LES MAITRES DE L'AMOUR (continued 2)
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Quinze jours se passèrent sans aventures curieuses. L'ennui me gagnait; je jouai, je perdis, et dès lors j'abandonnai ce moyen de conservation qui m'aurait dévoré mon or. Pour le conserver, il n'y avait qu'un moyen, la fuite. C'était un parti violent, et je balançais.
Déjà le soleil dorait les moissons; les grâces se retiraient aux bocages; toutes les femmes volaient à la campagne, les unes par désoeuvrement, d'autres par habitude, celles-ci pour opérer une révolution. De si grands exemples me déterminèrent; quelques légères excursions préparèrent ma retraite; je voltigeai, mais souvent, bien différent de l'abeille industrieuse, je ne pompai que des sucs soporifiques, encore l'ennui me fit-il bâiller sans m'endormir.
Vous connaissez comme moi ces palais enchantés que la Seine voit sur ses bords dans sa course tranquille… Hélas! un art cruel nous y poursuit encore, il étouffe la nature en croyant l'embellir. L'ennuyeuse symétrie a dessiné ces parterres émaillés de sables stériles, et ces tristes gazons dépouillés de leur verdure… Des murailles de charmille ne permettent point aux zéphirs de caresser le sein de Flore, la rose se flétrit sans honneurs dans ces vases qui la gênent, pour la rassembler en bouquets. De longues allées ne semblent m'offrir un point de vue délicieux que pour l'isoler et le rendre monotone. — J'entre dans un bosquet, des arbustes fatigués y prêtent à regret leur ombrage; des entraves de fer asservissent leurs branches courbées; le chèvrefeuille n'y rampe point parmi le feuillage; la tulipe y est sans couleur, la violette sans parfum… Je me sauve dans un bois… Eh quoi! toujours de l'industrie, jamais de surprises… La main de l'architecte a décoré ces salles tristement superbes; la règle impérieuse a tracé leurs contours; la serpe, la faulx ont mutilé les dryades gémissantes pour arrondir des colonnes ou former des amphithéâtres. — J'entends le bruissement des eaux… Hélas! la naïade en pleurs n'y roule point ses flots argentés; mille canaux emprisonnent son onde; des formes bizarres, des bouches d'airain l'élancent dans les airs; elle retombe brisée dans ces bassins, où elle se perd sans pouvoir arroser le bocage qui la désire… O hommes! votre despotisme réduira donc tout à l'esclavage!… J'erre dans les détours d'un labyrinthe compassé; la fauvette légère, le pinson joyeux n'y trouvent point d'asile pour leurs amours. Philomèle seule y fait quelquefois entendre les sons de sa douleur; et la nuit, quand Phébé fait régner le calme et le silence, le triste coucou présage au maître de ces lieux ses hautes destinées.
Que je suis loin, grand dieu! de cette douce mélancolie où l'âme attendrie perd le sentiment douloureux de ses peines! où des larmes involontaires, mais précieuses, dégonflent la poitrine oppressée et rafraîchissent la paupière!… Je suis sombre: mes pensées tumultueuses s'agitent, se choquent, se confondent; je reviens à pas lents, l'air rêveur, la tête penchée… Je rentre dans un salon brillant d'or et de glaces; elles me retracent vingt personnes que fixe un tapis vert… O source nouvelle d'ennui, de consomption!… Je reviens à la ville. Toute la vitesse de mes chevaux ne me sert pas à mon gré: je suis à peine arrivé que je voudrais être ailleurs; je cherche avec ardeur des objets nouveaux… Ah! Il n'en est point qui puissent guérir un coeur blasé sur tout!
Essayons du moins de le distraire… Fuyons, fuyons la perfidie des cours, le tumulte des villes! Cherchons une retraite… Je l'ai trouvée; j'y vole sur les ailes de l'espérance et du désir.
Au milieu de ces riches contrées que la Marne indocile fertilise dans son cours s'élèvent des murs bâtis par nos aïeux. Leur superbe apparence semble annoncer la demeure des rois… non, c'est le séjour tranquille des épouses chéries du Dieu de paix… C'est l'abbaye de ***; la tante d'un de mes amis en est abbesse. Je suis annoncé par lui comme un homme aimable. Je suis désiré, j'arrive… Le bruit d'une voiture qui vient au galop, plus encore celui des valets, qui croient honorer leur maître par leur tapage, avaient fait événement. Tout dans le couvent se met sous les armes. La discrète se prépare à exercer sa langue… Un homme de cour! Qu'il va m'en conter de belles!… La nonnette jolie rattache sa guimpe légère avec art, avec coquetterie… Toutes veulent plaire; toutes volent au parloir. Mme la dépositaire est députée pour me faire les honneurs: un compliment agréable et bénin me montre que l'on est prévenu en ma faveur.
Enfin, Mme l'abbesse arrive à la grille, et l'essaim disparaît par discrétion et par respect. — Sacredieu! la charmante figure!… Lis son portrait, lis, et meurs d'envie.
Elle achève à peine son cinquième lustre: la fleur de la santé s'unit sur son visage à celle de la jeunesse. Un teint brillant, les yeux les plus beaux du monde et noirs comme jais, la bouche mignonne et bordée de roses, des dents d'ivoire qu'un sourire enchanteur laisse admirer… Au reste, un genre de coquetterie inconnu dans le monde, réservé pour le cloître. Sa robe, tissue d'une gaze diaphane, se drape en longs replis; une ceinture dorée semble moins faite pour marquer sa dignité que pour faire valoir une taille divine. La batiste la plus blanche forme son bandeau; sa guimpe se replie pour dessiner les tempes et arrondir davantage un ovale délicieusement tracé, elle s'échappe ensuite et voltige au gré des zéphirs: mille amours nichés çà et là rentrent, sortent, ébouriffent tout, et tout ne va que mieux. — Est-ce que tu t'aviserais de faire le second tome d'Abélard? — Ma foi! je n'en sais rien… Mais dussé-je chanter clair, je foutrai ma charmante abbesse, ou nous verrons pourquoi… Les compliments furent ce qu'ils devaient être, joliment tournés de la part de la nonne et galamment de la mienne. La connaissance fut bientôt faite; j'apporte des nouvelles, et l'abbesse était trop instruite pour ne pas s'apercevoir que mon âme était dans mes yeux… Mais elle n'était, sacredieu! pas morte autre part, et je bandais à crier… Sublime effet de la vertu! Vierges immaculées! Les corpuscules saints qui s'exhalent de vos blancs tétons ont agité, pénétré tous mes sens… Puissé-je rassembler toute la vigueur d'un carme dans ses premières années et retracer à vos cons pourfendus la valeur et les assauts du père Tapedru!
Je ne parlerai pas des fêtes qui me furent données, des concerts où je tins ma partie. Ma voix mâle et sonore, mes accents prononcés se mêlèrent à ceux de ces filles timides… Tel un satyre effronté, se glissant au milieu des nymphes, commence par les étonner; en vain elles veulent fuir, un attrait puissant retient leurs pas; s'ils deviennent plus chancelants, c'est l'ouvrage du désir… Et les cris que les belles poussent ensuite ne sont pas d'effroi.
O mon ami! la jolie chose que d'être au milieu d'un sérail où vingt nonnettes se disputent le prix de la beauté! Leurs yeux, moins agaçants que ceux de nos femmes, respirent une tendre langueur. Plusieurs même, innocentes encore, éprouvent des mouvements jusqu'alors inconnus… Dieux! quelle expression touchante!… Foutons, foutons! ô mon vit! déploie tes ressorts de fer! que tout cède à ton impulsion puissante!… Evoé, amour!… Evoé, Priape!
Je me couchai, roulant à part ces vastes projets. La moire tapissait ma chambre, le goût l'avait assortie; la simplicité, la propreté scrupuleuse y régnaient, et la mollesse y reposait sur le duvet le plus fin. Je ne dormis point; j'étais enchanté, enivré… Une légère indisposition, peut-être de commande, retint le lendemain Mme l'abbesse au lit. J'eus permission d'aller lui faire ma cour dans son appartement… Que devins-je! O ciel! que devins-je!… Elle était belle comme un ange, et de la beauté la plus touchante… J'oubliai jusqu'au motif qui m'amenait; elle me tendit la main, en s'informant de ma santé; je baisai cette main avec un feu, une ardeur… L'abbesse soupira… Un soupir fut ma réponse… Nous étions seuls; ses yeux à demi clos, ses longues paupières abattues, le gonflement, la palpitation d'un sein d'albâtre que couvrait encore un voile inopportun, tout semblait m'enhardir… Hélas! j'étais timide… Julie! Julie! Ainsi jaillirent les premiers transports de nos feux… Je me jetai à ses genoux; mes lèvres brûlantes couvrirent cette main que je n'avais pas quittée, que l'on ne s'était pas efforcé de m'arracher… Dieu! elle se pâme… Elle se meurt… Le premier mouvement m'emporte… Je m'écrie… Ses femmes arrivent… Des sels, des eaux, des senteurs!… Tout est sous mes mains. — Ce sont les vapeurs de madame! s'écrie une assistante. — Ah! foutue bête! me dis-je à moi-même… Mais, foutre! ce n'est pas son dernier accès… Au bout d'un demi-quart d'heure, elle revient à elle; elle est pâle… Mais c'est de la pâleur des amantes… Quelques larmes ont mouillé ses beaux yeux… Qu'ils sont touchants! Ils semblent implorer… Nous redevenons libres: — Hélas! dit-elle, je suis bien malheureuse: ces spasmes violents m'anéantissent… Et l'on ne peut en deviner la cause… Je vois la rougeur qui colore ses joues; son pouls est plus animé; mon coeur bat; je m'approche davantage… Quelques coussins dérangés m'offrent un prétexte; j'ose avancer ma main pour la replacer, pour la soutenir. Un mouvement me livre sa gorge… C'est celle de Polignac… L'ivresse me saisit; je presse sa bouche de ma bouche amoureuse (ma langue lui fait éprouver des tressaillements voluptueux); j'avance vers le sanctuaire; un doigt y pénètre… Il tremble, et ce tremblement l'émeut davantage… C'en est fait!… Je l'ai remplacé… Dieux! Dieux! Quelle jouissance!… — O mon sauveur, dit-elle, ah!… ah!… O bonheur!… Je puis mourir… Mon doux Jésus!… Ah! cher ami!… Je meurs… Les sensations étaient trop vives, trop multipliées, trop nouvelles… Mon âme ne pouvait y suffire, je m'évanouis très sérieusement… Mon abbesse, effrayée, sonna sans doute sa confidente; je me retrouvai dans leurs bras. Les baisers de ma charmante abbesse me rappelèrent à la vie; mais en même temps ils me remirent dans un état si ferme que la discrète jugea prudemment que je n'avais plus besoin de sa présence. Nous nous réitérâmes plus d'une fois, l'abbesse et moi, des serments de nous aimer toujours, et toujours la conviction suivait de près.
Les coulis, les restaurants les plus actifs me furent prodigués. Je passai la journée comme la matinée, et la nuit fut aussi heureuse. Les jours suivants, des amusements sans nombre me furent préparés: la chasse, la pêche, mille et mille jeux… Tant de plaisirs m'attachaient encore à mon abbesse: elle était voluptueuse, mais sans art, sans raffinement; mes conseils lui plaisaient; mes leçons l'enflammaient; elle y gagnait beaucoup, et je n'y perdais pas. Son beau corps svelte et flexible, ses membres délicats s'enlaçaient, se pliaient sur les miens, et ce n'était que dans mes bras qu'elle goûtait le repos… De bonne foi, je lui aurais gardé fidélité; mais l'humanité s'y opposait. De jeunes coeurs soupiraient en secret pour moi: fallait-il les laisser se consumer, se flétrir?… Non, je suis trop compatissant. Mon commerce avec l'abbesse s'était réglé: je lui donnais les nuits et j'employais les jours ailleurs. Dortoir, cellules, tout m'était ouvert, et j'en profitai.
