LES MAITRES DE L'AMOUR (continued 3)
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Vous vous imaginez que je devais être heureux… Eh bien! je ne l'étais pas. Dans ce beau corps, le temple des grâces, Dorville renferme l'âme d'une furie bizarre, capricieuse; elle n'a de constance que dans le mal et la noirceur; intéressée, avare même, elle n'attire des amants que pour les dévorer. — "Je suis fâchée, me disait-elle un jour, en parlant d'un malheureux dépouillé par elle, perdu, abîmé sans ressource, je suis fâchée de lui avoir laissé les yeux pour pleurer." Dorville empoisonne tout; sa langue perfide dénature les choses les plus simples; son esprit artificieux, fécond en intrigues, cache la dissimulation la plus profonde sous le voile de la naïveté la plus ingénue; méchante, comme tous les faibles, les crimes ne lui coûteraient rien sans la crainte des supplices. — Eh! pourquoi vivre avec un pareil monstre? — Je ne la connaissais pas; elle est séduisante; je croyais qu'elle m'aimait… J'en fus cruellement puni.
Le comte de *** était mon ami; il venait souvent chez Dorville, sa présence ne me gênait pas; je ne l'en croyais pas amoureux; j'étais tranquille; mais bientôt je crus démêler en lui de la contrainte; il venait plus fréquemment, mais sa gaieté disparaissait. Peu à peu, il se montra sombre et taciturne, accabla notre société d'ennui et moi de chagrin. Je m'efforçais de le distraire; il recevait mes avances avec cette politesse gênée qui présage aux amis le refroidissement et la rupture. Dorville est adroite, insinuante; je la priai de tirer de mon ami le secret de ses malheurs; elle parut entrer dans mes vues… La perfide… Quelques jours après, elle m'inquiéta par sa profonde tristesse; je la surpris plus d'une fois versant des larmes qu'elle voulait dérober. Inquiet, alarmé, je pressai, je conjurai; enfin, dans ces moments où, tout entier l'un à l'autre, on ne se refuse rien, je renouvelai mes efforts; alors, avec cette émotion, cet accent que la vérité seule devrait connaître: — Oh! mon ami, me dit-elle, cher amant! je vais navrer ton coeur; mais j'exige ta parole, cette parole sacrée, que tu contiendras une trop juste fureur. (je promets ce qu'elle me demande…) Tu croyais le comte ton ami, il n'est qu'un traître. — Un traître! lui? — Oui, un traître bien lâche, et il a voulu me rendre sa complice. Il m'a fait l'aveu de son indigne amour. J'ai essayé de le ramener à l'honneur, à l'amitié; j'ai employé la douceur, les prières, les larmes… Mais au nom de l'amitié, son emportement a été extrême: je l'abjure, s'est-il écrié, je l'abjure! Mon rival est mon ennemi! Ajouterai-je les insultes qu'il t'a faites? Non, non, mon coeur en saigne encore; tu voudrais te venger, tes jours seraient en péril… Mais, dieu! que je crains de noirceurs!… Le barbare!… Et des pleurs inondent son visage, elle en baigne le mien; ses caresses portent dans mes veines tous les feux de la volupté et tous les poisons de la jalousie; l'orgueil développe un amour que je n'avais pas cru sentir… Moi, je perdrais tant de charmes!… Indigne ami, tu périras, ton sang lavera ton offense… Dorville ne feint d'apprécier ma fureur que pour l'attiser davantage; mais elle m'avait lié par des serments; la rage se concentre et fomente dans mon sein.
