TOME PREMIER (continued 3)
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«—Et quels sont-ils? dit Mlle Théodelinde.
«—Une jeune femme qui occupe le premier étage de l'hôtel de Pontlevé.
«—Eh! c'est Mme de Chasteller!
«—Cela me console un peu. On en dit beaucoup de mal.
«—Le fait est qu'elle est haute comme les nues; elle n'est pas aimée à Nancy. Nous ne la connaissons pourtant que par quelques visites de société, ou plutôt nous ne la connaissons pas du tout. Elle met beaucoup de lenteur à rendre les visites. Je croirais volontiers qu'elle a de la nonchalance dans le caractère, et qu'elle se déplaît loin de Paris.
«—Souvent, dit une des jeunes amies de Mlle de Serpierre, elle fait mettre les chevaux à sa voiture, et, après une heure ou deux d'attente, on dételle. On la dit bizarre, et sauvage...
«—C'est une chose contrariante, pour une âme un peu délicate, reprit Théodelinde, de ne pouvoir pas danser une seule fois avec un homme, sans qu'il forme le projet d'épouser.
«—C'est tout le contraire qui nous arrive, à nous autres pauvres filles sans dot, reprit l'amie. Dame, c'est la veuve la plus riche de la province!»
On parla du caractère excessivement impérieux de M. de Pointcarré. Lucien attendait toujours un mot sur M. de Busant.
«—Mais je suis bien distrait, se dit-il enfin. Est-ce que des jeunes filles peuvent s'apercevoir de ces choses-là?»
Un jeune homme blond à l'air fade, entra dans le salon.
«—Tenez, dit Mlle Théodelinde, voici probablement l'homme qui ennuie le plus Mme de Chasteller. C'est M. de Blancet, son cousin, qui l'aime depuis quinze ou vingt ans, qui parle souvent et avec attendrissement de cet amour, né dans l'enfance, amour qui a redoublé depuis que Mme de Chasteller est une veuve fort riche. Les prétentions de M. de Blancet sont protégées par M. de Pointcarré, dont il est le très humble serviteur, et qui le fait dîner trois fois la semaine avec la chère cousine.
«—Et pourtant, mon père prétend, dit l'amie de Mlle Théodelinde, que M. de Pointcarré ne redoute qu'une chose au monde: c'est le mariage de sa fille. Il se sert de M. de Blancet pour éloigner les autres prétendants; mais M. de Blancet ne se verra jamais possesseur de cette belle fortune dont M. de Pointcarré est l'administrateur. C'est pour cela qu'il ne veut point qu'elle retourne à Paris.
«—M. de Pointcarré a fait une scène terrible l'autre jour, à sa fille, parce qu'elle ne voulait pas renvoyer son cocher. «Je ne sortirai pas de longtemps le soir, «disait M. de Pointcarré, et mon cocher peut fort bien vous servir; à quoi bon garder un mauvais sujet qui ne va presque jamais?»
La scène a été presque aussi forte que celle qu'il fit à sa fille lorsqu'il voulut la brouiller avec son amie intime, Mme de Constantin.
«—Cette femme d'esprit dont M. de Lanfort racontait des reparties si drôles l'autre jour?
«—Précisément. M. de Pointcarré est surtout avare et trembleur, et il redoute l'influence du caractère décidé de Mme de Constantin. Il a des projets d'émigration en cas de chute de Louis-Philippe et de proclamation de la République. Dans la première émigration, il a été réduit aux plus fâcheuses extrémités. Il a de grandes terres, mais peu d'argent comptant, dit-on, et, s'il passe le Rhin de nouveau, il compte beaucoup sur l'argent de sa fille.»
La conversation continuait ainsi, agréablement, entre Lucien, Théodelinde et son amie, lorsque Mme de Serpierre crut convenable à son rôle de mère de rompre un peu cet aparté que, d'ailleurs, elle voyait avec beaucoup de plaisir.
«—Et de quoi parlez-vous donc là, vous autres? dit-elle en s'approchant avec une sorte de gaieté. Vous avez l'air bien animés!
«—Nous parlons de Mme de Chasteller,» dit l'amie.
Aussitôt la physionomie de Mme de Serpierre changea entièrement et prit l'expression de la plus haute sévérité.
«—Les aventures de cette dame, dit-elle, ne doivent pas faire l'entretien de jeunes filles; elle nous a apporté de Paris des manières bien dangereuses pour votre bonheur futur, et pour votre considération dans le monde. Malheureusement, sa fortune, et le vain éclat dont elle l'environne, peuvent faire illusion sur la gravité de ses fautes, et vous m'obligerez beaucoup, monsieur, ajouta-t-elle en se tournant vers Lucien, en ne parlant jamais avec mes filles des aventures de Mme de Chasteller.
«—L'exécrable femme! pensa Lucien. Nous nous amusions un peu, par hasard, et elle vient tout déranger. Et moi qui ai écouté tous ses contes tristes pendant une heure et avec tant de patience!»
Il s'éloigna avec l'air le plus hautain et le plus sec qu'il put trouver dans sa mémoire. Il rentra chez lui, et fut tout content d'y rencontrer son hôte, le bon M. Bonnard, le marchand de blé.
Peu à peu, par ennui, et sans songer le moins du monde à l'amour, Lucien prit les soins d'un amoureux ordinaire, ce qui lui sembla fort plaisant.
Le dimanche matin, il plaça un de ses domestiques en faction vis-à-vis la porte de l'hôtel de Pontlevé. Lorsque ce domestique vint lui dire que Mme de Chasteller venait d'entrer à la Propagation, petite église du pays, il y courut. Mais cette église était si exiguë, et les chevaux de Lucien, sans lesquels il s'était fait une loi de ne jamais sortir, menaient tant de bruit sur le pavé de la rue, et sa présence en uniforme était si remarquée, qu'il eut honte de ce manque de délicatesse. Il ne put pas bien voir Mme de Chasteller qui s'était placée au fond d'une chapelle assez obscure. Il crut remarquer beaucoup de simplicité chez elle. Le dimanche suivant, il vint à pied à la Propagation; mais, même ainsi, il était mal à son aise; il faisait trop d'effet.
Il eût été difficile d'avoir l'air plus distingué que Mme de Chasteller; seulement, Lucien, qui s'était placé de façon à la bien voir comme elle sortait, remarqua que, lorsqu'elle ne tenait pas les yeux strictement baissés, ils étaient d'une beauté si singulière que, malgré elle, ils trahissaient sa façon de sentir actuelle.
«—Voilà des yeux, pensa-t-il, qui doivent souvent donner de l'humeur à leur maîtresse. Quoi qu'elle fasse, elle ne peut pas les rendre insignifiants.»
Ce jour-là, ils exprimaient une attention et une mélancolie profondes.
«—Est-ce encore à M. de Busant de Sicile qu'il faut faire l'honneur de ces regards touchés?»
Cette question qu'il se fit gâta tout son plaisir.
«—Je ne croyais pas les amours de garnison sujettes à ces inconvénients.»
Cette idée raisonnable, mais vulgaire, mit un peu de sérieux dans l'âme de Lucien; et il tomba dans une rêverie profonde.
«—Eh bien, facile ou non, se dit-il après un long silence, il serait charmant de pouvoir causer de bonne amitié avec un pareil être. Je ne puis pas me dissimuler qu'il y a une cruelle distance d'un lieutenant-colonel à un simple sous-lieutenant; et une distance, alarmante encore, du noble nom de M. de Busant de Sicile, compagnon de Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis, à ce petit nom bourgeois de Leuwen. D'un autre côté, mes livrées si fraîches et mes chevaux anglais doivent me donner une demi-noblesse auprès de cette âme de province. Peut-être même, ajouta-t-il en riant, une noblesse tout entière... Non, reprit-il en se levant avec une sorte de fureur, des pensées basses ne sauraient exister avec une physionomie si noble. Et quand elle les aurait, ces idées seraient celles de sa caste. Elles ne sont point ridicules chez elle, parce qu'elle les a adoptées en étudiant son catéchisme, à six ans; ce ne sont pas des idées, ce sont des sentiments. La noblesse de province fait grande attention aux livrées et au vernis des voitures. Mais pourquoi ces vaines délicatesses? Il faut avouer que je suis bien ridicule. Ai-je le droit de m'enquérir de qualités si intimes? Je voudrais passer quelques soirées dans le monde où elle va le soir.... Mon père m'a porté le défi de m'ouvrir les salons de Nancy! J'y suis admis. Cela était assez difficile, mais il est temps d'avoir quelque chose à faire au milieu de ces salons. J'y meurs d'ennui, et l'excès d'ennui pourrait me rendre inattentif, ce que la vanité de ces hobereaux, même les meilleurs, ne me pardonnerait jamais. Pourquoi ne me proposerais-je pas, afin d'avoir un but dans la vie, comme dit Mme Sylviane, de parvenir à passer quelques soirées avec cette jeune femme? J'étais bien bon de penser à l'amour et de me faire des reproches! Ce passe-temps ne m'empêchera pas d'être un homme estimable et de servir la patrie, si l'occasion s'en présentait. D'ailleurs, fit-il en souriant avec mélancolie, ses propos aimables m'auront bien vite guéri du plaisir que je suppose trouver à la voir; avec des façons un peu plus nobles, avec les propos convenus d'une autre position dans le monde, ce sera le second tome de Mlle Sylviane Berchu. Elle sera aigre et dévote comme Mme de Serpierre, ou ivre de gentilhommerie en me parlant des titres de ses aïeux, comme Mme de Commercy qui me racontait hier en brouillant toutes les dates, et, qui plus est, bien longuement, comme quoi un de ses ancêtres, nommé Enguerrand, suivit François Ier à la guerre contre les Albigeois et fut connétable d'Auvergne... Tout cela sera vrai; mais elle est jolie. Que faut-il de plus pour passer une heure agréable? Il sera même curieux d'observer philosophiquement comment des pensées ridicules ou basses peuvent ne pas gâter une telle physionomie. C'est qu'au fait, rien n'est ridicule comme la science de Lavater.»