S'il m'en souvient, la première que j'ai foutue fut une discrète. — Une discrète? Tu badines. — Non, pardieu! c'était notre confidente; fille mûre de quinze à cinquante-cinq ans… voici le fait. Elle s'était chargée de mes déjeuners. Un jour que, emporté par la chasse, j'avais manqué mon heure ordinaire, je revins au moment où la bonne mère Saint-François ne m'attendait plus… J'entre sans bruit; elle était étendue dans un grand fauteuil, le dos tourné vers la porte et retroussée jusqu'au nombril, les cuisses écartées, et remuait de toute sa force… Devine. — Belle demande! Un godmiché? — Tout juste… Je ferme la porte avec précipitation; elle n'a que le temps de baisser ses cottes et laisse le fer dans la plaie… Rouge comme un chérubin, elle se lève, fait deux pas, serre les cuisses, et moi, que le diable inspire, je la prends par dessous les bras si lestement que le Priape quitte prise et tombe au beau milieu de la chambre: Ah! ma mère en Dieu, n'êtes-vous pas blessée?… Peste! dis-je en ramassant le poupon, voilà une rude fausse couche… Eh, foutre! ma bonne… ne vous étonnez pas, j'ai tout vu; je vous ai fait rater, il faut que je vous achève… Je la campe sur son lit et je lui fais deux fois la douce affaire: c'était autant qu'il lui restait de dents: — Le bon Dieu vous le rende! me dit-elle avec attendrissement. Je ris, et j'aperçois au fond de sa bouche un petit chicot: je me rappelle la vieille histoire; une noble émulation m'enflamme, d'ailleurs j'avais besoin d'elle: elle était maîtresse des novices… J'arrachai le chicot, mais il tenait diablement fort. Je crois n'avoir eu de ma vie autant de peine.
Passons sous silence quelques aventures communes; je baisai la soeur Saint-Jean Porte-Lapine, soeur Magdelon, mère Saint-Bonaventure, et coetera. Le dortoir, le jardin, la dépense et l'apothicairerie furent tour à tour mes théâtres; mais parlons des novices.
Elles étaient cinq, et parmi elles, soeur Agathe, soeur Rose et soeur Agnès se faisaient distinguer. C'étaient les plus jolies enfants du monde. Les deux premières, éveillées petites commères, s'aimaient à la fureur et se caressaient de même, faute de mieux. Soeur Agnès était amoureuse de moi, ne disait rien et pleurait d'autant. Un jour de grande récréation, je trouve le moyen de la chambrer. — Qu'avez-vous, belle Agnès? — Hélas! je n'en sais rien. — Depuis huit jours, vous êtes toute changée; vous que l'on voyait sans cesse rire, folâtrer, vous rêvez. — Hélas! — Vous soupirez… Agnès! Agnès! Vous n'avez point de confiance en moi… Moi qui vous aime tant. (ses joues se colorent.) — Vous m'aimez! Oh! mon dieu! si cela était! Agnès, serait-ce vous offenser? — Hélas! ce n'est pas ma faute, vous êtes si aimable. (je prends sa main.) — Oh! laissez-moi… sainte Vierge! (elle se lève.) — Ma soeur, je le vois, vous avez peur de moi; je vous suis odieux… Eh bien! Je me retire. — Comment, tu t'en vas? — Foutue bête!… La pauvre enfant! elle est à moi; je n'aurais pas le temps de la pousser à bout; à la première séance, elle est dans mon sac.
La maîtresse des novices me fournit quelques jours après une bonne occasion. (vous savez qu'elle est de mes amies.) On devait chanter un motet au choeur; le maître de musique n'était pas venu; elle me confia Agnès, pour la faire répéter et sortit en tirant la porte sur nous. — Eh bien! ma belle Agnès, êtes-vous toujours aussi cruelle? (elle baisse les yeux.) — Que je suis malheureuse! Oh! le bon Dieu le sait (et ses mains s'élèvent vers le ciel). — Agnès, vous m'avez fait répandre bien des larmes. — Et moi!… Ah! comme j'ai pleuré (et ses pleurs coulent encore). — Si vous vouliez, hélas! Nous nous consolerions… Ou, sans cela, il faut que je meure. — O mon Jésus! vous, mourir… Non, non, ce sera moi. — Vous, Agnès, vous que j'aime plus que ma vie. (je la saisis, je l'attire sur mes genoux… Vois, ah! vois donc son col collé contre moi, sa tête penchée sur mon visage, ses beaux yeux bleus pleins de larmes.) Agnès, mon seul amour! Ah! dis-moi que tu m'aimes! — Méchant! vous en doutez… Sa bouche me caresse: l'innocent ne connaît aucun mal aux élans de son coeur… Son heure est arrivée: je la couvre de baisers; je fais passer dans son sein l'ardeur qui me dévore; je l'enivre de caresses et d'amour; j'écarte tous les voiles; que de trésors me sont livrés!… La pudeur ne gémit point… Elle ne se connaît plus… Rapide comme l'éclair, je déchire la nue… Et le cri qu'Agnès laisse échapper est le signe de ma victoire.
Tu vas bêtement croire qu'elle fera des grimaces, des simagrées, qu'elle me traitera de monstre, de séducteur… Eh! laisse cela à nos pucelages rajeunis du siècle… La pauvre enfant! Elle me remercie de mes bontés… Il est vrai que j'ai eu diablement de mérite, car la place était rudement forte à emporter.
Agnès, après cette ouverture d'esprit, acquit une intelligence infinie pour son motet, et, au retour de la maîtresse, elle le chanta à ravir.
Heureusement pour moi, mon abbesse, à cause de certaines visites, faisait lit à part, car pardieu! J'étais écorché vif et en sang; douze heures de repos me cicatrisèrent. — Hon!… Beaux passe-temps! — Eh! pourquoi, diable, grondes-tu, je te prie? — Je gronde, parce que tu perds ton temps et que l'argent ne vient point. — C'est ma faute, j'en conviens… ton esprit financier me charme; mais je devais te dire que l'abbesse, aussi généreuse que belle, me comblait de présents… Ainsi, calme-toi pour écouter de nouveaux exploits.
Soeur Agathe et soeur Rose appellent mes hommages; la plus âgée n'a pas ses dix-huit ans. La première, vive, pétulante, est un petit démon; elle a de l'esprit comme un lutin, de jolies réparties, une adresse incroyable. Rose est plus douce, plus tendre, mais gaie… Ces deux enfants sont liées par une étroite sympathie et plus encore par le tempérament; l'abbesse, dont elles sont les bijoux, m'a confié qu'elles s'en donnaient avec excès, et qu'elle-même les avait reçues plus d'une fois dans son lit, pour du moins tromper ses désirs.
J'étais libre avec elles; je leur montrais à danser, et nous faisions mille folies. — Parbleu!
Mes soeurs, leur dis-je un jour, vous devriez bien m'apprendre ce jeu que vous jouiez hier ensemble. — Quel jeu? répond Agathe pendant que Rose rougit. — Ma foi! si je le savais bien, je ne vous le demanderais pas. — Bon, Rose, il veut cache cache… (et la friponne d'éclater de rire). — Cache cache… Ah! vous mentez, espiègles, il n'y avait rien de caché; je l'ai bien vu. — Quoi! vous l'avez vu? dit Rose… Agathe, nous sommes perdues (la petite pleure et sa compagne est déconcertée). — Eh! mon coeur, ne pleurez pas… Rose, vous êtes une enfant; je n'en dirai, ma foi! mot à personne… (cela les tranquillise un peu: au cloître comme ailleurs, péché caché n'est rien.) — Mais, comment l'avez-vous vu? reprend Agathe plus timidement. — Je vous trompais, je ne l'ai pas vu, mais mon génie me l'a dit. — Un génie! — Un génie! répète Rose. — Oui, un génie qui me visite tous les jours… (et mes folles de rire à gorge déployée.) Pardieu! petites incrédules, je vous le ferai voir… mais à condition que vous m'apprendrez votre jeu et que vous écouterez ce qu'il vous dira. — Comment, il parle? — Sans doute; mais c'est par signes, et je vous les expliquerai. — Ah! voyons. — Voyons, dit Rose. — Doucement… Diable! comme vous y allez… Attendez donc que je l'appelle… Si vous vouliez toujours me montrer votre jeu?… (j'avais, sacredieu! mes raisons; jamais mon génie ne fut si bête; j'avais beau le talonner, ce bougre-là n'arrivait point… Pardon, pardon, le voilà qui vient.) Ecoutez… que la plus incrédule passe dans ce coin-là, et quand elle l'aura vu, qu'elle le tienne bien, de peur qu'il ne s'en aille, car il est un peu farouche… (ainsi fut fait, je tire monseigneur; ma folle d'Agathe saute dessus.) — Ah! Rose, viens donc vite, je le tiens… (nous nous approchons au jour.) Oh! le drôle de génie, comme il est fait! Mais il n'a point de nez! — (Rose le prend.) Ah! comme il est chaud! — C'est qu'il est venu fort vite. — Eh! Mais, dit Agathe, il tient!… (et la petite bougresse le tire à le démancher.) — Sacredieu! mesdemoiselles, un moment donc; vous ne voyez pas que c'est un escargot. Il est dans sa coquille. — C'est vrai, c'est vrai, dit Rose, voilà le bourrelet… (elle saisit les voisines, qui, ramassées en dessous, étaient dures comme pierre… Agathe y porte la main et revient au personnage.) — Un escargot! Je n'en ai jamais vu comme ça. — C'est qu'il est de la Chine. — Montre-t-il ses cornes? — Eh! non, ils n'en ont point dans ce pays-là; mais ce sont eux qui les apportent aux maris… Ah çà! il est pressé. (je mourais de peur que le génie ne s'émancipât dans leurs mains.) — Votre jeu, mesdemoiselles?… — Oh! Il faut qu'il parle. — Allons, je le veux bien… Il faut convenir que je suis trop complaisant… Mais je vous avertis que c'est à chacune en particulier qu'il faut vous laisser faire des signes, sans dire mot, ou bien, serviteur! Plus d'esprit, et s'il se fâche, il ne reviendra plus… Allons, Agathe, à vous; mais surtout motus… (je la prends, je la jette sur le lit.) —Ah! dit-elle, je ne vois plus l'esprit. — Soyez tranquille: il ne s'en ira que si vous n'êtes pas sage… Je la trousse; tu te doutes du reste et du langage de l'esprit. La petite fut courageuse et ne dit pas un mot… Mais, ami, peins-toi Rose tournant de tous côtés, examinant, pâlissant, rougissant, trépignant. — Agathe, parle-t-il? — Ah! oui… Ah! mon dieu!… Ah! comme il parle! le joli esprit… Mon dieu!… Rose je n'en puis plus… — Agathe! Agathe! qu'est-ce qu'il te dit donc?… Elle avait, pardieu! Autre chose à faire que de répondre. Ma foi, la petite diablesse se remuait si vivement et me serrait si ferme que j'allais recommencer, quand tout à coup Rose, ennuyée, me tire par mon habit, et l'esprit sort tout en sueur, tout échauffé du carnage… Je n'ai que le temps d'étendre Agathe sur un fauteuil, et je travaille sa compagne. Celle-ci était moins vive, mais pétrie par la volupté. Elle avait surtout cette qualité si précieuse que j'avais déjà trouvée à quelques femmes, et toujours avec un nouveau ravissement: le sanctuaire se refermait après le sacrifice, et pressait sans laisser le temps de débander. Mais voyez combien l'esprit avait donné de réflexions à Agathe; elle ne me faisait plus de questions. Les deux amies, penchées l'une sur l'autre, étaient dans une extase dont rien ne pouvait les tirer. Pour moi, je jouissais de leur trouble ingénu, et je le partageais… nous ne parlâmes plus du jeu; elles reconnurent ma tromperie sans m'en savoir mauvais gré, et l'esprit, de temps en temps, leur donna de nouvelles leçons.
J'étais au comble du bonheur, à un peu de fatigue près; mais le diable, qui veille toujours, s'était fourré dans la tête de me débusquer d'un si bon gîte. L'habitude amène la sécurité, la sécurité endort; on ne se précautionne plus et l'on devient soi-même l'artisan de son malheur; d'ailleurs, une pomme pour trois déesses les fit battre; un homme pour vingt religieuses… Il y a de quoi, j'imagine, les faire étrangler.
Vous ne connaissez pas, mon ami, les républiques femelles, dont l'abbesse est comme le doge. La plupart des filles qui les composent ont été enrôlées malgré elles dans la milice céleste; on les a faites épouses d'un être immatériel, et les charmes de la contemplation ne détruisent pas en elles la corporalité. Il en résulte dans la jeunesse une révolte des esprits charnels, un conflit de juridiction entre les sens et la raison, entre le créateur et la créature, où souvent la faiblesse humaine est obligée, comme Pilate, de s'en laver les mains. Tout cela ne fait que tromper les passions, irriter les désirs, les allumer davantage… De là les nerfs, les spasmes, etc., etc. Dans la vieillesse, on est pie-grièche, colère, âpre, grondeuse. De là encore les inspirations, les apparitions et toutes les folies que les uns ont brûlées, les autres canonisées… Cela n'est point de mon grave sujet.
