1732.
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Une nouvelle époque fit l'ouverture de 1732. Il y avoit déjà quelque temps que je me trouvois fort incommodée; j'en avois attribué la cause à l'agitation continuelle de mon esprit accablé de tant d'adversités différentes. Je voulus faire mes dévotions; je pris une défaillance à l'église, que dura quelques heures. Je me trouvai au lit en revenant à moi, entourée de la reine et d'une foule de monde, qui étoit accouru pour me secourir. Le médecin jugea que j'étois enceinte. On m'en badina beaucoup, mais je ne fis aucune attention à tout ce qu'on me dit. Je souffrois trop; j'eus plusieurs foiblesses tout ce jour-là, ce qui m'empêcha de me lever. La reine me fit dire le lendemain, qu'elle viendroit le soir célébrer les rois chez moi. Cette petite fête fût assez triste; ceux qui y étoient, sembloient touchés de me perdre, ils avoient tous les larmes aux yeux. Je pris un tendre congé de la Margrave Philippe; mon mariage n'avoit point altéré notre amitié, et je me sentis attendrie de me séparer de me amies.
Le jour de mon départ étant enfin fixé au 11. Janvier, je résolus de faire une dernière tentative pour attendrir ce prince. Je trouvai moyen de lui parler en particulier, et de lui ouvrir mon coeur. Je fis l'apologie de ma conduite passée, sans compromettre la reine; je lui peignis avec les couleurs les plus touchantes la douleur que m'avoit causée sa disgrâce; j'y ajoutai un portrait naïf de ma situation présente, le suppliant par tout ce qu'il y avoit de plus sacré de ne point m'abandonner, et de m'accorder son secours et sa protection. Mon discours fit son effet; il fondoit en larmes, ne pouvant me répondre à force de sanglots: il m'expliquoit ses pensées par ses embrassemens. Faisant enfin un effort sur lui, je suis au désespoir, me dit-il, de ne vous avoir pas connue; on m'avoit fait un si horrible portrait de vous, que je vous ai haïe autant que je vous chéris présentement. Si je m'étois adressé à vous, je me serois épargné bien du chagrin et à vous aussi; mais on m'a empêché de vous parler, en me représentant que vous étiez plus méchante que ce diable, et que vous me porteriez à des extrémités que j'ai mieux aimé éviter. Votre mère par ses intrigues est en partie cause du malheur de la famille; j'ai été trompé et dupé de tout côté, mais j'ai les mains liées, et quoique mon coeur soit navré, il faut que je laisse ces iniquités impunies. Je pris le parti de la reine et lui représentai, que ses intentions avoient été bonnes, que l'amitié seule, qu'elle avoit eue pour mon frère et pour moi, l'avoit portée à en agir comme elle avoit fait, qu'ainsi il ne pouvoit lui en vouloir du mal. N'entrons point dans ce détail me répondit-il, ce qui est passé est passé, je veux bien l'oublier. Pour vous, ma chère fille, soyez persuadée que vous m'êtes la plus chère de la famille, et que je vous tiendrai religieusement les promesses que je vous ai faites, de vous avantager plus que mes autres enfans; continuez d'avoir de la confiance en moi, et comptez toujours sur mon secours et sur ma protection. Je suis trop affligé pour prendre congé de vous; embrassez votre époux de ma part, je suis si touché que je ne puis le voir. Il se retira tout en larmes. Je me retirai de mon côté en sanglotant, et me rendis chez la reine. Ma séparation d'avec elle ne fut point si touchante que celle du roi; malgré mes soumissions et mes tendres caresses elle resta froide comme glace, sans s'émouvoir ni me faire la moindre amitié. Le duc de Holstein me conduisit au carosse, où je montai avec le prince et Mdme. de Sonsfeld.
J'arrivai heureusement le même soir à Closterzin, qui étoit le premier gîte. La seconde journée de mon voyage ne fut pas si heureuse que la première. Mon carosse versa de mon côté; deux paires de pistolets chargés et deux coffres forts, qu'on y avoit fourrés, je ne sais pourquoi, me tombèrent sur le corps sans me faire le moindre mal. Mdme. de Sonsfeld me crut morte; sa frayeur l'aveugloit si fort, qu'elle ne cessoit de crier comme une excommuniée: mon Dieu, Seigneur Jésus; ayez pitié de nous. Je crus qu'elle étoit blessée, ce qui m'alarma plus que la chûte; je le lui demandai. Eh mon Dieu! non, Madame, me dit-elle, je ne crains que pour vous. Le prince héréditaire plus mort que vif étoit sauté par la portière; il n'avoit pas le courage de me demander si je m'étois fait mal. Cette scène me parut comique; j'étois chargée comme un mulet de tout le bagage qui étoit dans la voiture, dont on ne me débarrassa qu'avec peine. Le Margrave me porta sur un champ couvert de neige. Il geloit à pierre fendre, mes souliers prirent à la glace; je courois risque d'avoir le sort de la femme de Loth et de devenir statue de glace, si ma suite ne fût arrivée pour me tirer de là. Mes dames pleuroient et se lamentoient, croyant pour sûr que je ferois une fausse-couche; on m'arrosoit de toutes sortes d'esprits et on vouloit me faire avaler de vilaines drogues, dont je ne voulus point. On releva enfin le carosse et je continuai mon voyage.
Mr. de Burstel, conseiller privé du roi, m'accompagnoit, et devoit prendre à Bareith la qualité de ministre à cette cour. Il se rendit chez ma gouvernante, dès que nous fumes arrivés à Torgow, et la chargea de me représenter, que quoique je ne me ressentisse point de la chûte que je venois de faire, la prudence exigeoit que je m'arrêtasse quelques jours en chemin, pour parer les mauvaises suites qui pourroient en arriver. Mdme. de Sonsfeld et Mr. de Voit furent du même sentiment. Ils firent tellement peur au prince, que tout ce que je pus obtenir fut d'aller le lendemain jusqu'à Leipsic. Je comptois m'y divertir; la foire, qui est une des plus fameuses d'Allemagne, s'y tenant alors. Il y avoit toujours pendant ce temps beaucoup d'étrangers dans cette ville, où la cour de Dresde se rendoit ordinairement.
Nous y arrivâmes le jour suivant. Par décorum je me mis d'abord au lit. Je m'informai tout de suite, s'il y avoit beaucoup de monde? Mais ô douleur! La foire étoit finie et la cour aussi bien que les étrangers étoient partis la veille. Au lieu de m'amuser je m'ennuyai cruellement les deux jours que je fus obligée de m'y arrêter. Fatiguée d'harangues et de cérémonies j'en partis enfin, pour continuer mon voyage. Il se passa fort heureusement à la frayeur près, que me causèrent les rochers et les précipices; les chemins étoient abominables. Quoiqu'il fît un froid terrible, j'aimai mieux marcher que d'être secouée.
J'arrivai enfin à Hoff, première ville du territoire de Bareith. On m'y reçut en cérémonie au bruit du canon. La bourgeoisie sous les armes bordoit les rues jusqu'au château. Le Maréchal de Reitzenstein avec quelques Mrs. de la cour et toute la noblesse immédiate du Vogtland m'attendoient au bas de l'escalier (si on peut appeler tel une espèce d'échelle de bois), et me conduisirent dans mon appartement. Mr. de Reitzenstein me complimenta de la part du Margrave sur mon arrivée dans son pays. J'essuyai ensuite une longue harangue de la noblesse. Mr. de Voit m'avoit fort priée de faire bon accueil à ces gens-là. Il est connu que la maison d'Autriche a donné certains privilèges à la noblesse aux dépens des princes; ces privilèges sont entièrement injustes et ne tendent qu'à abaisser les souverains de l'empire. Ceux-ci n'ont jamais voulu les reconnoître; chaque gentilhomme immédiat prétend être aussi souverain chez lui que le prince, dont il est vassal, ce qui cause des procès et des chicanes perpétuelles. Celle du Vogtland s'étoit séparée du reste, s'étant brouillée avec les autres cantons. Le Margrave avoit saisi cette occasion pour la réduire à quelques privilèges près, sur le pied de ses autres vassaux; mais non content de cela, il avoit tenté peu avant mon mariage de les dépouiller encore de ceux qu'il leur avoit laissés. Ces Mrs., n'étant pas d'humeur de le souffrir, s'étoient rebellés et avoient causé une émeute qui eût devenir funeste, si on ne l'avoit appaisée. Les esprits étoient encore fort aigris à mon arrivée. Mr. de Voit, d'une très-illustre famille immédiate, mais d'un autre canton, n'ayant point de terres dans le Margraviat, fit envisager au prince, que pour rétablir la tranquillité, il falloit tâcher de gagner ses gens par la douceur et par les bonnes façons. Ils étoient tous de grande maison et il y en avoit de fort riches. On croira sans doute que leurs manières y répondoient? point de tout! J'en vis une trentaine, dont la plupart étoient des Reitzensteins. C'étoient tous des visages à épouvanter les petits enfans; leurs physionomies étoient à demi couvertes de teignasses en guise de perruques, où des poux d'aussi antique origine que la leur, avoient établi leur domicile depuis des temps immémoriaux; leur hétéroclite figure étoit attifée de vêtemens qui ne le cédoient point aux poux pour l'ancienneté; c'étoit un héritage de leurs ancêtres, qui les avoient transmis de père en fils; la plupart n'étoient point faits sur leurs tailles; l'or en étoit si éraillé, qu'on ne pouvoit le reconnoître; c'étoit pourtant leur habit de cérémonie, et ils se croyoient pour le moins aussi respectables sous ces antiques haillons que l'Empereur, revêtu de ceux de Charlemagne. Leurs façons grossières accompagnoient parfaitement leur accoûtrement, on les eût pris pour des manans; pour surcroît d'agrément la plupart étoient galeux. J'eus toutes les peines du monde de m'empêcher de rire en considérant ces figures. Ce ne fut pas tout, on me présenta un moment après des animaux d'une autre espèce; c'étoient les ecclésiastiques, d'ont il fallut encore écouter la harangue. Ceux-ci avoient des fraises autour du cou, qui sembloient de petits paniers, tant elles étoient grandes. Celui que me complimenta nasilloit et parloit si lentement, que je crus perdre patience. Je me défis enfin de cette arche de Noë et me mis à table, où les premiers de la noblesse furent invités. J'entamai diverses matières indifférentes pour faire raisonner ces automates; sans en pouvoir tirer que oui ou non; ne sachant plus que dire, je m'avisai de parler d'économie. Au seul nom leur esprit se développa; j'appris en un moment le détail de leur ménage et de tout ce qui y appartient; il s'éleva même une dispute fort spirituelle et intéressante pour eux. Les uns soutenoient que le bétail du bas pays étoit plus beau et rapportoit plus que celui des montagnes, quelques beaux-esprits de leur troupe prétendoient le contraire. Je ne dis mot à tout cela et j'allois m'endormir d'ennui, quand on vint m'avertir de la part de Mr. Voit, qu'il falloit commencer à boire dans un grand verre à la santé du Margrave. On m'en apporta un de si copieuse taille, que j'aurois pu y fourrer ma tête, avec cela il étoit si pesant, que peu s'en fallut que je ne le laissasse tomber. Le Maréchal de la cour répliqua à mon début buvant à ma santé, celle du roi, de la reine, et enfin de tous mes frères et soeurs suivit. Je fus éreintée à force de révérences, et dans un instant je me trouvai en compagnie de 34 ivrognes, ivres à n'en pouvoir plus. Fatiguée comme un chien et rassasiée à rendre les tripes et les boyaux de tous ces désastreux visages, je me levai enfin et me retirai fort peu édifiée de ce premier début. Pour comble de chagrin on m'annonça qu'il falloit encore m'arrêter à Hoff le lendemain, n'étant pas séant de voyager le dimanche. On me régala d'un sermon très-convenable à la compagnie de la veille. Le ministre nous fit un détail historique, critique et scandaleux de tous les mariages qui s'étoient faits depuis la création, à commencer par celui d'Adam et d'Eve jusqu'au temps de Noë; il se piqua de bien circonstancier les faits, ce qui causa des éclats de rire des hommes et nous fit rougir de honte. Le repas fut semblable au précédent. J'eus une nouvelle fête l'après-midi; ce fut de recevoir la cour femelle, que je n'avois point encore vue; c'étoient les chastes épouses des Mrs. de la noblesse. Elles ne le cédoient en rien à leurs chers époux. Qu'on se figure des monstres coiffés en marrons ou plutôt en nids d'hirondelles, leurs cheveux étant postiches et remplis de crasse et de vilenies? Leur habillement étoit aussi antique que ceux de leurs maris; cinquante noeuds de rubans de toutes couleurs en relevoient le lustre; des révérences gauches et souvent réitérées accompagnoient tout cela. Je n'ai rien vu de plus comique. Il y avoit quelques-unes de ces guenons qui avoient été à la cour, celles-ci jouoient les rôles des petits-maîtres à Paris, elles se donnoient des airs et des grâces, que les autres s'efforçoient d'imiter. Ajoutez à cela la façon dont elles nous examinoient, rien ne peut s'imaginer de plus ridicule et de plus risible.
