1732. (continued 3)
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Ma santé et mes forces diminuant journellement, et Mr. Stahl, premier médecin du roi, dont j'ai déjà fait mention, me négligeant totalement, je m'adressai à celui du duc de Brunswick et le consultai sur mon état. Après en avoir examiné toutes les circonstances, il conclut, que j'avois une fièvre lente et un commencement de squirre à l'estomac. Il me dit, que si je ne me soumettois à temps à une cure, je courois risque de mourir avant qu'il y eût un an. Je le priai de mettre son sentiment sur mon mal par écrit, ce qu'il fit. Mon frère ayant été informé de cette consultation et de la conclusion du médecin, en fut alarmé et fit venir son chirurgien-major, homme fort habile. Il fut du même avis que le médecin. Ils vouloient l'un et l'autre me faire une cure, mais je ne voulus point, sachant d'avance qu'elle ne me feroit aucun bien, ne pouvant me ménager et ayant l'esprit trop abattu.
J'avois écrit à Bareith, pour faire ensorte que le Margrave nous tirât de Berlin. Sa lettre, que j'attendois avec tant d'impatience, arriva enfin. Elle étoit tournée de façon que je pus la montrer au roi. Ce prince en avoit reçu une pareille à la mienne, et je me flattois que je ne trouverois aucune difficulté à partir. Lorsque j'entrai le matin chez la reine, j'y trouvai le roi et la duchesse de Bevern. J'ai reçu, me dit-il, une lettre de votre beau-père, qui veut vous ravoir auprès de lui; il veut vous augmenter vos revenus de 8000 écus, afin que vous puissiez tenir votre ménage à part à Erlangue, mais je crois que cela ne sera pas nécessaire, puisque je compte que vous resterez ici; que voulez-vous que je lui réponde là-dessus? Je lui dis, que je serois charmée de pouvoir rester à Berlin auprès de lui, mais que la santé du Margrave s'affoiblissant, je croyois qu'il vaudroit mieux que nous retournassions à Bareith et que le prince héréditaire apprît à connoître son pays. Le roi fronça les sourcils: voulez vous donc avoir votre ménage à part? continua-t-il. Cela est impossible, répliquai-je, avec 8000 écus; s'il vouloit en donner une fois autant, cela se pourroit. Si je puis l'obtenir, repartit le roi, je vous laisserai aller, mais s'il fait de difficultés, vous resterez ici. La duchesse de Bevern prit alors la parole et lui dit, que j'étois en très-mauvais état et que j'avois besoin de ménager fort ma santé, ce que je pourrois mieux faire à Bareith qu'à Berlin. Elle lui fit le détail de mon mal, concluant que le médecin m'avoit prescrit de prendre les eaux. Elle les prendra à Charlottenbourg, dit le roi; si elle veut je lui tiendrai sa table et elle y sera mieux qu'à Bareith. La duchesse ni moi nous n'osâmes rien répliquer à cela, et je fus au désespoir de voir que je n'étois pas si près de sortir de Berlin, que je me l'étois figuré.
Les ducs et les duchesses partirent le jour suivant. Ma soeur les suivit le 17. de Juillet. Le congé que je pris d'elle ne fut guère touchant; la reine en revanche fut fort triste de son départ. Cette princesse a le coeur bon, mais ses soupçons, sa jalousie et ses intrigues étoient cause des fautes qu'elle commettoit.
Ma soeur ne fut pas plutôt partie, qu'elle devint plus traitable avec moi. Je tâchois par toutes sortes de moyens de regagner son amitié; et du moins si je ne réussis pas, je gagnai sur elle qu'elle en agissoit mieux avec moi que par le passé. J'avois informé le Margrave de la conversation que j'avois eue avec le roi, touchant mon départ, et je l'avois fort prié de rester ferme sur notre retour, sans quoi il ne l'obtiendroit point.
Le roi étoit parti pour la Poméranie le même jour du départ de ma soeur. Il fut enthousiasmé du régiment du prince héréditaire; rien n'étoit plus beau, plus en ordre et mieux discipliné. Il le ramena avec lui à Berlin le 8. d'Août. Je pressai fort mon frère de nous faire obtenir notre congé. Il conclut avec Sekendorff et Grumkow d'en parler au roi le lendemain, mon frère devant traiter le roi ce jour-là. Le bonheur voulut que je reçusse le matin une lettre du Margrave, dans laquelle il m'en adressoit une pour le roi. Je la présentai à ce prince au sortir de table. Il étoit de bonne humeur et avoit une petite pointe de vin. Tout son visage se changea pourtant en lisant cette lettre. Il garda quelques momens le silence, et le rompant enfin: votre beau-père ne sait ce qu'il veut; vous êtes mieux ici que chez lui; il faut que mon gendre s'applique au militaire et à l'économie, cela lui est beaucoup plus utile que de planter des choux à Bareith. Grumkow et Sekendorff lui représentèrent alors, que s'il refusoit de nous laisser aller, il nous brouilleroit avec le Margrave; que tout cassé qu'il étoit il pourroit lui prendre envie de se remarier, ce qui nous seroit fort préjudiciable; enfin tout le monde se joignit à eux. Le roi me regardant me demanda, ce que j'en pensois? Je lui répondis, que ces Mrs. avoient raison et que le roi nous feroit une grâce de nous laisser partir. Eh bien! partez donc, dit-il, mais vous n'êtes pas si pressés, vous pouvez attendre jusqu'au 23. d'Août. Jamais joie n'égala la mienne d'avoir obtenu mon congé.
Je passai fort tranquillement les quinze jours, que je restai encore à Berlin. La reine me regrettoit, ayant commencé à se raccoutumer à moi. J'eus même une grande explication avec elle. Elle me dit, que Grumkow avoit été cause de son mauvais procédé envers moi, et qu'il lui avoit dit, que ma seule timidité avoit été cause de la rupture avec l'Angleterre; que l'empressement du roi à me faire épouser le prince héréditaire n'avoit été que simagrée, et que si j'avois eu plus de fermeté dans le temps qu'il m'envoya ces Mrs., cela ne seroit jamais arrivé; que je devois juger si elle avoit des sujets de plaintes contre moi. Je lui démontrai clairement la fourberie de Grumkow.
Le roi vint me dire adieu le jour de mon départ, mais d'une façon fort froide. Ce fut la dernière fois que je vis ce cher père, dont la mémoire me sera à jamais en vénération. Le congé que je pris de mon frère fut des plus touchans. La reine fondoit en larmes lorsque je me séparai d'elle, et je partis toute en pleurs.
Je dînai à Sarmund; après un léger repas je me remis en voiture. Le cocher eut encore la bonté de nous verser à bas d'une chaussée. Le carosse fit deux fois la culbute et tomba sur l'impériale. Comme je ne m'y étois pas attendue, je m'écorchai tout le visage et me fit plusieurs contusions à la tête. Cela ne m'empêcha pas de continuer mon voyage.
J'arrivai le jour suivant à Halle, où je fus reçue en cérémonie. On m'envoya d'abord une députation de l'université, qui me harangua sur mon heureuse arrivée; et Mr. de Vachhotlz, qui commandoit à Halle dans l'absence du prince d'Anhalt, me donna une garde et vint me demander la parole. Je trouvai en cette ville la duchesse de Ratziville, soeur de la Margrave Philippe, qui étoit venue exprès de Dessau pour me voir. Je la connoissois très-particulièrement; elle avoit beaucoup d'esprit et d'acquis, ce qui rendoit sa société très-agréable.
Je partis le lendemain de Halle et j'arrivai le 30. d'Août à Hoff. Mr. de Voit, qui vint me joindre à Schleitz, m'avertit que le Margrave y étoit et qu'il témoignoit beaucoup de joie et d'impatience de nous revoir. Il vint au devant de nous avec un cortège de 30 carosses à quelques portées de fusil de la ville. Je fis arrêter ma voiture et je descendis de carosse, voyant qu'il en faisoit de même. Il me reçut le plus obligeamment du monde et caressa fort le prince héréditaire. Nous nous remîmes tous dans mon carosse, où il prit place. Il me dit, qu'il me trouvoit prodigieusement changée et maigrie, mais qu'il espéroit que ma santé se rétabliroit bientôt, ayant fait l'acquisition d'un très-habile médecin.
Nous nous arrêtâmes un jour à Hoff et j'arrivai le 2. de Septembre à Bareith. J'y trouvai Mlle. de Sonsfeld, qui fut charmée de me revoir et qui me présenta ma petite fille, que je n'aurois sûrement pas reconnue. On lui avoit appris nombre de singeries, et je puis dire que c'étoit le plus bel enfant qu'on pût voir.
Dès le lendemain je reçus la visite de ce fameux médecin, qu'on m'avoit tant prôné. Je lui montrai le sentiment de ceux que j'avois consultés à Berlin et qu'ils m'avoient donné par écrit. Il me dit, qu'il n'étoit pas de leur avis, que mon mal provenoit d'un estomac gâté et d'un sang corrompu, et qu'il commenceroit par me faire saigner, qu'ensuite il me feroit boire tous les matins des bouillons avec de l'orge et qu'il étoit persuadé que je me trouverois bientôt mieux. Il débuta par me faire tirer le jour suivant 10 onces de sang, ce qui augmenta si fort ma foiblesse, que je fus obligée de garder quelques jours la chambre. La Marwitz lisoit devant moi les après-midis et le Margrave venoit me voir le soir. Ce prince avoit toutes sortes d'attentions pour moi; mais j'en avois l'obligation à Mlle. de Sonsfeld, qui s'étoit acquis un tel ascendant sur son esprit, qu'elle en disposoit entièrement. Pour comble de bonheur il alla à Himmelcron et me laissa à Bareith. Il vint me dire en prenant congé de moi, qu'il s'en alloit exprès pour me laisser le temps de rétablir ma santé; qu'il savoit bien que je me contraignois à sortir et à m'habiller quand il y étoit, et que cela m'incommodoit; qu'il me prioit de me divertir tant que je pourrois jusqu'à son retour. Je fus charmée de toutes ces attentions, et j'étois bien résolue de me ménager, de façon que je pusse conserver toujours cette bonne harmonie. Ma soeur d'Anspac vint aussi me rendre visite pour quelques jours, et je commençois à goûter quelque tranquillité, lorsqu'un nouvel incident me replongea dans de nouvelles inquiétudes. Mais il faut que je reprenne ces événemens de plus haut.
J'ai déjà parlé de la mort inopinée d'Auguste, roi de Pologne. Après le trépas de ce prince il s'étoit formé deux partis dans cette république, dont l'un, porté pour l'électeur de Saxe, étoit appuyé par l'Empereur et la Russie, l'autre, porté pour Stanislas, étoit soutenu par la France. La politique de l'Empereur toujours opposée à celle de cette monarchie, celle du roi de Prusse qui ne se soucioit point d'avoir un voisin protégé par une aussi grande puissance, et celle de Russie toujours alliée de l'Empereur et des électeurs de Saxe, s'opposoient ouvertement à une pareille élection. Cependant malgré tous leurs efforts la fraction françoise prédomina et élut Stanislas Leczinski pour roi de Pologne. La Russie, très-choquée de cette élection, fit marcher des troupes en Pologne et commença ses exploits militaires par le siège de Dantzick. Tout se préparoit à une rupture entre la France et l'Empereur. Ce dernier commençoit à faire défiler des troupes en Italie et du côté du Rhin. Par le traité secret que le roi avoit fait avec l'Empereur, il devoit lui fournir 10,000 hommes. On me manda de Berlin, que le roi se préparoit à faire la campagne lui-même, et qu'il comptait fort que le prince héréditaire la feroit avec lui.
C'étoit-là le sujet de mes inquiétudes. J'étois si accoutumée à en avoir, que je m'alarmois de tout. J'étois plongée dans une noire mélancolie. Tous les chagrins que j'avois eus à Berlin m'avoient si fort abattu l'esprit, que j'eus bien de la peine à reprendre mon humeur enjouée. Ma santé étoit toujours la même et tout le monde me croyoit étique. Je m'attendois bien moi-même à ne pas réchapper de cette maladie et j'attendois la mort avec fermeté. La seule récréation que j'eusse étoit l'étude. Je m'occupois tout le jour à lire et à écrire, je raisonnois avec la Marwitz et tâchois de lui apprendre à penser juste et à faire des reflexions. J'avois beaucoup d'amitié pour cette fille, qui avoit un attachement extrême pour moi. Elle commençoit à prendre beaucoup de solidité, et tâchoit de me prévenir en tout ce qu'elle croyoit pouvoir me faire plaisir.