On ne peut pas toujours prier, il faut médire, pendre son prochain par les pieds et par la tête, le tout pour son bien et la plus grande gloire de Dieu. Les confesseurs sont surtout un grand objet. S'ils sont deux, le bercail est partagé et chaque parti hait cordialement son adversaire; s'il n'y en a qu'un, jalousies, rivalités, fureurs. — Quoi! pour un vieux moine? — Oui, pour un vieux moine; car, avec sa figure de singe, toujours est-il du bois dont on les fait; on se mange, on se dévore, on s'empoisonnerait pour lui… Enfin, mon cher, dans ces séjours de paix et d'innocence, on goûte en paradis les douceurs de l'enfer.
Que serait-ce donc si je peignais les amours des jardiniers?… Les ruses pour faire entrer des amants? Les horreurs du despotisme que les vieilles discrètes exercent sur les pauvres enfants qu'on leur a livrées? Que serait-ce si, te racontant mille scènes dignes de l'Arétin, je t'effrayais de la corruption que ces demoiselles vont puiser, jusqu'au moment où on les marie, dans ces lieux consacrés à la vertu et prostitués aux vices?
Et que serait-ce encore si je te traçais les scènes de désespoir qui se passent dans le secret et le silence? Les brigues, les trahisons, les complots, tout ce que doit nécessairement enfanter la contrainte, la servitude et la barbarie?… Non, tu m'accuserais d'humeur… A la vérité, j'eus quelque sujet d'en prendre.
Déjà l'on murmurait; le conseil des discrètes s'était assemblé; on glosait sur l'abbesse, qui, trop absolue peut-être, voulait que l'on respectât ses goûts et ses plaisirs. Les révérendes mères, sans cesse aux écoutes, gênaient les miens. Toute la jeunesse, rigoureusement observée, n'osait plus se livrer à mes empressements; je m'aperçus que ces vieilles bougresses me regardaient comme le bouc émissaire. Le père en Dieu conduisait tout, mais sourdement, depuis que j'avais menacé sa révérence de la faire rouer de coups par mes valets, sauf à la guérir par six mois de séminaire; des lettres anonymes, péchés mignons des prêtres, se répandirent. L'abbesse faisait tête à l'orage; je lui devenais plus cher par la crainte de me perdre… Hélas! le coup était porté. On avait fait passer des plaintes à monseigneur; il était bête, portait un large chapeau, des cheveux plats comme sa figure, et cachait sous un maintien double et cafard une âme ecclésiastique et traîtresse; sa réponse fut tonnante: il annonçait sa venue pour remettre l'ordre dans une maison où l'esprit de Bélial s'était introduit… Je voulais l'attendre; ma chère abbesse me fit concevoir que je la perdrais, et je partis chargé d'or et de sucre.
Depuis six semaines, je n'avais pas vu mes gens; ils s'étaient arrangés avec les tourières, et je leur trouvai un embonpoint édifiant; je tournai mes regards vers les clochers où je laissais bien des yeux en pleurs… ils se perdirent dans les airs ainsi que mes regrets.
Je ne fis que passer à Paris, pour déposer tous les présents dont j'étais comblé, et repartis pour la Picardie, afin d'achever en province la belle saison. N'attendez pas, mon ami, que j'aille dans quelque ville; non, je les ai fréquentées autrefois, et ma curiosité est rassasiée; j'y ai trouvé les mêmes vices que dans la capitale, avec cette différence qu'ils sont plus ridicules et moins aimables. Là c'est un conseiller d'élection, si vous voulez, qui joue la gravité d'un chancelier; les honneurs du pavé lui sont dus. Dans le cercle, on ambitionne de faire sa partie; il sourit aux femmes, dédaigne les hommes, ricane, tranche, décide… Il veut être fat, il n'est qu'un sot.
Ici, monsieur le receveur du grenier à sel, ou quelque seigneur de l'intendance, fait le petit fermier général, appelle tout le monde mon ami, vante son cuisinier, fait grosse chère, rit aux éclats, patine ses voisines, débite des nouvelles qu'il tient de la cour, et promet sa protection auprès des valets de chambre d'un ministre qu'il appelle secrétaires.
On y voit, tout comme à Paris, la femme d'un marchand mettre en diamants sur sa tête des fonds presque aussi forts que ceux qu'il a dans le commerce, étaler un pied de rouge, porter des plumes, des chapeaux, dire piseons et grasseyer.
On y voit des précieuses, des dévotes, des femmes à prétentions, et tout cela putains comme chez nous. On y voit enfin tout ce que je me suis lassé d'y voir, et qui ne me paierait pas de mon ennui… je vais donc dans des lieux champêtres prendre la nature sur le fait, dévaliser quelque château, et démanteler quelque dame de paroisse à croupe large et rebondie.
Un de mes amis, chez lequel j'arrive, tient un assez grand état; il a une chasse superbe, de beaux droits; sa maison est ancienne; il en a soutenu l'éclat au service avec honneur; sa femme a été belle, il y paraît encore… Mais, pour ce couple-là, c'est Philémon et Baucis. Ne croyez pas qu'elle soit dévote; non, la plaisanterie l'amuse; elle recevra des vers galants, parce qu'elle sait y répondre; une gaieté douce, qui fait son caractère, la rend l'âme des sociétés; elle y inspire le sentiment et le respect… Voilà, sur mon honneur, un portrait vrai, et vous savez que je suis un peu panégyriste; elle est trop modeste pour me lire, mais du moins son mari lui rendra témoignage que j'ai trouvé à Villers ce que j'ai cherché vainement dans beaucoup d'endroits: la réunion des talents et des vertus.
La société qui se rassemble au château me fournit bientôt des occasions de m'en écarter; je voltigeai, et tout en courant, je pensai jouer, malgré moi, un rôle dans une scène très singulière, qui, me faisant croire aux jaloux et les craindre, ne me ramènera qu'un peu plus tôt au séjour des maris commodes. Pour la rareté du fait, je veux te conter cette aventure.
M. et Mme d'Obricourt vivaient très bien ensemble: aucun soupçon ne troublait l'esprit du mari. Cependant, madame avait une intrigue, jouait monsieur, et, qui plus est, se moquait de lui avec son amant. Une imprudence détruisit la sécurité de l'époux. Tout le monde avait été à la chasse, et j'étais resté seul dans la maison avec madame. Elle passe dans son boudoir pour écrire, je prends un livre et l'attends au salon. Tout à coup elle sort, une lettre à la main; son mari, revenu sur ses pas, je ne sais pourquoi, entre en même temps. — Ah! Monsieur, lui dit-elle, qu'avez-vous? vous êtes pâle à faire peur… Il détourne sa vue sur la glace. Pour le malheur de la dame, cette glace me réfléchissait en entier, et le mari voit très distinctement qu'elle me glisse une lettre que je cache de mon mieux… La jalousie lui monte au cerveau. Il avait son fusil à la main; il me couche en joue, et me dit d'un air furieux: "La lettre, ou tu es mort. — Vous êtes fou, lui dis-je, et quand même j'en aurais une, une imprudence coupable pourrait seul vous la donner, car cet écrit ne vous serait pas destiné, et vous devriez vous épargner de le voir. — Point de conseils; la lettre, ou trois balles dans le corps." Je n'avais rien mis dans celui de la dame: je ne crus pas devoir attendre les représailles du mari… Je me lève, je lui présente la lettre, et je pousse la femme dans son cabinet, car elle avait l'imprudence de ne pas bouger.
La lecture en apprit au mari plus qu'il n'aurait voulu, et il se reconnut de la manière la plus claire chevalier du croissant. C'était un homme très violent avec les dehors les plus flegmatiques. Il prit sur-le-champ son parti et me demanda le secret. Les chasseurs arrivèrent; on ne s'aperçut de rien: il donna à sa femme tous les noms d'amitié qu'il lui prodiguait dans la conversation… Je ne revenais pas de mon étonnement.
Cependant, je n'ai jamais aimé les colères froides, et vous allez voir que j'avais raison de craindre. Partout où monsieur rencontrait ma dame seule, les chaises, les fauteuils lui servaient d'armes pour l'assommer. Rentrait-on dans le salon… "Mon coeur, m'amour, mon ange!…" Comme sa digne moitié ne s'accommodait nullement de ce jeu-là, qu'elle n'était point bornée et qu'elle ne manquait pas d'esprit, elle nous fit cacher un beau matin dans sa chambre à coucher, trois femmes de ses amies, et moi troisième homme. Monsieur arriva, la battit comme plâtre… A ses cris nous sortîmes, et comme les femmes se soutiennent, je vous laisse à penser si la scène fut complète… Sur-le-champ l'on monte en carrosse, et l'on conduit madame chez la mère de son mari. Cette mère, vieille janséniste, avait un faible infini pour sa belle-fille et fort peu d'amitié pour monsieur son fils qui n'avait pas l'honneur de penser comme elle.
C'était sur cette connaissance que la petite diablesse avait formé son plan. "Maman, lui dit-elle, je viens me jeter entre vos bras. Depuis un an, je souffre le martyre avec mon mari; il faut vous l'avouer, je suis ce qu'il appelle janséniste; il me maltraitait continuellement, enfin, il a saisi une lettre que j'écrivais à un saint ecclésiastique qui m'entretient dans mes bons sentiments. Comme je parle à coeur ouvert à mon directeur, les plaintes que je faisais ont irrité mon mari; il a porté l'audace jusqu'à m'accuser d'un commerce criminel. Depuis ce malheureux jour, il m'assomme de coups en particulier, et pousse l'hypocrisie jusqu'à m'embrasser en public. Ces trois dames en sont témoins; trois hommes d'honneur le sont de même; si vous ne me sauvez pas, je suis perdue, je n'ai plus qu'à me livrer à mon désespoir… (les larmes coulent et arrosent le récit, que les dames confirment.) — Ah! le coquin, l'infâme! répond la belle-mère… Ma fille, restez chez moi; je me charge de votre affaire, et si le malheureux est assez hardi… Il suffit." Ce n'était pas tout. Il fallait retirer la lettre des mains du mari; elle faisait preuve très convaincante. La jeune femme le persuade à sa belle-mère, qui mande à son fils de la lui envoyer par le même exprès qui lui porte son ordre ou qu'il sera déshérité dans les vingt-quatre heures. Il connaissait sa mère; il en attendait quarante mille livres de rente; il fallut obéir, mais il accompagna le texte d'une glose fulminante… Vaine précaution! La vieille crut faire la plus belle action du monde de remettre tout à sa belle-fille. (comment se méfier d'une janséniste!) Celle-ci voulut lire; on lui imposa silence. "Eh bien! ma bonne maman, jetons tout cela au feu. — Quoi, ma fille, anéantir ces sottises! Vous avez trop d'égards pour ce drôle-là. — Maman, il est votre fils, il est mon mari et je l'aime toujours." D'Obricourt, furieux, invoque mon témoignage; moi, je dis que je ne savais rien, que j'avais bien eu une lettre, mais que j'ignorais ce qu'elle contenait… Ce ne fut pas tout; il y eut séparation, et la mère, qui vient de mourir, assure vingt mille livres de rente à sa belle-fille, indépendante de monsieur son époux.
Las de fesser des lièvres et de tuer des lapins, plus fatigué encore du ton des campagnards, je m'enfuis sur les bords de la Somme. Là, un antique château bien noir, bien triste, bien vilain, atteste que depuis l'an treize cent, il est le logis des hibous et des chouettes du canton. Le vieux baron qui l'habite ne déroge point à si bonne compagnie; son humeur est revêche, sa figure hideuse, son corps usé… Pour de l'esprit, son arbre généalogique l'a dispensé d'en avoir. Grand liseur de gazettes, grand politiqueur, se faisant monseigneuriser par ses valets, par un curé, qui, ainsi que lui, sait, pour toute érudition, marquer un cent de piquet, mangeant peu, dormant moins, et jaloux comme un tigre d'une jolie personne que trois mots de latin avaient baronisée.
La baronne, comme dit la chanson, voudrait bien qu'on la ramone. Le baron, qui ne le peut, dit qu'il ne le veut; et c'est pour cette bonne oeuvre que j'arrive céans. Je veux bien t'avouer encore, à toi de mes secrets le grand dépositaire, que l'on m'a dit que le vieux coquin avait de l'or, mais beaucoup, et que l'espérance d'en palper quelque portion me fait braver ennui, dégoûts, tempêtes.
Le baron me reçoit mal et j'agis comme si je le trouvais bien. Sa femme joue la dignité, fait la précieuse et tant soit peu l'ours; mais le mari, qui m'observait, me traita bientôt mieux. Je lui apportais vingt recueils de nouvelles; pendant qu'il les feuilletait, je puis te peindre la belle.