Je partis enfin le jour suivant pour aller à Gefress, où le Margrave m'attendoit. Il me reçut dans un méchant cabaret; pour me consoler de ce mauvais gîte, il m'assura que l'Empereur Joseph y avoit passé une nuit. Il me fit beaucoup de politesses, et nous accabla d'amitiés le prince et moi. Après souper il me mena dans ma chambre de lit, où il m'entretint deux heures debout. La conversation ne roula que sur Télémaque et sur l'histoire romaine par Amelot de Houssayes; les deux uniques livres qu'il eût lus, aussi les savoit-il par coeur comme les prêtres leur bréviaire. Le bon prince, ne possédoit pas l'éloquence; ses raisonnemens étoient comparables aux vieux sermons qu'on fait lire pour s'endormir. Ma grossesse commençoit à m'incommoder beaucoup. Je me trouvai mal et serois tombée tout de mon long, si le prince ne m'eût soutenue. J'eus une terrible foiblesse, dont je ne revins que quelques heures après. Quoiqu'encore fort indisposée, je partis le lendemain pour Bareith, qui n'en étoit éloignée que de trois milles.
J'y arrivai enfin le 22. de Janvier à six heures du soir. On sera peut-être curieux de savoir mon entrée; la voici. A une portée de fusil de la ville je fus haranguée de la part du Margrave par Mr. de Dobenek, grand-balli de Bareith. C'étoit une grande figure tout d'une venue, affectant de parler un allemand épuré et possédant l'art déclamatoire des comédiens germaniques, d'ailleurs très-bon et honnête homme. Nous entrâmes peu après en ville au bruit d'une triple décharge du canon. Le carosse où étoient les Mrs. commença la marche; puis suivoit le mien, attelé de six haridelles de poste; ensuite mes dames; après les gens de la chambre et enfin six ou sept chariots de bagages fermoient la marche. Je fus un peu piquée de cette réception, mais je n'en fis rien remarquer. Le Margrave et les deux princesses ses filles me reçurent au bas de l'escalier avec la cour; il me conduisit d'abord à mon appartement. Il étoit si beau, qu'il mérite bien que je m'y arrête un moment. J'y fus introduite par un long corridor, tapissé de toile d'araignées et si crasseux, que cela faisoit mal au coeur. J'entrai dans une grande chambre, dont le plafond, quoique antique, faisoit le plus grand ornement; la hautelice qui y étoit, avoit été, à ce que je crois, fort belle de son temps, pour lors elle étoit si vieille et si ternie, qu'on ne pouvoit deviner ce qu'elle représentoit qu'avec l'aide d'un microscope; les figures en étoient en grand et les visages si troués et passés, qu'il sembloit que ce fussent des spectres. Le cabinet prochain étoit meublé d'une brocatelle couleur de crasse; à côté de celui-ci on en trouvoit un second, dont l'ameublement de damas vert piqué faisoit un effet admirable; je dis piqué, car il étoit en lambeaux, la toile paroissant par-tout. J'entrai dans ma chambre de lit, dont tout l'assortiment étoit de damas vert avec des aigles d'or éraillés. Mon lit étoit si beau et si neuf, qu'en quinze jours de temps il n'avoit plus de rideaux, car dès qu'on y touchoit ils se déchiroient. Cette magnificence à laquelle je n'étois pas accoutumée, me surprit extrêmement. Le Margrave me fit donner un fauteuil; nous nous assîmes tous pour faire la belle conversation, où Télémaque et Amelot ne furent point oubliés. On me présenta ensuite les Mrs. de la cour et les étrangers; en voici le portrait, à commencer par le Margrave.
Ce prince, alors âgé de 43 ans, étoit plus beau que laid; sa physionomie fausse ne prévenoit point, on peut la compter au nombre de celles qui ne promettent rien; sa maigreur étoit extrême et ses jambes cagneuses; il n'avoit ni air ni grâce, quoiqu'il s'efforçât de s'en donner; son corps cacochyme contenoit un génie fort borné, il connoissoit si peu son foible, qu'il s'imaginoit avoir beaucoup d'esprit; il étoit très-poli, sans posséder cette aisance de manières qui doit assaisonner la politesse; infatué d'amour propre, il ne parlait que de sa justice et de son grand art de régner; il vouloit passer pour avoir de la fermeté et s'en piquoit même, mais en sa place il avoit beaucoup de timidité et de foiblesse; il étoit faux, jaloux et soupçonneux; ce dernier défaut étoit en quelque façon pardonnable, ce prince ne l'ayant contracté qu'à force d'avoir été dupé par des gens auxquels il avoit donné sa confiance; il n'avoit aucune application pour les affaires, la lecture de Télémaque et d'Amelot lui avoit gâté l'esprit, il en tiroit des maximes de morale, qui convenoient à son caractère et à ses passions; sa conduite étoit un mélange de haut et de bas, tantôt il faisoit l'Empereur et introduisoit des étiquettes ridicules, qui ne lui convenoient pas, et d'un autre côté il s'abaissoit jusqu'à oublier sa dignité; il n'étoit ni avare ni généreux, et ne donnoit jamais sans qu'on l'en fit souvenir; son plus grand défaut étoit d'aimer le vin, il buvoit depuis le matin jusqu'au soir, ce qui contribuoit beaucoup à lui affoiblir l'esprit. Je crois que dans le fond il n'avoit pas le coeur mauvais. Sa popularité lui avoit attiré l'amour de ses sujets; malgré son peu de génie il étoit doué de beaucoup de pénétration et connoissoit à fond ceux qui composoient son ministère et sa cour. Ce prince se piquoit d'être physionomiste, et de pouvoir par cet art approfondir le caractère de ceux que étoient autour de lui. Plusieurs coquins, dont il se servoit comme d'espions, lui faisoient faire des injustices par leurs faux rapports; j'en ai souvent éprouvé les calomnies.
La princesse Charlotte, sa fille aînée, pouvoit passer pour une vraie beauté, mais ce n'étoit qu'une belle statue, étant tout-à-fait simple et ayant quelquefois l'esprit dérangé.
La seconde, nommée Wilhelmine, étoit grande et bienfaite, mais point jolie; elle en étoit récompensée du côté de l'esprit; elle étoit la favorite de son père, qu'elle avoit gouverné totalement jusqu'à mon arrivée; son humeur étoit fort intrigante; à ce défaut elle joignoit ceux d'une hauteur insupportable, d'une fausseté infinie et de beaucoup de coquetterie. Elle s'en est entièrement corrigée depuis son mariage, et je puis dire qu'elle possède, présentement autant de bonnes qualités qu'elle en avoit alors de mauvaises.
Mdme. de Gravenreuther, leur gouvernante, étoit une bonne campagnarde, qui ne leur servoit que de compagnie.
Mr. le Baron Stein, premier ministre et d'une très-grande et illustre maison; il a des manières et du monde; c'est un fort honnête homme, mais qui ne pêche pas du côté de l'esprit; il est du nombre de ces gens qui disent oui à tout, et qui ne pensent pas plus loin que leur nez.
Mr. de Voit, mon grand maître, aussi d'illustre maison que ce dernier, étoit second ministre. C'est un homme de mise qui a beaucoup voyagé, et a été dans le grand monde; il est assez agréable dans la société et avec cela homme de bien; sa hauteur et son ton décisif le rendoient odieux; son désir de dominer lui faisoit commettre des fautes grossières; son peu de fermeté et ses peurs paniques lui avoient fait donner le surnom de père des difficultés. En effet il prenoit ombrage de tout, et s'inquiétoit perpétuellement sans rime ni raison.
Mr. de Fischer, aussi ministre, de roturier, qu'il étoit, s'étoit poussé peu à peu jusqu'à ce qu'il fut parvenu à cet emploi. Il avoit le mérite des gens de sa sorte, qui s'élèvent ordinairement dans la bonne fortune, et oublient la bassesse de leur extraction; il tranchoit du grand seigneur; son caractère brouillon, intrigant et ambitieux ne valoit rien, il possédoit alors la confiance du Margrave; fâché de n'avoir eu aucune part à mon mariage et que Mr. de Voit, dont il étoit l'ennemi juré, y eût travaillé, il fit retomber sur le prince et sur moi toute sa rage et nous a causé de cruels chagrins.
Mr. de Corff, grand-écuyer, pouvoit passer avec raison pour le plus grand lourdaud de son siècle; il n'avoit pas le sens commun et s'imaginoit avoir beaucoup d'esprit, c'étoit ce qu'on appelle ordinairement une méchante bête, car il étoit intrigant et rapporteur.
Le grand-veneur de Gleichen est un bon et honnête homme, qui ne se mêle que de son métier; sa physionomie ostrogothique porte l'empreinte de son sort; les cornes d'Actéon convenoient à son métier; il les porte avec patience, ayant consenti à se séparer de sa femme, qui les lui avoit plantées, pour lui faire épouser son amant. J'ai vu très-souvent cette dame en compagnie de ses deux maris; celui-ci vit encore, le second, qui étoit Mr. de Berghover, est mort.
Le colonel de Reitzenstein est un très-méchant homme, rempli de vices sans mélange de vertus; il n'est plus en service.
Mr. de Wittinghoff étoit la copie de celui-ci. Je passe le reste sous silence, n'ayant fait mention de ceux-ci que parce qu'ils sont relatifs à ces mémoires.
Je fus très-mal édifiée de cette cour, et encore plus de la mauvaise chère que nous fîmes ce soir-là; c'étoient des ragoûts à la diable, assaisonnés de vin aigre, de gros raisins et d'ognons. Je me trouvai mal à la fin du repas et fus obligée de me retirer. On n'avoit pas eu les moindres attentions pour moi, mes appartemens n'avoient pas été chauffés, les fenêtres y étoient en pièces, ce qui causoit un froid insoutenable. Je fus malade à mourir toute la nuit, que je passai en souffrances et à faire de tristes réflexions sur ma situation. Je me trouvai dans un nouveau monde avec des gens plus semblables à des villageois qu'à des courtisans; la pauvreté regnoit partout; j'avois beau chercher ces richesses qu'on m'avoit tant vantées, je n'en voyois pas la moindre apparence. Le prince s'efforçoit de me consoler; je l'aimois passionnément; la conformité d'humeur et de caractère lie les coeurs; elle se trouvoit en nous, et c'étoit l'unique soulagement que je trouvasse à mes peines.
Je tins appartement le lendemain. Je trouvai les dames aussi désagréables que les hommes. La Baronne de Stein ne voulut point céder le pas à ma gouvernante. Je priai le Margrave d'y mettre ordre; il me le promit, mais n'en fit rien.