Cependant les troupes impériales s'assembloient peu à peu. Le duc de Bevern en avoit le commandement. Le prince héréditaire brûloit d'envie de faire le campagne. Elle ne pouvoit durer long-temps cette année, la saison étant trop avancée, et d'ailleurs le Margrave s'opposoit ouvertement à ses désirs. Tout ce qu'il put obtenir fut la permission d'aller voir l'armée proche de Heilbronn. Il partit le 30. de Septembre et fut de retour le 1. de Novembre.
Nous eûmes dans ce temps-là la visite de la princesse de Culmbach, fille du Margrave George Guillaume. L'historie de cette princesse est si singulière, qu'elle mérite bien une place dans ces mémoires.
Elle avoit été élevée jusqu'à 12 ans auprès de la reine de Pologne, sa tante. Mdme. sa mère, qui étoit cette Margrave dont j'ai fait le portrait dans ma relation du voyage que je fis à Erlangue, ne jugea pas à propos de la laisser plus long-temps à Dresde et la fit revenir à Bareith. Cette jeune princesse étoit belle et ses charmes ne cédoient en rien à ceux de Mdme. sa mère à cela près, que sa taille étoit contrefaite et que ce défaut étoit si grand, qu'on ne le pouvoit cacher par l'art. Le Margrave, mon beau-père, qui étoit héritier présomptif du Margraviat, le Margrave George Guillaume n'ayant point d'enfans mâles, fut du nombre des prétendans de cette princesse. Il étoit déjà séparé dans ce temps-là de son épouse, et par conséquent libre de contracter une autre mariage. La Margrave ne pouvoit souffrir ce prince. Sa fille étoit dans les mêmes dispositions pour lui. Sa beauté, sa modestie, ses manières donnoient une jalousie affreuse à sa mère. Elle résolut de plonger cette pauvre princesse dans le malheur. Le Margrave, son époux, penchoit pour le mariage de sa fille avec le prince de Culmbach. La Margrave pour le rompre jeta les yeux sur un certain Vobser, gentil-homme de la chambre de son époux. Elle lui fit promettre 4000 ducats, s'il pouvoit s'insinuer de façon auprès de la princesse, qu'il pût lui fabriquer un enfant. Vobser se trouva très-charmé de cette proposition. Il fit long-temps la cour à la princesse sans autre récompense que des mépris et des dédains. La Margrave voyant qu'elle ne parviendroit à son but de cette façon, fit cacher Vobser une nuit dans la chambre de la princesse. Ses domestiques étoient gagnes. On l'enferma avec lui; malgré ses pleurs et ses cris il vint à bout d'en avoir la possession. Ses soumissions, ses respects et ses larmes fléchirent la princesse. Il lui fit accroire, qu'il ne dépendoit que du Margrave de le faire déclarer comte et ensuite prince de l'empire, ce qui le mettoit en état de pouvoir l'épouser; que comme elle étoit fille unique, il ne dépendroit que du Margrave de lui laisser la plus grande partie de son pays, en augmentant les allodiaux, qui étoient très-considérables. L'amour joint à ces autres considérations, portèrent la princesse à lier une intrigue avec son amant et de lui donner des rendez-vous. Ces entrevues furent enfin si fréquentes, qu'elle devint enceinte. La Margrave qui conduisoit toute l'intrigue de concert avec Mr. Stuterheim, premier ministre du Margrave, fut d'abord avertie de la réussite de ses désirs; mais elle fit semblant d'ignorer la grossesse de sa fille, qui tâchoit de son côté de cacher son état autant qu'il étoit possible. Le prince de Culmbach de son côté ne pensoit qu'à faire réussir son mariage avec cette princesse. Il étoit au point de se rendre à Bareith pour la demander au Margrave, lorsqu'il reçut une lettre de Stuterheim, qui lui faisoit part de tout ce que je viens d'écrire. Il renonça tout de suite à son entreprise bien heureux d'en avoir été averti à temps et avant qu'il eût encore fait la moindre démarche. Cependant la princesse affectoit d'être fort malade et de craindre une hydropisie. Plusieurs personnes charitables, qui avoient approfondi les desseins de la Margrave et la maladie de sa fille, lui offrirent leurs services pour la tirer de ce mauvais pas, mais, guidée par son amant, elle ne voulut jamais leur rien avouer. Le temps de son terme s'approchoit. La Margrave se rendit avec elle à l'hermitage, tandis que le Margrave et Mr. Vobser étoient à la chasse à quelques lieues de-là. La pauvre princesse y prit les douleurs d'enfantement; elle n'eut pas la fermeté de retenir ses cris. Sa mère accourut dans le temps qu'elle donnoit le jour à deux garçons jumeaux, dont les visages étoient noirs comme de l'encre. La Margrave, malgré les prières et les représentations de tous ceux qui étoient autour d'elle, prit ces deux enfans, et courant par-tout elle les montra à tout le monde criant que sa fille étoit une dévergondée et qu'elle venoit d'accoucher. On envoya sur le champ une estafette au Margrave, pour lui faire part de cette terrible nouvelle. Vobser étoit à côté de lui lorsqu'il lut la lettre, et remarquant que ce prince changeoit de visage, il jugea par-là du contenu de la lettre et se sauva au plus vite. Le Margrave fut si troublé de cette catastrophe, qu'avant qu'il pût revenir de son étonnement Vobser étoit déjà loin. La princesse fut envoyée quelques jours après à Plassenbourg. La Margrave avoit tant badiné avec ses deux enfans, qu'ils moururent l'un et l'autre. Pour Vobser, il écrivit une grande lettre au Margrave, dans laquelle il demanda le payemens des 4000 ducats qui lui avoient été promis. Ce prince se seroit peut-être vengé de son épouse, si la mort qui le surprit peu de temps après, ne l'en eût empêché. Le Margrave, mon beau-père, voulut en parvenant à la régence faire relâcher la princesse, mais la reine de Pologne s'y opposa. Cependant comme elle n'étoit plus si exactement gardée, quelques prêtres catholiques tâchèrent de la voir, et lui persuadèrent, que si elle changeoit de religion, elle auroit la protection puissante de l'Impératrice Amélie, qui la tireroit bientôt de la captivité où elle languissoit, et lui donneroit suffisamment de quoi soutenir son caractère. Elle se laissa éblouir par ces belles raisons et fit secrètement abjuration de la foi luthérienne. La reine de Pologne étant morte quelque temps après, et cette princesse ayant été élargie, elle embrassa publiquement la foi catholique. Un remords de conscience qui lui prit peu avant mon retour à Bareith, lui fit de nouveau quitter cette religion et retourner à la foi protestante. Le Margrave qui voulut témoigner en cette occasion son zèle pour la religion, l'invita à venir à Bareith, où elle fut reçue selon son caractère et où il tâcha de la réhabiliter. Cette princesse a du mérite; sa conduite a été des plus réglées; elle fait un bien infini et ses bonnes qualités effacent la faute dans laquelle elle a eu le malheur de tomber.
La princesse ne s'arrêta pas long-temps à Bareith; elle retourna quelques jours après son arrivée à Culmbach, pour y recevoir le Margrave et le prince héréditaire, qui dévoient y aller à la chasse. Ma santé ne me permettant pas de les suivre, je restai à Bareith.
Comme je n'omets rien de tout ce qui m'est arrivé, et que j'aime à diversifier ces mémoires par toutes sortes de petites anecdotes, je vais en raconter une qui fit impression sur bien des gens, hors sur moi, m'étant défaite à force d'étude et de réflexions de beaucoup de préjuges et me piquant d'être un peu philosophe.
Les appartemens du prince héréditaire consistoient en deux grandes chambres de suite et un cabinet à côté. Ces chambres n'avoient que deux issues; l'une par ma chambre de lit et l'autre par un petit vestibule; où il y avoit deux sentinelles et un des domestiques du prince, qui y dormoient. La nuit du 7. au 8. de Novembre les deux sentinelles et le domestique du vestibule entendirent marcher dans cette grande chambre pendant long-temps, après quoi ils ouïrent des plaintes et enfin des lamentations terribles. Ils y entrèrent à diverses reprises sans rien voir, et aussitôt qu'ils ressortoient de cette chambre, le bruit recommençoit. Six sentinelles qui furent relevées cette nuit-là, attestèrent toutes la même chose. Sur le rapport qu'on en fit au Maréchal de Reitzenstein, la chose fut examinée à la rigueur, sans que l'on pût découvrir ce que ce pouvoit être. On me fit un mystère de cela. Quelques personnes prétendoient que c'étoit la femme blanche, qui venoit pronostiquer ma mort; d'autres craignoient qu'il n'arrivât un malheur au prince héréditaire. Cette dernière crainte fut bientôt dissipée, car le 11. de Novembre le Margrave revint avec le prince à Bareith. A peine étoient-ils débarqués, qu'il arriva un courier avec la triste nouvelle de la mort du prince Guillaume, mon beau-frère, et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ce prince avoit expiré la même nuit qu'on avoit entendu tout ce bruit au château. Il étoit parti de Vienne avec le prince de Culmbach pour se rendre à son régiment, qui étoit à Crémone. A peine y fut-il arrivé, qu'il prit la petite vérole, qui l'emporta en 7 jours de temps. Ce fut un bonheur pour toute la famille; ce prince avoit un si petit génie, qu'il auroit fait du tort à toute sa maison, s'il avoit vécu.
Le Margrave reçut cette nouvelle avec beaucoup de fermeté et ne versa pas une larme. Le prince héréditaire en fut inconsolable, et j'eus toutes les peines du monde à le distraire de sa douleur. Le prince de Culmbach trouva moyen de faire transporter secrètement son corps à Bareith. Nous nous rendîmes tous avec le Margrave à Himmelcron, pour n'être pas témoins de son enterrement. Son corps devoit être déposé dans l'église de St. Pierre, où sont les tombeaux de tous les princes de la maison. Le caveau où ils reposent est muré. On l'ouvrit quelques jours avant l'enterrement pour y donner de l'air, mais quelle fut la surprise de ceux qui y descendirent de trouver tout ce caveau rempli de sang. Toute la ville accourut pour voir ce miracle. On en tiroit déjà force conséquences fâcheuses. On vint me conter ce phénomène à Himmelcron et on m'apporta un mouchoir teint de ce sang miraculeux. Personne ne vouloit en informer le Margrave, de crainte de l'inquiéter. Pour moi, qui n'ai pas beaucoup de foi aux miracles, je jugeai qu'il seroit bon d'avertir le Margrave de ce qui se passoit; je le priai instamment d'envoyer Mr. Goerkel, son premier médecin, pour examiner ce que ce pouvoit être. Le Margrave m'accorda ma demande, et prévoyant bien lui-même quelle peur panique cela imprimeroit dans les esprits, il me pria d'avoir soin d'approfondir ce qui pouvoit y avoir donné lieu. Goerkel vint me rapporter le soir, que le sang ruisseloit tellement dans le caveau, qu'il en avoit fait emporter quelques baquets remplis, et qu'après avoir fait une exacte visite, il avoit trouvé qu'il découloit par une fente imperceptible d'un cercueil de plomb, qui renfermoit une princesse de la maison, morte depuis 80 ans, et qu'on ne pouvoit mieux faire pour se mettre au fait, que d'ouvrir ce cercueil. Le Margrave donna des ordres pour cela, mais on ne put en venir à bout sans le briser totalement, ce qu'on ne voulut pas faire. Il n'y avoit point de chimiste assez habile à Bareith, pour approfondir par la force de son art si c'étoit du sang ou quelque liqueur. Un des médecins de la ville nous tira enfin d'embarras et eut le courage d'en goûter. Le miracle disparut sur-le-champ; c'étoit du baume. La princesse qui étoit enfermée dans le cercueil d'où sortoit cette liqueur, avoit été extraordinairement replète; on l'avoit embaumée, sa graisse, jointe au baume, avoit produit tout ce phénomène, que les médecins trouvèrent cependant très-singulier par rapport à la longueur du temps qui s'étoit écoulé depuis sa mort. L'enterrement du prince se fit le 3. de Décembre. J'avois permis à mes deux dames, la Grumkow et la Marwitz, d'y aller. Elles rentrèrent le soir.
