans son arme, et devint aide de camp du général Lespinasse, commandant l'artillerie de l'armée d'Italie. Après la bataille d'Arcole, le général Bonaparte ayant perdu plusieurs aides de camp, et m'ayant consulté sur les officiers qui pouvaient les remplacer, je lui proposai et lui présentai Duroc qui fut admis. Voilà l'origine de sa fortune. Duroc se l'est toujours rappelé, et m'a constamment voué une amitié très-vive, que le temps n'avait fait que consolider. Il fit, en qualité d'aide de camp, le reste des campagnes d'Italie et la campagne d'Égypte. Arrivé au grade de colonel quand le général Bonaparte devint premier consul, il eut l'administration de sa maison. Puis, quand Napoléon prit la couronne impériale, il fut grand maréchal avec une autorité très-étendue, et investi d'une confiance sans bornes. Duroc eut diverses missions diplomatiques à Berlin et à Pétersbourg, qu'il remplit à la satisfaction de l'Empereur. Il était le centre de mille relations diverses. L'Empereur le chargeait souvent de travaux étrangers à ses fonctions habituelles, et il s'en acquittait toujours bien. Aussi fut-il toujours surchargé de besogne, accablé de fatigues et d'ennuis, et au point de murmurer souvent contre la faveur et les grandeurs.
Le duc de Frioul avait un esprit sans éclat, mais sage et juste; peu de passions, mais une profonde raison et une ambition bornée. Les faveurs sont venues le chercher plus souvent qu'il n'a couru après elles. Naturellement réservé, son commerce était sûr, et jamais on n'eut à lui reprocher la plus légère indiscrétion. Étranger au sentiment de la haine, il n'a nui à personne; mais, au contraire, il a rendu une multitude de services à des personnes qui l'ont ignoré. Une réclamation juste et fondée l'a toujours trouvé bien disposé, et il faisait auprès de l'Empereur telle démarche qu'il croyait utile, sans jamais s'en faire de mérite auprès de celui qui en était l'objet. Simple, vrai, modeste, probe et désintéressé, son caractère froid l'aurait empêché de se dévouer pour un autre, de se compromettre pour le servir; mais, dans sa position, c'était déjà beaucoup que de rencontrer, si près du pouvoir suprême, un homme sans malveillance; car tout ce qu'on peut raisonnablement désirer et espérer, c'est d'y trouver, en outre de la justice, une bienveillance active quand elle est sans danger. Duroc était bon officier, et il a regretté d'être éloigné du métier pour lequel il avait de l'attrait. Très-utile à l'Empereur, il lui a fait souvent des amis. Ses opinions, toujours sages, lui permettaient, en les exprimant, de s'élever avec une certaine indépendance, quoiqu'il craignît beaucoup Napoléon. S'il eût vécu pendant l'armistice de 1813, peut-être aurait-il eu sur l'Empereur une influence utile et lui aurait-il fait sentir les inconvénients qui devaient résulter de la reprise des hostilités. Mais Napoléon, après l'avoir perdu, n'avait près de lui alors presque que des flatteurs; et de ceux-là seuls il aimait les conseils.
Je reviens aux événements militaires. Le 23, l'armée ennemie se retira sur deux colonnes. Celle de droite, commandée par Barclay de Tolly, sur la route de Buntzlau, et celle de gauche, sous les ordres de Wittgenstein, se dirigea sur Loubau. L'arrière-garde, commandée par Miloradowitch, brûla le pont de la Niesse à Görlitz, et détruisit tous les moyens de passage. L'empereur de Russie et le roi de Prusse se rendirent à Löwenberg. Le septième corps, commandé par le général Régnier, arriva devant Görlitz, et passa la Niesse de vive force. Le cinquième corps, qui le suivait, prit la direction de Buntzlau. Le quatrième vint à Hemersdorf, en arrière du septième. Le onzième corps s'établit à Schiomberg. Le quartier général, la garde, les troisième et sixième corps restèrent à Görlitz.
Le 24, le quatrième corps se porta sur Loubau: au moment où il se disposait à attaquer cette ville, l'ennemi l'évacua et prit position derrière la Queiss.
Le corps commandé par Miloradowitch fut forcé à la retraite; mais le quatrième corps resta en position derrière Loubau, et le onzième corps vint l'y joindre. Le cinquième corps se porta à Siegersdorf. Les troisième et septième corps marchèrent dans la direction de Valdau. Le sixième suivit le mouvement de l'armée dans la direction de Buntzlau.
La colonne de droite de l'ennemi se retira sur Haynau; celle de gauche sur Goldsberg.
Le 25, le cinquième corps, après avoir rétabli les ponts sur le Bober, marcha sur Thomaswald. Les troisième et septième corps le remplacèrent à Buntzlau. Le deuxième vint à Vichrau sur la Queiss. Le quartier général vint à Buntzlau. Le quatrième corps se rendit à Loubau et à Gilesdorf.
Le 26, l'ennemi continua son mouvement sur Liegnitz. Il préparait ainsi sa retraite dans la haute Silésie, en pivotant sur sa gauche qui resta en position. Le même jour, le quatrième corps passa le Bober à Rakwitz, et vint prendre position à Deutmansdorf. Le onzième corps vint à Löwenberg. Le cinquième corps, qui marchait en tête de colonne à la suite de la droite de l'ennemi, vint prendre position en avant de Haynau. La division Maison était d'avant-garde. Elle s'établit en avant d'un ravin, sans s'être fait suffisamment éclairer. Au moment où elle campait, elle fut attaquée à l'improviste par les Prussiens qui débouchèrent des bois. Surprise sans être en défense, elle fut culbutée et pour ainsi dire détruite. À peine deux cents hommes échappèrent-ils de cette échauffourée, qui fit grand bruit et grand tort au général Maison. Cet officier général, se croyant déshonoré, voulut se brûler la cervelle. Le général de division Lagrange, son camarade de corps d'armée, le calma et l'empêcha d'exécuter la résolution que son désespoir lui avait inspirée.
Le troisième et le septième corps continuèrent leur mouvement à l'appui du cinquième corps dans la direction de Haynau et de Liegnitz. J'arrivai, ce jour-là, sur la Katzbach dont l'ennemi occupait en force la rive droite. Le 27, l'ennemi prépara un mouvement de concentration et de retraite sur la haute Silésie, en approchant sa droite du gros de ses forces, qui se retira à Merteskatz, à peu de distance de Jauer, et y prit position. Pendant ce temps, le septième et le cinquième corps français arrivaient à Liegnitz, tandis que le quatrième prenait position sur la Katzbach à Hohendorf, et le onzième à Goldsberg. Le troisième corps était resté à Haynau. Ainsi toute l'armée était en ligne, prête à s'engager contre les forces concentrées de l'ennemi; mais, après cette concentration, l'ennemi continua son mouvement rétrograde en laissant de fortes arrière-gardes pour couvrir Breslau.
Le quartier général ennemi se dirigea sur Schweidnitz.
Le même jour, 27, je passai la Katzbach, et je chassai l'ennemi qui gardait les défilés en arrière de cette rivière. L'ennemi présenta à ma vue environ trente mille hommes placés en échelons, ce qui annonçait l'intention de se retirer.
Le surlendemain, 29, je marchai sur Jauer, tandis que le quatrième corps couvrait ma droite en se portant sur Hemsdorf. En avant de Jauer, je trouvai un corps ennemi d'environ quinze mille hommes que je culbutai après un combat assez vif. J'avais été rejoint par le corps de cavalerie du général Latour-Maubourg; mais cette cavalerie, toute nouvelle et peu instruite, était d'une faible ressource. Avec une cavalerie capable de combattre, et sur laquelle j'eusse pu compter, ce corps de quinze mille hommes aurait probablement été détruit, tant le succès obtenu avait été prononcé. Il y eut un millier de prisonniers de faits. Toutes les forces ennemies se dirigèrent sur Striegau.
Les troisième, cinquième et septième corps continuèrent leur mouvement dans la direction de Breslau, et s'établirent à Neumarck. Le 29, les armées restèrent en position.
Le 30, je reçus l'ordre de me diriger sur Eisendorf, et le duc de Tarente, avec le onzième corps, fut dirigé sur Striegau. Pendant ce mouvement de flanc, une nombreuse cavalerie s'opposa à ma marche et m'obligea à prendre beaucoup de précautions. La position de l'armée ainsi réunie obligeait l'ennemi à rester acculé à la Bohême et à la Silésie autrichienne. Si la guerre eût continué immédiatement avec des succès marqués, sa situation pouvait devenir fort critique et même désespérée.