Le jour suivant il y eut table de cérémonie. Il y en avoit beaucoup dans ce temps-là; je décrirai celle-ci. Le bruit des tymbales et des trompettes se fit entendre à trois reprises différentes; savoir à onze heures, à onze et demie et enfin à midi. Le prince, suivi de toute la cour, se rendit à ce dernier signal chez son père, qu'il conduisit chez moi. Tout le monde étoit en habit de gala fort propre. Mr. de Reitzenstein nous avertit qu'on avoit servi; il passa devant avec son bâton de Maréchal. Le Margrave me donna la main et me mena dans une grande salle, meublée de la même brocatelle couleur de crasse, qui étoit dans mon cabinet. La table de 20 couverts étoit placée sur une estrade sous le dais; la garde l'environnoit. Je fus placée au haut bout. Il n'y eut que Mr. de Burstel et les ministres qui y fussent invités; le reste de la cour resta derrière nous, jusqu'à ce que le premier service fût levé. Il n'y eut que ma gouvernante qui dînât avec nous. On but plus de trente santés au bruit des tymbales, des trompettes et du canon. Cette insupportable cérémonie dura trois heures, qui me parurent des siècles, étant malade à n'en pouvoir plus. J'avois des foiblesses continuelles et ne pouvois manger ni boire quoi que ce fût. Le Margrave me régala encore de plusieurs fêtes, dont je ne pus jouir à cause de mes incommodités; je ne fus même plus en état d'aller à table. Ma gouvernante me tenoit compagnie et mangeoit à la dérobée, pour m'épargner la peine que me causoit le manger. En revanche j'étois obsédée toute l'après-midi par le Margrave, qui m'incommodoit et me gênoit cruellement. On lui représenta enfin, que je déperissois si fort, qu'il seroit à craindre que je ne fisse une fausse-couche, puisqu'il m'empêchoit par ses visites de prendre mes commodités. J'étois très-satisfaite de lui et m'attendois à mener une vie paisible. Je comptais sans mon hôte. Ma carrière d'adversités n'étoit point encore à son terme.
La princesse Wilhelmine et Mr. de Fischer au désespoir de l'ascendant que je gagnois sur l'esprit du Margrave, troublèrent notre belle union. Je fus assez sotte pour donner lieu à la première brouillerie. Je ne ménage point mon amour propre et j'avoue sincèrement mes fautes. Mr. de Voit avoit obtenu son poste de grand-maître auprès de moi par l'intercession du roi. Le Margrave jaloux et soupçonneux, fâché de voir qu'il s'attachoit au prince et à moi, avoit conçu une violente aversion contre lui, laquelle toutefois il avoit si bien dissimulée, que personne que Mr. Fischer ne s'en étoit aperçu. Celui-ci, ennemi juré de Voit, son émule dans la faveur de ce prince, saisit cette occasion pour l'animer encore plus contre lui. Il lui fit concevoir, que Mr. de Voit, étant de la noblesse immédiate, ne manqueroit pas de prévenir le prince héréditaire en faveur de ceux qui en étoient; que cela pouvoit tirer à de fâcheuses conséquences; que la noblesse du Vogtland, étant fort mécontente, pouvoit former un parti, pour le forcer à se démettre de la régence en faveur de son fils; que selon toutes les apparences le roi soutiendrait hautement ce dernier; que les intérêts de ce prince étoient si étroitement liés avec ceux de l'Empereur, qu'on ne pouvoit douter que ce dernier n'agît de concert avec le roi, pour réduire le Margrave à prendre le parti du roi Victor Amédée de Sardaigne en abdiquant. Ce pompeux galimatias de Mr. Fischer porta coup. Le Margrave n'examina point le peu de solidité qu'il y avoit dans son raisonnement. Il ne dépend point de l'Empereur de forcer un prince souverain à se démettre de la régence, ni même de le mettre au ban de l'empire sans l'aveu de tout le corps germanique. C'étoit aussi le même Mr. Fischer qui avoit ordonné mon entrée à Bareith, et qui avoit conseillé à ce prince de commencer par nous mortifier et à nous tenir bas. Les attentions infinies que j'avois pour lui, le tenoient encore en balance; d'ailleurs il n'avoit jamais trouvé Mr. de Voit ni chez le prince ni chez moi, lorsqu'il y étoit venu à l'improviste, et peut-être ses soupçons se seroient-ils évanouis, si la conjoncture, que je vais rapporter, n'eût réveillé ses alarmes.
Mr. de Voit vint me prier un jour de représenter au Margrave, que malgré toutes les peines qu'il s'étoit données, de faire réussir mon mariage, il n'en avoit pas reçu la moindre récompense; que même le prince ne lui avoit pas donné un sol de traitement de plus pour l'emploi qu'il exerçoit auprès de moi, quoique cette charge l'engageât à des dépenses inévitables, auxquelles il n'étoit pas en état de suffire; qu'il me supplioit donc de faire ensorte que le Margrave lui conférât le grand-bailliage de Hoff, qu'il lui avoit déjà promis plusieurs fois. Je trouvai sa demande si juste, que je ne fis aucune difficulté de lui accorder mon intercession. Je voulus prendre mon temps.
Le Margrave m'avoit témoigné plusieurs fois, qu'il avoit envie de voir la vaisselle d'argent que le roi m'avoit donnée. Je lui dis en badinant, que je voulois le traiter, pour la lui montrer dans son lustre. Le prince à quelques jours de là l'invita de ma part. Il y eut bal avant le souper. Le Margrave paroissoit de fort bonne humeur; la mauvaise y succéda en nous mettant à table. On me dit après, qu'il avoit changé de couleur en jetant les yeux sur ma vaisselle, qui étoit très-belle et beaucoup plus magnifique que la sienne. Il sut si bien se contraindre, qu'il se remit d'abord. Il me disoit mille choses obligeantes, en m'assurant que je lui étois plus chère que tous ses propres enfans. Je pris de là occasion de lui présenter la lettre de Mr. Voit, en le priant de m'accorder la première grâce que je lui demandois. Il prit la lettre avec emportement. Je vous supplie, Madame, me dit-il, d'épargner à l'avenir vos sollicitations; lorsque je veux faire des faveurs aux gens, j'y pense de moi-même et n'ai besoin de personne pour m'en faire souvenir. Ma surprise m'empêcha de répondre. Il se leva un moment après. J'étois outrée contre lui; j'avoue mon foible. J'avois été élevée dans des idées de grandeurs, destinée successivement à occuper les premiers trônes de l'Europe; j'étoit imbue des sentimens qu'on m'avoit insinués à Berlin, où on ne parle du roi que comme du premier et du plus puissant monarque de ce vaste hémisphère; on y traite les princes de l'empire et même les électeurs comme ses vassaux, qu'il peut exterminer quand il le juge à propos. Je croyois par ces faux préjugés le Margrave fort honoré de m'avoir pour belle-fille, et ne pouvois digérer le peu d'égard qu'il me marquoit en cette occasion; un refus obligeant ne m'auroit point choquée, son air furibond, son geste et enfin la manière sèche dont il m'avoit répondu, me piquoient vivement. J'en fis des plaintes amères à Burstel. Celui-ci, n'ayant jamais été employé dans les affaires d'état, avoit les mêmes préventions que moi; il étoit vif et bouillant; au lieu de m'appaiser il acheva de m'aigrir. Ma gouvernante, qui étoit présente, me voyant fort émue, appréhenda pour ma santé. Les invectives de Burstel l'avoient animée; pleine d'un faux zèle elle s'approcha du Margrave, auquel elle reprocha avec beaucoup de douceur son peu de considération. Ce prince lui donna une réplique brusque; elle y répondit, et en un mot ils se disputèrent d'importance, ce qui mit fin au bal.
Dès que nous fûmes retirés, le prince, qui étoit déjà informé de toute cette scène, m'amena Burstel et Voit. Il étoit jeune et bouillant; c'étoit un bruit du diable. Nous parlions tous à la fois; Mdme. de Sonsfeld pleuroit sans dire mot; enfin tout ce tracas finit sans pouvoir convenir de rien.
Le jour suivant le Maréchal de Reitzenstein fut chargé de laver la tête à Mr. de Voit. Il lui remit une mercuriale par écrit de la part du Margrave, sur ce qu'il s'étoit adressé à moi pour obtenir des grâces. Ce prince lui fit même l'avanie de lui faire redemander son ordre, sous prétexte, qu'ayant celui de St. Jean, il ne pouvoit les porter tous deux à la fois. Ce Maréchal étoit très-honnête homme et bien intentionné. Il pria Mr. de Voit de m'avertir, que ce prince étoit dans une terrible colère contre moi et surtout contre Mdme. de Sonsfeld; qu'il avoit dessein d'écrire au roi, pour se plaindre de sa conduite et le prier de la rappeler à Berlin. Voit me conta toutes ses choses en présence de Burstel. Celui-ci voulut envoyer sur le champ une estaffette au roi, pour l'informer de tout ce tripotage. J'étois de son avis, quoiqu'il fût très-mauvais. Par bonheur ma gouvernante eut plus de sang froid; elle lui conseilla, de faire le méchant en présence de ceux qu'il connoissoit pour espions du Margrave, et de leur faire accroire, qu'il auroit dépêché cet exprès à Berlin, si je ne l'en avois empêché. Cet expédient réussit; les discours simulés de Burstel lui furent rapportés. Il en eut peur; ma feinte générosité le charma si fort, qu'il m'écrivit le lendemain une lettre fort civile. J'y répondis de même, et le racommodement se fit du moins en apparence; car dans le fond il ne m'aimoit point, ce dernier trait ayant réveillé tous ses soupçons.
Peu de temps après je reçus des lettres de mon frère, remplies de jérémiades. «Jusqu'ici, me mandoit-il, mon sort a été assez doux. J'ai vécu tranquillement dans ma garnison; ma flûte, mes livres et quelques gens affectionnés m'y ont fait passer une vie fort paisible. On veut me forcer de l'abandonner, pour me marier avec la princesse de Bevern, que je ne connois point; on m'a extorqué un oui qui m'a causé bien de la peine. Faudra-t-il toujours être tyrannisé, sans espoir de changement? Encore si ma chère soeur étoit ici, j'endurerois tout avec patience.»
Je fus fort touché de l'affliction de mon frère. Je l'aimois passionnément; cette marque de retour et de confiance me fit un sensible plaisir. La reine me notifia quelques postes après les promesses du prince royal. Voici ce qu'elle me mandoit de ma future belle-soeur.
«La princesse est belle, mais sotte comme un panier, elle n'a pas la moindre éducation. Je ne sais comment mon fils s'accommodera de cette guenuche.»
Cette nouvelle outre le chagrin qu'elle me causa, par l'intérêt que je prenois au destin de mon frère, m'en attira d'autres. La princesse Wilhelmine s'étoit flatté jusqu'alors de l'épouser; dans l'idée que je pouvois y contribuer, elle m'avoit fait toutes les avances imaginables. J'avois pris ses caresses pour argent comptant, ne m'étant point doutée de son dessein. J'aurois fort souhaité qu'une de mes belles-soeurs eût pu convenir à mon frère. On voit bien par le portrait que j'en ai tracé, qu'elles n'étoient point son fait. Quoiqu'il en soit, elle fut fort piquée contre moi, s'imaginant que je lui avois été contraire, et que je n'avois pas fait un rapport assez avantageux d'elle à la reine. Sa jalousie, jointe à son dépit, la porta à se venger. Elle en trouva l'occasion peu après, comme je vais le dire.
Je reçus encore en ce temps-là une lettre de mon frère. Il me mandoit, qu'ayant beaucoup de choses à me dire, qu'il n'osoit confier à la plume, il avoit persuadé le prince Alexandre, apanage de Wurtemberg, de passer par Bareith, pour m'informer de tout ce qui se passoit. Je fis avertir le Margrave de cette visite. Ce prince n'aimoit ni le monde ni les étrangers, parcequ'il ne savoit que leur dire et que cela l'embarassoit. Il contrefit le malade, pour ne pas recevoir le duc, et me fit prier de faire les honneurs dans son absence. Le duc arriva fort tard. Après les premiers complimens il s'acquitta des commissions de mon frère, en me disant, qu'il étoit au désespoir de se marier; que la princesse étoit si mal élevée, qu'elle ne répondit que oui ou non à tout ce qu'on lui disoit; que bien des gens croyoient qu'elle étoit muette par politique, un défaut, qu'elle avoit à la langue, l'empêchant de s'exprimer intelligiblement. Il m'assura, que Sekendorff et Grumkow étoient toujours les tout-puissans auprès du roi, et que la reine, malgré la contrainte qu'elle se faisoit devant le monde, étoit plongée dans un cruel chagrin. Notre conversation fut un peu longue; elle étoit trop intéressante pour la finir sitôt. On lui présenta ensuite les deux princesses; il les salua sans leur rien dire. Je passai mon temps si agréablement avec lui, que je le conjurai de rester encore le lendemain. La princesse Wilhelmine fit la diablesse de ce que je ne l'avois pas présentée d'abord au duc, et que je m'étois entretenue si long-temps avec lui. Elle commença par ma gouvernante, qu'elle traita de Turc à More, pour finir avec moi. Mdme. de Sonsfeld, qui n'étoit pas endurante, et qui avec justice ne croyoit pas qu'elle fût en droit de la maltraiter, lui dit vertement son fait. Je conservai quelque temps mon sang-froid, qu'elle me fit perdre à la fin, je lui répondis quelques piquanteries et la laissai là.
