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Lui

LUI (continued 2)

Reading edition

»Recevez, chère marquise, mes affectueux hommages.»

Je ne me décidai pas à lui répondre et à le remercier avant d'avoir consulté Léonce; mais le soir comme je me disposais à écrire à celui-ci on sonna à ma porte et ma vieille Marguerite introduisit Albert.

—Vous ne vous doutez pas d'où je viens? me dit-il, ne m'en veuillez pas si j'arrive seul; j'ai passé cinq à six heures à la recherche de René; il avait pris la clef des champs. Je me suis déterminé à dîner dans un cabaret d'Auteuil, pour l'attendre et pour venir chez vous avec lui; mais j'ai fini par perdre patience et me voilà. Recevez-moi, marquise, comme si notre ami m'avait accompagné.

—Je ne demande pas mieux, lui dis-je, et je compte sur l'influence du bon René pour vous inspirer un peu de l'amitié qu'il a pour moi. J'ajoutai:

—Vous voyez, j'ai là votre beau livre près de moi, combien il m'a fait plaisir!

—J'ai offert le pareil à ma sœur, reprit-il, et c'est en le lui envoyant ce matin que j'ai pensé à vous.

Tout ce qu'il me dit ce soir-là semblait tendre à effacer l'impression pénible qu'avait pu me laisser son ardeur inquiète. Ses manières furent exquises; mais je remarquai avec chagrin sa faiblesse et sa pâleur toujours croissantes; ses yeux mêmes, qui, les jours précédents, éclairaient son visage d'un rayon de vie, paraissaient désormais éteints. Il se courbait vers la flamme du foyer comme s'il eût voulu s'y ranimer.

—On prétend, me dit-il, que c'est un signe de mort prochaine que le retour obstiné de notre esprit aux souvenirs de l'enfance; je ne sais si le présage s'accomplira pour moi, mais il est certain que depuis quelque temps, ma pensée revient sans cesse sur les tableaux de famille et sur les scènes de collège qui ont autrefois ému mon cœur. Je revois mes camarades de classe; nos jeux, nos études se raniment pour moi; je revois surtout ceux qui sont morts; quelques-uns à la guerre, quelques-uns en duel, plusieurs de consomption. Entre tous m'apparait comme le plus aimable, le plus intelligent et le plus regretté, ce jeune prince qui fut mon ami et que la destinée a terrassé tout à coup. Que d'heures charmantes nous passâmes ensemble dans les cours mornes et nues du collège! On nous avait surnommés les inséparables. Durant les heures des classes quand nous ne pouvions pas nous parler, nous trouvions encore le moyen de nous écrire nos pensées et nos projets pour les jours de sortie. Souvent il me venait en aide pour des versions de grec, et à mon tour je lui rendais le même service pour des compositions de vers français. Voyez, chère marquise, quelle franche et entière camaraderie se révèle dans ces petits billets signés par le fils d'un roi!

En me parlant ainsi, il tira de sa poche une large enveloppe contenant un grand nombre d'étroites bandes de papier-écolier qui, primitivement repliées en minces carrés, avaient passé de main en main sous les tables d'études; les élèves transmettaient de la sorte, d'un bout de la salle à l'autre, les courtes missives du prince au poëte.

Je lus avec attendrissement quelques-uns de ces petits papiers jaunis par le temps; ils sont restés dans mon souvenir.

«Si ta maman le permet, écrivait le prince, viens dimanche prochain à Neuilly, nous nous divertirons bien, nous irons en bateau et nous ferons une collation avec mes sœurs.»

Sur une autre bande de papier je lus:

«Dis-moi donc si ce vers est juste, je crois que j'ai fait un hiatus; je ne serai jamais qu'un mauvais versificateur!»

Sur un autre il y avait:

«Je suis désespéré: me voilà en retenue pour huit jours; pas de goûter à Neuilly possible. Maman n'a pu obtenir mon pardon de mon père; hélas Son Altesse est inflexible. Encore si toi et les autres amis pouviez y aller sans moi!»

Puis sur un autre:

«J'aurais bien envie de m'échapper: ma foi si je n'étais pas un aussi important personnage je tenterais l'aventure. Mais où irais-je? il me vient une idée: veux-tu me recevoir chez ta mère? nous nous amuserons sans sortir.»

Pendant que je lisais Albert murmurait:

—Quelle attrayante et quelle gracieuse nature il avait! quelle fatalité que sa mort! quelle dérision de toute belle espérance! il a emporté dans sa tombe une partie de mon énergie et de ma volonté; lui vivant je me serais cru tenu dans la vie à quelque chose de plus ferme et de plus glorieux. Peu de temps après sa mort sa pauvre femme qui savait notre amitié m'a envoyé son portrait que vous avez pu voir chez moi!

—Oh! merci! lui dis-je, de ranimer pour moi ces émotions touchantes. Voilà des billets qui valent bien des lettres d'amour!

—Oh! répliqua-t-il, avec un accent de reproche, c'est vous qui venez de prononcer le mot flamboyant que je voulais m'interdire. Vous êtes la lampe insensible et moi le moucheron inquiet qui court s'y brûler.

—Vous êtes, répondis-je, un cœur de poëte qui m'est bien cher et qui m'attire.

—Oui, comme le cœur de René, moins peut-être? comme celui de Germiny ou de Duverger; me voilà au nombre de vos amis; c'est très-consolant pour ma vanité, très-insuffisant pour mes rêves.

—Vous me sembliez tranquille tantôt, presque heureux.

—Oh! certainement, je n'ai pas bu et j'ai à peine mangé depuis deux jours, je suis très-calme.

Je cherchais en vain une parole à lui répondre, je regardais son pâle et doux visage qui avait en ce moment une navrante expression. Deux larmes s'échappèrent involontairement de mes yeux, il les vit rouler sur mes joues.

—Ah! je voudrais les boire, me dit-il, merci chère marquise, et pardon!—Je deviens bête, poursuivit-il, comme une médiocre élégie, et vous allez me prendre en dédain; c'est bien la peine de vous faire visite si je n'ai pas l'esprit de vous distraire un peu; allons, il ne sera pas dit qu'Albert de Lincel a donné le spleen à la marquise de Rostan. Laissez-moi vous conter quelques anecdotes qui me reviennent pêle-mêle:

Parmi mes souvenirs d'adolescent, il en est un qui me fait toujours rire. Lorsque je commençai à barbouiller du papier (triste exercice qui nous fait ressasser sans trêve nos joies et nos peines, les flétrir et nous y appesantir au point que nous gâtons les réalités par les rêves), je lisais en famille ma prose et mes vers. Mon père, qui était un classique, un esprit philosophique très-net que n'obstruaient jamais les brumes de la métaphysique moderne, se demandait où j'avais pris cette raillerie tourmentée qui jetait des cris d'angoisse à travers les sarcasmes, et cette légèreté où perçaient des pointes douloureuses comme celles d'un cilice. Mon style le déroutait autant que mes idées; ce n'étaient pas le vers pur et sec et la phrase limpide et calme des écrivains français des deux derniers siècles; c'était un mélange, disait-on, de l'humour anglaise et des boutades de Mathurin Régnier. J'avais eu un grand-oncle maternel qui avait écrit des essais en prose et en vers sans songer à la publicité, sans se préoccuper de la renommée. Mon père, en sa qualité de classique, avait une sorte de dédain pour ces pages inédites qui étaient, disait-il, des boutades incorrectes. Je les avais découvertes dans une vieille armoire et les avais lues avec un vif attrait. J'y avais trouvé une originalité et une verve ennemies du banal qui charmaient mon esprit; je m'imprégnais de ce génie inconnu et m'en assimilais l'allure libre et fougueuse. Ainsi que cela arrive lorsqu'on écrit très-jeune, tout en croyant être moi-même, j'étais un peu le reflet de cet esprit primesautier. Un soir où je faisais une lecture à mes parents assemblés, mon père se promenait à grands pas dans la chambre, montrant de temps en temps sa surprise et son humeur de ce qu'il appelait une littérature toute nouvelle pour lui. Je reniais les maîtres, s'écriait-il; où donc allais-je puiser mon style et mes idées? de qui donc étais-je sorti? tout à coup s'arrêtant devant ma mère, qui m'écoutait en souriant, il lui dit avec une colère comique: «Madame, de qui donc sort cet enfant? il ne me ressemble en rien: c'est le bâtard de son grand-oncle!»

Ma mère partit d'un éclat de rire auquel nous fîmes tous écho, mon père le premier, quoiqu'il répétât en gesticulant: «Mauvaise souche! mauvaise école!»

À mesure qu'Albert parlait, son visage se ranimait, ses yeux pétillaient; j'admirais la flexibilité de ce charmant génie.

Il poursuivit:

—Vous vous êtes étonnée l'autre jour de mon habileté à battre des blancs d'œufs! Apprenez, marquise, que durant huit jours de ma vie, je me suis fait cuisinier.

—Je devine, cuisinier par amour.

—Voilà encore que vous prononcez le mot cabalistique, reprit-il, mais cette fois-ci je continue sans m'y arrêter: Au temps où je fréquentais le quartier latin, avant d'avoir connu tout à fait l'amour (triste connaissance), j'avais essayé de l'amour sous toutes les formes du caprice. Je rencontrai un soir au bal de la Chaumière une grisette ravissante, ne riez pas; le type des grisettes est perdu aujourd'hui, elles sont toutes devenues des lorettes. Ma grisette était une sorte de Diana Vernon plébéienne, effarouchée comme une mésange et très-fière de sa gentillesse elle était patronnée par un grand gaillard d'élève en médecine dont la gaucherie et l'air bête contrastaient avec la grâce piquante de la jolie enfant.

—Comment diable pouvez-vous l'aimer, lui dis-je en dansant, tandis que le galant nous suivait de ses yeux farouches, comment ne m'acceptez-vous pas tout de suite pour remplaçant de ce grotesque amoureux?

—Sans doute, vous êtes bien mieux que lui, répliqua-t-elle, en me toisant avec ses grands yeux étonnés, ce qui ne me flatta guère dans ma prétention de cavalier bien tourné, mais, ajouta-t-elle avec un ton sérieux, il a des qualités.

Je lui répondis par un de ces mots grossiers qu'on se permet avec les grisettes; elle n'eût pas l'air de me comprendre.

—Oh! si vous saviez, poursuivit-elle, comme il tient notre ménage! il m'aide à faire mon lit, à balayer, à repasser mon linge et il fait à lui seul la cuisine, ajouta-t-elle d'un ton admiratif; ce qui me permet de garder mes mains blanches, de me reposer et de dîner avec plaisir.

—Si ce n'est que cela, lui dis-je, je vous promets d'être un excellent cuisinier.

—Vous plaisantez, reprit-elle, vous êtes un dandy, un beau, un noble, qui n'avez jamais touché à une carotte ni fait un pot-au-feu.

—Non, repartis-je, mais j'excelle dans quelques plats recherchés, que j'ai vu faire dans la cuisine de mon père, et si jamais vous y goûtez; vous m'en direz des nouvelles.

Quelques jours après, lorsque j'eus triomphé de ses indécisions, je me piquai au jeu et je lui tins parole: durant huit jours je lui servis tour à tour des fricassées de poulet, des filets de sole, des côtelettes à la Soubise, des omelettes au rhum, et une foule d'autres plats qui la ravissaient par leur diversité. Elle préparait les matières premières en mettant des gants; j'allumais les fourneaux, j'opérais le mélange des ingrédients, beurre, lard, etc., et je faisais sauter les casseroles. Je ne jurerais pas, marquise, que mes sauces fussent toujours orthodoxes; je devais confondre souvent une recette avec une autre, comme lorsqu'on pratique d'après le souvenir d'une théorie; mais ma grisette n'y regardait pas de si près, et lorsque nous nous mettions à table elle me disait, en savourant les mets que je lui servais:

—Ma foi, vous aviez raison, vous êtes plus fort que lui; il ne savait faire que les biftecks aux pommes et les rognons au vin bleu.

Je riais de bon cœur, tandis qu'elle parlait

—Que vous êtes aimable et cordial ce soir; dis-je à Albert, allons, contez-moi encore une de vos jolies histoires que vous contez si bien.

—J'aurais dû faire de même le premier jour et ne pas vous ennuyer des boutades de mon cœur, reprit-il, mais je vais à l'aventure suivant mon instinct et comme le diable me pousse.