Ce qui répondit à tout, dans la tête de Lucien, ce fut la pensée qu'il y aurait de la gaucherie à ne pas pénétrer dans les salons où allait Mme de Chasteller, ou dans le sien, si elle n'allait nulle part.
«—Cela exigera quelques soins. Ce sera comme la prise d'assaut des salons de Nancy.»
Par tous ces raisonnements philosophiques, le mot fatal d'amour fut éloigné, et il ne se fit plus de reproche. Il s'était moqué si souvent de l'étal piteux où il avait vu Edgar, un de ses cousins! Faire dépendre l'estime qu'on se doit à soi-même de l'opinion d'une femme qui s'estime, elle, parce que son bisaïeul a tué des Albigeois à la suite de François Ier, quelle complication de ridicule! Dans ce conflit, l'homme est plus ridicule que la femme. Malgré toute cette belle logique, M. de Busant de Sicile occupait l'âme de notre héros tout autant, pour le moins, que Mme de Chasteller. Il mettait une adresse prodigieuse à faire des questions indirectes au sujet de M. de Busant et de l'accueil dont il avait été l'objet. M. Gauthier, M. Bonnard et leurs amis, et toute la société de second ordre, exagérant tout, comme à l'ordinaire, ne savaient rien de M. de Busant, sinon qu'il était de la plus haute noblesse et qu'il avait été l'amant de Mme de Chasteller. On était loin de dire les choses aussi clairement que dans les salons de Mmes de Commercy et de Puy-Laurens. Quand Lucien faisait des questions sur M. de Busant, on semblait se souvenir que lui, Lucien, était du camp ennemi, et jamais il ne put arriver à une réponse nette. Il ne pouvait aborder un tel sujet avec son amie Théodelinde, et c'était, en vérité, le seul être qui semblait ne pas désirer le tromper. Lucien n'arriva jamais à savoir la vérité. Le fait est que c'était un fort brave et fort honnête gentilhomme, mais sans aucune sorte d'esprit. À son arrivée à Nancy, se méprenant sur l'accueil dont il était l'objet, et, oubliant sa taille épaisse, son regard commun et ses quarante ans, il s'était porté amoureux de Mme de Chasteller. Il avait constamment ennuyé elle et son père de ses visites, et jamais elle n'avait pu parvenir à rendre ces visites moins fréquentes. Son père, M. de Pointcarré, tenait à être bien avec la force armée de Nancy. Si ses correspondances, bien innocentes, avec Charles X, étaient découvertes, qui serait chargé de l'arrêter? Qui pourrait protéger sa fuite? Et si, tout à coup, l'on apprenait que la république était proclamée à Paris, qui pourrait le protéger contre le peuple du pays? Mais le pauvre Lucien était bien loin de pénétrer tout ceci. Il voyait constamment M. Dupoirier éluder ses questions avec une adresse admirable. Dans la bonne compagnie on lui répétait sans cesse: «Cet officier supérieur descend d'un des aides de camp du duc d'Anjou, frère de Saint-Louis, qu'il a aidé à conquérir la Sicile.» Il sut quelque chose de plus par M. d'Antin, qui lui dit un jour:
«—Vous avez fort bien fait d'occuper son logement; c'est un des plus passables de la ville. Ce pauvre M. de Busant était fort brave, pas une idée, d'excellentes manières, donnant aux dames de fort jolis déjeuners dans les bois de Burviller, au Chasseur Vert, à un quart de lieue d'ici; et presque tous les jours, sur le minuit, il se croyait gai, parce qu'il était ivre.»
À force de s'occuper des moyens de rencontrer Mme de Chasteller dans un salon, le désir de briller aux yeux des habitants de Nancy, que Lucien commençait à mépriser plus peut-être qu'il ne fallait, fut remplacé, comme mobile d'action, par l'envie d'occuper l'esprit, si ce n'est l'âme, de ce joli joujou.
«—Cela doit avoir de singulières idées, pensait-il, une jeune ultra de province, passant du Sacré-Cœur à la cour de Charles X, et chassée de Paris, dans les journées de juillet 1830.»
Telle était, en effet, l'histoire de Mme de Chasteller. En 1814, après la première Restauration, M. le marquis de Pointcarré fut au désespoir de se voir à Nancy et de n'être pas de la cour.
«—Je vois se rétablir, disait-il, la ligne de séparation entre la noblesse de cour et nous autres. Mon cousin, de même nom que moi, parce qu'il est de la cour, viendra à vingt-deux ans commander, comme colonel, le régiment où, par grâce, je serai capitaine à quarante.»
C'était là le principal chagrin de M. de Pointcarré, et il n'en faisait mystère à personne. Bientôt il en eut un second. Il se présenta aux élections de 1816, pour la Chambre des députés, et il eut six voix, en comptant la sienne. Il s'enfuit à Paris, déclarant qu'il quittait à jamais la province après cet affront, et emmenait sa fille, âgée de cinq ou six ans. Pour se donner une position à Paris, il sollicita la pairie. M. de Puy-Laurens, alors fort bien en cour, lui conseilla de placer sa fille au couvent du Sacré-Cœur; M. de Pointcarré suivit le conseil et en sentit toute la portée. Il se jeta dans la haute dévotion, et parvint ainsi, en 1828, à marier sa fille à un des maréchaux de camp attachés à la cour de Charles X. Ce mariage fut considéré comme très avantageux: M. de Chasteller avait de la fortune. Il paraissait plus âgé qu'il ne l'était, parce qu'il manquait tout à fait de cheveux, mais il avait une vivacité étonnante et portait la grâce dans les manières jusqu'au genre doucereux. Ses ennemis à la cour lui appliquèrent le vers de Boileau sur les romans de son époque:
Et, jusqu'à je vous hais, tout s'y dit tendrement.
Mme de Chasteller, bien dirigée par un mari idolâtre des petits moyens qui font tant d'effet à la cour, fut bien reçue des princesses, et jouit d'une position fort agréable: elle avait les loges de la cour aux Bouffes et à l'Opéra, et, l'été, deux appartements, l'un à Meudon, et l'autre à Rambouillet. Elle avait le bonheur de ne s'occuper jamais de politique et de ne pas lire les journaux. Elle ne connaissait de la politique que les séances publiques de l'Académie française, auxquelles son mari exigeait qu'elle assistât parce qu'il avait de grandes prétentions au fauteuil; il était grand admirateur de Millevoye et de la prose de M. de Fontanes.
Les coups de fusil de 1830 vinrent troubler ses innocentes pensées. En voyant le peuple dans la rue,—c'était son mot—il se rappela les meurtres de MM. Foulon et Berthier, aux premiers jours de la Révolution. Il pensa que le voisinage du Rhin était ce qu'il y avait de plus sûr, et vint se cacher dans une terre de sa femme, près de Nancy. M. de Chasteller, homme peut-être un peu affecté, mais fort agréable et même amusant dans les positions ordinaires de la vie, n'avait jamais eu la tête bien forte: il ne put jamais se consoler de cette troisième fuite de la famille qu'il adorait.