Dès que le duc fut parti, elle dépêcha une Italienne, qui étoit sa femme de chambre, au Margrave pour le prier de lui accorder audience. Cette créature étoit méchante comme un diable; la chronique scandaleuse disoit, qu'elle étoit maîtresse de ce prince; je crois pourtant qu'on lui faisoit fort. Elle eut un long tête-à-tête avec lui, pour préparer son esprit à ce que la princesse avoit à lui dire. Il dîna ce jour seul avec sa fille. Je fus fort surprise de lui trouver l'après-midi les yeux gros et rouges. Je lui demandai, si elle avoit du chagrin, ayant l'air d'avoir pleuré? Elle me répondit d'un ton ironique, qu'elle étoit enrhumée et qu'elle seroit bien folle de s'affliger, son père lui témoignant toutes les bontés et amitiés qu'elle pouvoit désirer. J'avois trop d'expérience pour être dupée. Je m'aperçus d'abord qu'il y avoit quelque intrigue en campagne contre moi; plusieurs bien intentionés me confirmèrent dans cette pensée, en m'avertissant qu'elle disoit pis que pendre de moi à tout le monde. Elle avoit effectivement si bien aigri le Margrave, que depuis ce temps-là il m'a joué bien des mauvais tours. Elle se plaignoit surtout que je la traitais comme une servante, ce qui étoit entièrement faux. Non contente de semer la discorde entre son père et moi, elle voulut aussi me brouiller avec le prince. Elle l'obsédoit continuellement, couroit à la chasse et se promenoit tout le jour avec lui, de façon que je ne le voyois presque plus.
Comme il faisoit mauvais temps et que j'étois fort incommodée je ne pouvois sortir. Je faisois semblant de dormir l'après-midi, pour me défaire de mes dames et pleurer à mon aise. L'amitié du prince pouvoit seule soulager mes peines, je me voyois à la veille de la perdre par les machinations de ma belle-soeur. J'étois si pauvre, que je n'avois pas de quoi me faire un habit; j'avois dépensé d'avance deux quartiers qu'on m'avoit donnés à Berlin, en présens indispensables, que j'avois été obligée d'y faire. Le roi ni la reine n'avoient voulu me donner un sol; personne ne vouloit me prêter, ce qui me mettoit dans une grande nécessité. J'étois comme la brebis parmi les loups, dans une cour, ou plutôt dans un village, parmi des brutaux méchans et dangereux, sans la moindre récréation. Malade et le coeur rempli de chagrin, Mdme. de Sonsfeld tâchoit de me consoler, mais dans le fond elle étoit aussi triste que moi. Je tenois cependant bonne contenance et m'efforcois de regagner le Margrave. Je fais trêve à mes lamentations, pour rapporter encore une scène comique.
La St. George approchoit. Le Margrave Christian Ernst avoit institué l'ordre de l'aigle rouge ce jour-là; depuis ce temps on le célébroit toujours avec pompe et cérémonie. Le Margrave créoit des chevaliers, auxquels il ne le donnoit qu'à moins qu'ils ne fussent de très-grande maison. Cet ordre étoit si distingué, que plusieurs princes le portoient. Quoique fort foible et accablée, je suivis la cour au Brandebourger, maison de plaisance, toute proche de la ville. Je n'ai jamais rien vu de plus beau pour la situation; le bâtiment est rempli de défauts et assez incommode; le jardin sans être grand est joli; il est borné par un lac, au milieu duquel il y a une île, où on a pratiqué un port; on y voit une petite flotte, composée de yachts et de galères, ce qui fait un coup-d'oeil charmant. On fit une triple décharge du port et des vaisseaux, après quoi les fanfares des trompettes et le bruit des tymbales se fit entendre à trois reprises différentes. A la dernière nous nous rendîmes en procession, le prince avec les Mrs. et moi avec les dames, chez le Margrave. Il étoit debout, fort richement vêtu, à côté d'une table, sur laquelle il s'appuyoit d'une main, pour imiter l'étiquette de Vienne. Il tâchoit même de contrefaire l'Empereur, et affectoit un air grave et soi-disant majestueux, pour inspirer du respect. Il n'y réussit pas avec moi; je trouvai cela si ridicule, que j'eus bien de la peine à conserver mon sérieux. Le prince et moi fûmes les premiers admis à l'audience; ensuite les princesses, après quoi tout le monde entra pêle-mêle. Lorsqu'il fut assez rassasié de complimens, il conféra l'ordre à deux Mrs., auxquels il fit une harangue assez mauvaise et assez mal prononcée. On fit encore une décharge de canons, après quoi on se mit à table. Je n'y pus rester qu'un moment, ne pouvant supporter l'odeur du manger. Toutes les santés furent saluées de trois coups de canons. On y but copieusement; tout étoit ivre mort, hors le prince. Quoique nous fussions au mois d'Avril, il faisoit un froid insoutenable. Un heureux accident nous fit retourner en ville et nous épargna deux ennuyantes fêtes, telles que celle que je viens de décrire, qui dévoient encore se donner. Le feu prit la nuit dans les chambres des dames, qui étoient au dessus de moi; mon appartement en fut si endommagé, que je ne pus y demeurer. Je fus charmée de me retrouver à Bareith, le froid m'ayant fait beaucoup de mal.
Je me trouvai quelque temps après à demi-terme. Mdme. de Sonsfeld le fit savoir au Margrave par Mr. de Reitzenstein. Celui-ci lui demanda ses ordres, pour faire prier Dieu pour moi dans les églises, comme cela se pratique par-tout. Ce prince fit un grand éclat de rire, et lui répondit, que c'étoit une feinte de ma gouvernante, puisqu'il savoit positivement que je n'étois pas enceinte. Comme j'étois fort menue et que ma grossesse ne paroissoit guère, la princesse Wilhelmine lui avoit fait accroire qu'il n'en étoit rien. On eut toutes les peines du monde à le lui persuader. Mr. de Burstel fut obligé de lui en parler, pour obtenir que je fusse insérée dans la prière. Il est impossible de décrire quelle joie cette nouvelle causa dans le pays. L'extrême satisfaction qu'on en ressentit piqua le Margrave jusqu'au fond du coeur; malgré toute sa dissimulation on remarquoit combien il en étoit fâché. Sa mauvaise humeur augmenta par les insinuations de sa fille et de Mr. Fischer, qui lui soufflèrent aux oreilles, que son fils étoit plus aimé que lui et que tout le monde se tourneroit du côté du soleil levant. Ce prince quitta même sa contrainte et dit hautement, qu'il souhaitoit que j'accouchasse d'une fille, puisque si j'avois un fils, il seroit forcé, selon mon contrat de mariage, de me donner une augmentation de revenus. Rempli de rage il tira un soir le prince à part dans mon premier cabinet; après l'avoir long-temps querellé sur ses prétendues liaisons avec la noblesse immédiate, il exigea un aveu sincère de ses intrigues. Le prince eut beau jurer de son innocence et lui représenter, que cette fiction n'étoit inventée que par de méchantes gens, qui ne cherchoient qu'à les brouiller, il ne put le détromper et ne fit que l'animer davantage. Plein d'emportement il saisit son fils au collet et levoit déjà sa canne pour le frapper, si je n'étois apparue. Le prince s'étoit emparé de la canne et tâchoit de se défaire de lui, pour s'enfuir. Qu'on juge de ma frayeur! Ma présence lui fit lâcher prise et le décontenança; il me donna le bon soir et se retira.
Le prince ne se possédoit pas. J'eus une peine extrême à le tranquilliser; comme il a le coeur très-bon, je l'appaisai à force de remonstrances et le fis consentir à faire des soumissions à son père. Le raccommodement se fit le jour suivant. Je pris de là occasion d'avoir un éclaircissement avec le Margrave. Je lui parlai si fortement et le persuadai si bien de la fausseté de ses soupçons, qu'il me promit de m'avertir à l'avenir de tout le mal qu'on lui diroit du prince et de moi. Cette réconciliation fut un coup de foudre pour ma belle-soeur; elle appréhenda d'en être la victime, elle se trompoit; j'étois trop généreuse pour me venger.
Je me fis saigner quelque temps après, ce qui me causa une si grande révolution, que je fus très-mal pendant quelques jours. Ma belle-soeur ne me quitta presque point, et eut toutes sortes d'attentions pour moi. Je prévis qu'elle avoit quelque dessein, sans pouvoir le deviner. Elle me le découvrit elle-même un jour qu'elle étoit seule avec moi. Je me flatte, Madame, me dit-elle, que vous avez quelques bontés pour moi, ce qui m'engage à vous parler avec confiance. Malgré l'amitié que mon père a pour moi, il néglige entièrement le soin de mon établissement; je cours risque de rester à reverdir, si on ne le porte à y penser. Je connois mon cousin; le prince héréditaire d'Ostfrise; nous nous sommes aimés depuis notre tendre jeunesse et notre inclination s'est accrue avec l'âge. Sa mère, qui est ma tante, souhaite passionnément notre mariage; elle a prié plusieurs fois mon père de m'envoyer en Ostfrise, l'assurant qu'elle me traiteroit comme sa propre fille et me feroit épouser son fils, s'il m'agréoit encore. Je supplie donc, au nom de Dieu! votre Altesse royale, de persuader mon père de consentir à mes désirs, en me permettant d'aller à Aurich, où je brûle déjà d'être.
Je me trouvai embarrassée, ne sachant que lui répondre, et craignant que cette confidence ne fût un artifice pour approfondir mes pensées. Je suis au désespoir, lui repartis-je, de ne pouvoir vous être utile dans le service que vous exigez de moi; j'ai fait voeu de ne jamais me mêler de mariage et ne puis consentir à engager le Margrave de vous éloigner. D'ailleurs, ma chère soeur, la démarche que vous méditez est fort délicate, et mérite que vous la pesiez mûrement, avant d'en parler au prince; vous ne pouvez partir d'ici sans avoir une promesse de mariage dans les formes. Il y a long-temps que vous n'avez vu le prince d'Ostfrise, êtes-vous sûre que vous le retrouverez tel qu'il vous a quittée, et que vos inclinations mutuelles ne seront point changées? Vous seriez fort malheureuse en ce cas, car après avoir fait le premier pas, vous seriez forcée de l'épouser ou de couvrir votre maison d'opprobre. Ne vous précipitez donc pas, et ne faites rien sans avoir bien délibéré sur le pour et le contre. Elle se prit à pleurer chaudement, disant que j'avois une haine invétérée contre elle, ne voulant pas seulement lui prêter mon secours pour la rendre heureuse; qu'elle n'avoit pas le courage déparier elle même à son père sur ce sujet; qu'elle me conjuroit de ne la point abandonner et de lui parler de sa part. Je cédai enfin à ses instances et m'acquittai de ma commission.
Le Margrave fut fort surpris en apprenant les intentions de sa fille. Il la fit venir sur-le-champ, ne pouvant croire que ce fût tout de bon. Elle tomba d'accord de tout ce que j'avois avancé et le supplia très-fortement, de consentir à ses désirs. Ce prince lui fit les mêmes objections que moi, mais elle le pressa tant et tant, qu'il lui accorda son aveu. Je n'avois point été présente à cette conversation. Le Margrave écrivit le même jour à la princesse sa soeur, et lui manda qu'il lui enverroit sa fille, si elle lui donnoit des sûretés suffisantes pour son mariage. Je laisse là cette matière jusqu'à la réponse, qui n'arriva que quelques temps après.
