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Mademoiselle de Maupin

Front matter (continued 4)

Reading edition

Si j'étais peintre (et j'ai toujours regretté de ne pas l'être), je ne voudrais peupler mes toiles que de déesses, de nymphes, de madones, de chérubins et d'amours. — Consacrer ses pinceaux à faire des portraits, à moins que ce ne soit de belles personnes, me paraît un crime de lèse-peinture; et, loin de vouloir doubler ces figures laides ou ignobles, ces têtes insignifiantes ou vulgaires, je pencherais plutôt à les faire couper sur l'original. — La férocité de Caligula, détournée en ce sens, me semblerait presque louable.

La seule chose au monde que j'ai enviée avec quelque suite, c'est d'être beau. — Par beau j'entends aussi beau que Paris ou Apollon. N'être point difforme, avoir des traits à peu près réguliers, c'est-à-dire avoir le nez au milieu de la figure, ni camard, ni crochu, des yeux qui ne soient ni rouges ni éraillés, une bouche convenablement fendue, cela n'est pas être beau: à ce compte, je le serais, et je me trouve aussi éloigné de l'idée que je me forme de la beauté virile que si j'étais un de ces jaquemarts qui frappent l'heure sur les clochers; j'aurais une montagne sur chaque épaule, les jambes torses d'un basset, le nez et le museau d'un singe que j'y ressemblerais autant. — Bien des fois je me regarde, des heures entières, dans le miroir avec une fixité et une attention inimaginables, pour voir s'il n'est pas survenu quelque amélioration dans ma figure; j'attends que les lignes fassent un mouvement et se redressent ou s'arrondissent avec plus de finesse et de pureté, que mon oeil s'illumine et nage dans un fluide plus vivace, que la sinuosité qui sépare mon front de mon nez se comble, et que mon profil prenne ainsi le calme et la simplicité du profil grec, et je suis toujours très surpris que cela n'arrive pas. J'espère toujours qu'un printemps ou l'autre je me dépouillerai de cette forme que j'ai, comme un serpent qui laisse sa vieille peau. — Dire qu'il faudrait si peu de chose pour que je sois beau, et que je ne le serai jamais! Quoi donc! une demi-ligne, un centième, un millième de ligne de plus ou de moins dans un endroit ou dans un autre, un peu moins de chair sur cet os, un peu plus sur celui-ci, — un peintre, un statuaire auraient rajusté cela en une demi-heure. Qu'est-ce que cela faisait aux atomes qui me composent de se cristalliser de telle ou telle façon? En quoi importait-il à ce contour de sortir ici et de rentrer là, et où était la nécessité que je fusse ainsi et pas autrement? — En vérité, si je tenais le hasard à la gorge, je crois que je l'étranglerais. — Parce qu'il a plu à une misérable parcelle de je ne sais quoi de tomber je ne sais où et de se coaguler bêtement en la gauche figure qu'on me voit, je serai éternellement malheureux! N'est-ce pas la plus sotte et la plus misérable chose du monde? Comment se fait-il que mon âme, avec l'ardent désir qu'elle en a, ne puisse laisser tomber à plat la pauvre charogne qu'elle fait tenir debout, et aller animer une de ces statues dont l'exquise beauté l'attriste et la ravit? Il y a deux ou trois personnes que j'assassinerais avec délices, en ayant soin toutefois de ne pas les meurtrir ni les gâter, si je possédais le mot qui fait transmigrer les âmes d'un corps à l'autre. — Il m'a toujours semblé que, pour faire ce que je veux (et je ne sais pas ce que je veux), j'avais besoin d'une très grande et très parfaite beauté, et je m'imagine que, si je l'avais, ma vie, qui est si enchevêtrée et si tiraillée, aurait été d'elle-même.

On voit tant de belles figures dans les tableaux! — pourquoi aucune de celles-là n'est-elle la mienne? — tant de têtes charmantes qui disparaissent sous la poussière et la fumée du temps au fond des vieilles galeries! Ne vaudrait-il pas mieux qu'elles quittassent leurs cadres et vinssent s'épanouir sur mes épaules? La réputation de Raphaël souffrirait-elle beaucoup si un de ces anges qu'il fait voler par essaims dans l'outremer de ses toiles m'abandonnait son masque pour trente ans? Il y a tant d'endroits et des plus beaux de ses fresques qui se sont écaillés et sont tombés de vétusté! On n'y prendrait pas garde. Que font autour de ces murs ces beautés silencieuses que le vulgaire des hommes regarde à peine d'un regard distrait? et pourquoi Dieu ou le hasard n'a-t-il pas l'esprit de faire ce dont un homme vient à bout avec quelques poils emmanchés d'un bâton et quelques pâtes de différentes couleurs délayées sur une planche?

Ma première sensation devant une de ces têtes merveilleuses dont le regard peint semble vous traverser et se prolonger à l'infini est le saisissement et une admiration qui n'est pas sans quelque terreur: mes yeux se trempent, mon coeur bat; puis, quand je suis un peu familiarisé avec elle, et que je suis entré plus avant dans le secret de sa beauté, je fais une comparaison tacite d'elle à moi; la jalousie se tord au fond de mon âme en noeuds plus entortillés qu'une vipère, et j'ai toutes les peines du monde à ne pas me jeter sur la toile et à ne pas la déchirer en morceaux.

Être beau, c'est-à-dire avoir en soi un charme qui fait que tout vous sourit et vous accueille; qu'avant que vous ayez parlé tout le monde est déjà prévenu en votre faveur et disposé à être de votre avis; que vous n'avez qu'à passer par une rue, ou vous montrer à un balcon pour vous créer, dans la foule, des amis ou des maîtresses. N'avoir pas besoin d'être aimable pour être aimé, être dispensé de tous ces frais d'esprit et de complaisance auxquels la laideur vous oblige, et de ces mille qualités morales qu'il faut avoir pour suppléer la beauté du corps; quel don splendide et magnifique!

Et celui qui joindrait à la beauté suprême la force suprême, qui, sous la peau d'Antinoüs, aurait les muscles d'Hercule, que pourrait-il désirer de plus? Je suis sûr qu'avec ces deux choses et l'âme que j'ai, avant trois ans, je serais empereur du monde! - - Une autre chose que j'ai désirée presque autant que la beauté et que la force, c'est le don de me transporter aussi vite que la pensée d'un endroit à un autre. — La beauté de l'ange, la force du tigre et les ailes de l'aigle, et je commencerais à trouver que le monde n'est pas aussi mal organisé que je le croyais d'abord. - - Un beau masque pour séduire et fasciner sa proie, des ailes pour fondre dessus et l'enlever, des ongles pour la déchirer; — tant que je n'aurai pas cela, je serai malheureux.

Toutes les passions et tous les goûts que j'ai eus n'ont été que des déguisements de ces trois désirs. J'ai aimé les armes, les chevaux et les femmes: — les armes, pour remplacer les nerfs que je n'avais pas; les chevaux, pour me servir d'ailes; les femmes, pour posséder au moins dans quelqu'une la beauté qui me manquait à moi-même. — Je recherchais de préférence les armes les plus ingénieusement meurtrières, et celles dont les blessures étaient inguérissables. Je n'ai jamais eu l'occasion de me servir d'aucun de ces kriss ou de ces yatagans: néanmoins j'aime à les avoir autour de moi; je les tire du fourreau avec un sentiment de sécurité et de force inexprimable, je m'en escrime à tort et à travers très énergiquement, et, si par hasard je viens à voir la réflexion de ma figure dans une glace, je suis étonné de son expression féroce. — Quant aux chevaux, je les surmène tellement qu'il faut qu'ils crèvent ou qu'ils disent pourquoi. — Si je n'avais pas renoncé à monter Ferragus, il y a longtemps qu'il serait mort, et ce serait dommage, car c'est un brave animal. Quel cheval arabe pourrait avoir les jambes aussi promptes et aussi déliées que mon désir? — Dans les femmes je n'ai cherché que l'extérieur, et, comme jusqu'à présent celles que j'ai vues sont loin de répondre à l'idée que je me suis faite de la beauté, je me suis rejeté sur les tableaux et les statues; — ce qui, après tout, est une assez pitoyable ressource quand on a des sens aussi allumés que les miens. — Cependant il y a quelque chose de grand et de beau à aimer une statue, c'est que l'amour est parfaitement désintéressé, qu'on n'a à craindre ni la satiété ni le dégoût de la victoire, et qu'on ne peut espérer raisonnablement un second prodige pareil à l'histoire de Pygmalion. — L'impossible m'a toujours plu.

N'est-il pas singulier que moi, qui suis encore aux mois les plus blonds de l'adolescence, qui, loin d'avoir abusé de tout, n'ai pas même usé des choses les plus simples, j'en sois venu à ce degré de blasement de n'être plus chatouillé que par le bizarre ou le difficile?

La satiété suit le plaisir, c'est une loi naturelle et qui se conçoit. — Qu'un homme qui a mangé à un festin de tous les plats et en grande quantité n'ait plus faim et cherche à réveiller son palais endormi par les mille flèches des épices ou des vins irritants, rien n'est plus facile à expliquer; mais qu'un homme qui ne fait que s'asseoir à table, et qui à peine a goûté des premiers mets soit pris déjà de ce dégoût superbe, ne puisse toucher sans vomir qu'aux plats d'une saveur extrême et n'aime que les viandes faisandées, les fromages jaspés de bleu, les truffes et les vins qui sentent la pierre à fusil, c'est un phénomène qui ne peut résulter que d'une organisation particulière; c'est comme un enfant de six mois qui trouverait le lait de sa nourrice fade et qui ne voudrait téter que de l'eau-de-vie. — Je suis aussi las que si j'avais exécuté toutes les prodigiosités de Sardanapale, et cependant ma vie a été fort chaste et tranquille en apparence: c'est une erreur de croire que la possession soit la seule route qui mène à la satiété. On y arrive aussi par le désir, et l'abstinence use plus que l'excès. — Un désir tel que le mien est quelque chose d'autrement fatigant que la possession. Son regard parcourt et pénètre l'objet qu'il veut avoir et qui rayonne au- dessus de lui plus promptement et plus profondément que s'il y touchait: qu'est-ce que l'usage lui apprendrait de plus? quelle expérience peut équivaloir à cette contemplation constante et passionnée?

J'ai traversé tant de choses, quoique j'aie fait le tour de bien peu, qu'il n'y a plus que les sommets les plus escarpés qui me tentent. — Je suis attaqué de cette maladie qui prend aux peuples et aux hommes puissants dans leur vieillesse: — l'impossible. — Tout ce que je peux faire n'a pas le moindre attrait pour moi. — Tibère, Caligula, Néron, grands Romains de l'empire, ô vous que l'on a si mal compris, et que la meute des rhéteurs poursuit de ses aboiements, je souffre de votre mal et je vous plains de tout ce qui me reste de pitié! Moi aussi je voudrais bâtir un pont sur la mer et paver les flots; j'ai rêvé de brûler des villes pour illuminer mes fêtes; j'ai souhaité d'être femme pour connaître de nouvelles voluptés. — Ta maison dorée, ô Néron! n'est qu'une étable fangeuse à côté du palais que je me suis élevé; ma garde- robe est mieux montée que la tienne, Héliogabale, et bien autrement splendide. — Mes cirques sont plus rugissants et plus sanglants que les vôtres, mes parfums plus âcres et plus pénétrants, mes esclaves plus nombreux et mieux faits; j'ai aussi attelé à mon char des courtisanes nues, j'ai marché sur les hommes d'un talon aussi dédaigneux que vous. — Colosses du monde antique, il bat sous mes faibles côtés un coeur aussi grand que le vôtre, et, à votre place, ce que vous avez fait je l'aurais fait et peut-être davantage. Que de Babels j'ai entassées les unes sur les autres pour atteindre le ciel, souffleter les étoiles et cracher de là sur la création! Pourquoi donc ne suis-je pas Dieu, — puisque je ne puis être homme?