Le comte revint; nous nous agaçâmes; je le persiflai; Dorville, toujours en tiers, empêchait toute explication; cette situation était trop violente pour durer. Le comte m'insulta, nous sortîmes; la fureur nous guidait l'un et l'autre; je l'atteignis d'un coup mortel qui l'étendit à mes pieds… Hélas! le voile affreux qui nous couvrait se dissipe aussitôt; le comte laisse tomber son épée: je me précipite sur mon malheureux ami pour arrêter son sang: — C'en est fait, me dit-il, je meurs… Je l'ai mérité… Ami, je voulais t'arracher la vie… Dorville me l'avait demandé. — Dorville! ô ciel! — Ma passion était au comble… Elle avait mis mon bonheur à ce prix… Adieu, pardonne-moi… Que je meure du moins ton ami… Il s'efforce de m'embrasser; il expire… O terre! engloutis-moi!… Je m'arrache de ce lieu d'horreur; désespéré, furieux, j'erre en proie aux furies qui me déchirent. Je ne sais où je vais; mes pas s'arrêtent machinalement devant la maison de l'infâme; j'y monte et je tiens encore le fer fumant du sang de mon ami… — C'est moi, c'est moi qui l'ai tué! m'écriai-je en hurlant de douleur; tiens, monstre, assouvis ta rage! Il n'est plus; tu voulais qu'il versât mon sang; tu m'as demandé sa vie, tu lui demandais la mienne; viens, prends-la, rassasie-toi de carnage!… Le sang-froid, la sérénité règnent sur son visage; la joie y perce; elle ose encore me tendre les bras, me féliciter sur ma victoire… — Horrible mégère, tremble! Cette main que tu as rendue criminelle pourrait t'en punir. Un geste furieux accompagne ces mots; son sein palpite et la pâleur le couvre… Je jette mon épée loin de moi; toute son audace renaît… — Eh bien! dit-elle, j'ai tout conduit, il est vrai; je le détestais, j'ai alimenté son amour pour le perdre; je l'ai animé contre toi; je savais que je ne t'exposais que faiblement; il m'avait offensée autrefois, en me préférant une rivale… Je suis vengée!…" Je l'entendais à peine. Devenu plus calme, je m'évanouis et je me retrouvai dans mon lit, au milieu de mes gens.
Longtemps je fus inconsolable; absorbé dans ma douleur, je fuyais les humains. L'image de mon ami succombant sous mes coups me suivait sans cesse; je me refusais à toute distraction; je mourais lentement, j'invoquais le tombeau.
Dans la même maison, mais dans un corps de logis séparé du mien, la femme d'un colonel vivait très retirée; jusque-là je lui avais rendu quatre fois par an les simples devoirs de l'honnêteté. Ma vie trop dissipée, le genre auquel je m'étais livré ne m'avaient pas permis de faire beaucoup attention à elle. Mon valet de chambre, instruit de mon affaire et désespéré de mon état, imagina que cette jeune dame pouvait seule m'en tirer. Mon changement de conduite et d'humeur avaient fait un événement dans la maison; il sut se faire presser d'en découvrir la cause; quelques mots lâchés à la femme de chambre excitèrent la curiosité de la marquise. Mon homme lui détailla ma funeste aventure; elle en fut touchée; chaque matin, ses gens s'informèrent par son ordre de ma santé. L'apathie où j'étais plongé ne me permit pas de sentir que je devais l'en remercier; nous nous rencontrâmes un jour en sortant; elle me fit des reproches de mon humeur sauvage avec un air d'intérêt; je lui marquai de l'empressement de réparer ma faute, et nous restâmes. Ma visite fut courte, mais le premier pas était beaucoup; je continuai, je la vis plus fréquemment, bientôt je n'en bougeai pas. La marquise était douce et complaisante; elle ne se rebutait pas de détails cent fois repétés; elle s'attendrissait et pleurait avec moi; ma douleur devint moins amère; le sentiment de ce que je devais à cette aimable amie me fit une douce habitude de la reconnaissance… — Ahi!… gare l'amour! — Hélas! mon enfant, tu as raison. Une liaison intime, une confiance sans bornes entre une femme de vingt-deux ans, charmante, et un jeune homme, y conduisent infailliblement. D'ailleurs, combien la douleur dispose à la tendresse! — Enfin! te voilà à l'amour parfait. Belle chute, mon ami, belle chute! — Non, je ne ferai point le langoureux Philinte. La marquise n'est pas de ces femmes qui se plaisent au merveilleux.
Jolie, sans vouloir le paraître, vraiment bonne et sensible, aussi séduisante qu'on peut l'être et toujours égale, cette femme adorable n'est cependant pas heureuse. Son mari, comme trop de nos militaires, néglige un trésor qu'il possède pour courir après des guenons. Il ne croit pas à la vertu qu'il n'est pas digne de connaître, et cependant il est jaloux jusqu'à la brutalité; qui ne sait que c'est le moyen le plus sûr d'accomplir sa destinée? Il était digne de la sienne; mais combien Euphrosie méritait peu son infortune.