Il disait vrai et c'est ce qui faisait son charme indéfinissable; il n'avait pas le travers des écrivains et des poëtes qui posent presque toujours; il vivait à sa fantaisie; sans projet de fortune, sans poursuite systématique de la célébrité; ses sentiments et ses paroles étaient, comme sa vie, imprévus et poétiques. Il avait bien toutes les qualités de l'amoureux: une imagination toujours en haleine; une insouciance d'enfant du positif et du temps qui fuit; la raillerie de la gloire, l'indifférence de l'opinion et un oubli absolu de tout ce qui n'était pas le désir du moment, l'attrait de son cœur. Il poursuivit:

—Si je n'avais été arrêté par une émotion involontaire, peut-être aurais-je procédé avec vous (et j'avouerai que j'y ai un moment songé), suivant la méthode de mon ami le prince X., ce bel étranger, qui chantait mieux que tous les ténors de nos théâtres, et qui avait le corps et la tête d'une statue antique.

—Je l'ai connu, répondis-je, et sa façon d'agir auprès des femmes m'intéresse moins que vos histoires; pourquoi cette digression?

—Parce que je ne saurais être didactique et monotone comme un discours académique, et que si vous ne me laissez pas la bride sur le cou, je ne parle plus.

—Allons, dites tout ce qui vous plaira.

—Je suis bien tenté d'user de la permission et de vous dire très-nettement que je vous aime. Le prince X. n'y aurait pas manqué et il aurait joint l'action aux paroles.

—Sauf à être jeté à la porte; repartis-je.

—Il prétend, au contraire, que toutes les portes se refermaient sur lui, tendrement et mystérieusement. Il avait l'habitude de dire qu'avec toutes les femmes, et surtout les élégiaques, il fallait toujours procéder par le contraire de l'élégie; je crois qu'il avait surpris ce secret-là à sa femme, qui aurait pu lui en remontrer en fait d'expérimentation audacieuse, avant qu'elle n'eût écrit des ouvrages sur le dogme et qu'elle n'allât se distraire en Asie avec des Arabes. En voilà une, poursuivit-il, qui a bien été créée pour faire donner un amant à tous les diables. J'ai été huit jours entre ses pattes de velours et j'en garde encore les traces dans mon imagination, je ne dirai pas au cœur, la griffe n'a pas pénétré si avant.

—À la bonne heure, voici une histoire qui point; je suis tout oreilles, lui dis-je.

—J'étais allé la voir à Versailles où elle avait loué près du parc un fort bel hôtel. J'avais le cœur vide; la beauté trop maigre de la princesse me plaisait médiocrement; mais ses grands yeux extatiques et ses provocations, interrompues brusquement par quelque dissertation sur l'autre monde, me piquaient au jeu. Nous nous promenions un soir dans le parc; elle me demanda de lui dire des vers d'amour; et les vers dits, je voulus les mettre en action. Elle m'échappa, et courut légère et véloce à travers les allées et les labyrinthes; je la poursuivis, mais au détour d'un quinconce le pied me tourna; je voulus me lever et courir encore, impossible: j'avais une entorse. Je me traînai vers un banc en gémissant; elle m'entendit et revint à moi. Elle fut tout à coup affectueuse, caressante, presque passionnée, et semblait disposée à m'accorder ce qu'elle m'avait si fièrement refusé quelques minutes avant. C'est qu'elle me voyait sous sa dépendance et qu'elle est de ces femmes qui veulent avant tout sentir qu'un homme leur est soumis, soit par une infériorité morale, soit par une faiblesse physique, soit même par une déchéance dont elles ont surpris le secret. L'idée de pouvoir faire d'une âme ou d'un corps à peu près ce qu'elles veulent les ravit. Après m'avoir, accablé de tendresses auxquelles la très-vive douleur de mon pied me rendait presque insensible, elle m'aida à m'étendre sur le gazon, et courut chez elle prévenir ses domestiques; deux laquais arrivèrent tenant un grand fauteuil sur lequel on me transporta à l'hôtel de la princesse. Elle avait fait disposer une chambre pour moi qui s'ouvrait sur le jardin à côté du grand salon du rez-de-chaussée. On me mit au lit, le médecin vint visiter ma jambe et me prescrivit l'immobilité pendant plusieurs jours. Je me soumis facilement à son ordonnance, car il m'était impossible de remuer le pied sans une horrible douleur.

J'étais donc devenu l'hôte forcé et la chose de la princesse; j'étais comme ces taureaux cloués sur le flanc dans l'arène et qu'un toréador peut impunément aiguillonner et harceler du bout de sa lance. Elle pouvait me torturer à l'aise; prendre son temps, son heure; s'éloigner, revenir, et jouer sur mes nerfs comme sur un clavier; je vous assure qu'elle n'y manqua pas.—Si un lièvre n'a pas autre chose à faire qu'à dormir dans un gîte, un galant homme retenu dans un lit par une blessure chez une femme à la mode n'a d'autre distraction que d'en devenir amoureux. Dans mon oisiveté, je me figurais aimer la princesse beaucoup plus que je ne l'aimais réellement, et quand elle s'approchait de mon lit pour m'offrir un sorbet ou ranger mes couvertures je me sentais tout en flamme. En ce temps-là, elle, avait une cour nombreuse, et pour favoris deux hommes fort dissemblables: un personnage politique, grand, digne et froid, et un petit pianiste, joli garçon, sémillant, sûr de lui-même, et qu'on eût dit l'épagneul de la princesse. Tous deux étaient tour à tour et fort assidûment auprès d'elle, et moi, le patito du moment, je me voyais condamné par mon entorse à la regarder se promener dans le jardin avec le diplomate, y disparaître et se perdre dans les allées obscures; ou bien, je l'entendais dans le salon roucouler des duos avec le pianiste. Quand je lui faisais quelque jaloux reproche, elle s'intéressait aux affaires de l'Europe, me disait-elle, et voulait se perfectionner dans le chant. Mais comment pouvais-je penser qu'elle me préférât de tels hommes, à moi son cher, son jeune, son beau poëte! et elle avait, en parlant ainsi, des câlineries si tendres que j'étais disposé à la croire, tant je désirais qu'elle dît vrai. Pourtant, ne vous figurez pas, marquise, que cette femme m'ait jamais causé le moindre attendrissement, c'était plutôt une sorte d'irritation qui me poussait vers elle; cela tenait des mauvais désirs.

Un matin où elle m'avait provoqué plus que de coutume, en partageant mon déjeuner servi auprès de mon lit, elle m'arracha tout à coup sa main, que je la priais de laisser dans la mienne, et voulut me quitter sous prétexte de sa leçon de chant. J'entendais en effet le pianiste préluder au piano. Je l'aurais envoyé à tous les diables, mais j'étais rivé à la patience et je dus voir disparaître la princesse qui riait et s'enfuyait en me narguant; elle ne ferma pas même la porte de ma chambre, et la portière seule du salon retomba derrière elle; elle savait bien que cette barrière suffisait. Ne rien voir c'était l'essentiel. Qu'importe d'ailleurs ce que je pouvais soupçonner, puisqu'il m'était interdit de m'en assurer, sous peine de retarder d'un mois ma guérison. Elle compta trop sur ma prudence: je ne sais quelles vapeurs de colère me montèrent au cerveau, en les entendant jeter dans l'air des notes brûlantes et passionnées; je rejetai comme un fou ma couverture, je défis le bandage de ma jambe blessée, et me voilà franchissant à cloche-pied la distance qui séparait mon lit de la porte du salon; je soulevai le rideau en tapisserie et j'apparus comme un spectre aux deux chanteurs. En ce moment, la princesse appuyait ses lèvres sur la joue du pianiste, qui la regardait dans une pose de vignette anglaise, tout en répétant très-correctement le refrain d'amour de leur duo. La princesse eut un mouvement d'épouvante en m'apercevant, ma présence la frappait dans son orgueil, mais elle se redressa tout à coup en éclatant de rire, et me dit:

—Je vous savais là, je vous avais vu, je voulais vous éprouver!

—Eh bien! princesse, l'épreuve est faite, répondis-je sur le même ton, j'ai assez de votre hospitalité et je m'ennuie chez vous. Toute cette musique m'empêche de dormir; que monsieur, qui me semble un peu le maître de la maison, veuille sonner un domestique, qu'on m'habille, qu'on me mette en voiture et qu'on me conduise à Paris.

Le pianiste se mordait les lèvres, mais il fut contraint d'obéir à un homme blessé, en chemise, et que la souffrance contraignait à se laisser tomber sur un canapé. La princesse fit les plus aimables mais les plus vaines instances pour me retenir. Je donnai à ses gens d'énormes étrennes comme pour payer la dépense que j'avais faite chez elle. Quand sa berline qui me conduisait partit, elle me cria avec un accent de certitude accompagné d'un sourire:

—Vous me reviendrez!

Il y a de cela dix ans, jamais je n'ai songé à la revoir.

—C'est donc une manie de ces femmes à effet, dis-je à Albert que la passion des pianistes? à l'exemple de la princesse, la comtesse de Vernoult s'est éprise d'un de ces héros de clavier; et, pour agrandir sa passion par le bruit, ne pouvant l'agrandir par l'objet, elle a enlevé l'inspiré! le Dieu de l'art, comme elle disait. Elle a rivé la vanité de son jeune amant à son orgueil de femme amoureuse sur le retour. Il est encore une troisième femme, plus célèbre et plus intelligente que les deux autres, qui pourtant a voulu traîner en laisse un de ces virtuoses sans cerveau. Les instrumentistes sont à l'écrivain et à l'artiste créateur, ce qu'un jeu d'orgue passager est aux voix éternelles de la mer.

—Eh! pourquoi donc ne la nommez-vous pas, cette troisième femme, puisque vous avez nommé les deux autres? me dit Albert en se levant et en me regardant fixement. Vous croyez donc que son spectre me fait mal et que son nom m'épouvante?

—Je ne sais, répondis-je, mais je regrette l'allusion qui vient de m'échapper.

—Vous avez tort, répliqua-t-il, il faudra bien que nous en parlions tôt ou tard de cette Antonia Back, dont l'image s'interpose peut-être entre vous et moi. La voyez-vous? la connaissez-vous? l'aimez-vous? Allons, marquise, répondez-moi sincèrement et sans crainte de me blesser.

—Je la connais à peine, voilà bien des années que je ne l'ai vue; j'admire son talent, le labeur incessant de sa vie, et je crois à sa bonté dont plusieurs m'ont parlé.

—Oui, reprit Albert, elle est très-bonne pour ceux qui ne l'aiment pas, comme elle apparaît un grand génie à tous ceux qui ne sont pas du métier. En amour il lui manque la sensibilité, dans l'art la condensation. Quand l'avez-vous vue? Que vous a-t-elle dit? contez-moi donc ce que vous savez d'elle, poursuivit-il avec une ardente curiosité. Je vous en parlerai moi-même quelque jour.

—Je la rencontrai pour la première fois, deux ans après la soirée où je vous vis à l'Arsenal: son nom qui, depuis 1830, remplissait les journaux, m'était arrivé flamboyant et sonore, au loin dans le château de ma mère, où je vivais avant mon mariage. Vous ne sauriez croire combien on se passionnait en province, à propos de cette renommée retentissante. À chaque ouvrage nouveau que publiait Antonia Back, c'était autour de moi une polémique irritée qui dégénérait parfois en querelle. Le plus grand nombre disait un mal affreux de l'auteur, mais quelques esprits éclairés, et de ce nombre ma mère, intelligence supérieure, tolérante, philosophique, admirait Antonia et la défendait comme on défend ce qu'on aime. Cette sympathie de ma mère avait passé en moi, et je fus très-impatiente de voir Antonia quand mon mariage me fixa à Paris.

Vous avez peut-être connu le baron Albert, le railleur et sceptique médecin de Louis XVIII, qui m'a conté sur le vieux roi une foule de piquantes anecdotes dont je vous amuserai un jour? Je rencontrais souvent chez lui une vieille marquise du faubourg Saint-Germain, dont la beauté avait été célébré et qui au grand scandale des siens, avait épousé un fort bel Italien, son dernier amour; elle lui avait fait obtenir un titre, puis un emploi dans la diplomatie.

Un peu éloignée de son monde, surtout des femmes, par ce mariage, la vieille marquise avait cherché à former un salon où les artistes et les littérateurs se mêlaient à d'anciens ministres de Charles X, et à quelques ambassadeurs étrangers. L'ex-marquise s'était liée avec les femmes artistes les plus célèbres d'alors; elle avait attiré la sœur de la Malibran, miss Smithson[1], Mme Dorval, et au moment où je la connus elle appelait Antonia Back ma sœur! les amis d'Antonia étaient devenus les siens, elle ne pensait et n'agissait plus que d'après l'inspiration de celle qu'elle nommait: la grande sibylle de la France.