Oh! je crois qu'il faudra cent mille siècles de néant pour me reposer de la fatigue de ces vingt années de vie -Dieu du ciel, quelle pierre roulerez-vous sur moi? dans quelle ombre me plongerez-vous? à quel Léthé me ferez-vous boire? sous quelle montagne enterrerez-vous le Titan? Suis-je destiné à souffler un volcan par ma bouche et à faire des tremblements de terre en me changeant de côté?

Quand je pense à cela, que je suis né d'une mère si douce, si résignée, de goûts et de moeurs si simples, je suis tout surpris de ne pas avoir fait éclater son ventre quand elle me portait. Comment se fait-il qu'aucune de ses pensées, calmes et pures, n'ait passé dans mon corps avec le sang qu'elle m'a transmis? et pourquoi faut-il que je ne sois fils que de sa chair et non de son esprit? La colombe a fait un tigre qui voudrait pour proie à ses griffes la création tout entière.

J'ai vécu dans le milieu le plus calme et le plus chaste. Il est difficile de rêver une existence enchâssée aussi purement que la mienne. Mes années se sont écoulées, à l'ombre du fauteuil maternel, avec les petites soeurs et le chien de la maison. Je n'ai vu autour de moi que de bonnes têtes douces et tranquilles de vieux domestiques blanchis à notre service et en quelque sorte héréditaires, de parents ou d'amis graves et sentencieux, vêtus de noir, qui posaient leurs gants l'un après l'autre sur le bord de leur chapeau; quelques tantes d'un certain âge, grassouillettes, proprettes, discrètes, avec du linge éblouissant, des jupes grises, des mitaines de filet, et les mains sur la ceinture comme des personnes qui sont de religion; des meubles sévères jusqu'à la tristesse, des boiseries de chêne nu, des tentures de cuir, tout un intérieur d'une couleur sobre et étouffée, comme en ont fait certains maîtres flamands. — Le jardin était humide et sombre; le buis qui en dessinait les compartiments, le lierre qui recouvrait les murs et quelques sapins aux bras pelés étaient chargés d'y représenter de la verdure et y réussissaient assez mal; la maison de briques, avec un toit très haut, quoique spacieuse et en bon état, avait quelque chose de morne et d'assoupi. — Certes, rien n'était propre à une vie séparée, austère et mélancolique, comme une pareille habitation. Il semblait impossible que tous les enfants élevés dans une telle maison ne finissent pas par se faire prêtres ou religieuses: eh bien! dans cette atmosphère de pureté et de repos, sous cette ombre et ce recueillement, je me pourrissais petit à petit, et sans qu'il en parût rien, comme une nèfle sur la paille. Au sein de cette famille honnête, pieuse, sainte, j'étais parvenu à un degré de dépravation horrible. — Ce n'était pas le contact du monde, puisque je ne l'avais pas vu; ni le feu des passions, puisque je transissais sous la sueur glacée qui suintait de ces braves murailles. — Le ver ne s'était pas traîné du coeur d'un autre fruit à mon coeur. Il était éclos de lui-même au plus plein de ma pulpe qu'il avait rongée et sillonnée en tous sens: en dehors rien ne paraissait et ne m'avertissait que je fusse gâté. Je n'avais ni tache ni piqûre; mais j'étais tout creux par dedans, et il ne me restait qu'une mince pellicule, brillamment colorée, que le moindre choc eût crevée. — N'est-ce pas là une chose inexplicable qu'un enfant né de parents vertueux, élevé avec soin et discrétion, tenu loin de toute chose mauvaise, se pervertisse tout seul à un tel point, et arrive où j'en suis arrivé? Je suis sûr qu'en remontant jusqu'à là sixième génération, on ne retrouverait pas parmi mes ancêtres un seul atome pareil à ceux dont je suis formé. Je ne suis pas de ma famille; je ne suis pas une branche de ce noble tronc, mais un champignon vénéneux poussé par quelque lourde nuit d'orage entre ses racines moussues; et pourtant personne n'a eu plus d'aspirations et d'élans vers le beau que moi, personne n'a essayé plus opiniâtrement de déployer ses ailes; mais chaque tentative a rendu ma chute plus profonde, et ce qui devait me sauver m'a perdu.

La solitude m'est plus mauvaise que le monde, quoique je désire plus la première que le second. — Tout ce qui m'enlève à moi-même m'est salutaire: la société m'ennuie, mais m'arrache forcément à cette rêverie creuse dont je monte et je descends la spirale, le front penché et les bras en croix. — Aussi, depuis que le tête-à- tête est rompu, et qu'il y a du monde ici avec lequel je suis forcé de me contraindre un peu, je suis moins sujet à me laisser aller à mes humeurs noires, et je suis moins travaillé de ces désirs démesurés qui me fondent sur le coeur comme une nuée de vautours dès que je reste un moment inoccupé. Il y a quelques femmes assez jolies et un ou deux jeunes gens assez aimables et fort gais; mais, dans tout cet essaim provincial, ce qui me charme le plus est un jeune cavalier qui est arrivé depuis deux ou trois jours; — il m'a plu tout d'abord, et je l'ai pris en affection, rien qu'à le voir descendre de son cheval. Il est impossible d'avoir meilleure grâce; il n'est pas très grand, mais il est svelte et bien pris dans sa taille; il a quelque chose de moelleux et d'onduleux dans la démarche et dans les gestes, qui est on ne peut plus agréable; bien des femmes lui envieraient sa main et son pied. Le seul défaut qu'il ait, c'est d'être trop beau et d'avoir des traits trop délicats pour un homme. Il est muni d'une paire d'yeux les plus beaux et les plus noirs du monde, qui ont une expression indéfinissable et dont il est difficile de soutenir le regard; mais, comme il est fort jeune et n'a pas d'apparence de barbe, la mollesse et la perfection du bas de sa figure tempèrent un peu la vivacité de ses prunelles d'aigle; ses cheveux bruns et lustrés flottent sur son cou en grosses boucles, et donnent à sa tête un caractère particulier. — Voilà donc enfin un des types de beauté que je rêvais réalisé et marchant devant moi! Quel dommage que ce soit un homme, ou quel dommage que je ne sois pas une femme! — Cet Adonis, qui, à sa belle figure, joint un esprit très vif et très étendu, jouit encore de ce privilège d'avoir à mettre au service de ses bons mots et de ses plaisanteries une voix d'un timbre argentin et mordant qu'il est difficile d'entendre sans être ému. — Il est vraiment parfait. — Il parait qu'il partage mes goûts pour les belles choses, car ses habits sont très riches et très recherchés, son cheval très fringant et de race; et, pour que tout fût complet et assorti, il avait derrière lui, monté sur un petit cheval, un page de quatorze à quinze ans, blond, rose, joli comme un séraphin, qui dormait à moitié, et était si fatigué de la course qu'il venait de faire que son maître a été obligé de l'enlever de sa selle et de l'emporter dans ses bras jusqu'à sa chambre. Rosette lui a fait beaucoup d'accueil, et je pense qu'elle a formé le dessein de s'en servir pour éveiller ma jalousie et faire sortir ainsi le peu de flamme qui dort sous les cendres de ma passion éteinte. — Tout redoutable cependant que soit un pareil rival, je suis peu disposé à en être jaloux, et je me sens tellement entraîné vers lui que je me désisterais assez volontiers de mon amour pour avoir son amitié.

Chapitre 6

En cet endroit, si le débonnaire lecteur veut bien nous le permettre, nous allons pour quelque temps abandonner à ses rêveries le digne personnage qui, jusqu'ici, a occupé la scène à lui tout seul et parlé pour son propre compte, et rentrer dans la forme ordinaire du roman, sans toutefois nous interdire de prendre par la suite la forme dramatique, s'il en est besoin, et en nous réservant le droit de puiser encore dans cette espèce de confession épistolaire que le susdit jeune homme adressait à son ami, persuadé que, si pénétrant et si plein de sagacité que nous soyons, nous devons assurément en savoir là-dessus moins long que lui-même.

…Le petit page était tellement harassé qu'il dormait sur les bras de son maître et que sa petite tête toute déchevelée allait et venait comme s'il eût été mort. Il y avait assez loin du perron à la chambre que l'on avait désignée pour être celle du nouvel arrivant, et le domestique qui le précédait s'offrit à porter l'enfant à son tour; mais le jeune cavalier, pour qui, du reste, ce fardeau semblait n'être qu'une plume, le remercia et ne voulut pas s'en dessaisir: il le déposa sur le canapé tout doucement et en prenant mille précautions pour ne pas le réveiller; une mère n'eût pas mieux fait. Quand le domestique se fut retiré et que la porte fut fermée, il se mit à genoux devant lui et essaya de lui tirer ses bottines; mais ses petits pieds gonflés et endoloris rendaient cette opération assez difficile, et le joli dormeur poussait de temps en temps quelques soupirs vagues et inarticulés, comme une personne qui va se réveiller; alors le jeune cavalier s'arrêtait et attendait que le sommeil l'eût repris. Les bottines cédèrent enfin, c'était le plus important; les bas firent peu de résistance. — Cette opération achevée, le maître prit les deux pieds de l'enfant, et les posa l'un à côté de l'autre sur le velours du sofa; c'étaient bien les deux plus adorables pieds du monde, pas plus grands que cela, blancs comme de l'ivoire neuf et un peu rosés par la pression de la chaussure où ils étaient en prison depuis dix-sept heures, des pieds trop petits pour une femme, et qui semblaient n'avoir jamais marché; ce qu'on voyait de la jambe était rond, potelé, poli, transparent et veiné, et de la plus exquise délicatesse; — une jambe digne du pied.

Le jeune homme, toujours à genoux, contemplait ces deux petits pieds avec une attention amoureusement admirative; il se pencha, prit le gauche et le baisa, et puis le droit et le baisa aussi; et puis, de baisers en baisers, il remonta le long de la jambe jusqu'à l'endroit où l'étoffe commençait. — Le page souleva un peu sa longue paupière, et laissa tomber sur son maître un regard bienveillant et assoupi, où ne perçait aucune surprise. — Ma ceinture me gêne, dit-il en passant son doigt sous le ruban, et il se rendormit. — Le maître déboucla la ceinture, releva la tête du page avec un coussin? et touchant ses pieds qui étaient devenus un peu froids, de brûlants qu'ils étaient, il les enveloppa soigneusement dans son manteau, prit un fauteuil, et s'assit au plus près du sofa. Deux heures se passèrent ainsi, le jeune homme regardant dormir l'enfant et suivant sur son front les ombres de ses rêves. Le seul bruit qu'on entendit par la chambre était sa respiration régulière et le tic-tac de la pendule.

C'était un tableau assurément fort gracieux. — Il y avait dans l'opposition de ces deux genres de beauté un moyen d'effet dont un peintre habile eût tiré bon parti. — Le maître était beau comme une femme, — le page beau comme une jeune fille. — Cette tête ronde et rose, ainsi posée dans ses cheveux, avait l'air d'une pêche sous ses feuilles; elle en avait la fraîcheur et le velouté, quoique la fatigue de la route lui eût enlevé quelque peu de son éclat habituel; la bouche mi-ouverte laissait apercevoir de petites dents d'un blanc laiteux, et sous ses tempes pleines et luisantes s'entre-croisait un réseau de veines azurées; les cils de ses yeux, pareils à ces fils d'or qui s'épanouissent dans les missels autour de la tête des vierges, lui venaient presque au milieu des joues; ses cheveux longs et soyeux tenaient à la fois de l'or et de l'argent, — or dans l'ombre, argent dans la lumière; son cou était en même temps gras et frêle, et n'avait rien du sexe indiqué par ses habits; deux ou trois boutons du justaucorps, défauts pour faciliter la respiration, permettaient d'entrevoir, par l'hiatus d'une chemise de fine toile de Hollande, un losange de chair potelée et rebondie d'une admirable blancheur, et le commencement d'une certaine ligne ronde difficile à expliquer sur la poitrine d'un jeune garçon; en y regardant bien, on eût peut-être trouvé aussi que ses hanches étaient un peu trop développées. — Le lecteur en pensera ce qu'il voudra; ce sont de simples conjectures que nous lui proposons: nous n'en savons pas là-dessus plus que lui, mais nous espérons en apprendre davantage dans quelque temps, et nous lui promettons de le tenir fidèlement au courant de nos découvertes. — Que le lecteur, s'il a la vue moins basse que nous, enfonce son regard sous la dentelle de cette chemise et décide en conscience si ce contour est trop ou trop peu saillant; mais nous l'avertissons que les rideaux sont tirés, et qu'il règne dans la chambre un demi-jour peu favorable à ces sortes d'investigations.