Quelle différence, ô mon ami, entre les caresses ingénues d'une femme aimable et naïve et les agaceries de nos coquines! Celles-ci peuvent enivrer nos sens, mais, leur fougue dissipée, on retombe sur soi-même; le dégoût, l'ennui empoisonnent jusqu'aux plaisirs passés; il faut s'aiguillonner pour les goûter encore.
La marquise a tout l'éclat de la jeunesse joint à une taille imposante; elle paraîtrait colossale, si elle était moins bien proportionnée. Cinq pieds quatre pouces, pieds nus; le plus beau corps du monde; une gorge ravissante; le bras, la main potelés; une physionomie qui, sans être la beauté, renferme mille grâces que n'a point une belle; une irrégularité piquante, des cheveux gros comme le bras et qui lui descendent jusqu'aux pieds: voilà son portrait.
Personne ne sait mieux qu'Euphrosie manier le ridicule; sans la bonté de son coeur, elle serait caustique, mais elle craindrait de faire de la peine même à ceux qui l'auraient offensée si le respect qu'elle inspire le permettait à l'audace. Chaque jour, son esprit m'étonnait davantage. Sa modestie lui faisait trouver étranges les marques de mon admiration… — Mais, mon ami, m'avait-elle dit vingt fois, tu te rendras ridicule; sans cesse tu me vantes, tu t'extasies sur des choses si simples. Tout le monde en dirait autant.
Mais son âme!… Comment te peindre cette âme tout aimante qui n'a d'existence que pour les sentiments nobles et tendres? C'est par eux qu'elle sort de ce calme inaltérable et doux qui la caractérise dans la société; c'est là qu'elle puise cette chaleur qui la rend si touchante, si dévouée, si sublime en amour. Euphrosie est aussi voluptueuse que tendre, mais elle est toujours décente; elle est pure, elle est chaste, et voilà pourquoi je ne connus jamais de jouissance égale.
Ne vous attendez pas à m'en voir esquisser le tableau. Que le voile du mystère couvre à jamais nos plaisirs… Mais que de combats j'eus à soutenir contre sa vertu! Combien de fois il me fallut lui répéter que le crime seul faisait la honte, et que l'amour, un amour tel que le sien, ne pouvait pas être criminel!… L'avouerai-je? son devoir fut longtemps plus fort que moi. Elle sentit le danger; elle eut le noble courage d'écrire à son mari, de lui demander ses soins et sa présence; il méprisa cette femme respectable, il rejeta ses prières; une indifférence repoussante, un mépris insultant furent le prix des efforts qu'elle faisait sur elle-même pour s'arracher à la tendresse… Je persuadai, je triomphai; Euphrosie ne rougit plus devant moi, la paix régna dans son coeur. Eh! quel homme de fer osera la condamner? Six mois se passèrent au milieu des délices. Isolés du reste de la nature, nous nous suffisions à nous-mêmes. Nos feux sans cesse renaissants avaient toujours le charme de la nouveauté. Une confiance mutuelle et sans bornes achevait notre bonheur.
Hélas! peut-il durer longtemps? Vils jouets du destin, que possédons-nous de stable! Et pour quelques gouttes bien mêlées dans l'océan de maux, faut-il chérir la vie!… La marquise portait dans son sein un gage de notre amour. Bientôt son état ne fut plus incertain. J'étais au comble de la joie sans oser le lui témoigner, joie insensée peut-être, mais si douce que je ne pensais pas même à la combattre. Euphrosie, plus éclairée par ses pressentiments, se sentait dévorée d'inquiétudes que sa douceur et son amour déguisaient à peine. Son mari, de retour à Paris, avait aisément démêlé nos liaisons, et le lâche les avait divulguées. Il nous prodiguait à tous deux les injures; vingt fois Euphrosie arrêta mon bras prêt à la venger; elle sut m'enchaîner par des serments, mais son bonheur fut altéré à jamais. Sans cesse je la surprenais baignée de larmes, et j'y mêlais les miennes… — Euphrosie, lui dis-je un jour, hélas! Je cause tes douleurs et je ne puis les adoucir; nos coeurs cessent-ils donc de s'entendre? Ah! pourrais-tu jamais me haïr? — Te haïr! Ah! jamais tu ne me fus si cher. Cet enfant infortuné que je nourris dans mon sein naîtra sous de cruels auspices sans doute, mais il a resserré, s'il est possible, les noeuds qui m'unissaient à toi. Va, mon ami, je ne suis point injuste, et je t'ai fait des sacrifices; ne crois pas que je m'en repente; je t'en ferais de bien plus pénibles… Cher amant, il m'en reste peut-être bien peu à t'offrir… Au moins que cet enfant te rappelle sa mère. — Cruelle! que veux-tu me faire entendre?… Et voilà donc ton amour!… Ah! si je t'étais cher, paierais-tu d'un tel prix ma tendresse?… Meurs, meurs, pusillanime amante, mais tu jouiras, avant d'expirer, du barbare plaisir d'avoir immolé ton amant. Tu vas priver ton enfant de tes embrassements et des miens, il restera en butte à tous les coups du sort; inconnu sur la terre, entouré d'ennemis peut-être, il vivra pour la douleur, et c'est toi, si tendre, si compatissante, qui, en lui donnant le jour, le voues à de longues infortunes que n'adoucira jamais notre tendresse… Euphrosie m'interrompt par ses sanglots, mais le torrent de larmes qu'elle répand dans mes bras paraît soulager son coeur… — Oh! mon Euphrosie, lui dis-je alors, quitte, quitte ces funestes pensées. Rappelle ton courage… Conserve-toi pour l'amour; ne m'as-tu pas dit mille fois que tu ne vivais que pour moi?