Mais l'ennemi, en choisissant cette direction, avait calculé toutes les chances qui pouvaient en résulter. En repassant l'Oder, il abandonnait toute la Prusse et la livrait à notre vengeance. Il consacrait l'opinion d'une infériorité décidée. L'Autriche, encore indécise sur le parti qu'elle prendrait, car des velléités et des projets hypothétiques étaient seuls entrés alors dans son esprit, était abandonnée et livrée à ses craintes si on s'éloignait d'elle. En se serrant sur elle, on l'entraînait dans une alliance. En la prenant pour arbitre, la laissant maîtresse de dicter les conditions de la paix aux puissances belligérantes, on flattait son orgueil, on servait ses intérêts, et on la forçait à prendre parti contre Napoléon, s'il se refusait à se conformer à ses offres.
D'un autre coté, ce parti hardi avait ses inconvénients; car, si les événements eussent pris un grand caractère d'urgence, l'Autriche, n'étant pas encore prête, n'aurait pas voulu se compromettre en se déclarant pour les alliés. Alors ceux-ci devaient avoir en vue, comme complément de leurs combinaisons, d'arriver à la conclusion d'un armistice. De son côté, Napoléon était décidé à y consentir par méfiance de l'Autriche, motivée sur la manoeuvre des ennemis, annonçant de leur part une confiance qui cependant était loin d'être entière; mais il fallait alors, pour cette raison, vouloir faire la paix.
Cependant il a été démontré depuis que, dans cette circonstance, l'intérêt bien entendu de Napoléon aurait été de continuer la guerre. Son armée était plus nombreuse que celle de l'ennemi. Celle-ci, battue dans deux grands engagements, et après une retraite fort longue, éprouvait du découragement. Aucun renfort ne l'avait encore rejoint.
Quant à nous, nos corps, organisés à la hâte, avaient beaucoup souffert des combats et des marches. Il y avait fatigue et lassitude. Notre cavalerie, si peu nombreuse encore, n'avait aucune consistance. Un repos de deux mois devait rendre à nos troupes toute la valeur dont elles étaient susceptibles. D'ailleurs, d'immenses renforts étaient en marche de toutes parts pour nous rejoindre. Enfin nos jeunes soldats devaient profiter, dans des camps de repos, des soins qu'on donnerait à leur instruction. Toutes ces considérations firent pencher Napoléon en faveur d'un armistice quand les Russes le lui firent proposer. Le général Schuwaloff, aide de camp de l'empereur de Russie, se présenta à nos avant-postes pour le demander. Le duc de Vicence ayant été envoyé par Napoléon pour le recevoir, des conférences suivirent dans le château de Pleiswig entre les avant-postes des deux armées, et, en quarante-huit heures, tout fut convenu et signé.
Cet armistice devait durer jusqu'au 20 juillet et cesser six jours après avoir été dénoncé; plus tard, on le prolongea jusqu'au 10 août. La ligne de démarcation suivante fut convenue entre les deux armées: en Silésie, la ligne de l'armée combinée, partant de la Bohême, passait par Dittersbach, Paffendorf et Landshut, suivait le Bober jusqu'à Budelstadt, et de là, passant par Boskenheim et Striegau, suivait la rivière de Striegau jusqu'à Kanth.
La ligne de l'armée française partait également des frontières de la Bohême, arrivait au Bober par Schreibersan et Rimnitz, suivait cette rivière jusqu'à Lahn, allait ensuite gagner à Neukwitz la Katzbach, qu'elle suivait jusqu'à l'Oder.
Le pays entre les deux lignes de démarcation était neutre depuis l'embouchure de la Katzbach. La ligne de démarcation suivait l'Oder jusqu'à la frontière de la Saxe, vers l'embouchure de la Sprée, de là arrivait à l'Elbe, non loin de l'embouchure de la Saale, en suivant les frontières de la Prusse, et ensuite le fleuve jusqu'à la frontière de la troisième division militaire. La démarcation du bas Elbe devait être déterminée de concert avec le prince d'Eckmühl. Il fut convenu que Magdebourg et toutes les places fortes entre les mains des Français, situées dans les pays occupés par l'ennemi, auraient un rayon d'une lieue autour de leur enceinte et seraient ravitaillées tous les cinq jours.
Les deux armées devaient être placées, le 12 juin, sur leurs nouvelles lignes. Le quartier général de l'armée s'établit à Reichenbach. L'empereur Napoléon retourna à Dresde, où il arriva le 10 juin.
Pendant les mouvements dont j'ai rendu compte, le douzième corps, commandé par le duc de Reggio, était resté d'abord à Bautzen. Il s'était ensuite porté sur Hoyeswerda pour couvrir l'armée contre les troupes qui venaient de Berlin, et que commandait le général Bulow. La mission de ce corps d'armée était de couvrir cette capitale, et, en conséquence, il s'était placé à Interbach. Là, il reçut des renforts de la landwehr de Brandebourg, et son effectif atteignit le chiffre de trente mille hommes. Ainsi renforcé, Bulow vint attaquer le duc de Reggio à Hoyerswerda, mais il fut repoussé avec perte. Il fit sa retraite sur Kottebus, où il prit position avec la masse de ses forces, occupant ainsi Gaben, Drebkorn et Interbach, avec de forts détachements. Le duc de Reggio marcha à lui; mais, ayant voulu menacer Berlin, il se porta dans la direction de Lukau. Bulow, informé de ce mouvement, accourut en toute hâte sur ce point. Lukau a une bonne enceinte et des fossés pleins d'eau. L'avant-garde ennemie fut culbutée et forcée de rentrer dans la ville. Mais ce premier succès ne termina point le combat; la lutte se prolongea et finit par tourner à notre désavantage. Le douzième corps, attaqué sur ses flancs et obligé de se retirer, se dirigea sur Ubigau, où il reçut la nouvelle de l'armistice.
Par la dispersion de ses forces, l'ennemi avait donné beau jeu au duc de Reggio; mais celui-ci n'en sut pas profiter. Sa marche incertaine en se portant en avant, ses directions variées, donnèrent au général Bulow le moyen de réparer toutes ses fautes et de combattre à Lukau avec avantage.
Le mouvement général des troupes, nous ayant éloignés de notre frontière, avait laissé l'Allemagne tout entière sans troupes. Le corps de Woronzoff devant Magdebourg, et un autre corps stationné à Hambourg, servaient d'appui à une foule de partisans qui opéraient sur nos derrières. Ils se montraient partout et dans toutes les directions. Divers convois furent enlevés, plusieurs détachements pris, et beaucoup d'atrocités commises contre les usages de la guerre. Un partisan prussien, nommé Lutzow, acquit, dans ces circonstances, une sorte de célébrité.
Une opération combinée entre les généraux Woronzoff et Czernikoff faillit avoir pour résultat l'enlèvement de la garnison de Leipzig, où beaucoup de blessés se trouvaient réunis; mais l'armistice en arrêta l'exécution au dernier moment.
Enfin divers combats eurent lieu dans les environs de Hambourg. Les îles de l'Elbe et la ville de Hambourg elle-même tombèrent successivement au pouvoir du général Vandamme, au moyen des secours que lui envoya le roi de Danemark, qui resserra en cette circonstance ses liens d'alliance avec l'Empereur. Dès ce moment, une division danoise, commandée par le général Schomtenbourg, se trouva combinée avec les troupes françaises.
Les différents corps de l'armée établis dans les divers cercles de Löwenberg, de Goldsberg, Buntzlau, eurent ces territoires pour assurer leurs besoins. Le sixième corps fut placé à Buntzlau. Chacun s'occupa avec activité à refaire les troupes, à les réorganiser et à les instruire. Des détachements amenant des recrues étaient en route de France pour tous les régiments; mais, comme ils étaient entièrement composés de nouveaux soldats sans aucune instruction, il fallait consacrer tous ses efforts à les mettre en état de combattre. Ces soins occupèrent tous les chefs de l'armée jusqu'au 10 août, moment auquel on reprit les armes. Je vais rendre un compte succinct de ce qui se passa jusqu'au renouvellement des hostilités.