Le cavalier était pâle, mais d'une pâleur dorée, pleine de force et de vie; ses prunelles nageaient sur un cristallin humide et bleu; son nez droit et mince donnait à son profil une fierté et une vigueur merveilleuses, et la chair en était si fine que, sur le bord du contour, elle laissait transpercer la lumière; sa bouche avait le sourire le plus doux à de certains moments, mais d'ordinaire elle était arquée à ses coins, comme quelques-unes de ces têtes qu'on voit dans les tableaux des vieux maîtres italiens, plutôt en dedans qu'en dehors; ce qui lui donnait quelque chose d'adorablement dédaigneux, une smorfia on ne peut plus piquante, un air de bouderie enfantine et de mauvaise humeur très singulier et très charmant.

Quels étaient les liens qui unissaient le maître au page et le page au maître? Assurément il y avait entre eux plus que l'affection qui peut exister entre le maître et le domestique. Étaient-ce deux amis ou deux frères? — Alors, pourquoi ce travestissement? — Il eût été cependant difficile de croire à quiconque eût vu la scène que nous venons de décrire que ces deux personnages n'étaient en vérité que ce qu'ils paraissaient être.

— Ce cher ange, comme il dort! dit à voix basse le jeune homme; je crois qu'il n'avait jamais tant fait de chemin de sa vie. Vingt lieues à cheval, lui qui est si délicat! j'ai peur qu'il ne soit malade de fatigue. Mais non, cela ne sera rien; demain il n'y paraîtra plus; il aura repris ses belles couleurs, et sera plus frais qu'une rose après la pluie. — Est-il beau comme cela! Si je ne craignais de l'éveiller, je le mangerais de caresses. Quelle adorable fossette il a au menton! quelle finesse et quelle blancheur de peau! — Dors bien, cher trésor. — Ah! je suis vraiment jaloux de ta mère et je voudrais t'avoir fait. — Il n'est pas malade? Non; — sa respiration est réglée, et il ne bouge pas. — Mais je crois qu'on a frappé…

En effet, on avait frappé deux petits coups aussi doucement que possible sur le panneau de la porte.

Le jeune homme se leva, et, craignant de s'être trompé, attendit, pour ouvrir, que l'on heurtât de nouveau. — Deux autres coups, un peu plus accentués, se firent entendre de nouveau, et une douce voix de femme dit sur un ton très bas: — C'est moi, Théodore.

Théodore ouvrit, mais avec moins de vivacité qu'un jeune homme n'en met à ouvrir à une femme dont la voix est douce, et qui est venue gratter mystérieusement à votre huis vers la tombée du jour. — Le battant entrebâillé donna passage, devinez à qui? à la maîtresse du perplexe d'Albert, à la princesse Rosette en personne, plus rose que son nom, et les seins aussi émus que les eut jamais femme qui soit entrée le soir dans la chambre d'un beau cavalier.

— Théodore! dit Rosette.

Théodore leva le doigt et le posa sur sa lèvre de manière à figurer la statue du silence, et, lui montrant l'enfant qui dormait, il la fit passer dans la pièce voisine.

— Théodore, reprit Rosette qui semblait trouver des douceurs singulières à répéter ce nom, et chercher en même temps à rallier ses idées, — Théodore, continua-t-elle sans quitter la main que le jeune homme lui avait présentée pour la conduire à son fauteuil, — vous nous êtes donc enfin revenu? Qu'avez-vous fait tout ce temps? où êtes-vous allé? — Savez-vous qu'il y a six mois que je ne vous ai vu? Ah! Théodore, cela n'est pas bien; on doit aux gens qui nous aiment, même quand on ne les aime pas, quelques égards et quelque pitié.

THEODORE. — Ce que j'ai fait? — Je ne sais. — J'ai été et je suis venu, j'ai dormi et j'ai veillé, j'ai chanté et j'ai pleuré, j'ai eu faim et soif, j'ai eu trop chaud et trop froid, je me suis ennuyé, j'ai de l'argent de moins et six mois de plus, j'ai vécu, voilà tout. — Et vous, qu'avez-vous fait?

ROSETTE. — Je vous ai aimé.

THEODORE. — Vous n'avez fait que cela?

ROSETTE. — Oui, absolument. J'ai mal employé mon temps, n'est-ce pas?

THEODORE. — Vous auriez pu l'employer mieux, ma pauvre Rosette; par exemple, à aimer quelqu'un qui pût vous rendre votre amour.

ROSETTE. — Je suis désintéressée en amour comme en tout. — Je ne prête pas de l'amour à usure; c'est un pur don que je fais.

THEODORE. — Vous avez là une vertu bien rare, et qui ne peut naître que dans une âme choisie. J'ai désiré bien souvent pouvoir vous aimer, du moins comme vous le voudriez; mais il y a entre nous un obstacle insurmontable, et que je ne puis vous dire — Avez-vous eu un autre amant depuis que je vous ai quittée?

ROSETTE. — J'en ai eu un que j'ai encore.

THEODORE. — Quelle espèce d'homme est-ce?

ROSETTE. — Un poète.

THEODORE. — Diable! quel est ce poète, et qu'a-t-il fait?

ROSETTE. — Je ne sais trop, une manière de volume que personne ne connaît, et que j'ai essayé de lire un soir.

THEODORE. — Ainsi donc vous avez pour amant un poète inédit. — Cela doit être curieux. — A-t-il des trous au coude, du linge sale et des bas en vis de pressoir?

ROSETTE. — Non; il se met assez bien, se lave les mains, et n'a pas de tache d'encre au bout du nez. C'est un ami de C***; je l'ai rencontré chez madame de Thémines, vous savez, une grande femme qui fait l'enfant et se donne de petits airs d'innocence.

THEODORE. — Et peut-on savoir le nom de ce glorieux personnage?

ROSETTE. — Oh! mon Dieu, oui! il se nomme le chevalier d'Albert!

THEODORE. — Le chevalier d'Albert! il me semble que c'est un jeune homme qui était sur le balcon quand je suis descendu de cheval.

ROSETTE. — Précisément.

THEODORE. — Et qui m'a regardé avec tant d'attention.

ROSETTE. — Lui-même.

THEODORE. — Il est assez bien. — Et il ne m'a pas fait oublier?

ROSETTE. — Non. Vous n'êtes pas malheureusement de ceux qu'on oublie.

THEODORE. — Il vous aime fort sans doute?

ROSETTE. — Je ne sais trop. — Il y a des moments où l'on croirait qu'il m'aime beaucoup; mais au fond il ne m'aime pas, et il n'est pas loin de me haïr, car il m'en veut de ce qu'il ne peut m'aimer. — Il a fait comme plusieurs autres plus expérimentés que lui; il a pris un goût vif pour de la passion, et s'est trouvé tout surpris et tout désappointé quand son désir a été assouvi. — C'est une erreur que, parce que l'on a couché ensemble, on se doit réciproquement adorer.

THEODORE. — Et que comptez-vous faire de ce susdit amoureux qui ne l'est pas?

ROSETTE. — Ce qu'on fait des anciens quartiers de lune ou des modes de l'an passé. — Il n'est pas assez fort pour me quitter le premier, et, quoiqu'il ne m'aime pas dans le sens véritable du mot, il tient à moi par une habitude de plaisir, et ce sont celles-là qui sont les plus difficiles à rompre. — Si je ne l'aide pas, il est capable de s'ennuyer consciencieusement avec moi jusqu'au jour du jugement dernier, et même au-delà; car il a en lui le germe de toutes les nobles qualités; et les fleurs de son âme ne demandent qu'à s'épanouir au soleil de l'éternel amour. — Réellement, je suis fâchée de n'avoir pas été le rayon pour lui. — De tous mes amants que je n'ai pas aimés, c'est celui que j'aime le plus; — et, si je n'étais aussi bonne que je le suis, je ne lui rendrais pas sa liberté, et je le garderais encore. — C'est ce que je ne ferai pas; — j'achève en ce moment-ci de l'user.

THEODORE. — Combien cela durera-t-il?

ROSETTE. — Quinze jours, trois semaines, mais à coup sûr moins que cela n'eût duré si vous n'étiez pas venu. — Je sais que je ne serai jamais votre maîtresse. — Il y a, dites-vous, pour cela une raison inconnue à laquelle je me rendrais s'il vous était permis de me la révéler. Ainsi donc toute espérance de ce côté me doit être interdite, et cependant je ne puis me résoudre à être la maîtresse d'un autre quand vous êtes là: il me semble que c'est une profanation, et que je n'ai plus le droit de vous aimer.

THEODORE. — Gardez celui-ci pour l'amour de moi.

ROSETTE — Si cela vous fait plaisir, je le ferai. — Ah! si vous avez pu être à moi, combien ma vie eût été différente de ce qu'elle a été! — Le monde a une bien fausse idée de moi, et j'aurai passé sans que nul se soit douté de ce que j'étais, — excepté vous, Théodore, le seul qui m'ayez comprise, et qui m'ayez été cruel. — Je n'ai jamais désiré que vous pour amant, et je ne vous ai pas eu. — Si vous m'aviez aimée, ô Théodore! j'aurais été vertueuse et chaste, j'aurais été digne de vous: au lieu de cela, je laisserai (si quelqu'un se souvient de moi) la réputation d'une femme galante, d'une espèce de courtisane qui n'avait de différent de celle du ruisseau que le rang et la fortune. — J'étais née avec les plus hautes inclinations; mais rien ne déprave comme de ne pas être aimée. — Beaucoup me méprisent qui ne savent pas ce qu'il m'a fallu souffrir pour arriver où j'en suis. — Étant sûre de ne jamais appartenir à celui que je préférais entre tous, je me suis laissée aller au courant, je n'ai pas pris la peine de défendre un corps qui ne pouvait être à vous. — Pour mon coeur, personne ne l'a eu et ne l'aura jamais. — Il est à vous, quoique vous l'ayez brisé; — et, différente de la plupart des femmes qui se croient honnêtes, pourvu qu'elles n'aient pas passé d'un lit dans un autre, quoique j'aie prostitué ma chair, j'ai toujours été fidèle d'âme et de coeur à votre pensée. — Au moins, j'aurai fait quelques heureux, j'aurai envoyé danser autour de quelques chevets de blanches illusions. J'ai trompé innocemment plus d'un noble coeur; j'ai été si misérable d'être rebutée par vous que j'ai toujours été épouvantée à l'idée de faire subir un pareil supplice à quelqu'un. — C'est le seul motif de bien des aventures qu'on a attribuées à un pur esprit de libertinage! — Moi! du libertinage! Ô monde! — Si vous saviez, Théodore, combien il est profondément douloureux de sentir qu'on a manqué sa vie, que l'on a passé à côté de son bonheur, de voir que tout le monde se méprend sur votre compte et qu'il est impossible de faire changer l'opinion qu'on a de vous, que vos plus belles qualités sont tournées en défaut, vos plus pures essences en noirs poisons, qu'il n'a transpiré de vous que ce que vous aviez de mauvais; d'avoir trouvé les portes toujours ouvertes pour vos vices et toujours fermées pour vos vertus, et de n'avoir pu amener à bien, parmi tant de ciguës et d'aconits, un seul lis ou une seule rose! vous ne savez pas cela, Théodore.