L'Empereur et l'Impératrice se rendirent environ en celui-ci au Carlsbad, pour s'y servir des bains et des eaux minérales. Ce prince n'avoit que trois princesses, l'Archiduc étant mort en 17..... On se flattoit que ces bains, très-renommés pour la fécondité, procureroient un Archiduc à l'Impératrice et accompliroient par là les voeux de toute l'Allemagne. Plusieurs mauvais politiques, dont notre cour fourmilloit, conseillèrent au Margrave d'y aller rendre ses devoirs à l'Empereur. Le prince le pria de souffrir qu'il pût l'y accompagner, ce qui lui fut enfin accordé d'assez mauvaise grâce. Ils partirent ensemble avec une suite assez mesquine. Quoique Carlsbad ne fût qu'à 12 milles de Bareith, le Margrave trouva moyen de ne les faire qu'en quatre jours; il s'arrêtoit à tous les quarts de mille pour manger et pour boire. Ce voyage ne lui procura pas la satisfaction qu'il s'étoit promise. L'Empereur et l'Impératrice distinguèrent beaucoup le prince héréditaire et ne s'entretinrent avec le Margrave que de moi, ce qui le piqua fort. Il maltraita pendant tout le temps le pauvre prince, qui fut toujours enfermé dans sa maison, sans oser aller en compagnie.
A leur retour nous allâmes à l'hermitage, maison de plaisance, unique dans son genre. Je remets à en faire la description dans un autre lieu. La princesse d'Eutingen, épouse du comte de Hohenlow-Veikersheim, vint m'y trouver. Cette princesse, cousine de l'Impératrice du côté de sa mère étoit fort laide, mais fort sensée. Le Margrave qui la connoissoit depuis maintes années, l'aimoit et avoit beaucoup de confiance en elle. Il y avoit déjà long-temps que la princesse Charlotte tomboit dans une noire mélancolie. Son père, à l'instigation de la princesse Wilhelmine, ne pouvoit la souffrir et la maltraitoit; sa soeur en agissoit fort mal avec elle et se faisoit un plaisir de la turlupiner, étant jalouse de sa beauté. Malgré les soins que je m'étois donnés, pour la mettre bien avec son père, je n'avois pu y réussir. Elle ouvrit son coeur à celle de Veikersheim, qui proposa au Margrave de l'emmener avec elle, pour tâcher de dissiper son humeur noire. Elles partirent donc ensemble.
Les réponses d'Ostirise arrivèrent dans ce temps-là. La princesse donna toutes les sûretés qu'on avoit exigées pour le mariage de sa nièce et de son fils. Le départ de celle-ci fut fixé en trois semaines. Quoique je n'eusse jamais parlé sur son sujet au prince, il fut néanmoins charmé d'en être quitte. La conduite irrégulière qu'elle menoit, jointe à ses intrigues et au mal qu'il lui avoit entendu dire ouvertement de moi, l'en avoit entièrement dégoûté. Le changement qu'elle remarqua en lui, fut en partie cause de la résolution qu'elle prit d'aller à Aurich, s'étant toujours flattée de gouverner son frère et de me tenir par-là sous sa dépendance; voyant ses espérances déçues, elle préféra de se retirer et de faire un petit parti, au chagrin de rester oisive au sein de sa famille, où elle auroit trouvé avec le temps un meilleur établissement. Le Margrave nous laissa à l'hermitage et se rendit à Himmelcron, pour pendre congé d'elle. Elle profita de la douleur que cette séparation causoit à son père, pour nos rendre de mauvais services, à quoi elle réussit parfaitement. Elle ne fut regrettée que de lui et des brouillons de la cour. Je passois ce peu de jours fort tranquillement à l'hermitage. Le Margrave y dérangea nos petits plaisirs par son retour; je puis les appeler petits, car ils étoient bien médiocres.
Mr. de Burstel prit son audience de congé et retourna à Berlin fort mal satisfait de ce prince. Malgré toutes les défenses que je lui avois faites, il informa le roi de notre triste situation. Ce prince, qui avoit naturellement le coeur bon, fut touché de son récit et du pitoyable état de ma santé. Voici ce qu'il m'écrivit de main propre sur ce sujet; je le copie mot pour mot.
«Je suis bien fâché, ma chère fille, qu'on vous chagrine tant. Quoique vous ne me l'écriviez point, je sais fort bien que c'est cela qui vous rend malade. Il faut que vous veniez ici auprès de votre père et de votre mère qui vous aiment; je vous ferai préparer un bon logement, pour que vous puissiez accoucher ici. Comptez que je vous témoignerai mon amitié et que j'aurai toute ma vie soin de vous.»
J'en reçus encore plusieurs aussi pressantes que celle-ci. J'étois mourante; mes fréquentes foibles avoient fait place à des suffocations; je devenois toute noire, les yeux me sortoient de la tête et la respiration me manquoit si fort, que j'étois toujours sur le point d'étouffer, tout mon sang se portant à la poitrine. On avoit fait assembler les médecins de la ville, pour faire une consultation. Tout le monde opinoit à la saignée, mais ces Mrs. ne le voulurent pas. Jamais, disoient-ils, on n'a saigné une femme enceinte deux fois et surtout au pied. Ils ajoutoient que ces abus qui s'étoient introduits en France, étoient diamétralement opposés aux règles de leur art. Quoi que je puisse leur dire, ils ne voulurent point en avoir le démenti, de crainte de commettre un crime de lèse-faculté. Je crus, malgré toutes mes infirmités, être encore assez forte pour soutenir le voyage de Berlin. Je vivois dans un esclavage affreux. Je n'osois sortir ni faire la moindre chose sans permission; lorsque je parlois deux fois de suite à quelqu'un, je le rendois malheureux; quand le prince montoit à cheval, on disoit qu'il ruinoit les chevaux; lorsqu'il alloit à la chasse, on l'accusoit de détruire le gibier; s'il restoit en chambre, il y faisoit des intrigues; de quelque façon qu'il se conduisît, tout étoit crime et les querelles et mercuriales ne cessoient point. Nous résolûmes donc d'aller à Berlin, pour nous soustraire à cette tyrannie. Je priai le roi d'en écrire au Margrave; il le fit en termes très-obligeants. Le Margrave fut charmé de trouver ce prétexte de nous éloigner. Le prince ni moi n'étions point en état de payer le voyage, il fallut donc en parler à son père. Il n'eut garde de faire des difficultés et m'envoya le lendemain 1000 florins. La somme étoit si modique, qu'elle suffisoit à peine pour faire la moitié du chemin; je trouvai le reste dans la bourse de mes dames et de mes pauvres domestiques. Nous étions à la fin de Juin, je devois accoucher au mois d'Août.
Le public murmuroit beaucoup contre ce voyage et en attribuoit la cause aux mauvaises façons du Margrave. Ces plaintes lui furent rapportées; jaloux de sa renommée il voulut se disculper de ces accusations. Il choisit Mr. Dobenek, comme l'homme le plus éloquent de sa cour, pour me persuader de rester à Bareith. Sa rhétorique théâtrale ne me toucha point. Je lui répondis fort obligeamment sans lui rien accorder, m'excusant sur l'empressement que j'avois, de revoir ma famille, et sur la parole que j'avois donnée au roi, d'être en peu de jours à Berlin.
Je partis le lendemain et arrivai le soir à Himmelcron. Le Margrave nous y reçut fort amicalement. J'y trouvai Mr. de Bobenhausen, ministre de Cassel, que je ne connoissois point; ma maigreur et ma foiblesse le frappèrent; il conseilla le soir même à ce prince, sur lequel il avoit quelque ascendant, de ne pas souffrir que je passasse outre. Le premier médecin du Margrave d'Anspac qu'on avoit consulté sur mon état, se joignit à lui et dit hautement, que si je partois on devoit conduire mon cercueil après moi, puisque je n'endurerois pas deux postes sans courir risque de la vie. Il tint le même propos au prince héréditaire, qui ne voulut pas entendre parler de mon voyage non plus que son père. Je me vis donc obligée céder aux bonnes raisons et aux instances qu'ils me firent. Pour comble d'infortune il fallut rester à Himmelcron. Cette maison de plaisance avoit été autrefois un couvent de religieuses. L'abbesse étant devenue protestante, on l'avoit sécularisé ainsi que ses nonnains; après leur mort il étoit retombé à la maison. La situation en est assez belle et le château fort logeable; pour toute promenade il n'y a qu'un mail, qui égale en beauté et en longueur celui d'Utrecht; le Margrave y avoit établi une fauconnerie, on pouvoit voir le vol aux fenêtres du château. Nous y menions un genre de vie fort triste. Ce prince s'ennivroit tous les jours avec sa cour; on ne voyoit que des ivrognes, privés du peu de bon sens qui leur restoit encore; nous étions environnés d'espions; tant que le jour duroit, deux méchantes trompettes, accompagnées de cors de chasse détestables, nous écorchoient les oreilles. Ce tintamarre m'empêchoit de lire, ce qui étoit mon unique récréation. J'avois pour lectrice la petite Marwitz, nièce de ma gouvernante. Cet enfant, qui n'avoit que quatorze ans, avoit été élevée par la comtesse de Fink; elle n'avoit ni éducation, ni sentimens, ni manières. Sa tante se donnoit beaucoup de peine pour la morigéner; la grande dissipation lui ôtoit tout le fruit qu'elle s'en promettoit. Cette fille possédoit un grand fond d'esprit et de mémoire; elle s'attachoit beaucoup à moi, ce qui me donna le désir de la former. Je raisonnois tous les jours avec elle sur notre lecture tâchois de lui inspirer de sentimens et de lui apprendre à penser juste. J'aurai ample matière de parler d'elle dans la suite de ces mémoires, où elle a beaucoup de part.
Nous partîmes enfin de Himmelcron. Le Margrave avec le prince allèrent à Selb, petite ville sur les confins de Bohême, pour assister à une grande chasse, qu'on y avoit préparée pour eux, et je retournai à l'hermitage.
J'y arrivai fort malade, les insomnies s'etoient jointes à mes autres maux, je ne pouvois plus être couchée sans suffoquer. On fit appeler le médecin; celui-ci ignorantus ignorantium ignorantissime, me donna triple dose d'une médecine en elle même assez forte. Je faillis mourir lorsqu'elle commença à opérer; je tombai d'une foiblesse dans l'autre, ce qui fit craindre une fausse-couche. La bonté de mon tempérament et les soins qu'on prit de moi me rappelèrent à la vie. Une estafette que je reçus du roi, contribua à ma guérison par la joie infinie qu'elle me causa. Il me mandoit, que dans trois jours il comptoit me voir à l'hermitage.
Ce prince venoit de Prague; il s'étoit donné rendez-vous avec l'Empereur dans une petite ville, près de celle-ci, nommée Altrop. On y avoit construit une salle, qui avoit deux issues pour la commodité du cérémonial. L'Empereur, l'Impératrice et le roi dévoient arriver en même temps et entrer chacun par les issues, qui étoient de leur côté, et rester à leur place à table. Malgré toutes les représentations qu'on pût faire au roi, il se rendit le premier à l'endroit assigné et surprit beaucoup l'Empereur, en allant au devant de lui pour le recevoir; il lui fit même des complimens peu séans à une tête couronnée. J'ai ouï souvent depuis conter cette entrevue à Grumkow. Il enrageoit, disoit-il, dans sa peau de voir combien son maître s'abaissoit.
J'envoyai la lettre du roi par estafette au Margrave. Il m'en renvoya une autre, pour me prier d'avoir soin de tout ce qui concernoit la réception du roi, et me mandoit, qu'il resteroit à Selb, qui étoit sur la route, pour y recevoir ce prince et l'accompagner à l'hermitage. Il m'avertissoit aussi, que le prince Albert, son frère, lieutenant-général au service de l'Empereur, et le prince de Gotha étoient avec lui. Nous étions fort à l'étroit à l'hermitage quand le Margrave y étoit, on peut juger qu'il fallut bien se presser pour y loger le roi et sa suite. Je laissai Mon-plaisir, qui est une métairie attenante, au Margrave, à son frère et au prince de Gotha, ce dont il fut très-content. J'avois fini de faire avec beaucoup de peine mes arrangemens, lorsqu'il arriva un nouvel incident, qui fut cause de tous les chagrins que j'essuyai depuis.