SITUATION DE L'ARMÉE FRANÇAISE PENDANT L'ARMISTICE ET LA DEUXIÈME CAMPAGNE DE 1813.
La manière et la promptitude avec laquelle l'armée française avait reparu sur la scène, l'espèce de résurrection dont elle venait de présenter l'image, avaient étonné l'Europe. Les succès de Lutzen et de Bautzen avaient montré ce que l'on pouvait attendre de ses efforts. Mais ces succès, si glorieux et si éclatants qu'ils fussent, n'avaient donné que de faibles résultats. Ils n'avaient pas diminué d'une manière sensible les forces de l'ennemi. D'un autre côté, l'armée combinée était loin d'être arrivée à la force que le mouvement imprimé en Prusse et en Russie devait produire. Les recrues dont la levée avait été ordonnée en Russie, au commencement de l'année précédente, étaient au moment de rejoindre et de renforcer les corps. Le mouvement national de la Prusse n'était pas encore régularisé; le roi avait ordonné une levée en masse de ses peuples contre les Français quand ils franchiraient leur territoire; il ordonnait la destruction des moissons et des fruits, l'enlèvement des bestiaux, enfin une guerre à mort. Quand, en 1814, les paysans français voulurent prendre les armes, on les menaça de les traiter en criminels. On prétendit qu'ils agissaient contre le droit des gens et les usages des peuples civilisés. C'est ainsi que les hommes changent de doctrines et de principes, suivant leurs diverses situations.
Ces dispositions extrêmes, inspirées par le désespoir et la fureur, restèrent, au surplus, sans exécution: mais un esprit public prononcé, une énergie admirable, se montrèrent dans toutes les classes en Prusse. Les sociétés secrètes, formées pour préparer la délivrance du pays, avec l'assentiment et l'appui du gouvernement, produisirent l'effet qu'on avait dû en attendre. Les idées de liberté, le désir d'institutions et de garanties constitutionnelles, s'étaient mêlés aux idées d'affranchissement et d'indépendance nationale. Tous ces désirs, toutes ces espérances, avaient été encouragés par le roi, à titre de moyens défensifs. Aussi tout bouillait en Prusse. Plus l'oppression de Napoléon avait été forte et sa tyrannie odieuse, et plus la réaction avait de violence. Les étudiants couraient aux armes. Cette jeunesse vive, ardente et souvent redoutable, qui peuple les universités d'Allemagne, rappelait, par son esprit, son ardeur et son but, la formation des premiers bataillons des volontaires de France, qui furent tout de suite si remarquables par leur conduite, et qui devinrent plus tard le noyau de l'armée française et la pépinière d'où sortit le plus grand nombre de ses chefs. Enfin l'énergie de la Prusse était encore accrue par le sentiment de la position dans laquelle elle s'était placée volontairement. Sa désertion de la cause française au milieu de la guerre, cette défection du général York, avaient autorisé toute espèce de vengeance de la part de Napoléon, qui n'était, d'ailleurs, que trop disposé à s'y livrer. La force seule pouvait donc la préserver. Mais, pour mettre en oeuvre de pareilles ressources, pour régulariser de semblables moyens, le gouvernement avait à peine eu trois mois, et encore le dernier de ces trois mois avait été employé tout entier à combattre. La Prusse était donc loin de présenter en ce moment les forces réelles dont elle pourrait bientôt disposer. L'armistice devait lui donner le temps d'achever ses préparatifs.
Les Russes, ses alliés, épuisés par la campagne précédente, par les marches exécutées pendant l'hiver, ne comptaient dans leur armée que des bataillons incomplets. Les recrues, formées et dressées, allaient arriver et doubler chez eux le nombre des combattants.
De son côté, Napoléon avait ordonné des levées immenses. Ces levées s'exécutaient avec facilité; mais les produits n'en étaient pas encore parvenus jusqu'à lui. Deux mois de plus, et son armée aurait une force double, une cavalerie nombreuse, et tout ce qui pouvait lui donner les chances de la victoire. Ainsi un repos momentané avait dû entrer dans ses idées. Il profita avec activité de l'armistice.
Enfin, pour achever le tableau de cette époque mémorable, je dirai que l'Autriche, ayant vu, lors des désastres de 1812, le rôle qu'elle était appelée à jouer, faisait ses préparatifs dans ce but. Les circonstances étaient favorables. Elles lui fournissaient l'occasion de devenir modératrice et même juge suprême des débats, en raison de sa force, en raison de sa position géographique, et en raison même de l'esprit de sagesse et de lenteur qui préside à ses conseils.
On a déjà dit que, dès le 26 avril, le gouvernement autrichien avait déclaré que les stipulations du traité du 14 mars 1812 n'étaient plus applicables à la situation présente. C'était dévoiler toute sa politique. Mais ses moyens militaires, pour l'appuyer, étaient incomplets. Il fallait porter son armée à un effectif qui donnât à son langage le poids convenable. On s'occupa donc avec activité en Autriche de levées d'hommes, d'achats de chevaux et de toutes les dispositions qui doivent donner la possibilité d'entrer en campagne. Pour cela, il fallait du temps. Aussi l'Autriche fut-elle l'intermédiaire utile par lequel passa la demande d'une prolongation de suspension d'armes que fit Napoléon. Elle la favorisa, l'appuya, en offrant en même temps sa médiation pour la paix. Ainsi, quand tout le monde parlait de la paix, personne n'en voulait. Tout le monde était de mauvaise foi et dans la conviction que jamais la paix ne pourrait réaliser des prétentions opposées et inconciliables.
La Prusse, ainsi que je l'ai déjà dit, voulait déployer les moyens que le mouvement national mettait à sa disposition.--Les Russes recevaient leurs recrues et leurs renforts; l'Autriche voulait donner à son armée un effectif qui l'autorisât à parler en maître, et Napoléon atteindre l'époque où il aurait fait arriver les levées extraordinaires que les efforts si honorables du peuple français faisaient de bonne grâce et avec empressement. C'était une halte, un repos profitable à chacun, et dont l'objet était de se préparer à combattre et de se mettre à même de le faire avec succès. Il n'y avait qu'une seule chance de paix: c'est que Napoléon consentît à faire le sacrifice d'une partie de sa puissance, spécialement en faveur de l'Autriche, afin de se la rendre favorable. Du moment où elle eût été avec nous, sa prépondérance eût décidé la question, et toute lutte cessait; mais, pour qu'elle fût avec nous, il fallait adopter des sentiments autres que ceux qui animaient Napoléon. Ainsi, malgré le langage pacifique tenu par tout le monde, tout le monde voulait la guerre; car chacun voulait des résultats que la victoire seule pouvait donner, et Napoléon, dont le caractère dès lors était de s'abandonner aux illusions qui le flattaient, s'efforçait à se persuader que jamais l'Autriche n'oserait prendre les armes contre lui, et qu'ainsi il aurait seulement à combattre la Prusse et la Russie. Cette manière d'envisager les événements futurs n'a plus cessé d'être la sienne et l'a conduit à sa perte.
C'est dans cet esprit et avec ces dispositions que les armées prirent les positions réglées par l'armistice.
Les espérances de l'Empereur pour l'augmentation de ses forces se réalisèrent promptement. L'armée croissait à vue d'oeil. Les jeunes soldats furent occupés dans les camps à tirer à la cible, exercice dont on n'a jamais fait un emploi suffisant en France, et qui, constamment en usage en Angleterre, donnait autrefois à l'infanterie anglaise un feu supérieur à celui des autres troupes de l'Europe. Un grand nombre des conscrits qui venaient de faire la campagne se trouvaient blessés à la main gauche et avaient perdu un doigt. Cette blessure, cause de réforme, les fit soupçonner de s'être mutilés pour être exemptés du service, et l'Empereur ordonna les mesures les plus rigoureuses contre eux. Quelques-uns pouvaient être coupables; mais j'acquis la certitude que ces blessures, si nombreuses et si semblables, avaient pu être reçues naturellement à cause du peu d'instruction des troupes. Je reconnus que, lorsque les rangs sont trop ouverts, comme il arrive avec des soldats peu instruits et chargés de gros sacs, le deuxième rang, en tirant, peut facilement blesser les hommes du premier. Je fus heureux de constater un fait servant de réparation à l'honneur français.
J'allai m'établir, de ma personne, dans un château charmant appelé Niederthomaswald, à deux lieues en avant de Buntzlau.