Le lendemain étant seule avec la Marwitz et la trouvant distraite et rêveuse; je lui en demandai le sujet. Elle se mit à soupirer, en me disant qu'elle étoit fort triste, mais qu'elle n'osoit parler. Cette réponse m'inspira de la curiosité; je la pressai beaucoup de me confier son chagrin. Plût au ciel que je pusse vous le dire, Madame, me répondit-elle; j'ai plus d'envie de vous le faire savoir, que vous n'en avez de l'apprendre, mais j'ai fait un serment affreux de garder le silence; tout ce que je puis vous dire est, que cela vous regarde. L'air et le ton dont elle me parloit m'alarmèrent. Je ne pouvois comprendre ce que ce pouvoit être, et je tâchai de le deviner en l'interrogeant sur toutes sortes de matières. Elle branloit toujours la tête en signe de négative; enfin elle me dit que cela regardoit le Margrave. Comment! dis-je, veut-il se marier? Elle me fit un signe d'approbation. Mais mon Dieu! lui dis-je, avec qui? et comment venez-vous à en être informée la première? en ce cas, sans me dire de quoi il s'agit, vous pouvez me le signifier. Sur cela elle se leva, et sautant par la chambre, elle prit un crayon, avec lequel elle se mit à écrire sur la muraille, après quoi elle s'enfuit. J'étois déjà fort inquiète, mais je demeurai immobile en lisant ce qu'elle avoit tracé. Voici ce que c'étoit.
J'ai été ce matin chez ma tante Flore (c'étoit le nom de baptême de Mlle. de Sonsfeld, que je continuerai à lui donner dans la suite de ces mémoires) et la trouvant fort pensive et occupée, je lui ai demandé ce qu'elle avoit? Elle m'a répondu, qu'elle avoit bien des choses en tête, qui me surprendroient fort si elle me les disoit. Je l'ai pressée de s'expliquer. Je vous confierai mon secret, m'a-t-elle dit, mais j'exige de vous que vous me juriez de garder un silence inviolable sur ce que je vous dirai. Je lui ai promis ce qu'elle m'a demandé. Sur cela elle m'a conté, que le Margrave avoit commencé à lui faire la cour après notre départ pour Berlin, et qu'il avoit conçu une si haute estime pour elle, qu'il avoit résolu de l'épouser; qu'il vouloit la faire déclarer comtesse de l'empire, afin qu'elle pût prendre le rang de princesse après son mariage; qu'il vouloit en ce cas quitter tout-à-fait Bareith et s'établir avec elle à Himmelcron; qu'il lui donneroit un capital assez considérable qu'il placeroit dans quelque pays étranger, et qui lui servant de douaire la mettroit à l'abri de toutes les chicanes que le prince héréditaire pourroit lui faire, et que le Margrave n'attendoit que l'enterrement de son fils, pour faire part à Votre Altesse royale de son dessein. Je lui ai représenté, que ni Votre Altesse royale ni le prince héréditaire ne consentiroient jamais à un tel mariage; que le roi soutiendroit Vos Altesses de tout son pouvoir; que toute notre famille étoit dans les états de ce prince, qui pourroit se venger sur nos parens du tort qu'elle vouloit faire à Votre Altesse royale; que la gouvernante seroit obligée de quitter sa cour; qu'elle se chagrineroit à la mort et qu'enfin je ne pouvois m'imaginer qu'elle pût donner dans de pareilles chimères. Ce ne sont point de chimères, m'a dit ma tante; je ne sais pourquoi je ne profiterois pas de la fortune, qui se présente pour moi; quel tort ferai-je au prince héréditaire et à Son Altesse royale? si ce n'est pas moi qui épouse le Margrave, c'en sera une autre, et au bout du compte le Margrave n'a pas besoin de leur consentement. Mais, si vous avez des enfans? lui dis-je. Si j'en ai, a-t-elle reparti, je crèverai, mais je suis trop vieille pour en avoir. Prenez garde à ce que vous ferez, lui ai-je dit, et ne traitez pas cela en bagatelle, car j'en prévois de terribles suites. Oh! vous n'êtes qu'une jeune personne, a dit la tante, vous vous effarouchez sans raison et je suis bien fâchée de vous avoir confié mon secret, au moins gardez-vous d'en parler à personne; j'irai à Himmelcron, et je tâcherai peu à peu de prévenir ma soeur là-dessus, car elle n'en sait rien.
De ma vie je n'ai été si surprise; une foule de réflexions me roulèrent d'abord dans la tête. Le temps étoit court; Mlle. de Sonsfeld devoit venir le jour suivant, et selon toute apparence le Margrave devoit me faire part de tout ce beau dessein. J'effaçai d'abord ce que la Marwitz avoit écrit et je fis appeler le prince héréditaire, auquel je fis part de tout ce mystère. Nous nous mîmes à la torture pour chercher l'un et l'autre des expédients, sans en trouver.
Je m'étois fort altérée. Je fis la malade le soir à table, mon trouble m'empêchant de tenir contenance. Nous ne pûmes dormir de toute la nuit, le prince héréditaire et moi, et ne fîmes que nous promener par la chambre. La chose étoit de grande conséquence de toutes façons. Premièrement il n'étoit guère honorable pour nous d'avoir une belle-mère si fort au dessus de notre caractère: secondement cette belle-mère ne pouvoit que nous faire un tort infini, achever de ruiner le pays, et qui plus est, de nous brouiller de nouveau avec le Margrave; troisièmement la gouvernante, que j'aimois comme ma mère et qui m'étoit attachée à brûler, et la Marwitz à laquelle je voulois un bien infini, étoient obligées de me quitter et devenoient les plus malheureuses personnes du monde, car le roi les auroit forcées à retourner à Berlin, où il les auroit fait enfermer, et en quatrième lieu cette aventure ne pouvoit que me faire un tort infini dans le monde; on ne pouvoit que penser que je m'étois laissé duper, personne ne pouvant que soupçonner ma gouvernante et ma soeur d'intelligence pour me tromper. Tout cela me mit si fort le sang en mouvement, que malgré tous les efforts que je fis je ne pus me contraindre le lendemain, de façon que dès que la Flore m'eut envisagée elle remarqua que j'avois un mortel chagrin, en conclut par l'air embarrassé dont je lui parlai, que la Marwitz m'avoit découvert le pot aux roses (ordinairement lorsqu'on a quelque chose à se reprocher on est craintif). Elle persuada donc au Margrave d'attendre encore à me parler, jugeant qu'il n'en étoit pas encore temps. Après avoir fait cette démarche, elle fit de cruels reproches à la Marwitz sur son indiscrétion, mais cette fille la rassura si bien, qu'elle trouva moyen de lui tirer encore les vers du nez. La Flore lui parla avec une satisfaction extrême de sa future grandeur. Je pourrai, dit-elle, prétendre le rang sur Son Altesse royale en qualité de belle-mère, et le Margrave m'a dit, qu'il vouloit absolument que j'eusse la préséance, mais je ne manquerai jamais à ce que je dois à la princesse héréditaire, et je tâcherai de lui rendre toutes sortes de bons services. Je veux attendre encore quelque temps avant que de lui découvrir tout ceci; je tâcherai de la gagner, le Margrave fera la même chose, et à force de caresses elle donnera les mains à ce que nous voudrons.
La Marwitz ne manqua pas de me rapporter tout ceci. Après avoir bien ruminé dans ma cervelle, je résolus d'avertir la gouvernante de ce qui se passoit. Mais pour ne point compromettre la Marwitz, je feignis d'avoir reçu un billet anonyme, par lequel on m'informoit de tous ces beaux projets. Mdme. de Sonsfeld jeta d'abord feu et flammes, disant que c'étoit une invention de ses ennemis, qui vouloient la perdre elle et sa famille. Mais sur les fortes preuves que je lui donnai de la probabilité qu'il y avoit au contenu du billet, elle s'appaisa peu à peu. Je lui fis envisager ensuite les fréquentes visites que le Margrave faisoit à sa soeur, lés égards et les considérations qu'il avoit pour elle et mille petites choses, auxquelles je n'avois pas moi-même fait réflexion, mais qui étoient frappantes après l'avis. Ma gouvernante leva les yeux et les mains au ciel en fondant en larmes. Dans son premier mouvement elle vouloit aller chanter pouille au Margrave, ensuite elle vouloit demander son congé et emmener sa soeur avec elle. Ce n'étoit point ma compte que tout cela. Je lui représentai tant et tant qu'il falloit rompre cette intrigue par la douceur et par des remonstrances qu'on feroit à sa soeur, qu'enfin elle consentit à ce que je voulus. La Flore revint encore plusieurs fois à Himmelcron. La gouvernante ne pouvoit s'empêcher de la picoter sur les longues conversations qu'elle avoit avec le Margrave, mais je la tourmentois tant qu'elle gardoit encore le silence.
Nous retournâmes enfin le 20. de Décembre en ville. Ce fut là que son humeur violente ne pouvant plus se contenir, elle traita sa soeur de Turc à More et lui dit que je savois toutes ses menées. La Flore avoit un génie très-borné. La gouvernante qui étoit de beaucoup plus âgée qu'elle, avoit eu soin de son éducation, ce qui étoit cause qu'elle avoit conservé une espèce de crainte pour elle. Cette pauvre fille se laissa intimider et lui confessa tout ce que je viens d'écrire. Elle lui montra même des lettres du Margrave, dans lesquelles il lui faisoit part de plan qu'il avoit fait pour la sûreté de son établissement en cas qu'elle devînt veuve, et ses lettres étoient remplies des promesses les plus flatteuses. La gouvernante, après les avoir lues, lui dit, qu'elle devoit venir avec elle sur-le-champ chez moi et me porter ses lettres, et que là elle devoit en écrire une en ma présence au Margrave et rompre une fois pour toutes avec lui, sinon qu'elle, la gouvernante, partiroit sur l'heure, et que si la Flore ne vouloit pas la suivre, elle trouveroit bien moyen de la tirer de Bareith d'une ou d'autre façon. Le ton ferme avec lequel Mdme. de Sonsfeld lui parla, lui fit peur. Elle vint chez moi. Après m'avoir fait le récit de tout son roman elle voulut me faire accroire, qu'elle n'avoit eu aucun dessein d'accepter les offres du Margrave. Je fis semblant d'être sa dupe. Elle me fit lire les lettres qu'elle avoit reçues de lui. Je lui parlai avec douceur et amitié, mais en même temps je lui fis comprendre, que je ne donnerois jamais les mains à ce mariage. Le prince héréditaire lui fit beaucoup de promesses, d'avoir toute sa vie soin d'elle, mais il lui dit à peu près les mêmes choses que moi. Pour princesse, lui dis je, vous ne le serez jamais; vous ne pouvez le devenir que par l'Empereur et ce prince a trop de considération pour le roi, pour faire une chose qui le désobligeroit si fort, et pour être mariée de la main gauche, je vous crois le coeur trop bien placé, pour accepter un pareil poste; vous voyez bien que c'est une chose impossible. Sur cela elle me promit d'écrire si fortement au Margrave, qu'elle lui ôteroit cette idée totalement de l'esprit; mais que pouvant néanmoins nous être de quelque utilité par l'ascendant qu'elle avoit sur lui, elle vouloit se ménager, de façon qu'elle pût nous rendre service, et le tenir en bride en même temps. Elle tint parole, et je fus charmée d'avoir rompu si heureusement cette méchante affaire. Il faut pourtant que je fasse son portrait ici.