Une brune piquante, un teint coloré, de jolis yeux bien noirs où le foutre pétille; la bouche très fraîche, des dents que le pain de seigle rend fort blanches; ni grande ni petite; la taille ramassée en jument poulinière de l'avant-main; un peu tétonnière, mais cela est dur, blanc et bien tourné; la croupe normande; point trop de boyau; le montoir facile; la jambe fine comme une biche et le sabot charmant. Tous ces appas-là n'ont pas vingt ans; en conséquence, cela est très foutable. Au reste, ridicule dans sa parure, gauche dans son maintien, guindée dans ses propos, mais ses regards promettent du dédommagement et elle prouve dans le tête-à-tête qu'elle n'est sotte que par contrainte.
A dîner, je fais tomber la conversation sur les femmes; le baron en médit; je renchéris, j'abonde dans son sens, et il en est si transporté qu'il veut m'enivrer par reconnaissance. Un coup d'oeil avait mis la femme au fait (quand il s'agit d'attraper un mari, aucune n'est novice); elle fait mine d'être fort piquée et sort au dessert. Alors, le baron me conte ses chagrins, m'apprend qu'il s'est mésallié, déplore sa faiblesse, etc. J'applaudis; je lui promets de faire entendre raison à sa femme (c'était, foutre, bien mon projet). Dès lors, il me laissa pleine et entière liberté; j'avais annoncé mon départ pour le lendemain; il me demande en grâce une quinzaine et me promet compagnie. "Allons donc, mon cher baron, la vôtre me suffit; qui diable nous amènerez-vous? Des gentillâtres ou des bégueules. Vous êtes, pardieu! le seul galant homme que j'aie trouvé dans ces cantons. — En vérité, dit-il, en s'adressant au curé, il me raccommoderait avec la jeunesse; jamais, à cet âge, on n'eut tant de raison!"
Le même jour, je tins compagnie à la baronne dans une promenade. Son mari ne put pas être en tiers, à cause d'un catarrhe, et il fut presque obligé de se fâcher pour me forcer à lui aller préparer des cornes. Je ne perdis pas de temps. Après quelques propos vagues, j'en vins à ma déclaration.
— Ce ne sera pas vous offenser, ma belle dame, que de vous plaindre. Ma conduite, depuis que je suis chez vous, a dû vous faire comprendre que je ne suis pas venu sans dessein. Ce dessein est de vous plaire; je vous aime, je désire que vous m'aimiez. Si je vous conviens, arrangeons-nous. Vengez-vous du maroufle qui vous tyrannise; je vous offre des consolations, des secours, des plaisirs, un coeur dont les sentiments seront prouvés avec force… Votre réponse, belle baronne, décidera de mon sort. L'état où vous gémissez doit vous ôter une indécision qui nous nuirait à tous deux. Si je suis assez malheureux pour vous déplaire, je pars…
— Mais, que diable! on ne brusque pas ainsi une femme de qualité. — Sans doute; je filerai le parfait amour!… Seras-tu donc éternellement incorrigible?… Elle est bien moins bête que toi, car, après quelques petites façons préliminaires, elle accepte la proposition et nous scellons le tout d'un baiser. Ensuite, elle prend ses arrangements pour venir coucher avec moi, ce qui lui était beaucoup plus facile que de me recevoir.
As-tu jamais eu quelques jouissances de campagne? C'est une bête à dormir dessus. Cela n'a ni charnière, ni mouvement. Cela ne sait pas placer un petit foutre! à propos… Pour les mots consacrés à l'amour, ce sont pour ces beautés grands termes de chimie; mais, en revanche, cela décharge… Ah! sacredieu! j'étais confit, et par là-dessus pas un sacré bidet. Je me donnais au diable… "Excusez, c'est que le curé l'avait défendu. — Mais, madame, si ce bougre-là en avait autant dans la bouche, croyez-vous qu'il ne la laverait pas? — Ah! dit-elle, cela expose à la tentation. (le scrupule était bon là! ) — Eh! morbleu! lave toujours, et si je trouve l'ennemi, je lui fais sauter la cervelle."
Je la reprends dans mes serres; en une heure de temps, je la mis en eau. Levrette, brouette, américaine, hollandaise… Pardieu! Je t'assure qu'elle vit du pays. L'heureux naturel! A deux heures de là, elle me grimpait déjà sur le corps toute seule. Enfin, nous nous séparâmes avec promesse de nous rejoindre le soir, sans préjudice de la journée, et en convenant de nos rôles.
Le baron resta dans une sécurité parfaite, que mon ton avec sa femme sut entretenir; elle jouit des moments les plus doux et me donna de l'or plus que je n'en devais attendre d'une femme de province. — Mais comment pouvait-elle l'avoir? — Comment? La chose est simple. Les maris de campagne ne mettent pas leurs femmes en pension. Celui-ci d'ailleurs était jaloux et brutal, mais amoureux; madame avait, ainsi que lui, la clef du coffre-fort. La petite rusée ouvrit trois ou quatre sacs d'or, afin qu'il ne pût s'apercevoir d'aucune diminution, et me remit deux cents louis, que je voulus bien accepter pour les frais du voyage. Mon bail expiré, je me retirai très bien avec le baron que je laissai cocu et content, et mieux avec sa femme, qui répandit de grosses larmes; mais l'ordre du destin m'arrachait de ses bras et je partis.
Ma dernière excursion champêtre fut à Salency, où je me trouvai le jour même de la fête de la rosière; la simplicité touchante de ce spectacle, fait pour la candeur et l'innocence, porte jusque dans l'âme de nous autres libertins un attendrissement auquel on ne résiste pas… Sublime effet des sages réflexions, des révolutions salutaires qu'il m'inspira!… Je n'eus pas plus tôt vu celle qui venait de remporter la rose qu'il me prit envie de l'effeuiller… Cette paysanne avait seize ans, était naïve, sensible et jolie. Je connus avec elle le prix de l'amour; c'était pour moi-même qu'elle m'aimait (car je n'aurais pas voulu acheter ses faveurs), et je goûtais pour la première fois peut-être un plaisir si doux… Il y avait si longtemps que je n'avais rien fait pour mon coeur!
— Ah! te voilà sur les bords du Lignon? — Tu crains des bergeries, et que je ne te fasse bâiller en m'affadissant le coeur… Bourreau! ne puis-je donc pas me délasser un moment dans les bras de l'innocence?… Qu'elle est jolie, cette enfant! Son teint hâlé, mais tout en feu quand je l'approche, ses yeux, que je la force à lever sur moi, sont si touchants!… Sa bouche sans artifice reçoit et rend le baiser avec cette ardeur ingénue que je sais réchauffer encore. Elle n'a que l'éloquence de la nature; mais combien elle est vive lorsqu'elle n'est pas corrompue!… Nous parlons peu, nous agissons davantage. Mets ta main dans ce corset. Eh bien! as-tu trouvé beaucoup de gorges pareilles? Comme cela est séparé, blanc, ferme, élastique! Veux-tu que je te découvre son corps d'albâtre? Celui-là n'est pas estropié par des baleines ou des tailles à l'anglaise… Voilà les vraies proportions de la Vénus de Médicis. Comme ces contours sont gracieux, amollis à l'oeil! Quelle fraîcheur de carnation! Quel coloris pur!… Bandes-tu? Quelle jouissance!… Son premier cri fut: "Ah! que ça fait mal…", le second fut: "Ah! que ça fait plaisir…" Et le joli petit cul de remuer; avantage inappréciable de l'éducation villageoise: elle n'est ni épuisée, ni énervée. Son rein vigoureux craque sous moi; bientôt elle me rend secousse pour secousse, elle ne se bat pas les flancs pour s'évanouir, mais quand elle décharge, chaque fibre est émue, son spasme même est animé… Déjà ses caresses prennent plus d'énergie; elle ose appuyer sur ma langue une langue plus agile… Tous les lieux sont pour nous le sanctuaire de l'amour; la plaine au coucher du soleil, le bocage au midi, au matin la prairie; sans se masquer d'une feinte pudeur, elle laisse parler ses désirs; elle sait qu'ils sont innocents et que je partage son plaisir à les satisfaire.
— Ma Nanette, lui disais-je un jour, l'ambition de la rose était donc bien forte en toi pour te faire craindre l'amour et ses caresses. — Bon, me répondit-elle, si j'ai été sage, c'est que je n'y pensais pas; j'étais tranquille; tous nos garçons ne me donnaient aucune émotion. — Mais, Nanette, ton coeur? — Ah! c'est vous qui lui avez appris à parler. — (je l'embrasse.) Tu m'aurais donc sacrifié ta gloire? — Mais, dame! est-ce que vous ne valez donc pas mieux qu'une rose?… Et puis, je ne l'aurais pas perdue pour ça. — Comment, comment, petite rusée! — Bah! bah! quand on est un peu jolie et qu'on est des notables, ils n'y regardent pas de si près. (eh bien! Qu'en dis-tu? L'aréopage paysan vaut-il mieux que celui d'Athènes?…) Tenez, ma cousine Nicole… Oh! comme elle aimait Michaut… Ils étaient tous deux comme de la braise; ils allaient comme nous dans le bois, et ma cousine me disait qu'il lui faisait tant de plaisir!… (elle rougit, la friponne). — Eh bien? — Eh bien, elle a eu la rose l'année dernière: à tout cela il n'y a qu'à se bien cacher. Quand on ne sait rien, on ne peut pas vous accuser. — Mais toi, tu le savais? — Oh! moi, j'aime trop ma cousine; et puis elle m'avait promis de me tout dire quand j'aurais la rose.
Accourez tous, enthousiastes! Voilà donc ces établissements de vertus! ces conservatoires de pucelages! Bon Saint Médard! mon pauvre bougre, quand votre révérence proposa cette rose, elle radota, ou le diable m'enlève! Quoi! de simples paysannes, à quinze ans, savent déjà tromper! — Sexe enchanteur! Vous êtes partout le même; et si le serpent n'eût tenté Eve, elle lui eût d'elle-même proposé la douce affaire.
Quelles haines dans ces séjours champêtres, où devrait habiter la paix! Quoi! les mères instruisent leurs fillettes à la délation, à la médisance, à la calomnie! Bel apprentissage de vertus! Pour qu'une fille en accuse une autre, il faut qu'elle sache qu'il y a du mal à se laisser baiser par les garçons… Et l'innocence! Croit-on qu'une femme oublie en grandissant qu'une telle lui a fait manquer la rose, peut-être injustement? Les parents n'embrasseront-ils pas la querelle de leurs enfants? Les juges?… Vous avez vu comme ils sont impartiaux, et puis qui vous dira que le lendemain de son triomphe, la rosière, pour éviter l'orgueil, ne s'humilie pas sous un robuste villageois?… Nanette et moi serions-nous un phénomène? La belle institution qui contient les filles jusqu'à seize ou dix-huit ans!… comme si l'on ne foutait qu'à cet âge!… Pour moi, n'en déplaise aux amateurs et aux sots imitateurs qui pullulent chaque jour, je séduirai à Salency autant de paysannes qu'ailleurs.
Il fallut quitter ce joli séjour; je revins à Villers, et bientôt après à Paris… Pardieu! l'air qu'on y respire a une salubre influence: je repris à sa porte toute ma scélératesse.
Que diable! on se rouille à la campagne: on y parle moeurs, vertu, honnêteté, honneur. On y trouve jusqu'à des femmes estimables; ces gens-là m'auraient gâté… Ah! vive le grand théâtre! Je ne me sens pas de joie. Que de dupes je vais faire encore! Que d'or je vais amasser! Que de foutre va couler!… Mais quelles seront mes victimes?… Pardieu! je veux faire un acte de justice: il faut que je dépouille nos soeurs de l'opéra… Bien dit; j'aurai du plaisir et de l'argent… Et puis, c'est représailles, c'est bonne guerre: pillons qui nous vole et foutons qui nous fout.