Napoléon, voulant préparer un point d'appui sur le Bober, me demanda si Buntzlau pouvait être fortifié et mis à l'abri d'un coup de main. Ayant répondu d'une manière affirmative, je reçus l'ordre d'exécuter les travaux nécessaires. Je parvins à faire de cette ville une forteresse qui eût exigé un siége. Il y avait une première enceinte revêtue, une seconde enceinte, liée aux maisons, qui pouvait servir de réduit, une contre-escarpe et des fossés qui furent inondés en partie au moyen des nouveaux travaux; mais cette place, mise en état en moins d'un mois, ne fut pas occupée pendant la campagne suivante et ne servit à rien, ainsi que je l'expliquerai plus tard.
L'armistice avait été conclu par toutes les puissances dans le but apparent d'arriver à la conclusion de la paix, sans la médiation de l'Autriche. Le prince de Metternich se rendit à Dresde pour y voir l'Empereur et juger de ses dispositions. Napoléon avait toujours eu pour lui une bienveillance toute particulière et un attrait marqué. Cependant leur discussion fut vive, de la part de l'Empereur au moins; car le prince de Metternich, toujours maître de lui-même, parlait de tout sans passion, et discutait les intérêts dont il était chargé avec le calme qui convient à un homme d'État. Les emportements de Napoléon, joués, comme il lui arrivait souvent, ne produisirent aucun effet. La grande affaire était les pouvoirs à donner aux médiateurs. L'Empereur voulait que l'Autriche fût seulement une intermédiaire; mais l'Autriche voulait être arbitre et résolut à se déclarer contre celui qui refuserait de reconnaître sa médiation. Cependant Napoléon accorda le principe et convint de ce mode de négociation. L'Empereur reconnut clairement alors la propension de l'Autriche à devenir son ennemie; mais il refusait toujours à croire qu'elle s'y décidât. Il calcula avec le prince de Metternich les forces qu'il allait avoir à combattre. Il commença par les nier ou les réduire de beaucoup. Forcé ensuite de reconnaître tout ce que ces forces avaient d'imposant, il lui dit avec humeur ces paroles remarquables, qui n'étaient dignes ni de son esprit ni de son jugement: «Eh bien! plus vous serez, et plus sûrement et plus facilement je vous battrai.»
Le prince de Metternich le quitta après une conversation de dix heures, mais ayant perdu l'espérance d'obtenir une négociation suivie dont la conclusion pût être la paix. Pendant ce temps, Napoléon s'abandonnait à l'idée que l'Autriche resterait neutre; car ses dernières paroles furent celles-ci, au moment même où le prince de Metternich passait la dernière porte de son appartement: «Eh bien! vous ne me ferez pas la guerre.»
Cependant le congrès de Prague fut ouvert comme il était convenu. Les plénipotentiaires français, MM. de Vicence et de Narbonne, s'y rendirent tard. Ensuite ils déclarèrent qu'ils n'avaient pas de pouvoirs, ajoutant qu'ils les recevraient incessamment. Le temps s'écoula dans cette vaine attente. On arriva ainsi au 10 août, dernier jour de l'armistice. À minuit, les alliés déclarèrent que, d'après les termes des conventions, les hostilités recommenceraient le 16.
Le 12, tout étant rompu, les pouvoirs arrivèrent; mais il était trop tard. Celui qui a approché et bien connu Napoléon le reconnaîtra dans cette manière d'agir.
Napoléon s'était laissé aller tout à la fois à la fougue de son caractère, à la passion qui le dominait et à une espèce de finasserie toujours fort de son goût. Il aurait dû comprendre, tout d'abord, qu'après la consommation énorme d'hommes qu'il avait faite et la nécessité où il était de faire la guerre avec des soldats si jeunes il ne pourrait pas la prolonger pendant longtemps, car alors son armée se fondrait comme la neige au printemps. Napoléon, dans les derniers temps de son règne, a toujours mieux aimé tout perdre que de rien céder. En cela, son caractère a éprouvé une grande modification. Ce n'était plus le jeune général d'Italie qui avait su renoncer à l'espérance de prendre immédiatement Mantoue, qui s'était résigné à abandonner cent cinquante pièces de siége dans la tranchée pour aller livrer une bataille, la gagner et aller reprendre l'exécution de ses projets.
Si, en 1813, Napoléon avait fait la paix (et il pouvait la faire avec honneur après ses victoires de Lutzen et de Bautzen), en conservant de grands avantages, il satisfaisait l'opinion publique en France. Il récompensait le pays des efforts qu'il avait faits pour le soutenir. Il laissait mûrir son armée, si je puis m'exprimer ainsi; et, après deux ou trois ans, s'il avait voulu, il aurait recommencé la lutte avec des moyens plus complets et plus imposants que jamais; mais sa passion l'entraîna. Son esprit supérieur lui montra certainement alors les avantages d'un système de temporisation; mais un feu intérieur le brûlait, un instinct aveugle l'entraînait, quelquefois même contre l'évidence. Cet instinct parlait plus haut que la raison, et commandait.
Il avait d'ailleurs un conseiller funeste qui flattait ses passions, adoptait toutes ses illusions, et même les rendait encore plus éblouissantes. Le duc de Bassano, esprit étroit et vain, flatteur par essence, avait juré une adoration sans réserve à son maître. Il la professait hautement et s'en glorifiait. Il étudiait ses désirs pour en faire ses lois, et il mettait son esprit et son éloquence à plaider les causes que Napoléon avait déjà jugées. C'était un moyen de lui plaire et d'en être bien traité. Mais le prix de ses succès devait être la perte de son idole. Il répétait, à cette époque, à Napoléon sans cesse ces paroles: «L'Europe est attentive et impatiente de savoir si l'Empereur sacrifiera Dantzig.» La prétention et l'espérance de conserver cette ville, ainsi que les sentiments d'orgueil qui s'opposaient à toute espèce de sacrifice, étaient caressés par ce langage. C'est là ce qui a fait recommencer la guerre, et en définitive produit la chute de Napoléon et la destruction de l'Empire.
L'époque rapprochée des hostilités décida l'Empereur à faire célébrer sa fête, par l'armée, plus tôt qu'à l'ordinaire. Le 15 août y était consacré ordinairement. Elle fut fixée cette année au 10 août, pour la dernière fois.
Napoléon avait déployé une telle activité, les ordres et les mesures prises pour la réorganisation de son armée avaient été si bien combinés, les autorités en France avaient mis tant de zèle à les exécuter, et le pays avait montré tant de bonne volonté, que ses forces étaient devenues extrêmement considérables.
L'armée se composait de douze corps d'armée organisés en quarante et une divisions, toutes au complet, sans compter la garde impériale, la vieille garde, formant en tout quatre divisions. La cavalerie, qui nous manquait complétement à Lutzen, était portée maintenant à soixante-dix mille chevaux. Enfin ce n'est pas trop de porter à quatre cent cinquante mille hommes les forces totales réunies en Allemagne, et dont Napoléon pouvait disposer.
Voici quels étaient les divers corps de l'armée, et les noms de ceux qui les commandaient:
Premier corps, Vandamme, trois divisions; Deuxième, duc de Bellune, quatre divisions; Troisième, prince de la Moskowa, quatre divisions; Quatrième, général Bertrand, trois divisions; Cinquième, général Lauriston, trois divisions; Sixième, duc de Raguse, trois divisions; Septième, général Régnier, quatre divisions; Huitième, prince Poniatowski, deux divisions; Onzième, duc de Tarente, trois divisions; Douzième, duc de Reggio, trois divisions; Treizième, prince d'Eckmühl, trois divisions; Quatorzième, maréchal Saint-Cyr, trois divisions. En Franconie, le duc de Castiglione avec trois divisions.
Les troupes à cheval étaient organisées ainsi: Chaque corps d'armée avait une brigade de cavalerie légère. La réserve, composée de dix-sept divisions, était formée en cinq corps, dont chacun avait trois ou quatre divisions, et qui étaient commandés, savoir:
Le premier corps, par Latour-Maubourg, quatre divisions; Deuxième, Sébastiani, trois divisions; Troisième, duc de Padoue, quatre divisions; Quatrième, comte de Valmy, trois divisions; Cinquième, le général Millaud, trois divisions.
Enfin on doit ajouter à la masse de ces forces les garnisons des places de Pologne et de Prusse, qui tenaient en échec plus de cent mille hommes à l'ennemi.