THEODORE. — Hélas! hélas! ce que vous dites là, Rosette, est l'histoire de tout le monde; la meilleure partie de nous est celle qui reste en nous, et que nous ne pouvons produire. — Les poètes sont ainsi. — Leur plus beau poème est celui qu'ils n'ont pas écrit; ils emportent plus de poèmes dans la bière qu'ils n'en laissent dans leur bibliothèque.

ROSETTE. — J'emporterai mon poème avec moi.

THEODORE. — Et moi, le mien. — Qui n'en a fait un dans sa vie? qui est assez heureux ou assez malheureux pour n'avoir pas composé le sien dans sa tête ou dans son coeur? — Des bourreaux en ont peut-être fait qui sont tout humides des pleurs de la plus douce sensibilité; des poètes en ont peut-être fait aussi qui eussent convenu à des bourreaux, tant ils sont rouges et monstrueux.

ROSETTE. — Oui. — On pourrait mettre des roses blanches sur ma tombe. — J'ai eu dix amants, — mais je suis vierge, et mourrai vierge. Bien des vierges, sur les fosses desquelles il neige à perpétuité du jasmin et des fleurs d'oranger, étaient de véritables Messalines.

THEODORE. — Je sais ce que vous valez, Rosette.

ROSETTE. — Vous seul au monde avez vu ce que je suis; car vous m'avez vue sous le coup d'un amour bien vrai et bien profond, puisqu'il est sans espoir; et qui n'a pas vu une femme amoureuse ne peut pas dire ce qu'elle est; c'est ce qui me console dans mes amertumes.

THEODORE. — Et que pense de vous ce jeune homme qui, aux yeux du monde, est aujourd'hui votre amant?

ROSETTE. — La pensée d'un amant est un gouffre plus profond que la baie de Portugal, et il est bien difficile de dire ce qu'il y a au fond d'un homme; la sonde serait attachée à une corde de cent mille toises de longueur, et on la déviderait jusqu'au bout, qu'elle filerait toujours sans rien rencontrer qui l'arrêtât. Cependant j'ai touché quelquefois le fond de celui-ci en quelques endroits, et le plomb a rapporté tantôt de la boue, tantôt de beaux coquillages, mais le plus souvent de la boue et des débris de coraux mêlés ensemble. — Quant à son opinion sur moi, elle a beaucoup varié; il a commencé d'abord par où les autres finissent, il m'a méprisée; les jeunes gens qui ont l'imagination vive sont sujets à cela. — Il y a toujours une chute énorme dans le premier pas qu'ils font, et le passage de leur chimère à la réalité ne peut se faire sans secousse. — Il me méprisait, et je l'amusais; maintenant il m'estime, et je l'ennuie. — Aux premiers jours de notre liaison, il n'a vu dans moi que le côté banal, et je pense que la certitude de ne pas éprouver de résistance était pour beaucoup dans sa détermination. Il paraissait extrêmement empressé d'avoir une affaire, et je crus d'abord que c'était une de ces plénitudes de coeur qui ne cherchent qu'à déborder, un de ces amours vagues que l'on a dans le mois de mai de la jeunesse, et qui font qu'à défaut de femmes on entourerait les troncs d'arbres avec ses bras, et qu'on embrasserait les fleurs et le gazon des prairies. — Mais ce n'était pas cela; — il ne passait à travers moi que pour arriver à autre chose. J'étais un chemin pour lui, et non un but. — Sous les fraîches apparences de ses vingt ans, sous le premier duvet de l'adolescence, il cachait une corruption profonde. Il était piqué au coeur; — c'était un fruit qui ne renfermait que de la cendre. Dans ce corps jeune et vigoureux s'agitait une âme aussi vieille que Saturne, — une âme aussi incurablement malheureuse qu'il en fut jamais. — Je vous avoue, Théodore, que je fus effrayé et que le vertige faillit me prendre en me penchant sur les noires profondeurs de cette existence. — Vos douleurs et les miennes ne sont rien, comparées à celles-là. - - Si je l'avais plus aimé, je l'aurais tué. — Quelque chose l'attire et l'appelle invinciblement qui n'est pas de ce monde ni en ce monde, et il ne peut avoir de repos ni jour ni nuit; et, comme l'héliotrope dans une cave, il se tord pour se tourner vers le soleil qu'il ne voit pas. — C'est un de ces hommes dont l'âme n'a pas été trempée assez complètement dans les eaux du Léthé avant d'être liée à son corps, et qui garde du ciel dont elle vient des réminiscences d'éternelle beauté qui la travaillent et la tourmentent, qui se souvient qu'elle a eu des ailes, et qui n'a plus que des pieds. — Si j'étais Dieu, je priverais de poésie pendant deux éternités l'ange coupable d'une pareille négligence. — Au lieu d'avoir à bâtir un château de cartes brillamment coloriées pour abriter pendant un printemps une blonde et jeune fantaisie, il fallait élever une tour plus haute que les huit temples superposés de Bélus. — Je n'étais pas de force, je fis semblant de ne pas l'avoir compris, et je le laissai ramper sur ses ailes et chercher un sommet d'où il pût s'élancer dans l'espace immense. — Il croit que je n'ai rien aperçu de tout cela, parce que je me suis prêtée à tous ses caprices sans avoir l'air d'en soupçonner le but. — J'ai voulu, ne pouvant le guérir, et j'espère qu'il m'en sera un jour tenu compte devant Dieu, lui donner au moins ce bonheur de croire qu'il avait été passionnément aimé. Il m'inspirait assez de pitié et d'intérêt pour aisément pouvoir prendre avec lui un ton et des manières assez tendres pour lui faire illusion. J'ai joué mon rôle en comédienne consommée; j'ai été enjouée et mélancolique, sensible et voluptueuse; j'ai feint des inquiétudes et des jalousies; j'ai versé de fausses larmes, et j'ai appelé sur mes lèvres des essaims de sourires composés. — J'ai paré ce mannequin d'amour des plus brillantes étoffes; je l'ai fait promener dans les allées de mes parcs; j'ai invité tous mes oiseaux à chanter sur son passage, et toutes mes fleurs dahlias et daturas à le saluer en inclinant la tête; je lui ai fait traverser mon lac sur le dos argenté de mon cygne chéri; je me suis cachée dedans, et je lui ai prêté ma voix, mon esprit, ma beauté, ma jeunesse, et je lui ai donné une apparence si séduisante que la réalité ne valait pas mon mensonge. Quand le temps sera venu de briser en éclats cette creuse statue, je le ferai de manière à ce qu'il croie que tout le tort est de mon côté et à lui en épargner le remords. — C'est moi qui donnerai le coup d'épinglé par où doit s'échapper le vent dont ce ballon est plein. — N'est-ce pas là une sainte prostitution et une honorable tromperie? J'ai dans une urne de cristal quelques larmes que j'ai recueillies au moment où elles allaient tomber. — Voilà mon écrin et mes diamants, et je les présenterai à l'ange qui me viendra prendre pour m'emmener à Dieu.

THEODORE. — Ce sont les plus beaux qui puissent briller au cou d'une femme. Les parures d'une reine ne valent pas celles-là. — Pour moi, je pense que la liqueur que Madeleine versa sur les pieds du Christ était faite des anciens pleurs de ceux qu'elle avait consolés, et je pense aussi que c'est de pareilles larmes qu'est semé le chemin de saint Jacques, et non, comme on l'a prétendu, des gouttes de lait de Junon. — Qui fera donc pour vous ce que vous avez fait pour lui?

ROSETTE. — Personne, hélas! puisque vous ne le pouvez.

THEODORE. — Ô chère âme! que ne le puis-je! — Mais ne perdez pas l'espoir. — Vous êtes belle et bien jeune encore. — Vous avez bien des allées de tilleuls et d'acacias en fleurs à parcourir avant d'arriver à cette route humide, bordée de buis et d'arbres sans feuilles, qui conduit du tombeau de porphyre où l'on enterrera vos belles années mortes au tombeau de pierre brute et couverte de mousse où l'on se hâtera de pousser le reste de ce qui fut vous et les spectres ridés et branlants des jours de votre vieillesse. Il vous reste beaucoup à gravir de la montagne de la vie, et de longtemps vous ne parviendrez à la zone où se trouve la neige. Vous n'en êtes qu'à la région des plantes aromatiques, des cascades limpides où l'iris suspend ses arches tricolores, des beaux chênes verts et des mélèzes parfumés. Montez encore quelque peu, et de là, dans l'horizon plus large qui se déploiera à vos pieds, vous verrez peut-être s'élever la fumée bleuâtre du toit où dort celui qui vous aimera. Il ne faut pas, dès l'abord, désespérer de sa vie, il s'ouvre, comme cela, dans notre destinée, des perspectives à quoi nous ne nous attendions plus. — L'homme, dans la vie, m'a souvent fait penser à un pèlerin qui suit l'escalier en colimaçon d'une tour gothique. Le long serpent de granit tord dans l'obscurité ses anneaux dont chaque écaille est une marche. Après quelques circonvolutions, le peu de jour qui venait de la porte s'est éteint. L'ombre des maisons qu'on n'a pas encore dépassées ne permet pas aux soupiraux de laisser entrer le soleil: les murs sont noirs, suintants; on a plutôt l'air de descendre dans un cachot d'où l'on ne doit jamais sortir que de monter à cette tourelle qui, d'en bas, vous paraissait si svelte et si élancée, et couverte de dentelles et de broderies, comme si elle allait partir pour le bal. — On hésite si l'on doit aller plus haut, tant ces moites ténèbres pèsent lourdement sur votre front. — L'escalier tourne encore quelquefois, et des lucarnes plus fréquentes découpent leurs trèfles d'or sur le mur opposé. On commence à voir les pignons dentelés des maisons, les sculptures des entablements, les formes bizarres des cheminées; quelques pas de plus, et l'oeil plane sur la ville entière; c'est une forêt d'aiguilles, de flèches et de tours qui se hérissent de toutes parts, dentelées, tailladées, évidées, frappées à l'emporte-pièce et laissant transparaître le jour par leurs mille découpures. — Les dômes et les coupoles s'arrondissent comme les mamelles de quelque géante ou des crânes de Titans. Les îlots de maisons et de palais se détachent par tranches ombrées ou lumineuses. Quelques marches encore, et vous serez sur la plate-forme; et alors vous verrez, au-delà de l'enceinte de la ville, verdoyer les cultures, bleuir les collines et blanchir les voiles sur le ruban moiré du fleuve. Un jour éblouissant vous inonde, et les hirondelles passent et repassent auprès de vous en poussant de petits cris joyeux. Le son lointain de la cité vous arrive comme un murmure amical ou le bourdonnement d'une ruche d'abeilles; tous les clochers égrènent dans les airs leurs colliers de perles sonores; les vents vous apportent les senteurs de la forêt voisine et des fleurs de la montagne: ce n'est que lumière, harmonie et parfum. Si vos pieds s'étaient lassés, ou que le découragement vous eût prise et que vous fussiez restée assise sur une marche inférieure, ou que vous fussiez tout à fait redescendue, ce spectacle eût été perdu pour vous. — Quelquefois cependant la tour n'a qu'une seule ouverture au milieu ou en haut. — La tour de votre vie est ainsi construite; — alors il faut un courage plus obstiné, une persévérance armée d'ongles plus crochus pour s'accrocher, dans l'ombre, aux saillies des pierres, et parvenir au trèfle resplendissant par où la vue s'échappe sur la campagne; ou bien les meurtrières ont été remplies, ou l'on a oublié d'en percer, et alors il faut aller jusqu'au faîte; mais plus on s'est élevé sans voir, plus l'horizon semble immense, plus le plaisir et la surprise sont grands.

