LUI (continued 4)
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La voix mourut en moi ou autour de moi; car je n'oserais jurer qu'elle ne m'eût pas réellement parlé.
J'entrai dans le cimetière des juifs, et je m'assis à l'ombre de quelques arbustes. En considérant ces tombes, que l'intolérance de la vieille Venise avait parquées hors de ses murs, je pensais au mépris et à la proscription qui frappèrent si longtemps, même dans la mort, cette grande race juive. Belle, tenace, intelligente, à travers tant de siècles de persécutions, elle s'est maintenue distincte et forte; sa patience héréditaire a triomphé des obstacles et des humiliations; aujourd'hui ses fils règnent à l'égal des chrétiens: plusieurs par le génie des lettres et des arts, un plus grand nombre par l'industrie, cette puissance nouvelle des temps modernes. Leurs richesses les fait asseoir à côté des rois et les associe à la destinée des peuples. Qui donc oserait se détourner d'eux! Où sont désormais les Shylocks persécutés et persécuteurs? que deviennent nos haines et nos injustices? où vont nos croyances? Les convictions et les certitudes des nations et des individus dévient, se décomposent et disparaissent à travers le cours troublé de l'histoire. Ceux qui ignorent végètent en paix; ceux qui savent et qui embrassent d'un regard ce passé anéanti, s'épouvantent. Ils voient bien que ce qui a été n'est plus, et ils se demandent ce qui sera. Que reste-t-il des symboles et des passions des âges détruits? Un sentiment individuel, l'amour! que beaucoup même commencent à nier. On raille déjà l'amour comme on a raillé la foi et la royauté avant de les détruire: le sarcasme est l'arme qui découronne avant le glaive qui décapite.
Tandis qu'assis dans le cimetière des juifs j'étais assailli par ces pensées, j'avais devant moi la mer tranquille où glissaient quelques barques; je tournais le dos à Venise, sur laquelle le soleil qui déclinait allait répandre en se couchant des pourpres d'incendie. J'entendais mes deux gondoliers qui, profitant du repos que je leur laissais, avaient entonné une barcarolle: leur voix, agrandie par l'espace, montait en intonations superbes.
Un peu las de ma promenade à travers les sables, je me dirigeai vers un cabaret du Lido, célèbre par son vin de Samos. L'hôte, qui commençait à grisonner, me dit que lord Byron s'était souvent assis à la table où je me plaçai sous une tonnelle:
—J'étais jeune alors, ajouta-t-il, et chaque jour je suivais à la course le cheval de Sa Seigneurie; puis, quand je voyais bête et cavalier n'en pouvant plus, j'offrais à milord de venir se reposer chez moi. Parfois milord dînait ici. Ne voudriez-vous pas, signor Francese, en faire autant?
Le moyen de résister à un homme qui se recommandait à moi d'un aussi grand nom? Ma course au bord de la mer m'avait affamé; la tranquillité du lieu me tentait. Je me fis servir sous la tonnelle une dorade qu'on venait de pêcher, une polenta et du fameux vin de Samos. Je ne suis pas certain d'avoir bu réellement du vin grec, mais rien que le nom me charmait. J'aime ces noms euphoniques de la langue d'Homère; ils abondent à Venise: on dirait que les flots et la brise de la mer du Pyrée les ont roulés jusqu'à l'Adriatique.
Ce vin généreux, la solitude de la plage et la fraîcheur du soir me plongèrent dans un bien-être qui m'apaisa. Quand je remontai en gondole pour regagner Venise, je n'étais pas le même homme que le matin. J'avais ouvert les stores de la barque pour contempler devant moi la poétique cité qui se détachait sur le fond rouge du soleil couchant: les coupoles de Saint-Marc s'élançaient dans le ciel lumineux. Je débarquai en face du pont des Soupirs, et je restai là jusqu'à la nuit, regardant autour de moi et répétant en anglais la première strophe du quatrième chant de Childe Harold.
«Me voici à Venise près du pont des Soupirs. De chaque côté j'aperçois un palais et une prison. Je crois voir sortir la ville du milieu des vagues comme si la baguette d'un magicien l'eût élevée tout à coup. Des milliers d'années étendent leurs ailes sombres autour de moi, et une gloire mourante étend ses lueurs sur ces temps éloignés où tant de contrées soumises à Venise admiraient ses monuments de marbre, son lion redoutable et où la reine de l'Adriatique dictait ses lois aux îles nombreuses qui formaient son empire.
»Elle semble la Cibèle des mers, couronnée dans le lointain d'un diadème de tours! etc.»
Doublement absorbé par Venise, que baignaient des flots de lumière et par les vers du grand poëte, qui me berçaient harmonieusement, je n'entendis pas marcher près de moi. Tout à coup une robe m'effleura; je tournai la tête et j'aperçus la petite danseuse du Maroc. Mes yeux durent exprimer la colère; car la pauvre fille frissonna et me dit humblement en joignant les mains:
—Pardon! pardon! signor; mais c'est la signora Zéphira qui m'envoie vers vous.
—Eh! que me veut-elle? répliquai-je impatienté.
—Elle m'a dit, quand je lui ai remis votre carte, que si vous n'alliez pas chez elle aujourd'hui même, elle ne me ferait pas débuter. Elle prétend qu'il faut que vous me choisissiez un nom de théâtre; car mon nom arabe est trop long et trop difficile à retenir.
—Eh bien, répondis-je, va dire à Mlle Zéphira que tu t'appelles Mlle Négra[5]: ce nom convient à ton visage. Et, en disant ces mots, je la quittai; je traversai la cour du palais ducal, puis la place Saint-Marc, pleine de promeneurs.
Autant la nature et la solitude m'apaisent et font remonter l'âme en moi, autant la foule, le mouvement joyeux ou affairé d'une ville, la vue des couples riants m'agi lent, aiguillonnent mon sang et m'entraînent au plaisir. Alors je ne suis plus poëte; je suis une chair qui frémit et désire et veut sa part de la vie universelle.
Bien décidé pourtant à rester sous la calme influence de ma promenade au Lido, je parcourus la place sans rien regarder, et je rentrai aussitôt pour me mettre au travail.
Je vis Antonia accoudée à la fenêtre du salon. Je me rendis dans ma chambre sans chercher à lui parler, et je m'assis devant la table où j'écrivais; j'aperçus sur les feuilles éparses une large enveloppe qui portait le sceau du consulat; le cachet en était brisé, et je ne m'en étonnai pas en lisant sur l'adresse: Très-pressée. Antonia avait pu penser que c'étaient des lettres de France qui nous arrivaient. Je trouvai dans cette enveloppe le billet suivant du consul:
«Cette folle de Zéphira, qui ne sait pas votre adresse, m'envoie coup sur coup deux lettres pour vous, je n'aurais point consenti à servir d'intermédiaire à sa correspondance si elle ne m'assurait qu'il s'agit d'une bonne action que vous devez faire ensemble.»
Je lus avec humeur les deux billets de la danseuse qui n'avaient point été ouverts; dans le premier, daté du matin, elle me disait:
«Cette petite coureuse est moins laide que vous ne le prétendiez, et je vous soupçonne de la protéger con amore; n'importe, je tiendrai ma parole puisque vous m'aimez, carissimo. Venez vite chez moi, où je suis seule sous prétexte de faire la sieste; il faut que nous baptisions ensemble d'un nom chrétien cette petite moricaude.»
Le second billet, écrit il n'y avait pas deux heures, renfermait ces mots:
«Si vous ne venez pas ce soir même vous promener dans ma gondole, je renvoie votre ragazze danser sur la place Saint-Marc et sur la Piazzetta; je veux bien être complaisante pour vous, mais il ne faut pas que vous soyez un ingrat.»
Je lui répondis aussitôt:
«Un Français ne se laisse pas conduire en laisse comme un Italien, je vous ai dit que je vous verrais le soir des débuts de Mlle Négra. Le lendemain je me rendrai à la fête que vous devez donner chez le comte Luigi. D'ici là je resterai à distance votre très-humble serviteur.»
Après avoir écrit ce billet, que je posai sans le cacheter près de ceux de Zéphira, je me mis à relire les pages que j'avais faites l'avant-veille; tout à coup la porte de la chambre d'Antonia s'ouvrit et je vis celle que j'aimais par-dessus tout me sourire d'un air narquois.
—Je n'ai décacheté cette lettre du consul, me dit-elle, que parce que j'ai pensé qu'elle renfermait des nouvelles importantes de France. Mais vous avez vu que ma curiosité s'était arrêtée là; je ne veux rien savoir de vos amours avec ces drôlesses.
—Et moi je veux que vous les connaissiez, repartis-je, en poussant devant elle les deux billets de la danseuse et ma réponse.
Entraînée sans doute par un peu de curiosité, elle les lut, et me dit:
—Eh bien! qu'est-ce que cela prouve? À vos heures vous vous occupez de Mlle Zéphira, et quant à Mlle Négra, vous avez pour elle un tendre penchant.
—Comme il vous plaira, répliquai-je, bien résolu de ne plus entrer en lutte.
Lorsqu'elle me vit reprendre la plume et continuer à écrire, elle s'approcha de moi:
—Voyons, mon cher Albert, ne voulez-vous pas permettre que je vous parle comme une sœur?
—Hier vous étiez ma mère, répondis-je, aujourd'hui vous êtes ma sœur.
—Je suis toujours une femme qui vous aime, ajouta-t-elle, en posant ses lèvres sur mon front; patientez encore quelques jours et vous me retrouverez tout à vous.
—Ô femme irritante et impudiquement mystique, m'écriai-je, tu n'entends rien à l'amour! Je voulus essayer de la presser sur mon cœur; mais elle se dégagea, et sans souci du mal qu'elle me faisait elle s'enferma dans sa chambre.
Je travaillai toute la nuit, domptant ma tristesse et mes désirs.
XV
Les jours suivants s'écoulèrent sans trouble et sans événement; je voyais à peine Antonia, et je mettais mon orgueil à lui paraître riant et dégagé. Je passai mon temps à errer dans Venise. Chaque matin je partais avant ou après déjeuner, suivant l'heure où je m'éveillais. Tantôt je visitais un monument, tantôt je me faisais conduire en pleine mer, tantôt je m'enfermais dans un musée ou dans la bibliothèque du riche Vénitien que j'avais rencontré chez le consul. Souvent je dînais ou je soupais au restaurant; j'évitais de manger avec Antonia, car dans ces heures ordinairement si intimes d'un repas pris ensemble, sa froideur ou sa raillerie m'exaspéraient; je fuyais aussi la vue des autres femmes; je regardais à peine les belles Vénitiennes penchées à leurs balcons où, à travers leurs jalousies, leurs regards appellent les regards. Je ne voulais pas être infidèle à mon amour, même par une tentation passagère.
Je tenais mon esprit toujours en haleine: j'imaginais en marchant des plans d'ouvrages, je combinais des effets dramatiques, je façonnais quelques vers, et lorsque qu'à minuit je rentrais, je me mettais à écrire jusqu'à ce que la fatigue me brisât. Alors je me jetais sur mon lit, parfois tout habillé. Quand je me levais j'étais harassé; je secouais mon malaise et mon cœur, et je recommençais à travers Venise mes courses vagabondes.
Un jour c'était Saint-Marc qui m'attirait; je m'arrêtais d'abord devant son portique pour considérer les fameux chevaux de bronze que la victoire conduisit à Paris, et dont mon père m'avait si souvent parlé comme d'un des trophées de nos gloires. La vue de ces chevaux me suffisait pour ranimer tout l'Empire. Je revoyais Napoléon comme un héros antique tenant par la crinière ces coursiers grecs. À mesure que je pénétrais dans la basilique, la figure d'un autre empereur du moyen âge se dressait devant moi; les marbres, les mosaïques, l'or et les pierreries des autels resplendissaient à la lueur des cierges; le pape Alexandre, recouvert comme un Dieu d'un dais éblouissant, assis sur le seuil de l'église, entouré de ses cardinaux, des patriarches d'Aquilée, des archevêques et des évêques de Lombardie, tous revêtus de la pourpre et des robes pontificales, attendaient Frédéric Barberousse, que six galères vénitiennes avaient amené de Chioggia au Lido. Le doge, entouré d'un splendide cortège, escorta l'empereur, ils débarquèrent ensemble au quai de la Piazzetta et se rendirent devant Saint-Marc. Là, dit la chronique latine: «Barberousse, humiliant sa grandeur, dépouilla son manteau impérial et se prosterna aux pieds du pape, celui-ci, ému, releva l'empereur, l'embrassa, le bénit, et aussitôt toute l'assistance entonna le psaume: Nous te saluons, ô Seigneur! Alors, Frédéric Barberousse prit le pape Alexandre par la main et le conduisit dans l'église.»