«—Je vois là le doigt de Dieu!» disait-il en pleurant, dans les salons de Nancy; et il mourut bientôt, laissant à sa veuve vingt-cinq mille livres de rente dans les fonds publics. Cette fortune lui avait été faite par le roi, à l'époque des emprunts de 1817, et les salons de Nancy, qui en étaient jaloux, la portaient sans façon à dix-huit cent mille francs ou deux millions. Lucien eut toutes les peines du monde à réunir ces faits si simples. Quant à la conduite de Mme de Chasteller, la haine dont on l'honorait dans le salon de Mme de Serpierre et le bon sens de Mlle Théodelinde, rendirent plus facile la tâche de Lucien. Dix-huit mois après la mort de son mari, Mme de Chasteller osa prononcer ces mots: retour à Paris.
«—Quoi, ma fille! lui dit le grand M. de Pointcarré, avec le ton et les gestes d'Alceste indigné dans la comédie; vos princes sont à Prague et l'on vous verrait à Paris? Que diraient les mânes de M. de Chasteller? Ah! si nous quittons nos pénates, ce n'est pas de ce côté qu'il faut tourner la tête des chevaux. Soignez votre vieux père à Nancy, ou, si nous pouvons mettre un pied devant l'autre, allons à Prague; etc.»
M. de Pointcarré avait ce parler long et figuré des gens diserts du temps de Louis XVI, qui passait alors pour de l'esprit.
Mme de Chasteller avait dû renoncer à l'idée de Paris. À ce seul mot, son père lui parlait avec aigreur et lui faisait une scène. Mais, par compensation, Mme de Chasteller avait de beaux chevaux, une jolie calèche et des gens tenus avec élégance. Tout cela paraissait moins dans Nancy que sur les grandes routes du voisinage. Elle allait voir, le plus souvent qu'elle le pouvait, une amie du Sacré-Cœur, Mme de Constantin, qui habitait une petite ville à quelques lieues de Nancy; mais M. de Pointcarré en était mortellement jaloux, et avait tout fait pour les brouiller. Deux ou trois fois, dans ses grandes promenades, Lucien avait rencontré la calèche de Mme de Chasteller à plusieurs lieues de Nancy. Le jour d'une de ces rencontres, sur le minuit, il était aller fumer ses petits cigares de papier de réglisse dans la rue de la Pompe. Là, il continuait à se réjouir de la faveur que les uniformes brillants trouvaient auprès de Mme de Chasteller. Il s'efforçait de bâtir quelque espérance sur l'élégance de ses chevaux et de ses gens. Il combattait cet espoir par le souvenir de la simplicité de son nom bourgeois; mais, en se disant toutes ces belles choses, il pensait à d'autres. Il ne s'était pas aperçu que, depuis quinze jours à peu près qu'il l'avait vue à la messe, Mme de Chasteller, qui pour lui cependant n'avait qu'une existence en quelque sorte idéale, avait changé de manière à son égard. D'abord il s'était dit, après s'être fait conter son histoire:
«—Cette jeune femme est vexée par son père; elle doit être blessée de l'attachement que celui-ci affiche pour sa fortune. La province l'ennuie; il est tout simple qu'elle cherche une distraction dans un peu de galanterie honnête.»
Ensuite sa physionomie franche et chaste avait fait naître des doutes, même sur la galanterie.
Enfin, le soir dont nous parlons:
«—Mais, que diable, se dit-il, je suis un vrai nigaud; je devrais me réjouir de ce bon vouloir pour l'uniforme.»
Plus il insistait sur ce motif d'espérer, plus il devenait sombre.
«—Aurais-je la sottise d'être amoureux!» se dit-il enfin à demi-haut; et il s'arrêta, frappé de la foudre, au milieu de la rue. Heureusement, à minuit, il n'y avait là personne pour observer sa mine et se moquer de lui.
Le soupçon d'aimer l'avait pénétré de honte; il se sentit dégradé.
«—Je serais donc comme Edgar, se dit-il. Il faut que j'aie l'âme naturellement bien petite et bien faible! Quoi! pendant que toute la jeunesse de France prend parti pour de si grands intérêts, toute ma vie se passera à regarder deux beaux yeux, comme les héros ridicules de Corneille! Voilà le résultat de cette vie sage et raisonnable que je mène ici.
Qui n'a pas l'esprit de son âge, De son âge a tout le malheur.
Il valait bien mieux, comme j'en avais l'idée, aller enlever une petite danseuse à Metz! Il valait bien mieux, du moins, faire une cour sérieuse à Mme de Puy-Laurens ou à Mme d'Hocquincourt. Je n'avais pas à craindre, auprès de ces dames, d'être entraîné au delà d'un petit amour de société. Si cela continue, je vais devenir fou et plat. C'est bien autre chose que le saint-simonisme dont m'accusait mon père! Qui est-ce qui s'occupe des femmes aujourd'hui? Quelque homme comme le duc de..., l'ami de ma mère, qui, au déclin d'une vie honorable, après avoir payé sa dette sur les champs de bataille et à la Chambre des pairs en refusant son vote, s'amuse à faire la fortune d'une petite danseuse. Mais moi! à mon âge! Quel est le jeune homme qui ose seulement parler d'un attachement sérieux pour une femme? Si ceci est un amusement, bien; si c'est un attachement sérieux, je suis sans excuse; et la preuve que je mets du sérieux dans tout ceci, que cette folie n'est pas un simple amusement, c'est ce que je viens de découvrir: le faible de Mme de Chasteller pour les brillants uniformes, loin de me plaire, m'attriste. Je me crois des devoirs envers la patrie! Jusqu'ici je me suis principalement estimé parce que je n'étais pas un égoïste uniquement occupé à bien jouir du gros lot qu'il a reçu du hasard; je me suis estimé parce que je sentais avant tout l'existence de ces devoirs envers la patrie, et le besoin de l'estime des grandes âmes. Je suis dans l'âge d'agir; d'un moment à l'autre la voix de la patrie peut se faire entendre: je puis être appelé. Je devrais occuper tout mon esprit à découvrir les intérêts véritables de la France, que des fripons cherchent à embrouiller. Une seule tête, une seule âme, ne suffisent point pour y voir clair, au milieu de devoirs si compliqués. Et c'est le moment que je choisis pour me faire l'esclave d'une petite ultra de province! Le diable l'emporte, elle et sa rue!»
Lucien rentra précipitamment chez lui; mais le sentiment d'une honte vive lui ôta le sommeil. Le jour le trouva se promenant devant la caserne; il attendait avec impatience l'heure de l'appel. L'appel fini, il accompagna pendant quelques centaines de pas deux de ses camarades; pour la première fois, leur société lui était agréable. Rendu enfin à lui-même:
«—J'ai beau faire, se dit-il, je ne puis voir dans ces yeux si pénétrants, mais si chastes, le pendant d'une danseuse de l'Opéra, moins les grâces.»
De toute la journée, il ne put arriver à prendre son parti sur Mme de Chasteller. Quoi qu'il fît, il ne pouvait voir en elle la maîtresse obligée de tous les lieutenants-colonels qui viendraient tenir garnison à Nancy.
«—Mais cependant, disait le parti de la raison, elle doit s'ennuyer beaucoup. Son père la force à bouder Paris; il veut la brouiller avec une amie intime; un peu de galanterie est la seule consolation pour cette pauvre âme.»
Cette excuse si raisonnable ne faisait que redoubler la tristesse de notre héros. Au fond, il entrevoyait le ridicule de sa position: il aimait, sans doute avec l'envie de réussir, et cependant il était malheureux et prêt à mépriser sa maîtresse, précisément à cause de cette possibilité de réussir. La journée fut cruelle pour lui; tout le monde semblait d'accord pour lui parler de M. Thomas de Busant et de la vie agréable qu'il avait su mener à Nancy. On comparait cette existence avec la vie de café et de cabaret que menaient le lieutenant-colonel Filloteau et les trois chefs d'escadron.
La lumière lui arrivait de toutes parts; car le nom de Mme de Chasteller était sur toutes les lèvres, à propos de M. de Busant; et cependant son cœur s'obstinait à la lui montrer comme un ange de pureté. Il ne trouva plus aucun plaisir à faire admirer dans les rues de Nancy ses livrées élégantes, ses beaux chevaux, sa calèche qui ébranlait en passant toutes les maisons de bois du pays. Il se méprisait presque pour s'être amusé de ces pauvretés; il oubliait l'excès d'ennui dont elle l'avait distrait. Pendant les jours qui suivirent, il fut extrêmement agité. Ce n'était plus cet être léger et distrait par la moindre bagatelle. Il y avait des moments où il se méprisait de tout son cœur; mais, malgré ses remords, il ne pouvait s'empêcher de passer plusieurs fois le jour dans la rue de la Pompe.