Sachant combien je désirais connaître Antonia, la vieille marquise m'invita à une soirée où elle devait se trouver. Antonia, qui était la curiosité de cette réunion, arriva fort tard; pour tromper l'impatience des assistants, on fit en attendant un peu de musique. J'avais à cette époque une assez belle voix de contralto négligemment cultivée, mais dont l'expression plaisait dans certains chants. La vieille marquise me demanda de chanter; je refusai, elle insista et me dit: «Quand elle sera là vous chanterez pour elle!» Presque aussitôt, Antonia entra s'appuyant sur le bras du gros philosophe Ledoux, qu'elle appelait son Jean-Jacques Rousseau; elle était suivie du jeune Horace que dans son admiration fantasmagorique, elle avait surnommé son jeune Shakespeare. Horace était un assez beau cavalier, son regard vif et hardi semblait redoubler d'intensité en s'échappant de l'œil unique dont s'éclairait son mâle visage. Il était l'auteur d'un drame échevelé, récemment joué avec succès sur un théâtre des boulevards, ce qui lui avait valu le surnom hyperbolique que lui donnait sérieusement Antonia.

Ce qui m'a toujours choqué dans cette femme de génie, c'est l'absence presque absolue du sens critique. Si irrévocablement, dit-on, elle finit par annihiler ses amants, il faut convenir qu'elle commence toujours par exalter outre mesure ses amis! C'est ainsi que du nébuleux et chimérique Ledoux elle a voulu faire un Platon, d'un avocat à l'éloquence bornée un Mirabeau, et qu'elle a juché imprudemment au-dessus de Michel-Ange un de nos peintres modernes.

Lorsque Antonia entra dans le salon de la vieille marquise, tout le monde se leva pour la saluer et presque pour l'acclamer. J'étais très-émue en la regardant et je ne pus d'abord l'examiner de sang-froid. Ce qui me frappa dès que je l'aperçus, ce fut la beauté et la splendeur de son regard. Ses grands yeux sombres laissaient tomber comme une flamme intérieure, tout son visage s'en éclairait. Ses épais cheveux noirs se courbaient en bandeaux lisses sur son front, et coupés courts, s'enroulaient sur la nuque en deux gros anneaux; le reste de son visage me parut assez disgracieux; le nez était trop fort, les joues pendantes; la bouche laissait voir des dents longues, le cou était prématurément rayé. Depuis quelque temps elle avait renoncé à ses habits d'homme; elle portait ce soir-là une robe de soie grise fort simple. Le corps me sembla trop petit pour la tête, et la taille pas assez mince, toute d'une pièce avec les épaules et les hanches. Je crois que les vêtements d'homme l'avait déformée. Sa main dégantée était d'une forme accomplie, elle l'agitait comme un sceptre naturel et la tendait à ceux des assistants qui étaient de ses amis. La vieille marquise me présenta à Antonia et insista devant elle pour me décider à chanter.

J'avais fait sans prétention un chant sur la mort de Léopold Robert; encouragée et soutenue par un regard d'Antonia je me décidai à le dire. Ma voix tremblait et mon émotion fut si forte qu'au dernier couplet je m'évanouis presque. Antonia vint à moi, et me dit en me considérant:

—Madame, vous avez des épaules et des bras de statue grecque.

Ces paroles, prononcées à brûle-pourpoint, avaient quelque chose d'étrange; on eût dit qu'en faisant un compliment à la femme elle voulait dédaigner l'artiste; mais comme je n'avais aucune prétention à la célébrité, je n'en fus pas blessée et je lui exprimai avec effusion mon enthousiasme pour son génie.

—Vous en rabattrez quelque jour, me dit-elle, et elle tourna les talons.

Le trouble que j'avais éprouvé en chantant me causa un malaise subit; ma tête était en feu et mes tempes comme serrées dans un cercle de fer. Je fus contrainte d'aller respirer dans un boudoir attenant au grand salon et qui était suivi d'un salon plus petit où la vieille marquise recevait ordinairement ses visites. L'amie de Byron, la belle comtesse G..., qui assistait à cette soirée, m'accompagna: je la connaissais depuis plusieurs années et lui devais, sur le noble poëte dont elle fut aimée, des détails qui le firent revivre pour moi dans sa véritable grandeur. Jugé par le sentiment, Byron n'était plus cet être bizarre et altier grimaçant sous la plume des biographes et des journalistes; il était bon, généreux et fier; pour dernière manifestation de son génie, il faisait avec simplicité l'abandon de sa fortune et de sa vie à la liberté.

L'aimable et poétique comtesse m'avait fait étendre à demi sur un canapé du boudoir, et, se tenant debout près de moi, sa tête courbée au-dessus de la mienne, elle faisait courir par bouffées rapides et régulières son haleine rafraîchissante sur mon front brûlant. Le souffle froid et pur qui glissait entre ses dents perlées me pénétrait par tous les pores du cerveau d'une sorte de magnétisme bienfaisant. En quelques minutes, je me sentis soulagée.

Tandis que je me reposais dans le boudoir, Antonia passa escortée de son Jean-Jacques Rousseau et de son Shakespeare; la vieille marquise la suivait; Antonia lui disait:

—Ma chère amie, je m'ennuie profondément au milieu de tout votre monde empesé qui me regarde comme une bête curieuse; laissez-moi donc aller respirer l'air et fumer un peu dans votre petit salon.

—Voulez-vous qu'on vous y serve des glaces et du thé? répondit la marquise.

—J'aimerais mieux manger des huîtres répliqua Antonia, c'est une fantaisie qui me prend.

—Moi aussi, je me sens grand faim, ajouta le philosophe.

—Et moi, dit à son tour le jeune auteur dramatique, je leur tiendrai volontiers compagnie.

Bientôt je les entendis souper dans le petit salon; ils fumaient en mangeant; la porte du boudoir restait entr'ouverte, et insensiblement la fumée des cigares, mêlée à l'odeur des mets, y pénétra et le remplit. Sentant ma migraine revenir, je me décidai à partir.

Je ne revis Antonia que huit ans plus tard; la vieille marquise habitait dans un square un fort bel appartement. Antonia s'était logée auprès d'elle. Un jour que j'arrivais chez la marquise, elle se disposait à faire visite à sa célèbre amie. Elle m'engagea à la suivre, m'assurant qu'Antonia serait charmée de me revoir. Nous trouvâmes la grande sibylle encore au lit, dans une vaste chambre où étaient épars des vêtements d'homme et de femme; ses enfants jouaient sur le tapis: le pâle pianiste, qui était son amour du moment, était étendu sur une causeuse. Il semblait exténué. Il avait beaucoup toussé toute la nuit, nous dit-elle, et elle n'avait pu dormir. Tout en nous parlant, elle fumait des cigarettes qu'elle tirait d'une petite blague algérienne posée sur la table de nuit. Elle ne s'interrompait que pour offrir de la tisane au musicien qu'elle tutoyait.

Ce laisser-aller, devant ses enfants, me choqua profondément; il ne faut pas dérouter la pureté et l'ignorance de l'enfance par cette familiarité des passions de l'âge mûr.

Depuis ce jour je n'ai jamais revu Antonia.

Pendant que j'avais parlé, Albert était resté debout, adossé à la cheminée, immobile et muet; on eût dit une statue du souvenir; son attention semblait moins me suivre dans mon récit que se replier sur elle-même, évoquant sans doute les scènes du passé: son regard ne s'était pas levé une fois sur moi.

Mon silence seul parut lui rappeler que j'étais là. Il me prit la main:

—L'Antonia d'autrefois n'était pas la même que celle que vous avez connue, me dit-il, elle était bien belle et avait le charme étrange qui provoque et fascine.

—Vous l'avez profondément aimée, lui répondis-je.

—Oui; anxieusement. Mais n'en parlons plus; c'est assez; il est des fantômes qu'il ne faut pas ranimer le soir, car ils s'obstinent autour du chevet, et sans le vouloir, marquise, vous m'avez préparé une de ces nuits qui sont l'explication de mes jours. Quand mes visions se lèvent menaçantes, il faut bien que je les chasse par l'ivresse et par la débauche.

—Oh! chassez-les plutôt par mon amitié, lui dis-je en le forçant à s'asseoir près de moi, mais il resta inerte et distrait, et ce soir-là c'est lui qui voulut partir.

VIII

Deux jours se passèrent sans qu'Albert reparût; j'allais envoyer savoir de ses nouvelles lorsqu'à ma grande surprise il arriva un matin chez moi vers midi: j'étais encore en robe de chambre et je déjeunais avec mon fils.

—Je viens vous voir trop matin, me dit-il, mais je n'ai pu résister aux sollicitations de ce brillant soleil qui inonde Paris. Il m'a poussé dehors à une heure où je ne sors guère, je suis monté en voiture et me voilà, marquise, prêt à vous enlever, vous et votre fils, pour une longue promenade.

L'enfant l'embrassa en le remerciant.

—Mais avez-vous déjeuné? lui dis-je.

—Non, répliqua-t-il, et je vais déjeuner à l'instant avec vous si vous consentez après à me suivre.

—Je ne m'engage pas aveuglément, où donc irons-nous?

—À Saint-Germain; vous savez que je vous dois un dîner; vous m'avez promis de l'accepter et une femme aussi nette et aussi tranchée que vous dans ses sentiments et ses décisions n'a qu'une parole.

—Ne pourrions-nous aller nous promener puis revenir dîner ici? je l'aimerais mieux.

—Mais c'est justement le soir que la forêt de Saint-Germain est belle à parcourir, repartit Albert; je vous raconterai une chasse fantastique. Voyons, marquise, si vous refusez, vous allez me donner de la fatuité; je penserai que vous avez peur de moi.

—Ne lui fais pas de la peine, me dit mon fils en se suspendant à mon cou, il est si bon.

Comment les refuser? dans l'isolement où je vivais j'éprouvais parfois le désir impérieux d'un peu d'expansion, d'une promenade, d'une visite, d'une participation au mouvement extérieur qui m'arrachât à moi-même et à l'absorption de mon amour. Albert s'offrait à moi comme un frère aimable, un compagnon intelligent dont l'esprit me ravissait; j'étais à la fois trop charmée par son génie et trop sûre de mon cœur pour affecter avec lui une réserve formaliste. Quand il n'était pas irrité par l'ivresse ou par le souvenir de ses chagrins, il joignait la bonté et la grâce d'un cœur de poëte aux manières accomplies d'un homme du monde.

—Eh bien! je consens, lui dis-je.

—Croyez-moi, marquise, ne vous donnez pas l'ennui de vous mettre en toilette: jetez une mante de taffetas noir sur votre robe de chambre; posez un chapeau quelconque sur vos cheveux relevés à l'aventure et partons.

—Oui, dépêche-toi, reprit mon fils, pendant que tu te prépareras je vais faire déjeuner Albert.

Je les quittai en souriant; quand je revins, au bout de quelques minutes, Albert avait mangé deux œufs frais et bu une tasse de café noir; il était moins pâle que de coutume; ses yeux profonds et clairs avaient dépouillé le nuage des jours précédents. Je vis avec joie qu'il descendait l'escalier avec moins de peine.

Nous trouvâmes devant ma porte une calèche attelée de deux chevaux, je me récriai sur ce luxe inutile pour nous rendre au chemin de fer.

Albert me dit:

—Cette voiture doit nous conduire jusqu'à Saint-Germain; jamais je ne monterai avec vous dans un wagon banal où la flânerie et la causerie sont interdites.

—Il a toujours raison, dit l'enfant; nous sommes bien mieux seuls et chez nous dans cette bonne voiture.

Nous traversâmes rapidement Paris et bientôt nous nous trouvâmes dans les champs où le printemps commençait à germer; les arbres avaient des bourgeons et les blés étaient tout verdoyants; des troupes de moineaux s'ébattaient des branches aux sillons avec des bruits d'ailes et des petits cris joyeux; le soleil éclairait au loin tous les accidents de terrain. Dans le ciel bleu pas un point gris; sur la route unie pas une pierre, pas une flaque d'eau. La calèche volait au galop de deux bons chevaux qu'excitait un cocher fringant: nous respirions un air vivifiant et salubre qui ravissait notre odorat de Parisiens casaniers.