Cependant, tandis que le pape disait la messe, l'empereur ôta une seconde fois son manteau impérial, et tenant une baguette, il officia comme porte-verge à la tête des laïques du chœur. Après l'évangile, le pape prêcha et l'empereur s'assit au pied de la chaire; on chanta ensuite le Credo. Barberousse fit son oblation, puis baisa la mule d'Alexandre: quand la messe fut terminée, l'empereur conduisit de nouveau le pape par la main jusqu'à son cheval blanc, il lui tint l'étrier et dirigea le cheval par la bride vers le bord de la lagune.
À cette époque, la papauté représentait l'intelligence et la liberté; un vieillard infirme et sans armes domptait un potentat puissant et redouté; la force s'inclinait devant l'esprit. Aujourd'hui nous allons à l'aventure, n'ayant plus rien à vénérer ni à croire.
Un autre jour, c'était l'arsenal que je parcourais, ranimant ces armes au repos et ces forces enchaînées de la gloire évanouie de Venise. Par les beaux soirs, j'aimais à monter au haut du campanile qui relie la place Saint-Marc à la Piazzetta. J'avais devant moi la colonne de marbre où se tient juché le lion ailé et sur une colonne parallèle le saint protecteur de Venise, la ville se déroulait à mes pieds entourée d'une ceinture de flots calmes qui commençaient à s'assombrir. Là, encore, les vers de Byron me revenaient et je les répétais comme pour fixer dans ma mémoire le tableau mouvant.
«La lune paraît[6], la nuit n'a pas encore commencé son règne silencieux, les derniers rayons du soleil lui disputent le ciel; une mer de lumière se répand sur les cimes bleuâtres des monts du Frioul. Le firmament est pur et n'a pas un nuage; on le dirait composé d'une suite de zones lumineuses; on croirait qu'il va se fondre en un vaste arc-en-ciel du côté de l'occident où le jour qui finit se réunit à l'éternité; du côté opposé le pâle croissant de la lune flotte dans une atmosphère bleue, comme une île aérienne habitée par des esprits.
»La lune accompagnée d'une seule étoile occupe la moitié du ciel, tandis que les flots de clartés que jettent les derniers rayons du soleil se suspendent aux sommets des Alpes Rhétiques; il semble que le jour et la nuit refusent de céder l'un à l'autre jusqu'à ce que la nature les y force.... Ces lueurs diverses donnent à la Brenta la teinte empourprée d'une jeune rose qui se réfléchirait dans un ruisseau. Ainsi le ciel se réfléchit dans le fleuve tranquille et lui fait partager son éclat.
»Les feux mourants du soleil et la lumière blanche de la lune déploient toutes les variétés de leurs reflets magiques; mais déjà la scène change; une ombre plus épaisse jette son manteau sur les montagnes, le jour qui cède meurt comme le dauphin blessé à qui chaque phase de son agonie prête une couleur nouvelle de plus en plus éclatante jusqu'à ce qu'il expire... C'en est fait; partout s'étendent les voiles gris de la nuit.»
Ainsi je vivais, me plongeant dans toutes les ivresses de l'imagination et de la poésie.
Antonia, que ma tranquillité apparente dépitait peut-être, continuait impassiblement son travail.
La danseuse Zéphira semblait s'être soumise à ma volonté et ne m'importunait plus de son souvenir. J'avais vaincu mes désirs et mes inquiétudes par l'excès même de l'agitation; vous connaissez cet aphorisme: «La sagesse est un travail; pour être seulement raisonnable il faut se donner beaucoup de mal; tandis que pour faire des sottises il n'y a qu'à se laisser aller.»
XVI
Un matin, comme je déjeunais avec Antonia, on m'annonça la visite de l'amant de la prima donna; je m'empressai de le recevoir et je priai Antonia d'assister à notre entrevue: il se plaignit de mon oubli; sa chère Stella s'étonnait de ne pas me voir, mais elle comprenait que je ne pouvais quitter la signora, ajouta-t-il en se tournant vers Antonia; et si son amie avait osé, elle serait venue elle-même nous inviter tous les deux d'aller entendre chez elle un peu de musique.
Antonia répondit avec bonne grâce qu'elle serait très-empressée dans quelques jours de faire la connaissance de la grande cantatrice dont tout Venise parlait; mais pour le moment elle ne pouvait perdre une minute.
L'amant de Stella, s'adressant alors à moi, m'apprit que le soir même, la pauvre danseuse à qui j'avais fait l'aumône débutait à la Fénice.—Elle était venue supplier humblement Stella de me déterminer à aller au théâtre.
—J'irai, répliquai-je.
Antonia me lança un regard sardonique.
—Ce n'est pas tout, reprit le Vénitien, Zéphira qui s'est montrée fort bonne créature à l'égard de votre protégée, donne, à l'issue du spectacle, une fête de nuit dans le palais du comte Luigi; elle espère que vous y assisterez; tout ce qu'il y a dans la ville de jeunes et riches oisifs sera là. Quant aux femmes, je ne vous promets pas des patriciennes ni des vertus: je dois même avouer que celles que vous rencontrerez me semblent une compagnie peu digne de ma chère Stella, mais des convenances de théâtre la forcent, vous le savez, à ménager Zéphira; d'ailleurs on sera en masque et, on pourra, garder l'incognito. De sorte, poursuivit-il en s'adressant à Antonia, que si madame était tentée de vous accompagner, elle verrait, sans être connue, une de ces anciennes fêtes de Venise si rares désormais dans notre ville en deuil.
Je fus de l'avis de notre visiteur, et je pressai Antonia d'accepter cette distraction.
Le Vénitien ajouta, en riant, que par sa chère présence elle me garantirait de toute tentation.
Antonia repartit qu'elle me laissait parfaitement libre de me divertir avec ces dames; qu'elle ne comprenait pas l'amour esclave; qu'un sentiment aussi grand ne devait avoir sa force que dans la moralité de l'âme.
En prononçant cette docte maxime, elle se leva, salua l'amant de Stella et disparut.
—Elle est fort belle, me dit le Vénitien, mais elle a des yeux terribles.
Résolu à m'étourdir et à oublier cette femme impliable, je demandai à l'aimable jeune homme quel déguisement il comptait mettre pour cette fête?
—Stella m'a fait faire, répondit-il, un costume de noble vénitien du seizième siècle; et vous, quel habit choisirez-vous?
—Un habit de chevalier de Malte.
—Fort bien; c'est d'un bon augure, car vous tiendrez le vœu que cet habit impose, répliqua le Vénitien en riant.
Nous sortîmes ensemble; nous passâmes d'abord chez un costumier, puis nous nous rendîmes chez la prima donna où je résolus de passer la fin de la journée à me laisser bercer par la musique et par la mansuétude que répandait autour d'eux l'amour de ces deux êtres heureux.
À peine étions-nous arrivés, qu'une voix aiguë appelant Stella nous annonça la visite de Zéphira. Je n'eus que le temps de me cacher derrière un rideau de porte en tapisserie.
—Eh bien! viendra-t-il au théâtre? viendra-t-il à ma fête? s'écria la danseuse du fond de la galerie.
—Oui, bellissima, répondit la prima donna, il l'a promis à l'amico.
—Tiendra-t-il parole, ce fier invisible? répliqua Zéphira.
—Sans aucun doute, dit le Vénitien, puisque nous sortons ensemble de chez le costumier.
—Ah! bravissimo! répondit la danseuse; mais il fallait l'amener ici.
—Non, repartit Stella avec finesse, il faut qu'il te voie dans tout ton éclat. Tu t'agites trop depuis quelques jours; tu pâlis et maigris: suis un conseil d'amie, va te baigner et faire la sieste jusqu'à ce soir; les roses de ton teint reviendront et tu seras irrésistible.
—Suis-je donc si laide? fit la danseuse en minaudant et en se plaçant devant une glace; tu as raison, j'ai l'air d'un spectre, et mieux vaut que le signor Francese ne me voie pas ainsi.
Je la regardai en soulevant un peu le rideau qui me cachait à l'autre bout de la galerie; elle me parut pâle et flétrie, et sa mante de taffetas noir, en s'entr'ouvrant, me laissa voir sa maigreur.
—Tu es une amie sincère, dit-elle à Stella en l'embrassant; adieu, je vais dormir jusqu'à la nuit.
Quelques minutes après, nous entendions le bruit des rames de la gondole qui l'emportait.
—Nous voilà libres, s'écria la prima donna en se mettant au piano; et, tandis que son amant et moi fumions des cigarettes, elle nous chanta tour à tour les airs les plus dramatiques de ses rôles, puis quelques piquantes barcarolles vénitiennes. Elle fut lasse de chanter avant que nous fussions las de l'entendre.
Sur son ordre, un domestique plaça devant elle une grande corbeille d'osier pleine des plus belles fleurs. La galerie en fut embaumée. Stella, de sa main d'artiste, groupa en bouquets et tressa en couronne les roses, les œillets, les jasmins d'Espagne, les myrtes et les fleurs de grenades.
Je devinais son dessein et je souriais de sa bonté.
—Vous voulez donc rendre cette enfant folle de joie? lui dis-je.
—Songez, répliqua-t-elle, que ce sera peut-être l'unique fête de sa vie. Demain on peut la siffler; il faut donc que ses amis lui donnent un grand bonheur ce soir, dont le souvenir la soutiendra plus tard.
Quand elle eut fini son travail embaumé, Stella nous quitta quelques minutes pour faire sa toilette. Elle portait presque toujours des robes flottantes qui seyaient à ravir à sa taille de statue grecque. Ce jour-là, elle mit une robe de mousseline des Indes, assujettie aux épaules par des camées antiques. Trois cercles d'or resserraient vers la nuque, comme des bandelettes, les tresses et les boucles de ses cheveux noirs. Son amant la regardait radieux; et moi, calme mais charmé en face de cette belle créature si parfaite, je me disais:
—C'est une muse qui s'ignore, une intelligence qui se manifeste sans orgueil; inspirée et superbe avec tranquillité.
La gondole qui nous conduisit au théâtre emporta la cargaison de fleurs destinée à la petite Africaine.
Nous trouvâmes Zéphira déjà installée dans la loge de la prima donna. Elle était si éblouissante de joyaux, qu'elle rayonnait à l'égal des lustres qui éclairaient la salle à giorno. Sa poitrine et sa gorge, un peu maigres, se dissimulaient sous un large collier byzantin en diamants, émeraudes et rubis; sur sa tête c'était toute une résille des mêmes pierreries, où se jouaient gracieusement ses cheveux; sa tunique de gaze d'argent, parsemée de renoncules rouges, était le point de mire de tous les spectateurs; le fard aidant, sa piquante beauté était ce soir-là fort attrayante.
Stella la complimenta sur sa toilette.
—Et vous, vous ne me dites rien, fit-elle en me tendant la main et en secouant la mienne en cadence.
—On ne parle pas aux astres ni aux déesses, répondis-je, on reste ébloui, anéanti; c'est ce qui arrive aux Hindous dans leurs pagodes, lorsqu'on découvre à leurs yeux les images en or et en pierreries des incarnations de leurs dieux.
—Je vois bien, reprit-elle, que vous vous moquez de moi et que vous me trouvez trop parée; soyez tranquille, cette nuit, pour la fête, j'aurai un tout autre costume.
L'orchestre préluda; l'air du carnaval de Venise se fit entendre et bientôt l'attention de la salle entière se détourna de Zéphira pour se porter sur la scène. La toile s'était levée; le théâtre représentait une cour moresque aux galeries en arcades, avec des vasques de marbre blanc où tombaient sur l'eau les fleurs des orangers et où se miraient les lauriers-roses. Le directeur de la Fénice en impresario consommé, avait fait composer un ballet pour les débuts de Mlle Négra, une perle enfouie dans les impasses de Venise et découverte un beau jour par un poëte français qui l'avait mise en lumière. C'était en ces termes que les journaux de la ville et les affiches du théâtre annonçaient depuis huit jours la petite Africaine, m'associant à sa gloire présumée, mais sans me nommer, grâce au ciel.