Huit jours après que Lucien eut fait dans son cœur une découverte si humiliante, comme il entrait chez Mme de Commercy, il y trouva établie, en visite, Mme de Chasteller. Il ne put dire un mot, il devint de toutes les couleurs, et, se trouvant le seul homme dans le salon, il n'eut pas l'esprit d'offrir son bras à Mme de Chasteller pour la reconduire à sa voiture. Il sortit de cette maison se méprisant un peu plus soi-même. Ce républicain, cet homme d'action, qui aimait l'exercice du cheval comme une préparation au combat, n'avait jamais songé à l'amour que comme à un précipice dangereux et méprisé, où il était sûr de ne pas tomber. D'ailleurs, il croyait la passion extrêmement rare, partout ailleurs qu'au théâtre. Il s'était étonné de tout ce qui lui arrivait, comme l'oiseau sauvage qui s'engage dans un filet et que l'on met en cage; ainsi que ce captif effrayé, il ne savait que se heurter la tête avec furie contre les barreaux de sa cage.
«—Quoi! ne pas savoir dire un seul mot; quoi! oublier même les usages les plus simples! Ainsi ma faible conscience cède à l'attrait d'une faute, et je n'ai même pas le courage de la commettre!»
Le lendemain, il n'était pas de service; il profita de la permission donnée par le colonel et s'enfonça fort loin dans le bois de Burviller... Vers le soir, un paysan lui apprit qu'il était à sept lieues de Nancy.
«—Il faut convenir que je suis encore plus sot que je ne me l'imaginais! Est-ce en courant les bois que je pourrai trouver la chance de rencontrer Mme de Chasteller et de réparer ma sottise?»
Il revint précipitamment à la ville; il alla chez les Serpierre. Mlle Théodelinde était son amie, et cette âme, qui se croyait si ferme, avait besoin ce jour-là d'un regard ami. Il était bien loin d'oser lui parler de sa faiblesse; mais, auprès d'elle, son cœur trouvait quelque repos. M. Gauthier avait toute son estime, mais il était prêtre de la République, et tout ce qui ne tendait pas au bonheur de la France, se gouvernant elle-même, lui semblait indigne d'attention et puéril. Dupoirier eût fait un conseiller parfait. Outre ses connaissances générales des hommes et des choses de Nancy, il dînait une fois la semaine avec la personne que Lucien avait tant d'intérêt à connaître. Mais Lucien n'était attentif qu'à ne pas lui donner l'occasion de le trahir. Comme il racontait à Théodelinde ce qu'il avait fait dans sa longue promenade, on annonça Mme de Chasteller. À l'instant il devint emprunté dans tous ses mouvements; il essaya vainement de parler. Le peu qu'il dit était à peu près inintelligible.
Il n'eût pas été plus surpris si, en allant au feu avec le régiment, au lieu de galoper en avant sur l'ennemi, il se fût mis à fuir. Cette idée le plongea dans le trouble le plus violent; il ne pouvait donc répondre de rien sur son propre compte! quelle leçon de modestie! Quel besoin d'agir pour être enfin sûr de soi-même, non plus par une vaine probabilité, mais d'après des faits!
Il fut tiré de sa rêverie profonde par un événement bien étonnant. Mme de Serpierre le présentait à Mme de Chasteller, et accompagnait cette cérémonie des louanges les plus excessives.
Lucien était rouge comme un coq, et cherchait en vain à trouver un mot poli, tandis qu'on exaltait surtout son esprit aimable, admirable d'à-propos et d'élégance parisienne. Enfin Mme de Serpierre elle-même s'aperçut de l'état où il se trouvait. Mme de Chasteller eut recours à un prétexte pour faire sa visite excessivement courte.
Quand elle se leva, Lucien eut bien l'idée de lui offrir son bras jusqu'à sa voiture, mais il se sentit trembler de telle sorte, qu'il trouva imprudent d'essayer de quitter sa chaise, il craignait de donner une scène publique. Mme de Chasteller eût pu lui dire:
«—C'est à moi, monsieur, à vous offrir le bras.»
«—Je ne vous croyais pas si sensible au ridicule, lui dit Mlle Théodelinde, comme Mme de Chasteller quittait le salon. Est-ce parce qu'elle vous a vu dans la situation peu brillante de saint Paul, lorsqu'il eut sa vision du troisième ciel, que sa présence vous a interdit à tel point?»
Lucien accepta cette interprétation; il craignait de se trahir en entreprenant la moindre discussion, et, quand il put espérer que sa sortie n'aurait rien d'étrange, il se hâta de fuir. Une fois seul, l'excès de ridicule de ce qui venait de lui arriver, le consola un peu.
«—Est-ce que j'aurais la peste? se dit-il. Puisque l'effet physique est si fort, je ne suis donc pas si blâmable moralement. Si j'avais la jambe cassée, je ne pourrais pas non plus marcher avec mon régiment!»
Il y eut un dîner chez les Serpierre, fort simple, car ils n'étaient rien moins que riches; mais grâce aux préjugés de la noblesse, si vivaces en province et qui seuls pouvaient marier les six filles du vieux lieutenant du roi, ce n'était pas un petit honneur que d'être invité dans cette maison. Aussi Mme de Serpierre balança-t-elle longtemps avant d'inviter Lucien: son nom était bien bourgeois. Mais enfin l'utilité l'emporta, comme il est d'usage au XIXe siècle. Lucien était un jeune homme à marier. La bonne et simple Théodelinde n'approuvait pas du tout cette politique, mais il fallait obéir. La place de Lucien fut indiquée à côté de la sienne, par de petits billets placés sur les serviettes. Le vieux lieutenant du roi avait écrit: «M. le Chevalier Leuwen.» Théodelinde comprit que Lucien serait choqué de cet anoblissement impromptu. On avait engagé Mme de Chasteller, parce qu'elle n'avait pu venir à un autre dîner deux mois auparavant, quand M. de Pointcarré avait la goutte. Théodelinde, toute honteuse de la haute politique de sa mère, obtint avec beaucoup de peine, au moment où les autres allaient arriver, que la place de Mme de Chasteller fût marquée à droite de M. le Chevalier Leuwen, tandis qu'elle occuperait la gauche.
Lorsque Lucien arriva, Mme de Serpierre le prit à part et lui dit, avec toute la fausseté d'une mère qui a six filles à marier:
«—Je vous ai placé à côté de la belle Mme de Chasteller; c'est le meilleur parti de la province, elle ne passe pas pour haïr les uniformes. Vous aurez ainsi une occasion de cultiver la connaissance que je vous ai fait faire.»
Au dîner, Théodelinde trouva Lucien assez maussade; il parlait peu, et ce qu'il disait, en vérité, ne valait pas la peine d'être dit. Mme de Chasteller parla à notre héros de ce qui faisait alors le sujet de toutes les conversations à Nancy: Mme Grandet, la femme du receveur général, allait arriver de Paris, et, sans doute, donnerait des fêtes superbes. Son mari était fort riche, elle passait pour être une des plus jolies femmes de Paris. Lucien se rappela le propos qui le faisait parent de Robespierre, et il eut le courage de dire qu'il voyait souvent Mme Grandet chez sa mère, Mme Leuwen. Ce sujet de conversation ne fut que pauvrement suivi par notre sous-lieutenant; il prétendait parler avec vivacité et, comme son esprit ne fournissait rien, il arrivait presque à faire des questions sèches à sa voisine.
Après dîner, on proposa une grande promenade et Lucien eut l'honneur de conduire Mlle Théodelinde et Mme de Chasteller dans une excursion sur l'étang qui est décoré du nom de lac de la Commanderie. Il s'était chargé de manœuvrer la barque, et lui, qui avait mené cinq ou six fois, et fort bien, les demoiselles de Serpierre, fut sur le point de faire chavirer, dans les quatre pieds d'eau de ce lac, Mlle Théodelinde et Mme de Chasteller.
Le surlendemain était le jour de fête d'un auguste personnage, maintenant hors de France. Mme la marquise de Marcilly, veuve d'un cordon rouge, se crut obligée de donner un bal; mais le motif de la fête ne fut point exprimé dans le billet d'invitation, ce qui parut une timidité coupable à sept ou huit dames pensant supérieurement, et qui, pour cette raison, n'honorèrent point le bal de leur présence.
De tout le 27e de lanciers, il n'y eut d'invité que le colonel, Lucien et le petit Riquebourg. Mais, une fois dans les salons de la marquise, l'esprit de parti fit oublier les plus simples convenances à des gens d'ailleurs si polis, polis même jusqu'à fatiguer. Le colonel Malher de Saint-Mégrin fut traité en intrus et presque en homme de police; Lucien, comme l'enfant de la maison. Il y avait réellement de l'engouement pour ce joli sous-lieutenant.