Mlle. de Sonsfeld n'a que cinq pieds; elle est extraordinairement replète et boite du pied gauche; elle avoit été une beauté parfaite dans sa jeunesse, mais la petite vérole lui avoit si fort grossi les traits, qu'elle ne pouvoit plus passer pour telle; cependant tout son visage est prévenant et ses yeux si spirituels, qu'on y est trompé; sa tête, trop grande pour son petit corps, la fait paroître naine, mais cependant sa figure n'est point frappante; elle a bonne grâce, des façons et des manières qui dénotent qu'elle a été dans le grand monde; son coeur est excellent, elle est douce et serviable, et en un mot, il n'y a rien à redire à son caractère; sa conduite a toujours été des plus réglées; mais le ciel ne l'avoit pas douée d'esprit; elle a une certaine routine du monde, qui est cause qu'on ne remarque pas ce défaut, et ce n'est que dans le particulier qu'on s'en aperçoit; les avantages que le Margrave lui avoit offerts, l'avoient éblouie, son amour propre et son ambition l'avoient séduite et son peu de génie l'avoit empêché d'en prévoir les conséquences.
Le Margrave commença bien tristement l'année 1734, puisque ce fut par la perte de ses espérances. Il pleura beaucoup en recevant la fatale lettre de la Flore, à ce qu'elle me conta. Cependant ce premier mouvement passé, il se flatta de nouveau de la réduire.
Ma santé étoit toujours le même. Je n'avois plus de fièvre continue, mais elle venoit tous les soirs. Cela ne m'empêchoit pas de voir du monde, mais je m'ennuyois beaucoup, et d'ailleurs j'étois toujours mélancolique, quoique je me contraignisse si fort, qu'il n'y avoit que ceux qui étoient autour de moi qui le remarquassent. Cette mélancolie provenoit en partie de ma maladie, et en partie de tous les chagrins qui j'avois essuyés à Berlin, et qui m'avoient accoutumée à rêver et à être toujours pensive.
Le régiment impérial du prince Guillaume étant devenu vacant par sa mort, on conseilla au Margrave de le demander pour son fils. Ce régiment avoit été levé par le Margrave George Guillaume à condition, qu'il resteroit à la maison. Le Margrave me chargea d'écrire à ce sujet à l'Impératrice. Cette princesse me répondit fort obligeamment et m'accorda ma prière. Le prince héréditaire en eut beaucoup de joie, aimant fort le militaire, qui étoit sa plus grande passion.
Nous étions dans le temps du carnaval. La Marwitz qui faisoit ce qu'elle pouvoit pour me dissiper, me proposa de faire ensorte qu'il y eût une Wirthschaft. Le prince héréditaire qui aimoit à se divertir, me pressa aussi de disposer le Margrave à cela. La chose étoit assez difficile. Le Margrave n'étoit point porté pour les plaisirs; il s'en faisoit un cas de conscience, et son aumônier, piétiste outré, le confirmoit dans ses idées. La Flore à qui nous en parlâmes, promit de faire réussir la chose. En effet elle sut si bien tourner l'esprit du Margrave, qu'il vint me proposer cette fête. J'y topai d'abord. Il me pria de l'ordonner telle que je la voudrois, à condition qu'il ne se masqueroit point. Cet amusement n'est connu qu'en Allemagne. Il y a un hôte et une hôtesse qui traitent; les autres masques représentent tous les métiers et professions différentes qu'il y a au monde. On ne met point de masque devant le visage à ces sortes de fêtes, et c'étoit pour cela que la Marwitz avoit inventé cela, sachant bien qu'il seroit inutile de proposer un bal masqué, que le Margrave n'auroit jamais souffert.
Je fis décorer toute la salle, qui est d'une grandeur immense, comme un bois, au bout duquel on voyoit un village avec son hôtellerie, ayant pour enseigne la bonne femme sans tête. Cette hôtellerie étoit toute construite d'écorce d'arbres, et son toit étoit couvert de lampions. Elle contenoit une table de cent couverts, dont le milieu représentoit un parterre, orné de divers jets d'eau. Les maisons de paysans enfermoient des boutiques de rafraîchissemens. Le bal commença après souper. Tout le monde fut charmé de cette fête et se divertit très-bien. Il n'y eut que moi qui eusse l'ennui en partage, car le Margrave ne cessa de m'entretenir de sa désagréable morale, et m'obséda si bien tout le soir, que je ne pus parler à personne, quoiqu'il y eût beaucoup d'étrangers avec lesquels j'aurois volontiers lié conversation.
Le dimanche après, l'aumônier du Margrave prêcha publiquement contre cette masquerade. Il nous apostropha tous en pleine église, et quoiqu'il y épargnât le Margrave en public, il lui fit des reproches si durs dans son particulier, d'avoir donné les mains à un tel péché, que le pauvre Margrave se crut damné à toute éternité. Il fit tant de sermens à cet ecclésiastique, de ne plus souffrir de pareils plaisirs dans son pays, qu'il en reçut enfin une absolution. Mais ce prince ne s'en tint pas là et voulut aussi faire abjurer les plaisirs au prince héréditaire. Celui-ci trouva moyen d'éluder le serment qu'il prétendoit de lui, ce qui déplut fort au Margrave. Une aventure qui arriva alors augmenta encore sa superstition, et nous auroit réduits à vivre comme les religieux de la Trappe, si le prince héréditaire ne s'étoit donné la peine d'approfondir le faux.
Depuis la mort du prince Guillaume une terreur panique s'étoit emparée de tous les esprits. Il y avoit tous les jours des histoires de revenans, qu'on prétendoit avoir vus au château, les unes plus ridicules que les autres. Le soin de ma conservation fit agir un esprit en chair et en os en ma faveur. L'on croit toujours ce que l'on souhaite. Un bruit de ville me faisoit passer pour enceinte. Comme j'étois persuadée que ce bruit étoit faux, moitié pour m'amuser, moitié pour le bien de ma santé, auquel les médecins avoient prescrit beaucoup d'exercice, j'apprenois à monter à cheval. Le Margrave m'avoit donné un cheval noir fort doux, et comme j'étois fort foible, je ne montais tout au plus qu'un quart d'heure. Toute nouveauté est mal reçue. Cette mode, fort en vogue en Angleterre et en France, n'étoit point introduite en Allemagne. Tout le monde cria contre, et ce fut ce qui donna lieu aux revenans. On vient bientôt avertir le Maréchal de Reitzenstein, qu'un spectre d'une figure effrayante apparoissoit tous les soirs dans un des corridors du château, et prononçoit d'une voix terrible ces étonnantes paroles: dites à la princesse du pays, que si elle continue à monter le cheval noir, elle en aura grand malheur, et qu'elle se garde bien de sortir de sa chambre pendant la durée de six semaines. Mr. de Reitzenstein, fort superstitieux de son petit naturel, avertit aussitôt le Margrave de cette apparition; sur quoi défense expresse me fut faite de ne pas sortir du château, ni d'aller au manège.
Cela m'affligea beaucoup, et surtout que ce fût pour une si pauvre raison. J'assurai le Margrave que tout cela n'étoit qu'un jeu joué. Le prince héréditaire lui fit même part de conjectures qu'il tiroit là-dessus, et fit tant d'instances au Margrave, qu'il lui permit enfin d'approfondir la chose. Le prince introduisit des gens affidés par toutes les issues par où l'esprit pouvoit passer, mais il étoit si bien informé, qu'il ne se montra point les jours qu'on l'épioit. Le prince promit enfin une grosse récompense à celle qui l'avoit dénoncé, si elle pouvoit découvrir ce que c'étoit. La pauvre femme prit une lanterne sourde avec elle et n'eut que le temps d'envisager le spectre. Il avoit bien pris ses précautions, et lui souffla un poison si subtil dans les yeux, qu'elle en perdit la vue. Elle déposa que l'esprit avoit deux coques de noix sur les yeux, qu'il avoit tout le visage emmailloté dans de la toile grise, de façon qu'elle n'avoit pu le reconnoître. Cette découverte ne dissipa point la bigotterie du Margrave, ou plutôt sa mauvaise humeur contre nous. Le prince héréditaire jugea, que pour nous mettre à l'abri de toute brouillerie, nous ferions bien de nous éloigner. Il y avoit déjà long-temps que nous devions une visite au Margrave d'Anspac; nous prîmes ce temps critique pour nous en acquitter, et nous partîmes le 21. de Janvier.
La prédiction du spectre pensa s'accomplir. En passant par dessus un précipice d'une hauteur prodigieuse, la roue de devant sortit de l'ornière, et nous aurions culbuté, si mes heyducs n'avoient arrêté le carosse par les roues de derrière. Le Margrave, la Marwitz et ma gouvernante en sortirent avec peine, le rocher empêchant qu'on pût ouvrir tout-à-fait la portière. Mes gens s'imaginant que nous étions tous hors de la voiture, laissèrent échapper les roues. La frayeur me donna de forces et de l'adresse; je franchis la portière d'un saut, mais les deux pieds me glissèrent et je tombai sous le carosse dans le temps qu'il recommençoit à marcher. La Marwitz et un officier prussien, qui nous avoient suivis, me saisirent par l'habit et me retirèrent de là, sans quoi j'aurois été rouée. Comme je m'étois fort effrayée, on me fi prendre un peu de vin pour me remettre, après quoi nous continuâmes notre voyage.
Ce n'étoit que depuis la nuit que le dégel étoit venu. Le soleil commençoit à faire place aux ombres, pour parler en style de roman, et nous avions une rivière à passer. Cette rivière étoit gelée, mais à peine y fûmes-nous entrés, que la glace se rompit et que les chevaux et le carosse tout penché et à demi renversé y restèrent. Il fallut nous retirer de là à force de poulies et avec de très-grandes précautions, sans quoi nous aurions pu nous noyer très-facilement.
Nous arrivâmes enfin à Beiersdorf, où je me couchai d'abord, étant à demi-morte de fatigue et de toutes les frayeurs que j'avois eues, et nous nous rendîmes le lendemain au soir à Anspac. J'y fus reçue comme la première fois, et comme j'ai déjà fait la description de cette cour, je ne m'arrêterai pas au séjour que j'y fis. J'en repartis le 8. de Février et arrivai le jour suivant à Bareith.
De nouveaux désastres nous y attendoient. Dans le temps que je m'étois mariée, le roi avoit fait une convention avec le Margrave, qui étoit, que ce prince permettroit les enrôlemens prussiens dans son pays pour trois régimens, à savoir celui de mon frère, celui du prince héréditaire et celui du prince d'Anhalt. Mr. de Munichow, capitaine du régiment de Bareith, y étoit pour avoir soin des recrues. C'étoit un jeune homme, grand favori de mon frère et fils de ce président Munichow, qui lui avoit rendu tant de bons services pendant sa détention. Mon frère l'avoit fort recommandé au prince héréditaire. C'étoit un bon garçon, mais qui n'avoit pas inventé la poudre. Il vint au devant de nous à Streitberg, où nous devisons dîner, et annonça d'abord au prince héréditaire, qu'il avoit fait la capture d'un homme de six pieds. Cet homme, disoit-il, étoit de Bamberg et avoit voulu s'engager dans un autre régiment, ce qui l'avoit déterminé à l'enlever de force proche de Bareith, et si secrètement, que personne n'en savoit rien, et de l'envoyer à Basewaldt. Il ajoutoit à cela, que c'étoit un garnement qui n'étoit d'aucun usage dans la société, et qu'ainsi il jugeoit que cette affaire ne feroit point de bruit.
Le prince héréditaire me fit part de cette belle prouesse de Munichow et prévit qu'il en auroit du chagrin. Il le témoigna même à Munichow, mais ce garçon le rassura si fort sur les mesures qu'il avoit gardées dans toute cette entreprise, que nous crûmes que peut-être la chose ne transpireroit point. Ce qui me fit juger que le Margrave l'ignoroit, fut, qu'il nous reçut très-bien. Il se rendit même le 12. de Février à Himmelcron.
Nous ne pensions plus du tout à toute cette histoire, lorsque Mr. de Voit vint le soir à minuit nous faire réveiller, et demanda instamment à nous parler. Il vint nous dire, que Mr. Lauterbach, conseiller privé, mais qui n'étoit pas d'une famille distinguée, étoit venu le trouver sur la brune et l'avoit chargé de nous avertir, qu'il venoit de Himmelcron, où il avoit trouvé le Margrave dans une si violente colère, qu'il ne l'avoit vu de sa vie dans un tel emportement; que ce prince savoit l'action de Munichow; qu'il soupçonnoit son fils d'y avoir trempé, et qu'il avoit juré de s'en venger d'une façon éclatante; qu'il reviendroit le lendemain en ville, et que nous n'avions qu'à prendre nos mesures d'avance, puisqu'il craignoit tout pour le prince héréditaire.