ROSETTE — Ô Théodore, Dieu veuille que je parvienne bientôt à l'endroit où est la fenêtre! Voilà bien assez longtemps que je suis la spirale à travers la nuit la plus profonde; mais j'ai peur que l'ouverture n'ait été maçonnée et qu'il ne faille gravir jusqu'au sommet; et si cet escalier aux marches innombrables n'aboutissait qu'à une porte murée ou à une voûte de pierres de taille?

THEODORE. — Ne dites pas cela, Rosette; ne le pensez pas. — Quel architecte construirait un escalier qui n'aboutirait à rien? Pourquoi supposer le paisible architecte du monde plus stupide et plus imprévoyant qu'un architecte ordinaire? — Dieu ne se trompe pas, et n'oublie rien. On ne peut pas croire qu'il se soit amusé, pour vous faire pièce, à vous enfermer dans un long tube de pierre sans issue et sans ouverture. Pourquoi voulez-vous qu'il dispute à de pauvres fourmis comme nous sommes leur misérable bonheur d'une minute, et l'imperceptible grain de mil qui leur revient dans cette large création? — Il faudrait pour cela qu'il eût la férocité d'un tigre ou d'un juge; et, si nous lui déplaisions tant, il n'aurait qu'à dire à une comète de se détourner un peu de sa course et à nous étrangler tous avec un crin de sa queue. — Comment diable voulez-vous que Dieu se divertisse à nous enfiler un à un dans une épingle d'or, comme faisait des mouches l'empereur Domitien? — Dieu n'est pas une portière ni un marguillier, et, quoiqu'il soit vieux, il n'est pas encore tombé en enfance. — Toutes ces petites méchancetés sont au-dessous de lui, et il n'est pas assez niais pour faire de l'esprit avec nous et nous jouer des tours. — Courage, Rosette, courage! Si vous êtes essoufflée, arrêtez-vous un peu et reprenez haleine, et puis continuez votre ascension: vous n'avez peut-être plus qu'une vingtaine de marches à gravir pour arriver à l'embrasure d'où vous verrez votre bonheur.

ROSETTE. — Jamais! oh! jamais! et si je parviens au sommet de la tour, ce ne sera que pour m'en précipiter.

THEODORE. — Chasse, ma pauvre affligée, ces idées sinistres qui voltigent autour de toi comme des chauves-souris, et jettent sur ton beau front l'ombre opaque de leurs ailes. Si tu veux que je t'aime, sois heureuse, et ne pleure pas. (Il l'attire doucement contre lui et l'embrasse sur les yeux.)

ROSETTE. — Quel malheur pour moi de vous avoir connu! et pourtant, si la chose était à refaire, je voudrais encore vous avoir connu. — Vos rigueurs m'ont été plus douces que la passion des autres; et, quoique vous m'ayez beaucoup fait souffrir, tout ce que j'ai eu de plaisir m'est venu de vous; par vous, j'ai entrevu ce que j'aurais pu être. Vous avez été un éclair de ma nuit, et vous avez illuminé bien des endroits sombres de mon âme; vous avez ouvert dans ma vie des perspectives toutes nouvelles. — Je vous dois de connaître l'amour, l'amour il est vrai; mais il y a à aimer sans être aimé un charme mélancolique et profond, et il est beau de se ressouvenir de ceux qui nous oublient. — C'est déjà un bonheur que de pouvoir aimer même quand on est seul à aimer, et beaucoup meurent sans l'avoir eu, et souvent les plus à plaindre ne sont pas ceux qui aiment.

THEODORE. — Ceux-là souffrent et sentent leurs plaies, mais du moins ils vivent. Ils tiennent à quelque chose; ils ont un astre autour duquel ils gravitent, un pôle auquel ils tendent ardemment. Ils ont quelque chose à souhaiter; ils se peuvent dire: Si je parviens là, si j'ai cela, je serai heureux. Ils ont d'effroyables agonies, mais en mourant ils peuvent au moins se dire: — Je meurs pour lui. — Mourir ainsi, c'est renaître. — Les vrais, les seuls irréparablement malheureux sont ceux dont la folle étreinte embrasse l'univers entier, ceux qui veulent tout et ne veulent rien, et que l'ange ou la fée qui descendrait et leur dirait subitement: — Souhaitez une chose, et vous l'aurez, — trouverait embarrassés et muets.

ROSETTE. — Si la fée venait, je sais bien ce que je lui demanderais.

THEODORE. — Vous le savez, Rosette, et voilà en quoi vous êtes plus heureuse que moi, car je ne le sais pas. Il s'agite en moi beaucoup de désirs vagues qui se confondent ensemble, et en enfantent d'autres qui les dévorent ensuite. Mes désirs sont une nuée d'oiseaux qui tourbillonnent et voltigent sans but; le vôtre est un aigle qui a les yeux sur le soleil, et que le manque d'air empêche de se soulever sur ses ailes déployées. — Ah! si je pouvais savoir ce que je veux; si l'idée qui me poursuit se dégageait nette et précise du brouillard qui l'entoure; si l'étoile favorable ou fatale apparaissait au fond de mon ciel; si la lueur que je dois suivre venait à rayonner dans la nuit, feu follet perfide ou phare hospitalier; si ma colonne de feu marchait devant moi, fût-ce à travers un désert sans manne et sans fontaines; si je savais où je vais, dussé-je n'aboutir qu'à un précipice! — j'aimerais mieux ces courses insensées de chasseurs maudits, par les fondrières et les halliers, que ce piétinement absurde et monotone. Vivre ainsi, c'est faire un métier pareil à celui de ces chevaux qui, les yeux bandés, tournent la roue de quelque puits, et font des milliers de lieues sans rien voir et sans changer de place. — Il y a assez longtemps que je tourne, et le seau devrait bien être remonté.

ROSETTE. — Vous avez avec d'Albert beaucoup de points de ressemblance, et, quand vous parlez, il me semble quelquefois que ce soit lui qui parle. — Je ne doute pas que, lorsque vous le connaîtrez plus, vous ne vous attachiez beaucoup à lui; vous ne pouvez manquer de vous convenir. — Il est travaillé, comme vous, de ces élans sans but; il aime immensément sans savoir quoi, il voudrait monter au ciel, car la terre lui paraît un escabeau bon à peine pour un de ses pieds, et il a plus d'orgueil que Lucifer avant sa chute.

THEODORE. — J'avais d'abord eu peur que ce ne fût un de ces poètes comme il y en a tant, et qui ont chassé la poésie de la terre, un de ces enfileurs de perles fausses qui ne voient au monde que la dernière syllabe des mots, et qui, lorsqu'ils ont fait rimer _ombre _avec _sombre, flamme _avec _âme, _et _Dieu _avec _lieu, _se croisent consciencieusement les bras et les jambes, et permettent aux sphères d'accomplir leur révolution.

ROSETTE. — Il n'est point de ceux-là. Ses vers sont au-dessous de lui, et ne le contiennent pas. On prendrait, d'après ce qu'il a fait, une idée très fausse de sa personne; son véritable poème, c'est lui, et je ne sais pas s'il en fera jamais d'autre. — Il a au fond de son âme un sérail de belles idées qu'il entoure d'un triple mur, et dont il est plus jaloux que jamais sultan ne le fut de ses odalisques. — Il ne met dans ses vers que celles dont il ne se soucie pas ou dont il est rebuté; c'est la porte par où il les chasse, et le monde n'a que ce dont il ne veut plus.

THEODORE. — Je conçois cette jalousie et cette pudeur. — De même bien des gens ne conviennent de l'amour qu'ils ont eu que lorsqu'ils ne l'ont plus, et de leurs maîtresses que lorsqu'elles sont mortes.

ROSETTE. — L'on a tant de peine à posséder quelque chose en propre dans ce monde! tout flambeau attire tant de papillons, tout trésor attire tant de voleurs! — J'aime ces silencieux qui emportent leur idée dans leur tombe et ne la veulent point livrer aux sales baisers et aux impudiques attouchements de la foule. Ces amoureux me plaisent qui n'écrivent le nom de leur maîtresse sur aucune écorce, qui ne le confient à aucun écho, et qui, en dormant, sont poursuivis de cette crainte qu'un rêve ne le leur fasse prononcer. Je suis de ce nombre; je n'ai pas dit ma pensée, et nul ne saura mon amour… Mais voici qu'il est bientôt onze heures, mon cher Théodore, et je vous empêche de prendre un repos dont vous devez avoir besoin. Quand il faut que je vous quitte, j'éprouve toujours un serrement de coeur, et il me semble que c'est la dernière fois que je vous verrai. Je retarde le plus que je peux; mais il faut bien s'en aller à la fin. Allons, adieu, car j'ai peur que d'Albert ne me cherche; adieu, ami.

Théodore lui mit le bras autour de la taille, et la conduisit ainsi jusqu'à la porte: là il s'arrêta, et la suivit longtemps de l'oeil; le corridor était percé de loin en loin de petites fenêtres à carreaux étroits, éclairées par la lune, et qui faisaient une alternative d'ombre et de lumière très fantastique. À chaque fenêtre, la forme blanche et pure de Rosette étincelait comme un fantôme d'argent; puis elle s'éteignait pour reparaître plus brillante un peu plus loin; enfin elle disparut entièrement.

Théodore, comme abîmé dans de profondes réflexions, resta quelques minutes immobile et les bras croisés, puis il passa sa main sur son front, et rejeta ses cheveux en arrière par un mouvement de tête, rentra dans la chambre, et fut se coucher après avoir embrassé au front le page, qui dormait toujours.

Chapitre 7

Dès qu'il fit jour chez Rosette, d'Albert se fit annoncer avec un empressement qui ne lui était pas habituel.

— Vous voilà, fit Rosette, je dirais de bien bonne heure, si vous pouviez jamais arriver de bonne heure. — Aussi, pour vous récompenser de votre galanterie, je vous octroie ma main à baiser.

Et elle tira de dessous le drap de toile de Flandre garni de dentelles la plus jolie petite main que l'on ait jamais vue au bout d'un bras rond et potelé.

D'Albert la baisa avec componction: — Et l'autre, la petite soeur, est-ce que nous ne la baiserons pas aussi?

Mon Dieu si! rien n'est plus faisable. Je suis aujourd'hui dans mon humeur des dimanches; tenez. — Et elle sortit du lit son autre main dont elle lui frappa légèrement la bouche. — Est-ce que je ne suis pas la femme la plus accommodante du monde?

— Vous êtes la grâce même, et l'on vous devrait élever des temples de marbre blanc dans des bosquets de myrtes. — En vérité, j'ai bien peur qu'il ne vous arrive ce qui est arrivé à Psyché, et que Vénus ne devienne jalouse de vous, dit d'Albert en joignant les deux mains de la belle et en les portant ensemble à ses lèvres.

— Comme vous débitez tout cela d'une haleine! on dirait que c'est une phrase apprise par coeur, dit Rosette avec une délicieuse petite moue.

— Point: vous valez bien que la phrase soit tournée exprès pour vous, et vous êtes faite à cueillir des virginités de madrigaux, répliqua d'Albert.

— Oh çà! décidément, qui vous a piqué aujourd'hui? est-ce que vous êtes malade que vous êtes si galant? Je crains que vous ne mouriez. Savez-vous que, lorsque quelqu'un change tout à coup de caractère, et sans raison apparente, cela est de mauvais augure? Or, il est constaté, aux yeux de toutes les femmes qui ont pris la peine de vous aimer, que vous êtes habituellement on ne peut plus maussade, et il est non moins sûr que vous êtes on ne peut plus charmant en ce moment-ci et d'une amabilité tout à fait inexplicable. — Là, vraiment, je vous trouve pâle, mon pauvre d'Albert: donnez-moi le bras, que je vous tâte le pouls; et elle lui releva la manche, et compta les pulsations avec une gravité comique. — Non… Vous êtes au mieux, et vous n'avez pas le plus léger symptôme de fièvre. Alors il faut que je sois furieusement jolie ce matin! Allez donc me chercher mon miroir, que je voie jusqu'à quel point votre galanterie a tort ou raison.