La société réunie, on passa dans la salle de bal. Au milieu d'un jardin planté jadis par le roi Stanislas, beau-père de Louis XV, et représentant, suivant le goût du temps, un labyrinthe de charmilles, s'élevait un kiosque fort élégant, mais très négligé depuis la mort de l'ami de Charles XII. Pour dissimuler les ravages du temps, on l'avait transformé en tente magnifique. Le commandant de la place, très fâché de ne pouvoir pas venir au bal et célébrer la fête de l'auguste personnage, avait prêté, des magasins de la place, deux de ces grandes tentes, nommées marquises. On les avait dressées à côté du kiosque, avec lequel elles communiquaient par de grandes portes ornées de trophées indiens, mais où la couleur blanche dominait. On n'eût pas mieux fait, même à Paris; c'étaient MM. Roller qui s'étaient chargés de toute la partie des décorations.
Le soir, grâce à ees jolies tentes, à l'aspect animé du bal et aussi sans doute à l'accueil vraiment flatteur dont il était l'objet, Lucien fut complètement distrait de sa tristesse et de ses remords. La beauté de la salle et du jardin où l'on dansait, le charma comme un enfant. Ces premières sensations en firent un autre homme. Ce grave républicain se donna un plaisir d'écolier: celui de passer souvent devant le colonel Malher sans lui parler, ni même daigner le regarder. En cela il suivait l'exemple général: pas une parole ne fut adressée à ce colonel, si fier de son crédit. Il restait isolé comme une brebis galeuse, c'était le mot dont on se servait généralement, dans le bal, pour désigner sa position fâcheuse. Et il n'eut pas l'esprit de quitter le bal et de se soustraire à une impolitesse si unanime.
«—Ici, c'est lui qui ne pense pas bien, se disait Lucien, et je lui rends la monnaie de la scène qu'il me fit jadis, au sujet du cabinet littéraire. Avec ces êtres grossiers, il ne faut pas perdre l'occasion de placer une marque de mépris. Quand les honnêtes gens les dédaignent, ils se figurent qu'on les redoute.»
Lucien remarqua, en entrant, que toutes les femmes étaient parées de rubans rouges et blancs, ce qui ne l'offensa pas le moins du monde:
«—Cette insulte s'adresse au chef de l'État, et à un chef...[1]. La nation est trop haut placée pour qu'une famille quelconque, fût-elle de héros, puisse l'insulter.»
Au fond d'une des tentes adjacentes, était comme un petit réduit qui resplendissait de lumière; il y avait peut-être quarante bougies allumées, et Lucien fut attiré par leur éclat.
«—Cela a l'air d'un reposoir des processions de la Fête-Dieu!» pensa-t-il.
Au milieu des bougies, dans le lieu le plus noble, était placé, comme une sorte d'ostensoir, le portrait d'un jeune Écossais. Dans la physionomie de cetenfant, le peintre, qui pensait mieux, sans doute, qu'il ne dessinait, avait cherché à réunir, aux sourires aimables du premier âge, un front chargé des hautes pensées du génie. Le peintre était ainsi parvenu à faire une caricature étonnante et qui tenait du monstre. Toutes les femmes qui entraient dans la salle du bal, la traversaient rapidement pour aller se placer devant le portrait du jeune Écossais.
Là, on restait un instant en silence, et l'on affectait un air sérieux. Puis, en s'en allant, on reprenait la physionomie plus gaie du bal, et on allait saluer la maîtresse de la maison. Deux ou trois dames, qui s'approchèrent de Mme de Marcilly avant d'avoir salué le portrait, en furent reçues fort sèchement et parurent tellement ridicules, que l'une d'elles jugea à propos de se trouver mal. Après une revue générale du bal, qui était fort beau, la reconnaissance marqua la place de Lucien sur une chaise, à côté du boston de Mme la comtesse de Commercy, la cousine de l'empereur. Pendant une mortelle demi-heure, Lucien entendit lui donner ce titre cinq ou six fois, en parlant d'elle et à elle-même.
«—Vous êtes admirable, monsieur, lui dit la cousine de l'empereur, et, certainement, je ne voudrais pas me séparer d'un aussi aimable cavalier; mais je vois d'ici des demoiselles qui ont bonne envie de danser; elles me regarderaient avec des yeux ennemis si je vous gardais plus longtemps.»
Et Mme de Commercy lui indiqua plusieurs demoiselles de la première qualité. Notre héros prit son parti en brave; non seulement il dansa, mais il parla; il trouva quelques petites idées à la portée de ces intelligences non cultivées, exprès, des jeunes filles de la noblesse de province. Son courage fut récompensé par les louanges unanimes de Mmes de Commercy, de Marcilly, de Serpierre, etc. Il se sentit à la mode.
On aime les uniformes dans l'Est de la France, pays profondément militaire; et c'est en grande partie à cause de son uniforme, porté avec grâce, et presque unique dans cette société, que Lucien pouvait passer pour le personnage le plus brillant du bal. Enfin, il obtint une contredanse de Mme d'Hocquincourt: il eut de l'à-propos, du brillant, de l'esprit. Mme d'Hocquincourt lui faisait des compliments fort vifs:
«—Je vous ai toujours vu fort aimable; mais, ce soir, vous êtes un autre homme!» lui dit-elle.
Ce propos fut entendu par M. de Sanréal, et Lucien commença à déplaire aux jeunes gens de la société.
«—Vos succès donnent de l'humeur à ces messieurs, dit Mme d'Hocquincourt;» et comme MM. Roller et d'Antin s'approchaient d'elle, elle rappela Lucien qui s'éloignait.
«—Monsieur Leuwen, lui fit-elle de loin, je vous demande de danser avec moi la première contredanse.
«—C'est charmant, pensa Lucien. Voilà ce qu'on n'oserait pas se permettre à Paris. Réellement, ces pays étrangers ont du bon: ces gens-ci sont moins timides que nous.»
Pendant qu'il dansait avec Mme d'Hocquincourt, M. d'Antin s'approcha d'elle. Elle feignit alors d'avoir oublié un engagement pris avec lui, et se mit à lui en faire des excuses en ternies si plaisants et si piquants, que Lucien, toujours dansant avec elle, eut toutes les peines du monde à ne pas éclater de rire. Mme d'Hocquincourt cherchait évidemment à mettre en colère M. d'Antin, qui protestait en vain que jamais il n'avait compté sur cette contredanse.
«—Comment un homme peut-il se laisser traiter ainsi? pensait Lucien. Que de bassesses fait faire l'amour!»
Il alla à l'autre bout du salon et dansa des valses avec Mme de Puy-Laurens qui, elle aussi, fut charmante pour lui. Il était l'homme à la mode de ce bal, lui qui dansait fort mal. Il le savait fort bien, et c'était pour la première fois de sa vie qu'il goûtait ce plaisir. Il dansait une galope avec Mlle Théodelinde, lorsque, dans un angle de la salle, il aperçut Mme de Chasteller.
Tout le brillant courage, tout l'esprit de Lucien disparurent en un clin d'œil. Elle avait une simple robe blanche, et sa toilette montrait une simplicité qui eut semblé bien ridicule aux jeunes gens de ce bal, si elle entêté sans fortune. Les bals sont des jours de bataille, dans ces pays de puérile vanité, et négliger un avantage passe pour une affectation marquée. On eût voulu que Mme de Chasteller portât des diamants; la robe modeste et peu chère qu'elle avait choisie était un acte de singularité qui fut blâmé avec affectation de douleur profonde par M. de Pointcarré, et désapprouvé, en secret, même par le timide M. de Blancet, qui lui donnait le bras avec une dignité plaisante. Ces messieurs n'avaient pas tout à fait tort: le trait le plus marquant du caractère de Mme de Chasteller était une nonchalance profonde. Sous l'aspect d'un sérieux complet et que sa beauté rendait imposant, elle avait un caractère heureux et même gai. Rêver était son plaisir suprême. On eût dit qu'elle ne faisait aucune attention aux petits événements qui l'entouraient: aucun ne lui échappait, au contraire. Et c'étaient même ces petits événements qui servaient d'aliment à cette rêverie, qui passait pour de la hauteur.
Par exemple, le matin même du bal, M. de Pointcarré lui avait fait une scène pour l'indifférence avec laquelle elle avait lu une lettre lui annonçant une banqueroute. Et, peu d'instants après, la rencontre, dans la rue, d'une femme fort petite, vieille, marchant à peine, mal vêtue, au point de laisser voir une chemise déchirée, et sous cette chemise, une peau noircie par le soleil, l'avait émue jusqu'aux larmes. Personne, à Nancy, n'avait deviné ce caractère. Une amie intime, Mme de Constantin, recevait seule quelquefois ses confidences, et s'en moquait. Avec tout le reste du monde, Mme de Chasteller parlait assez pour fournir son contingent à la conversation; mais se mettre à parler était toujours pour elle une fatigue. Elle ne regrettait qu'une chose de Paris: la musique italienne, qui avait le pouvoir d'augmenter d'une façon surprenante l'intensité de ses accès de rêverie. Elle pensait fort peu à elle-même, et même le bal que nous décrivons n'avait pu la rappeler assez au rôle qu'elle devait jouer, pour lui donner la quantité d'honnête coquetterie que le vulgaire croit inhérente au caractère de toutes les femmes.