Cet avis nous jeta dans des transes mortelles. Nous tînmes le conseil des rats, car tous les expédiens étoient inutiles et le prince héréditaire ne pouvoit que prendre le parti de la soumission; mais si celui-là ne servoit de rien, tout étoit perdu. Nous passâmes une cruelle nuit.
Dès que le jour parut, j'envoyai chercher la gouvernante. Encore nouveau conseil sans conclusion. Enfin je parlai à la Flore. Elle me promit d'employer tout son crédit, pour raccommoder cette méchante affaire, mais elle craignoit de ne pas réussir, parcequ'on avoit si peu d'égard à faire plaisir au Margrave, qu'on ne pouvoit le condamner s'il nous payoit de la même monnoie. Je lui dis, qu'elle devoit m'expliquer cette énigme à laquelle je ne comprenois rien, et que je ne me ressouvenois pas que ni le prince héréditaire, ni moi eussions en rien manqué à ce que nous devions au Margrave. Elle leva les épaules sans me répondre. Je compris très-bien ce qu'elle vouloit dire, mais je feignis de ne pas le comprendre, et comme je la pressai de parler plus clairement, ne sachant que me répondre, elle me dit, que je turlupinois le Margrave et le traitois comme un petit génie qui n'avoit pas le sens commun. Si j'ai dit, repartis-je qu'il a un petit génie, je n'ai dit que la vérité, mais je n'ai jamais parlé de lui sur ce pied qu'à des personnes dont j'étois sûre, qu'elles n'en feroient pas mauvais usage, comme votre soeur et vous. J'avoue qu'il a raison d'être fâché, car j'ai désapprouvé la conduite de Munichow, dès que j'ai appris cette belle aventure, et quand même il en parlerait un peu fortement à son fils, je ne pourrois le désapprouver, pourvu seulement qu'il s'abstienne de violences, car en ce cas il se mettra dans son tort.
Je passai toute l'après-dînée dans des inquiétudes mortelles. Je connoissois les emportemens du Margrave, et je savois qu'il étoit capable de tout dans son premier mouvement. Il arriva enfin à cinq heures. Le prince héréditaire le reçut, comme de coutume; au bas de l'escalier et le conduisit dans son appartement. Le Margrave lui fit mille caresses et s'entretint une grosse heure avec lui, après quoi il lui dit, qu'il avoit un peu à faire et qu'il se rendroit bientôt chez moi.
Le prince héréditaire revint triomphant. Il me fit les éloges de son père, en présence de la Flore, et dit, que jamais il n'oublieroit la modération qu'il lui témoignoit en cette rencontre; que le Margrave l'avoit beaucoup mieux mis dans son tort, que s'il l'avoit maltraité, quoique dans le fond il fût innocent et qu'il n'eût point de part à cette violence. Mais il changea bientôt de langage, car on vint l'avertir un moment après, que Mr. de Munichow étoit arrêté avec deux sous-officiers du régiment de Bareith.
Il n'y avoit pas long-temps que les Hollandois avoient fait arquebuser un officier prussien qui avoit voulu enrôler sur leur territoire, et je me ressouviens, que le Margrave avoit fort approuvé cette action. Je ne doutai nullement qu'il ne préparât le même sort à Munichow. Cela me fit frémir; j'en prévoyois les suites les plus affreuses, et je ruminois déjà dans ma tête, comment on le tireroit de ce mauvais pas, lorsque le Margrave entra. Il me fit un accueil très-obligeant. J'étois fort altérée, mais comme nous devions souper, je ne lui parlai de rien. Au sortir de table je m'approchai de lui, Votre Altesse, lui dis-je, a sujet d'être fâchée de la violence que Munichow vient de commettre; j'avoue, que son procédé est inexcusable et qu'il mérite l'indignation de Votre Altesse; le prince héréditaire l'en a fort réprimandé et le condamne autant que moi, mais comme sa détention pourroit me causer beaucoup de chagrin de la part du roi, qui prendra cette affaire fort à coeur, je supplie Votre Altesse de le faire relâcher en ma considération; c'est la première grâce que je Lui demande, et je suis persuadée qu'Elle ne me la refusera pas. Il m'écouta d'un grand sang froid, puis prenant un ton de souverain: Votre Altesse royale, me dit-il, me demande toujours des grâces que je ne puis lui accorder; le fait est atroce; l'homme qu'on a enlevé est un prêtre catholique, on l'a garrotté et traité de la façon la plus cruelle, et cela, pour ainsi, dire, en ma présence; outre les affaires que cela me fera avec l'évêque de Bamberg, je ne puis souffrir qu'on manque de cette façon au respect qui m'est dû, et à l'autorité que Dieu m'a mise en main; tant que je vivrai, je ne souffrirai jamais de pareilles violences dans mon pays, et si mon fils y avoit part, je souhaiterois qu'il ne fût jamais né, ou qu'il fût crevé au berceau; je suis le maître ici, et je saurai faire connoître à tous ceux qui veulent se mêler d'agir contre mon autorité, que je suis tel. Je crois, lui dis-je, Monseigneur, que personne n'en doute, et je serois au désespoir, si Votre Altesse s'imaginoit que le prince héréditaire ait eu part à toute cette affaire. Je ne le crois pas non plus, Madame, mais mon fils auroit mieux fait de m'avertir lui-même de tout ceci; je crois cependant que Munichow lui aura rapporté les choses différemment. Cela est vrai, lui dis-je, mais si j'osois ajouter un mot? Vous pouvez dire ce qu'il vous plaira, Madame. Eh bien donc, repris-je, que Votre Altesse fasse succéder la clémence à la justice, et qu'Elle se contente de la satisfaction qu'Elle s'est donné en faisant arrêter Munichow, qu'Elle le fasse relâcher demain, et le prince héréditaire le fera partir sur-le-champ; c'est un favori de mon frère, il lui a des obligations à lui et à toute sa famille, et il sera très-reconnoissant s'il apprend que Votre Altesse a eu la considération de le relâcher en faveur des services qu'il lui a rendus. Je supplie Votre Altesse royale de ne plus me parler sur ce sujet, je dois savoir ce que j'ai à faire et je lui souhaite le bon soir. À ces mots il sortit et me laissa stupéfaite.
Le prince héréditaire me trouva encore toute altérée de ce beau discours. Nous jugeâmes tous les deux que l'affaire devenoit sérieuse. Le prince héréditaire étoit dans une colère terrible contre son père; je n'étois pas moins animée contre lui. Le Margrave avoit raison de ressentir le manque de respect qu'on avoit eu pour lui, mais il auroit pu s'y prendre d'une autre façon, en parler à son fils, faire arrêter l'officier et m'accorder ensuite son élargissement; mais la fausseté avec laquelle il en agissoit, étoit inexcusable, et découvroit suffisamment les sentimens de son coeur, qui ne nous étoient rien moins que favorables. Munichow fut examiné dans les formes. Il nia qu'il eût fait maltraiter l'homme en question, et protesta qu'il avoit ignoré son caractère de prêtre, cet homme n'en ayant pas porté les habits. Il fut interrogé deux fois le même jour sans qu'on en pût tirer autre chose. La Flore de son côté n'avoit rien pu obtenir du Margrave. Je me résolus donc de faire la malade et de me mettre au lit. On fit ce que l'on put pour l'attendrir sur mon sujet, en lui disant que j'étois malade de chagrin; il n'en fit que rire.
Jusque-là j'avois tâché de raccommoder tout cela par la douceur, mais Munichow ayant fait avertir le prince héréditaire qu'on avoit redoublé ses gardes, et qu'on le traitait comme un criminel auquel on veut faire le procès, je jugeai qu'il étoit temps d'employer d'autres moyens pour le tirer de ce mauvais pas. J'envoyai chercher le baron Stein, premier ministre. Je lui détaillai les suites fâcheuses que pouvoit avoir le procédé du Margrave, s'il vouloit se porter à des violences contre Munichow; en un mot, je lui fis une si terrible peur du roi, qu'il me promit d'employer tous ses efforts pour fléchir le Margrave. Tout effrayé de ce que je lui avois dit, il s'enfuit chez ce prince, qu'il sut si bien intimider qu'il fit relâcher Munichow sur-le-champ. Il chargea le baron Stein de me dire, qu'il ne prétendoit point que Munichow partît, qu'il vouloit lui faire des politesses et qu'il me prioit instamment de raccommoder cette affaire auprès du roi. Je le fis remercier des égards qu'il avoit marqué avoir pour moi, en m'accordant ma prière, et je lui fis dire, que le prince héréditaire renverroit Mr. Munichow tout de suite à son régiment, parcequ'il ne vouloit point garder autour de lui des gens qui avoient eu le malheur d'offenser son père; que je ferois au roi le détail de tout ce qui s'étoit passé, et que je ne doutais pas que cette affaire ne fût bientôt assoupie. Il fut charmé de mon procédé. Mr. Munichow prit congé de lui et la paix fut rétablie. Le prince héréditaire obtint même du roi que le prêtre fût relâché, de façon que le Margrave reçut toute la satisfaction qu'il avoit pu exiger.
Je commençois à peine à respirer et à me tranquilliser, que je fus replongée dans de nouvelles inquiétudes. Elles furent causées par une lettre du roi. Ce prince me mandoit, qu'ayant accordé à l'Empereur les 10,000 hommes stipulés dans le traité de Vienne, il comptoit faire lui-même la campagne sur le Rhin, et qu'il prétendoit que le prince héréditaire la fît avec lui; que je devois en parler au Margrave de sa part et faire ensorte qu'il y consentît. Le prince héréditaire le souhaitoit passionnément; se voyant soutenu du roi, il ne désespéra pas d'y disposer son père. Pour moi, en revanche, j'y étois fort contraire. Je connoissois le prince héréditaire; il avoit une ambition démesurée de se distinguer; sa principale passion étoit pour le militaire; il étoit vif et bouillant. Tout cela me faisoit craindre qu'il ne s'exposât trop et qu'il ne lui arrivât un accident. Je n'avois rien de si cher au monde que lui; nous ne faisions qu'un coeur et qu'une âme; nous n'avions rien de caché l'un pour l'autre, et je crois que jamais deux coeurs n'ont été unis comme les nôtres. Malgré cela je me vis contrainte de montrer la lettre du roi au Margrave. Je trompai cependant le prince héréditaire. Je trouvai moyen d'en parler d'avance au ministre et de faire ensorte qu'on lui déconseillât de laisser partir le prince. Je n'eus aucune peine pour cela; il étoit devenu fils unique depuis la mort de son frère. Ils désapprouvèrent unanimement l'idée du roi et me promirent d'agir si bien, que le Margrave ne donneroit jamais les mains à ce beau projet. Ayant ainsi préparé mes cartes, j'en parlai au Margrave. Il me parut embarrassé et me dit, qu'il vouloit y penser. Le prince héréditaire remuoit de son coté ciel et terre, pour persuader son père à le laisser partir; mais personne ne vouloit se mêler de cela, de façon que le Margrave écrivit lui-même au roi, qu'il ne souffriroit jamais que son fils fît la campagne, que toute l'espérance du pays étoit fondée sur ce fils et que tout son pays s'y opposoit. Cette réponse ferma pour quelque temps la bouche au roi et me tranquillisa aussi.
Je n'ai point fait mention de ma belle-soeur, la princesse Charlotte. Elle étoit folle à être mise aux petites maisons. Il lui prenoit les vapeurs noires qui la rendoient de temps en temps furieuse. Le Margrave étoit obligé de la battre dans ce temps-là, sans quoi personne n'en pouvoit venir à bout. Les médecins prétendoient, que ces frénésies lui provenoient d'un tempérament trop amoureux, et que le seul moyen de la guérir étoit de la marier. Leur jugement n'étoit point faux, on en remarquoit la vérité par diverses circonstances que je ne puis détailler ici. Elle paroissoit en public le matin et le soir, et on la gardoit à vue le reste du temps. Lorsqu'elle voyoit un homme elle rioit et lui faisoit des signes. On tâchoit toujours de donner une tournure à cela, et on plaçoit des dames vis-à-vis d'elle, pour empêcher qu'elle ne s'oubliât pas.