Mr. de Bindemann, celui de toute la cour qui seul étoit resté auprès de moi, reçut la nuit une lettre du grand-Maréchal d'Anspac qui l'avertissoit, que le Margrave et son épouse, avec une suite de plus de cent personnes, comptoient être le soir suivant à l'hermitage. Le pauvre Bindemann, quoique fort honnête homme, n'avoit pas inventé la poudre. Il ne voulut pas me faire réveiller; l'impossibilité qu'il trouva à loger tout ce monde, lui fit répondre, que le Margrave se feroit un plaisir de recevoir celui d'Anspac, mais qu'il se trouvoit très-embarrassé n'y ayant point de place, puisqu'à peine on en avoit trouvé assez pour le roi. J'appris cette nouvelle à mon réveil. J'informai sur-le-champ le Margrave de ce contre-temps; je lui représentai, que la cour d'Anspac seroit fort piquée; si on ne trouvoit moyen de les accommoder à l'hermitage; que j'étois résolue de camper et de lui céder mes chambres, afin que cette cour trouvât place à Mon-plaisir. Ce prince me répondit tout de suite, qu'il ne souffriroit jamais que je sortisse de mon appartement, qu'il me prioit de lui faire accommoder une cellule et qu'il comprenoit très-bien, que si on désobligeoit le Margrave, il en auroit du chagrin tant de sa part que du côté du roi.
J'attendis ma soeur jusqu'à huit heures du soir. Son retardement m'inquiéta; j'envoyai des gens de tous côtés à sa rencontre, craignant qu'il ne lui fût survenu quelqu'accident. Mr. de Bindeman remarquant mon trouble: ne vous alarmez point, Madame, me dit-il d'un air victorieux, la Margrave ne viendra point, elle a certainement rebroussé chemin. Comment se peut-il, lui répondis-je, que vous en sachiez des nouvelles? Ah! Madame, nous ne sommes pas si sots qu'on se l'imagine, j'ai prévu l'embarras où ils alloient vous jeter. Il me conta alors la réponse qu'il avoit faite; il étoit tout fier de cette belle action. J'en compris d'abord la conséquence et ne doutai pas un moment, que cela ne causât une terrible brouillerie entre les deux maisons et ne me privât peut-être de tous les avantages que pouvoit me procurer la visite du roi.
Mr. de Sekendorff, grand-Maréchal d'Anspac, arriva dans ces entrefaites. J'ai déjà parlé ailleurs de lui; il étoit digne cousin du ministre à Berlin. Il me chanta pouille de la part de son maître et de sa maîtresse, disant, que jamais on n'avoit refusé si désobligeamment de recevoir un prince proche parent; que le Margrave, connoissant le peu d'égard et d'amitié qu'on avoit pour lui, ne se seroit pas avisé de venir nous voir, si le roi ne le lui eût ordonné; qu'il partoit incessamment, pour faire des plaintes à ce prince de notre procédé, et qu'il m'assuroit, que le Margrave avoit juré de ne remettre de sa vie le pied sur le territoire de Bareith. Je m'excusai sur la bévue de Bindeman et le persuadai enfin, que la bêtise de cet homme étoit cause de ce tripotage. Malgré cela il voulut partir. Je tâchai cependant de l'amuser, pour avoir le temps d'avertir le maître de poste de ne lui point donner de chevaux.
Je mandai encore le même soir au Margrave ce qui venoit d'arriver, et dépêchai un exprès à Mr. Gleichen, grand-forêtier, pour lui ordonner de venir. Je le chargeai de lettres pour ma soeur et son époux. Je leur faisois des excuses sur le quiproquo de Bindeman et les invitai à retourner à l'hermitage. Je passai une très-mauvaise nuit. Je n'avois d'autre soutien que le roi; j'appréhendois son courroux, ne doutant point que ceux d'Anspac ne l'animassent contre moi; je craignois d'être maltraitée, ce qui m'auroit été mille fois plus sensible à Bareith qu'à Berlin, par rapport aux suites. Mr. de Gleichen fut de retour deux heures avant l'arrivée du roi. Le Margrave et ma soeur répondirent très-obligeamment aux lettres que je leur avois écrites; ils furent même charmés de ma façon d'agir, mais ils ne voulurent point venir, quelques instances que Mr. de Gleichen leur fit sur ce sujet.
Le roi me reçu fort gracieusement. Il s'attendrit me trouvant à peine connoissable, tant j'étois maigre et abattue. Je voulus le conduire à son appartement, il ne voulut point le souffrir et me mena au mien, où nous restâmes seuls. La joie que je ressentois et les caresses que je lui fis, lui firent plaisir, reconnoissant qu'elles partoient du coeur. Je lui contois naturellement le grabuge qu'il y avoit avec le Margrave d'Anspac; je lui montrai les lettres que Gleichen m'avoit remises et le suppliai de nous raccommoder. Il est fâcheux, me dit-il, que Bindeman ait fait cette incartade, et surtout que vous ayez à faire à des gens sans raison. Mon gendre s'imagine être Louis XIV; à son avis vous auriez dû prendre la poste et lui demander pardon; lui et toute sa cour sont des fous. Cependant je suis très-satisfait de votre conduite; je vais parler à Sekendorff et leur faire dire de venir. Que le diable les emporte s'ils me le refusent. Il sortit en disant ces mots et lui ordonna, de leur dépêcher une estafette pour cet effet.
Grumkow et Sekendorff, le ministre, étoient de la suite du roi. Je leur fis beaucoup de politesses. Ils me firent de grands complimens de la part de l'Impératrice et me dirent, qu'elle avoit parlé de moi au roi dans les termes les plus avantageux. Ce prince, qui avoit entendu notre conversation, s'approcha: oui, ma chère fille, me dit-il, vous devez de la reconnoissance à cette princesse des sentimens qu'elle a pour vous; écrivez-lui pour l'en remercier.
Nous nous mîmes à table. Le roi me donna la main et s'assit à la première place qu'il trouva. Il fut de très-bonne humeur; je la dérangeai un peu. J'étois extrêmement foible et j'avois fait de grands efforts pour me contraindre; je me trouvai mal et fus obligée de me retirer. Le roi me suivit; on eut bien de la peine à le rassurer. Je me levai le lendemain de bon matin pour le mener promener. Il trouva cet endroit charmant et surtout mon petit hermitage, que j'avois fait préparer pour la tabagie. Vous avez, me dit-il, toutes les attentions imaginables pour moi, il me semble que je suis chez moi; mes chambres sont rangées comme à Potsdam, j'y ai trouvé mes escabelles, mes tables et mes tonneaux pour me laver; je ne sais comment vous avez fait faire tout cela en si peu de temps.
La violence que je me fis de promener si long-temps me fut fatale. Je pris mes suffocations à dîner d'une force si terrible, qu'on crut que j'allois expirer. Comme je devois accoucher à la fin du mois et que c'étoit le sept, le roi s'imagina que j'étois à mon terme. Il fit chercher au plus vite son premier médecin Stahl, qui ne faisoit que d'arriver de Berlin avec la sage-femme qui devoit m'assister.
Cet homme étoit un très-habile chimiste, auquel on a l'obligation de plusieurs découvertes curieuses, mais il n'étoit pas grand physicien. Son système étoit singulier; il prétendoit, que lorsque l'âme se trouvoit embarrassée par une trop grande affluence de matière, elle s'en dégageoit en causant, des maladies au corps qui lui étoient profitables; que le maux épidémiques et dangereux ne provenoient que de la foiblesse de cette âme, qui n'avoit pas la force de repousser cette matière, la troubloit dans ses opérations, ce qui souvent entraînoit la mort. En vertu de ce raisonnement il ne se servoit jamais que de deux sortes de remèdes, qu'il appliquoit indifféremment à toutes sortes de maux; c'étoient des poudres tempérantes et des pillules. Il me trouva fort mal et me donna d'abord une prise de ses merveilleuses pillules.
Le roi et Mdme. de Sonsfeld restèrent toute l'après-midi chez moi. Il me questionna beaucoup sur ma situation présente. Je lui contai toutes mes peines, le suppliant toutefois de faire bon accueil au Margrave, puisque s'il en agissoit autrement, il ne feroit que l'aigrir davantage. Je vois bien, ma dit-il, que vous n'avez pas été en état de venir à Berlin, mais il faut absolument que vous y alliez après vos couches, pour lever toute difficulté là dessus. Mon gendre partira le premier, vous le suivrez lorsque vous serez rétablie. Je vous defrayerai vous et votre suite, et tâcherai d'arranger mes affaires de façon que je puisse vous avantager; vous prendrez votre enfant avec vous; je ne puis souffrir qu'on vous maltraite. Votre beau-père et mon gendre d'Anspac sont deux fous, qu'on devroit mettre aux petites-maisons. Je ferai en votre faveur des politesses au premier, mais pour le second et votre soeur, je les rangerai à leur devoir et leur laverai la tête comme ils le méritent. Je le conjurai de se désister de cette dernière proposition, lui représentant, qu'il rendroit ma soeur plus malheureuse qu'elle ne l'étoit; qu'il les ramèneroit l'un et l'autre à leur devoir, s'il les prenoit par la douceur; que je le suppliois d'en agir bien avec eux, de crainte qu'ils ne m'accussassent de l'avoir animé, pour me venger du dernier tour qu'ils m'avoient joué. Il entra dans mes raisons et m'accorda encore cette grâce. Ils arrivèrent peu après. Le roi les reçut très-froidement; comme il étoit tard, on se mit à table, où ce prince se plaça entre ma soeur et moi. Après souper chacun se retira.
Le roi rendit visite le lendemain matin à ma soeur. Je ne sais s'il fut mécontent de la réception qu'elle lui fit, ou si quelque autre raison le mit de mauvaise humeur contre elle et son époux, mais je sais bien qu'il ne fit que les gronder tout le jour, qui se passa en mercuriales. Il y eut tabagie le soir, à laquelle nous assistâmes. Il entra dans un grand détail avec le Margrave, mon beau père, sur l'état de son pays. Ce prince qui étoit très-ignorant sur cet article, ne put répondre aux questions qu'il lui fit. Cela fâcha le roi et le porta à lui reprocher son peu d'application aux affaires, d'où provenoit le désordre terrible qui y régnoit. On vous trompe de tous côtés, lui dit-il, et on profite de votre nonchalance. Vous vous plaignez de vos dettes, et vous ne faites rien pour les payer. Je vous ai prêté un capital de 260 mille écus, outre la dot de ma fille; au lieu de contenter vos créanciers, vous laissez pourrir cette somme dans vos coffres et perdez les intérêts qu'elle devroit vous rapporter, aussi bien que votre crédit. Il est temps que vous mettiez ordre à tout cela. Tous vos soins seront inutiles, si vous ne faites part de tout à votre fils; c'est lui qui doit vous aider à porter le poids de la régence, et c'est à vous à le mettre au fait des affaires; vos gens ayant deux surveillans, n'oseront risquer de vous duper comme par le passé, surtout quand ils verront régner une bonne intelligence entre vous: au reste je connois trop, bien mon gendre, pour croire qu'il abusera jamais du crédit que vous lui donnerez. Envoyez-le tous les jours à tous les dicastères, il vous fera un rapport de tout ce qui s'y passera; sa présence, obligera ceux qui y sont à devenir plus laborieux et à faire plus vite les expéditions.
Ce discours me fit beaucoup de peine; j'en compris d'abord les suites. Le Margrave en fut interdit et y donna une réponse problématique. Le roi lui répliqua, qu'il ne se mêleroit pas de ses affaires, si l'estime qu'il avoit pour lui et l'intérêt de ses enfans ne l'exigeoient. Voulez-vous, mon cher Margrave, continua-t-il, que je vous envoie quelqu'un qui redresse vos finances, et qui vous tire de l'embarras où vous êtes, d'où vous ne sortirez jamais, si vous ne prenez des étrangers, car vos gens se soutiennent les uns les autres comme une chaîne: qui en attaque un, les attaque tous, car ils sont tous d'accord pour vous filouter, et il n'y a qu'un tiers qui puisse approfondir leurs menées. J'ai été dans la même situation que vous, en parvenant à la régence, et me suis très-bien trouvé du conseil que je vous donne.
Le Margrave, quoique piqué du premier raisonnement du roi, trouva tant de justice, en celui-ci, qu'il accepta avec plaisir cette offre. Ce prince lui fit promettre, de nous envoyer à Berlin, après mes couches, lui représentant, qu'il ne lui en coûteroit rien et que cela lui épargneroit beaucoup de dépenses. Le beau-père lui accorda très-volontiers cet article, et ils se séparèrent en apparence très-satisfaits l'un de l'autre. Je pris le soir un tendre congé, de ce cher père, non sans verser beaucoup de larmes. Il partit le jour suivant, 9. du mois d'Août.