Mon fils s'amusait à tous les tableaux mouvants de la route; les paysages, les passants, les fermes, les chiens aboyant après notre voiture; les coqs qui jetaient leur chant clair en gonflant leur crête rouge, étaient pour lui autant de sujets d'exclamation et de plaisir. Nous le laissions à sa joie et restions immobiles, Albert et moi, dans le fond de la calèche.

Albert savait répandre dans sa conversation la merveilleuse variété qu'on trouve dans ses écrits; d'une pensée profonde et saisissante qui ouvrait les horizons de l'infini, il passait tout à coup à un trait caustique et acéré, rapide comme un de ces javelots antiques dont Homère a décrit la précision; puis c'étaient des idées mélancoliques et sombres qui noyaient le cœur dans une brume anglaise subitement éclairée par les rayons d'une gaieté d'enfant naïve et folle, raillant, par son entrain la pesanteur de la tristesse et de l'expérience:

—Sentons, rions, goûtons les heures, s'écriait-il alors; à quoi bon les assombrir en nous ressouvenant!

Avec une intelligence de la trempe de celle d'Albert l'ennui était impossible. Même dans ses jours de trouble et de délire il pouvait contrister le cœur, il ne lassait jamais l'esprit.

La route de Paris à Saint-Germain faite en sa compagnie me parut si courte et si animée que, lorsque je l'ai parcourue depuis en chemin de fer, elle m'a toujours semblé lente et monotone.

La voiture franchit, en allant au pas, la vaste terrasse du château d'où l'on découvre ce superbe panorama trop souvent décrit et admiré, mais dont la beauté est toujours nouvelle au regard. Nous entrâmes sans nous arrêter dans les avenues de la forêt, et nous parcourûmes en tous sens les plus vieilles allées. Les grands arbres où frissonnaient à peine quelques feuilles naissantes, laissaient tomber à travers leurs rameaux la lumière pure du jour. La voiture roulait sans bruit sur le sable; c'était un mouvement doux et régulier qui berçait; je ne sais si Albert en sentit l'influence mais il devint tout à coup silencieux. Je jugeai que ses pensées étaient sereines, car son visage restait calme.

—Allez-vous donc vous endormir? lui dis-je. Pourquoi ne parlez-vous plus?

—En ce moment, répliqua-t-il, je voyais défiler devant moi une chasse pompeuse de Louis XIV: le jeune roi à la mine hautaine passait entouré des grands seigneurs de sa cour; les trompes sonnaient, les piqueurs et les meutes s'élançaient au loin, les dames de la maison de la reine en habits de gala suivaient dans des voitures découvertes; entre toutes m'apparaissait Louise de la Vallière en robe gris pâle relevée par des nœuds de perles comme dans son portrait de la galerie de Versailles; ses longs cheveux blonds flottaient à l'air et ruisselaient en grappes sur ses joues empourprées par la chaleur. Tenez, nous voici dans un carrefour où la chasse royale fit une halte. Voulez-vous que nous nous y reposions aussi?

—Oh! oui, s'écria mon fils, descendons de voiture, je veux voir ce qu'il y a de suspendu à ce grand arbre, courir un peu dans le bois et goûter, si c'est possible, car j'ai grand faim.

Il dit cela avec cette naïveté indiscrète de l'enfance qui n'admet pas une entrave à ses désirs.

—Voici d'abord de quoi repaître votre faim, lui dit Albert en tirant d'une poche de la voiture des bonbons et des fruits.

—Vous êtes donc un magicien? répliqua l'enfant.

—Point; mais je vous traite comme Louis XIV traitait Mlle de la Vallière et je veux satisfaire à chacun de vos souhaits.

Nous étions descendus de voiture et, tout en croquant des pralines et des poires, mon fils s'amusait à regarder les ex-voto et la petite chapelle suspendus au tronc du grand chêne; bientôt il prit ses ébats dans les sentiers voisins.

Albert et moi nous nous assîmes sur le gazon et nous nous pénétrâmes de la chaleur bienfaisante du jour.

—C'est donc ici, reprit Albert, que la chasse s'arrêta. Mlle de la Vallière, haletante d'émotion, suivait de son œil bleu si tendre le regard du roi; l'accablement d'une journée d'août et l'amour dont son cœur débordait l'enveloppaient de langueur et doublaient son charme: elle s'assit, comme épuisée, au pied d'un de ces arbres. Le roi s'approcha d'elle et lui dit avec un sourire aimable:

«—Que souhaitez-vous?

»—Oh? sire, fit-elle avec une grâce enfantine, un sorbet serait en ce moment une royale volupté.»

Le roi donna un ordre, deux piqueurs partirent à franc étrier et rapportèrent bientôt du château de Saint-Germain des sorbets et des sirops à la glace.

J'ai cru voir tantôt, là, à la même place où vous êtes, marquise, Louise de la Vallière tenant, dans sa main effilée, une petite coupe de cristal remplie d'une glace à la fraise, ses lèvres purpurines humaient avec délices la neige rose et ses yeux disaient au roi: Merci!

Eh! bien, chère marquise, savez-vous que ce sorbet savouré de la sorte a causé plus tard la mort de l'aimable pécheresse.

—Et comment cela? lui dis-je.

—Quand elle fut devenue sœur Louise de la Miséricorde, Mlle de la Vallière, qui portait un cilice et faisait pénitence de son amour, se souvint tout à coup en traversant le cloître par une journée brûlante, de la sensation ineffable de ce sorbet qu'elle avait pris par un jour pareil dans la forêt de Saint-Germain. Elle se demanda comment elle pourrait expier cette sensualité, et s'agenouillant sur une tombe, elle fit vœu de ne plus approcher de ses lèvres une goutte d'eau fraîche; elle subit héroïquement l'épreuve et la mort s'ensuivit rapidement. Qui ne serait touché de ce dernier trait de la vie de cette grande amoureuse qui devint une sainte? Plus tard, quand les siècles auront passé sur ce souvenir, il se transformera, n'en doutez pas, en pieuse et touchante légende.

Lorsque Albert eût fini son récit, je me levai, je pris son bras et nous nous élançâmes dans les allées à la poursuite de mon fils.

—Remontons en voiture, me dit Albert, quand nous eûmes rejoint l'enfant, et profitons des dernières heures du jour pour parcourir quelques carrefours lointains de la forêt.

Nous fûmes bientôt emportés dans des allées plus sombres, où, en été, quand les grands arbres avaient leurs feuilles, le jour ne devait pas pénétrer; ces allées s'entre-croisaient sur des escarpements sauvages coupés par des ravins.

—Il faudra que nous venions revoir ces gorges au temps où les ronces et les lianes s'y entrelacent, reprit Albert; en attendant nous les traverserons de nouveau ce soir, et vous verrez l'étrange effet de ces grands squelettes d'arbres à la clarté de la lune.

La nuit commençait à tomber lorsque nous arrivâmes à la maison d'un garde-chasse qui tenait un cabaret. Nous dinâmes rapidement et gaiement; Albert but une bouteille de vin et fit boire mon fils, ce qui plongea presque instantanément l'enfant dans un lourd sommeil. Je le déposai dans la voiture sur la banquette de devant et il ne se réveilla qu'à Paris. Jamais plus belle nuit ne s'était levée dans ce ciel parisien si souvent brumeux; on pouvait compter dans l'éther les constellations; les milliers d'étoiles de la voie lactée faisaient cortège à une pleine lune d'une limpidité radieuse.

Tandis que les astres nous éclairaient d'en haut, les grandes lanternes de la voiture qu'Albert avait fait allumer, projetaient sur la route des zones de lumière.

—C'est par une nuit de septembre aussi pure, me dit Albert, que j'ai suivi dans cette forêt une grande chasse aux flambeaux, conduite par le prince qui fut mon ami; il y avait convié tous ses compagnons d'enfance et de jeunesse; ceux qui l'avaient aimé au collège et ceux qui l'avaient accompagné à la guerre. Nous étions là une trentaine en habits de chasse et montant des chevaux arabes que le prince nous avait fait distribuer; la partie de la forêt que nous devions parcourir était illuminée et les piqueurs nous précédaient en portant des torches; les lointaines avenues s'éclairaient d'une façon fantastique et les arbres centenaires prenaient sous ces lueurs inusitées des postures formidables; on eût dit d'une forêt enchantée.

L'air retentissait de fanfares joyeuses coupées par intervalles de chœurs du Freyschütz et de Robert le Diable; les échos prolongeaient indéfiniment ces mélodies; cette musique nocturne participait de l'immensité de la forêt et de celle du ciel étoilé. Tout à coup on lança deux cerfs qui venaient de bondir dans un taillis et dont les ramures se découpèrent sur le fond de lumière où ils glissaient en courant de toute la vélocité de leurs jambes fines; les yeux effarés des nobles bêtes, brillaient comme des escarboucles et nous regardaient de côté avec l'expression tendre qu'ont des yeux de femmes; les cors de chasse sonnaient plus fort et nos chevaux couraient plus vite; bientôt les deux cerfs furent traqués dans un carrefour formé par des arbres gigantesques et que nous entournâmes comme une place forte, le fusil en joue et nos couteaux de chasse luisant à la ceinture: on sonna l'hallali et les deux victimes furent immolées. Je me souviens que le grand œil d'un des cerfs mourants s'arrêta sur moi, j'en vis jaillir des larmes et j'eus comme un tressaillement sympathique. Ce regard de la pauvre bête me rappela celui d'une jeune femme que j'avais vue mourir; les hommes qui portaient des torches entourèrent l'enceinte où les deux cerfs étaient tombés sur le flanc: on eût dit des varlets du moyen âge, précédant des chevaliers armés. Le grand veneur procéda au dépècement des pauvres bêtes chaudes encore; la curée se fit sur l'heure, on lâcha les chiens irrités par la course et l'attente sur ces lambeaux de chair sanglante. Cent langues rouges et acérées se tendirent comme des dards, et happèrent des fragments de vertèbres et d'intestins; les piqueurs les excitaient de leurs cris; les fanfares de leurs clameurs, et les fluctuations des torches sur la forêt sombre, faisaient ressembler cette meute affamée à une meute infernale. Quand elle eut humé jusqu'à la dernière goutte de sang, on donna le signal du départ et nous reprîmes notre course effrénée à travers les magiques avenues; bientôt nous débouchâmes sur la terrasse illuminée où la musique militaire de plusieurs régiments nous salua au passage. Nous étions comme emportés à travers la double magie des sons et des lumières; nous arrivâmes à la porte du château, là nous mîmes pied à terre et après quelques minutes nous fûmes introduits dans une ancienne salle d'armes où une vaste table somptueuse était dressée. Le souper fut gai à nous faire croire à une éternelle jeunesse; nos voix bruyantes ébranlèrent jusqu'à l'aube les murs du vieux château.

Tandis qu'Albert parlait, je me demandais si réellement il avait assisté à cette chasse nocturne ou si c'était une vision de son esprit; ce doute m'est toujours resté: mais qu'importe que ce fût là un souvenir ou un rêve, je l'écoutais charmée, tandis que la voiture nous ramenait rapidement vers Paris.

L'enfant dormait devant nous d'un calme sommeil et Albert semblait emprunter à cette pureté et à la douceur de la nuit un apaisement complet. Plus de mots amers, plus de soubresauts de passion; on eût dit que l'âme du poëte flottait sereine à travers la nature tranquille.

Quand nous arrivâmes à ma porte, Albert baisa mon front en murmurant: À demain.

Comment lui dire: Ne venez pas? Comment renoncer a l'espérance de relever ce génie et de le voir planer encore!

IX

J'avais connu Albert de Lincel à la fin de l'hiver, le printemps était venu vite avec de beaux jours à son début, comme il arrive souvent à Paris.

Les femmes surtout sentent l'influence de ce changement rapide des saisons; passer des glaces de l'hiver à une température tiède, sentir en soi la sève des arbres et des plantes qui poussent et qui fleurissent, c'est, près d'un être aimé, un épanouissement plein d'orgueil et d'ivresse; mais dans la solitude cette surabondance de l'être se transforme en souffrance et en tortures. Que faire du trop plein de son cœur? à quoi bon les rougeurs subites qui colorent les joues, et la flamme plus vive qui jaillit du regard? à quoi bon se sentir plus forts et plus beaux si l'amour manque à l'énergie et à la beauté?

Léonce m'avait promis d'arriver au printemps, et voilà m'écrivait-il, que la première partie de son grand livre à finir l'enchaînerait encore durant un mois dans la solitude. Je devais le plaindre me disait-il; mais une abstraction puissante était comme la religion, comme le martyre, il s'y devait tout entier; puis l'âpre labeur accompli, de même que le dévot a pour récompense le paradis, il savourerait avec bien plus d'intensité la joie immense de l'amour.