Comme Lucien ramenait Mlle Théodelinde à sa mère:
«—Que veut dire cette petite robe blanche de mousseline? criait tout haut Mme de Serpierre. Est-ce ainsi qu'on se présente un jour tel que celui-ci? Elle est veuve d'un officier général, attaché à la propre personne du roi; elle jouit d'une fortune triplée et quadruplée par la bienveillance de nos Bourbons, Mme de Chasteller eût dû comprendre que venir chez Mme de Marcilly, le jour de la fête de notre adorable prince, c'est se présenter aux Tuileries. Que diront les républicains en nous voyant traiter avec légèreté les choses les plus sacrées? Et n'est-ce pas quand le flot de tout le vulgaire vient attaquer les choses saintes, que chaque être, selon la position, doit avoir du courage et faire strictement son devoir? Et, elle encore, ajoutait-elle, fille unique de M. de Pointcarré, qui, à tort ou à raison, se voit à la tête de la noblesse de la province, ou, du moins, nous donne des instructions comme commissaire du roi! Cette petite tête n'a rien vu de tout cela!»
Mme de Serpierre avait raison. Mme de Chasteller était blâmable, mais pas autant qu'elle fut blâmée.
«—Que vont dire les républicains?» s'écriaient toutes les nobles dames; et elles songeaient au numéro de l'Aurore qui devait paraître le surlendemain.
Mme de Chasteller se rapprocha du groupe de Mme de Serpierre, comme celle-ci continuait, à très haute voix, ses réflexions critiques et monarchiques. Cette critique amère fut brusquement coupée par les compliments fades et exaspérés qui passent pour du savoir-vivre vivre en province. Lucien fut heureux de trouver Mme de Serpierre bien ridicule. Un quart d'heure plus tôt, il eût ri de grand cœur; maintenant cette femme méchante lui fit l'effet d'une pierre de Prusse que l'on trouve dans les mauvais chemins de montagnes. Pendant toutes ces politesses infinies, auxquelles Mme de Chasteller fut bien obligée de répondre, Lucien eut tout le loisir de la regarder. Son teint avait cette fraîcheur inimitable qui semble annoncer une âme trop haut placée, pour être troublée par les minuties vaniteuses et les petites haines d'un bal de province. Il lui sut gré de cette expression toute de son invention. Il était absorbé dans son admiration lorsque les yeux de cette beauté pâle se tournèrent sur lui; il ne put soutenir leur éclat. Ils étaient tellement beaux et simples dans leurs mouvements! Pour y songer, il restait immobile, à trois pas de Mme de Chasteller, à la place où son regard l'avait surpris. Il n'y avait plus rien chez lui de l'enjouement et de l'assurance brillante de l'homme à la mode; il ne songeait plus à plaire au public, et, s'il se souvenait de l'existence de ce monstre, ce n'était que pour craindre ses réflexions. N'était-ce pas ce public qui lui avait nommé sans cesse M. Thomas de Busant? Au lieu de soutenir son courage par l'action, Lucien, en ce moment critique, avait la faiblesse de réfléchir, de philosopher. Pour se justifier de la faiblesse et du malheur d'aimer, il se disait qu'il n'avait jamais rencontré une physionomie aussi céleste. Il se livrait au plaisir de détailler cette beauté, et sa gaucherie s'en augmentait.
Sous ses yeux, Mme de Chasteller promit une contredanse à M. d'Antin, et, depuis un quart d'heure, il avait pourtant décidé de solliciter cette contredanse.
«—Jusqu'ici, se dit-il en se voyant enlever Mme de Chasteller, l'affectation ridicule, pour moi, des jolies femmes que j'ai rencontrées, m'a servi de bouclier contre leurs charmes. Cette froideur parfaite de Mme de Chasteller se change, lorsqu'elle est obligée de parler ou d'agir, en une grâce dont je n'avais pas même l'idée.
Nous avouerons que, pendant ces raisonnements admiratifs, Lucien, immobile et droit comme un piquet, avait tout l'air d'un niais. Mme de Chasteller avait la main fort bien. Comme ses yeux faisaient peur à Lucien, les yeux de notre héros s'attachaient à cette main, qu'ils suivaient constamment. Toute cette timidité fut remarquée par Mme de Chasteller, chez laquelle tous les jours on parlait de Lucien. Notre sous-lieutenant fut réveillé de son bonheur par l'idée cruelle que tout ce qui ne dansait pas l'observait avec des yeux ennemis et lui cherchait des ridicules. Son uniforme seul et sa brillante cocarde suffisaient pour indisposer contre lui, et jusqu'à la violence, tout ce qui, dans ce bal, n'appartenait pas à la très haute société. C'était pour lui une remarque déjà ancienne que, moins il y a d'esprit dans l'ultracisme, plus il est furibond. Mais toutes ces réflexions prudentes furent bien vite oubliées; il trouvait trop de plaisir à chercher à deviner le caractère de Mme de Chasteller.
«—Quelle honte! dit tout à coup le parti contraire à l'amour. Quelle honte pour un homme qui a aimé le devoir et la patrie avec un dévouement qu'il pouvait croire sincère! Il n'a plus d'yeux que pour les grâces d'une petite légitimiste de province, garnie d'une âme qui préfère bassement les intérêts particuliers de sa caste à ceux de la France entière. Bientôt, sans doute, à son exemple, je placerai le bonheur de deux cent mille nobles ou....[2] avant celui des autres trente millions de Français. Ma grande raison sera que ces deux cent mille privilégié ont les salons les plus élégants, des salons qui semblent m'offrir des jouissances délicates, que je chercherais vainement ailleurs; en un mot, des salons qui sont utiles à mon bonheur privé. Le plus vil des courtisans ne raisonne pas autrement!»
Ce moment fut cruel, et la physionomie de Lucien n'était rien moins que riante, tandis qu'il cherchait à réfuter, à repousser cette terrible vision. Il était alors debout et immobile, près de la contredanse où figurait Mme de Chasteller. Aussitôt le parti de l'amour, pour réfuter la raison, le porta à prier Mme de Chasteller à danser. Elle le regarda; mais, pour cette fois, Lucien fut incapable de juger ce regard: il en fut comme brûlé, enflammé. Ce regard, pourtant, ne voulait rien dire autre chose que le plaisir de curiosité de voir de près un jeune homme qui avait des passions extrêmes, qui, tous les jours, avait un duel, dont on parlait beaucoup, et qui passait fort souvent sous ses fenêtres. Et le cheval de ce jeune officier devenait ombrageux, précisément quand elle pouvait l'apercevoir! Il était clair que le maître du cheval voulait faire croire qu'il était occupé d'elle, au moins lorsqu'il passait dans la rue de la Pompe, et elle n'en était point scandalisée; elle ne le trouvait point impertinent! Il est vrai que, placé à côté d'elle au dîner de Mme de Serpierre, il avait paru absolument dénué d'esprit, et même gauche dans ses manières. Il avait été brave en conduisant la barque sur le Iac de la Commanderie, mais c'était de cette bravoure froide que pouvait avoir un homme de cinquante ans. De tout cet ensemble d'idées, il résultait qu'en dansant avec Lucien, sans le regarder et sans s'écarter du sérieux le plus convenable, Mme de Chasteller était fort occupée de lui. Bientôt elle s'aperçut qu'il était timide jusqu'à la gaucherie.
«—Son amour-propre se rappelle, sans doute, pensa-t-elle, que je l'ai vu tomber de cheval le jour de son arrivée à Nancy.»
Ainsi Mme de Chasteller ne faisait aucune difficulté d'admettre que Lucien était timide à cause d'elle. Cette défiance de soi-même avait de la grâce dans un homme jeune et placé au milieu de tous ces provinciaux, si sûrs de leur mérite, et qui ne perdaient pas un pouce de leur taille en dansant. Ce jeune officier, du moins, n'était pas timide à cheval; chaque jour il la faisait trembler par sa hardiesse, «et une hardiesse si souvent malheureuse,» ajoutait-elle presque en riant.