Si les soldats, qui composaient cette armée eussent été plus âgés et plus instruits, jamais on n'aurait rien vu de plus formidable.
Napoléon avait préparé ses mouvements par divers travaux exécutés sur l'Elbe. Si l'enceinte de Dresde, détruite en 1809 par ses ordres, eût existé alors, elle lui aurait servi puissamment au début des opérations. On dut y suppléer par des travaux de campagne. Ces travaux, faits à la hâte, occupaient un trop vaste espace pour leur nombre. Jamais ils ne purent acquérir une force suffisante pour mettre Dresde en sûreté, sans une armée pour les occuper. Or, dans le plan de campagne qu'adopta Napoléon, il aurait fallu que la ville de Dresde, pivot de ses opérations, fût à l'abri d'un coup de main, et susceptible d'être abandonnée momentanément à elle-même.
Au nombre des points que Napoléon fit fortifier, je parlerai de Lilienstein, où un camp retranché pour quelques milliers d'hommes fut construit. Deux ponts sur l'Elbe furent établis sous Königstein. Ils donnaient la possibilité de se mouvoir, par une ligne très-courte, de la Silésie et la Lusace, sur les débouchés de la Bohême. Par leur moyen, Napoléon comptait se porter rapidement sur Dresde et sur les derrières de l'ennemi, pendant qu'il serait contenu par cette place.
Napoléon, au lieu de concentrer ses forces, se décidait à les diviser en trois parties, formant trois armées indépendantes: une en Silésie, une à Dresde, une dans la direction de Berlin.
Personne, dans l'armée, n'avait l'autorité nécessaire pour commander plusieurs corps d'armée à la tête desquels étaient des maréchaux. Napoléon seul pouvait se servir de semblables éléments.
Je pensais, au contraire, que Napoléon avait deux partis entre lesquels il pouvait choisir:
1° Placer les troupes en arrière de la Sprée, à cheval sur l'Elbe, ayant Dresde pour point d'appui central, à une forte marche de cette ville, et écraser le premier ennemi qui serait à sa portée. Une fois le premier succès obtenu, les autres seraient faciles. En plaçant ses troupes aussi rapprochées les unes des autres, Napoléon se trouvait pour ainsi dire partout à la fois et pouvait facilement, presque sous ses yeux, combiner leurs mouvements;
2° Se décider à une offensive en Bohême immédiatement. Les troupes placées sur le Bober et celles en avant de Torgau auraient couvert son mouvement en partant de Dresde et débouchant par Peterswald. Ces troupes se seraient rapprochées de lui en se tenant sur la défensive, et ensuite auraient fini par le rejoindre, celles du Bober en entrant en Bohême par Zittau; et les autres, après avoir laissé trente mille hommes pour la défense de l'Elbe, auraient probablement pu suivre cette offensive. Alors, continuant son mouvement, il aurait traversé la Bohême, porté la guerre en Moravie et marché sur Vienne. Il couvrait ainsi la confédération du Rhin et s'assurait de sa fidélité. Il ralliait l'armée bavaroise, prenait sa ligne d'opération sur Strasbourg, et, plus tard, il faisait sa jonction à Vienne avec l'armée d'Italie, dont le point de départ était les bords de la Save, et se trouvait ainsi très-rapproché.
Au lieu de cela, l'Empereur organisa la masse de ses troupes en trois armées véritables. La passion le portait à agir le plus promptement sur la Prusse. Il voulait que les premiers coups de canon fussent tirés sur Berlin, et qu'une vengeance éclatante et terrible suivît immédiatement le renouvellement des hostilités. Alors il fallait une armée qui marchât sur Berlin, et une autre en Silésie pour couvrir la première. Il fallait enfin une troisième armée en avant de Dresde, pour empêcher la grande armée ennemie de déboucher de la Bohême. Par ce système, l'offensive était donnée aux corps qui, dans mon opinion, auraient dû rester sur la défensive, et la défensive était réservée à ceux dont le rôle aurait du être offensif. La question me paraissait ainsi renversée. Après avoir combattu ce projet par tous les raisonnements les plus propres pour ramener l'Empereur à mon opinion, je terminais par cette phrase:
«Par la division de ses forces, par la création de trois armées distinctes et séparées par de grandes distances, Votre Majesté renonce encore aux avantages que sa présence sur le champ de bataille lui assure, et je crains bien que, le jour où elle aura remporté une victoire et cru gagner une bataille décisive, elle n'apprenne qu'elle en a perdu deux.»
Je fus malheureusement prophète. Ce fut précisément ce qui arriva. Pendant la victoire de Dresde, nous étions battus à la fois en Silésie, sur la Katzbach, et en Prusse, devant Berlin, à Grossbeeren.
Nonobstant mes observations et mon opinion contraire, dont Napoléon avait provoqué la manifestation, il adopta définitivement le plan qu'il avait conçu, et qui rendit ses mouvements incertains et confus pendant cette partie de la campagne. Je vais entrer en matière et commencer le récit des opérations.
Les forces de l'ennemi consistaient d'abord en cent trente mille Autrichiens, divisés en quatre corps, une réserve et une avant-garde. Cette armée était composée de neuf divisions d'infanterie et de trois divisions légères, formées de deux et trois bataillons de chasseurs et de douze à dix-huit escadrons, de trois divisions de cavalerie de douze à vingt-quatre escadrons, faisant un total de cent douze bataillons, cent vingt-quatre escadrons, auxquels il faut ajouter deux cent soixante-treize pièces d'artillerie.
L'armée russe et prussienne en Bohême, combinée à l'armée autrichienne sous les ordres du général Barclay de Tolly, se composait de cent trente-cinq bataillons, trois cent soixante-huit pièces de canon, cent quarante-sept escadrons, de quinze régiments de Cosaques organisés, de huit divisions d'infanterie en trois corps d'armée, et d'un corps de deux divisions de cavalerie, qui, jointes aux divisions des gardes et grenadiers russes et prussiens, et aux cinq divisions de cavalerie de réserve, s'élevaient à cent mille hommes au moins, ce qui formait un total de deux cent trente mille hommes, dont quarante-cinq mille à cheval, et six cent trente-huit pièces d'artillerie.
L'armée de Silésie combinée, c'est-à-dire russe et prussienne, était composée de cent trente-sept bataillons, trois cent cinquante-six pièces d'artillerie, cent quatre escadrons organisés en sept corps de quinze divisions d'infanterie, et huit divisions de cavalerie sous les ordres de Blücher, ayant sous lui les généraux Saken, Langeron, York, Saint-Priest, etc., etc. Elle avait un effectif qui dépassait cent vingt mille hommes, dont vingt mille à cheval.
L'armée du Nord, commandée par le prince royal de Suède, était composée de cent quatre-vingt-six bataillons, de cent quatre-vingt-quatorze escadrons et de trois cent quatre-vingt-sept pièces d'artillerie. Elle était organisée en cinq corps, formant douze divisions d'infanterie et sept divisions de cavalerie. On y avait ajouté treize régiments de Cosaques, commandés par le général Vinzigorod. Cette armée était sous les ordres des généraux Bulow, Tanentzien, maréchal Steding, général Woronzoff. Elle présentait une force de cent cinquante-cinq mille hommes, dont trente-cinq mille à cheval.
Il existait, en outre, dans le bas Elbe, des troupes légères ou de nouvelles levées, de différents pays, mêlées sous les ordres des généraux Valmoden, Végezac, Dornberg. Ces troupes présentaient un total de quarante mille hommes, dont huit mille à cheval.
Ce n'était pas tout. On avait formé en Pologne deux armées de réserve russes. La première, composée de soixante mille hommes, aux ordres du général Bemzsen, arriva à Toeplitz le 28 septembre. La seconde, aux ordres du général Tabanoff-Taslowsky, forte de cinquante mille hommes, occupa le grand-duché de Varsovie. Devant Dantzig, il y avait trente-cinq mille hommes; devant Zamosch, quatorze mille; devant Glogau, vingt-neuf mille quatre cent soixante-dix; devant Custrin, huit mille quatre cent cinquante; devant Stettin, quatorze mille; total, cent deux mille deux cents.