Le ballet destiné à servir de cadre à la grâce de Négra n'avait pas coûté de grands frais d'imagination à son auteur. C'était toujours la vieille histoire d'un pacha blasé, voulant repeupler son harem et faisant défiler une à une devant lui les femmes qu'un marchand d'esclaves lui amenait. Quand la toile se leva, le gros pacha était assis sur des coussins, fumant sa longue pipe d'ambre et regardant à travers la fumée du tabac embaumé les beautés qui se trémoussaient pour lui plaire. Il fit une moue dédaigneuse aux quatre premières danseuses, qui se balancèrent, s'arrondirent et pirouettèrent en le regardant. Mais tout à coup Négra parut, elle glissa devant le pacha sans s'arrêter et comme épouvantée de sa corpulence. Ce fut elle qui, d'un geste de mépris, eut l'air de lui dire: Je m'appartiens! Cette pantomime, qui n'était pourtant pas dans l'esprit du ballet, fut accueillie par de vifs applaudissements. Il est vrai que Négra était d'une beauté si étrange, si nouvelle, qu'elle s'emparait des sens comme par magie. C'était comme ces vins rares du midi, rayons liquides du soleil, qui montent à la tête dès le premier coup. Je n'avais pas pressenti que la petite danseuse des rues pût jamais m'apparaître ainsi. Elle était vêtue d'une première tunique rouge brodée de pierreries sur laquelle retombait une seconde tunique plus courte, fauve et tigrée d'or, dont le corsage adhérait à sa taille fine. Ses seins se soulevaient à demi, agitant trois rangs de sequins qui bordaient sa robe; ses petits bras d'un modelé parfait avaient autour des poignets deux serpents d'or aux yeux de rubis. Je n'ai jamais vu de mains plus mignonnes, aux doigts plus minces et mieux ciselés. Son cou avait des ondulations de cou de flamant; sa peau brune empruntait à l'éclat du lustre la teinte du plumage de cet oiseau et aussi le ton empourpré et poli des beaux coquillages roses; c'était surtout ses jambes nues, ceintes de cercles d'or et éclairées par la lumière de la rampe, qui faisaient songer à cette double comparaison. Mais on oubliait presque la morbidezza du corps en regardant la tête expressive où rayonnaient ses yeux flamboyants; ses cheveux noirs rejetés en arrière étaient constellés de sultanis d'or reliés sur le front par une grosse opale. Elle dansa et parut se transfigurer dans un pas précipité et fougueux qui força la musique de l'orchestre à accélérer ses mesures: sa tête alors lança des éclairs; les yeux, les dents, les narines mouvantes, semblaient s'irradier autour d'elle; tout était en harmonie dans sa danse; la flamme du regard courait dans sa taille frémissante, dans ses pieds qui vibraient sur l'orteil, dans ses bras tendus vers la volupté. Sa danse donnait le vertige, c'était quelque chose de non appris, d'inspiré par le sang.
Comme tous les spectateurs, je subissais la contagion de passion qui se dégageait d'elle. Il est vrai qu'elle m'enveloppait de son regard, m'appelait du sourire et semblait m'étreindre à travers l'espace. Dès son entrée en scène, ses yeux s'arrêtèrent sur moi et ne me quittèrent plus; je me sentais attiré, emporté dans ses bras, pressé contre son cœur; j'étais à coup sûr le maître de cette femme, le sultan préféré qu'elle voulait fasciner; elle savait me vaincre à force de volonté et d'amour; je ne m'appartenais plus et je tourbillonnais avec elle, enlaçant, enlacé, suivant l'expression de Gœthe.
Les danses les plus brûlantes auraient paru glacées auprès de cette danse africaine. Ce n'était pas la lascivité, mais l'ardeur; au lieu des tressaillements du plaisir et de la gaieté, c'était la frénésie indomptée et sombre, l'ivresse qui tue. Cette danse incandescente était à la danse italienne et espagnole ce qu'est Didon à une matrone romaine et Othello à Gonzalve de Cordoue. On devinait une de ces filles du Sahara, qui prouvent leur amour en faisant éteindre des charbons ardents sur leur chair. À chaque mouvement, à chaque geste se détachait d'elle un fluide ambiant qui remplissait la salle; les spectateurs semblaient possédés de l'ardent démon qui frémissait dans ce jeune corps; c'étaient des cris, des transports, des baisers lancés dans l'air, des mots hardis qu'on ne se dit que tout bas. Les fleurs tombaient en pluie aux pieds de Négra qui, sans rien voir, continuait à danser son rêve, si je puis m'exprimer ainsi; tout à coup partageant l'ivresse commune, je fis comme la foule, je l'acclamai par son nom, je m'emparai des couronnes et des bouquets préparés par Stella et les lui lançai un à un; le premier bouquet frappa contre son cœur; elle l'y étreignit, le baisa et, par un mouvement plein de grâce, y reposa sa joue comme un enfant qui s'endort sur un oreiller. Ce geste fut applaudi par toute la salle; les fleurs amoncelées autour d'elle l'ensevelissaient comme un poétique linceul. D'abord elle les écarta avec ses petits pieds, en dansant toujours; mais insensiblement, comme prise de lassitude ou cédant à quelque extase de volupté, elle réunit en cadence, et en décrivant des pas aériens, tous ces bouquets épars, s'en fit un lit et s'y étendit avec grâce, la tête tournée vers moi. La toile tomba sur ce tableau.
Dans le libretto, elle devait se coucher ainsi aux pieds du pacha, mais ce comparse oublié s'était endormi en réalité sur ses coussins.
Les admirateurs passionnés, que la danse de Négra venait de lui susciter, accoururent dans les coulisses pour la féliciter; je m'y rendis suivi de Stella, de son amant et de Zéphira, dont la rage étranglait la voix; elle me poignardait de ses yeux aigus, et parfois soir poing serré se levait pour me menacer.
Nous trouvâmes Négra à moitié évanouie dans un fauteuil; le gros marchand arabe, dont elle m'avait parlé, lui faisait de l'air avec un éventail en plumes de paon, tout en répétant à l'impresario:
—Signor, ma fortune est faite.
Il se recula servilement en nous voyant entrer;
Négra, soit qu'elle m'eût pressenti, soit qu'elle m'eût aperçu, revint aussitôt à la vie; elle se précipita à mes pieds, s'empara de mes mains et les baisa en répétant devant tous:
—Voilà mon bienfaiteur!
—Mais, pauvre fille, lui dis-je, je n'ai rien fait pour toi; et voyant que la fureur de Zéphira allait éclater, j'eus la pensée d'ajouter en la désignant: C'est madame qu'il faut remercier.
Alors, avec une câlinerie charmante, elle s'inclina devant la danseuse détrônée, et lui exprima sa reconnaissance en termes si vifs et si doux, que Zéphira, vaincue, fut contrainte à la bonté. À tantôt, dit-elle à Négra, je t'attends à ma fête, et prenant mon bras, elle m'entraîna loin de ces yeux profonds qui me poursuivaient.
Stella et son amant marchaient près de nous et songeaient à me délivrer. Ils me rappelèrent qu'il était temps d'aller revêtir mon déguisement, et ils emmenèrent Zéphira dans leur gondole.
XVII
Le comte Luigi, l'amant en titre de Zéphira, habitait un des plus beaux palais donnant sur le Grand Canal. Vers une heure du matin, toutes les fenêtres de cette demeure patricienne brillèrent d'une clarté vive qui fit ressortir dans l'ombre les sculptures de sa façade. Des laquais en livrée, tenant des torches et des flambeaux, s'échelonnaient en deux rangs, depuis le seuil de la porte jusqu'au haut de l'escalier. Les flots paisibles et noirs de la lagune réfléchissaient et doublaient ce palais lumineux. Mais bientôt le va-et-vient des gondoles, qui amenaient les invités, troubla ce miroir tranquille, et ce fut durant une heure un mouvement, un bruit de rames et de voix rappelant les fêtes de la Venise des anciens jours. On voyait s'engouffrer dans l'escalier, qui se dessinait comme une échelle de feu, une cohue soyeuse, dont on ne distinguait que les têtes couvertes de plumes, de fleurs, de pierreries ou de coiffures étranges; tous les visages portaient des masques identiques en velours noir; toutes les tailles se confondaient sous l'ampleur des dominos qui cachaient les riches costumes historiques ou de fantaisie. À mesure que la foule parvint dans les salons et les galeries, plusieurs des conviés rejetèrent comme inutile le domino qui les enveloppait, et soulevèrent leur masque pour se faire reconnaître; les femmes surtout se plaisaient à montrer leurs splendides ou gracieux costumes, et ce fut bientôt un coup d'œil magique que celui de ce palais monumental, fourmillant des habits de tous les temps. Les figures des fresques des grands maîtres semblaient attentives; on eût dit qu'elles regardaient passer la fête. C'était un défilé de juifs couverts de dalmatiques; des Grecs et des Turcs resplendissants de broderies et de cachemires; puis venaient d'anciens Romains, des bohémiens, des Hindous, des chevaliers du moyen âge, armés de toutes pièces, des marquis poudrés et des marquises Pompadour, des Mexicaines en tuniques de plumes, des déesses de l'Olympe, des Tyroliennes, des arlequins, des pulcinelle; tous les costumes permis revêtus à l'envi dans leur innombrable diversité. Je dis permis, car la police autrichienne défendait expressément de porter aucun déguisement religieux. Aussi fûmes-nous très-surpris de voir le comte Luigi, qui avait quitté son masque pour nous recevoir, couvert d'une robe de camaldule.
—Ce travestissement pourrait bien vous coûter quinze jours de prison, lui dit le consul français venu un moment pour voir la fête.
—C'est une fantaisie de cette folle de Zéphira, répliqua le comte, elle prétend qu'elle a obtenu la permission de la police et que nous ne courons aucun risque; tenez la voilà qui vient à nous, habillée en religieuse.
En effet, la danseuse s'approchait vêtue d'une robe d'abbesse; un chapelet en perles noires de Venise serrait ce vêtement large autour de sa taille fine; une grande croix en bois de rose à christ d'or et une tête de mort en émail noir et diamants se jouaient sur sa hanche gauche. Son voile en crêpe blanc était fixé en plis carrés et réguliers sur sa tête par une couronne de roses blanches. L'éclat de ses yeux semblait plus vif sous le bandeau monacal, et sa mine évaporée formait un provoquant contraste avec cet habit pudique.
L'amant de Stella qui se trouvait dans le groupe dont je faisais partie, ainsi que le consul, nous dit à voix basse à tous deux:
—Zéphira porte un autre déguisement sous sa robe de religieuse qu'elle n'a choisie, j'en suis sûr, que pour déterminer Luigi à mettre une robe de moine. Elle médite de lui jouer quelque vilain tour.
—J'y veillerai, répliqua le consul, et je vous promets bien que si le comte Luigi est puni pour son travestissement, Zéphira le suivra en prison.
Je ne sais si la dame s'aperçut que nous parlions d'elle, mais elle accourut vers nous riante et folâtre, et enlaçant son bras au mien, elle me dit:
—Parcourons la fête.
Je me laissai conduire dans le premier salon où les danses commençaient à se former aux sons des orchestres invisibles répandus dans tout le palais. Bientôt elle voulut m'entraîner dans une petite galerie déserte éclairée de lueurs douteuses.
—Carissimo, me dit-elle, venez voir l'effet de la serre illuminée sur un canal sombre.
—Pas encore, lui dis-je, après souper peut-être.
J'aperçus, comme nous parlions de la sorte, vers le milieu du passage où nous étions, une femme masquée debout devant une glace de Venise. Je fus d'autant plus frappé de cette apparition qu'elle semblait tout à coup animer devant moi la Vénus couronnée de Paris Bordone, un des tableaux que j'avais le plus admiré à Venise. Plus j'approchais, et plus je reconnaissais dans tous ses détails le costume dont l'élève du Titien a revêtu sa Vénus, qui n'est comme on sait que le portrait d'une grande dame Vénitienne: «les cheveux, noués sur le front et entremêlés de perles, tombaient sur les bras et sur les épaules en longues mèches ondoyantes. Un collier de perles, fixé au milieu de la poitrine par un fermoir d'or, suivait et dessinait les parfaits contours du sein nu. La robe en taffetas changeant bleue et rose était relevée sur le genou par une agrafe de rubis, laissant à découvert une jambe polie comme le marbre. Les bras étaient entourés de riches bracelets et les pieds chaussés de mules écarlates lacées d'or.»