Elle me promit d'être plus tranquille. Je crois qu'elle le devint en effet.
Peu de jours après, des ordres de la cour me forcèrent à me rendre en Bretagne. Mon voyage devait être court, mais Euphrosie avançait dans sa grossesse. Que d'inquiétudes j'allais lui donner, et combien j'en ressentais!… Des pressentiments affreux nous agitaient. Nos adieux furent cruels; longtemps pressés dans les bras l'un de l'autre, il nous semblait que c'était pour la dernière fois. Euphrosie s'évanouit; on m'arracha d'auprès elle. Il fallut partir.
Déjà je me flattais d'un prompt retour; mes affaires allaient finir; je reçois ce billet d'un ami: "Que fais-tu, malheureux? Tu remplis de stériles devoirs et tu négliges les plus sacrés. Accours, ne perds pas un instant, viens servir l'amour…" Je vole, l'âme saisie d'effroi, j'arrive… Horrible spectacle!… Tout est en deuil chez Euphrosie… Ciel! ô ciel! elle n'est plus!… Je veux la voir, je veux l'embrasser encore, je veux mourir avec mon amante… J'avance, malgré les efforts de ceux qui me retiennent; ils me parlent, je ne les entends pas. Ivre de désespoir, j'allais entrer… — Arrête, jeune téméraire, me dit un vieillard vénérable qui sort de la chambre d'Euphrosie, respecte ces lieux habités par la douleur… Son accent sévère, mais touchant, pénètre mon coeur; je me précipite à ses genoux, sans le connaître, je l'embrasse… — Oh! qui que vous soyez, ayez pitié de moi, laissez-moi revoir mon amante; j'invoque cette seule grâce… Hélas! ne puis-je obtenir une mort plus douce auprès d'elle? — Relève-toi, me dit-il en pleurant… Jeune insensé, tu précipites au tombeau ma douloureuse vieillesse. Que t'avais-je fait? Jusqu'ici rien n'a souillé mes cheveux blancs; tu livres mes derniers jours à la honte, au désespoir. Déjà, ton funeste amour me coûte mon fils et ma fille; l'un était mon soutien et l'autre mon bonheur. — Vous, son père!… O dieux!… Vieillard infortuné, prenez ma vie; je ne désavouerai pas mon amour, et puissiez-vous en vous vengeant me réunir à mon amante. — J'ai tout perdu; je pourrais t'imputer tous mes maux; mais je n'ai pas le coeur d'un barbare, et je ne puis ni ne veux te haïr… (mes cris, mes gémissements sont ma seule réponse…) Eh quoi! C'est donc à moi de te consoler? Calmez-vous, jeune homme trop malheureux; Euphrosie… — Eh bien! mon père… j'attends à vos genoux mon arrêt… — Euphrosie respire encore. — Elle respire!… O dieux! laissez-moi… courons… (je m'arrête avec le sang-froid et l'égarement du désespoir). Mais non, elle n'est plus; vous me flattez encore pour savourer plus longtemps votre vengeance… A ces mots, mes forces m'abandonnent, je tombe sur un fauteuil; une stupeur mortelle s'empare de moi; j'ai les yeux ouverts et je ne vois rien.