La cour d'Anspac s'arrêta encore quelques jours après son départ. La Grumkow fut cause de cette prolongation de séjour; le Margrave, mon beau-frère, étoit devenu amoureux d'elle. Le mauvais ménage, qu'il menoit avec ma soeur, l'avoit abruti. Elle étoit si jalouse, qu'il n'osoit parler à une dame. La Grumkow n'eut pas sujet de devenir fière de sa conquête. Toute autre qu'elle auroit été fort piquée de la façon dont le Margrave lui faisoit la cour, qui étoit fort impertinente et telle, qu'on pourroit la faire à une catin. Cette fille étoit drôle comme un coffre; elle avoit hérité de la méchante langue de son oncle, sa satire emportoit la pièce; elle joignoit à ce défaut ceux de la coquetterie, de l'orgueil et de mentir effrontément. Je n'avois aucune confiance en elle, connoissant son méchant caractère. Ma soeur fut au désespoir de cet amour naissant. Je fis ce que je pus, pour faire entendre raison à la Grumkow, mais inutilement; elle savoit que j'étois obligée de la ménager, à cause de son oncle, et elle se mettoit fort peu en peine de moi. La cour d'Anspac me tira d'inquiétude par son départ.
Le Margrave, qui avoit dissimulé tout ce temps, jeta alors, tout son venin contre son fils et contre moi. Il me députa Mr. de Voit, auquel il ordonna de me dire, qu'il n'étoit point encore mort, et qu'il se flattoit de vivre encore de longues années, pour me faire enrager; qu'il m'assuroit, que tant qu'il seroit en vie, il prétendoit être le maître chez lui et ne souffriroit point que je me donnasse des airs de régente, comme j'avois fait en dernier lieu, en lui ôtant les appartemens qu'on lui avoit préparés à Mon-plaisir, pour y loger le Margrave d'Anspac; que c'etoit moi, qui avois instigué le roi à lui tenir les propos désagréables qu'il avoit essuyés; que Mdme. de Sonsfeld, qu'il regardoit comme sa plus cruelle ennemie, étoit cause de tout le mal; qu'il étoit las des intrigues continuelles qu'elle faisoit; qu'il avoit fermement résolu de l'envoyer à la forteresse de Plassenbourg pour la convaincre, qu'il ne faisoit pas bon se frotter à lui, et pour lui apprendre à avoir plus de respect, qu'elle n'en avoit pour son maître.
Je l'avoue je fus terriblement fâchée de ce compliment; j'épanchai un peu fortement ma bile contre le Margrave, que ma langue n'épargna pas. Voit et ma gouvernante laissèrent passer mon premier mouvement. Cette dernière s'embarrassoit fort peu de ces menaces: elle n'en fit que rire et me conseilla, de lui écrire fort civilement et de répondre avec douceur à ce procédé extravagant. Il me vint dans l'esprit de charger le prince Albert de cette lettre, et de le prier de faire le raccommodement. J'avois eu le temps de faire connoissance avec lui. Il étoit lieutenant-général au service de l'Empereur, et s'étoit fort distingué dans toutes les actions où il avoit été. Ce prince étoit laid sans être choquant ses manières étoient polies et sa conversation agréable; il possédoit avec tous ces avantages un bon caractère et beaucoup de bon sens; il avoit une forte amitié pour son neveu et pour moi, et me tenoit fidèle compagnie. Je lui avois déjà parlé plusieurs fois de mes peines; il connoissoit son frère à fond et me donnoit quelquefois des conseils. Il le condamna fort en cette occasion, surtout après que je lui eus fait voir les lettres qu'il m'avoit écrites de Selb, dans lesquelles il me mandoit, que je devois avoir soin de tout dans son absence, et que je devois lui faire accommoder une cellule. Donnez-moi ces lettres, Madame, me dit-il, il faut le convaincre par sa propre écriture; je vous promets que je lui dirai vertement la vérité; tout ceci n'est qu'une mauvaise chicane, il ne sauroit vivre deux jours en repos, sans en faire à quelqu'un; il a été tel dès sa tendre jeunesse, son tempérament mélancolique en est cause. En effet il lui démontra si bien son tort, qu'il n'eut rien à répliquer, et il fut fort honteux de se trouver si bien convaincu. Il me fit beaucoup d'assurances de tendresse, accompagnées de baisers de Judas, car il méditoit déjà de me rejouer une nouvelle niche.
Comme mon terme approchoit, on le pria de retourner à Bareith. Je trouvai ma chambre de lit fort proprement meublée, ce que j'avois obtenu avec bien de la peine, et un de mes cabinets boisés, que j'ornai de porcelaines, rendoit mon appartement plus gai.
Le Margrave avec le prince, son frère, vinrent prendre congé le jour suivant de moi, voulant aller à Himmelcron. Le Margrave me dit, qu'il ne comptoit me revoir qu'après que je serois accouchée. Je lui répondis, que j'étois bien mortifiée qu'il me quittât sitôt; que je ne savois ce que la providence avoit décrété sur mon sort; que peut-être je prenois un congé éternel de lui; que je le priois d'être persuadé que je n'avois jamais eu dessein de l'offenser, que j'avois toujours recherché les moyens de lui plaire et de vivre en bonne intelligence avec lui; que j'espérois, si Dieu me donnoit la vie, de lui prouver à l'avenir la pureté de mes intentions. Je lui remontrai ensuite, qu'il falloit envoyer quelqu'un à Berlin, pour notifier au roi la nouvelle de ma délivrance, et que je croyois que Mr. de Voit qui étoit déjà faufilé, seroit le plus propre pour cette commission; que comme Himmelcron étoit sur la route, il pourroit en même temps lui annoncer mon destin. Le Margrave rougit et fut quelque temps pensif. Il est juste, me dit-il, qu'il aille à Berlin, mais il peut s'épargner la peine de passer par Himmelcron; j'ai ordonné qu'on place des canons de distance en distance sur le chemin, je serai plutôt informé des nouvelles de votre Altesse royale, que je ne le pourrois être par courrier. Si votre Altesse n'agrée point Mr. de Voit, elle aura la bonté de me nommer celui que je dois lui envoyer; ce seroit manquer à mon devoir et à ce que je lui dois, si j'en agissois autrement. Quand on veut vivre de bonne amitié, repartit-il, faut bannir les cérémonies, je les hais à la mort, et votre Altesse royale m'obligera infiniment de m'épargner cette ambassade; j'ordonnerai à Voit d'aller à Berlin; je souhaite de tout mon coeur de trouver à mon retour un petit fils, qui ressemble à sa mère. Il m'embrassa et sortit. Le prince Albert avoit été présent à cette conversation. Je lui demandai, quelle raison le Margrave avoit d'en agir ainsi, et ce qu'il me conseilloit de faire. Il n'en a point d'autre que son caprice, me répondit-il; il faut avoir patience avec lui, et puisqu'il ne veut pas que votre Altesse royale lui dépêche quelqu'un, il faudra s'accommoder en cela à ses volontés.
Je tombai malade le 29. au soir; je fus très-mal le 30. et en grand danger le 31. J'accouchai cependant à sept heures du soir d'une fille, dans le temps qu'on désesperoit de ma vie et de celle de mon enfant. On m'a dit depuis, que le prince héréditaire avoit été dans un état digne de compassion. Sa joie fut extrême de me voir délivrée; il ne s'informa pas seulement de l'enfant, toutes ses pensées n'étoient fixées que sur moi. Je ne pouvois lui témoigner ma reconnoissance, car je tombois d'une foiblesse dans l'autre.
Mr. de Voit partit immédiatement après pour Berlin. On fit une triple décharge de canons dès qu'il fut hors de la ville. Les ecclésiastiques vinrent en corps faire la prière devant mon lit; je n'entendis rien, étant toujours en défaillance. Quoique le Margrave eût été averti du danger où j'avois été, il n'avoit pas daigné faire demander de mes nouvelles. Je fus très-mal toute la nuit; quelque sommeil que je pris vers le matin, me rendit un peu de force.
Le prince héréditaire reçut à midi un billet de son oncle, qui lui mandoit, que le vent ayant été contraire et les canons mal placés, le Margrave avoit ignoré que j'étois accouchée; qu'il avoit été le premier à lui en porter la nouvelle; qu'il ne savoit quelle mouche avoit piqué son frère, qu'il étoit d'une humeur horrible; qu'il faisoit son possible pour le persuader de retourner en ville, mais qu'il ne pouvoit assurer rien de positif là-dessus. Il arriva pourtant le soir à six heures. Il envoya d'abord chercher Mr. de Reitzenstein, auquel il se plaignit amèrement de son fils et de moi, disant, que nous le traitions comme un chiffon; que nous n'avions pas eu seulement la considération de lui faire part de ma délivrance; qu'il avoit été le dernier de toute sa cour à l'apprendre; que ce peu d'égard avoit épuisé sa patience; qu'il voulois enfin faire voir par des actions de vigueur qu'il étoit le maître, étant fermement intentionné d'envoyer son fils à Plassenbourg. Je vous ordonne, continua-t-il, de les informer l'un et l'autre de cette résolution. Reitzenstein, plus mort que vif de l'emportement dans lequel il le voyoit, lui répondit, qu'il le supplioit de charger quelqu'autre de cette commission; qu'il n'avoit pas le coeur assez dur pour me porter une telle nouvelle dans l'état dangereux où je me trouvois encore, la moindre altération pouvant me coûter la vie; qu'il ne pouvoit comprendre par où le prince avoit mérité une telle colère et qu'il le conjurait de bien peser ce qu'il vouloit faire, avant que d'en venir à de pareils éclats. Le prince Albert, se doutant de quelque chose, entra dans ces entrefaites; il prit hautement notre parti. Mon Dieu! mon cher frère, lui dit-il, j'ai été présent à la conversation que vous avez eue avec Son Altesse royale avant que de partir, et de la défense absolue que vous lui avez faite, de ne vous point faire avertir lorsqu'elle seroit accouchée; elle en a été inquiète, et je lui ai conseillé moi-même de suivre en cela vos volontés. Le Margrave resta stupéfié, ne s'étant point aperçu que son frère eût été témoin de notre pourparler. Il fut fort décontenancé, et ne sachant que dire, il s'en prit à sa mémoire, contre laquelle il se déchaîna beaucoup, sur ce que, disoit-il, elle s'affoiblissoit de jour en jour. Il fit appeler le prince, auquel il voulut faire bon accueil, mais son embarras montra qu'il n'étoit pas sincère. Ils se rendirent tous chez moi. Chacun remarqua la contrainte qu'il se fit, pour me parler obligeamment. Il me fit un long galimatias sur la coutume du pays, qui exigeoit, que l'enfant fût baptisé le troisième jour de sa naissance; que cette cérémonie devoit se faire avec pompe et dignité le matin suivant, car, dit-il, la petite princesse a un roi pour aïeul et doit avoir plus de prérogatives pour cette raison, qu'elle n'en auroit sans cela. Je lui répondis, qu'il étoit le maître d'ordonner comme il le jugeroit à propos, mais que je le conjurais de permettre que je restasse tranquille, étant trop foible pour voir beaucoup de monde et recevoir leur complimens. Il me pria de choisir les parrains et les marraines. Je m'en défendis long-temps, mais voyant qu'il s'y opiniâtroit, je nommai lui, le roi, la reine, l'Impératrice, la reine de Danemarc, sa soeur, la Margrave douairière de Culmbach, sa mère, mon frère, ma soeur d'Anspac et le prince Albert. Il fut très-content de ce compérage, et se retira un moment après.
Le lendemain signal se donna par les tymbales et les trompettes. Le Margrave, accompagné de toute la cour, se rendit chez moi. La princesse Charlotte, qui étoit depuis quelques jours de retour, porta ma fille au baptême. Elle reçut le sacrement sous le dais dans ma chambre d'audience. On tira le canon lorsque le ministre donna la bénédiction. Il y eut un dîner table de cérémonie et bal le soir.