D'Albert fut prendre un petit miroir qui était sur la toilette, et le posa sur le lit.

— Au fait, dit Rosette, vous n'avez pas tout à fait tort. Pourquoi ne faites-vous pas un sonnet sur mes yeux, monsieur le poète? — Vous n'avez aucune raison pour n'en pas faire. — Voyez donc, que je suis malheureuse! avoir des yeux comme cela et un poète comme ceci, et manquer de sonnets, comme si l'on était borgne et que l'on eût un porteur d'eau pour amant! Vous ne m'aimez pas, monsieur; vous ne m'avez pas même fait un sonnet acrostiche. — Et ma bouche, comment la trouvez-vous! Je vous ai pourtant embrassé avec cette bouche-là, et je vous embrasserai peut-être encore, mon beau ténébreux; et en vérité c'est une faveur dont vous n'êtes guère digne (ce que je dis n'est pas pour aujourd'hui, car vous êtes digne de tout); mais, pour ne pas parler toujours de moi, vous êtes, ce matin, d'une beauté et d'une fraîcheur nonpareilles, vous avez l'air d'un frère de l'Aurore; et, quoiqu'il fasse à peine jour, vous êtes déjà paré et godronné comme pour un bal. D'aventure, est-ce que vous avez des desseins à mon endroit? et auriez-vous monté un coup de Jarnac à ma vertu? voudriez-vous faire ma conquête? Mais j'oubliais que c'était déjà fait et de l'histoire ancienne.

— Rosette, ne plaisantez pas comme cela; vous savez bien que je vous aime.

— Mais c'est selon. Je ne le sais pas bien; et vous?

— Très parfaitement, et à telles enseignes que si vous aviez la bonté de faire défendre votre porte, j'essayerais de vous le démontrer, et j'ose m'en flatter, d'une manière victorieuse.

— Pour cela, non: quelque envie que j'aie d'être convaincue, ma porte restera ouverte; je suis trop jolie pour l'être à huis clos; le soleil luit pour tout le monde, et ma beauté fera aujourd'hui comme le soleil, si vous le trouvez bon.

— D'honneur, je le trouve fort mauvais; mais faites comme si je le trouvais excellent. Je suis votre très humble esclave, et je dépose mes volontés à vos pieds.

— Voilà qui est on ne peut mieux; restez en de pareils sentiments, et laissez, ce soir, la clef à la porte de votre chambre.

— M. le chevalier Théodore de Sérannes, dit une grosse tête de nègre souriante et joufflue qui se fit voir entre les deux battants de la porte, demande à vous rendre ses hommages et vous supplie que vous daigniez le recevoir.

— Faites entrer M. le chevalier, dit Rosette en remontant le drap jusqu'à son menton.

Théodore fut tout d'abord au lit de Rosette, à laquelle il fit le salut le plus profond et le plus gracieux, qu'elle lui rendit d'un signe de tête amical, et ensuite il se tourna vers d'Albert, qu'il salua d'un air libre et courtois.

— Où en étiez-vous? dit Théodore. J'ai peut-être interrompu une conversation intéressante: continuez, de grâce, et mettez-moi au fait en quelques mots.

— Oh non! répondit Rosette avec un sourire malicieux; nous parlions d'affaires.

Théodore s'assit au pied du lit de Rosette, car d'Albert avait pris place du côté du chevet, par droit de premier arrivé; la conversation flotta quelque temps de sujet en sujet, très spirituelle, très gaie et très vive, et c'est pourquoi nous n'en rendrons pas compte; nous craindrions qu'elle ne perdît trop à être transcrite. L'air, le ton, le feu des paroles et des gestes, les mille manières de prononcer un mot, tout cet esprit, semblable à de la mousse de vin de Champagne qui pétille et s'évapore sur- le-champ, sont des choses qu'il est impossible de fixer et de reproduire. C'est une lacune que nous laissons à remplir au lecteur, et dont il s'acquittera assurément mieux que nous; qu'il imagine à cette place cinq ou six pages remplies de tout ce qu'il y a de plus fin, de plus capricieux, de plus curieusement fantasque, de plus élégant et de plus pailleté.

Nous savons bien que nous usons ici d'un artifice qui rappelle un peu celui de Timanthe, qui, désespérant de pouvoir bien rendre la figure d'Agamemnon, lui jeta une draperie sur la tête; mais nous aimons mieux être timide qu'imprudent.

Il ne serait peut-être pas hors de propos de chercher les motifs pour lesquels d'Albert s'était levé si matin, et quel aiguillon l'avait poussé à venir chez Rosette d'aussi bonne heure que s'il en eût encore été amoureux, — il y a apparence que c'était un petit mouvement de jalousie sourde et inavouée. Assurément il ne tenait pas beaucoup à Rosette, et il eût même été fort aise d'en être débarrassé, — mais au moins il voulait la quitter lui-même et ne pas en être quitté, chose qui blesse toujours profondément l'orgueil d'un homme, si bien éteinte d'ailleurs que soit sa première flamme. — Théodore était si beau cavalier qu'il était difficile de le voir survenir dans une liaison sans appréhender ce qui en effet était déjà arrivé bien des fois, c'est-à-dire que tous les yeux ne se tournassent de son côté et que les coeurs ne suivissent les yeux; et chose singulière, quoiqu'il eût enlevé bien des femmes, aucun amant n'avait gardé ce long ressentiment que l'on a d'ordinaire pour les personnes qui vous ont supplanté. Il y avait dans toutes ses façons un charme si vainqueur, une grâce si naturelle, quelque chose de si doux et de si fier que les hommes mêmes y étaient sensibles. D'Albert, qui était venu chez Rosette avec l'envie de parler fort sèchement à Théodore, s'il l'y rencontrait, fut tout surpris de ne pas se sentir en sa présence le moindre mouvement de colère, et de se laisser aller avec autant de facilité aux avances qu'il lui fit. — Au bout d'une demi- heure, vous eussiez dit deux amis d'enfance, et pourtant d'Albert était intimement convaincu que, si jamais Rosette devait aimer, ce serait cet homme, et il avait tout lieu d'être jaloux, pour l'avenir du moins, car pour le présent il ne supposait rien encore; qu'eût-ce été, s'il avait vu la belle en peignoir blanc se glisser comme un papillon de nuit sur un rayon de lune dans la chambre du beau jeune homme, et n'en sortir que trois ou quatre heures après avec des précautions mystérieuses? Il eût pu, en vérité, se croire plus malheureux qu'il ne l'était, car ce sont de ces choses que l'on ne voit guère, qu'une jolie femme amoureuse qui sort de la chambre d'un cavalier non moins joli exactement comme elle y était entrée.

Rosette écoutait Théodore avec beaucoup d'attention et comme on écoute quelqu'un qu'on aime; mais ce qu'il disait était si amusant et si varié que cette attention n'avait rien que de naturel et s'expliquait facilement. — Aussi d'Albert n'en prit-il pas autrement d'ombrage. Le ton de Théodore envers Rosette était poli, amical, mais rien de plus.

— Que ferons-nous aujourd'hui, Théodore? dit Rosette: — si nous allions nous promener en bateau? que vous en semble? ou si nous allions à la chasse?

— Allons à la chasse, cela est moins mélancolique que de glisser sur l'eau côte à côte avec quelque cygne ennuyé et de plier les feuilles de nénuphar à droite et à gauche, — n'est-ce pas votre avis, d'Albert?

— J'aimerais peut-être autant me laisser couler dans le batelet au fil de la rivière que de galoper éperdument à la poursuite d'une pauvre bête; mais où que vous alliez, j'irai; il ne s'agit maintenant que de laisser madame Rosette se lever, et d'aller prendre un costume convenable. — Rosette fit un signe d'assentiment, et sonna pour qu'on la vînt lever. Les deux jeunes gens s'en allèrent bras dessus bras dessous, et il était facile de conjecturer, à les voir si bien ensemble, que l'un était l'amant en pied et l'autre l'amant aimé de la même personne.

Tout le monde fut bientôt prêt. D'Albert et Théodore étaient déjà à cheval dans la première cour, quand Rosette, en habit d'amazone, parut sur les premières marches du perron. Elle avait sous ce costume un petit air allègre et délibéré qui lui allait on ne peut pas mieux: elle sauta sur la selle avec sa prestesse ordinaire, et donna un coup de houssine à son cheval qui parut comme un trait. D'Albert piqua des deux et l'eut bientôt rejointe. — Théodore les laissa prendre quelque avance, étant sûr de les rattraper dès qu'il le voudrait. — Il semblait attendre quelque chose, et se retournait souvent du côté du château.

— Théodore! Théodore! arrivez donc! est-ce que vous êtes monté sur un cheval de bois? lui cria Rosette.

Théodore fit prendre un temps de galop à sa bête et diminua la distance qui le séparait de Rosette, sans toutefois la faire disparaître.

Il regarda encore du côté du château, qu'on commençait à perdre de vue; un petit tourbillon de poussière, dans lequel s'agitait très vivement quelque chose qu'on ne pouvait encore discerner, parut au bout du chemin. — En quelques instants le tourbillon fut à côté de Théodore, et laissa voir, en s'entrouvrant comme les nuées classiques de _l'Iliade, _la figure rose et fraîche du page mystérieux.

— Théodore, allons donc! cria une seconde fois Rosette, donnez donc de l'éperon à votre tortue et venez à côté de nous.

Théodore lâcha la bride à son cheval qui piaffait et se cabrait d'impatience, et en quelques secondes il eut dépassé de plusieurs têtes d'Albert et Rosette.

— Qui m'aime me suive, dit Théodore en sautant une barrière de quatre pieds de haut. Eh bien! monsieur le poète, dit-il quand il fut de l'autre côté, — vous ne sautez pas? votre monture est pourtant ailée, à ce qu'on dit.

— Ma foi, j'aime mieux faire le tour; je n'ai qu'une tête à casser, après tout; si j'en avais plusieurs, j'essayerais, répondit d'Albert en souriant.

— Personne ne m'aime donc, puisque personne ne me suit, dit Théodore en faisant descendre encore plus que de coutume les coins arqués de sa bouche. Le petit page leva sur lui ses grands yeux bleus d'un air de reproche, et rapprocha les deux talons du ventre de son cheval.

Le cheval fit un bon prodigieux.

— Si! quelqu'un, la barrière.

Rosette jeta sur l'enfant un regard singulier et rougit jusqu'aux yeux; puis, appliquant un furieux coup de cravache sur le cou de sa jument, elle franchit la traverse de bois vert pomme qui barrait l'allée.

— Et moi, Théodore, croyez-vous que je ne vous aime pas?

L'enfant lui lança une oeillade oblique et en dessous et s'approcha de Théodore.

D'Albert était déjà au milieu de l'allée, vit rien de tout cela; car, depuis un temps immémorial, les pères, les maris et les amants sont en possession du privilège de ne rien voir.

— Isnabel, dit Théodore, vous êtes un fou, et vous, Rosette, une folle! Isnabel, vous n'avez pas pris assez de champ pour sauter, et vous, Rosette, vous avez manqué d'accrocher votre robe dans les poteaux. — Vous auriez pu vous tuer.

— Qu'importe? répliqua Rosette avec un son de voix si triste et si mélancolique qu'Isnabel lui pardonna d'avoir aussi sauté la barrière.