Lucien était tourmenté du silence qu'il gardait; à la fin il se fit violence, il osa adresser un mot à Mme de Chasteller, et n'arriva qu'avec beaucoup de peine à exprimer des idées fort communes, juste châtiment de qui n'exerce pas sa mémoire. Mme de Chasteller évita quelques invitations des jeunes gens de la société, dont elle savait par cœur les mots les plus jolis, et, après un moment, par une de ces adresses de femme que nous ne devinons que lorsque nous n'avons plus d'intérêt à les deviner, elle se trouva à danser à la même contredanse que Lucien. Mais, après cette contredanse, elle décida que réellement il n'avait aucune distinction dans l'esprit, et elle cessa presque de penser à lui.
«—Ce ne sera qu'un homme de cheval, comme tous les autres; seulement il monte avec plus de grâce et il a plus de physionomie.»
Ce n'était plus ce jeune homme vif, leste, à l'air insouciant et supérieur à tout, qui passait souvent sous sa croisée. Contrariée de cette découverte, qui augmentait pour elle l'ennui de Nancy, Mme de Chasteller adressa la parole à Lucien et fut presque coquette avec lui. Elle le regardait passer depuis si longtemps que, quoique à elle présenté depuis huit jours seulement, il lui faisait presque l'effet d'une vieille connaissance.
Lucien, qui n'osait que rarement regarder la figure parfaitement froide de la belle personne qui lui parlait, était bien loin de se douter des bontés qu'on avait pour lui. Il dansait et, même en dansant, faisait trop de mouvements, et ces mouvements manquaient de grâce.
«—Décidément, ce joli Parisien n'est bien qu'à cheval; en se mettant à danser, il perd son mérite tout entier. Il n'a pas d'esprit, c'est dommage! Sa physionomie annonçait tant de finesse et de naturel! Ce sera le naturel du manque d'idées!»
Tout à fait rassurée sur les moyens de plaire de Lucien, et peu touchée de l'unique avantage de bien monter à cheval:
«—Ce jeune homme, se dit-elle, veut faire l'homme ébahi de mes grâces, comme les autres.»
Et elle songea librement à ces autres qui l'environnaient et cherchaient à lui plaire. M. d'Antin y réussissait quelquefois. Tout en lui rendant justice, Mme de Chasteller fut impatientée de ce qu'au lieu de lui adresser la parole, Lucien se bornait à sourire des mots aimables de M. d'Antin. Pour comble de déplaisance, il la regardait avec des yeux dont l'expression était exagérée, et pouvait être remarquée. Notre pauvre héros était trop profondément occupé, et de ses remords d'aimer, et de l'impossibilité de trouver un mot aimable à dire, pour surveiller ses yeux. Depuis qu'il avait quitté Paris, il n'avait rien vu, au moral, que de contourné, de sec et de désagréable pour lui. Je ménage les termes: la platitude des désirs, les prétentions puériles, et, plus que tout, la gauche hypocrisie de la province, allaient jusqu'à produire le dégoût chez cet être accoutumé à toute l'élégance des vices de Paris. Au lieu de cette disposition satirique et malheureuse, depuis une heure Lucien n'avait pas assez d'yeux pour voir, pas assez d'âme pour admirer. Les remords d'aimer étaient battus en brèche et détruits avec une rapidité délicieuse. Sa vanité de jeune homme l'avertissait bien, de temps à autre, que le silence continu dans lequel il se renfermait avec délice, n'était pas fait pour augmenter sa réputation d'homme aimable. Mais il était si étonné, si transporté, qu'il n'avait pas le courage de donner une audience sérieuse au soin de sa gloire. Par un charmant contraste avec tout ce qui offensait ses yeux depuis si longtemps, il voyait, à six pas de lui, une femme adorable par une beauté céleste; mais cette beauté était presque son moindre charme. Au lieu de cette politesse empressée, incommode, empreinte de fausseté, puante de mensonge, qui faisait la gloire de la maison de Serpierre; au lieu de cette fureur de faire de l'esprit à tout propos de Mme de Puy-Laurens, Mme de Chasteller était simple et froide, mais de cette simplicité qui charme parce qu'elle daigne ne pas cacher une âme faite pour les émotions les plus nobles; mais de cette froideur voisine des flammes, qui semble prête à se changer en bienveillance et même en transports, si vous savez les inspirer.
Mme de Chasteller s'était éloignée pour faire un tour dans la salle. M. de Blancet avait repris son poste et lui donnait le bras d'un air entrepris; on voyait qu'il songeait au bonheur de lui donner le bras comme son mari. Le hasard amena Mme de Chasteller du côté où se trouvait Lucien. En le retrouvant sous ses yeux, elle eut un mouvement d'impatience contre elle-même. Quoi! elle s'était donné la peine de regarder si souvent un être aussi vulgaire, et dont le sublime mérite consistait, comme celui des héros de l'Arioste, à être un bon homme de cheval! Elle lui adressa la parole, et chercha à l'émoustiller, à le faire parler. Au mot que lui adressa Mme de Chasteller, Lucien devint un autre homme. Par le noble regard qui daignait s'arrêter sur lui, il se crut affranchi de tous les lieux communs qui l'ennuyaient à dire, qu'il disait mal, et qui, à Nancy, font encore l'élément essentiel de la conversation entre gens qui se voient pour la huitième ou dixième fois. Tout à coup, il osa parler, et beaucoup. Il parlait de tout ce qui pouvait intéresser ou amuser la jolie femme qui, tout en donnant le bras à son grand cousin, daignait l'écouter avec des yeux étonnés. Sans perdre rien de sa douceur et de son accent respectueux, la voix de Lucien s'éclaircit et prit de l'éclat. Les idées nettes et plaisantes ne lui manquèrent pas plus que les paroles vives et pittoresques pour les peindre. Dans la simplicité noble du ton qu'il osa prendre spontanément avec Mme de Chasteller, il sut faire apparaître, sans se permettre assurément rien qui pût choquer la délicatesse la plus scrupuleuse, cette nuance de familiarité délicate qui convient à deux âmes de même portée, lorsqu'elles se rencontrent et se reconnaissent au milieu des masques de cet ignoble bal masqué qu'on appelle le monde. Ainsi des anges se parleraient qui, partis du ciel pour quelque mission, se rencontreraient, par hasard, ici-bas. Cette simplicité noble, n'est pas, il est vrai, sans quelque rapport avec la simplicité de langage autorisée par une ancienne connaissance, mais, comme correctif, chaque mot semble dire:
«Pardonnez-moi pour un moment; dès qu'il vous plaira reprendre le masque, nous redeviendrons complètement étrangers l'un à l'autre, ainsi qu'il convient. Ne craignez de ma part, pour demain, aucune prétention à la connaissance, et daignez vous amuser un instant sans tirer à conséquence!»
Les femmes sont un peu effrayées de l'ensemble de ce genre de conversation; mais, en détail, elles ne savent où l'arrêter. Car, à chaque instant, l'homme qui a l'air si heureux de leur parler, semble dire:
«Une âme de notre portée doit négliger les considérations qui ne sont laites que pour le vulgaire, et sans doute vous pensez avec moi que.....»
Mais, au milieu de cette brillante faconde, il faut rendre justice à l'inexpérience de Lucien. Ce n'était point par un effort de génie qu'il s'était élevé tout à coup à ce ton si convenable pour son ambition; il pensait tout ce que ce ton semblait dire; et ainsi, par une cause peu honorable pour son habileté, sa façon de dire était parfaite. C'était l'illusion d'un cœur naïf. Il y avait toujours chez lui une certaine horreur instinctive pour les choses basses qui s'élevaient, comme un mur d'airain, entre l'expérience et lui. Il détournait les yeux de tout ce qui lui semblait trop laid, et il se trouvait, à vingt-trois ans, d'une naïveté qu'un jeune Parisien de bonne maison trouve déjà bien humiliante à seize, à sa dernière année de collège. C'était par un pur hasard qu'il avait pris le ton d'un homme habile. Certainement, il n'était pas expert dans l'art de disposer d'un cœur de femme et de faire naître des sensations. Ce ton si singulier, si attrayant, si dangereux, n'était que choquant et à peu près inintelligible pour M. de Blancet, qui, toutefois, tenait à mêler son mot dans la conversation. Lucien s'était emparé d'autorité de toute l'attention de Mme de Chasteller. Quelque effrayée qu'elle fût, elle ne pouvait se défendre d'approuver beaucoup les idées de Lucien, et quelquefois répondait presque sur le même ton; mais sans cesser précisément d'écouter avec plaisir, elle finit par tomber dans un étonnement profond. Elle se disait, pour justifier ses sourires un peu approbateurs:
«—Il parle de tout ce qui se passe au bal, et jamais de lui.»