Le père d'Euphrosie daigne me prendre la main: — Je ne vous trompe point, mais votre sort et le mien n'en sont guère moins cruels. Croyez ce que je vous dis, et apprenez les malheurs que vous causez. Huit jours après votre départ, le marquis de *** vint voir ma fille. Euphrosie venait de lui confier son état et son amour. Le marquis, furieux, s'emporte contre sa femme dans les termes les plus outrageants. En vain mon fils veut l'apaiser. Le marquis menaça Euphrosie. Il voulut même la frapper. Mon malheureux fils se jeta au-devant de sa soeur; son beau-frère, hors de lui, tire son épée et le force à se mettre en défense. La rage l'aveuglait; il se précipite sur le fer de son adversaire; mon fils, désespéré, le blesse; le marquis cachait un pistolet dont il tua mon enfant… A la vue de ce combat funeste, Euphrosie était tombée sans connaissance; les douleurs d'un accouchement prématuré la rappelèrent à la vie et à toute l'horreur de sa destinée: elle a mis au monde un enfant qui n'est plus; on a jusqu'ici désespéré de la mère, aujourd'hui elle paraît moins mal; comment échapperait-elle à sa douleur?… J'avais dévoré ce terrible récit, j'étais immobile, mais, dieux! Que de serpents déchiraient mon coeur!… — Eh bien! m'écriai-je avec amertume, elle vit… elle vit, mais c'est pour me détester… Mais non, Euphrosie ne peut pas me haïr… O mon père! ah! souffrez que je vous donne ce nom, je vous offrais ma vie, elle vous sera consacrée; que je répare autant qu'il est en moi vos pertes affreuses, que je devienne votre fils! Oh! combien les devoirs m'en seront doux!… Mais, mon père, laissez-moi sauver votre fille; Euphrosie vivra pour vous aimer… le bon vieillard s'attendrit; un rayon d'espoir pénètre son âme; il pleure sur moi, il daigne me presser contre son sein… Hélas! nous nous abusions tous deux; Euphrosie revint à la vie, mais une mélancolie profonde l'avait empoisonnée pour jamais, elle refusa de me voir et courut s'ensevelir dans un couvent. Je tentai tout pour vaincre ses résolutions; son père seconda mes efforts; tout fut inutile, elle prit le voile et prononça les voeux.
Mon imagination était allumée, ma tête exaltée, mon coeur inondé de tristesse. Je pris un parti violent, et sans communiquer à qui que ce fût mon dessein, je montai à cheval et courus chercher la trappe pour y ensevelir le reste de mes jours.
Le ciel semblait conjuré contre moi. Un orage affreux m'oblige de m'arrêter à Versailles; j'étais percé, je n'avais rien pour changer; je me jette dans une auberge pour me sécher, et rendu de fatigue, je me résous bientôt à y passer la nuit.
Seul dans ma chambre j'y broyais du plus beau noir possible: l'histoire de l'abbé de Rancé me montait au quatrième siècle; je ne voyais rien de si beau que ces longs cimetières dont quelques lampes sépulcrales perçaient à peine les sombres horreurs; j'entendais cette cloche funèbre qui semble appeler la mort; je la voyais s'avancer à pas lents; Comminge et Euphémie étaient devant mes yeux; je prenais le travail pénible de mon imagination délirante pour l'héroïsme de la vertu; j'allais enfin m'enfoncer dans ces demeures funèbres, où gémissent tant de malheureuses victimes des préjugés, des passions… je le voulais, la providence ne le voulut pas.
Absorbé dans mes sombres réflexions, je n'apercevais pas une très jolie fille de l'auberge, arrivée depuis un quart d'heure devant moi… J'y prends garde enfin; je sors de ma rêverie, mais pour tomber dans une autre; je lui approche un fauteuil, la croyant, ma foi, je ne sais qui; je l'oblige à s'asseoir; elle ne doute plus de ma folie; enfin, à force de me demander ce que je voulais pour mon souper, elle me rappelle à moi; je ris, elle éclate.