On chemina encore quelque temps, et l'on arriva au rond-point où se devaient trouver la meute et les piqueurs. Six arches, coupées à travers l'épaisseur de la foret, aboutissaient à une petite tour de pierre à six pans sur chacun desquels était gravé le nom de la route qui venait s'y terminer. Les arbres s'élevaient si haut qu'ils semblaient vouloir carder les nuages laineux et floconneux qu'une brise assez vive faisait flotter sur leurs cimes, une herbe haute et drue, des buissons impénétrables offraient des retraites et des forts au gibier, et la chasse promettait d'être heureuse. C'était une vraie forêt d'autrefois, avec de vieux chênes plus que séculaires et comme on n'en voit plus maintenant que l'on ne plante plus d'arbres, et qu'on n'a pas la patience d'attendre que ceux qui le sont soient poussés; une forêt héréditaire, plantée par les arrière-grands-pères pour les pères, par les pères pour les petits-fils, avec des allées d'une largeur prodigieuse, l'obélisque surmonté d'une boule, la fontaine de rocaille, la mare de rigueur, et les gardes poudrés à blanc, en culotte de peau jaune et en habit bleu de ciel; — une de ces forêts touffues et sombres où se détachent admirablement les croupes satinées et blanches des gros chevaux de Wouvermans et les larges pavillons de ces trompes à la Dampierre, que le Parrocel aime à faire rayonner au dos des piqueurs. — Une multitude de queues de chiens pareilles à des croissants ou à des serpes s'arrondissaient en frétillant dans un nuage poussiéreux. — On donna le signal, on découpla les chiens qui tendaient leur corde à s'étrangler, et la chasse commença. — Nous ne décrirons pas très exactement les détours et les crochets du cerf à travers la forêt; nous ne savons même pas très au juste si c'était un cerf dix cors, et, quelques recherches que nous ayons faites, nous n'avons pu nous en assurer, — ce qui est véritablement affligeant. — Néanmoins, nous pensons que dans une telle forêt, si antique, si ombreuse, si seigneuriale, il ne devait se trouver que des cerfs dix cors, et nous ne voyons pas pourquoi celui après lequel galopaient, sur des chevaux de différentes couleurs et non _passibus oequis, _les quatre principaux personnages de cet illustre roman n'en eût pas été un.

Le cerf courait comme un vrai cerf qu'il était, et une cinquantaine de chiens qu'il avait aux trousses n'étaient pas un médiocre éperon à sa vélocité naturelle. — La course était si rapide qu'on n'entendait que quelques rares abois.

Théodore, comme le mieux monté et le meilleur écuyer, talonnait la meute avec une ardeur incroyable. D'Albert le suivait de près. Rosette et le petit page Isnabel suivaient, séparés par un intervalle qui s'augmentait de minute en minute.

L'intervalle fut bientôt assez grand pour ne pouvoir plus espérer de rétablir l'équilibre.

— Si nous nous arrêtions un peu, dit Rosette, pour laisser souffler les chevaux? — La chasse va du côté de l'étang, et je sais un chemin de traverse par lequel nous pourrons arriver en même temps qu'eux.

Isnabel tira la bride de son petit cheval des montagnes, qui baissa la tête en secouant sur ses yeux les mèches pendantes de sa crinière, et se mit à creuser le sable avec ses ongles.

Ce petit cheval formait avec celui de Rosette le contraste le plus parfait; il était noir comme la nuit, l'autre d'un blanc de satin: il était tout hérissé et tout échevelé; l'autre avait la crinière nattée de bleu, la queue peignée et frisée. Le second avait l'air d'une licorne et le premier d'un barbet.

La même différence antithétique se faisait remarquer dans les maîtres et dans les montures. — Rosette avait les cheveux aussi noirs qu'Isnabel les avait blonds; ses sourcils étaient dessinés très nettement et d'une manière très apparente; ceux du page n'avaient guère plus de vigueur que sa peau et ressemblaient au duvet de la pêche. — La couleur de l'une était éclatante et solide comme la lumière du midi; le teint de l'autre avait les transparences et les rougeurs de l'aube naissante.

— Si nous tâchions maintenant de rattraper la chasse? dit Isnabel à Rosette; les chevaux ont eu le temps de reprendre haleine.

— Allons! répondit la jolie amazone, et ils se lancèrent au galop dans une allée transversale assez étroite qui conduisait à la mare; les deux bêtes couraient de front et en occupaient presque toute la largeur.

Du côté d'Isnabel, un arbre entortillé et noueux avançait une grosse branche comme un bras et semblait montrer le poing aux chevaucheurs. — L'enfant ne la vit pas.

— Prenez garde, cria Rosette, couchez-vous sur la selle! vous allez être désarçonné.

L'avis était donné trop tard; la branche frappa Isnabel au milieu du corps. La violence du coup lui fit perdre les étriers, et, son cheval continuant son galop et la branche étant trop forte pour ployer, il se trouva enlevé de la selle et tomba rudement en arrière.

L'enfant resta évanoui sur le coup. — Rosette, fort effrayée, se jeta à bas de sa bête et fut au page, qui ne donnait pas signe de vie.

Sa toque s'était détachée, et ses beaux cheveux blonds ruisselaient de toutes parts éparpillés sur le sable. — Ses petites mains ouvertes avaient l'air de mains de cire, tant elles étaient pâles: Rosette s'agenouilla auprès de lui et tâcha de le faire revenir. — Elle n'avait sur elle ni sels, ni flacon, et son embarras était grand. — Enfin elle avisa une ornière assez profonde où l'eau de pluie s'était amassée et clarifiée; elle y trempa ses doigts, au grand effroi d'une petite grenouille qui était la naïade de cette onde, et elle en secoua quelques gouttes sur les tempes bleuâtres du jeune page. — Il ne parut pas les sentir, et les perles d'eau roulaient au long de ses joues blanches comme les larmes d'une sylphide au long d'une feuille de lis. Rosette, pensant que ses habits le pouvaient gêner, déboucla sa ceinture, défit les boutons de son justaucorps et ouvrit sa chemise pour que sa poitrine pût jouer plus librement. — Rosette vit alors quelque chose qui aurait été pour un homme la plus agréable des surprises du monde, mais qui ne parut pas à beaucoup près lui faire plaisir, — car ses sourcils se rapprochèrent, et sa lèvre supérieure trembla légèrement, — c'est-à-dire une gorge très blanche, encore peu formée, mais qui fusait les plus admirables promesses, et tenait déjà beaucoup; une gorge ronde, polie, ivoirine, pour parler comme les ronsardisants, délicieuse à voir, plus délicieuse à baisser.

— Une femme! dit-elle, une femme! ah! Théodore! Isnabel, car nous lui conservons ce nom, quoique ce ne soit pas le sien, commença à respirer un peu, et souleva languissamment ses longues paupières; il n'était blessé en aucune sorte, mais seulement étourdi. — Il se mit bientôt sur son séant, et, avec l'aide de Rosette, il put se dresser sur ses pieds et remonter sur son cheval qui s'était arrêté dès qu'il n'avait plus senti son cavalier.

Ils s'en furent à petits pas jusqu'à la mare, où en effet ils, ou plutôt elles, retrouvèrent le reste de la chasse. Rosette raconta en peu de mots à Théodore ce qui venait de se passer. — Celui-ci changea plusieurs fois de couleur pendant le récit de Rosette, et tout le reste de la route tint son cheval à côté de celui d'Isnabel.

On rentra au château de très bonne heure! cette journée, commencée si joyeusement, se termina d'une manière assez triste.

Rosette était rêveuse, et d'Albert semblait aussi plongé dans de profondes réflexions. — Le lecteur saura bientôt ce qui y avait donné lieu.

Chapitre 8

Non, mon cher Silvio, non, je ne t'ai pas oublié; je ne suis pas de ceux qui marchent dans la vie sans jamais jeter un regard en arrière; mon passé me suit et empiète sur mon présent, et presque sur mon avenir; ton amitié est une des places frappées du soleil qui se détachent le plus nettement à l'horizon déjà tout bleu de mes dernières années; — souvent, du faîte où je suis, je me retourne pour la contempler avec un sentiment d'ineffable mélancolie.

Oh! quel beau temps c'était — que nous étions angéliquement purs! — Nos pieds touchaient à peine la terre; nous avions comme des ailes aux épaules, nos désirs nous enlevaient, et la brise du printemps faisait trembler autour de nos fronts la blonde auréole de l'adolescence.

Te souviens-tu de cette petite île plantée de peupliers à cet endroit où la rivière forme un bras? — Il fallut pour y aller passer sur une planche assez longue, très étroite et qui ployait étrangement par le milieu; un vrai pont pour des chèvres, et qui en effet ne servait guère qu'à elles: c'était délicieux. — Un gazon court et fourni, où le _souviens-toi de moi _ouvrait en clignotant ses jolies petites prunelles bleues, un sentier jaune comme du nankin qui faisait une ceinture à la robe verte de l'île et lui serrait la taille, une ombre toujours émue de trembles et de peupliers n'étaient pas les moindres agréments de ce paradis: - - il y avait de grandes pièces de toile que les femmes vendent étendre pour les blanchir à la rosée; on eût dit des carrés de neige; — et cette petite fille, toute brune et toute hâlée, dont les grands yeux sauvages brillaient d'un éclat si vif sous les longues mèches de ses cheveux, et qui courait après les chèvres en les menaçant et en agitant sa baguette d'osier, quand elles faisaient mine de vouloir marcher sur les toiles dont elle avait la garde, — te la rappelles-tu? — Et les papillons couleur de soufre, au vol inégal et tremblotant, et le martin-pêcheur que nous avons tant de fois essayé d'attraper et qui avait son nid dans ce fourré d'aunes? et ces descentes à la rivière avec leurs marches grossièrement taillées, leurs poteaux et leurs pieux tout verdis par le bas et presque toujours fermées par une claire-voie de plantes et de branchages? Que cette eau était limpide et miroitante! comme elle laissait voir un fond de gravier doré! et quel plaisir c'était, assis sur la rive, d'y laisser pendre le bout de ses pieds! Les nénuphars à fleurs d'or, qui s'y déroulaient gracieusement, avaient l'air de verts cheveux flottant sur le dos d'agate de quelque nymphe au bain. — Le ciel se regardait à ce miroir avec des sourires azurés et des transparences d'un gris de perle on ne peut plus ravissant, et, à toutes les heures de la journée, c'étaient des turquoises, des paillettes, des ouates et des moires d'une variété inépuisable. — Que j'aimais ces escadres de petits canards à cous d'émeraude, qui naviguaient incessamment d'un bord à l'autre et formaient quelques rides sur cette pure glace!

Que nous étions bien faits pour être les figures de ce paysage! — comme nous allions à cette nature si douce et si reposée, et comme nous nous harmonisions facilement avec elle! Printemps au-dehors, jeunesse au-dedans, soleil sur le gazon, sourire sur les lèvres, neige de fleurs à tous les buissons, blanches illusions épanouies dans nos âmes, pudique rougeur sur nos joues et sur l'églantine, poésie chantant dans notre coeur, oiseaux cachés gazouillant dans les arbres, lumière, roucoulements, parfums, mille rumeurs confuses, le coeur qui bat, l'eau qui remue un caillou, un brin d'herbe ou une pensée qui pousse, une goutte d'eau qui roule au long d'un calice, une larme qui déborde au long d'une paupière, un soupir d'amour, un bruissement de feuille… — quelles soirées nous avons passées là a nous promener à pas lents, si près du bord que souvent nous marchions un pied dans l'eau et l'autre sur la terre.

Hélas! — cela a peu duré, chez moi du moins, — car toi, en acquérant la science de l'homme, tu as su garder la candeur de l'enfant. — Le germe de corruption qui était en moi s'est développé bien vite, et la gangrène a dévoré impitoyablement tout ce que j'avais de pur et de sain. — Il ne m'est resté de bon que mon amitié pour toi.