Ces lettres me causaient une douloureuse irritation; cette quiétude réelle ou feinte me semblait une cruauté, j'y voyais parfois la négation de l'amour; mais alors mon désespoir était si grand que je me rattachai, pour croire encore, aux paroles tendres et parfois passionnées qui me dérobaient le froid et inébranlable parti pris de ce cœur de fer. Il répondait à mes cris de douleur par des cris de passion; il souffrait plus que moi, me disait-il, mais la souffrance était une grandeur: il se plaisait à se comparer aux pères du désert, brûlants de désirs et immolant au dieu jaloux du Thabor leur chair et leur cœur. Pour lui, le dieu jaloux c'était l'art qu'on ne peut posséder et s'assimiler qu'en se vouant tout à lui dans la solitude.

J'étais brisée par son obstination et je renonçais parfois à lui exprimer mes angoisses, mais alors mes lettres respiraient un tel abattement qu'il s'en effrayait; il me conseillait de me distraire, de voir souvent mes amis, et d'attirer de plus en plus Albert qu'il fallait guérir à tout prix.

Que de fois j'ai pleuré en lisant ces lettres stoïques! que de fois quand minuit sonnait et que je n'entendais autour de moi que la respiration du sommeil de mon fils et le frissonnement de la cime des arbres du jardin qu'agitait le souffle de la nuit, tandis que debout devant mon miroir, je dénouais mes cheveux avant de les emprisonner pour dormir, que de fois je me sentis prise du désir immodéré de le voir! j'aurais voulu m'enfuir vers lui, le surprendre dans son travail nocturne, l'enlacer dans mes bras et lui dire en sanglotant: Ne nous séparons plus! la vieillesse viendra vite, puis la mort! pourquoi passer dans les larmes de l'attente ces beaux jours si rapides où l'âme et le corps sont en fête? Oh! ne pas dépenser sa jeunesse quand on aime, c'est être l'avare qui languit de faim auprès d'un trésor ou le malade qui, sachant un secret qui peut le sauver, préfère mourir.

Tandis que celui à qui j'avais donné ma vie me laissait en proie à toutes les anxiétés de l'amour, Albert, qui trouvait près de moi une sorte de distraction calme, prenait insensiblement l'habitude de me voir chaque jour. Tantôt ses visites m'étaient douces et tantôt elles m'irritaient; j'avais le cœur obsédé par mon tourment secret.

Eh! que m'importait cet homme que je ne pouvais aimer? Ce n'était pas lui que j'attendais, c'était la jeunesse, la beauté, la force! l'être que n'avait pas effacé la banalité des passions et qui, par sa dureté altière, exerçait sur moi un ascendant irrésistible; Albert, maladif et frêle, reste brisé et flétri de l'amour, m'intéressait comme un frère et me touchait comme un enfant; mais le complément de mon être, mais mon dominateur, il ne l'était pas, et peut-être dans le passé même, ne l'aurait-il jamais été! Il y avait dans nos natures trop de fibres sensitives analogues, trop de parités d'idées et d'imagination. Les semblables restent frères, mais l'union tourmentée des amants exige les contraires.

J'oserai vous faire ici un aveu complet. Parfois, dans le désespoir où me laissait Léonce, je désirais presque qu'Albert m'inspirât un attrait plus vif; que mon cœur battît en l'entendant venir et sentît près de lui un trouble précurseur d'une infidélité. Mais non, j'étais calme et triste quand il était là; il parvenait toujours à me distraire par son esprit, mais il ne me dégageait pas de mon chagrin. Il m'arrivait quelquefois d'être avec lui brusque et fantasque et, comme il tenait à me voir, il redoublait alors de douceur et d'expédients d'imagination pour m'amuser quelques heures.

Mon fils avait pris pour lui une très-vive affection, il lui sautait au cou lorsqu'il entrait, il me disait parfois:

—Maman, tu le traites bien durement; il est si pâle et il a l'air si malade qu'il faut l'aimer! Pour moi, je l'aime bien mieux que ce grand monsieur brun qui vient ici tous les deux mois et qui ne me regarde seulement pas.

Lorsque j'avais appris que l'arrivée de Léonce serait retardée j'étais tombée dans un tel marasme que, durant plus de huit jours, je refusai obstinément de sortir. Albert me reprochait ce qu'il appelait mes méfiances. N'étais-je pas bien sûre à présent qu'il était un ami? Il venait presque chaque jour passer une heure ou deux avec moi. Nous faisions des lectures, il me donnait des conseils de style pour mes traductions, m'apprenait à faire des vers et me suppliait de m'y essayer. Quand il voulait partir mon fils le retenait; il consentait alors à dîner avec nous, il mangeait à peine et ne buvait que de l'eau. Il semblait avoir renoncé à chercher le vertige et l'oubli dans le vin.

J'avais le cœur attendri de cette métamorphose et, m'arrachant à moi-même, je sentais que je devais à ce génie renaissant des paroles d'affection et d'encouragement.

—Voyons, lui dis-je un soir, il faut tenter quelque chose de grand; vous êtes au moment où votre génie, sûr de sa force, peut agir avec autorité, certain d'être écouté de la jeunesse intelligente comme un clairon dans la bataille par les soldats. Mettez donc ce beau génie au service de quelque grande cause, proclamez ces fiers principes qui furent la foi de votre père et de mon aïeul et ne murez plus votre intelligence dans la recherche du bonheur et les aspirations du Moi.

Tandis que je parlais, Albert m'écoutait dans cette pose attentive que Philippe de Champagne a donnée au beau portrait de La Bruyère[2]: c'était la même pénétration du regard, la même finesse douce et railleuse du sourire, la même grandeur sur le front pensif. Cette ressemblance me frappa et tout à coup un éclair de l'œil profond et satyrique du poëte me coupa la parole; il me dit alors avec un mélange de tristesse et d'ironie:

—Vous venez de me tenir, marquise, un petit discours digne de Mme de Staël, et cette morale genevoise ne vous messied pas à vous la petite-fille d'un philosophe. Mais sommes-nous de la trempe de nos pères et pourrions-nous revêtir leurs convictions comme un habit? D'ailleurs à quoi nous serviraient-elles? et par qui les ferions-nous partager? On n'improvise pas plus un public à son intelligence que des croyants à sa foi; notre temps est aussi insensible au génie du poëte que le désert l'est à la fatigue du voyageur; un poëte a dit quelque part, marquise: «Nous ne vivons plus que de débris, comme si la fin du monde était arrivée, et au lieu d'avoir le désespoir nous n'avons plus que l'insensibilité; l'amour même est traité aujourd'hui comme la gloire et la religion: c'est une illusion ancienne; où donc s'est réfugiée l'âme du monde?» Regardez autour de vous, marquise, vous chercherez en vain la grandeur! Républicains, monarchistes, prêtres et philosophes n'ont plus de conviction; ils arborent un drapeau propre à éblouir, comme la pourpre que le toréador agite dans l'arène; mais ce drapeau n'est plus gonflé par le souffle des grandes croyances; tous ces hommes vides de doctrines marchent assoupis poussés seulement par leurs convoitises mesquines! Est-ce la peine de tenter un effort pour réveiller et diriger ce troupeau? Je n'ai pas toujours pensé ainsi, j'ai commencé par espérer et croire! j'ai cru au patriotisme et j'ai fait un chant guerrier contre l'étranger; j'ai cru à la liberté et j'ai fait un drame sur un Brutus moderne; j'ai cru à l'amour et j'ai répandu dans mes vers mes transports et mes blessures: tout cela a été jeté au vent par l'indifférence de la foule qui n'a goûté que les sarcasmes de mon esprit. Après être monté sur toutes les hauteurs j'en suis descendu par dégoût. Que m'importe un public nombreux s'il est ignare? La dilatation de la lumière est aux dépens de son intensité. Il poursuivit: «Le règne bourgeois de Louis-Philippe a fait une nation de bourgeois froids et lourds qui n'entendent plus rien à la poésie et, comme si l'on redoutait un jour son invasion, partout on abâtardit la jeunesse: on la repousse des grands emplois publics, on lui ferme les carrières de l'esprit, on lui interdit les carrières politiques; les hautes fondions de l'État sont accaparées par des vieillards semblables à Duchemin, qui cachent l'immoralité et la sécheresse de cœur sous le pédantisme; on dirait des spectres préposés à dessécher le cœur et la vie de la France que les élans et les tentatives de la jeunesse auraient peut-être ranimés! Cherchez donc où elle est cette jeunesse? Vous la trouverez à la Bourse, chez les filles ou dans les tabagies! Quant aux hommes de quarante ans qui comme moi ont senti, cru, aimé et souffert, tous, comme moi, se sont arrêtés découragés, car ils n'ont plus d'espérance.

J'étais frappée par la vérité de ces paroles; mais, désirant le rattacher à quelque illusion glorieuse, je lui répondis:

—Eh bien! restez artiste, du moins: l'artiste peut s'élever et briller encore au milieu des ruines d'un peuple mort; c'est la flamme qui domine le cratère quand tout est cendre à l'entour. Écrivez, si vous ne pouvez agir; écrivez vos doutes, vos angoisses; écrivez, pour l'art, vos fantaisies de poëte. Ne laissez pas dire que l'instrument est brisé comme les convictions.

—J'essayerai, marquise, me dit-il en souriant et en me baisant la main; mais remarquez que vous voulez faire de moi un instrumentiste. Encore si vous vouliez m'aimer comme les trois femmes ont aimé leurs pianistes!

—Je vous aime mieux, repris-je; je vous aime d'une sincère affection, qui survivra à la mort.

Il me jeta un long et profond regard plein d'attendrissement et sortit.

X

J'eus le jour suivant la visite de René, qui avait fait une petite absence de Paris. Il me trouva triste et pâlie; il me surprit à ma fenêtre aspirant les émanations du printemps qui montaient du jardin en fleurs.

—Que c'est beau et bon cette jeune et riante saison qui revient! lui dis-je; comme on voudrait rompre ses chaînes et partir pour le pays des rêves!

—Et pourquoi donc n'allez-vous pas à la campagne? me dit-il; cette vie de concentration vous fait mal.

—Vous oubliez ma pauvreté.

—Mais vous pourriez vous promener un peu, et je sais que depuis quelques jours vous ne voulez plus sortir.

—Les tressaillements et la plénitude de la nature me font souffrir; je suis trop seule, mon bon René. Et, malgré moi, je me pris à lui parler de Léonce.

René secoua la tête et me dit:

—En vérité, cet homme est étrange de sacrifier ainsi les joies vivantes à je ne sais quelle abstraction!

—Ce sacrifice a sa grandeur, repris-je, et lorsque nous nous reverrons notre bonheur s'en ressentira: il sera plus intense et plus complet.

—Je m'étonne parfois de votre esprit philosophique, répliqua René; car vous avez une âme crédule faite pour tous les martyres. Léonce vous a dit que, sa tâche accomplie, il serait tout à vous; et moi j'ai peur que, son œuvre faite, fût-elle informe et vulgaire, il ne soit tout à elle. Une passion abstraite, poussée à l'excès, atrophie le cœur.

Ces paroles de René jetèrent sur mon amour un vague effroi.

—Si je n'étais attendu à Versailles par mon frère malade, je vous forcerais à sortir aujourd'hui même, reprit René; à mon retour, je viendrai vous chercher, et nous irons respirer l'air des bois avec votre fils. D'ici là, promenez-vous un peu en compagnie d'Albert; vous lui faites du bien, il n'est plus le même depuis qu'il vous connaît. Et, me serrant cordialement la main, René sortit en me répétant: Courage!

Il faisait une de ces journées chaudes et énervantes qui produisent sur les organisations méridionales des orages intérieurs: on sent d'abord comme une grande lourdeur, puis le pouls bat plus vite, puis des bouffées brûlantes montent au cerveau; l'esprit flotte indécis dans les bouillonnements du sang, ainsi qu'une liane emportée sur l'écume d'un torrent; l'âme se déracine; la volonté, la résistance sont anéanties par les forces formidables de la nature. Froids et faux moralistes que ceux qui n'ont jamais tenu compte de l'influence de l'atmosphère, d'un regard qui nous atteint, d'un souffle qui nous pénètre!