Tel était ce costume si bien décrit par un poëte contemporain. Je me demandai quelle pouvait être cette femme qui paraissait avoir choisi pour me plaire l'habillement de cette Vénus de Bordone, que j'avais si souvent regardée avec amour. Cependant elle restait immobile, son visage masqué tourné de mon côté. Tout à coup s'apercevant que Zéphira me suivait, elle se mit à courir et disparut dans le fond de l'étroite galerie. Je me précipitai sur ses pas, mais je ne pus l'atteindre. J'arrivai en la poursuivant en vain dans un salon où un jeune marquis milanais, déguisé en Ludovic Sforce, était seul à une table de jeu; il me proposa d'être son partenaire et je m'assis machinalement pour prendre haleine. Je jouai d'abord avec distraction, j'étais préoccupé de cette figure de femme qui venait de m'apparaître; qui donc était-elle? Négra? c'était impossible; comment cette inculte et pauvre Africaine aurait-elle songé à ce costume historique? puis cette femme m'avait paru plus grande que la danseuse dont l'image me poursuivait depuis son triomphe de la Fénice. Elle avait jeté dans mes sens une fièvre inusitée et, je dois l'avouer, un désir tenace de la revoir. Insensiblement le jeu calma l'agitation de mon sang ou plutôt en changea l'objet. Je jouais avec un bonheur persistant qui irritait le marquis milanais et le poussait à doubler son enjeu; je me sentais aiguillonné par la soif du gain, passion qui m'était inconnue et dont je me croyais incapable. L'or s'amoncelait près de moi, mais comme je commençais une partie nouvelle, un frémissement de robe me fit lever la tête, et je vis au-dessus de l'épaule de mon partenaire la Vénus de Paris Bordone; elle se tenait immobile, me regardant de ses yeux brillants à travers le masque; je me mis à la considérer et je ne jouai plus qu'avec distraction. À la cambrure souple de la taille, je me disais: C'est Négra; cependant les épaules, le cou et les bras étaient d'un blanc de lis et Négra était brune et cuivrée; elle me semblait aussi bien moins grande; il est vrai qu'en me penchant un peu, je découvris que mon apparition portait de hauts talons à ses mules. En examinant la chevelure, je m'aperçus que les boucles flottantes étaient les unes blondes et les autres noires. Je remarquai le même mélange dans les petits anneaux qui se jouaient sur la nuque. Quel art n'avait-il pas fallu pour amalgamer ainsi ces deux chevelures où s'égarait mon examen!
Ma curiosité redoublait par ce mystère même. J'avais perdu cette partie; une femme masquée vint frapper sur l'épaule du Milanais et lui parler à l'oreille; il lui répondit:
—Je vous suis.
Je pus donc me lever sans inconvenance; d'une main, je ramassai sur la table l'or qui m'appartenait, et de l'autre, je saisis le bras de ma Vénus. Je la sentis frémir et vibrer pour ainsi dire comme une corde de harpe; j'avais remis mon masque. En ce moment, l'orchestre d'une salle voisine fit entendre une valse précipitée qui devint bientôt frénétique sous l'élan des danseurs; j'enlaçai la femme tremblante qui s'abandonnait à moi, et je l'emportai dans le tourbillon.
—Qui es-tu? murmurai-je, dans le vol de notre course effarée.
—Seigneur, je suis votre esclave.
—Oh! c'est donc toi.
J'avais reconnu la voix de Négra.
—Mais comment as-tu deviné, pauvre fille, que ce costume de Vénus me plairait?
—Un jour, seigneur, j'ai osé vous suivre et je vous ai surpris en extase devant le tableau de la Vénus. Depuis ce jour, j'ai pensé: Je veux ressembler à cette femme.
—Et cette blancheur de ton teint, et ce mélange de ta chevelure?...
—Ma mère a été servante au sérail de Constantinople, et m'a appris tous les secrets de la beauté des sultanes.
Tandis que nous échangions ces paroles presque lèvres contre lèvres, je la sentais tourner dans mes bras comme si un souffle nous emportait; elle m'entraînait invinciblement dans les cercles décrits par l'agilité nerveuse de ses petits pieds.
Peu à peu elle m'avait fait sortir du salon de danse; l'orchestre plus lointain nous guidait toujours; nous nous trouvions dans une galerie moins éclairée et presque déserte. Je ne me rendais pas compte de ce changement de lieu; il me semblait que c'étaient mes yeux qui se troublaient, et que mon sang, affluant vers mes oreilles, m'empêchait d'entendre la musique; je ne m'appartenais plus; à mon tour, je tremblais et je frissonnais dans les bras de Négra. Elle me fit asseoir sur un divan.
Tout à coup je me sentis prendre la main; je regardai devant moi, et je vis dans sa robe de camaldule le comte Luigi démasqué, qui me dit en riant:
—Voulez-vous, beau chevalier de Malte, donner le bras à madame, et passer dans la galerie où le souper est servi.
—De tout mon cœur, répondis-je, et je suivis le comte en tenant à mon bras la pauvre Négra éperdue de bonheur.
À la porte de la galerie où nous conduisait le comte Luigi, nous trouvâmes Zéphira; elle avait quitté son masque et rejeté son voile de nonne; une couronne de bacchante, en pampre et raisin d'or, avait remplacé la couronne de roses blanches. Sa robe flottante, en s'entr'ouvrant, laissait voir un fantastique costume d'Érigone qui se composait d'une courte tunique en peau de tigre serrée aux flancs par une haute ceinture d'or damasquiné; la gorge nue était voilée d'un bizarre et volumineux collier composé de petits thyrses d'or.
En m'apercevant avec Négra, elle bondit vers moi:
—Oh! vous l'avez donc suivie et retrouvée, cette dame mystérieuse, s'écria-t-elle; puis saisissant le bras de Négra, elle ajouta:
—Apprenez, ma charmante, qu'on ne s'assied point à table sans quitter son masque, et déjà sa main touchait le visage de la tremblante Africaine.
—Arrière! dis-je à Zéphira avec colère.
Mais l'humble Négra, s'inclinant devant celle qu'elle appelait sa maîtresse, quitta son masque et lui dit d'une voix douce:
—C'est moi, madame, votre servante soumise.
—C'est elle! c'est elle! répéta-t-on aussitôt de toutes parts; c'est la grande danseuse de la Fénice!
Plusieurs des invités l'avaient reconnue, et se mirent à l'applaudir comme au théâtre. Négra, confuse, n'osait approcher; elle restait courbée devant Zéphira. Le comte Luigi, soit pour donner une leçon à sa maîtresse, soit qu'il cédât à un caprice qui lui traversait le cœur, tendit galamment la main à la pauvre Africaine, et la fit placer à table à sa droite, en m'engageant à m'asseoir près d'elle de l'autre côté. Pour conjurer l'orage que je voyais courir dans les yeux de Zéphira, je lui avais audacieusement offert mon bras.
—Je ne vous quitte plus, me dit-elle en enfonçant ses ongles dans ma main dégantée, et si vous regardez cette femme, je vous poignarde.
J'éclatai de rire et m'assis sur la chaise que me désignait le comte Luigi. Zéphira se plaça près de moi, et c'est ainsi que je soupai entre les deux danseuses. D'un côté la flamme souterraine d'un volcan, de l'autre le jet pétillant et criard d'un feu d'artifice. Zéphira remplissait mon verre sans désemparer, et me provoquait de son pied qu'elle enlaçait au mien sous la table. Négra m'enveloppait du rayon de ses yeux profonds, pleins de tristesse et d'amour, indifférente aux galanteries du signor Luigi.
Les orchestres du bal continuaient à jouer des symphonies; les vins pétillaient dans les cristaux, les mets fumaient dans les plats d'argent, les fleurs vertigineuses et les fruits parfumés répandaient leurs arômes dans les corbeilles ciselées des surtouts. La galerie retentissait d'une longue rumeur de propos joyeux, de mots provoquants, et de paroles d'amour prononcées dans cette suave langue italienne, «doux idiome bâtard du latin, a dit Byron, qui coule des lèvres d'une femme comme des baisers, et résonne comme si on l'écrivait sur du satin; dans les syllabes de cette langue semble courir l'haleine de l'heureux climat du midi[7].»
Qui donc eût résisté à l'atmosphère énervante qui nous enveloppait? Nous étions tous, hommes et femmes, ivres ou enivrés; les nymphes et les faunes peints sur le plafond dans des postures lascives semblaient se mouvoir pour venir à nous.
Au dessert, Zéphira fit donner le signal à tous les orchestres qui jouèrent à la fois une valse étourdissante.
—À moi, me dit-elle d'une voix impérieuse et m'enlaçant étroitement, elle m'entraîna dans la danse véloce; elle avait tout à fait rejeté sa robe de nonne; je me sentais pressé contre sa gorge nue et contre la peau de tigre de sa tunique qui parfois bondissait jusqu'à mon visage. Mon cerveau était en délire, je ne savais plus si c'était Zéphira ou Négra qui m'emportait; les mille tournoiements de la valse nous avaient conduits jusqu'à une serre qu'éclairait à peine une lumière voilée; éperdus, haletants, nous allâmes nous affaisser sur une ottomane qu'abritaient des arbustes en fleurs.
—Pas ici, me dit Zéphira, mais dans un boudoir mystérieux, où personne ne nous suivra; et, prenant ma main, elle me conduisit vers une porte s'ouvrant sur un escalier qui menait à une terrasse. La bouffée d'air froid qui monta vers nous dissipa mon ivresse; je reconnus Zéphira.
—Mais le comte Luigi est le maître de céans, lui dis-je, il connaît tous les détours du palais, il peut nous découvrir.
Elle me répondit en éclatant de rire:
—Le comte Luigi est, à l'heure qu'il est, conduit en prison pour avoir revêtu dans un bal un habit de moine. Nous aurons donc, carissimo, quinze jours de liberté et de plaisir; et elle s'efforçait de me faire descendre.
Je fus pris de je ne sais quel dégoût invincible, je la poussai sur les marches de l'escalier, et je rejetai sur elle la porte qui se refermait du côté de la serre. Je tournai la clef à double tour sans souci de ses cris qui se perdirent dans le bruit de l'orchestre. Comme je passais de la serre dans un cabinet moresque, représentant une des chambres de l'Alhambra, je vis là debout sur un grand coussin rond qui lui servait de piédestal ma Vénus de Psris Bordone, qui me tendait amoureusement ses bras.
—Viens! viens! me disait-elle; ses yeux magnétiques m'attiraient, son souffle courait sur mon visage. Merci, murmura-t-elle plus bas, de l'avoir quittée; viens! viens! c'est moi qui te veux! Je me sentis presser sur son cœur qui battait comme une vague; elle m'étreignit avec tous les emportements de la passion; c'était sa danse devenue amour. Je n'eus pas conscience de la réalité, et je fus heureux dans un rêve.
La chambre où nous étions était obscure, une seule lampe suspendue y jetait sa lueur. Comme je lui rendais ses caresses, une raie soudaine de lumière se projeta sur nous et éclaira son visage. Elle ouvrit ses grands yeux; je poussai un cri; son regard venait de me rappeler celui d'Antonia. Au même instant, un domino noir qui tenait un flambeau passa près de nous, en riant sardoniquement. Était-ce Zephira? Non, non, la voix de la danseuse n'avait point ce timbre grave; cette voix, je crus la reconnaître, elle m'apportait comme un écho de celle d'Antonia!
Je m'arrachai des bras de l'Africaine, je la repoussai avec rage, je détachai violemment ses mains qui se cramponnaient à mes habits, et lui jetant tout l'or que j'avais dans mes poches, je lui criai:
—Va-t'en de Venise et que je ne te revoie jamais!
Cependant, le domino fuyait dans une galerie voisine; je me mis à sa poursuite, mais sans pouvoir l'atteindre; je le vis descendre le grand escalier du palais et monter dans une gondole qui disparut bientôt à mes yeux.
Stella et son amant qui quittaient la fête m'aperçurent en ce moment.
—Où courez-vous de la sorte, tête nue et sans domino, me dit la prima donna, entrez dans notre gondole et nous vous reconduirons.
Quand je lus assis près d'eux à l'abri des stores fermés, je courbai ma tête sur mes genoux et me pris à pleurer.
—Qu'avez-vous? s'écria Stella effrayée.
Je saisis sa main, et la joignant à celle de son amant:
—Vous qui vous aimez, leur dis-je, ne vous quittez jamais! ne vous faites pas souffrir l'un l'autre; mieux vaut la mort.
Ils n'osèrent me questionner, et dans leur bonté ils restèrent silencieux devant mon chagrin.
Cependant l'aube naissante projetait des lignes blanches à travers la noire teinture de la gondole.
Je dis tout à coup à mes amis:
—Où voulez-vous me conduire?
—Mais, chez vous, si vous le désirez, repartit le Vénitien.
—Non, non, pas encore, plus tard, donnez-moi pour quelques heures asile dans votre maison.
—De grand cœur, répliqua Stella, vous souffrez, votre pâleur effrayerait votre amie! Venez d'abord vous reposer chez nous.