Plein de cette ardeur généreuse, je vole à l'opéra; trois mois font bien du changement, et j'avais besoin de me remettre au fait; je grimpe au marché aux chevaux… Toutes les nymphes m'environnent, me baisent, me déchirent, m'étouffent; je riposte à droite, à gauche; je prends des culs, des tétons. — D'où diable viens-tu? de la lune? — Non, c'est de Mercure. — On t'a dit mort, mangé des loups, châtré ou converti, ce qui revient au même. — Pour converti, j'en conviens… (je me dégage un peu pour accoster une charmante danseuse.) Bonjour, Mimi. — Non, je suis fâchée. — Tiens, faisons la paix; je veux te donner mon pucelage. — Non, j'aime mon entreteneur. — Eh!… foutre! tu te moques de moi, affaire de style, cela s'entend; me prends-tu pour une recrue? — Je suis fidèle. — Qui diable te parle d'infidélité?… Ah çà! nous couchons demain ensemble! — (elle rit.) Mais s'il le sait? — Tu es donc devenue bien bête? — Il est vieux et jaloux. — Deux raisons pour l'attraper. — C'est un grand seigneur. — Pardieu! il n'en sera que plus sot… Ecoute, le tour du cadran si tu veux, ou je le donne à Rosette!… La raison était déterminante; elle accepte; moi, je fus souper chez un financier qui rassemblait vingt hommes de grand nom et de mauvaise compagnie, et quinze filles qui l'augmentaient.
— Peste de l'animal. Quoi! te voilà encore retombé!… C'est une horreur! Tu m'avais tant promis de renoncer à ces créatures! — Eh bien! je te tiens parole, je n'y vais qu'à mauvaise intention. N'est-ce pas y renoncer? Je veux gagner de l'argent et pressurer la sangsue. — Mais le métier est malhonnête. — Apprenez monsieur le bougre, qu'il n'y a point de sot métier quand il nourrit son maître, et que de grands noms dans la France ne tirent leur illustration ou leur fortune que du cul d'une putain… Eh! ces drôlesses-là ne nous doivent-elles pas tout? Qui les forme dans le grand art de la coquinerie, de la perfidie, des noirceurs, si ce n'est nous autres, gens de cour? Nous débauchons une fille: l'attrait du plaisir, la coquetterie, la vanité, nous intéressons tout; nous l'enlevons de chez ses parents; le père veut le trouver mauvais; c'est un coquin qu'il faudrait enfermer à Bicêtre. Mais non, une sage institution sait arracher ces tendres plantes à la tyrannie paternelle; on la fait recevoir à l'académie de musique; alors elle peut librement lever une tête effrontée, faire marcher le vice et la bassesse sous les couleurs du luxe et les livrées de l'opulence. Son coeur est neuf encore. Quelle jouissance il nous offre! Le corrompre est un de nos jeux les plus doux: pourvu de tous les talents de l'homme aimable, il faut bien en faire usage. Quel diable de parti voudrais-tu tirer dans un souper d'une mijaurée qui s'avise d'avoir de la pudeur? Que tous les raffinements de la débauche viennent investir sa jeune âme, qu'elle soit ivrognesse, crapuleuse; que les plus sales propos assaisonnent les actions les plus débordées… Voilà un sujet, cela! On applaudit l'écolière, tout le monde la court, se l'enlève, se l'arrache, et l'on élève le maître aux nues.
Mais ce n'est encore là que l'écorce; l'effervescence des sens, des liqueurs traitresses peut en faire autant des autres, et si elle n'avait que cet avantage, elle ne serait pas distinguée, mon éducation manquée ne mériterait pas d'éloges. Je veux donc corroder tous les germes de vertu qui pourraient s'élever encore, détruire les principes de la sensibilité, ajouter, s'il est possible, à la vileté du sang dont elle est sortie; qu'elle devienne arabe, corsaire, sans pitié; que son coeur soit plus avide encore que ses mains; qu'insensible à l'amour, mais pétrie de caprices, elle ne connaisse de la jouissance que des désirs effrénés, des plaisirs brutaux; que tous ses goûts portent l'empreinte de son caractère; que le mortel le plus indigne soit toujours le préféré! Jamais elle ne saura ce qu'est la reconnaissance; sirène dangereuse, elle n'enchantera que pour dévorer; mais je veux aussi que la dissimulation profonde, naturelle à son sexe, exaltée par mes soins, soit le voile de tant de perfections; qu'aux charmes d'une figure décevante elle joigne l'extérieur le plus attrayant, que ses talents agrandissent les blessures que ses yeux auront faites. Je veux enfoncer dans son âme toute la scélératesse de la mienne; je veux qu'elle sache abuser jusque dans ces moments où l'on est sans défense; je veux enfin la rendre une femme de cour pour le fond, en lui conseillant seulement plus de décence en public. Alors elle pourra voler de ses propres ailes, arracher des fils de famille à la tendresse de leurs pères, aux embrassements de leurs mères éplorées, leur inspirer des forfaits, mais avec assez d'astuce pour n'y jamais tremper; elle sera en état de réduire à l'indigence ce négociant que son commerce, sa probité, ses richesses avaient rendu recommandable, cet époux qui lui sacrifie la substance la plus pure de sa femme, de ses enfants; elle causera des ruines, des deuils, des supplices peut-être… Et nous en rirons ensemble, nous partagerons les dépouilles, en insultant aux dupes prises dans nos filets… Mais voilà trop de comptes que j'ai la bonté de te rendre. Je croyais coucher avec Mimi: une partie a dérangé la nôtre; elle était de femmes (car la bougresse est à deux mains). Pour me dédommager un peu, elle me rendit témoin de la célébration des mystères de la grande déesse.
Imaginez-vous un salon décoré, bien éclairé, les portes fermées; trente femmes (parmi lesquelles je pourrais vous en citer du plus grand monde), jeunes ou vieilles, se mettent nues comme la main. Le premier coup d'oeil fut charmant. Que de trésors se développèrent à mes yeux! L'une, grasse, potelée, offre à mes regards avides une gorge éblouissante; l'autre, dans une attitude molle, couverte de ses blonds cheveux, ressemble à la Vénus du Titien. Une troisième, svelte et légère, paraît une nymphe dans son gentil corsage… Mais que devins-je au signal donné!… Chacun empoigne sa chacune: le premier temps de l'exercice est un branlement général! (foutre! je me branle aussi, et ce ne devait, sacredieu! pas être la dernière fois.) Tout à coup, la scène s'échauffe; la volupté se reproduit sous mille formes différentes; le bruit des baisers, le murmure des soupirs, les sons entrecoupés se font entendre… Déjà les sophas gémissent; de tendres pleurs coulent, le tremblement les saisit; elles s'évanouissent, elles nagent dans des torrents de sensations.
Quel tableau! Comment te peindre trente femmes qui déchargent? Je manquai enfoncer la fenêtre qui me couvrait et sauter dans la salle… Tout à coup elles renaissent… Que vois-je?… Sont-ce des satyres?… Non, non, j'y suis: je reconnais ma chère Vit-au-Conas à son braquemard. Trois autres, montées comme elle, se précipitent sur nos jeunes tendrons; elles passent tout le sérail à la ronde. "— Viande creuse, foutre! Mesdames, viande creuse! leur criai-je; ces engins-là sont mous, ou le diable m'emporte!…" Personne ne m'entendit, que cette pauvre veuve Poignet qui vint à mon secours.
La ronde achevée, l'orgie commence; des flots de vin de Champagne coulent bientôt. L'ivresse s'en mêle; mes tribades deviennent de vraies bacchantes. Vois ces deux couchées l'une sur l'autre en sens inverse, et se gamahuchant toutes deux; vois ce groupe plié en mille postures différentes; plus loin, Vit-au-Conas occupe seule six de ses compagnes; elle est étendue sur un sopha à jour; elle tient la langue dans le con de la première, qui, suspendue au-dessus de sa tête, inonde son visage de foutre, se baisse pour lui branler la gorge; ses mains branlent à droite et à gauche; une quatrième, à cheval sur elle, est enfilée par son braquemard; une cinquième, à genoux, la tête entre les jambes, la gamahuche de toute sa force, la sixième enfin lui enfonce dans le cul un petit godmiché qu'un ressort fait décharger… Tout à coup les cris, les imprécations, la fureur s'élèvent du sein de leurs plaisirs; leurs traits s'altèrent; elles ne se connaissent plus; elles se frappent l'une l'autre; leurs seins sont meurtris, livides, pantelants; leur chevelure jonche la terre… Eh bien! leurs forces ne répondent pas à leur rage; elles tombent épuisées sur le tapis, qu'elles souillent de sang, de vin et d'aliments… Eperdu, rempli d'horreur, je me sauve de ce bordel infernal, en jurant bien de n'y remettre les pieds de ma vie.
Obligé de me coucher seul sur cette dégoûtante scène, les songes me la retracèrent… Ma foi! ce n'était qu'une horreur de plus au bout du compte: les actrices étaient femmes de cour, de quoi, diable! Pouvais-je m'étonner? Je pris donc le parti d'en rire en me réveillant et d'en faire quelques gorges chaudes par charité chrétienne. Je fus le soir chez Mimi; j'arrive à onze heures, comme un homme qui devait être attendu; je la trouve couchée, je me déshabille, je lui vois un peu d'embarras, mes caresses le dissipent, et cette Laïs, franche du moins et faisant son métier de bonne grâce, me procure une jouissance très vive, très agréable et très variée. Sais-tu bien que c'est du fruit nouveau? Comment, diable! il y a un an que je suis au régime. Je n'eus guère que le temps de courir mes douze postes et, foi de fouteur! Elle n'eut pas même besoin d'employer main-forte; le couvent m'avait remonté. De temps en temps, j'étais interrompu par des frémissements contre les parois de l'alcôve. — Mais, foutre! ton chat est enfermé. — Eh! non. — Pardieu! je te dis que si; je l'entends qui gratte. — Eh bien! qu'il y reste. — Soit… Nous n'eûmes, en vérité, pas le temps de nous ennuyer. Sur les huit heures, je me levai pour laisser dormir mon adorable; j'étais dans son cabinet de toilette; bientôt j'entends rire à gorge déployée, j'y cours, et je trouve le chevalier de ***, le beau, le beau de la cour, comme Saint Roch, en simple chemise, l'air piteux, gelé et morfondu. — Ah! me dit-il en m'embrassant, mon ami, je suis mort. — Quoi donc? — J'ai eu diablement froid; mais, tiens, j'en tremble encore; j'ai mesuré cent fois, cette infernale nuit, la hauteur des fenêtres… Mimi me donne rendez-vous hier; j'étais couché avec elle depuis une demi-heure; nous entendons du bruit… — Ah! dit-elle, c'est mon entreteneur: je suis perdue; au nom de dieu, chevalier, sauve-toi! Je me jette à bas du lit, je ramasse mes habits et je me fourre dans une petite armoire au bas de l'alcôve. (foutre! voilà mon chat, écoutons.) Les compliments commençaient à devenir longs, comment sortir? J'étais nu, sans armes; elle me l'avait dit vieux; mais ses valets… Miséricorde! je l'entends qui se couche… Au moins pendant qu'il dormira… Point; le sapajou avait, je crois, mangé dix livres de diabolino: il l'a foutue douze fois. — Allons donc, cela n'est pas possible!… Eh! mordieu! c'est tout ce que je pourrais faire. — Douze fois, te dis-je, foutre! Je les ai bien comptées peut-être. Encore le vieux coquin criait-il au chat, et voulait-il venir me visiter: juge de ma situation! Tantôt sur un pied, tantôt sur un autre, grelottant; une maudite cloison qui rendait tous mes mouvements… Enfin, il part; je sors, et mademoiselle se fout de moi, rit aux éclats. — Ma foi! lui dis-je en éclatant de rire, elle n'a pas tort; mais, tiens, chevalier, quand on a peur, on n'y voit pas bien; tu nous fais là des contes, et je parie que tu as rêvé tout ce fracas… Il se dépite, il jure, il écume, me fait mille détails: — Je crois même, ajoute-t-il, qu'il l'a foutue en cul. — Oh! pour le coup, halte-là! Chevalier, je ne suis pas bougre. — Eh! qui parle de toi? — Toi. — Moi? — Sans doute, et tu racontes mon histoire. — Par le sang! par la mort! par… Mais il n'acheva pas, car il avait l'âme trop bonne. Mimi avait oublié mon rendez-vous, et la peur, ou le diable de la malice, lui avait fait pousser jusqu'au bout l'aventure.
Notre liaison allait son train; mais il me fallait autre chose que des coups de cul. La petite était fort bien en diamants, en équipages, en argenterie; mille écus par mois sans les cadeaux; elle était à la grande pension, et puis le casuel et le travail des mains, car cette fille-là fuit l'oisiveté, de peur des tentations. Bon an, mal an, si cela dure, cela fait cinquante mille francs… Et moi, je n'aurais rien!… La société serait léonine. Primo, à quoi bon ces diamants-là? ce n'est plus la mode… Les emprunter pour les vendre?… Non, cela n'est pas neuf. Il y a un comte en l'air qui a ce vilain tour sur la conscience… Les empocher et nier la dette?… tel marquis que je nommerais bien m'accuserait de le copier… On a bougrement de peine aujourd'hui à être un coquin original. MM. les gens de qualité ont épuisé les modèles. Soyons donc honnête homme.