Frappée par ce mal indicible, je fus oisive jusqu'au soir, rêvant aux heures d'amour que j'avais goûtées et qui ne revenaient pas. Les souvenirs enflammés de la passion gâtent tous les autres bonheurs de la vie. Les pures caresses de mon fils me fatiguaient; j'avais un désir impossible d'autres étreintes. Après dîner, j'envoyai l'enfant jouer au jardin, pour être seule avec ma rêverie ardente.

Je restai inerte sur mon grand fauteuil, sans regarder par la fenêtre les jeux de mon fils qui m'appelait de temps en temps. Durant deux heures, il courut et s'ébattit avec quelques petits camarades du voisinage. Quand il remonta, il était si las qu'il s'endormit subitement; Marguerite l'emporta dans son lit, et je demeurai seule, la fenêtre ouverte, enveloppée dans la molle clarté de la lune, aspirant avec ivresse le parfum des acacias qui s'élevait vers moi.

Un coup de sonnette me fit tressaillir et m'arracha à mon immobilité extatique. Je me précipitai vers la porte en m'écriant mentalement: C'est peut-être Léonce!

Il est des heures où ces immenses désirs de l'amour devraient être exaucés par la destinée!

C'était Albert, radieux, le front inspiré, et qui me parut rajeuni.

—Je vous ai obéi, me dit-il; j'ai travaillé, j'ai commencé une œuvre de fantaisie: ce n'est qu'une bluette sur Mme de Pompadour; mais enfin j'ai fait acte de bonne volonté, et, partant, acte d'homme. Je vous lirai cela demain; en attendant, je viens vous demander ma récompense.

—Parlez, lui dis-je avec une sorte de lassitude et d'indifférence.

—Allons faire une promenade aux étoiles, reprit-il; voyez, quelle belle nuit! elle nous convie.

—Mon fils est couché et je n'aime guère sortir sans lui.

—Eh! qu'importe, s'écria Albert, impatienté de ma froideur, que cet enfant ne nous suive pas? Allez-vous faire de votre vertu une question de murs mitoyens, comme cette bourgeoise héroïne de la dernière comédie représentée aux Français, quand elle dit à son bonhomme de procureur de mari, qui offre l'hospitalité à son premier clerc, aimé secrètement par la dame:

Et quoi! vous permettez qu'il couche ici ce soir?

Ce qui m'a paru plus indécent, je vous jure, que toutes les crudités de Molière.

—Je crois vous avoir prouvé, lui dis-je, que je ne redoutais point de me trouver seule avec vous.

—Oh! c'est que de vous à moi il n'y a pas l'attrait, comme vous me l'avez laissé entendre un soir, reprit-il amèrement, sans cela vous auriez déjà senti la vérité de ces deux vers d'une comédie du vieux Corneille:

Lise, lorsque le ciel nous créa l'un pour l'autre, Vois-tu, c'est un accord bientôt fait que le nôtre.

—Ne faisons plus de dissertations, lui dis-je, partons.

Nous descendîmes l'escalier sans parler, et je m'assis près de lui dans le coupé qui venait de le conduire à ma porte.

Il prit ma main qu'il garda dans les siennes, et me dit:

—Vous êtes la bonté même.

Je ne répondais point; après les sensations de la journée, ce contact de ses doigts frémissants sur les miens me troublait.

—Quel empire vous exercez sur moi, poursuivit-il, depuis un an je n'avais pas travaillé; votre voix m'a stimulé, vous m'avez parlé de la gloire qui n'était plus pour moi qu'un écho mort, et l'écho s'est réveillé; toute mon âme a vibré dès que vous l'avez voulu; je viens d'écrire huit heures de suite sans désemparer. Vous voyez bien que vous pourrez me faire renaître, si vous m'aimez. Quelle belle vie, marquise! donner ses journées à l'art et ses soirées à l'amour!

—Je l'écoutais, l'âme navrée; je pensais: Pourquoi Léonce n'a-t-il pas ces idées-là? Pourquoi ne trouve-t-il pas auprès de moi l'inspiration et la cherche-t-il dans une solitude cruelle qui nous sépare?

Il continua:

—Oh! chère, chère Stéphanie! (c'était la première fois qu'il m'appelait par mon nom) si à défaut de l'amour vrai et complet que je voulais dans ma jeunesse, j'ai cherché l'à peu près de l'amour parmi les femmes du monde, et son simulacre désespéré auprès des belles courtisanes, ce qu'on nomme mon inconstance et mon immoralité pourraient bien être, croyez-moi, l'incessante et douloureuse poursuite de l'amour! Avec une femme telle que vous, je redeviendrais moi-même; heureux, confiant et fier; cet abrutissement de l'ivresse qu'on me reproche et dont j'ai honte parfois, c'est l'aveuglement nécessaire pour me jeter dans les bras de certaines femmes; une fois ébloui, je les transforme et je ne rougis plus d'elles ni de moi. Croyez-vous que de sang-froid je pourrais toucher à cette chair sans âme! Voyons Stéphanie, aimez-moi un peu et laissez-moi pleurer sur votre cœur et redevenir jeune!

—Oh! c'est moi qui pleure, lui dis-je, en repoussant ses bras qui voulaient m'étreindre.

En ce moment, la voiture qui remontait les Champs-Élysées était éclairée par la lune; il vit mon visage couvert de larmes.

—Mon Dieu! qu'avez-vous? me dit-il, en courbant sa tête vers la mienne. Ses cheveux effleurèrent mes tempes.

Je me reculai d'un bond, et mon émotion convulsive refoulée toute la journée éclata en sanglots.

—Que pensez-vous, que sentez-vous pour moi? me dit-il, de grâce, parlez-moi!

—Vous m'avez émue, vous êtes bon et tendre, répliquai-je, mais je vous en supplie, ne m'interrogez pas et goûtons sans trouble la douceur de ce beau soir.

Comme s'il avait craint de perdre un espoir que mes larmes lui avaient involontairement donné, il fit taire son cœur, et son esprit flexible et charmant ne parut plus songer qu'à me distraire. Nous étions arrivés sous une allée du bois de Boulogne, sombre et haute, dont le long arceau se déroulait devant nous.

—Mettons pied à terre, me dit-il, l'air vous fera du bien, et nous causerons en marchant, moins contraints et moins troublés que dans cette voiture.

Je lui obéis; j'avais soif de l'air de la nuit, il me semblait qu'il me délivrerait des obsessions brûlantes du jour.

Je m'appuyais à peine sur son bras, et nous glissions comme deux ombres dans l'allée sombre et profonde. Nous arrivâmes dans une espèce de petite clairière où s'élevait une croix de pierre; c'était un lieu de rendez-vous célèbre pour les duels. Albert me fit asseoir au pied de la croix et s'assit à côté de moi; la lumière de la lune tombait à plein sur son front, et le scintillement des étoiles se jouait sur la cime mouvante des arbres qui frissonnaient au vent de la nuit. Une calmante fraîcheur courait sur tout mon être.

—Qu'on est bien ici, dis-je à Albert, ne songeant qu'à l'apaisement que je ressentais.

—Je ne connais pas, répliqua-t-il, de spectacle plus saisissant et plus beau que celui d'une nuit étoilée; dans le jour, le firmament paraît désert et vide; mais par une nuit claire le voilà qui se peuple et s'anime comme l'incommensurable cité de Dieu. On a prétendu que les découvertes modernes de la science anéantissaient l'imagination. Je pense, au contraire, que la science en s'agrandissant a agrandi les voies de la poésie; si la terre parait étroite et bornée à nos regards, depuis que nous croyons à ces mondes innombrables qui flottent sur nos têtes, quel champ pour notre âme que cette évolution sans borne qu'elle accomplit dans l'infini! Mais par cet infini même, Dieu perd, dit-on, pour nous de sa personnalité et échappe à ces myriades d'êtres infimes dont il ne saurait s'occuper, tant ils sont nombreux! Eh! qu'importe la quantité à l'infini? Dieu embrasse tout d'une étreinte facile, et nous, nous sentons mieux sa puissance en le pensant le maître de ces milliers de globes innommés que le possesseur mesquin de notre univers connu et en tous sens exploré.

Tandis qu'il parlait, Albert s'était levé, il se tenait debout sur une des marches du piédestal de la croix, la lueur de ces belles étoiles qu'il me montrait du geste caressait son front inspiré. Ainsi éclairé d'en haut, son visage était superbe; sa taille un peu grêle et petite me semblait toucher le ciel, il prenait à mes yeux les proportions et le prestige du génie.

—Parlez, parlez encore, lui disais-je, en le contemplant en extase.

Mais tout à coup il me regarda d'une façon amère et sarcastique.

—Vous êtes une prude, une femme de marbre, s'écria-t-il, vous me faites vibrer comme un instrument au lieu de m'aimer. Et me saisissant énergiquement dans ses bras, lui si faible, il se mit à courir dans l'allée sombre, en répétant d'une voix sourde: Il faut m'aimer! il faut m'aimer!

Bientôt il me déposa comme épuisé au pied d'un arbre.

—Oh! n'ayez pas peur de moi, me dit-il avec douceur, voyez, je suis à vos pieds, moi qui n'ai jamais mis le genou en terre sans y mettre le cœur.

Il y avait dans sa soumission quelque chose de si tendre que j'en fus saisie; il restait là, tremblant devant moi, comme un pauvre enfant, lui, le grand poëte tourmenté, l'implacable railleur vaincu par la passion.

J'eus un moment d'orgueil et d'ivresse.

—Vrai! vrai, vous m'aimez! lui dis je, en tendant vers lui mon visage étonné. Je sentis alors ses lèvres courir frénétiques et rapides sur mon front, sur mes yeux, sur ma bouche! Je lui échappai violemment et m'élançai au hasard dans les allées. J'atteignis la voiture et m'y blottis; un instant j'eus la pensée de partir sans l'attendre, mais toute mon âme se révolta contre cette tentation de dureté que me suggérait mon aveugle passion pour Léonce. Le laisser là, seul, dans la nuit, exposé à une longue marche, lui malade, attendri, aimant et cherchant encore dans la passion la vie qui lui échappait? Il me faisait donc bien peur pour que j'eusse conçu l'idée de cette lâcheté? Je l'aimais donc? Hélas! je n'aimais que l'amour, et en ce moment l'amour c'était lui!...

Cependant, il se mit à ma poursuite comme un insensé. Quand il m'eut rejointe, il s'élança dans la voiture, et secouant mes bras avec une sorte de rage, il me répétait convulsivement:

—Vous ne voulez donc pas m'aimer?

La voiture avait repris sa course dans les avenues désertes; un nuage qui passait sur la lune nous plongea dans l'obscurité. Je ne voyais plus le visage d'Albert, mais tout à coup je sentis ses larmes qui tombaient sur mes mains. À son tour il pleurait: j'eus vers lui un élan de tendresse irrésistible.

—Oh! ne pleurez pas, lui dis-je, je voudrais vous aimer.

—Je comprends votre effort et c'est ce qui me navre, répliqua-t-il. Allez, allez, je sais bien ce qui me manque pour vous attirer et vous le sentez aussi sans vous l'avouer. Vous n'êtes pas coquette et fausse vous! Non, vous suivez les aspirations de votre nature forte et vivace. Oh! cela est certain, il y a dans l'amour des lois physiques et impérieuses trop négligées par les sociétés modernes, je suis trop faible, trop grêle et trop vieilli pour vous, belle et robuste; si avais la même âme dans une stature puissante et le même cerveau sous un crâne recouvert de cheveux noirs, vous m'aimeriez? je ne suis pour vous qu'un spectre qui rêve la vie! Oh! vous avez raison, le pâle et maladif Hamlet ne saurait animer la Vénus de Milo! et en parlant ainsi, il se rejeta éperdu dans l'angle de la voiture.

Peut-être disait-il vrai, mais cette appréciation toute matérielle de l'amour me fit honte sur moi-même. Je sentis une sorte de chaleureux enthousiasme pour cette fière intelligence désolée et saisissant sa tête dans mes mains, je posai sur son front mes lèvres brûlantes. En ce moment j'oubliais ses traits flétris; ce n'était pas le bouillonnement du sang ni l'élan du désir, c'était l'appel de l'esprit au génie. Lui crut à un tressaillement et à un transport de la chair et il me pressa sur son cœur dans une telle ivresse que j'en perdis comme le sentiment; excepté Léonce, aucun homme ne m'avait jamais embrassée de la sorte. Prise subitement de vertige, j'eus un instant la sensation que c'était Léonce qui était là; mais la lune qui reparut éclaira le visage d'Albert.

—Oh! vous n'êtes pas lui, m'écriais-je en le repoussant, et c'est lui! lui seul que j'aime!