Je donne mes ordres; Madelon descend et revient faire mon lit. La bonté divine veillait sur moi. Ces sortes de filles portent leurs cotillons fort courts; Madelon, en s'allongeant, me laissait voir une jambe faite au tour et le bout d'une cuisse très blanche… Hélas! me dis-je à moi-même, je vais m'enterrer; que cette pauvre fille profite du moins de mon reste; enfilons-la, c'est le dernier coup que je foutrai de ma vie… Alors, avec une gravité sans égale, je la prends par les deux pattes; je la jette sur le lit, je la trousse et je l'enfourne avant qu'elle eut le temps de voir comment. Elle fit un peu la revêche, mais où est la fille qui ne marche pas au troisième coup de cul? Seulement, pour me marquer son dépit, elle remuait comme un diable. Par habitude, je voulais recommencer; elle me fit convenir que cela ne se pouvait pas; qu'on attendait après elle; mais nous arrêtâmes qu'elle viendrait coucher avec moi, et je me débarrassai en sa faveur de quelques louis, qui, suivant mon projet, allaient me devenir inutiles; car je n'en démordais pas.
Nous passâmes la nuit ensemble; je m'en donnai comme pour la dernière fois; mais admirez l'ouvrage du bon Dieu! Plus j'allais à ce diable de trou, plus ma tête se calmait; mes résolutions s'affaiblissaient d'autant, et je résolus, sous prétexte de fatigue, d'attendre encore une nuit pour me déterminer; je ne fus pas dans cette peine. Une berline de poste arriva vers l'heure du dîner; deux hommes qui étaient dedans me firent demander la permission de partager le mien; je l'accordai; mais quel fut mon étonnement! C'étaient deux de mes amis intimes qui me galopaient. — Ah! Ah! monsieur l'enragé, me dit Saint-Flour, vous faussez donc ainsi compagnie! Que diable! tu as l'air du chevalier de la triste figure! Je voulais soutenir contenance, ils m'envoyèrent promener, me persiflèrent, me démontrèrent que je n'avais pas le sens commun; je le crus; je montai en voiture avec eux: nous arrivâmes à Paris.
Pendant quelque temps je fus un peu honteux; d'ailleurs, le diable m'emporte si je savais où aller, ni quelle liaison former! Cependant, j'étais endetté; mes créanciers, honnêtes israélites, venaient m'offrir leur figure patibulaire. Je pris une résolution magnanime; je me décidai à me mettre la corde au cou, à me marier. —Ah! tu vas faire une fin? — Oui, une fin; c'est, pardieu, bien périr avant le temps!
Je connaissais une vieille intrigante, doyenne des marquises, appareilleuse de sacrement: je fus lui conter mon affaire, en lui observant que j'étais pressé. — Oui, me dit-elle, la voulez-vous jolie? — Ma foi! cela m'est égal; c'est pour en faire ma femme; je ne m'en soucierai guère, et je ne la prends pas pour les curieux. — Il la faut riche? — Oh! cela, le plus possible. — De l'esprit? — Mais, oui, là, là. — Je tiens votre affaire. Connaissez-vous Mme de L'Hermitage? — Non. — Je vous présenterai; c'est une de mes amies; sa fille a dix-huit ans, elle est très riche, et surtout son caractère est excellent. — (ah! foutre! que cette bougresse-là est laide!…) Mon aimable duègne part sur-le-champ pour porter les premières paroles, manigancer mon affaire et me vanter: le soir elle m'écrit deux mots, et deux jours après nous nous rendons chez ma future belle-mère.
Mme de L'Hermitage tient bureau de bel esprit; là, tous nos demi-dieux, tous nos apollons modernes viennent chercher des dîners qu'ils paient en sornettes. Dès l'antichambre, je respirai une odeur d'antiquité qui me saisit l'odorat; la vieille m'avait prévenu qu'il fallait beaucoup admirer. J'entre dans un salon immense et carré; j'y trouve la maîtresse de la maison avec l'air d'une fée, le corps d'un squelette et le maintien d'une impératrice. Elle m'assomme de longs compliments; j'y réponds par des révérences sans nombre; je cherche des yeux la future… Ah! foutre! on vous en donnera!