Faisons-lui tenir maison; qu'elle paraisse donner tous les soupers; pendant que j'inviterai, que je ferai tous les honneurs, elle paiera: les diamants, l'argenterie, tout y passera, et quand elle n'aura plus rien… Oh! pardieu! je suis trop scrupuleux pour vivre sur ses crochets.
Le plan pris, nous marchons: la cour et la ville abondent à la petite maison qui devient nôtre; il n'est bruit que de nos soupers. Les plus jolies filles s'y rassemblent; que de couples bizarrement appareillés! Là, c'est un commandeur de Malte qui n'a rapporté de ses caravanes que les vices et la mollesse de l'Asie, qui joint à la débauche outrée le scandale d'un religieux et la licence d'un militaire au débordement de la cour. Il a soixante ans passés et n'aime que les enfants; le duvet même d'une motte rebondie, qui commence à fleurir, le choque. Que prétend-il? Forcer des obstacles imaginaires!… Débile athlète, en vain les fouets travaillent ses fesses décharnées: il n'aboutit qu'à pleurer tristement à la porte du sanctuaire que sa main tremblante a fatigué.
Près de lui, voyez cet abbé… Quoi! vous rougissez pour lui! Il a l'intérieur d'un infâme, l'extérieur d'un sacripant, mais il est rampant comme un valet; il porte le vit d'un mulet; il sera mitré: pour crossé, vingt fois il le fut dans sa vie. Voyez les bubons qui couvrent son front, son nez tacheté de rubis… Fruit de la guerre! s'écrie-t-il en embrassant Martin, qui sait bien que souris qui n'a qu'un trou est bientôt prise. Eh bien! Eh bien! Turcaret qui devient tendre… Eh! foutre! un instant, attendez donc qu'on éteigne les bougies… Le jeanfoutre allait monter sur Quincy; il vient de le lui mettre dans la main. — Fi donc! — Que diable! tu as toujours peur. Ecoute… c'est tout le produit d'une confiscation de tabac d'Espagne.
— Je suppose, me dit Mylord B, qui est à côté de moi, Mme Rosette prêter son tripe à moi pour deux guinées? — Milord, vous parlez d'or; mais, sacrebleu! prenez-y garde; je crains qu'il ne soit farci.
Ah! million de devil, laisse-moi donc rire… Un provincial qui assure Colombe de son très profond respect; elle tient son sérieux à ravir… Mais la bougresse fait les yeux mourants… Foutre! je crois bien: d'Orbigny la branle pendant ce temps-là.
— Ecoute, Hortense, dit le comte, qui va à Rome (il est un peu saoul pour son voyage), tu m'as donné la chaude-pisse; c'est en règle… Non, je ne m'en plains pas, c'est le bonbon du métier; mais, foutre! tu l'as donnée à mes laquais; ces bougres-là me font des représentations, et cela me ruine… Elle joue la désolée, lui donne un démenti; il était près d'elle; ma foi! il lui arrache un chauffoir qui portait les livrées du printemps… Pouah! nous nous sauvons, et ils se raccommodent.
Mimi donna des bals; on joua; les chevaliers d'industrie abondèrent; on ruina des jeunes gens et de vieux enfants. Mimi ne fut pas heureuse; enfin, en deux mois, nous mangeâmes bijoux, vaisselle, diamants, argent, meubles, jusqu'aux chevaux, quoiqu'ils fussent bien maigres.
Sur ces entrefaites, un maître boucher demanda à l'entretenir; ce gaillard-là était fait aux bêtes à cornes; je ne voulus pas nuire à ma charmante; je me retirai pour m'attacher à la Violette.
Tu connais cette jolie petite; elle est faite comme un ange, pétrie de la main des Grâces, le plus beau teint, la peau la plus fine, la gorge ravissante. à toutes ces perfections, elle joint le talent de tromper un entreteneur mieux que personne qui vive, un gentil jargon, un air enfantin… Fiez-vous-y!
Cette bougresse-là s'était laissée encaser l'été dernier; je lui fis comprendre que son Léandre, n'ayant pour toute fortune que du gazon (encore était-il monté en herbe), le produit ne valait pas le diable. Ils se quittèrent mal, comme c'est l'usage; un financier la prit, la meubla. Pour le pansement, il n'y entendait rien. Que diable! il fallait bien que quelqu'un s'en chargeât; ce quelqu'un-là fut moi. Le monsieur était asthmatique et goutteux: il avait les doigts à nodus et crocus: c'est l'étiquette; au reste, magnifique seigneur, laid comme un diable, mais parlant d'or. Chaque visite annonçait un présent. Ma foi! dans peu nous devînmes opulents. Ma déesse voulait un carrosse: je ne fus point de cet avis (il aurait fallu mettre à bas le mien), mais nous ne nous refusions aucune des petites commodités du luxe, le tout aux dépens du vilain. J'étais très féal commensal du ménage. De crainte d'accident, je convins avec Violette qu'elle me présenterait comme son frère, selon l'usage. Un jour donc que notre Crésus avait dîné chez elle, j'entre en frac, veste et culotte blanches, bien retapé, et avec un air décontenancé, comme un laquais qui cherche condition.
— Ah! bonjour, mon ami. — J'ai l'honneur d'être, Monsieur, le vôtre. — Que fais-tu? — (je crus que le bougre allait me demander où j'avais porté la livrée.) Monsieur, je suis tapissier, pour vous servir. — Sais-tu bien lire et écrire? — Oh! monsieur, j'ai été trois ans à l'école, et, sans me flatter… — J'ai des bontés pour ta soeur; sois sage, et j'en aurai pour toi… — (il me met deux louis dans la main…) Il est réellement joli, ma reine; il a tes yeux… Ca n'est pas dégourdi! — Oh! pour cela, non, dit-elle; il est d'un neuf à m'impatienter. — As-tu une maîtresse?… (vois comme je branle la jambe en tournant mon chapeau et rougissant…) — Monsieur, vous avez bien de la bonté: j'aimerais bien la fille à notre maître; mais c'est qu'il y a un vieux singe qui lui donne dans les yeux parce qu'il a des écus. — iI est donc bien vieux? — Ah! monsieur, presque autant que vous. — Hou! dit-il, en grondant, ton frère n'est qu'un sot… C'est bon; c'est bon, adieu… Je me retire, et, foutre! au bout de trois jours mon nom était inscrit sur le livre des femmes.
Violette se donnait cependant au diable, son monsieur l'ennuyait horriblement; je cherchais à la dédommager les nuits, car monsieur ne découchait jamais à cause de sa chaste épouse, bonne diablesse d'ailleurs, mais qui le rossait tant soit peu. Deux manières de fouterie divertissaient surtout ma princesse, et comme j'en suis l'inventeur, je veux te les détailler.
Après les deux premiers coups, car il faut que l'on soit bien en train, saisissez votre belle à travers le corps, couchez-la sur vous en diagonale très peu inclinée; vous passerez votre bras gauche dans le vide que sa position produira nécessairement et la main repliée vient branler le téton gauche; elle sera foutue en levrette, cela est clair, mais sa tête, penchée sur la vôtre, vous donnera le moyen de lui tenir langue en bouche, et la main droite s'appuiera sur le clitoris… Imagine-toi tout cela qui part à la fois; le mouvement parallèle des deux charnières, celui des deux poignets, la langue qui trotte, les dents qui mordent… Les femmes les plus froides partent, c'est un fait; juge d'une jeune salamandre! Je puis dire sans vanité que peu de putains sont manégées comme Violette, et qu'elle a fait honneur à mon invention.
Et je ne passerais pas à la postérité!… Ingrats mortels! vous accordez à des bavards qui vous ennuient des prix, des lauriers immortels… Et moi, rien? Un plat faiseur de panégyriques, un fastidieux dissertateur se place dans un fauteuil… Ah! pardieu! si ce n'est que cela, je le laisse entre ses bras pour me jeter dans ceux de Violette… Mais, à la honte de la France, il n'y a point de prix pour ceux qui foutent le mieux. Partisans de la population, bande-à-l'aise économistes, est-ce un foutu calcul de morts et de naissances qui donnera des enfants à l'Etat? Tous vos abbés, ennuyeux raisonneurs, et qui manquent de couilles, ont des pensions, tandis que j'use mon vit sans fruits et sans honneur. J'ai vu la guerre au pain dans ma triste patrie; j'ai vu (chose incroyable! ) six mille soldats réduire cinquante paysans armés de sacs à farine. Qui avait ameuté tous ces gens-là? Qui avait fait descendre des montagnes du nord ces nouveaux sicambres?… Vos livres, vos foutus livres! Eh! mordieu! si, au lieu d'un maître d'école, on eût mis dans chaque village un juré en fouterie, les paysans, grimpés sur leurs bêtes, n'auraient point pensé à venir manger les petits pains de la capitale… Autrefois Apollon touchait sa lyre avec un vit. Hélas! il ne bande plus, sa main l'a remplacé!… Eh! que me foutent à moi cent volumes de fadaises académiques, magnifiquement reliés en veau, comme leurs auteurs, enterrés dans une poussière froide et soporifique? Mon livre est un con, je le feuillette de mille manières, et le résultat de mes problèmes est aussi gai que glorieux… Je propose donc une académie, moi qui ne respire que la gloire de ma patrie. Chaque récipiendaire doit être inventeur d'une posture au moins; je fonde dix places ecclésiastiques en faveur d'un beau cardinal et des prélats amateurs; le bas clergé et les moines seront reçus comme associés libertins; chaque année, il y aura un prix accordé à la plus belle manière de foutre et une médaille d'or pour celui qui l'aura le mieux employée; les juges seront une duchesse, une intendante, une fille d'opéra, toutes trois putains, comme il est ordinaire et convenable. Les modèles ne manqueront pas… Alors on verra fleurir le priapisme, qui vaut bien le déisme. Le secrétaire ne s'avisera pas d'être impuissant, et l'on fera des contes physiques au lieu de contes moraux… Mais, foutre! revenons à nos moutons; il y a de l'analogie, c'est toujours un animal à toison.
Violette a les plus beaux cheveux de la terre, et la manie de se les faire foutre. — Foutre en cheveux? — Oui, mon doux bougre, cela vous étonne?… Même en aisselles, en yeux… en oreilles… Pour en tétons, elle a beau faire, sa gorge est trop dure et trop séparée; c'est bon pour Aimé. Mais la perle, la voici. La petite messaline s'étendait tout de son long, les jambes bien ouvertes, et moi, mettant les pieds où je devais avoir la tête, je la foutais en bouche, puis, la tête entre ses cuisses, je la gamahuchais d'importance; pardieu! tu rirais si tu pouvais être témoin de cette scène; ce mouvement double de tête et de culs est impayable.