Enfin, indépendamment de l'armée d'Italie, l'Autriche avait deux armées de réserve, qui, successivement, vinrent se joindre à la masse des forces combinées, savoir: sur la frontière de Bavière, dix-huit bataillons et trente-six escadrons, faisant vingt-quatre mille sept cent cinquante hommes; à Vienne et à Presbourg, quarante-huit bataillons et soixante-douze escadrons, faisant soixante-cinq mille hommes; total, quatre-vingt-neuf mille sept cent cinquante.
Ainsi l'ensemble des forces qui nous étaient opposées s'élevait à près de neuf cent mille hommes, dont plus de cent cinquante mille à cheval.
J'ai indiqué la manière dont elles étaient réparties. Mais je ferai remarquer ici la profondeur du calcul qui fit mélanger toutes les troupes des différentes nations, seul moyen de donner de la consistance à la coalition, de mettre obstacle à des combinaisons politiques particulières, et de substituer à des jalousies de nation, si naturelles et si habituelles en pareil cas, une rivalité de soldat sur le champ de bataille qui devenait une garantie de succès.
Voici quelle était la formation de l'armée française:
En Silésie, les troisième, cinquième, sixième et onzième corps, dont la force, avec la cavalerie, s'élevait à cent vingt mille hommes. Ils étaient, au début de la campagne, et accidentellement, sous les ordres du maréchal prince de la Moskowa, le plus ancien des trois maréchaux réunis sur cette frontière.--Les quatrième, septième et douzième corps, et le troisième de cavalerie furent rassemblés à Dahme, sous les ordres du duc de Reggio, en Lusace.--Les premier, deuxième et huitième corps, avec les premier et quatrième de cavalerie, furent concentrés dans les environs de Zittau.--Le quatorzième corps occupait le camp de Pirna, et couvrait Dresde, où était Napoléon avec sa garde.
L'Empereur arriva le 18 à Görlitz. Le 19, il se rendit à Zittau et s'avança jusqu'à Gabel. Il fut tenté d'entrer en Bohême par la route qui mène à Gitschin. Son objet était de mettre obstacle à la réunion des diverses armées sur Prague; mais, apprenant que déjà elle était opérée, il vit Dresde menacé et comprit la nécessite de se tenir à portée de secourir cette place. Laissant les premier et deuxième corps à Rumburg et Zittau, il se rendit à l'armée de Silésie, avec sa garde et le premier corps de cavalerie, en se dirigeant sur Lövenberg, où il arriva le 21.
Blücher avait commencé son mouvement offensif avant l'expiration de l'armistice, et les corps d'armée française, qu'il avait en face, s'étaient aussitôt mis en marche pour se réunir sur le Bober. Le 16, le corps de Langeron avait déjà dépassé Goldsberg. Un bataillon de la division Charpentier, placé en avant de Lövenberg, faillit être enlevé, et se fit jour à travers l'ennemi. Le 18, le cinquième corps se réunit à Lövenberg avec le onzième corps. L'ennemi, ayant passé le Bober, porta une avant garde à Lahore. Le duc de Tarente l'attaqua et lui fit repasser la rivière.
Blücher était ce jour-là, avec le corps de Saken, à Liegnitz. Le premier, s'étant porté sur Lövenberg, força le cinquième corps à évacuer les positions qu'il occupait. Appelé par le bruit du canon, je me hâtai de marcher à son secours; mais, quand je fus à portée de le soutenir, le combat avait cessé. L'ennemi, voulant passer le Bober à Zobten, fut repoussé par la division Rochambeau. Le prince de la Moskowa, craignant de voir le gros des forces ennemies entre le troisième corps et les onzième et cinquième, qui étaient à Lövenberg, jugea à propos de s'en rapprocher.
De Buntzlau, je reçus l'ordre de m'avancer, avec le sixième corps, jusqu'à Kresbau, pour observer Saken et retarder sa marche. Blücher, informé du mouvement du prince de la Moskowa, vint à sa rencontre, ne laissant qu'une division pour masquer Lövenberg. Le troisième, étant ainsi prévenu, s'arrêta à Graditz. Il combattit tout à la fois contre York et contre Saken, et se replia sur le sixième corps. Ces deux corps repassèrent le Bober et se placèrent en deçà de Buntzlau.
J'avais été chargé auparavant par Napoléon de chercher sur l'une des rives du Bober une bonne position, où une armée nombreuse pût livrer et recevoir une bataille avec avantage. Je n'avais rien trouvé sur la rive droite qui me satisfît complétement. Cependant nous aurions pu occuper avec les troisième et sixième corps la position à Karlsdorf, assez forte pour que l'ennemi n'osât pas nous attaquer immédiatement, et pendant la journée nous aurions eu des nouvelles des cinquième et onzième corps. Le maréchal Ney en décida autrement. La rive gauche offrait à la vérité une position meilleure, et nous allâmes l'occuper. Mais Buntzlau, qui avait été l'objet de forts grands travaux et qui renfermait des approvisionnements en vivres, n'étant pas encore armé, ne fut pas occupé. On aurait pu y laisser quelques troupes sans danger et on l'aurait occupé tant que nous serions restés en communication avec cette ville. C'était une belle position d'arrière-garde pour une partie du troisième corps, et une bonne tête de pont pour reprendre l'offensive. Le maréchal Ney ne voulut pas comprendre ces avantages et ne put pas concevoir le rôle dont ce poste était susceptible, et, quand on n'était pas encore au moment de le quitter, il donna l'ordre d'en faire sauter les fortifications.
Après avoir repassé le Bober, les officiers, envoyés par la rive gauche aux renseignements sur le général Lauriston, firent le rapport que les cinquième et onzième corps étaient réunis et en communication avec nous. Ainsi les quatre corps étaient en mesure d'agir ensemble; mais ces officiers m'apprirent en même temps l'intention de ces deux corps de continuer leur mouvement rétrograde le lendemain et de repasser la Queiss. Aucun raisonnement ne pouvait justifier ce mouvement. Nous étions cependant forcés de l'imiter. Nous nous préparâmes donc à l'exécuter pour notre compte, et je me hâtai d'en prévenir l'Empereur en lui faisant remarquer toutes les aberrations constatant déjà l'impossibilité d'opérer sans lui, et la nécessité de sa présence pour mettre chacun à sa place.
L'Empereur arriva en toute hâte, amenant avec lui sa garde. Arrivé le 21, au matin, il donna au moment même l'ordre de reprendre l'offensive. Je partis de ma position d'Ottendorf; je passai le Bober à Bakwitz et je pris position sur les hauteurs de Holzstein. Il y eut, en cette circonstance, un léger engagement avec l'ennemi, où le 32e léger et le chef du 16e, Svalabrino, se distinguèrent. Je restai, ce jour-là, en position. Pendant ce temps, Napoléon avait marché en avant avec les troisième et onzième corps. Il poursuivit l'ennemi qui s'était retiré devant lui en toute hâte et sans s'engager. Le 23, je reçus l'ordre de repasser le Bober, de placer mes troupes en échelons sur Naumbourg et Lauban et de me disposer à marcher rapidement sur Dresde si j'en recevais l'ordre. Le 24, cet ordre m'étant parvenu, il fut exécuté sans retard. J'arrivai le 27, au matin, à Dresde, et j'allai prendre position, ma gauche au quatorzième corps, ma droite à la jeune garde, en avant de Grossgarten.
Pendant les mouvements opérés en Silésie, la grande armée ennemie avait pris l'offensive et marché sur Dresde. Son mouvement, commencé le 20 août, s'était opéré sur quatre colonnes. Celle de droite, commandée par Wittgenstein, avait débouché par la route de Lovositz à Pirna. Elle laissa un corps de troupes suffisant pour observer, garder et couvrir le débouché. La deuxième colonne, composée de Prussiens, commandée par le général de Kleist, se porta à Glasshüth, en se liant avec la première. La troisième colonne, sous les ordres du général Colloredo, composée d'Autrichiens, arriva par Altenbourg et Dippoldiswald. La quatrième colonne, composée également d'Autrichiens, et sous les ordres du maréchal de Chasteler, marcha par Frauenstein sur Bubenan.
Le 24, une division du quatorzième corps, que le maréchal Saint-Cyr avait placée sur les hauteurs de Berggus-Hübel pour couvrir le camp de Pirna, fut attaqué par le corps de Wittgenstein. Elle se replia en combattant jusqu'à Pirna et, de là, elle fit l'arrière-garde du quatorzième, qui se retira sur Dresde et occupa les retranchements construits pour couvrir cette ville.