Leur maison était située sur le quai des Esclavons, près du palais qu'habita Pétrarque; quand nous y arrivâmes, le jour commençait à se lever, mais Venise dormait encore. Mes amis me conduisirent dans une chambre et me supplièrent de me coucher. Je le leur promis; mais, à peine seul, j'allai m'accouder au balcon de la fenêtre ouverte. J'y restai longtemps immobile, anéanti, regardant les brouillards se jouer sur la lagune déserte et couvrir d'un rideau les palais silencieux je pensais à ce réveil de Venise si fidèlement décrit par un de nos grands poëtes. «Le vent ridait à peine l'eau; quelques voiles paraissaient au loin du côté de Fusine, apportant à l'ancienne reine des mers les provisions de la journée. Seul au sommet de la ville endormie, l'ange du campanile de Saint-Marc sortait brillant du crépuscule, et les premiers rayons du soleil étincelaient sur ses ailes dorées.
»Cependant les innombrables églises de Venise sonnaient l'angelus à grand bruit; les pigeons, comme au temps de la république, avertis par le son des cloches, dont ils savent compter les coups avec un merveilleux instinct, traversaient par bandes, à tire-d'aile, la rive des Esclavons, pour aller chercher sur la grande place le grain qu'on y répand régulièrement pour eux à cette heure. Les brouillards s'élevaient peu à peu; le soleil parut; quelques pêcheurs secouèrent leurs manteaux et se mirent à nettoyer leurs barques. L'un d'eux entonna, d'une voix claire et pure, un couplet d'un air national. Du fond d'un bâtiment de commerce une voix de basse leur répondit; une autre, plus éloignée, se joignit au refrain du second couplet; bientôt le chœur fut organisé: chacun faisait sa partie tout en travaillant et une belle chanson nationale salua la clarté du jour.»
La fraîcheur du matin apaisait la fièvre de mon sang. Le bruit prolongé des cloches, le mouvement croissant de la ville et le chant des travailleurs m'arrachèrent à l'obsession d'une nuit de délire: j'en secouai le souvenir comme celui d'un songe impossible.
Et moi aussi j'avais ma tâche à accomplir: le travail m'attendait; Antonia me donnait l'exemple du courage et du renoncement; pourquoi ne l'avais-je pas imitée? Elle avait raison: la règle est salutaire; la discipline est indispensable à l'homme, toujours ondoyant et divers, suivant l'expression de Montaigne.
Me sentant dans l'esprit une vigueur nouvelle, résolu de tout réparer et de reconquérir celle que j'aimais, je me hâtai de quitter la maison de mes amis; je leur laissai quelques lignes au crayon, les priant de ne pas chercher à me revoir avant huit jours.
J'avais soif d'une réclusion absolue avec Antonia; autant j'avais poursuivi l'agitation, autant je souhaitais maintenant le repos auprès d'elle.
Je rentrai furtivement. Quoiqu'il fît grand jour, Antonia dormait encore. Elle resta couchée beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire. Moi, je ne tentai pas même de reposer. J'écrivis tout d'un trait l'acte le plus ému d'un de mes drames italiens. Je ne quittai la plume que lorsque je crus ouïr un léger bruit dans la chambre d'Antonia. Alors j'écoutai et j'attendis plein d'anxiété. Je compris qu'elle s'habillait. Je devinais ses gestes, ses mouvements, à travers la cloison; enfin la porte de sa chambre, qui donnait sur le couloir, s'ouvrit, et je l'entendis donner quelques ordres à la servante. Je crus qu'elle allait entrer chez moi. Ses pas se rapprochèrent; mais, comme si une irrésolution l'eût arrêtée, elle me cria sans paraître:
—Albert, viens donc déjeuner.
—Je travaille, répondis-je, espérant qu'elle entrerait.
Elle ne répliqua rien: j'attendis encore quelques instants, et tout à coup elle poussa la porte de communication et m'apparut souriante.
—Comme j'ai dormi longtemps ce matin! me dit-elle; désormais c'est moi qui suis la paresseuse et toi le travailleur.
—Je suis la folie et toi la sagesse, répondis-je; tu vas d'un pas ferme et régulier; moi je cours, je chancelle et je tombe, et je finirai par m'engloutir.
—Est-ce une tirade de ton drame que tu me récites là? répliqua-t-elle; mon pauvre Albert! quitte la plume et allons déjeuner, car tes fatigues de la nuit ont dû t'épuiser.
Je n'osais la regarder en face; elle ne me questionnait pas, mais je pensais qu'elle me devinait. Son calme apparent me faisait songer à ces terrains minés qui renferment des abîmes; je me figurais qu'elle souffrait et me méprisait peut-être, et que sa douceur pouvait bien cacher quelque vengeance.
—Te voilà sombre comme un remords ou comme un cachot des Puits, me dit-elle; allons, Albert, un peu de gaieté, demain mon manuscrit part pour la France et nous recommencerons à vivre.
—Oh! combien je vais t'aimer! lui dis-je en lui tendant convulsivement les bras.
Elle me regarda avec étonnement: ses yeux me firent l'effet de deux lames froides qui m'auraient traversé le cœur, et, comme si c'était le sang qui s'en échappait mes larmes inondèrent mon visage.
—Qu'as-tu donc à pleurer? me dit-elle; il faut absolument que tu ailles dormir, car tes nerfs sont malades.
Je la regardai avec amour: je la trouvai belle, fraîche et sereine; j'aurais voulu qu'elle me berçât sur son cœur.
Elle reprit son ton d'affection maternelle, m'empêcha de boire du café, me reconduisit dans ma chambre, ferma les rideaux de la fenêtre et m'obligea de me mettre au lit. Je me laissai faire comme un enfant; mes larmes m'avaient calmé et je tombais de lassitude. Quand elle vit mes yeux s'appesantir, elle s'éloigna sur la pointe des pieds. Je dormis bientôt d'un lourd sommeil plein de cauchemars; je ne m'éveillai qu'à la nuit. J'appelai; Antonia ne me répondit pas. La servante vint m'avertir que madame était sortie pour se promener; elle n'avait pas voulu m'éveiller. Je sentis d'abord comme une grande terreur: m'aurait-elle quitté? serait-elle partie? Je courus dans sa chambre et je fus rassuré en y trouvant tout ce qui lui appartenait: son manuscrit, dont elle venait d'écrire les dernières pages, était ouvert sur sa table; une lettre à son éditeur était placée à côté.
Une autre idée me vint. Elle aussi, pensais-je, a voulu se distraire, et je fus pris d'une jalousie subite. Je me disposais à m'habiller, à sortir, à courir après elle, quand je l'entendis monter l'escalier en chantant.
—Je viens de faire l'écolier en vacances, me dit-elle; j'étais avide de liberté, d'air, d'excursion en pleine mer, et comme tu dormais je suis allée seule.
—Ne veux-tu pas que nous ressortions ensemble? lui dis-je.
—Oh! de grand cœur, fit-elle avec enjouement; maintenant que me voilà débarrassée de mon fardeau, je suis femme à te lasser par mes fantaisies.
—Eh bien! que désires-tu?
—Allons souper au Lido.
—Oui, allons! j'y sais un cabaret dont l'hôtelier a connu Byron.
Nous montâmes en gondole, et, quoique la nuit fût froide et sombre, nous accomplîmes notre dessein. Nous trouvâmes le cabaretier endormi, l'espoir du gain le fit se lever en hâte. Il nous servit du jambon, une omelette et de son fameux vin de Samos. Nous soupâmes gaiement comme aux premiers temps de nos amours; je songeai à notre chambre chez le garde-chasse de Fontainebleau, à nos meilleures heures de Gênes, à nos premiers jours d'arrivée à Venise. La mer battait la plage, le vent soufflait à travers la fenêtre disjointe de la chambre enfumée où nous nous abritions.
—Si nous couchions ici, lui dis-je.
—Non, répliqua-t-elle, mieux vaut errer au large dans notre gondole.
Quelques instants après, nous étions bercés par les vagues comme dans un hamac; les vitres et les volets de la gondole était hermétiquement clos; Antonia s'étendit sur les coussins de cette alcôve flottante, je m'agenouillai près d'elle et je baisai ses mains et son front.
—Comme te voilà humble, ô mon orgueilleux poëte, me dit-elle en riant. Est-ce que je te fais peur? Est-ce que tu as désappris l'amour?
Je la couvris des plus tendres caresses auxquelles mes pleurs se mêlaient. Enfin je la retrouvais! Enfin, elle était encore à moi! elle effaçait ma déchéance! elle me réconciliait avec le bonheur, avec la vie. Elle me parut plus aimante et plus passionnée qu'autrefois; quelque chose de poignant et d'intense s'échappait d'elle.
Ce furent durant huit jours des renouvellements de jeunesse et de passion que je ne me croyais plus capable de ressentir et que je ne lui croyais plus le pouvoir de m'inspirer. Nous nous éloignions chaque matin de Venise; nous visitions les îles voisines ou bien nous allions errer dans les campagnes que baigne la Brenta.
Nous cherchions sans cesse un nouveau cadre à notre félicité retrouvée; il nous semblait que l'aspect des lieux inconnus ravivait nos sentiments et les rendait plus recueillis et plus tendres.
Parfois, elle me disait en riant et dans les moments de suprême volupté.
—Je crois bien que tu m'as été infidèle? Mais que m'importe! Tu es jeune, beau, inspiré et je t'aime.
Quand elle parlait ainsi, j'étais prêt à la briser dans mes bras et à m'écrier:
—Non, tu ne m'aimes pas; tu es froide de nature et passionnée à tes heures sans te soucier de ce que tu m'as fait souffrir. Mais je la regardais: son calme et beau visage me désarmait et je me disais: Elle est généreuse et grande; elle vaut mieux que toi. Alors j'étais tenté de me jeter à ses pieds et de tout lui avouer; au premier mot elle m'arrêtait.
—Tais-toi, tais-toi, je ne veux rien savoir, me disait-elle, ou plutôt je sais tout. Tu es trop faible pour t'abstenir, trop faible pour attendre, trop faible pour aimer.
Qu'elle eût mieux fait d'être jalouse, emportée, d'éclater en reproches comme une femme italienne ou grecque! Nous nous serions querellés, puis réconciliés, puis aimés plus passionnément; mais ses paroles sentencieuses, sa prétendue supériorité en amour, me rappelaient involontairement à toute heure combien nous différions.
XVIII
Ces alternatives de joie et de peine, de passion et de travail, de veilles excessives et de courses immodérées, de désirs contenus et de transports subits; cette vie sans calme et sans bonheur certain m'abattit rapidement. Je sentais mes forces décroître et mon cerveau vaciller. Il me semblait que ma jeunesse m'échappait et que mon intelligence allait mourir.
Un jour, par un chaud soleil d'automne, comme nous parcourions l'île de Torcello, mes jambes défaillirent; un frisson courut dans tous mes membres et je dus pour me ranimer me coucher sur la plage et me couvrir du sable tiède que soulevait le sirocco.
Mes tempes battaient avec force; je sentais sur mes yeux clignotants un cercle de feu; mes cheveux, que le vent agitait me semblaient d'un poids énorme; mes pieds et mes jambes enfoncés dans les monticules de sable chaud, étaient froids comme si la glace les eût recouverts. Tout mon sang refluait à la tête; mes joues devenaient de plus en plus pourpres, et, vaincu par une fièvre ardente, je fus contraint d'avouer à Antonia que je souffrais. Elle me fit porter dans la gondole, m'étendit sur les coussins des banquettes et soutint jusqu'à Venise ma tête sur son bras ployé.
—Ma pauvre Antonia, lui dis-je, je crois que tes instincts de sœur de charité vont trouver à s'exercer; je suis bien malade et si je n'en meurs pas je serai pour toi un long souci.
—Quelle funèbre idée, répliqua-t-elle, mourir! y penses-tu! à présent que nous pouvions passer de si beaux jours à nous aimer!
La voix de mon cœur lui criait: «Il fallait penser plus tôt à cette tendresse tardive! ton bras, qui me soutient défaillant, il fallait l'étendre pour me préserver.»
Mais tout reproche expirait sur mes lèvres, je la remerciais de ses soins et je m'y abandonnais.
La traversée redoubla ma fièvre, et quand nous arrivâmes, Antonia s'effraya en voyant que je ne pouvais plus me tenir debout. Elle me mit au lit puis se hâta d'écrire au consul de France pour lui demander un médecin. Le consul accourut.