Cependant, M. Duret fournissait aux appointements, et je mangeais d'autant. Nos sociétés de débauche, dont il n'était pas, m'amusaient assez. Un beau matin, je vais demander à déjeuner à une jolie coquine de notre intimité. Les valets sont toujours au diable, et je pénètre jusqu'à la chambre à coucher sans obstacle. Un bruit très significatif m'apprend qu'on est en affaire. Je me retirais, quand j'entends… Assez!… Assez!… Ah! Revérend!… Assez! Ah!… foutre!… Bougre de moine!… Ah! tu me feras mourir. — Par le cordon de Saint François, répond le cafard, je veux achever ma douzaine… Foutre! Il est des nôtres. Je saisis une écuelle pleine de rôtie sucrée. Je me campe en sentinelle, en attendant qu'il ait chanté sa litanie; alors, ouvrant le rideau: — Père en Dieu, lui dis-je bien humblement, ne voudrez-vous pas ce julep? Vous me paraissez échauffé du sermon… quel vit, mon ami, quel vit! Ah! Pardieu! celui du turc n'y ferait rien… Qui fut sot, sinon père Ambroise, provincial de son ordre? Il était chargé d'une mission, et jamais pareil goupillon n'a exorcisé Monsieur Satan… — Ecoute, mon révérend, lui dis-je, je suis bon diable, soyons amis, rassure-toi et buvons un coup. Père Ambroise tope à la proposition, se remet de son trouble; Alexandrine sonne, et le déjeuner nous apparaît. — Foutre! dit le moine en rut, voilà, mon cher, voilà cependant l'effet de nos garces de robes. Sous ce froc que j'abhorre, nous cachons des vits de fer et des coeurs de poule, par la crainte des supplices affreux qui nous attendent. — Comment! des supplices pour avoir foutu une jolie femme? — Eh! foutre! non, c'est pour la bêtise de se laisser prendre sur le fait. Nous sommes à peu près les plus honnêtes d'entre les capuchonnaires; toujours pères à grandes manches furent honorés par les femmes, peut-être moins par les maris, quoique, sacredieu! nous rendions de grands services dans un ménage. Tant que la peccadille est secrète, nous n'avons rien à redouter; le cas mis au jour, on nous séquestre. — Comment, vous expédiez votre monde? — Ma foi! autant vaut: nous les campons in pace. Moi-même, sacredieu! qui suis bon diable, j'ai enseveli dans un cachot un jeune père qui s'était fait pincer chez la Dumas. Nous ne vivons que d'aumônes. L'hypocrisie nous est donc salutaire et nécessaire. Mille plats bougres, autant de vieilles putains qui veulent aimer Dieu, parce que le monde ne les souffre plus, entretiennent notre fainéantise. Mille fraudes, mille tours de passe-passe nous aident à leur escroquer de l'or, qui, décorant les autels de la superstition, alimente les suppôts des vices; car, foutre! je suis de bon compte: à commencer par moi, nous ne valons rien. — Cependant, père, vous êtes avancé pour votre âge. — Cela est vrai; mais, écoutez pourquoi: j'entrai à dix-neuf ans dans le cloître, des fanatiques m'avaient monté la tête; je voyais le diable en propre personne qui me talonnait, j'avais peur de ses cornes… (j'en ai tant planté depuis que je me suis familiarisé avec les ornements de ce pays-là…) Au nom de la sainte obéissance, on m'encula; j'étais grand et bien fait, je devins le bardache à la mode de la communauté; mon vit ne tarda point à se porter à ce degré d'éminence où vous le voyez. Les contrôleurs ambulants de la sacrée hiérarchie faisaient la recrue pour le collège de Rome; notre père général se mourait de consomption, on l'avait mis au con pour se refaire… Foutue viande (n'en déplaise à madame) pour un italien! Mais il avait épuisé l'Italie; j'étais beau a parte ante et a parte poste (cela veut dire de cul et de tête). Notre gardien me présenta (le pauvre bougre est mort de chagrin de ce sacrifice). Le visiteur me prit la mesure, et je fut agréé. Amené à sa révérence éminente, elle me tourna le cul; c'est la marque d'honneur, et j'entrai en exercice. Sacredieu! c'était un fier puant; il était large comme un muid, mais j'étais de taille; je devins son mignon. Il fut grand inquisiteur, de Tolède; je le suivis. Ah! foutre, la bonne vie! C'est là qu'il me fut permis de connaître les cons. Le bon pays que l'Espagne! Il y a bien des fleurs à cueillir; souvent elles sont blanches, mais un moine ne doit pas être si délicat. Je ne vous détaillerai pas tout ce dont je fus témoin; combien de jolies filles nous avons enfermées comme juives et foutues comme chrétiennes! Nos culottes leur servaient de san benito, et l'absolution se donnait à coups de vit. Ce qui me fâche, c'est qu'on en ait fait brûler une douzaine qui s'avisèrent de faire les étroites ou qui voulurent jaser… Oh! la discrétion est une belle chose!… Père Nicole mourut de la mort des saints: de la vérole; je rendis quelques services au cardinal Porto-Correro; on me fit vicaire et de là provincial. La vie de bougre m'ennuyait. Paris fourmille en cristallines; d'ailleurs, monté en grade, je n'avais plus rien à craindre; j'ai donc suivi mon goût: j'ai foutu, je fous, je foutrai; voilà mon histoire et ma conclusion.
Nous l'arrosâmes. — Mais, père, les dévotes vous paient? — Foutre! sans doute: j'en ai, moi qui vous parle, pour cent pistoles par mois, sans compter le casuel; je dirige cons et consciences. — Comment, la confession?… — Foutaise! c'est là qu'on instruit une belle fille, que l'on tranquillise une scrupuleuse madame, et qu'en sortant de l'église on lui donne pour pénitence l'avant-goût du bordel. — (le sacré bougre de cafard me faisait frémir, malgré ma scélératesse.) Mais, père, on ne croit donc à rien chez vous? (je le savais bien, et je ne crois pas plus qu'eux, apparemment; mais je voulais approfondir la monstruosité de ces gens-là.) — Eh! mon ami, vous êtes bougrement bête pour un homme du monde. Qui diable peut croire aux singeries qu'il invente? Je me fous de Scot comme de Saint Augustin. Bien intriguer, bien boire, bien foutre… et vogue la galère! La dévotion nous rapporte, nous en dégoisons; nous amusons les vieilles, nous branlons les jeunes. — Pardieu, père, c'est bien pensé, voilà des maximes très évangéliques; mais vous oubliez un grand point: l'instruction et l'intendance des familles. — Foutre! C'est là où nous brillons; la nation bigote, gent imbécile, quoique traîtresse, nous est dévouée, je vous l'ai déjà dit; nos armes, dans le commencement, sont la persuasion, la douceur, les inspirations du très-haut; nous nous insinuons en serpents, nous élevons sur la base de l'humilité le triomphe de l'orgueil. D'abord complaisants, bientôt despotes, nos avis deviennent des décisions, des oracles auxquels il n'est pas permis de résister; et n'avons-nous pas fabriqué les foudres du père éternel pour punir les réfractaires? Voilà comment, en captivant les consciences, en faisant peur de Belzébut (moins méchant que nous cependant), nous sommes les maîtres des secrets, des biens d'une famille. Il y a dans une maison une jolie fille, je veux la foutre, elle ne le veut pas; son arrêt est prononcé, un couvent la fera gémir de son trop de vertu… On veut marier sa soeur, son amant lui plaît, mais il me déplaît à moi, parce qu'il me méprise, ou seulement quelquefois parce que je veux faire le mal pour le mal: cela divertit le coeur d'un moine; je répands des bruits sourds: il ne croit ni à l'échine de Saint Pantaléon, ni à la culotte de Saint Bonaventure; c'est un impie; il est exclu; il se met à la raison, il paie, il devient orthodoxe autant que Saint Dominique. Le fils unique est un jeune homme de la plus belle espérance; il a de l'esprit, de l'élévation, des talents; son père, dur comme tous les dévots (quoiqu'ils ne soient pas les seuls), le laisse manquer d'argent, le met hors d'état de se soutenir; il cherche des moyens, que sais-je? La fougue de l'âge le pousse à quelques sottises. Je conseille le sceptre de fer, il le sait, il me déteste: bon! Cela vient à mes vues. Tout en feignant de l'excuser, je le rends plus coupable; je le fais déshériter, enfermer, périr, tout cela pour la plus grande gloire de Dieu, et le barbare idiot, que je bride par le nez, croit avoir gagné le ciel, qu'il fait frémir ainsi que la nature… Une femme aimable et jolie est l'épouse d'un vieux coquin; l'espoir d'assouvir une vengeance déjà criminelle, une haine odieuse par son motif et ses effets, sa lubricité impuissante, ou tel autre objet aussi louable, l'ont poussé à son infirme et débile décrépitude. Les jours de cette beauté s'écoulent dans les pleurs, ses nuits dans les privations et les sanglots; trop heureuse encore si elle n'est obligée de recevoir des caresses dégoûtantes, qui, en outrageant ses appas, révoltent son coeur; de souffrir un supplice réel en corps comme en esprit, puisque jamais elle n'embrasse qu'une ombre… Ah! la jolie position pour moi, cafard effronté, libertin audacieux… mon projet est formé; elle se rendra à mes désirs; je l'immolerai à ma passion, ou elle est perdue, infâme, déshonorée. Goûts innocents, plaisirs permis, bienséances nécessaires, pensées, paroles, actions même indifférentes, gestes, regards, joie ou tristesse, tout sera empoisonné; si elle n'est pas ma complice, elle sera ma victime; elle vivra souillée à ses propres yeux ou périra dans les chagrins et couverte d'opprobres publics… Mais, foutre! buvons un coup. Ami, in vino veritas… Sacredieu! n'allez pas révéler le secret de l'église, vous vous en repentiriez… — Qui, moi, mon père? et comment, s'il vous plaît. Je ne dépends pas de vous autres. — Vous n'en dépendez pas? Foutre! nous allons voir… Je suppose un instant que vous ayez été assez sot ou assez malavisé pour nous insulter: vous êtes foutu, mon ami. — Halte-là! scélérat de moine, s'écrie Alexandrine; tu fous comme un ange, mais ton coeur est atroce; tu me fais horreur; je me sauve, je ne veux pas t'entendre davantage. — Morveuse, dit père Ambroise, cela ne sait pas son pain manger; va-t'en, va-t'en, je ne bande plus… (nous continuons.) crois-tu que nous t'attaquerons à force ouverte? Pauvre sot, tu te sauverais, tu nous démasquerais. Non, nous commençons par nous informer de tous les gens estimables que tu connais; nous choisissons les plus faibles, dont la molle vertu, soumise aux préjugés, se fait des monstres exprès pour les combattre. On fait ton éloge. C'est bien dommage que tant de qualités soient gâtées par tel et tel défaut (il sera toujours dirigé suivant la manie de l'auditeur bénévole); on sème ainsi peu à peu la froideur, on te suit pied à pied, on ne laisse échapper aucune occasion. — Mais je ne donnerai aucune prise sur moi. — Tu ne sais que ça! On te calomniera… Tu veux obtenir une place, former un établissement. Lettres anonymes, inventées par le diable, qui en fit présent au premier cénobite, voleront de tous côtés. Nos partisans les répandront, les proclameront en secret, en les commettant; les envieux les adopteront avidement et les mettront en crédit; tes ennemis (tout homme en a, et ceux de mérite plus que les autres) enchériront. — Mais je me défendrai peut-être. — Sans doute, je crois même que tu persuaderas cent personnes qui te connaîtront particulièrement, mais la voix publique sera toujours contre toi, et à peine trente ans de vie te suffiront-ils pour effacer l'impression qui t'aura perdu… Va, va, nous suivons à la lettre la maxime que l'ami Machiavel nous a léguée: Calomniez toujours, il reste au moins la cicatrice; et la méthode est infaillible. — Ma foi, père, je suis ravi, extasié; je ne vous croyais pas si habiles. — Bon, bon, reprend le papelard, ce ne sont là que nos éléments… Et si je te dévoilais les ressorts de cette politique qui nous a fait pendant si longtemps commander à la terre en rois des rois, et faire disparaître à notre gré les souverains du trône ou du séjour des vivants… — Ah! père, de grâce, apprenez-moi de si belles choses! Pardieu! Qui sait? peut-être me ferais-je cordelier. — Tu pourrais, foutre! plus mal t'adresser. Mais, écoute…
Tu n'ignores pas qu'il fut un temps où la crasse ignorance enveloppa le monde; le fanatisme et la superstition régnèrent en souverains sur ces siècles heureux… Age à jamais mémorable et fortuné où le froc commandait au diadème, où les Bernard, les François, les Dominique, puissants en voix, en poumons et en scélératesse, savaient émouvoir, exalter la bile de l'imbécile chrétienté! Prophètes audacieux et menteurs, ils entassèrent des millions de croisés dans les sables de l'Egypte et de la Palestine, et l'Europe, à leur premier signe ébranlée contre l'Asie, courut y chercher de vastes tombeaux, tandis que les crédules habitants, devenus nos vassaux, laissaient dans nos mains assez de dépouilles pour élever la vraie Jérusalem, la Jérusalem immortelle et puissante, où devaient pulluler tous les vices de l'oisiveté, tous les crimes de l'ambition et de la cupidité!
Alors tout moine était saint, tout homme un peu éclairé, au-dessus de son siècle, excommunié. La liberté n'est plus; nous poursuivons son ombre jusqu'au fond de l'âme, jusqu'au fond de la pensée…
Heureux temps! Ils changèrent hélas!…
La philosophie parut; non pas cette tracassière verbeuse qui se traîne encore en rampant dans la poussière de l'école, mais cette lumière vive et fatale qui a dissipé les vapeurs du fanatisme et brisé les hochets de la superstition; tels que les oiseaux de nuit, nous fûmes blessés de l'éclat du jour. Il nous terrassa, nous courûmes nous cacher dans ces asiles que le vulgaire respectait encore; le rayon vengeur nous y suivit; on démêla nos trames; on dévoila nos ressorts; on approfondit notre politique; on démasqua nos moeurs et nos vices. L'univers conjuré se réunit pour nous abattre; nous étions perdus… Son mépris nous sauva, notre métropole nous soutint.