J'ai l'habitude de ne te rien cacher, — ni actions ni pensées. — J'ai mis à nu devant toi les plus secrètes fibres de mon coeur; si bizarres, si ridicules, si excentriques que soient les mouvements de mon âme, il faut que je te les décrive; mais, en vérité, ce que j'éprouve depuis quelque temps est d'une telle étrangeté que j'ose à peine en convenir devant moi-même. Je t'ai dit quelque part que j'avais peur, à force de chercher le beau et de m'agiter pour y parvenir, de tomber à la fin dans l'impossible ou dans le monstrueux. — J'en suis presque arrivé là; quand donc sortirai-je de tous ces courants qui se contrarient et m'entraînent à gauche et à droite? quand le pont de mon vaisseau cessera-t-il de trembler sous mes pieds et d'être balayé par les vagues de toutes ces tempêtes? où trouverai-je un port où je puisse jeter l'ancre et un rocher inébranlable et hors de la portée des flots où je puisse me sécher et tordre l'écume de mes cheveux?

Tu sais avec quelle ardeur j'ai recherché la beauté physique, quelle importance j'attache à la forme extérieure, et de quel amour je me suis pris pour le monde visible: — cela doit être, je suis trop corrompu et trop blasé pour croire à la beauté morale, et la poursuivre avec quelque suite. — J'ai perdu complètement la science du bien et du mal, et, à force de dépravation, je suis presque revenu à l'ignorance du sauvage et de l'enfant. En vérité, rien ne me paraît louable ou blâmable, et les plus étranges actions ne m'étonnent que peu. — Ma conscience est une sourde et muette. L'adultère me paraît la chose la plus innocente du monde; je trouve tout simple qu'une jeune fille se prostitue; il me semble que je trahirais mes amis sans le moindre remords, et je ne me ferais pas le plus léger scrupule de pousser du pied dans un précipice les gens qui me gênent, si je marchais sur le bord avec eux. — Je verrais de sang-froid les scènes les plus atroces, et il y a dans les souffrances et dans les malheurs de l'humanité quelque chose qui ne me déplaît pas. — J'éprouve à voir quelque calamité tomber sur le monde le même sentiment de volupté âcre et amère que l'on éprouve quand on se venge enfin d'une vieille insulte.

Ô monde, que m'as-tu fait pour que je te haïsse ainsi? Qui m'a donc enfiellé de la sorte contre toi? qu'attendais-je donc de toi pour te conserver tant de rancoeur de m'avoir trompé? à quelle haute espérance as-tu menti? quelles ailes d'aiglon as-tu coupées? — Quelles portes devais-tu ouvrir qui sont restées fermées, et lequel de nous deux a manqué à l'autre?

Rien ne me touche, rien ne m'émeut; — je ne sens plus, à entendre le récit des actions héroïques, ces sublimes frémissements qui me couraient autrefois de la tête aux pieds. — Tout cela me paraît même quelque peu niais. — Aucun accent n'est assez profond pour mordre les fibres détendues de mon coeur et les faire vibrer: — je vois couler les larmes de mes semblables du même oeil que la pluie, à moins qu'elles ne soient d'une belle eau, et que la lumière ne s'y reflète d'une manière pittoresque et qu'elles ne coulent sur une belle joue. — Il n'y a guère plus que les animaux pour qui j'aie un faible reste de pitié. Je laisserais bien rouer de coups un paysan ou un domestique, et je ne supporterais pas patiemment qu'on en fit autant d'un cheval ou d'un chien en ma présence; et pourtant je ne suis pas méchant, je n'ai jamais fait de mal à qui que ce soit au monde, et n'en ferai probablement jamais; mais cela tient plutôt à ma nonchalance et au mépris souverain que j'ai pour toutes les personnes qui me déplaisent, et qui ne me permet pas de m'en occuper, même pour leur nuire. — J'abhorre tout le monde en masse, et, parmi tout ce tas, j'en juge à peine un ou deux dignes d'être haïs spécialement. — Haïr quelqu'un, c'est s'en inquiéter autant que si on l'aimait; — c'est le distinguer, l'isoler de la foule; c'est être dans un état violent à cause de lui; c'est y penser le jour et y rêver la nuit; c'est mordre son oreiller et grincer des dents en songeant qu'il existe; que fait-on de plus pour quelqu'un qu'on aime? Les peines et les mouvements qu'on se donne pour perdre un ennemi, se les donnerait-on pour plaire à une maîtresse? — J'en doute — pour haïr bien quelqu'un, il faut en aimer un autre. Toute grande haine sert de contrepoids à un grand amour: et qui pourrais-je haïr, moi qui n'aime rien?

Ma haine est comme mon amour un sentiment confus et général qui cherche à se prendre à quelque chose et qui ne le peut; j'ai en moi un trésor de haine et d'amour dont je ne sais que faire et qui me pèse horriblement. Si je ne trouve à les répandre l'un ou l'autre ou tous les deux, je crèverai, et je me romprai comme ces sacs trop bourrés d'argent qui s'éventrent et se décousent. — Oh! si je pouvais abhorrer quelqu'un, si l'un de ces hommes stupides avec qui je vis pouvait m'insulter de façon à faire bouillonner dans mes veines glacées mon vieux sang de vipère, et me faire sortir de cette morne somnolence où je croupis; si tu me mordais à la joue avec tes dents de rat et que tu me communiquasses ton venin et ta rage, vieille sorcière au chef branlant; si la mort de quelqu'un pouvait être ma vie; — si le dernier battement du coeur d'un ennemi se tordant sous mon pied pouvait faire passer dans ma chevelure des frissons délicieux, et si l'odeur de son sang devenait plus douce à mes narines altérées que l'arôme des fleurs, oh! que volontiers je renoncerais à l'amour, et que je m'estimerais heureux!

Étreintes mortelles, morsures de tigre, enlacements de boa, pieds d'éléphant posés sur une poitrine qui craque et s'aplatit, queue acérée du scorpion, jus laiteux de l'euphorbe, kriss ondulés du Javan, lames qui brillez la nuit, et vous éteignez dans le sang, c'est vous qui remplacerez pour moi les roses effeuillées, les baisers humides et les enlacements de l'amour!

Je n'aime rien, ai-je dit, hélas! j'ai peur maintenant d'aimer quelque chose. — Il vaudrait cent mille fois mieux haïr que d'aimer comme cela! — Le type de beauté que je rêvais depuis si longtemps, je l'ai rencontré. — J'ai trouvé le corps de mon fantôme; je l'ai vu, il m'a parlé, je lui ai touché la main, il existe; ce n'est pas une chimère. Je savais bien que je ne pouvais me tromper, et que mes pressentiments ne mentaient jamais. — Oui, Silvio, je suis à côté du rêve de ma vie; — ma chambre est ici, la sienne est là; je vois trembler d'ici le rideau de sa fenêtre et la lumière de sa lampe. Son ombre vient de passer sur le rideau: dans une heure nous allons souper ensemble.

Ces belles paupières turques, ce regard limpide et profond, cette chaude couleur d'ambre pâle, ces longs cheveux noirs lustrés, ce nez d'une coupe fine et fière, ces emmanchements et ces extrémités délices et sveltes à la manière du Parmeginiano, ces délicates sinuosités, cette pureté d'ovale qui donnent tant d'élégance et d'aristocratie à une tête, tout ce que je voulais, ce que j'aurais été heureux de trouver disséminé dans cinq ou six personnes, j'ai tout cela réuni dans une seule personne!

Ce que j'adore le plus entre toutes les choses du monde, — c'est une belle main. — Si tu voyais la sienne! quelle perfection! comme elle est d'une blancheur vivace! quelle mollesse de peau! quelle pénétrante moiteur! comme le bout de ses doigts est admirablement effilé! comme l'oeil de ses ongles se dessine nettement! quel poli et quel éclat! on dirait des feuilles intérieures d'une rose, — les mains d'Anne d'Autriche, si vantées, si célébrées, ne sont, à celles-là, que des mains de gardeuse de dindons ou de laveuse de vaisselle. — Et puis quelle grâce, quel art dans les moindres mouvements de cette main! comme ce petit doigt se replie gracieusement et se tient un peu écarté de ses grands frères! — La pensée de cette main me rend fou, et fait frémir et brûler mes lèvres. — Je ferme les yeux pour ne plus la voir; mais du bout de ses doigts délicats elle me prend les cils et m'ouvre les paupières, fait passer devant moi mille visions d'ivoire et de neige.

Ah! sans doute, c'est la griffe de Satan qui s'est gantée de cette peau de satin; — c'est quelque démon railleur qui se joue de moi; — il y a ici du sortilège. — C'est trop monstrueusement impossible.

Cette main… Je m'en vais partir en Italie voir les tableaux des grands maîtres, étudier, comparer, dessiner, devenir un peintre enfin, pour la pouvoir rendre comme elle est, comme je la vois, comme je la sens; ce sera peut-être un moyen de me débarrasser de cette espèce d'obsession.

J'ai désiré la beauté; je ne savais pas ce que je demandais. — C'est vouloir regarder le soleil sans paupières, c'est vouloir toucher la flamme. — Je souffre horriblement. — Ne pouvoir s'assimiler cette perfection, ne pouvoir passer dans elle et la faire passer en soi, n'avoir aucun moyen de la rendre et de la faire sentir! — Quand je vois quelque chose de beau, je voudrais le toucher de tout moi-même, partout et en même temps. Je voudrais le chanter et le peindre, le sculpter et l'écrire, en être aimé comme je l'aime; je voudrais ce qui ne se peut pas et ce qui ne se pourra jamais.

Ta lettre m'a fait mal, — bien mal, moi ce que je te dis là. — Tout ce bonheur calme et pur dont tu jouis, ces promenades dans les bois rougissants, — ces longues causeries, si tendres et si intimes, qui se terminent par un chaste baiser sur le front; cette vie séparée et sereine; ces jours, si vite passés que la nuit vous semble avancer, me font encore trouver plus tempétueuses les agitations intérieures où je vis. — Ainsi donc vous devez vous marier dans deux mois; tous les obstacles sont levés, vous êtes sûrs maintenant de vous appartenir à tout jamais. Votre félicité présente s'augmente de toute votre félicité future. Vous êtes heureux, et vous avez la certitude d'être plus heureux bientôt. — Quel sort que le vôtre! — Ton amie est belle, mais ce que tu as aimé en elle, ce n'est pas la beauté morte et palpable, la beauté matérielle, c'est la beauté invisible et éternelle, la beauté qui ne vieillit point, la beauté de l'âme. — Elle est pleine de grâce et de candeur; elle t'aime comme savent aimer ces âmes-là. — Tu n'as pas cherché si l'or de ses cheveux se rapprochait pour le ton des chevelures de Rubens et du Giorgione; mais ils t'ont plu, parce que c'étaient ses cheveux. Je parie bien, heureux amant que tu es, que tu ne sais pas seulement si le type de ta maîtresse est grec ou asiatique, anglais ou italien. — Ô Silvio! combien sont rares les coeurs qui se contentent de l'amour pur et simple et qui ne souhaitent ni ermitage dans les forêts, ni jardin dans une île du lac Majeur.

Si j'avais le courage de m'arracher d'ici, j'irais passer un mois avec vous; peut-être me purifierais-je à l'air que vous respirez, peut-être l'ombre de vos allées jetterait-elle un peu de fraîcheur à mon front brûlant; mais non, c'est un paradis où je ne dois pas mettre le pied. — À peine doit-il m'être permis de regarder de loin, et par-dessus le mur, les deux beaux anges qui s'y promènent la main dans la main, les yeux sur les yeux. Le démon ne peut entrer dans l'Eden que sous la forme d'un serpent, et, cher Adam, pour tout le bonheur du ciel, je ne voudrais pas être le serpent de ton Ève.

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