Le 25, vers les quatre heures de l'après-midi, l'armée ennemie se rapprocha de Dresde dans l'ordre suivant: La colonne de droite prit position en arrière du grand jardin qu'elle fit occuper par les tirailleurs; la deuxième prit position derrière Strehla; la troisième se plaça en avant de Koritz et Recknitz; la quatrième colonne avait à sa gauche Plauen. Une cinquième colonne, commandée par le général Klénau, était en marche et venait de Presbourg. Le corps de Klénau et les réserves n'étaient pas encore arrivés. Le quartier général s'établit au village de Nötnitz. Le quatorzième corps occupait les faubourgs et les retranchements qui les couvraient. Ceux-ci se composaient de huit flèches assez petites et de quelques édifices crénelés. On avait ainsi cherché à tirer le meilleur parti des localités.
Une attaque immédiate était la seule chose opportune, car on ne pouvait douter que l'empereur Napoléon n'arrivât, en toute hâte, avec des renforts. Accabler, anéantir le quatorzième corps (qui, fort à peine de vingt mille hommes, avait devant lui plus de deux cent mille combattants), était la seule chose raisonnable. Le prince de Schwarzenberg hésita; il ajourna l'action jusqu'au lendemain pour attendre l'arrivée du corps de Klénau et de quelques réserves. Il ne vit pas que, dans la disproportion des forces qui étaient en présence, un seul nouveau corps de l'armée française arrivant à Dresde donnerait plus de chances à la résistance que soixante mille hommes de renfort n'en auraient donné à l'attaque.
Le 26, au matin, le prince de Schwarzenberg se décida à attaquer, sans attendre davantage l'arrivée de Klénau. Pendant l'action, Napoléon était arrivé à Dresde avec sa garde, et le deuxième corps, qui, des environs de Zittau, y avait été dirigé, le suivait de près. Le premier corps, qui avait été envoyé sur Königstein, avait passé l'Elbe et chassé le corps ennemi, formé d'un détachement de gardes russes et du deuxième corps, commandé par le duc de Wurtemberg, qui bloquait cette forteresse.
Le huitième corps était resté sur la frontière de Bohême pour couvrir la communication avec l'armée de Silésie. L'intention de l'Empereur avait été d'abord de faire son mouvement par Königstein, sans venir à Dresde, avec le premier, le deuxième, le sixième corps et sa garde. S'il eût passé l'Elbe sur ce point, pris l'ennemi à revers, il est difficile de calculer les immenses résultats qu'il aurait obtenus; mais les dangers imminents de Dresde, les conséquences graves qui seraient résultées de l'entrée de l'ennemi dans cette ville, déterminèrent Napoléon à venir à son secours d'une manière directe. En conséquence, toutes les forces qu'il menait avec lui, le premier corps excepté, furent dirigées sur ce point, et tout à coup Dresde fut sous la protection d'une puissante armée.
L'attaque avait réussi en partie. La redoute de la porte de Dippoldiswald était enlevée; celle de la route de Freyberg avait eu son feu détruit. L'ennemi occupait le grand jardin. Toutes ses forces se trouvaient concentrées devant les faubourgs; enfin tout annonçait son entrée prochaine dans Dresde quand Napoléon reprit l'offensive. Il pensa que des attaques simultanées, sur les flancs des alliés, les surprendraient et changeraient en défense une offensive qu'il était difficile d'arrêter.
En conséquence, il donna l'ordre au maréchal Ney, qui l'avait accompagné, et au duc de Trévise, de déboucher, chacun avec deux divisions de la jeune garde, en amont et en aval, la première colonne par la porte de Pirna, la deuxième par la porte de Plauen, et d'envelopper les ailes de l'armée ennemie. Le succès fut complet. L'ennemi, rejeté en arrière, occupa à la nuit une position moins rapprochée que celle qu'il avait prise avant le commencement de l'action. Cette attaque, appuyée par un centre fortifié, l'ensemble des faubourgs étant fortement occupé, ne présentait aucune difficulté. Le lendemain, le prince de Schwarzenberg renouvela ses attaques, mais sans succès. Le deuxième corps de l'armée française était en ligne et placé à droite. Il opéra un mouvement sur la gauche de l'ennemi, auquel le premier corps de cavalerie concourut puissamment.
L'ennemi s'était étendu au delà de la vallée de Plauen, mais il n'était pas parvenu à appuyer son aile gauche à l'Elbe. Cette aile gauche, séparée du centre par la vallée dont les montagnes sont fort escarpées, était isolée et fort en l'air. Le sixième corps avait pris sa place de bataille au centre, et le premier corps avait chassé les troupes qui bloquaient Königstein, menaçant les communications de l'ennemi. Ce qui eût été facile à l'ennemi en arrivant était devenu chanceux et même d'un danger imminent au moment où il attaqua la ville.
Le deuxième corps se porta, dans la matinée, sur la gauche de l'armée alliée et l'attaqua de front, tandis que la cavalerie, que le roi de Naples commandait en personne, l'enveloppa. La cavalerie autrichienne, culbutée, ayant abandonné la division Metzko, celle-ci fut chargée par nos cuirassiers. Sa résistance opiniâtre paraissait invincible, et l'on vit, en cette circonstance, quelle puissance la lance exerce dans les combats de cavalerie contre l'infanterie. Le temps était horrible; des pluies abondantes empêchaient les fusils de faire feu: à peine un fusil sur cinquante partait. Tout était donc au désavantage de l'infanterie. Eh bien! les charges de cuirassiers demeurèrent sans succès. On ne put entamer les carrés autrichiens qu'en faisant précéder la charge de cuirassiers par celle d'un détachement de lanciers. Ceux-ci ouvraient une brèche, que les cuirassiers étaient ensuite chargés d'agrandir. Une brigade de la division Maurice Liechtenstein, envoyée au secours de cette division Metzko, pour la recueillir, partagea le sort de cette dernière. Les régiments de Lusignan et de l'archiduc Régnier furent à peu près détruits. Douze à quinze mille hommes restèrent en notre pouvoir.
Pendant ces mouvements à la droite, Napoléon occupait le centre de l'ennemi par une forte canonnade. Une salve d'une batterie de la garde, dirigée par son ordre contre un groupe qu'il avait remarqué près du village de Bäcknitz, emporta les jambes du général Moreau. Ce général avait contribué à la puissance de Napoléon en se réunissant à lui au 18 brumaire et en servant ses intérêts. La flatterie l'avait rendu son rival de gloire, malgré son immense infériorité. Les petites passions de son entourage et la faiblesse de son caractère en avaient fait un ennemi. Sa fin tragique et prématurée n'inspira aucun intérêt dans l'armée française.
La gauche avait repoussé l'ennemi, et les quatre divisions de la jeune garde, qui s'y trouvaient réunies, forcèrent Wittgenstein à se retirer jusqu'à Bleswitz, sur le corps de Kleist, déjà aux prises avec le quatorzième corps. Le prince de Schwarzenberg, jugeant l'ensemble de ses revers suffisants pour lui ôter tout espoir fondé de victoire, prit la résolution de se retirer. Mais aucune disposition apparente ne l'annonçait, et, comme l'arrivée d'une portion du corps de Klénau avait augmenté le nombre de ses troupes, toutes les probabilités, à nos yeux, semblaient être pour une nouvelle bataille le lendemain. La nuit nous laissa dans cette espérance. L'intention de Napoléon était d'attaquer l'ennemi à la pointe du jour, à son centre, et je devais être chargé de cette opération. Je passai la nuit à faire les dispositions en conséquence.
Le centre de l'ennemi était appuyé aux villages de Bäcknitz et Schernitz. La hauteur sur laquelle ils sont placés, au milieu de l'amphithéâtre en face de Dresde, et dont nos avant-postes occupaient les derniers mamelons, commande la plaine qu'il faut traverser. Porter de l'artillerie en plein jour sur ces mamelons eût été chose impossible. Aussi, ayant placé pendant la nuit, dans la position qu'occupaient mes avant-postes, assez de troupes pour nous établir solidement, j'y fis conduire toute mon artillerie pour écraser de son feu les deux villages que j'ai nommés. Sans cet appui, ils auraient été difficilement emportés. Je présidais moi-même à ces préparatifs. J'observais ce qui se passait chez l'ennemi. Un bruit sourd me fit croire qu'il se mettait en retraite. Les feux, qui s'éteignaient successivement, me confirmèrent dans cette pensée. J'envoyai quelques troupes pour s'en assurer, et l'on trouva la position évacuée.