Ce n'est qu'un peu de fatigue, me dit-il; l'irritant sirocco, maudit par Byron, me causa, il y a un an, le même malaise; une saignée me soulagea, mais je ne voulus pas qu'elle fût faite par le médecin en renom à Venise. C'est un vieillard qui a la main tremblante et qui un jour a presque coupé l'artère à une belle comtesse. Je m'adressai à un jeune docteur nouvellement arrivé de Padoue. Sa main est sûre, il n'a pas de grandes prétentions à la science; il ne discute jamais, comme les vieux dottissimi, mais, ce qui vaut mieux, il pratique avec assez de bonheur. Je suis certain qu'avant trois jours il vous tirera d'affaire.
Antonia remercia le consul avec effusion et le pria de se hâter de nous envoyer le médecin.
—Comment va Stella, dis-je au consul prêt à sortir. Veuillez m'excuser auprès d'elle et de son ami, vous voyez que désormais je suis forcément impoli.
—Ils viendront vous voir et vous distrairont, quand vous irez mieux, par le récit de plusieurs aventures.
—Et lesquelles, dites-les-moi vite en deux mots.
—Zéphira est en prison, elle y tient compagnie au comte Luigi.
—Quoi, répliquai-je, tous deux punis pour ces robes de moine et de nonne?
—L'autorité autrichienne n'entend pas raillerie à ce sujet, répondit le consul. Mais une autre aventure, dont tout le monde parle, c'est le départ de la petite Négra, le lendemain même de son triomphe à la Fénice.
Je tressaillis malgré moi.
—Et sait-on pourquoi? murmurai-je.
—On se perd en conjectures; elle a rompu son engagement et forcé le gros Arabe qui l'aimait à quitter Venise.
Antonia se mit à rire et reconduisit le consul qui sortait.
L'obéissance aveugle de l'Africaine à ma volonté aurait dû me toucher; mais quand l'amour, suivant l'expression de Champfort, n'a été que le contact de deux épidermes, il ne laisse qu'une trace passagère; parfois même qu'un souvenir irritant qui nous humilie. Le contraire se produit lorsque l'âme est en jeu; alors ce lien de l'amour devient si fort et nous tient tellement de toutes parts qu'il ne se brise qu'avec la vie.
Ma fièvre augmentait si vite que lorsque le docteur arriva, je n'avais plus la perception de ce qui se passait autour de moi. Un délire encore muet faisait tourbillonner dans ma tête mille images confuses. Je croyais voir la pauvre Négra pleurant sur le pont d'un navire: ses larmes coulaient avec tant d'abondance que bientôt elles la couvrirent tout entière, comme auraient fait des vagues; puis je la voyais ainsi submergée, se confondre à la mer et s'y engloutir.
Le jeune docteur me fit adroitement une saignée qui dégagea instantanément mon cerveau et me rendit à moi-même; j'ouvris les yeux et je vis celui qu'Antonia remerciait et qu'elle appelait mon sauveur; c'était un grand jeune homme, d'une beauté parfaite quoique assez commune en Italie, où suivant la pittoresque expression d'Alfieri: la plante homme pousse plus belle et plus robuste que sur aucune autre terre. Il faut avoir vu les lazzaroni de Naples couchés au soleil, ou les matelots de Venise liant des cordages aux vergues des vaisseaux, pour comprendre la beauté native de cette race favorisée.
Même en haillons:
Ce sont des mendiants qu'on prendrait pour des dieux.
Le jeune docteur était grand, d'une taille bien prise et vigoureuse qui trahissait son élégance sous une redingote mal faite. Sa tête aux traits réguliers était couronnée d'épais cheveux bruns soyeux et bouclés; son front était bas comme celui de l'Apollon, ses beaux yeux noirs lançaient une flamme toujours égale; le nez aquilin avait des narines mouvantes; sa bouche était souriante et charnue, et ses dents blanches embellissaient son sourire. C'était comme la personnification de la santé, de l'enjouement et de l'insouciance de la vie. Il me tâta le pouls de sa main un peu forte. Antonia l'interrogeait d'un regard anxieux.
—La fièvre persiste, dit-il en hochant la tête, la nuit peut être mauvaise, ne le quittez pas.
Il prescrivit je ne sais quelle potion, puis sortit en promettant de revenir le lendemain matin.
Antonia s'assit au pied de mon lit, je la voyais pâle dans sa robe de chambre de velours noir; de temps en temps elle se levait et me faisait boire en me soutenant la tête. Bientôt il me sembla que tout tournait autour de moi et que la veilleuse s'éteignait; un cercle de feu serrait de nouveau mon crâne; je ne voyais plus; je n'entendais plus et je finis par ne plus comprendre où je me trouvais. J'eus toute la nuit un délire effrayant que suivit une fièvre sans trêve. Je n'avais plus conscience de moi-même et je fus durant huit jours en danger de mort.
C'est par une froide matinée, sombre comme nos plus tristes jours d'automne parisien, que je recouvrai la sensation de la vie. J'entendis siffler le vent dans les corridors du vieux palais que nous habitions, et il me semblait que les vagues lointaines de l'Adriatique battaient les murs avec furie et montaient jusqu'à ma fenêtre; c'était l'effet de la rafale qui s'engouffrait bruyamment dans le Grand Canal.
Quand j'ouvris les yeux, je vis Antonia au pied de mon lit assise sur un fauteuil; elle cousait un gilet de flanelle qui m'était destiné: je suivais le mouvement de ses mains charmantes et de ses yeux qui ne se levaient pas sur moi; il y avait dans sa physionomie quelque chose de si pensif et de si absorbé qu'on devinait que son âme était ailleurs.
Je fis un grand effort pour parler et je parvins à lui dire:
—Oh! chère bien-aimée, je ne souffre plus.
Elle se leva, me fit avaler quelques cuillerées d'un cordial, puis posant ses doigts sur mes lèvres, elle m'interdit de parler. Je voulus faire un mouvement pour me soulever et l'embrasser, mais je retombai sans force sur mes oreillers. Pourquoi ne se courba-t-elle pas vers moi?
En ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit et un jeune homme entra. Je reconnus le docteur qui m'avait saigné; deux changements s'étaient opérés en lui: sa mise était plus recherchée et l'expression de son visage me parut plus sérieuse. Je percevais tout cela avec lucidité, quoique pour ainsi dire matériellement, car ma pensée était encore indécise et sans réflexion comme celle d'un enfant.
Antonia me dit:
—Voilà le docteur Tiberio Piacentini qui vous a sauvé.
Ce nom terrible de Tibère me fit sourire, car on lisait sur les traits du docteur la douceur et l'aménité.
Il me tâta le pouls, déclara que j'étais en voie de convalescence, mais qu'il ne fallait pas faire d'imprudence.
—Vous entendez, me dit Antonia, en me recommandant de nouveau le silence.
Le docteur s'assit en face d'elle, lui remit quelques livres et quelques journaux, puis il lui apprit les nouvelles de Venise: on parlait beaucoup d'un chanteur célèbre qui venait de débuter à la Fénice et qui attirait la foule.
—J'irai l'entendre quand notre malade ira mieux, répondit Antonia.
—Dès aujourd'hui vous pourriez aller respirer l'air en gondole, répliqua le docteur, voilà dix jours que vous passez sans dormir.
—Dix jours, murmurai-je, oh! ma pauvre amie, que de mal je vous ai donné.
—Ne parlez pas! me dirent-ils tous les deux à la fois.
—Qu'elle pense à elle! qu'elle se repose! ajoutai-je avec tristesse, en m'apercevant qu'elle avait pâli et maigri.
—Voulez-vous venir, lui dit le docteur, vous ferez un tour sur le Grand Canal.
—Non, reprit-elle, un autre jour, quand il pourra se lever.
Le docteur partit, en disant:
—À ce soir.
Antonia le reconduisit, et je les entendis causer quelques instants dans le couloir; elle se rassit en rentrant près de mon lit et reprit son ouvrage.
Je la considérai d'un regard attendri, puis je m'assoupis et finis par m'endormir jusqu'à la nuit.
À mon réveil, la servante me fit boire un peu de bouillon; je lui demandai où était Antonia.
—Madame se peigne et change de vêtements, me dit-elle, elle va venir.
Elle reparut quelques moments après; ses beaux cheveux noirs étaient lissés sur son front inspiré; elle portait une robe en damas violet à corsage collant; elle me sembla rajeunie et charmante.
—Vas-tu sortir? lui dis-je.
—Non, pas avant quelques jours, répliqua-t-elle.
—Comment te remercier et te bénir?
—En guérissant, me répondit-elle avec un bon sourire.
Puis me faisant signe de reposer, elle se plaça auprès d'une lampe voilée par un abat-jour vert et ouvrit un livre. Je fermais à demi les yeux, mais je ne perdais pas un de ses mouvements. Ses doigts ne tournaient pas les feuillets et je compris qu'elle ne lisait point; à quoi rêvait-elle? Ma faiblesse était encore trop grande pour me permettre aucun effort de parole ou de gestes, mais mes sensations s'éveillaient et mes idées commençaient à s'enchaîner.
Elle restait toujours pensive tenant son livre ouvert. Tout à coup elle tressaillit et se leva; elle s'approcha d'abord de mon lit, mais comme j'étais immobile et les yeux fermés elle s'imagina que je dormais. Ma respiration pénible et encore sifflante dans ma poitrine ajoutait à cette apparence de sommeil. J'entendis marcher dans le couloir; elle alla vers la porte, l'ouvrit et introduisit le docteur.
—Parlons bas, dit-elle, il dort.
—C'est d'un bon augure répondit le docteur, il est sauvé.
Ils s'assirent alors tous les deux auprès de la table où était la lampe et ils se mirent à regarder des livres d'estampes; ils en prirent un plus grand que les autres qu'ils feuilletèrent ensemble: quand leurs doigts s'allongeaient sous la page, je m'imaginais qu'ils se touchaient et parfois je croyais voir une pression fugitive. Comme ils ne prenaient pas garde à moi je tenais les yeux grands ouverts et je les dévorais tous deux de mon attention.
Antonia me tournait le dos; je ne l'apercevais qu'en profil; mais j'avais en face le beau visage de Tiberio sur lequel semblait se jouer comme une flamme intérieure; un moment il arrêta sur elle ses yeux brillants et pleins de tendresse.
—Carissima, lui dit-il bien bas, il faut absolument vous ménager, puisqu'il dort avec tant de calme, venez dormir aussi.
On connaît la pénétration de l'ouïe des malades, je ne perdais pas un seul de leur murmure.
—Je veux bien, dit-elle d'une voix presque insaisissable.
Mon lit faisait face un peu obliquement à la cheminée surmontée d'une grande glace de Venise penchée en avant et où se reflétait la porte de la chambre d'Antonia; depuis que j'étais malade cette porte restait toujours ouverte. On en avait même enlevé les battants pour m'éviter le bruit des gonds et de la serrure.
Antonia se leva la première: elle alluma doucement une veilleuse placée sous ma cheminée; elle prit ensuite la lampe couverte de l'abat-jour vert et se dirigea vers sa chambre. Tiberio la suivit:
Je ne sais quel soupçon me traversa l'esprit comme un glaive, mais par un élan de cette volonté énergique qui fait qu'un homme frappé à mort dans une bataille peut rester debout quelques secondes avant de tomber, je me roidis, moi inerte et incapable tantôt de lever un bras, je saisis d'une main convulsive le bois de mon lit et je me dressai sur mes pieds chancelants. Ils m'apparurent alors réfléchis par la glace inclinée. Ils étaient encore sur le seuil de la porte mais un peu enfoncés dans l'autre chambre; Antonia tenait toujours la lampe d'une de ses mains, Tiberio s'empara de l'autre; ils étaient tous deux livides à la lueur de la clarté verte, leurs visages se penchèrent l'un vers l'autre et je vis leurs lèvres se toucher. Je poussai un cri d'épouvante et je retombai sur mon lit comme un corps mort.
Antonia accourut seule.
—Mais qu'est-ce donc? me dit-elle avec cette impassibilité qui a fait la force et l'invulnérabilité de sa nature. Et comme je frissonnais convulsivement agitant mes couvertures et mordant mon drap, elle crut ou feignit de croire qu'un accès de délire me reprenait; elle appela la servante:
—Allez vite, lui cria-t-elle, et tâchez de rappeler le docteur.
Ma voix s'étranglait dans ma gorge, je ne pouvais prononcer un seul mot et je retombai bientôt dans un tel anéantissement que c'est à peine si je compris la servante quand elle revint lui dire qu'elle n'avait pu se faire entendre du docteur qui était déjà remonté en gondole. Lui sans doute avait deviné la signification de mon cri et n'avait pas été tenté de se montrer à moi.