Il ne chercha pas à me ressaisir, il tomba dans un morne silence qui finit par m'effrayer mais que je n'osai rompre.

Cependant comme nous approchions de chez moi, il me dit d'une voix calme qui me surprit:

—Chère marquise, il est vrai que je ne suis pas le lui idéal que désirent votre cœur et votre imagination; je ne suis plus même le lui d'autrefois qui sût aimer et se dévouer; mais je ne suis pas non plus l'être dégradé et mauvais qu'on vous a dépeint, car maintenant je l'ai compris, vous m'aimeriez si l'on ne m'avait calomnié près de vous: vos combats, vos larmes, votre éclair d'amour de tantôt, tout m'atteste que vous m'aimeriez si vous ne doutiez point de moi! Eh bien! marquise, vous m'aimerez quand vous m'aurez entendu.

Il me supplia de le laisser monter, il voulait me raconter le soir même sa douloureuse histoire.

—Mais ne voyez-vous pas, m'écriai-je, qu'un autre...

—Chut! chut! fit-il en m'interrompant, ne dites rien d'irrévocable avant de m'avoir écouté. À demain donc, puisque vous êtes sans pitié.

J'entendis du seuil de la porte la voiture qui l'emmenait. Je me reprochai ma dureté; j'étais mécontente de moi-même et irritée contre Léonce; en ce moment Albert me paraissait le meilleur de nous trois.

Une lettre de Léonce que je trouvai en rentrant sur ma table changea le cours de mes pensées; il allait, me disait-il, hâter son arrivée; avant quinze jours il serait près de moi. Oh! c'était bien lui, lui seul que j'aimais! et toute la nuit il m'apparut en songe dans sa beauté, sa jeunesse et sa force.

XI

La journée du lendemain est une de celles de ma vie dont le souvenir m'est resté le plus vif et le plus présent; je n'en ai oublié aucun détail.

Vers midi je m'étais mise courageusement au travail afin de chasser par cette discipline salutaire tout retour de pensées molles et d'égarement malsain; Marguerite qui savait l'utilité et le résultat de mes traductions de romans, avait emmené mon fils à la promenade pour m'assurer quelques heures de tranquillité; j'espérais qu'Albert, un peu blessé de la façon dont nous nous étions séparés la veille, ne viendrait pas ou viendrait tard. Il arriva vers deux heures; j'étais à peine vêtue d'un peignoir blanc; mes cheveux relevés et massés en désordre retombaient çà et là sur mon front et sur mon cou en boucles inégales. À ce négligé et aux feuilles fraîchement écrites éparses sur ma table, Albert comprit que je ne l'attendais pas et que je travaillais; je ne l'avais jamais vu si pâle et si défait, ses traits décomposés m'effrayèrent.

—Comme vous êtes calme, me dit-il avec un sourire sardonique, et belle et fraîche! on voit que vous avez dormi du sommeil de la vertu et de l'indifférence. Moi j'ai passé une nuit de forcené, je ne me croyais plus tant de jeunesse et de désir dans le cœur; j'ai été tenté de revenir ici et de vous dire: «Si vous m'aimez, aimez-moi tout de suite!» Mais j'ai pensé que vous seriez formaliste, que votre porte me serait fermée et pourtant vous m'avez aimé hier soir un moment! une minute! quoi qu'il arrive ne l'oubliez jamais.—Si vous disiez non, marquise, votre conscience vous crierait que vous mentez!

—Mais, répondis-je pour apaiser son exaltation croissante, je ne renie rien de mes sentiments pour vous, aucune de mes paroles, aucun des élans de mon cœur.

—Oh! c'est bien, reprit-il, je le sais, je le sens, vous finirez par m'aimer; c'est ce qui m'a retenu, voyez-vous, quand cette nuit j'ai eu l'idée de toutes les ivresses. En vous quittant hier soir j'étais tenté d'aller vous oublier dans les bras d'une autre, car vous me faites souffrir et je ne veux plus souffrir; vous voyez bien que la vie m'échappe. Mais au lieu de m'abrutir je me suis souvenu de vos lèvres sur mon front, je les sentais toujours, je les sens encore et je n'ai point profané ce baiser. C'est une promesse, un lien; c'est un présage que vous serez à moi!—Quelque chose nous sépare encore, j'ai cherché longtemps et je crois que j'ai trouvé. Je viens remuer avec vous la cendre des morts; je viens vous ouvrir mon cœur toujours saignant, je viens vous raconter mes amours avec Antonia Back.

Il fit un grand effort pour prononcer ce nom; puis, se levant, il continua en marchant avec agitation d'un angle à l'autre de mon cabinet:

—Vous admirez, vous aimez cette femme, et son image s'interpose entre nous. Vous pensez que de son côté est la bonté et la grandeur, car elle a marché dans la vie pratiquant la charité, se faisant des prosélytes et travaillant avec un patient effort à réhabiliter ses sentiments par ses doctrines: tandis que moi, brisé et blessé à mort, poussé à tous les vents par le désespoir, j'ai déserté l'idéal et accepté pour consolateur la débauche. Aux yeux d'un grand nombre je représente l'égoïsme dégradé! Rien de généreux ni d'utile ne dirige plus ma vie: comme si un soldat dont un boulet a coupé les deux bras pouvait encore tenir ses armes! Quant à elle, elle a saisi d'une main agile et résolue le drapeau du socialisme, mot sonore et creux qui laisse une grande élasticité à la morale; elle s'est fait des partisans parmi les utopistes, dans les écoles et dans la foule; elle passionne la jeunesse que je ne fais plus que distraire. Même ceux qui la combattent conviennent que le travail incessant et souvent funeste de son esprit est une sorte de moralisation de sa vie. Elle aime ces attestations publiques, cette mise en scène de ce qu'elle nomme ses croyances humanitaires et sa foi dans le progrès. C'est le jargon moderne pour exprimer ce qui s'appelait autrefois la perfectibilité. Ces idées sous une autre forme et dans une juste mesure ne me sont pas étrangères; je suis de l'avis d'un poëte contemporain qui a dit: «La perfection n'est pas plus faite pour nous que l'immensité, il faut ne la chercher en rien, ne la demander à rien; ni à l'amour, ni à la beauté, ni à la vertu; mais il faut l'aimer pour être vertueux, beau et heureux autant que l'homme peut l'être.»

La foule, poursuivit-il, ne se passionne que pour l'exagération et l'emphase; je n'aspire pas à plaire à ce public banal; je vous ai dit pour lui mon dédain; je ne suis véritablement connu et aimé que par quelques amis qui savent ce que j'ai souffert dans la recherche douloureuse de l'amour, qui est aussi la recherche de l'idéal; où le vulgaire n'a vu qu'une passion personnelle, vous verrez, j'espère, la manifestation de mon âme et, partant, de l'âme humaine. Ne croyez pas que, dans le récit que je vais vous faire, je cherche à amoindrir et à avilir Antonia comme d'autres le feront peut-être un jour pour me venger; non, non, je vous parlerai d'elle avec tendresse et justice, mais avec une inexorable vérité, et, quand vous m'aurez entendu, vous m'aimerez!

Malgré la curiosité très-vive que m'inspirait cette histoire, je crus devoir lui dire loyalement:

—Mais je vous jure que ce n'est point le souvenir d'Antonia qui est entre nous, l'obstacle à l'amour vient d'ailleurs.

—Je sais, je sais, reprit-il, je l'ai deviné, et je vous l'ai déjà dit: je suis maladif et vieilli, mais quand vous m'aimerez vous n'y penserez plus; ce sera, comme hier soir, dans les ténèbres, quand mon âme vous attirait tout entière; d'ailleurs, je redeviendrai si jeune et si gai en vous aimant que vous finirez par en être séduite. C'est ainsi que j'étais quand j'aimais Antonia.

En disant ces mots, il s'assit sur un coussin à mes pieds, et, appuyant son menton sur la paume de sa main, il allait poursuivre. Je me levai, et me plaçant en face de lui, je fis un grand effort sur moi-même pour lui dire:

—Mais si j'en aime un autre? si...

—Bah! interrompit-il, c'est impossible! cet autre, je l'aurais rencontré chez vous et je sais que vous vivez comme une sainte! Qu'est-ce que ce serait d'ailleurs que cet amant fantastique qu'on ne voit jamais, qui vous laisse seule dans l'abandon, qui vous livre à toutes les tentations de l'isolement et ouvre un champ libre aux désirs de vos amis? Je ne redoute point un spectre! vous êtes une femme romanesque et vous voudriez, dans votre orgueil, que ce lui idéal, que cet être imaginaire vous suffit. Mais, hier soir, sur mon cœur, n'avez-vous pas vu que c'était chimérique! Eh bien! je suis là, moi, la réalité et non le rêve. Pourquoi me repoussez-vous? Vous avez trop d'esprit pour persister dans cette lutte! Oh! chère, chère, confions-nous à la nature et ne subtilisons plus.

Je me rassis, attendrie par sa persistance aveugle; mais je me sentais si glacée en face de lui, que je compris bien qu'il ne m'avait point convaincue.

—Je vous écoute, lui dis-je, parlez-moi de l'amour de votre jeunesse dont le monde a tant parlé.

—Le monde, reprit-il, ne voit jamais que l'apparence des choses: J'avais vingt-cinq ans, et déjà quelques rapides et heureux succès littéraires avaient attiré sur moi l'attention du public et celle plus recherchée de quelques salons qui faisaient à cette époque la réputation des écrivains. D'ailleurs, le nom de mon père m'ouvrait tout naturellement cette société exquise, attrayante par ses dehors, et qui finit par donner, à l'esprit et au cœur, des habitudes délicates. Les femmes étaient délicieuses dans ce grand monde; plusieurs me distinguèrent et m'aimèrent comme elles savent aimer, du bout des lèvres et du bord du cœur. Leur vie facile et élégante est tellement remplie de choses nouvelles et charmantes qu'un amant n'y tient guère la place que d'une fantaisie de plus. Moi, je les aimais, tête baissée, avec toutes les puissances de ma jeunesse et de mon imagination. Je m'indignais de leur légèreté et du vide de leur âme; j'étais mal appris et injuste; elles ne pouvaient changer leur nature en m'aimant. De leur côté ces frivoles amours se dénouaient sans déchirement; tandis que mon cœur en éprouvait une rage ironique, que je traduisais par des satires sentimentales sur des duchesses et des comtesses espagnoles, qui étaient autant de nobles dames françaises.

À l'exemple de don Juan, «rien ne pouvait alors arrêter l'impétuosité de mes désirs, je me sentais un cœur à aimer toute la terre, et, comme Alexandre, je souhaitais qu'il y eût d'autres mondes pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.» Je recherchai l'intimité des grisettes, espérant qu'elles auraient plus de cœur et plus de passion que les femmes du monde; je leur trouvai plus de naturel, une certaine droiture et souvent une bonté qui m'attendrissait; mais il y avait entre nous d'autres discordances qui choquaient toutes mes susceptibilités de gentilhomme et de poëte; elles me disaient tout à coup de ces vulgarités qui, tantôt me faisaient éclater de rire, et tantôt m'impatientaient violemment. Leur esprit était un tel abîme d'ignorance, qu'à part quelques naïvetés de tendresse je n'y trouvais rien qui valût la peine d'être recueilli; leur pensée ne répondait jamais à la mienne, excepté dans les moments où les sens nous rapprochaient; les femmes du monde n'en savent guère plus, mais elles y suppléent par un jargon qui fait illusion, et elles cachent ce qui leur manque sous des dehors exquis.

C'est vers ce temps que je me liai avec Albert Nattier, fort recherché dans le monde des plaisirs, à cause de sa grande fortune et de son esprit aimable; il n'était ni littérateur, ni artiste, mais il aimait les choses de l'esprit et de l'art. La publication de mes premiers livres l'attira vers moi; il me témoigna une amitié très-vive que rien n'altéra et qui dure encore. Albert Nattier m'aima comme le luxe de son esprit. J'étais aussi nécessaire à ce qu'il y avait d'intellectuel et d'idéal en lui que ses maîtresses et ses chevaux l'étaient à ses habitudes de dissipation; il m'aimait cordialement et simplement; pourquoi donc aurais-je repoussé sa sympathie? On m'a reproché d'avoir préféré son amitié à celle des poëtes contemporains. Ce qui m'a toujours tenu un peu à distance de ces hommes de génie, ce n'est certes pas l'envie, et je l'ai prouvé en les louant dans mes ouvrages et en les applaudissant en public; mais presque tous les littérateurs, excepté René, visent trop à l'effet: tantôt par une raideur et une morale de convention; tantôt en voulant être des hommes politiques, et en dédaignant eux-mêmes les lettres qui les ont fait grands. Vous savez le cri désespéré que j'ai poussé vers l'un des plus célèbres? Eh bien! cette lamentation d'une âme saignante resta sans réponse; ce qui n'empêchera peut-être pas ce grand lyrique de faire un jour sur ma tombe quelque attendrissante élégie!