Le duc de Weimar avoit des vues sur elle depuis long-temps. C'est un des princes les plus puissants de la maison de Saxe, mais qui passoit pour être aussi fou dans son genre, que la princesse l'étoit dans le sien, de façon que c'étoit un mariage très-bien assorti. Il s'adressa à Mr. Dobenek, pour avoir le portrait de ma belle-soeur. Quoiqu'il fût très-désavantageux pour la princesse, il en fut charmé. Il la fit demander dans toutes les formes au Margrave, à condition néanmoins, qu'on ne feroit point éclater ses prétentions, jusqu'à ce qu'il fût à Bareith. Le Margrave y topa tout de suite, comme on peut bien se l'imaginer et on commença sous main à faire tous les préparatifs des noces.
La princesse Wilhelmine avoit aussi épousé le prince d'Ostfrise depuis quelques mois n'ayant pu se résoudre d'aller en Danemarc.
J'en reviens au duc de Weimar. Il arriva comme Nicodème dans la nuit, car il ne fit annoncer sa venue que quelques heures auparavant. Le duc de Cobourg se fit annoncer en même temps, ce qui nous fâcha beaucoup, car ce prince devoit hériter de la plus grande partie du pays de Weimar après décès du duc sans enfans mâles. Comme ce prince n'en avoit point, nous crûmes que le duc de Cobourg venoit exprès pour rompre ce mariage. Ils arrivèrent l'un et l'autre le soir. Le Margrave qui n'aimoit ni le monde ni les étrangers, me pria de faire les honneurs de la maison, et ordonna à toute sa cour de suivre mes ordres. Ces deux princes furent donc menés tout de suite chez moi.
Celui de Weimar est petit et maigre comme une haridelle. Il me fit un compliment fort bien tourne, et je ne lui trouvai aucun ridicule le premier jour. Il considéra beaucoup la princesse qui étoit belle comme un ange, et que j'avois fait adoniser le mieux que j'avois pu.
Le duc de Cobourg est grand très-bien fait et sa physionomie est de plus prévenante. Il est très-poli, et c'est un prince qui a beaucoup de bon sens et qui est fort estimable par la bonté de son caractère.
Le lendemain le duc de Weimar commença à se découvrir un peu plus. Il ne m'entretint pendant deux heures que de mensonges si grossiers qu'il lui auroit été impossible de mentir ainsi, s'il n'avoit été à l'école du diable. Tout ce jour se passa sans qu'il fît parler au Margrave, qui en fut fort inquiet, et qui me pria pour l'amour de Dieu de faire ensorte que ce mariage réussit. Je ne veux point me compromettre avec le duc de Weimar, me dit-il; il n'y a que Votre Altesse royale qui puisse finir cette affaire; j'aurois un mortel chagrin si ce mariage se rompoit; ce seroit une insulte faite à ma maison et qui tireroit à de très-fâcheuses suites.
Je me rendis à ses instances, mais je me trouvai fort embarrassée, ne sachant comment faire expliquer le duc. Celui de Cobourg me tira de peine. Il me fit demander, à moi et au prince héréditaire, une audience particulière. Il me dit, qu'il remarquoit bien que nous avions de la défiance de lui, étant l'héritier collatéral du duc de Weimar; qu'il venoit exprès se justifier auprès de nous; qu'il n'étoit venu à Bareith que dans l'intention de faire réussir le mariage du duc; que ce prince avoit des caprices terribles; que c'étoit une tête sans cervelle, qui n'avoit jamais de plan fixe et qui changeoit d'humeur vingt fois par jour; que nous ne parviendrions jamais à nos fins en restant sur le qui vive; que je devois en badinant le faire déclarer et faire les promesses tout de suite; qu'il me seconderoit de tout son pouvoir; que la princesse lui plaisoit fort et qu'il me répondoit que les fiançailles se feroient encore le soir même, si je voulois suivre son conseil. Nous le remerciâmes beaucoup. Il me fit ma leçon et pria le prince héréditaire de ne s'en point mêler, car, dit-il, il aime les dames, et Son Altesse royale le fera sauter par-dessus le bâton, si elle veut. Je fis avertir le Margrave, de tout ceci, et le fis prier de se tenir prêt à venir chez moi au premier signal que je donnerois, afin qu'il pût être présent aux fiançailles.
Je commençai à préparer mes cartes dès midi. Je fis assembler toutes des musiques enragées que je pus rassembler; des trompettes, des tymbales; des cornemuses, des chalumaux, des trompes, des corps de chasse, enfin que sais-je, qui nous écorchèrent les oreilles au point que nous étions à demi sourds. Mon duc entra bientôt dans son emphase de folie. Il la mit dans tout son jour; on auroit dit qu'il étoit possédé. Il se leva de table, joua lui-même des tymbales, racla du violon, sauta, dansa et fit toutes les extravagances imaginables. Au sortir de table je le menai avec le duc de Cobourg la princesse et mes dames dans mon cabinet. Je débutai par lui parler de la guerre du Rhin et de condamner l'Empereur de ce qu'il négligeoit de lui donner le commandement de ses armées. Il m'entassa alors gasconnade sur gasconnade et des rodomontades sans fin, et finit un galimathias, qui dura toute une heure, par me dire, qu'il feroit la campagne et que son équipage étoit déjà fait. Je n'approuve point cela, lui dis-je, un prince comme vous ne doit point s'exposer; vous avez de grandes espérances devans vous, vous pouvez encore devenir électeur de Saxe, quoiqu'il y ait une vingtaine de princes à envoyer à l'autre monde, avant que vous puissiez y prétendre. Cela est vrai, dit-il, mais je suis né pour les armes et c'est mon métier. Je sais un moyen d'accommoder tout cela, continuai-je, c'est de vous marier et d'avoir bientôt un fils, et alors vous pourrez aller en campagne, quand vous le voudrez. Oh! dit-il pour des femmes, j'en trouverai cent pour une; il y a trois princesses et deux comtesses à Hoff qui m'attendent-là, mais elles ne sont pas de mon goût et je les renverrai; le roi, votre père, Madame, vous a fait offrir à moi, il n'auroit dépendu que de moi de vous épouser, mais je ne vous connoissois pas et je refusai ses offres; à présent j'en suis au désespoir, car je vous adore, oui, le diable m'emporte! je suis amoureux de vous comme un chien. Que je suis malheureuse! lui dis-je, vous m'avez fait l'avanie de me refuser; j'ai ignoré cet affront jusqu'à présent, j'en veux tirer satisfaction quoiqu'il en coûte. Je contrefis la désespérée; le prince héréditaire et mes dames rioient à n'en pouvoir plus. Enfin mon duc, tout tremblant à mes pieds, s'égosilla à me faire des déclarations d'amour, qu'il avoit apprises par coeur dans quelque roman allemand. Je continuai toujours à faire la méchante. Il me dit enfin, qu'il étoit prêt à me donner telle satisfaction que j'exigerois de lui. Eh bien! lui dis-je, je ne puis en recevoir d'autre, que de vous faire épouser une de mes parentes; voyez si vous en êtes content. De tout mon coeur, me dit-il, donnez-moi qui vous voudrez, et je veux que la foudre m'écrase, si je ne l'épouse sur-le-champ. Je n'ai pas besoin de chercher loin; en voici une, lui dis-je, en prenant ma belle-soeur par la main et la lui présentant, elle est plus belle et plus aimable que moi, et vous ne perdrez rien au troc. Il voulut l'embrasser, mais elle le repoussa. Peste! qu'elle est fière, dit-il, mais elle me plaît et j'en suis très-content. J'envoyai chercher au plus vite le Margrave, lui faisant dire, que dès qu'il viendroit, il devoit les faire changer de bagues. Ce prince entra un moment après. Je lui dis aussitôt, que j'avois pris la liberté de faire un mariage; qu'il n'y manquoit que son consentement; que j'avois tant d'estime pour le duc, que je lui avois engagé ma parole de lui faire obtenir la princesse Charlotte, et que j'espérois que le Margrave n'y seroit pas contraire. Le Margrave au lieu de me répondre, tint la couche ouverte, se mit à rire et demanda au duc, comment il se portoit? Je crus que le duc de Coburg, le prince héréditaire et moi nous sortirions de la peau de rage, car notre fou enfila un grand discours avec le Margrave et ne pensa plus à faire la promesse de mariage. Il fallut recommencer tout de nouveau à le mettre en train. Enfin à force de pousser le Margrave, il lui fit promettre. On tira aussitôt du canon. Toute la cour et les dames de la ville étoient dans mon antichambre. Nous reçûmes tout de suite les complimens. On tira aux billets eu on se mit à table. Après le souper il y eut bal. Je me retirai après avoir dansé avec le duc de Weimar. Je n'en pouvois plus de fatigue, la gorge me faisoit un mal terrible à force d'avoir parlé.
Le lendemain matin Mr. de Comartin, colonel des gardes du duc, demanda à me parler. Il débuta par me faire bien des excuses sur la commission dont il étoit chargé; que le duc étoit comme un forcené; qu'il vouloit partir et qu'il me faisoit dire, qu'il ne vouloit point se marier; qu'il vouloit faire voeu de célibat et qu'en un mot tout ce qui s'étoit passé la veille n'avoit été que badinage. Comartin me dit, qu'il me conseilloit de prendre la chose fort haut et de faire comme si cela m'étoit fort indifférent. Je lui répondis, qu'il n'avoit pas besoin de me donner ces avis-là, qu'il n'avoit qu'à dire au duc de ma part, que j'avois cru lui faire beaucoup d'honneur en lui donnant ma belle-soeur; que je me souciois fort peu de son alliance et qu'il me feroit une sensible plaisir de partir le plutôt qu'il se pourroit. Faites-lui aussi un compliment de ma part, lui dit le prince héréditaire, et assurez-le que je lui témoignerai bientôt moi-même à quel point je suis charmée de son procédé.
Je fis avertir le Margrave de ce qui se passoit, et le fis prier de faire semblant d'ignorer tout cela, puisque j'espérois encore de redresser cette affaire. Je n'eus pas tort. Comartin revint un moment après me demander pardon de la part de son maître, et me prier pour l'amour de Dieu de le raccommoder avec le prince héréditaire. Le duc le suivit de près. Je fis long-temps la méchante, mais enfin je me laissai attendrir et le prince héréditaire en fit de même. Nous réglâmes ensemble que les noces se feroient le jour suivant, le 7. d'Avril.
Je fis habiller la princesse dans ma chambre en robe et coëffer en cheveux, avec une couronne ducale de mes pierreries sur la tête. Nous avions joué de bonheur jusque-là avec elle; son esprit avoit été plus rassis et tranquille, mais lorsque je voulus lui mettre la couronne, elle se mit à crier et à pleurer comme une folle, s'enfuyant d'une chambre dans l'autre, se jetant à genoux à chaque siège qu'elle voyoit et y faisant sa prière. Mlle. de Sonsfeld qui avoit le plus d'autorité sur elle, lui demanda ce qu'elle avoit? Elle lui répondit, qu'on vouloit la faire mourir; qu'elle ne voyoit que des ennemis autour d'elle, qui vouloient l'égorger. Enfin à forcé de lui parler, nous découvrîmes ce qui donnoit lieu à cette peur panique. La princesse étoit allée voir la chapelle ardente, où reposoit le corps de son frère; la même couronne de mes pierreries, qu'elle devoit porter ce jour-là, avoit été posée sur un coussin, proche du cercueil. Nous eûmes toutes les peines du monde à la rassurer. Elle étoit belle comme un ange. Dès qu'elle fut habillée, le Margrave et les deux ducs la vinrent prendre chez moi. Nous la conduisîmes dans ma chambre d'audience, où elle fit sa renonciation. On donna la bénédiction un moment après dans la même chambre. Il y eut table de cérémonie. On dansa après le souper la danse des flambeaux, et ensuite je menai la mariée dans sa chambre pour la déshabiller, pendant que les princes rendoient le même office au duc. Tout le monde s'étoit retiré. Dès qu'elle fut couchée, j'envoyai avertir le duc de venir. J'attendis toute une heure; personne ne vint. J'y renvoyai une seconde fois. Le prince héréditaire vint me dire, que le duc étoit comme un furieux et qu'il ne vouloit point se coucher; qu'ils s'étoient servis déjà de toute leur rhétorique, sans en pouvoir venir à bout. Il nous arrêta de cette façon jusqu'à quatre heures après minuit. Le prince héréditaire fut obligé de lui faire encore peur et de le menacer de se battre avec lui. Je me retirai dès qu'il fut au lit.