Cependant Antonia relevait ma tête sur les oreillers, remettait mes bras sous la couverture et passait sa main légère sur mon front brûlant. La servante lui offrit de veiller près de moi pour la remplacer, elle refusa.
—Je souffrais trop, dit-elle, pour qu'elle pût me quitter un seul instant. Elle resta courbée auprès de mon lit jusqu'à ce que voyant mon souffle plus régulier et plus calme elle s'imagina de nouveau que je m'endormais. Elle s'assit alors sur le fauteuil où bientôt je la vis reposer la tête renversée. Son visage avait dans le sommeil une expression de force et de sérénité qui me faisait douter de ce que j'avais vu. L'abandon n'est pas à ce point dévoué; la trahison n'est pas à ce point radieuse.
Pauvre cerveau malade, n'avais-je pas rêvé? pouvais-je avoir la certitude de ce que j'éprouvais, quand je n'avais pas la certitude de moi-même? Ce doute affreux et humiliant m'inspira une volonté vigoureuse qui domina mon abattement et en triompha; je résolus de renaître, de revivre, de n'être plus un enfant ni un fou qu'on pouvait contraindre et tromper; j'exerçai dès lors sur moi-même une sorte d'empire raisonné; je m'imposai un régime dont je ne voulus pas démordre. Je me prescrivis de dormir et je dormis. Au réveil je demandai impérieusement à manger; Antonia voulait attendre pour me satisfaire l'arrivée du docteur, mais elle dut m'obéir. Mes idées se raffermissaient par degré; je commençais à me rendre compte de ma situation. M'étant trouvé seul un moment avec la servante, je lui ordonnai de m'apporter un petit miroir qui me servait à faire ma barbe. Je m'y regardai et je tressaillis d'effroi; c'était mon spectre qui m'apparaissait. La mort m'avait touché de si près qu'elle m'avait laissé son empreinte. Malgré ma force ou plutôt ma volonté renaissante, l'effort que je fis pour me lever fut impuissant, mais du moins j'avais la faculté de voir et de penser. Le souvenir me revenait comme remonte peu à peu à la surface un objet longtemps englouti. Je songeai à la France, à ma famille que j'avais laissée dans l'angoisse et qui devait se mourir d'inquiétude de mon long silence. Je songeai à mes amis qui attendaient surpris et railleurs l'apparition d'un de mes ouvrages. Qu'était devenu mon esprit? créerais-je plus jamais un livre, une page? Je me sentais triste et humilié comme une femme stérile. Qu'était-il resté de moi, mon Dieu! dans cette crise de l'amour qui m'avait pris corps et âme?
J'en revins à aimer et à désirer mon pays, mes parents, la gloire, tout ce qui m'avait paru inutile à ma vie quelques mois auparavant. Ces idées renaissantes me causaient une agitation extrême; je voulais tout ressaisir et tout m'échappait encore. Si je l'avais pu j'aurais quitté à l'instant Venise en emmenant Antonia, car la possibilité de jamais m'en séparer ne se présentait pas à mon cœur; elle était attentive, douce, glacée, impénétrable; je me torturais l'esprit à deviner le secret de ce sphinx qui glissait autour de moi comme un supplice vivant. Elle me soignait ainsi qu'une mère, supportait mes irritations, ne répondait rien à mes colères subites; mais jamais une caresse ni un mot qui fondit nos cœurs ne lui échappait. Comment la reconquérir?
Tiberio était revenu; sans doute elle lui avait persuadé que je ne soupçonnais rien, car ses manières simples et amicales envers moi ne trahissaient aucun embarras. Il me soignait avec un zèle toujours égal. Cette tranquillité bienveillante me déroutait. La scène du baiser sans cesse présente à ma pensée, pouvait bien n'être qu'un effet de mon délire, et d'ailleurs si elle était vraie qu'y pouvais-je? hélas! il était jeune, plein de vie et d'une beauté irrésistible qui contrastait avec mon être chétif et flétri. Sa calme bonté devait plaire à Antonia, après les agitations de notre amour. Lasse du cœur tourmenté d'un poëte, elle essayait de cette nature placide; puis sans doute elle était vindicative et m'en voulait d'avoir blessé son orgueil? Avait-elle ignoré mon attrait fugitif pour Négra? N'était-ce pas elle qui, sous le domino, un flambeau à la main, nous avait surpris dans le cabinet moresque? Elle se croyait le droit, et peut-être l'avait-elle, de se ressaisir d'elle-même et d'en disposer. En la retrouvant après la fête du comte Luigi; j'avais animé ce marbre, je lui avais donné toutes les ivresses de la chair.
La vibration durait encore lorsque la vie m'échappa tout à coup. Tiberio, lui, était apparu dans sa beauté, sa nouveauté et sa jeunesse, comment m'étonner qu'il eût été aimé?—Ils s'aimaient donc! et une sorte de certitude s'emparait de mon cœur et le serrait comme un écrou.
Il y aura toujours entre deux êtres qui vivent dans l'intimité un horrible doute, même dans l'enivrante et suprême étreinte; c'est qu'aucun des deux ne peut voir à nu la pensée mystérieuse de l'autre. De là le divorce secret dans l'union apparente.
Je passais mes jours et mes nuits à analyser et à décomposer Antonia. Je l'épiais dans toutes ses actions; quand Tiberio était là, je feignais toujours de dormir ou d'être distrait, pour découvrir quelque indice. Mais ce fut en vain; je ne surpris plus rien qui pût me convaincre.
Un jour Antonia m'annonça l'arrivée d'un de mes amis de France.
—Qu'il vienne! m'écriai-je, comme en tendant les bras à la patrie. Je vis entrer Albert Nattier; je poussai une exclamation de bonheur, c'était ma jeunesse insoucieuse qui m'apparaissait.
Ma propre émotion m'empêcha de m'apercevoir de la sienne, qui fut douloureuse mais contenue; il refoula quelques larmes en voyant la maigreur et la lividité de mon visage. Malgré sa vie de dissipation, Albert Nattier avait un excellent cœur.
—Tu as donc été bien mal, mon pauvre ami, me dit-il en me serrant la main; mais enfin te voilà hors de danger.
—Oui, sauvé par elle, répliquai-je en lui présentant Antonia.
Antonia répondit que le docteur seul m'avait guéri par l'habileté et la prudence de ses prescriptions. Tiberio, qui venait d'entrer, dit à son tour avec simplicité, que la nature, secondée par l'affection d'Antonia, avait tout fait.
Antonia fit alors un éloge excessif du savoir de Tiberio. Celui-ci, embarrassé, se mit à parler à Albert Nattier de Venise, et lui offrit d'être son cicérone.
Mon ami accepta avec empressement, disant qu'il serait enchanté de se trouver dans la compagnie d'un homme à qui je devais la vie, et dont il se regardait désormais comme l'obligé.
J'engageai Antonia à les accompagner, mais elle refusa, ajoutant avec bonté qu'elle préférait rester avec moi. Sitôt que nous fûmes seuls, je la remerciai tendrement, et je voulus l'embrasser; elle se recula en me disant.
—Ne vous agitez donc pas, Albert; et, prenant un ouvrage de broderie, elle alla s'asseoir près de la fenêtre.
Je la considérais avec désespoir; il était bien évident qu'elle ne m'aimait plus.
Lorsque Albert Nattier rentra de sa promenade avec le docteur, je lui trouvai le visage bouleversé; il profita d'un moment où nous étions seuls pour me supplier de rentrer de suite en France, soit en partant le lendemain avec lui si je m'en sentais la force, soit en le rejoignant dans quelques jours à Milan, d'où nous gagnerions ensemble le mont Cenis.
Je m'étonnai de son insistance.
—Mais Antonia? lui dis-je.
—Songe à ta famille, répliqua-t-il; toute agitation t'empêchera de guérir; l'atmosphère de Venise ne te vaut rien, il te faut l'air natal. Il consulta Tiberio qui survint en ce moment; celui-ci fut de son avis, mais un départ immédiat lui sembla impossible; j'étais encore trop faible pour supporter les fatigues de la route.
Albert Nattier partit le lendemain; nous pleurâmes en nous séparant, ce qui nous surprit un peu, car la raillerie et une sorte de scepticisme contenait ordinairement notre amitié. Il me semblait, en le quittant, que je ne le reverrais jamais, que la mort allait me frapper dans cette ville étrangère, loin de tous ceux dont il venait de ranimer en moi le souvenir. Hélas! c'est mon cœur qui devait mourir; c'est sa cendre que Venise a gardée.
Les jours suivants, je pus me lever. On me porta, sur un large fauteuil, près de la fenêtre de notre salon qui s'ouvrait sur le Grand Canal. Tout mouvement m'était encore interdit; je ressemblais à une vieillard paralytique. Je regardais tristement à travers les vitres les gondoles noires défiler. On eût dit autant de tombes flottantes; le ciel était gris, le froid de l'hiver se faisait sentir, j'étais transi comme un moribond. Je demandai qu'on fît un grand feu dans ma chambre et je ne voulus plus quitter le coin de ma cheminée. J'avais mille fantaisies de convalescent; j'exigeai des mets français difficiles à préparer, des vins rares qui me ranimaient, des fleurs qui plaisaient à ma vue, des fourrures qui me réchauffaient; Antonia satisfaisait à tous mes caprices avec la sollicitude d'une mère. Intelligente et active malgré le temps que lui prenaient les soins qu'elle me donnait, elle trouvait encore le loisir d'écrire, de se parer et de sortir chaque jour. Tantôt elle partait seule, tantôt avec Tiberio à qui elle demandait devant moi de l'accompagner pour faire une promenade. Quand ils s'éloignaient ensemble avec cette apparence de bonne foi qui rassurait mon cœur, je souffrais moins que lorsque je la voyais me quitter furtivement sous quelque prétexte d'emplette ou d'étude. Alors je me disais: À coup sûr il l'attend! elle va le rejoindre, je suis indignement trompé, et je ne peux m'assurer de leur trahison!
Que de fois, sitôt qu'elle avait disparu, j'essayai de me lever de mon fauteuil, de marcher dans ma chambre, puis de m'élancer sur ses pas. Mais mes jambes fléchissaient, et mon extrême faiblesse me donnait le vertige; je me rasseyais alors, plein de rage et maudissant la vie qui ne revenait pas. Dans cet état d'impuissance, mon tourment redoublait d'intensité. Lorsqu'elle rentrait, riante et fraîche, j'étais brusque, parfois injurieux ou tellement taciturne, qu'elle ne pouvait m'arracher une parole.
Depuis une semaine elle avait cessé de veiller la nuit près de mon lit, et sitôt que j'étais couché, elle allait elle-même se reposer et dormir. Pauvre femme, elle avait passé quinze nuits à mon chevet, comme une sœur de charité héroïque! Je sentais bien que j'étais ingrat envers sa bonté; mais pouvais-je être reconnaissant en voyant que son amour m'échappait? Quand je n'entendais plus de bruit dans sa chambre et que sa lumière s'éteignait, je me figurais qu'elle était sortie; je me levais alors avec précaution et me glissais jusqu'à son lit: tantôt je la trouvais endormie, tantôt se soulevant à mon approche, elle me disait:
—Qu'as-tu donc? si tu souffres, il fallait m'appeler.
J'étais honteux de mon espionnage; mais l'amour a de ces crises désespérées qui ravalent le cœur et lui font perdre toute dignité.
Comme je me plaignais toujours du froid, elle me dit un jour qu'elle allait faire remettre les battants de la porte qui communiquait entre nos deux chambres.
—Non, répliquai-je, un rideau suffira, je ne veux pas m'exposer à me trouver mal la nuit sans que tu l'entendes!
Elle céda, mais avec un sourire qui me fit comprendre qu'elle avait deviné ma méfiance.
Toutes ces inquiétudes retardaient ma guérison et mes forces revenaient lentement. Je désirais ardemment partir et séparer Antonia de Tiberio. Venise et tout ce qui s'y rattachait m'était devenu odieux. J'avais refusé de recevoir l'amant de Stella, et chaque fois que le consul venait s'informer de mes nouvelles, je défendais qu'on le laissât entrer; je ne voulais être un objet de pitié pour personne, et je me sentais si changé et si malheureux, que je comprenais bien qu'on n'aurait pu me revoir sans me plaindre.
Un matin, le calme Tiberio s'étant trouvé seul avec moi, je lui déclarai que j'étais résolu à retourner en France. Il tressaillit légèrement et me répondit que je pourrais partir sans danger. Antonia survint, je lui fis part de l'opinion du docteur, et lui déclarai que nous partirions les jours suivants:
—Cela ne se peut, repartit-elle en rougissant; à mon tour j'ai commencé des études sur Venise que je veux terminer, et un mois de séjour ici m'est encore nécessaire.