Le prince Guillaume, mon beau-frère, arriva quinze jours après, de retour de ses voyages de France et de Hollande. Le prince héréditaire s'étoit fort réjoui de le revoir, l'aimant beaucoup; son bon coeur le portant à avoir les mêmes sentimens pour toute sa famille. Il le conduisit d'abord chez moi. Ce prince, âgé de 20. ans, étoit de la grandeur d'un enfant de quatorze; son visage étoit beau, mais sans agrément; malgré sa petite taille il étoit bienfait; ses manières étoient aussi enfantines que sa figure; son génie très-borné, ou pour mieux dire il n'en avoit point; il avoit étudié à Utrecht sans rien apprendre, son esprit distrait et volage ne pouvant s'appliquer qu'à chasser les mouches; il avoit le coeur bon plutôt par tempérament que par principes. Le prince et moi nous fîmes notre possible pour le morigéner tant qu'il resta à Bareith, mais nous y perdîmes nos peines. Il étoit colonel d'infanterie au service de l'Empereur, et devoit aller joindre son régiment en Italie et s'arrêter quelque temps avec son oncle à Vienne.
Mr. de Voit revint aussi de Berlin. Il me remit les lettres les plus gracieuses du roi et de la reine et m'assura, que le roi avoit parlé du prince héréditaire et de moi dans les termes les plus tendres, et qu'il y avoit eu une joie universelle à Berlin de ma délivrance.
Je commençois à goûter quelque tranquillité, lorsqu'elle fut dérangée par une lettre du roi, qui ordonnoit au prince héréditaire, de se rendre incessamment à Berlin, pour aller de là à son régiment; il l'assuroit de son amitié, et des preuves éclatantes qu'il lui en donnerait. Ce fut un coup de foudre pour moi. J'aimois passionnément le prince, notre union étoit des plus heureuses; une longue séparation me faisoit tout appréhender. Je craignois, que jeune comme il étoit il ne s'abrutît et ne tombât dans la débauche, sachant d'avance que les officiers prussiens, à leur métier près, sont fort butors et libertins. J'avois vu plusieurs princes fort aimables, lorsqu'ils étoient entrés au service du roi, perdre leur esprit et leurs manières et devenir de vrais brutaux. Il en étoit fort fâché lui-même; tout ce que nous pûmes faire fut de reculer le voyage tant qu'il fut possible. Il fallut pourtant partir le 3. d'Octobre. Le Margrave n'ayant point voulu lui donner d'argent, il fut obligé d'en emprunter. Ma santé, qui commençoit à se remettre, fut de nouveau dérangée par les inquiétudes que me causa son absence. Toute la famille, hors le Margrave, se rassembloit tous les soirs chez moi; nous tâchions de tuer le temps ensemble.
Je fis enfin ma première sortie et me préparois pour aller à Berlin, lorsque je reçus une lettre du roi, qui me replongea dans de nouveaux embarras. Il m'ordonnoit d'aller à Anspac. Je ne souhaite rien tant, me mandoit il, que la bonne union entre vos deux maisons; votre politique, votre intérêt, enfin tout vous la rend nécessaire. Je suis averti que mon gendre et ma fille seront fort piqués, si vous manquez à les aller voir; il faut éviter et étouffer toute animosité par votre présence, vous pourrez venir ensuite recevoir les caresses d'un père qui vous le prouvera. J'envoyai cette lettre au Margrave. Il me fit répondre par Mr. de Voit, que le conseil que le roi me donnoit étoit très-juste, et qu'il approuvoit fort que je le suivisse.
Tout cela étoit bel et bon, mais je n'avois point d'argent. J'avois épuisé ma bourse en faveur du prince et personne ne vouloit me faire crédit. Je me résolus donc de parler sur cet article et sur plusieurs autres au Margrave. J'ai appris par Mr. de Voit, lui dis-je, que votre Altesse approuve mon voyage d'Anspac. Je suis au désespoir de lui être à charge en cette occasion, mais votre Altesse sait l'impuissance dans laquelle je suis, de suffire à des dépenses extraordinaires; le peu de revenu que j'ai ne fournit qu'à peine à mon entretien, ce qui me met dans l'impossibilité de faire ce voyage et celui de Berlin à mes propres frais. D'ailleurs je ne crois pas que je puisse risquer d'emmener ma fille avec moi à ce dernier endroit, la saison étant trop avancée. Je ne puis pas non plus la laisser à l'abandon entre les mains de ses femmes; je souhaiterois fort pouvoir lui donner une gouvernante, qui pût avec le temps avoir soin de son éducation. Je penserai à tout cela, me dit-il, et je chargerai Mr. de Voit de ma réponse. Elle fut digne de lui. Il me fit dire, qu'il étoit très-mortifié de ne pouvoir m'accorder les deux articles en question; qu'il n'y avoit rien de stipulé dans mon contrat de mariage pour les frais des voyages que j'aurois envie de faire, ni pour l'entretien des filles que je mettrois au monde; qu'étant obligé d'équiper son fils cadet, ses finances en étaient si fort dérangées, que cela le mettoit hors d'état de m'assister.
J'avois reçu plusieurs fois des nouvelles du prince, qui ne pouvoit assez se louer des bontés que le roi lui témoignoit. Il me mandoit, que ce prince aussi bien que la reine marquoient une vive impatience de me revoir, et que tout le monde l'assuroit, que le roi avoit dessein de se signaliser en notre faveur: qu'il alloit incessamment à son régiment et qu'il passeroit par Rupin, pour y rendre visite à mon frère. Ses lettres me firent naître quelque espérance, que le roi me payeroit la course. J'eus mon recours à lui et je le suppliai, de m'envoyer de l'argent et de me mander ce que je ferois de ma fille. Pour ne point perdre de temps, Mr. de Voit me fit avoir 2000 écus qu'il emprunta sous son nom.
Le Margrave tomba malade dans ces entrefaites. Quoiqu'on cachât beaucoup le danger dans lequel il étoit, tout le monde en étoit informé, ce qui me fit reculer mon départ de quelques jours. Il refusa mes visites et ne voulut voir personne. Sa retraite nous mit un peu à notre aise, car le bon prince avoit le malheur d'endormir par son éternelle morale et ses répétitions continuelles ceux qui étoient obligés de l'entendre. Nous fûmes dédommagés de son absence par un autre personnage aussi ennuyeux que lui. Ce fut le cadet de ses frères, que je nommerai à l'avenir le prince de Neustat, parcequ'il y faisoit sa résidence.
Celui-ci étoit colonel d'un régiment au service de Danemarc et débarquoit fraîchement de Copenhague, dans l'intention de se marier, comme nous l'apprîmes depuis. Il notifia son arrivée à Neustat au Margrave et lui manda, qu'il iroit dans quelques jours à Bareith. Ce prince étoit le rebut de sa famille. Le Margrave ne le pouvoit souffrir et n'étoit point impatient de le revoir, surtout étant malade. Il lui répondit, qu'il lui feroit plaisir de venir lorsque je serois de retour d'Anspac et qu'il se porteroit mieux. Le prince reçut cette lettre proche de Bareith. Les chemins étoient si mauvais, qu'il ne put retourner sur ses pas. Sa grandeur se trouva fort offensée de cette lettre de son frère; pour s'en venger, il descendit à la maison de poste, où il passa la nuit sans faire annoncer son arrivée au Margrave, ni à aucun de la famille. Ce prince le fit prier plusieurs fois de venir occuper les appartements qu'on lui avoit préparés au château. Il le refusa constamment, disant, que son frère lui avoit fait une avanie, à laquelle il vouloit répondre en refusant de le voir. Après bien des allées et des venues, on lui dépêcha le prince Guillaume, qui amena enfin cette aimable figure chez le Margrave, et de là chez moi. Je commencerai son portrait du bon côté. Il étoit plus grand que petit et assez bienfait; la quantité de rats, qui logeoient dans sa cervelle, exigeoient beaucoup de place; aussi y en avoit-il dans sa caboche, qui étoit copieusement grande; deux petits yeux de cochon d'un bleu pâle remplaçoient assez mal le vide de cette tête; sa bouche carrée étoit un gouffre, dont les lèvres retirées laissoient voir les gencives et deux rangées de dents noires et dégoûtantes; cette gueule étoit toujours béante; son menton à triple étage ornoit ces charmes; un emplâtre servoit d'agrément à l'inférieur de ce menton; il y étoit flanqué, pour cacher une fistule, mais comme il tomboit souvent, on avoit le plaisir de la contempler à son aise et d'en voir sortir une cascade de matière, très-utile au bien de la société, qui pouvoit épargner par sa vue l'émétique et les vomitifs; aussi dit-on, que les médecins et les apothicaires employoient tout leur art pour le guérir, ne pouvant plus avoir de débit de leurs drogues évacuatives; à toutes ces beautés se joignoit celle d'une chevelure dorée et fort en désordre, qui accompagnoit très-bien un habit sans goût, mais si chargé d'or et d'argent, qu'à peine pouvoit-il le porter. Son âme étoit aussi bien avantagée que son corps; son cerveau se détraquoit par fois; il étoit furieux dans ses absences d'esprit et vouloit tuer tout le monde. Toute la famille se trouvoit rassemblée par sa présence.
Je partis enfin le 21. d'Octobre pour Anspac. Je devois m'arrêter à Erlangue, pour voir la ville et dîner chez la Margrave douairière, veuve du Margrave George Guillaume. Cette princesse avoit fait beaucoup de bruit dans le monde par sa beauté et sa mauvaise conduite. C'étoit une vraie Messaline, qui avoit tué plusieurs de ses enfans en se faisant avorter afin de conserver sa belle taille. Je n'étois pas fort empressée de la voir et priai le Margrave, de me permettre de passer la nuit à Beiersdorf, ne voulant point dormir dans une maison remplie des plus affreux désordres.
J'arrivai par des chemins épouvantables le soir à cette petite ville, qui est tout près d'Erlangue. J'y trouvai Mr. de Fischer, Mr. d'Egloffstein, chef d'un canton de la noblesse immédiate, Mr. de Wildenstein, membre de ce même canton, et Mr. de Bassewitz, lieutenant-général du cercle. Ces Mrs. me complimentèrent sur mon arrivée. Mr. de Fischer me dit, que le Margrave lui avoit ordonné de me recevoir avec les mêmes honneurs, qu'on avoit coutume de lui rendre; qu'il avoit averti la Margrave, de me traiter comme devoit l'être la fille d'un roi et de me céder le rang; que n'ayant rien pu obtenir d'elle sur cet article, il avoit commandé, qu'on me servît une table dans l'appartement qui m'étoit destiné; qu'il me conseilloit, de ne la point voir, ni même de lui faire annoncer ma venue. Il finissoit à peine ce discours, qu'on vint m'avertir, que le grand-maître de cette princesse demandoit à me parler. Je le fis entrer. Il me harangua une bonne demi-heure, toujours en bredouillant, et finit par me dire, que sa maîtresse alloit se mettre en carosse, pour venir me prier à souper. Je me défendis le mieux que je pus de la visite et du souper; m'excusant sur la fatigue du voyage. Voyant qu'il ne gagnoit rien de ce côté-là, il m'invita à dîner pour le lendemain. Mr. de Fischer prit la parole et lui dit: Son Altesse royale ira chez la Margrave, si elle veut lui rendre ce qui lui est dû, sans quoi elle ne l'honorera pas de sa présence. L'autre lui répliqua fort décontenancé, que sa maîtresse savoit trop bien ce qui étoit dû à la fille d'un grand roi pour y manquer, et qu'elle me rendroit tous les honneurs qui dépendroient d'elle. Je renvoyai d'abord un des Mrs. de ma suite lui rendre son compliment, après quoi je me mis à table. Pendant le souper Mr. de Fischer ne discontinua point de faire les éloges de mon beau-frère et ne daigna pas nommer le prince mon époux. J'en fus si piquée, que je me levai et donnai le bon soir à la société.
Je partis le jour suivant à dix heures. Je fus escortée par 4 compagnies de cavalerie, partie milice de Beiersdorf, partie d'Erlangue. Un grand cortège de Mrs., tant étrangers qu'en service, m'accompagna. J'entrai avec tout ce train en ville. La bourgeoisie et milice y étoient rangées sous les armes et bordoient les rues; l'affluence du monde qui accourut pour me voir, fut extrême. Je parvins enfin au château. Je trouvai la Margrave au bas de l'escalier avec toute sa cour. Après les premières politesses de part et d'autre, je montai à mon appartement, où elle me suivit. Cette princesse mérite bien, que j'en dise un mot.