J'aime les esprits simples et humains qui s'émeuvent de nos passions et de nos douleurs, sans songer à nous enchaîner à leur ambition ou à leurs systèmes.

Albert Nattier me plut dès l'abord par son laisser-aller, la franchise de sa vie et son insouciance de l'opinion. Me voyant dégoûté des femmes du monde et des grisettes, il m'introduisit dans le monde des actrices et des courtisanes qui dévoraient sa fortune; je fus un moment ébloui, car ces sortes de femmes ont vraiment la science du luxe et une certaine apparence poétique. Elles s'ajustent à ravir, possèdent le geste et le regard vrais des sentiments qu'elles veulent feindre, et quand elles ne parlent pas trop, elles sont plus séduisantes que d'autres pour les sens et pour l'imagination. Malheureusement, même dans mes liaisons les plus futiles, j'ai toujours voulu pénétrer jusqu'à l'âme, analyser le fond des êtres. Vous pensez de quel dégoût je fus bientôt pris pour cette espèce de femmes, qui, presque toutes, ont auprès d'elles leur mère, dont elles font leur servante ou leur entremetteuse! Plus tard, quand le désespoir m'a rejeté dans leurs bras, ce n'a pu être qu'en m'enivrant que j'ai cherché et reçu leurs caresses.

Je commençais à me lasser de mes évolutions amoureuses dans les diverses sphères de la société, lorsqu'un soir je rencontrai Antonia Back dans une petite réunion d'artistes, où la curiosité de la voir m'avait attiré. Depuis un an ou deux on parlait beaucoup d'elle, et chaque ouvrage qu'elle publiait obtenait un succès d'éclat. J'avais remarqué dans ses livres de très-belles pages qui révélaient un écrivain, chose rare et presque introuvable parmi les femmes. J'aimais surtout ses descriptions de la nature; là, elle est vraiment grande et ne saurait être surpassée; j'admire moins ses héros et ses héroïnes: leurs caractères sont souvent factices, faussement philosophiques et prétentieusement tendus dans les sentiments; leurs paradoxes et leurs raisonnements imperturbables m'irritent, quoiqu'elle les revête d'éloquence et d'un style toujours limpide dans sa diffusion même. Telle qu'elle était, cette femme offrait une glorieuse et curieuse exception, bien faite pour m'attirer. Je savais, d'ailleurs, que sa façon de vivre était étrange et débarrassée de tout préjugé; je m'en promettais mille nouveautés. Avant d'aimer avec notre cœur, nous aimons déjà par l'imagination. J'avais recueilli sur sa beauté une foule d'opinions contraires: les uns la trouvaient irrésistiblement belle; pour d'autres elle, n'avait que de très-grands yeux fort expressifs. Elle portait la plupart du temps, assez disgracieusement, disait-on, des habits d'homme ou des costumes fantasques. Le jour où je la vis pour la première fois, elle était en toilette de femme un peu à la turque, car sur sa robe flottait une veste brodée d'or. Sa taille mignonne se jouait sous ce vêtement large et avait des ondulations pleines de grâce: sa main, dont la beauté parfaite vous a frappée, s'échappait blanche et effilée du cercle d'or d'un bracelet égyptien; elle me la tendit quand je m'approchai d'elle, et je la pressai un moment avec surprise, tant elle me parut petite. Je n'analysai point son visage; il avait alors un doux velouté de jeunesse, l'éclat de ses yeux magnifiques et l'ombre de ses épais cheveux noirs lui donnaient quelque chose de si pénétrant et de si inspiré, que j'en eus le sang et l'âme bouleversés. Elle parlait peu et juste; son front et son regard semblaient renfermer l'infini.

Elle parut heureuse de mon attention, et se mit à causer à part avec moi; elle n'aimait pas beaucoup, me dit-elle, mes vers légers et satiriques, mais elle augurait de mon talent de très-grandes choses. Ses premières paroles furent des conseils; elle se plut toujours à prêcher un peu; c'était la pente naturelle de son esprit qui finit par en contracter quelque lourdeur. Ce qui la charmait en moi, ajouta-t-elle, c'étaient mes manières polies d'homme bien né.

Elle vivait entourée à cette époque de quelques amis dont l'un, assurait-on, était un peu son amant; tous étaient des hommes de quelque valeur et d'assez bons écrivains, mais complètement vulgaires de figure, de langage et de maintien; ils affectaient avec elle une familiarité qu'elle encourageait dans ses heures de laisser-aller et d'ennui, mais qui la révoltait parfois dans sa fierté et sa distinction natives. Elle avait eu pour aïeule une femme aux nobles manières, et elle savait prendre à volonté les allures du meilleur monde; puis la politesse d'un homme lui paraissait toujours une déférence de cœur qui la touchait dans la vie tout à fait libre qu'elle menait.

En nous quittant, elle m'engagea à aller la voir. J'y courus dès le lendemain; je sentais déjà que je l'aimais. Au bout de trois jours, nous étions l'un à l'autre. Jamais, jamais, je n'avais goûté l'amour si beau, si ardent, si entier. Je me sentais une exaltation, un délire, une joie d'enfant, une mollesse d'âme presque maternelle, mêlée d'une force de lion. J'avais des élans généreux et superbes, j'étreignais dans mes bras la création, j'étais vingt fois plus poëte qu'avant de la connaître; sans doute cet amour immense reposait en moi; elle n'en avait été que l'éclosion: c'était ma jeunesse qui débordait, mais le choc venait d'elle. Avant elle, aucune femme ne m'avait produit cet éblouissement et cette ivresse. Je lui dois d'avoir connu l'amour autrement qu'en rêve, et je l'en bénis. Je l'en bénis encore à travers le temps, je l'en bénis malgré les angoisses qui suivirent! Qu'importe que l'amour se soit évanoui; en a-t-il moins été? Est-ce que tout ne meurt pas, et nos sentiments et nous-mêmes? Est-ce que les baisers et les serments échangés par tous les êtres des générations qui nous ont précédés n'ont pas été dispersés? Nous passons, nous passons, et le temps nous emporte. Mais dans le lointain perdu où notre âme se noie, sitôt qu'elle ressaisit l'étincelle de l'amour, elle s'y réchauffe et s'y éclaire. Prêts à mourir, nous remuons encore cette cendre brûlante; c'est le suaire où nous voulons dormir, nous sentons qu'il contient tout ce qui fut notre vie.

Il continua:

—En aimant Antonia, je me sentais fier d'aimer. Elle était belle, et elle avait un esprit qui valait le mien. On croit de bon goût, dans notre temps de mœurs grossières, entre deux cigares et deux pots de bière, et au sortir des filles de joie, de médire et de se railler des femmes intelligentes. Byron a appelé bas-bleus quelques Anglaises pédantes; le mot a passé en France et a servi aux mauvais plaisants des petits journaux. Moi-même je me suis moqué de quelques médiocres femmes auteurs. Mais sitôt qu'une femme est douée d'un génie naturel, c'est-à-dire involontaire et sacré, que ce génie se révèle par des œuvres ou seulement par la parole, ainsi que cela arrive chez la plupart des femmes d'esprit qui meurent en emportant leur secret, ce génie attire le poëte comme une parenté. Avec ces femmes seules, on goûte la double et complète volupté de l'âme et des sens.

C'est surtout après l'expérience des femmes du monde, des grisettes et des courtisanes, qu'on s'enivre de ces nobles amours où l'esprit participe; on se sent planer, et même dans les bras l'un de l'autre on ne touche pas la terre; on mêle aux larmes et au rire de la volupté des cris sublimes, et on échange dans des heures bornées toutes les aspirations de l'infini. Cela est si vrai, que lorsqu'une de ces femmes a traversé la vie d'un homme, elle y creuse un sillon de feu: le cœur s'y consume, mais le génie en jaillit.

Vittoria Colonna a fait Michel-Ange; Mme d'Houdetot, Jean-Jacques; Mme du Châtelet, Voltaire; Mme de Staël, Benjamin Constant: je cite au hasard. Un poëte a dit, et c'est là l'expression sérieuse de mon cœur: «Il n'y a pas un peuple sur la terre qui n'ait considéré la femme ou comme la compagne et la consolation de l'homme, ou comme l'instrument sacré de sa vie, et, sous ces deux formes, qui ne l'ait adorée.»

Donc, il est très-vrai que les femmes supérieures nous attirent malgré nous et nous attachent d'un lien plus fort. Le nier serait une fausseté puérile ou un aveu d'infériorité. Mais avec de telles femmes les luttes inévitables en amour se multiplient; elles naissent de tous les contacts de deux êtres d'égale valeur, et dont pourtant les sensations et les aspirations peuvent être très-diverses. En pareille union, les joies sont extrêmes, mais les déchirements le sont aussi. Les ayant élues au-dessus des autres, nous demandons à ces femmes l'impossible: l'idéal de l'amour. À leur tour, elles nous pénètrent, nous analysent, nous traitent de pair. Sitôt que quelque conflit s'engage, notre orgueil brutal d'homme habitué à la domination s'indigne de leur hardiesse. Dans les transports de l'amour, la parité était admise, exaltée, proclamée avec bonheur; car la valeur de la femme doublait la puissance de l'homme. Dans toute autre occasion, elle est niée, outragée, et parfois rejetée comme une entrave à notre liberté. Il nous en coûte d'avoir à compter avec leur intelligence. Les femmes ordinaires nous cèdent et nous adulent dans tout ce qui est du ressort de l'esprit; elles n'appliquent leur pénétration et leurs finesses natives qu'à nous enchaîner ou à nous tromper sans nous contredire et avec une passivité d'esclave.

Dieu m'est témoin qu'avec Antonia je ne commençai point la lutte: j'aimais ses facultés merveilleuses, sans songer à la diriger ni à la combattre, lors même qu'elle me heurtait par ses idées. Je hais le métier de pédagogue; peu capable de me conduire moi-même, je me crois inhabile à conseiller personne. Ceux que j'aime me plaisent tels quels; je ne me flatte pas d'être un plus grand maître que la nature: elle nous fait comme elle l'entend; à peine si nous pouvons nous-mêmes nous transformer lentement par la réflexion et par la douleur.

Antonia eut dès le premier jour la prétention de me modifier. J'avais quatre à cinq ans de moins qu'elle, ce qui, joint à ses penchants de protection et de prédication, lui inspirait des manières maternelles qui me gâtaient l'amour. Dans ses moments de plus vive tendresse, elle m'appelait: «Mon enfant.» Ce mot glaçait mes transports ou m'arrachait des paroles moqueuses qui la fâchaient. Alors elle allongeait sa lèvre supérieure, prenait son air le plus grave et commençait quelque discours de morale. Elle me disait qu'il fallait l'écouter; que son âge, son expérience des passions et ses méditations dans la solitude lui donnaient une juste autorité sur moi. Je sortais, ajoutait-elle, d'un monde où on se jouait de tout, où on aurait voulu continuer l'ancien régime sans tenir compte de notre glorieuse révolution et de l'ère nouvelle qu'elle avait ouverte. Mes écrits témoignaient assez de la légèreté de mes doctrines. Il était temps de songer à être utile à la cause de l'avenir, comme elle l'essayait elle-même; elle m'aimerait doublement si je la suivais dans cette voie, où les plus grands esprits contemporains l'encourageaient. Elle me citait alors quelques-uns de ses amis, écrivains nébuleux et médiocres, qu'elle traitait de sublimes philosophes! Je bâillais légèrement en l'écoutant; mais, sitôt que je la regardais, la flamme de ses yeux m'allait au cœur; je la soulevais dans mes bras, je la couvrais de baisers, en lui disant: «Aimons-nous! cela vaut mieux que tes longs discours; ou, si tu veux parler, parle-moi de la nature, décris-moi quelque beau paysage; alors tu es vraiment inspirée, plus belle et au-dessus des autres; mais ta philosophie m'ennuie; je la connais; c'est pour moi une vieillerie que ne peut rajeunir l'emphase de tes amis: les encyclopédistes en ont rebattu les oreilles de mon père; eux, du moins, étaient des esprits originaux.»

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