—Eh bien! ma chère, répondis-je, vous finirez ces études de souvenir, car je suis parfaitement décidé à partir à la fin de la semaine.
—Nous verrons bien, répliqua-t-elle en riant d'une façon singulière, et elle me quitta pour aller travailler.
À l'heure du souper elle reparut, et je fus très-surpris de la voir en toilette de soirée. Elle avait une robe en satin noir brodée de jais, et sur la tête une mantille espagnole en dentelle, fixée aux cheveux par une branche de roses rouges.
—Où comptez-vous donc aller si parée? lui dis-je.
—À l'Opéra, répliqua-t-elle, entendre ce fameux ténor dont tout Venise parle.
—Sans doute avec le beau Tiberio, repris-je, ne me contenant plus.
—Vous vous trompez, fit-elle dédaigneusement, je pensais tout bonnement aller en compagnie de la maîtresse de la maison.
Pourquoi ne fit-elle pas alors acte de volonté libre et franche?
—Vous n'irez pas, lui dis-je, me doutant qu'elle mentait.
—Vous êtes absurde et tyrannique, s'écria-t-elle, il ne vous manquait plus que de vous faire mon geôlier pour me récompenser de mes soins; je cède, ne voulant pas de querelle, mais je vous déclare que je me crois parfaitement maîtresse de suivre ma fantaisie.
—Essayez! lui répondis-je, de plus en plus irrité.
Elle se tut et prit un livre; je la regardai, furieux d'abord, puis calmé peu à peu et séduit par le charme de toute sa personne; j'aurais voulu l'attirer à moi, la caresser et la presser sur mon cœur, comme au temps où elle m'appartenait.
Le docteur entra pour me faire sa visite du soir. Antonia le salua de la tête sans lui parler. Il s'approcha de moi et me tâta le pouls, comme pour se donner une contenance.
—Vous êtes glacé, me dit-il.
—Oui, j'ai grand froid! et, en effet, mes dents claquaient comme dans un accès de fièvre.
Antonia posa son livre et se leva.
—Voulez-vous m'éclairer, docteur, dit-elle, j'irai chercher du bois, notre servante est sortie.
—Non, répliquai-je, j'ai assez de feu, restez, je vous prie, je trouve cette chambre brûlante.
J'avais compris qu'elle voulait avertir Tiberio qu'elle ne pourrait se rendre au théâtre, et je résolus de les empêcher de se parler en secret. Mordu par une poignante jalousie, j'étais bien décidé à ce qu'ils ne se revissent jamais seuls.
Elle se rassit en levant les épaules; Tiberio, décontenancé, nous quitta bientôt.
À peine fut-il parti, qu'elle se retira dans sa chambre, en fermant sur elle l'épais rideau qui remplaçait la porte.
Je l'entendis se mettre au lit, je me couchai moi-même, mais je ne pus dormir. Après une heure d'insomnie silencieuse, je crus comprendre qu'elle écrivait. Je me levai sans bruit et j'apparus devant elle.
—Que fais-tu? lui dis-je.
—Je travaille, fit-elle.
—Tu n'as pas de cahier sur ton lit, répondis-je, et si tu as écrit, c'était une lettre que tu viens de cacher.
J'avais cru entendre le froissement d'une feuille de papier sous son drap.
—Va-t'en, méchant fou, répliqua-t-elle irritée, et elle souffla sa bougie.
Je regagnai mon lit chancelant et désolé. Je rougissais de moi-même, je rougissais d'elle; mon Dieu! qu'avions-nous fait de l'amour!
J'essayai en vain de me calmer et de m'endormir; j'étouffais mes pleurs sous mes couvertures, je sentais une angoisse indéfinissable. Que lui dire? comment lui arracher la vérité?
Comme elle n'entendait plus que ma respiration oppressée, elle s'imagina sans doute que je m'étais rendormi. Je vis un léger filet de lumière filtrer à travers le rideau, et je crus ouïr le grincement d'une plume qui court sur le papier.
Cette fois-ci je me précipitai.
Elle n'eut que le temps de froisser sa lettre et de la mettre dans sa bouche en y portant son mouchoir. Je restai surpris et incertain comme devant le tour d'un escamoteur.
—Je veux voir ce papier, lui dis-je impérieusement, sans bien savoir où elle l'avait mis.
Elle ne me répondit pas, s'élança de son lit et s'approchant d'une cuvette où était encore l'eau de sa toilette du soir, elle feignit d'être prise d'un vomissement.
Je n'invente pas, ceci est le procès-verbal exact de ce qui s'est passé.
Elle ouvrit ensuite d'une main rapide la fenêtre qui donnait sur l'impasse et jeta le contenu de la cuvette.
Je savais bien que c'était sa lettre froissée qu'elle me dérobait de la sorte; mais que lui dire? En face de tant d'audace et de dissimulation, il fallait des preuves; à quoi m'auraient servi les paroles?
Je me retirai muet et décomposé comme un spectre, et jusqu'à l'aube je restai immobile dans mon fauteuil. À la première lueur du jour, je m'enveloppai de ma robe de chambre, et me glissant dans le couloir je descendis dans l'impasse. Il faisait encore très-obscur dans l'étroite et basse ruelle; à peine si je distinguais çà et là sur le pavé noirâtre comme des taches blanches, je me courbai et je ramassai vivement des morceaux de papier froissés; tandis que j'étais dans cette attitude, ma tête se heurta contre quelque chose de vivant, remuant dans les ténèbres. C'était Antonia qui, poussée par la même pensée que moi, avait quitté son lit, voulant me dérober ce que je venais chercher; mais il était trop tard. Je tenais dans ma main crispée le papier accusateur.
Je n'avais encore rien lu, mais sa présence même me donnait la certitude de sa trahison.
—À genoux, lui dis-je avec violence, la saisissant par le bras, demande-moi grâce à genoux! je veux te tuer! je veux en finir avec ta duplicité.
J'étais si désespéré que j'oubliais combien j'étais ridicule, elle se dressa sous ma main frémissante et me dit:
—De quel droit me parlez-vous ainsi, vous qui m'avez préféré toutes les impures ragazze de Venise?
—Eh! tu sais bien que tu mens, m'écriai-je, et que si tu l'avais voulu jamais le souffle d'une autre femme ne m'aurait effleuré.
Elle continua faisant semblant de ne pas m'entendre:
—Moi, du moins, j'ai pu aimer Tiberio sans honte, il est beau comme l'idéal et tellement bon que sa bonté vaut mieux que le génie.
—Tu avoues donc que tu l'aimes, lui dis-je d'une voix étranglée par le désespoir.
—Oui, je l'aime, s'écria-t-elle sans hésiter, mais d'un amour si pur que je puis en parler à la face du ciel. Vous autres, hommes grossiers, vous n'entendrez jamais rien à nos entraînements et à retenues. Le mystère en est trop divin pour que vous le pénétriez.
En me tenant ce mystique langage, elle rentrait dans la maison; je la suivais plein de colère et d'hésitation; d'accusateur, j'étais devenu accusé.
Cependant, à peine dans ma chambre, j'avais allumé une bougie et je lus le fragment de lettre que je serrais dans ma main.
Elle s'était assise en face de moi et croisait les bras dans l'attitude du calme et du dédain.
Je parvins à déchiffrer ce qui suit: «Ne m'attends pas ce soir, mon cher Tiberio, ce méchant fou m'empêche de sortir, mais demain je te rejoindrai au...» Le reste des mots était lacéré ou manquait.
—Mais convenez donc, m'écriai-je que vous appartenez à cet homme, ce tutoiement le prouve assez.
—Belle preuve, vraiment! fit-elle avec ironie, vous oubliez mes habitudes de camaraderie; est-ce qu'à Paris je ne tutoyais pas tous mes amis devant vous? Et d'ailleurs, qui me forcerait à mentir? ne suis-je pas libre de mes actions et dégagée envers vous? Irritée hier soir par vos tyrannies, j'ai écrit cette lettre au seul être qui m'aime dans cette ville étrangère. Voilà mon crime.
—Mais tu es à lui, m'écriais-je, je le sais, j'en suis sûr, un soir j'ai vu ses lèvres sur les tiennes.
—Je vous ai dit que je l'aimais, répliqua-t-elle; mais par pitié pour vous, j'ai lutté, j'ai résisté...
—Je ne veux pas de ta pitié, répondis-je; dès aujourd'hui je pars et te laisse à ton nouvel amour.
Il me semblait en prononçant ces mots que les murs de ma chambre vacillaient autour de moi; je m'affaissai sur mon fauteuil et mes larmes coulèrent silencieusement sur mes joues, comme si elles avaient été le sang de la blessure qu'elle me faisait.
Je ne lui parlais plus, je ne la voyais plus, tout disparaissait autour de moi; je ne sentais que ma douleur inguérissable. Il se passa alors quelque chose d'inouï: elle s'agenouilla devant moi, attira ma tête sur son sein et but les pleurs que je répandais.
—Tu souffres, cher Albert, me dit-elle avec douceur, eh bien! dis un mot, et je te sacrifie l'attrait que j'éprouve pour Tiberio.
Je la repoussa.
—Je ne veux pas de sacrifice, je ne veux plus de toi, lui dis-je, en mentant à l'amour, car je l'aimais encore de toute la puissance de mon être.
Elle s'était levée:
—Tu as tort de me parler de la sorte, poursuivit-elle d'une voix caressante; j'aurai la raison et la tendresse que tu n'as plus. Je comprends maintenant qu'il faut nous séparer et soumettre nos cœurs à la terrible épreuve de l'absence: nous nous retrouverons un jour plus affectueux et moins exigeants.
—Que veux-tu dire, répliquai-je, parle sans phrases?
—Je crois qu'il est bon que tu partes; ta famille t'attend; l'air de la France t'est nécessaire; nos cœurs se sont aigris l'un l'autre dans un perpétuel contact. Peut-être ce que j'éprouve pour Tiberio n'est qu'une illusion. Quand tu ne seras plus là, peut-être c'est toi que j'aimerai; alors tu me reverras, non plus troublée et incertaine, mais ravie comme au premier jour où tu m'aimas; oui, cher Albert, quelque chose me le dit, je te reviendrai, mais laisse-moi mon libre arbitre, quittons-nous pour mieux nous réunir un jour.
Je la laissai parler sans l'interrompre; dans tout ce qu'elle me disait, je sentais le mensonge se heurter contre la vérité.
—Eh bien! que décides-tu, fit-elle après un assez long silence qui l'embarrassait.
—Je partirai ce soir même.
Le peu de force qui m'était revenu succomba dans cette crise suprême. Je m'affaissai sur mon lit et je fus repris par la fièvre.
Antonia ne me quitta pas et recommença ses soins de mère. Vers le soir, me sentant mieux, je lui dis que j'étais déterminé à quitter Venise le lendemain. Elle me conjura de retarder d'un jour mon départ; j'étais trop faible, objecta-t-elle pour me mettre en route; elle exigeait cette dernière preuve d'affection; elle m'accompagnerait jusqu'à Padoue et ne me quitterait que rassurée sur ma santé.
Je l'écoutais stupéfait. Quel mélange inexplicable de sollicitude et de cruauté! Peut-on être à ce point ange secourable et bourreau? Il n'y a que les femmes capables de cette dualité.
Je ne combattis plus son désir; je n'avais plus qu'une volonté arrêtée, celle de m'éloigner et d'échapper au tourment incessant de cet être inexplicable.
Il fut convenu que je partirais le surlendemain. Elle m'épargna l'angoisse et l'humiliation de revoir Tiberio; je lui en sus gré. Durant ces deux jours d'attente, elle ne s'occupa que de moi; elle me prodiguait ces empressements excessifs qu'on prodigue durant leur agonie à ceux qui vont mourir. C'est elle-même qui fit ma malle; elle la remplit de mille gâteries maternelles. Je me souviens qu'en arrivant en France j'y trouvai des bijoux charmants qu'elle avait achetés pour moi; elle mit dans ma bourse la moitié de l'argent que lui avait envoyé son éditeur, me fit faire un manteau bien chaud et m'accabla de recommandations dévouées sur ce que je devais faire en route. Lorsque l'heure de partir arriva, elle s'embarqua avec moi.
—Tu vois bien que je ne te quitte point, disait-elle; il faut que ces lagunes, que nous avons saluées ensemble à l'arrivée, nous voient réunis au départ.