Je fis prévenir l'Empereur en toute hâte à Dresde, et il arriva à mon camp à la petite pointe du jour. Les dernières troupes de l'arrière-garde ennemie étaient déjà à une assez grande distance. L'Empereur m'ordonna de me mettre immédiatement à leur poursuite dans la direction de Dippoldiswald, et me donna la division de cavalerie du général Ornano. Saint-Cyr fut chargé de le suivre dans la direction de Maxen et Glasshüth. Le général Vandamme, avec le premier corps, et devant être soutenu par la garde, fut dirigé du point où il se trouvait sur la grande route de Peterswald. Le deuxième corps et la cavalerie du roi de Naples marchèrent sur Freyberg.
Pendant les deux jours où on avait combattu devant Dresde, le général Vandamme, avec le premier corps, augmenté de la quarante-deuxième division du quatorzième corps et d'une brigade du deuxième, avait chassé devant lui le faible corps du duc de Wurtemberg. Celui-ci, s'étant replié sur la droite de l'armée, avait pris position devant Pirna, dont Vandamme s'était emparé. La difficulté des communications empêcha le général français d'agir avec ensemble et rapidité. Un fort détachement de la garde russe, ayant été envoyé au duc de Wurtemberg, avec une force de dix-huit mille hommes commandés par le général Osterman, fut chargé de le contenir. C'est dans ces positions respectives que la retraite de l'armée alliée, résolue le 27 au soir, commença à s'exécuter.
L'ennemi se retirait par diverses directions. Voici les dispositions premières et les modifications que les circonstances y apportèrent.
Le corps de Barclay, formant la droite de l'armée, reçut ordre de se retirer par la grande route de Dahme, Waldgies, Hübel et Peterswald, et de couvrir ce débouché principal pour entrer en Bohême.
La grande armée, c'est-à-dire la masse des Autrichiens, prit la direction de Dippoldiswald, Falkenheim, Altenbourg et Unterzinnwald.
Le corps de Kleist reçut l'ordre de se retirer par Glasshüth et d'établir sa liaison entre les deux principaux corps de l'armée, tandis que la gauche et les réserves prendraient le chemin de Freyberg, par lequel une partie de ses troupes étaient arrivées.
La route de Dippoldiswald par Altenbourg présente les plus grandes difficultés. C'est un défilé continuel entre des montagnes et des bois. La masse des troupes destinées à se retirer par cette communication devait éprouver un grand encombrement et de grandes difficultés. Mais elles furent tout à coup beaucoup augmentées et d'une manière tout à fait imprévue.
Le général Barclay, supposant le général Vandamme au moment d'agir sur la route de Dippoldiswald, et ne voulant pas faire une marche de flanc aussi près d'un ennemi tout formé, chargea le général Osterman de remplir la mission qui lui était donnée, et lui, avec la majeure partie de ses troupes, imagina de changer de direction et de se jeter sur la route d'Altenbourg, afin de se réunir à la masse des forces de l'armée.
Il résulta de cette désobéissance, d'abord une horrible confusion sur la route d'Altenbourg, un prodigieux encombrement, et ensuite la route principale ne se trouva pas gardée par une force suffisante. Ainsi Vandamme, soutenu par la garde, n'eut plus devant lui que dix-huit mille hommes environ, obligés de défiler, pour ainsi dire, à sa vue, pour reprendre leur ligne de retraite, fort compromise. Les troupes entreprirent cette tâche difficile, et elles y parvinrent après avoir éprouvé d'assez grandes pertes. Une partie de la colonne, ayant été coupée sur la gauche, fut obligée de faire sa retraite isolément et à travers les bois.
Je rencontrai d'abord l'ennemi au village de Possendorf. Son arrière-garde fut culbutée. Nous lui prîmes deux mille cinq cents hommes, douze pièces de canon, cent cinquante voitures d'artillerie ou de bagages. Lorsque nous fûmes arrivés sur les hauteurs de Windiskarsdorf, presque toute l'armée ennemie nous apparut en mouvement dans diverses directions. De grosses colonnes, venant de Maxen, longeaient le pied des montagnes pour se porter par Frauendorf sur la route d'Altenbourg. Le quatorzième corps suivait et marchait sur Glasshüth, mais il était encore fort en arrière. Je vis aussi des masses considérables qui s'étaient retirées par Tharand et marchaient dans la direction de Frauenstein. Enfin j'avais en position devant moi, au débouché de Dippoldiswald, une ligne fort étendue, soutenue par une nombreuse artillerie, protégeant la position qu'elle avait prise et la marche de tous ces corps séparés, qui avaient peine à gagner le défilé sur lequel j'étais au moment d'arriver. L'ensemble de la position et la force des troupes que j'avais à combattre m'obligeaient à réunir mes moyens avant de rien engager.
Une fois en mesure d'agir, je marchai. La deuxième division, commandée par le général Lagrange, déboucha par la grande route qui conduit à Dippoldiswald en tournant la position de l'ennemi. Je plaçai ma cavalerie en arrière de la division du général Lagrange, prête à déboucher aussitôt que le passage serait ouvert. Enfin je laissai ma troisième division à Windiskarsdorf, pour me mettre à l'abri de toute entreprise de l'ennemi venant par ma gauche, et aussi à portée de soutenir le général Lagrange s'il en était besoin.
Une affaire assez vive s'engagea en même temps sur les deux débouchés. Les premières troupes du sixième corps culbutèrent les troupes ennemies qui leur étaient opposées. Des corps plus nombreux les arrêtèrent, mais de nouveaux efforts complétèrent le succès. L'ennemi avait, en arrière des défilés franchis, une nombreuse artillerie et des troupes toutes formées. Cet état de choses lui donnait sur nous un grand avantage; mais la valeur des troupes triompha promptement de ce nouvel obstacle. Partout Russes et Autrichiens furent culbutés. Nous restâmes maîtres des débouchés et du champ de bataille. Le général Compans fut occuper Dippoldiswald, et le général Lagrange s'était emparé de vive force des villages de Kessenig et de Benholtheim. La cavalerie du général Ornano avança le plus promptement possible, mais la nuit était presque arrivée; l'ennemi avait couvert de cavalerie toute la plaine, et il ne fut plus possible d'entreprendre rien de sérieux. En conséquence, mes troupes prirent position.
Le lendemain, 29, je mis en position mon corps d'armée dans la direction qu'avait suivie l'ennemi, et je pris le chemin d'Altenbourg. Mon avant-garde arrivée au village d'Ober-Frauendorf, j'appris que l'ennemi occupait le bois situé à très-peu de distance, et qu'une forte arrière-garde était au delà du village de Falkenheim. Une brigade entière, placée en tirailleurs, fut chargée de chasser l'ennemi du bois, de le fouiller dans toutes ses parties, afin de prévenir toute espèce de surprise. Avec un matériel aussi considérable, dans un pays aussi difficile, il y a les plus grands périls à marcher sans une extrême précaution. Un corps d'armée peut être détruit s'il avance avec trop de confiance et sans être suffisamment éclairé. Le bois étant évacué par l'ennemi, je trouvai au débouché un corps de quinze mille hommes environ, formé en avant du village de Falkenheim, avec vingt pièces de canon.
Cette position est très-forte et appuyée à droite et à gauche par de très-grands escarpements. Elle n'a qu'un seul inconvénient, celui d'être suivie d'un mauvais défilé. Après avoir reconnu la position de l'ennemi, fait occuper par les premières troupes deux mamelons qui protégeaient la sortie du bois, et placé quelques pièces de canon sur la hauteur; après avoir fait serrer la division du général Freiderich sur celle du général Lagrange pour la soutenir, je donnai ordre à celui-ci d'attaquer l'ennemi. Malgré une vigoureuse résistance de sa part, la valeur de nos troupes fut telle, qu'en un instant tout fut culbuté et l'ennemi poursuivi jusqu'à l'entrée du défilé, où il laissa beaucoup de pièces de canon et de voitures. La nuit seule arrêta notre poursuite. Le 37e léger et le 4e de marine se distinguèrent, l'ardeur des troupes était telle, qu'il fallut plutôt s'occuper à la calmer qu'à la stimuler, afin de ne pas compromettre des succès toujours assurés avec de pareils soldats, quand ils sont bien conduits.