Diable! il faut que sa chère mère me juge auparavant, et la bienséance permet-elle qu'on expose une fille au regard du premier occupant?… La duègne et la mère entamèrent les grands mots et les vieilles histoires. Pendant ce temps-là je toisai le salon. Des tapisseries d'antiques verdures en couvraient les murailles. Cassandre et Polixène y figuraient, aussi bien que le roi Priam, nombre de troyens et perfides grecs, avec chacun un rouleau qui leur sortait de la bouche pour la commodité de la conversation. Du plancher pendait une lampe immense, à sept branches, de bronze doré, qui avait servi aux festins de Nabuchodonosor, aux quatre coins, des trépieds de vieux laque surmontés d'urnes à l'antique et de pyramides tronquées trouvées dans les fossés de Ninive La Superbe. Des tables de marbre de Paros, portées sur des piliers de granit, chargées de bustes grecs et latins, et d'un grand médailler. La cheminée, élevée à huit bons pieds de hauteur et surmontée d'un miroir de métal, environné d'une bordure immense en filigrane; c'était, je crois, celui de la belle Hélène. Les fauteuils paraissaient modelés sur ceux de la reine de Saba, couverts de tapisseries, durement rembourrés pour éviter la mollesse, mais magnifiquement dorés… Voilà, mon cher, le mobilier qui frappa mes regards. Au reste, tout décelait à mes yeux exercés un fonds de richesse qui chatouillait mon âme, et je projetais déjà de changer toutes ces fadaises contre les belles inventions de notre luxe moderne. Je m'extasiai sur chaque objet, je tranchai du connaisseur pour applaudir; on accueillit mes éloges, et nous nous retirâmes, la duègne et moi.
En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage et posé (car il ne m'était, pardieu! pas échappé un sourire), surtout mon excessive politesse avaient prévenu en ma faveur, que probablement je serais invité à dîner pour le jeudi, qui était le grand jour, et qu'alors je verrais Mlle Euterpe… Foutre! voilà un beau nom; j'ai diablement peur que ma charmante ne soit aussi quelque antiquaille.
Je fus invité; le dîner répondait à l'ameublement, et je vis mon Euterpe… Ah! sacredieu! la jolie future! Elle est faite à coups de serpe, elle a été modelée, ou le diable m'emporte! sur quelque singe; aussi madame sa chère mère dit-elle que c'est le vivant portrait de M. de L'Hermitage. Ramassée dans sa courte épaisseur; un teint d'un jaune-vert, de petits yeux enfoncés, battus jusqu'au milieu de deux joues bouffies; des cheveux à moitié du front, une bouche énorme et meublée de clous de girofle, un cou noir, et puis… serviteur! une gaze envieuse voilait un je ne sais quoi qui montait au diable. Eh! pardieu! que ne couvrait-elle aussi les deux plus laides des pattes que jamais servante ait lavées. Au reste, Mlle Euterpe fait la petite bouche, grimace avec complaisance et n'en est que plus laide. Ce fut bien pis quand elle eut parlé. Ah! Cathos n'est rien en comparaison… Jour de dieu! épouser cela! me dis-je à moi-même. C'est bien dur! — Eh! fi donc! Tu ne l'épouseras pas peut-être? — Eh! mon ami, quarante mille livres de rente d'entrée, autant de retour; cela n'est pas à négliger; elle a les beaux yeux de la cassette, et moi, je n'ai qu'un beau vit dont elle ne tâtera guère. Mes créanciers me talonnent, il faut s'immoler…
Après le dîner, Mlle Euterpe fut se camper auprès de sa chère mère; moi j'allai roucouler d'amoureux hochets qui furent reçus avec humanité et condescendance: somme toute, au bout de quinze jours, on nous maria, en m'avantageant de vingt mille livres de rente par contrat. Me voilà donc époux d'Euterpe. La mère donna à sa bien-aimée sa bénédiction et le baiser de paix; ma chaste épouse fut se mettre entre deux draps, les talons dans le cul, comme cela se pratique par modestie. Une partie de la noce était dans les chambres voisines; les jeunes gens surtout, pour qui c'est une aubaine, me firent compliment sur mon bonheur futur, me souhaitèrent bonne chance et se mirent en embuscade.