Les veilles et les fatigues achevoient de ruiner ma santé. Toutes les médecines que j'avois prises, ne m'avoient fait aucun effet et je souffrois toujours.
Le jour suivant nous eûmes encore de nouveaux tripotages. Le duc se plaignit de son épouse, l'accusant de n'avoir pas voulu consommer le mariage. Ce train continua tout le temps qu'il resta à Bareith. Je ne voulus pas m'en mêler. Le Margrave et le prince héréditaire furent obligés d'y mettre ordre. Enfin il partit le 14. d'Avril, et ce fut un grand bonheur pour nous, car s'il étoit resté plus long-temps, ils nous auroit fait tourner la tête. Comme la duchesse n'avoit point encore de dames, je fus charmée de trouver ce prétexte pour éloigner pendant quelque temps Mlle. de Sonsfeld. Je lui donnai permission de rester six semaines absente. Le prince héréditaire accompagna sa soeur jusqu'à Cobourg, où il ne s'arrêta que quelques jours.
Le Margrave se rendit à Himmelcron, et le prince héréditaire et moi à l'hermitage. J'y reçus une lettre de la reine, qui me surprit beaucoup. Elle me mandoit, que ma quatrième soeur, nommée Sophie, étoit promise au Margrave de Schwed, celui-même qui m'avoit été destiné. Elle faisoit des éloges surprenans de ce prince. Elle ne lui auroit jamais été si contraire, disoit-elle, si elle l'avoit connu plutôt. J'admirai l'instabilité de toutes les choses humaines, et sur-tout l'inconstance du coeur humain. Le Margrave avoit si bien gagné la reine par les rapports qu'il lui faisoit, qu'elle avoit enfin donné les mains au mariage de ma soeur. Mais dès qu'il fut promis, il leva le masque et se montra tel qu'il étoit, ce qui fut cause que peu de jours après je reçus une lettre de la reine toute contradictoire à l'autre, et qui étoit remplie d'horreurs contre ce prince. Je fus au désespoir de ce mariage à cause de ma soeur, que j'aimois tendrement. Elle n'étoit pas belle, mais son bon caractère, sa douceur, et mille bonnes qualités l'en récompensoient suffisamment. Elle sut si bien ramener son époux et prendre un tel ascendant sur son esprit, qu'il devint doux comme un mouton avec elle. Cependant tous les soins qu'elle s'est donnés n'ont pu corriger ce prince de ses défauts; il est toujours le même, hors qu'il en agit comme un ange avec son épouse, qui est fort heureuse avec lui.
Mes alarmes, touchant la campagne du prince héréditaire, recommencèrent. Il intriguoit sous main, pour obtenir la permission du Margrave d'y aller et je travaillois de mon côté pour l'empêcher, de façon que nous nous trompions tous deux. Mais une seconde lettre du roi que je reçus, me causa un cruel chagrin. En voici le contenu.
«Je pars, ma chère fille, dans six semaines, pour aller au Rhin. Mon fils et mes cousins feront la campagne avec moi; il faut que mon gendre la fasse aussi. Doit-il planter des choux à Bareith, pendant que tous les princes de l'empire vont à la guerre? Il passera dans le monde, pour un poltron qui n'a point d'honneur; toutes les raisons du Margrave ne valent rien. Rendez-lui la ci jointe et dites-lui, qu'il déshonore son fils, s'il l'empêche d'aller à la guerre. Rendez-moi une prompte réponse et soyez persuadée que je suis etc.»
Mon Dieu! que devins-je en lisant cette lettre; je versai un torrent de larmes. Le prince héréditaire me parla très-fortement et me dit, que si je ne déterminois son père à le laisser aller, je le forcerois à s'enfuir de Bareith et à faire la campagne sans son consentement. Je lui répondis, que tout ce qu'il pouvoit exiger de moi étoit, que je né lui serois pas contraire, mais que je ne persuaderais point le Margrave à le faire partir. J'envoyai la lettre du roi à ce prince. Il m'écrivit et me pria de retourner en ville, où il y avoit bien des choses à me communiquer et où il vouloit consulter le conseil sur cette affaire.
J'allai donc le 14. de Juin à Bareith. Le Margrave me montra la lettre du roi, qui étoit à peu près dans les mêmes termes que la mienne, et une du comte Sekendorff. Ce général le prioit pour l'amour de Dieu de se rendre aux désirs du roi, lui représentant, qu'en voulant empêcher le prince héréditaire d'aller en campagne, on lui attireroit beaucoup de méchantes affaires sur les bras; que la saison étoit avancée; que cette campagne ne pouvoit durer long-temps et qu'il espéroit lui relivrer son fils sain et sauf et couvert de gloire, lorsqu'elle seroit achevée. Il me demanda, ce que je pensois de tout cela? Je lui répondis, que je remettois toute cette affaire entre ses mains, qu'il étoit père et que j'étois persuadée, qu'il pèseroit bien mûrement le pour et le contre, avant que de rien décider. Il me parut fort inquiet. En effet tout le pays étoit contraire à la campagne et on disoit hautement, qui si le Margrave souffroit que son fils y allât, ce seroit un signe qu'il ne l'aimoit pas. Il répondit donc au roi, que la proposition qu'il lui faisoit étoit de si grande conséquence, qu'il ne pouvoit se déterminer si vite. Le prince héréditaire de son côté étoit d'une humeur épouvantable de voir les irrésolutions du Margrave. Il le pressoit vivement tous les jours d'acquiescer à ses désirs.
Cependant le roi étoit déjà parti de Berlin, pour se rendre à l'armée. Mon frère et tous les princes le suivirent quelques jours après. Le roi avoit pris sa route par le pays de Clève. Mon frère me manda, qu'il prendroit la sienne par Bareith, mais que le roi lui ayant expressement défendu d'y faire séjour, il me prioit de me trouver le 2. Juillet à Berneck, qui est à deux milles de Bareith, où il pouvoit s'arrêter quelques heures. Je ne négligeai pas cette occasion de voir ce cher frère; je me mis en chemin de grand matin avec ma gouvernante, Mr. de Voit et Mr. Sekendorff. Le prince avoit un gentil-homme de la chambre avec lui, et le baron Stein nous suivoit, pour complimenter mon frère de la part du Margrave.
J'arrivai à dix heures à Berneck. Il faisoit une chaleur excessive et je me trouvai déjà fort fatiguée du chemin que j'avois fait. Je descendis à la maison qui étoit préparée pour mon frère. Nous restâmes à l'attendre jusqu'à trois heures de l'après-midi. L'impatience nous prit enfin et nous nous mîmes à table. Pendant que nous y étions, il survint un orage épouvantable. Je n'ai rien vu de si terrible; le tonnerre retentissoit dans les rochers, dont Bernek est entouré, et il sembloit que le monde alloit périr; un torrent d'eau succéda à l'orage. Il étoit quatre heures et je ne pouvois comprendre où mon frère étoit. Plusieurs gens à cheval, que j'avois envoyés d'avance pour savoir où il étoit, ne revenoient point. Enfin, malgré toutes mes prières, le prince héréditaire voulut aussi aller le chercher. Je restai jusqu'à neuf heures du soir à attendre, sans que personne ne revînt. J'étois dans de cruelles agitation; ces cataractes d'eau sont fort dangereuses dans les pays de montagnes, les chemins sont inondés dans un moment et il arrive très-souvent des malheurs. Je crus pour sûr qu'il en étoit survenu à mon frère ou au prince héréditaire. Enfin à neuf heures on vint me dire, que mon frère avoit changé de route et qu'il étoit allé à Culmbach, où il vouloit rester la nuit. Je voulus y aller (Culmbach est à quatre milles de Bernek, mais les chemins sont affreux et remplis de précipices); tout le monde s'y opposa, et mal-gré bon-gré on me mit en carosse, pour me mener à Himmelcron, qui n'étoit qu'à deux milles de là. Nous pensâmes nous noyer en chemin, les eaux s'étant si fort accrues, que les chevaux ne les pouvoient passer qu'à la nage.
J'arrivai enfin à une heure après minuit. Je me jetai aussitôt sur un lit; j'étois mourante et dans des transes mortelles qu'il ne fût arrivé quelque accident à mon frère ou au prince héréditaire. Ce dernier me tira enfin d'inquiétude. Il arriva à quatre heures, sans me dire des nouvelles de mon frère. Je commençois à m'assoupir, étant un peu plus tranquille, quand on vint m'avertir, que Mr. de Knobelsdorff vouloit me parler de la part du prince royal. Je m'élançai du lit et courus à lui. Il me dit, que mon frère n'avoit compté me voir que le jour suivant, ce qui avoit été cause qu'il s'étoit reposé à Hoff; que si je voulois, il se rendroit à quelque endroit proche de Bareith; qu'il y seroit précisément à huit heures et qu'il y resteroit quelques heures pour me parler. Je n'eus donc pas le temps de dormir et me remis en carosse, pour me trouver au rendez-vous.
Mon frère m'accabla de caresses, mais me trouva dans un si pitoyable état, qu'il ne put retenir ses larmes. Je ne pouvois me tenir sur mes jambes et me trouvois mal à tout moment tant j'étois foible. Il me dit, que le roi étoit fort piqué contre le Margrave de ce qu'il ne vouloit pas souffrir que son fils fît la campagne. Je lui dis toutes les raisons du Margrave et j'ajoutai, qu'il n'avoit pas tort. Eh bien! dit-il, qu'il quitte donc le militaire et qu'il rende son régiment au roi; d'ailleurs tranquillisez-vous sur toutes les craintes que vous pourriez avoir pour lui, car je sais des nouvelles certaines qu'il n'y aura pas trop de sang de répandu. On forme pourtant le siège de Philippsbourg, lui répondis-je. Oui, dit mon frère, mais on ne risquera pas une bataille pour dégager cette place. Le prince héréditaire entra dans ces entrefaites et pria pour l'amour de Dieu mon frère de le tirer de Bareith. Ils se retirent ensemble à une fenêtre où ils s'entretinrent long-temps. Enfin mon frère me dit, qu'il écriroit une lettre très-obligeante au Margrave, et qu'il lui donneroit de si bonnes raisons en faveur de la campagne, qu'il ne doutoit pas que cette lettre ne fît son effet. Nous resterons ensemble, dit-il en adressant la parole au prince héréditaire, et je serai charmé d'être toujours avec mon cher frère. Il écrivit la lettre, qu'il donna au baron Stein, pour la remettre au Margrave. Nous prîmes un tendre congé l'un de l'autre, non sans verser des larmes. Il promis d'obtenir la permission du roi de s'arrêter à Bareith à son retour, après quoi il partit. Ce fut la dernière fois que je le vis sur l'ancien pied avec moi, il changea bien depuis.
Nous retournâmes à Bareith, où je fus si mal, qu'on crut pendant trois jours que je n'en reviendrois pas. Je réchappai pourtant encore cette fois, mais je repris la fièvre lente beaucoup plus forte, que je ne l'avois eue par le passé.
Je n'ai point parlé tout ce temps-ci de Mlle. de Sonsfeld. Elle étoit revenue de Weimar, où elle avoit laissé le duc et la duchesse en paix et en tranquillité. Je m'étois toujours flattée que l'absence la banniroit du coeur du Margrave, mais j'avois compté sans mon hôte, et ce prince étoit plus amoureux que jamais à son retour. On dit qu'il n'y a point de laides amours, mais je soutiens qu'il y en a de très-désagréables, et celui-ci peut être compté du nombre. La passion du Margrave ne souffroit plus de contrainte; il étoit tout le jour chez sa belle à laquelle il faisoit des déclarations morales et se contentoit de lui sucer les mains. Il mettoit tous les jours un habit neuf et faisoit adoniser sa teignasse, pour paroître plus jeune. Lorsqu'il ne pouvoit la voir, les billets-doux rouloient. Ces billets étoient de plus tendres, mais si fades, qu'il y avoit de quoi se trouver mal. Toutes ses vues, disoit-il, ne tendoient qu'au mariage, son amour étant tout-à-fait dégagé de la matière. Ce dernier article pouvoit être très-véridique, car il étoit déjà si exténué, qu'il n'avoit que la peau et les os, ayant déjà l'étisie dans les formes. Tout cela nous déplaisoit fort. La Flore aimoit autant qu'elle étoit aimée, et je prévoyois qu'elle se rendroit enfin aux désirs de son cacochyme amant.