Il est une puissance dont l'orgueil excessif et les prétentions sans bornes en imposent, quoique son autorité soit précaire et factice. Artificieuse autant qu'opiniâtre et politique, sa force est dans sa faiblesse. L'ignorance lui a donné l'être; l'astuce et la fourberie l'ont accrue; les dissensions des princes et les intérêts anarchiques dont elle a su profiter l'ont rendue formidable; la persévérance et la hauteur l'ont maintenue; ses excès l'ont affaiblie; l'art et la souplesse la soutiennent: son chef, longtemps modérateur impérieux d'une aristocratie puissante, ne doit son crédit qu'à nous, milice enthousiaste, ardente, immortelle et toujours renaissante; perdus pour la chose publique, isolés, d'esprit et de coeur, du reste des humains, notre unique intérêt est notre agrandissement, qui fait la gloire de ce vicaire fanatique. C'est sur nous qu'il fonde son empire. Aussi sommes-nous ses enfants autant chéris que dévoués.
Fraudes pieuses, spectacles indécents, farces coupables étaient autrefois révérés; mais leur règne a passé. Eh bien! Notre marche en est devenue plus secrète et plus sûre. Nous avions à nous venger; du fond de nos asiles, nous soufflâmes la discorde, nous fomentâmes ces guerres civiles qui ont inondé de sang l'Europe déchirée; nos libelles, nos sermons séditieux, les séductions du confessionnal nous suffirent pour aiguiser les poignards, et grâce à nos efforts, il fut universellement reconnu qu'il est permis, qu'il est saint de tuer un hérétique, c'est-à-dire notre ennemi: ainsi le père massacra son fils; ainsi le fils arracha à son père la vie qu'il en avait reçue; les forfaits ont produit des martyrs; nous dévastâmes de fertiles contrées, nous versâmes sans danger des flots de sang. Nul mortel dévoué à notre vengeance ne put se dérober à nos coups. Ici, les fils de Saint Dominique font périr le dernier des Valois; là, ceux d'Ignace immolent Henri, que des philosophes osent encore pleurer; les bûchers, le fer, les poisons, nous servent tour à tour; les victimes s'amoncellent, les bourreaux et les assassins sont fatigués; les prisons regorgent d'innocents, et nous de sang, d'or et de volupté… Mais nous ne sommes pas rassasiés. L'esprit de commerce, qui s'est venu joindre à celui de domination, nous prodigue en vain les trésors du nouveau monde, dévasté par notre art et aussi bien que celui-ci; notre avidité s'en irrite, et nos moeurs n'en sont pas adoucies; le calme règne en apparence, mais il n'est que simulé; nous sentons que nos richesses survivent à notre crédit; les ambitieux promoteurs du despotisme, qui, cependant, haïssaient les rois, sont anéantis; il nous faut bien rester dans le silence, mais non pas dans l'inaction. Nos complots se lient, nos trames s'ourdissent, nos ennemis nous attaquent avec les armes du ridicule, ils s'abusent sur leur prétendue supériorité: nous nous réservons bien d'autres ressources, nous minons sans bruit; tu es jeune, tu verras le fruit de nos travaux. Une révolution, éloignée peut-être, mais certaine, menace de nouveau le monde; nous foulerons aux pieds ces hommes superbes qui osent nous dédaigner, nous commanderons encore… Puissions-nous replonger les humains dans la barbarie, anéantir les sciences, arracher jusqu'au germe funeste de cette philosophie perfide qui nous abreuve d'humiliations, élever enfin sur tant de ruines le nouvel édifice de notre grandeur! Alors un sceptre de fer régira l'univers, soumis à nos caprices, dévoué à nos plaisirs. Nous disposerons, en sultans, des mères, des femmes, des filles de nos esclaves, et nous amènerons ces âmes avilies au point de regarder comme un bien leur déshonneur… Va, ces jours de gloire et de félicité s'avancent plus rapidement que ne le croient nos imprudents ennemis. Ils n'osent pas tenter le seul moyen de les reculer, celui de casser notre sainte milice et la hiérarchie puissante sous les drapeaux de laquelle nous servons, de nous arracher surtout ces richesses immenses qui nous rendent tout possible. Non, nous ne craignons rien de ce siècle vénal; nous payons des protecteurs qui deviendront nos esclaves: ils nous rendront au centuple ce qu'ils nous auront coûté. — Par la sambleu! père, voilà qui est sublime! Quelle immensité de vues! Quelle étendue de scélératesse! Quels mystères d'iniquités… (je m'arrête, car père Ambroise s'apercevait qu'il avait trop parlé et fronçait le sourcil; pour le dérider, j'attrape Alexandrine, qui dansait au milieu de la chambre…) Père, voulez-vous connaître le vrai type de la destinée des empires, l'instrument des révolutions, la boussole de l'univers?… Le voilà, dis-je, en mettant en évidence le con rebondi de la belle; c'est là que viennent aboutir les intrigues du sacerdoce, la morgue du sultan, le faste du mogol, les caprices du despote, les fureurs du tyran, les délires ambitieux du conquérant, les richesses des deux hémisphères!…
Foutre! je me sauve au milieu de la période, car père Ambroise m'enlève Alexandrine, et la jette sur son lit pour aboutir aussi.
Je rentre chez Violette; le chagrin m'y attendait: une régie avait chassé M Duret des fermes générales. Nous, nous n'avions rien à ménager, nous devions (nous, c'est-à-dire elle). Je lui conseillai de vendre ses meubles pour payer, et je me retirai pour ne pas gêner le déménagement.
J'ai toujours aimé la musique; je fis le même soir connaissance avec la Guimard. Cette bougresse-là est laide et joue comme une cuisinière; mais sa voix est belle, et quand elle ne chante pas faux, elle fait plaisir; d'ailleurs elle fout comme une enragée. Ma réputation abrégea le cérémonial: je convins de six coups par jour; elle cassa aux gages son porteur d'eau qu'elle avait éreinté, laissa reposer ses laquais et son coiffeur, et nous nous accordâmes à faire bourse commune (bien entendu que je n'y mettrais rien). Elle donnait des concerts, recevait des compagnes qui la grugeaient en la détestant, des musiciens d'assez mauvaise compagnie, et des gens de qualité amateurs qui n'ont pas même le mérite d'être bons.
J'étais à causer un après-souper avec un virtuose célèbre et charmant compositeur Cambini; nous parlions de la révolution de la musique en France; je l'écoutais avec avidité et je m'instruisais; tout à coup, un de ces messieurs nous aborde.
— Quoi! vous parlez composition! Pardieu! sans me flatter, je suis d'une bonne force. — Je n'en doute point, lui dis-je en jetant un coup d'oeil sur l'artiste, et je serais fort aise que vous nous donniez, à monsieur et à moi, quelques leçons. — Volontiers, volontiers; moi, je ne refuse jamais mes soins. — Par exemple, monsieur veut composer un opéra, et il me demande le poème. — Sa musique est faite, apparemment? — Non pas. — Comment? Tant pis, jamais la musique ne va bien, quand on la compose pour des paroles; cela gêne un musicien et l'empêche de peindre; son imagination est refroidie. — Mais, monsieur, il me semble… — Il vous semble mal. Un orchestre, morbleu! un orchestre, voilà tout ce qu'il faut; suivez le moline, cela s'appelle faire un opéra; les paroles ne sont jamais d'accord avec la musique; mais aussi cela n'arrête point les effets… moi, je tiens pour les effets; ai-je raison, Cambini? — Monsieur le marquis, cependant, quand on veut exprimer un sentiment, l'amour, par exemple… — Oui, il faut du chromatique, beaucoup de fausses quintes; on relève cela par l'accord parfait; de là on passe dans le ton relatif par la tierce mineure; appuyez-moi une septième diminuée; si le mode est mineur, grimpez au majeur; semez-moi des bémols, accords de tierce, dominante, sexte et les doubles octaves… Pardieu! l'on module dans un tour de main… As-tu de la fureur dans ton opéra? — Beaucoup, monsieur le marquis. — Ah! pardieu! tu vas voir: mesure à quatre temps, battue bien ferme; pour le récitatif, ad libitum, avec accompagnement obligé; ensuite, un choeur en fugue, à deux sujets bien sortants l'un et l'autre, parce que cela marque la dispute, le conflit de juridiction; surtout que cela crie comme le diable (il faut que l'on entende un choeur peut-être), ensuite un grand silence; c'est imposant, ça, hein?… Un trois-temps bien tendre, pour faire le contraste, tu m'entends bien? Il n'y aurait pas de mal d'y mettre des timbales; ensuite le héros se fâche en allégro, avec quatre bémols à la clef; il faut qu'il fasse une tenue de dix mesures pour lui rassurer la poitrine; pendant ce temps-là, l'orchestre va le diable; puis ton héros fait des roulades pour se reposer; il veut qu'on l'entende… Eh! non, morbleu! que l'orchestre l'écrase! Et si ce diable de Legros perce encore, on y mettra du tonnerre… Ah! ce que je te recommande, c'est une basse bien ronflante, que tout cela marche… — Et mes airs de danse, monsieur le marquis? — Oh! pour cela il nous faut du noble: un beau grand morceau de flûte, avec des variations, pour la commodité de Salentin, et puis un point d'orgue avec des roulades; il serait long pour faire un peu gigoter Gardel… tu ne sais pas comment sortir de là? — Ma foi, non. — Un tambourin, mordieu! un tambourin; il n'y a que ça, pour qu'on s'en aille gaiement… Ah! çà! bonsoir… — Ah! cervelle du diable, maudit empoisonneur, coglione, coglione… — Là, là, tout doux, Cambini, lui dis-je… Eh bien! mon ami, voilà qui vous juge, et sans appel encore… Nous rejoignîmes la compagnie, à qui le marquis avait déjà fait confidence de ses bontés pour nous, en briguant des voix pour la première représentation, en cas que l'on suivît ses avis.
Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des ridicules; mais ma bougresse m'ennuyait; elle jure comme un charretier; pas la moindre ressource avec elle; elle ne sait que foutre, encore brutalement. Un dernier trait me la fit planter là. Un soir, en sortant du spectacle, j'entre chez elle; elle allait souper en ville, et moi aussi. Peut-on partir sans faire graisser ses bottes? Je m'asseois sur une chaise; elle se met sur moi, et je la fous. Dans le plus fort du plaisir, et feignant de perdre la tête, la gueuse ne la perdit pas. Ma montre était superbe, elle en avait envie; l'escamoter lui parut joli; elle la tire doucement et la met dans sa poche. Aussi chatouilleux qu'elle, je m'en aperçois et je parviens à lui dérober la sienne, qui était d'un grand prix; nous nous quittons. Le lendemain, grandes inquiétudes de sa part, plaisanteries de la mienne… pour dénoûment: — Vous êtes une effrontée coquine, lui dis-je, je vous rends votre montre; gardez la mienne, vous l'avez profanée; ma seule vengeance sera de répandre ce trait odieux; il est neuf et vous fera honneur… Elle jura; je lui fis la révérence et je sortis.
Il faut donc jeter le mouchoir… Allons, Dorville, tu seras ma sultane. Ma foi! Elle en vaut la peine. Une taille de nymphe remplie de grâces; le plus bel incarnat anime son teint de blonde; ses grands yeux bleus ne demandent qu'à mourir pour ressusciter… On se retrouve du moins avec celle-là; ma cuisinière m'avait dégoûté. Nous commençâmes par coucher ensemble, et ma nuit fut éloquente et décisive. Je m'établis maître de la maison. J'avais sous moi un intendant avec qui il fallait des ménagements, parce qu'il payait la dépense; je suis bon diable, je lui laissai la chambre libre.
Cette nouvelle jouissance me plaisait beaucoup; tous les raffinements de la volupté nous enivraient tour à tour. Je la trouve un matin dans son cabinet de bain; elle en sortait comme Vénus Anadyomène, parée de sa seule beauté; une jambe était encore dans la baignoire; elle appuyait l'autre sur un fauteuil; ses beaux cheveux flottaient sur ses épaules: sa main caressait une gorge d'albâtre; elle contemplait tous ses charmes avec un doux sourire; placé dans l'embrasure de la porte que j'avais entr'ouverte, observateur bandant, je jouissais de ce spectacle délicieux, et le feu coulait dans mes veines. Un bruit léger que je fais m'offre un nouveau tableau. Elle se baisse toute honteuse; la rougeur la colore; elle cherche à se faire un voile de sa longue chevelure… Un petit caniche, assis sur le fauteuil, s'élance justement où il fallait entre ses cuisses, lève la tête, voile le sanctuaire, jappe de toute sa force, et remplace par sa petite gueule une autre fente… J'entre en riant à gorge déployée; ma belle fut bientôt consolée, et devinez comment!