Je me campai à côté de ma charmante, qui versait de grosses larmes. — Madame, lui dis-je, le mariage où nous nous sommes engagés est un état pénible, une voie étroite, mais qui mène au bonheur; il n'est point de roses sans épines, et c'est moi, votre époux, qui doit les arracher. Le créateur nous a réunis pour que nos deux moitiés ne fissent qu'un tout. Afin de mieux consolider son ouvrage, il a fait présent à l'homme, chef de son épouse, d'une cheville… Tâtez plutôt (je lui porte la main là, et la masque retire la patte comme si elle avait bien peur). Or, cet instrument doit trouver son trou: ce trou est en vous; permettez que je le cherche et que je le bouche… Alors, d'un bras vigoureux je prends ma chrétienne; elle serre les cuisses; j'y mets un genou comme un coin, elle me fout des coups de poing par manière de résistance; enfin, elle fait semblant de se trouver mal; elle allonge les jambes, lève le cul; je frappe à la porte… Ah! foutre! Ah! sacredieu! Mort de ma vie! — Quoi donc? Comment, bourreau! Deux pieds de cornes… je suis étranglé… elle est ouverte, à deux battants encore! Ah! chienne! Ah! carogne! Et tu défendais la brèche… Foutue garce!… Je la cogne; elle m'égratigne, elle hurle, je jure en frappant toujours; la mère arrive, écumant de rage; je saute à bas du lit, et je me sauve. Mes amis, rangés en haie, me demandent, avec une maligne inquiétude, si je me trouve mal, si je veux un verre d'eau… Je veux le diable qui m'emporte loin d'ici!… Un instant après, ma belle-mère rentre, et d'un ton de sénateur: mon gendre, je sais ce que c'est. — Comment, ventredieu! je le sais bien aussi, moi, et que trop.
— Non, ce n'est rien; le premier jour de mes noces il m'en arriva autant. — Ah! la foutue famille! — Rassurez-vous, c'est une enfant qui ne sait pas ce que c'est, elle s'y fera; allez vous remettre auprès d'elle, et prenez-la par la douceur. — La rage qui m'étouffait m'avait empêché de l'interrompre, mais à cette douce invitation, je m'écrie: moi y retourner! Que le jeanfoutre qui l'a commencée la rachève… Ah! foutre! c'est une ânesse ou une jument, tant elle est large. — (Mme de L'Hermitage fronce le sourcil). Mon gendre, je comprends, c'est que vous ne pouvez pas. — Comment! foutre! madame, je ne peux pas! Eh! sacredieu! la besogne n'est pas dure, on y passerait en carrosse…
La vieille fée se fâcha; je manquai la foutre par la fenêtre, et je sortis pour jamais de ce maudit lieu.
O rage! ô désespoir! moi la terreur des maris, moi la perle des fouteurs, me voilà coiffé d'un panache à la mode… Coa, coa! en herbe!… Coa, coa! en herbe, ventre et dos, et par une guenon, une maritorne!… Où fuir? où me cacher?… Les épigrammes vont m'assassiner.
Ce n'est pas tout. Le lendemain, un homme en noir demande à me parler. Au milieu de beaucoup de révérences, il me signifie un petit papier… — Monsieur, vous vous trompez. — Non, monsieur, me dit le normand. — Mais de qui cela vient-il?
De haute et puissante Demoiselle Euterpe de L'Hermitage, votre légitime épouse. — Comment, ce coquin! foutre! si tu ne sors… Il était déjà parti, et court encore… Eh bien! la bougresse me faisait sommation de la traiter maritalement, sans quoi l'on m'annonçait bénignement que l'on demanderait séparation. Je cours chez mon procureur; je consulte, nous plaidons pendant trois mois: on me tympanise; enfin je suis contraint d'abandonner dix mille livres de rentes de mes vingt constituées, et l'on me déclare père d'un individu (quelque sapajou sans doute) dont ma bougresse était grosse; encore n'était-ce pas le premier.
Furieux, désespéré, je pars pour le pays étranger, et j'abandonne à jamais cette terre maudite où je pourrais rencontrer tant d'objets déplaisants.
Sort, foutu sort plein de rigueur! Quoi, moi, j'éprouverai tes caprices, tes bizarreries! Voilà donc le fruit de mes belles résolutions! Tous mes projets aboutiraient à la parure de Moïse! Fuyez, foutez le camp, rêves atrabilaires, songes creux de mon imagination bilieuse… Non, non, mesdames, vous ne tiendrez point mon chef dans vos cuisses maudites; jamais un con marital ne m'enverra de vapeurs cornifères. Au foutre la conversion! Mais, dans mon humeur de vengeance, je foutrai la nature entière, j'immolerai à mon priape jusqu'à des pucelages (si tant est qu'il en existe); par moi, légions de cocus peupleront les palais, les champs et les cités; j'usurperai jusqu'aux droits de notre bonne mère la sainte église. Point de fouteuse de prélat, point de monture de curé que je n'enfile sur tous les sens (pour leur conserver l'habitude) jusqu'à ce que, rendant dans les bras paternels de M. Satan mon âme célibataire, j'aille foutre les morts!