Ce pauvre prince outre les rigueurs de sa belle se vit accablé d'un nouveau chagrin, qui lui fut très-sensible et auquel je pris toute la part imaginable. Ce fut la triste nouvelle de la mort du prince de Culmbach. Son adjutant vint la lui annoncer. Ce prince fut tué le 29. de Juin à la bataille de Parme, qui se donna sous le commandement du général Merci. Il s'étoit déjà emparé d'une des batteries des François, lorsqu'il reçut deux coups de feu qui le couchèrent par terre dans le fossé. On l'emporta dans une cassine voisine. Les chirurgiens lui annoncèrent, qu'il n'avoit que quelques heures à vivre, sa blessure étant mortelle. J'ai le plaisir, dit-il, de mourir du genre de mort que j'ai toujours souhaité, et je serai content, pour vu que nous soyons vainqueurs. Ce furent ses dernières paroles; il perdit le sentiment et quelques momens après la vie. Le Maréchal de Merci et quinze généraux de marque furent tués à cette action. Le champ de bataille demeura aux François et on peut leur attribuer la victoire, la perte des Autrichiens ayant été inouïe. Le prince héréditaire et moi nous fûmes touchés jusqu'au fond du coeur de cette perte. J'en versai bien des larmes, ayant perdu un vrai ami et un prince qui faisoit honneur à sa maison. On transporta secrètement son corps à Bareith.
Cependant la lettre que mon frère avoit écrite au Margrave, avoit fait son effet et on travailloit à force à l'équipage du prince héréditaire. J'étois ensevelie dans la plus noire mélancolie. La mort du prince de Culmbach m'avoit frappée; je me figurois que le prince héréditaire pouvoit avoir le même sort. Le mauvais état de ma santé me consoloit. Je pensois, que si le prince héréditaire étoit tué, je ne lui survivrois pas. Le médecin s'étoit contenté jusqu'alors de me faire saigner huit fois pendant dix mois de temps. Il ne connoissoit pas mon mal et s'imaginoit qu'il provenoit de trop de sang; avec cela il ne m'avoit donné que des choses fortes, qui me soulageoient pour quelques heures, mais qui augmentoient mon mal. Il voulut donc commencer une autre cure avec moi et nous fit prendre les eaux. Nous allâmes au Brandenbourger avec le Margrave, afin que je pusse m'en servir plus commodément. Mais mon estomac trop foible ne fut pas en état de les supporter et je fus obligée de les quitter dès le troisième jour.
Le corps du prince de Culmbach arriva dans ces entrefaites à Bareith. On le déposa dans la chapelle, les apprêts de son enterrement, qui devoient se faire avec pompe et cérémonie, n'étant pas faits. Le Margrave étoit toujours vivement touché de cette perte. Il diminuoit de jour en jour. Le médecin lui déclara, qu'il étoit dans un état dangereux, et que s'il ne renonçoit à la boisson, il deviendroit incurable. Mais ce prince y étoit si fort accoutumé, qu'il lui étoit impossible de passer un jour sans s'enivrer deux fois.
Enfin le malheureux jour du départ du prince héréditaire arriva; ce fut le 7. d'Août. Il n'y a que les personnes qui aiment aussi fortement que moi qui puissent se représenter ce que je souffris; mille morts ne sont pas à comparer à la douleur que je ressentis; j'avois l'imagination frappée et j'étois dans la persuasion de ne plus revoir le prince. Il s'arracha d'auprès de moi, étant lui-même si altéré de mon état, qu'il ne savoit ce qu'il faisoit. On le mena dans sa chaise à demi-mort, et pour moi, je restai dans une situation qui auroit touché les choses inanimées. Je fus quatre jours dans cet état. Enfin à force de réflexions je tâchois de modérer ma douleur et de la tenir dans de certaines bornes.
Je n'ai point parlé jusqu'à présent de toute la campagne du Rhin, n'ayant pas voulu interrompre le fil de ma narration. Je ne m'arrêterai qu'aux événemens principaux.
Le duc de Bevern avoit reçu le commandement de l'armée impériale l'année précédente. Cette armée qui ne consistoit qu'en vingt mille hommes, s'étoit tenue sur la défensive et n'avoit pu empêcher l'armée françoise, sous le commandement du duc de Bervie, de passer le Rhin. Le prince Eugène de Savoye vint prendre la place du duc de Bevern. Il fut très-mécontent à son arrivée à l'armée des dispositions qu'il trouva. Il abandonna sur-le-champ les lignes de Stokhoff. Les François poursuivirent les Impériaux, mais sans pouvoir leur faire le moindre dommage. Quoique la France n'eût point jusque-là attaqué l'empire, les intrigues de la cour de Vienne prévalurent sur la politique des princes, qui se mêlèrent inconsidérément de cette guerre, en fournissant leur contingent à l'Empereur. Les Danois au nombre de 6000, les Prussiens au nombre de 10,000 et les troupes de l'empire tirèrent très-à propos le prince Eugène de la mauvaise situation, où il se trouvoit. Il ne put cependant empêcher les François de s'emparer de Kehl et de mettre le siège devant Philippsbourg. Cette place rendit aussi après six semaines d'une vigoureuse défense. Le Maréchal de Bervie et le prince de Lixin furent tués dans la tranchée. Le prince héréditaire arriva deux jours après la prise de cette place. Le roi avoit employé tous ses efforts pour persuader le prince Eugène à livrer bataille pour sauver la place, mais ce prince n'avoit jamais voulu, ayant représenté au roi, que s'il avoit le malheur d'être battu, toute l'Allemagne étoit ouverte aux François et qu'ils pourroient s'emparer de tout ce qui leur plairoit.
Le prince héréditaire fut très-bien reçu du roi et de mon frère. Ce dernier lui prêta une tente, ses équipages n'étant point encore arrivés. Il trouva le roi fort changé de visage et maigri. Ce prince avoit la goutte à la main, et couvoit déjà en ce temps-là la maladie dont il est mort. Il ne put soutenir toute la campagne et fut obligée de partir, pour se rendre au pays de Clève. Il fit mille caresses au prince héréditaire avant son départ, et lui ordonna de s'arrêter à Bareith au retour de la campagne. Le prince héréditaire se fit bientôt aimer de tous les généraux et officiers de l'armée. Il s'appliquoit autant qu'il pouvoit d'apprendre le métier auprès d'eux. Sa conduite régulière, sa politesse et ses manières affables et prévenantes lui attirèrent tous les coeurs. Il n'en étoit pas de même de mon frère. Il s'étoit lié d'amitié avec le prince Henri, second prince du sang et frère du Margrave de Schwed. Ce prince n'avoit pour tout mérite que sa beauté. Il étoit vicieux, son caractère étoit mauvais et il avoit toujours témoigné une bassesse de sentimens, qui l'avoit rendu méprisable. Malgré cela il sut si bien s'insinuer auprès de mon frère, qu'il le corrompit et l'engagea dans les plus affreuses débauches. Ce ne fut pas tout. Il lui rendit suspects tous les honnêtes gens: il n'y avoit que ses semblables qui fussent les bien-venus; en un mot, mon frère devint tout différent de ce qu'il avoit été, de façon que tout le monde étoit mécontent de lui; le prince héréditaire en eut sa part comme les autres.
Un jour qu'il étoit allé reconnoître l'ennemi avec le duc Alexandre de Wurtemberg, mon frère, plusieurs princes et généraux, ils trouvèrent les François qui étoient postés en de-çà du Rhin. Le prince héréditaire se mit à dessiner leur poste et ne prit pas garde que mon frère commençoit à s'éloigner. Un jeune hussard qu'il avoit auprès de lui, s'amusa fort mal à propos de tirer sur l'ennemi avec une arquebuse rayée. Mrs. les François y répondirent sur-le-champ, et bientôt les balles volèrent autour du prince héréditaire. Il ne voulut pas se retirer et acheva tranquillement son dessin, donnant néanmoins une bonne mercuriale au hussard de son imprudence. Son dessin fini, il se remit à cheval et alla rejoindre mon frère. Celui-ci tenoit des propos assez piquans avec le prince Henri, sur ce qui venoit d'arriver. Le prince héréditaire les entendit. Il conta le fait à mon frère, et voyant qu'il continuoit toujours à chuchoter à l'oreille du prince Henri, en le regardant d'un air moqueur: celui qui dit des mensonges de moi à Votre Altesse royale, lui dit-il, est un tel et tel, et je saurai lui apprendre à devenir véridique et à se désaccoutumer de débiter des calomnies. Mon frère se tut aussi bien que le prince Henri, auquel ces dernières paroles avoient été adressées.
Le jour suivant le prince héréditaire turlupina le prince Henri de la façon la plus cruelle en présence de tous les généraux. Celui-ci fila doux et engagea mon frère à faire quelques politesses au prince héréditaire, qui étoit très-mécontent de lui.
Un courrier qui arriva quelques jours après à l'armée, les informa du triste état où se trouvoit le roi. Il étoit allé à Cleve et s'étoit vu obligé d'y demeurer, son mal s'étant fort augmenté. Le corps commençoit à lui enfler et les médecins jugeoient qu'il étoit hydropique, et que son état étoit très-dangereux et précaire.
J'en reviens à Bareith. Le corps du prince de Culmbach devant être inhumé le 25. d'Août, nous nous rendîmes à Himmelcron, pour n'être pas présents à cette cérémonie. Depuis le départ du prince héréditaire j'aperçus que l'amour du Margrave alloit grand train. Mlle. de Sonsfeld ne pouvoit s'empêcher de témoigner les sentimes qu'elle avoit pour lui; certains propos qu'elle tenoit, dénotoient assez qu'elle succomberait à la tentation d'être Margrave. Ce prince s'affoiblissoit à vue d'oeil. Son médecin, le plus ignorant qu'il y eût jamais, lui promit de le guérir par certains bains et par une boisson, qu'il regardoit comme une remède universel; c'étoient des pommes de pins cuites dans de l'eau. Le Margrave et moi, nous commençâmes notre cure en même temps, mais par bonheur pour moi il y eut des gens charitables qui m'avertirent que je me tuerois en la continuant. On voulut donner le même avis au Margrave, mais il étoit si entiché de son médecin, qu'il continua ses bains, où il tomboit tous les jours en foiblesse. Il faisoit travailler jour et nuit, pour accommoder le château à Himmelcron. Il y faisoit fabriquer un nouvel appartement, tout décoré avec des dorures et des glaces. Il vouloit y faire un magnifique jardin et une ménagerie, et on bâtissoit déjà un manège.
Tout cela me faisoit conclure qu'il alloit se marier et qu'il vouloit s'établir tout-à-fait à Himmelcron. La Marwitz me confirmoit dans cette idée et m'avertissoit sans cesse d'être sur mes gardes. Cette fille avoit beaucoup d'esprit et de solidité, je pouvois compter sur sa discrétion, et je l'aimois tous les jours davantage. Comme elle épioit sans cesse, elle s'aperçut qu'il y avoit beaucoup de personnes mêlées dans cette intrigue, et entr'autres Mr. de Hesberg, qui avoit été gouverneur du prince Guillaume. Je le connoissois pour un très-honnête homme et ne fis point de difficulté de m'ouvrir à lui sur ce sujet; mais je résolus d'attendre, que je fusse de retour de Himmelcron.
Je m'y rendis le 24. d'Août avec ma gouvernante et la Marwitz. J'y passois le temps le plus ennuyeux du monde. Le Margrave étoit dans un état à faire peur; sa mémoire baissoit si fort, qu'il ne savoit la plupart du temps ce qu'il disoit. A la fin du repas et après avoir bu il lui prenoit des tics convulsifs qui me causoient des frayeurs terribles, car je m'attendois à tout moment à le voir tomber en convulsions, auxquelles il avoit été sujet dans sa jeunesse. Il restoit toute la sainte journée dans ma chambre, ce qui me gênoit beaucoup.