Mais, dans le fait, dans la manière dont Lucien osait l'entretenir de toutes ces choses si indifférentes, c'était usurper un rang qui n'était pas peu de chose auprès d'une femme de l'âge de Mme de Chasteller, et surtout accoutumée à autant de retenue: ce rang était unique, rien de moins. D'abord, Mme de Chasteller fut étonnée et amusée du changement dont elle était témoin; mais bientôt elle ne sourit plus, elle eut peur à son tour.
«—De quelle façon de parler il ose se servir avec moi! Et je n'en suis pas choquée, je ne me sens pas offensée!... Grand Dieu! Ce n'est point un jeune homme simple et bon! Que j'étais sotte de le penser. J'ai affaire ici à un de ces hommes adroits, aimables et profondément dissimulés que l'on voit dans les romans. Ils savent plaire, mais précisément parce qu'ils sont incapables d'aimer. M. Leuwen est là, devant moi, heureux et gai, occupé à me réciter un rôle aimable, sans doute; mais il est heureux uniquement parce qu'il sent qu'il parle bien... Apparemment qu'il avait résolu de débuter par une heure de ravissement profond et allant jusqu'à l'air stupide. Mais je saurai bien rompre toute relation avec cet homme dangereux, si habile comédien!»
Et, tout en faisant cette belle réflexion, tout en formant cette magnifique résolution, son cœur était déjà occupé de lui. Elle l'aimait déjà! On peut attribuer à ce moment la naissance d'un sentiment de distinction et de faveur pour Lucien.
Tout à coup elle se repentit vivement d'être restée si longtemps à causer avec lui, assise sur une chaise, éloignée de toutes les femmes, et n'ayant pour tout chaperon que le bon M. de Blancet, qui pouvait fort bien ne rien comprendre à tout ce qu'il entendait. Pour sortir de cette position embarrassante, elle accepta une contredanse que Lucien la pria de danser avec lui. Après la contredanse et pendant la valse qui suivit, Mme d'Hocquincourt appela Mme de Chasteller à une place à coté d'elle, où il y avait de l'air et où l'on était un peu à l'abri de l'extrême chaleur qui commençait à s'emparer de la salle de bal. Lucien, fort lié avec Mme d'Hocquincourt, ne quitta pas ces dames. Là, Mme de Chasteller put se convaincre qu'il était à la mode ce soir-là.
«—Et, en vérité, on a raison, se disait-elle; car, indépendamment de ce joli uniforme qu'il porte si bien, il est source de joie et de gaieté pour tout ce qui l'environne.»
On se prépara à passer dans une tente voisine, où le souper était préparé. Lucien arrangea les choses de façon à ce qu'il pût offrir le bras à Mme de Chasteller. Il semblait à celle-ci être séparée par des journées entières de l'état où se trouvait son âme au commencement de la soirée. Elle avait oublié jusqu'au souvenir de l'ennui qui éteignait sa voix après la première heure passée au bal.
Il était minuit; le souper était préparé dans une charmante salle, formée par des murs de charmille de douze ou quinze pieds de hauteur. Pour mettre le souper à l'abri de la rosée du soir, s'il en survenait, ces murs de verdure supportaient une tente à larges bandes rouges et blanches. C'étaient les couleurs de la personne exilée dont on célébrait la fête. Au travers des murs de charmille, on apercevait, çà et là, par les trouées du feuillage, une belle lune éclairant un paysage étendu et tranquille. Cette nature ravissante était d'accord avec les nouveaux sentiments qui cherchaient à s'emparer du cœur de Mme de Chasteller, et contribuait puissamment à éloigner et à affaiblir les objections de la raison. Lucien avait pris son poste; non pas précisément à côté de Mme de Chasteller: il fallait avoir des ménagements pour les anciens amis de sa nouvelle connaissance. Un regard plus amical qu'il n'eût osé l'espérer, lui avait appris cette nécessité; mais il se plaça de façon à pouvoir fort bien la voir et l'entendre. Il ent l'idée d'exprimer ses sentiments réels par des mots qu'il adresserait, en apparence, aux dames assises auprès de lui. Pour cela il fallait beaucoup parler, et il y réussit, sans trop dire d'extravagances. Il domina bien tôt la conversation; bientôt, tout en amusant les dames assises auprès de Mme de Chasteller, il osa faire entendre de loin des choses qui pouvaient avoir une application fort tendre, ce qu'il n'aurait jamais pensé pouvoir tenter de sitôt. Il est sûr que Mme de Chasteller pouvait fort bien feindre de ne pas comprendre ces mots indirects. Il parvint à amuser même les hommes placés près de ces dames, et qui ne regardaient pas encore ses succès avec le sérieux de l'envie.
Tout le monde parlait et riait fort souvent du côté de la table où Mme de Chasteller était assise. Les personnes placées aux autres parties de la salle firent silence, pour tâcher de prendre pari à ce qui amusait si fort les voisines de Mme de Chasteller. Celle-ci était très occupée, et de ce qu'elle entendait, ce qui la faisait rire quelquefois, et de ses réflexions fort sérieuses, qui formaient un étrange contraste avec le ton si gai de cette soirée.
«—C'est donc là cet homme timide et que je croyais sans idées? Quel être effrayant!»
C'était la première fois, peut-être, de sa vie, que Lucien avait de l'esprit et du plus brillant. Vers la fin du souper, il vit que le succès passait ses espérances. Il était heureux, extrêmement animé, et pourtant, par miracle, il ne dit rien d'inconvenant. Là, cependant, parmi ces fiers Lorrains, il se trouvait en présence de trois ou quatre préjugés féroces, dont nous n'avons, à Paris, que la pale copie: Henri V, la noblesse, la duperie et la sottise, et presque le crime de l'humanité envers le petit peuple. Aucune de ces grandes vérités, fondement du credo du faubourg Saint-Germain, et qui ne se laissent pas offenser impunément, ne reçut la plus petite égratignure de la gaieté de Lucien. C'est que son âme noble avait, au fond, un respect infini pour la situation malheureuse de tous ces pauvres jeunes gens qui l'entouraient. Ils s'étaient privés, quatre ans auparavant, par fidélité à leurs croyances politiques et aux sentiments de toute leur vie, d'une petite part au budget, utile, si ce n'est nécessaire, à leur subsistance. Ils avaient perdu bien plus encore: l'unique occupation au monde qui pût les sauver de l'ennui et par laquelle ils ne crussent pas déroger.
Les femmes jugèrent que Lucien était parfaitement bien. Ce fut Mme de Commercy qui prononça le mot sacramentel dans la partie de la salle qui était réservée à la plus haute noblesse. Car il y avait une réunion de sept à huit dames méprisant toute cette société qui, à son tour, méprisait tout le reste de la ville, à peu près comme la garde impériale de Napoléon eût fait peur, en cas de révolte, à cette armée de 1810, qui faisait peur à toute l'Europe.
Au mot si décisif de Mme de Commercy, la jeunesse dorée de Nancy se révolta presque. Ces messieurs, qui savaient être élégants et se bien placer sur la porte d'un café, se taisaient ordinairement au bal, et ne savaient montrer que le mérite de danseurs infatigables et vigoureux. Lorsqu'ils virent que Lucien parlait beaucoup, contre son ordinaire, et que, de plus, il était écouté, ils commencèrent à dire qu'il ôtait fort déplaisant et fort bruyant; que cette amabilité criarde pouvait être à la mode parmi les bourgeois de Paris et dans les arrière-boutiques de la rue Saint-Honoré, mais ne prendrait jamais dans la bonne société de Nancy. Pendant cette déclaration de ces messieurs, les mots plaisants de Lucien prenaient fort bien, et leur donnaient un démenti. Ils furent réduits à répéter entre eux, d'un air tristement satisfait:
«—Après tout, ce n'est qu'un bourgeois, né on ne sait où, et qui ne peut jouir que de la noblesse personnelle que lui confère son épaulette de sous-lieutenant.»
Ces mots de nos officiers lorrains démissionnaires résument la grande dispute qui attriste le dix-neuvième siècle: c'est la colère du rang contre le mérite.
Mais aucune des dames ne songeait à ces idées tristes. Elles échappaient complètement, en ce moment, à la triste civilisation qui pèse sur les cerveaux mâles de la province. Le souper finissait, tout brillant de vin de Champagne; il avait porté plus de gaieté et de liberté sans conséquence dans les manières de tous. Pour notre héros, il était exalté par les choses assez tendres que, sous le masque de la gaieté, il avait osé adresser de loin à la dame de ses pensées. C'était la première fois de sa vie que le succès le jetait dans une telle ivresse. En revenant dans la salle de bal, Mme de Chasteller dansa une valse avec M. de Blancet, auquel Lucien succéda, suivant l'usage allemand, après quelques tours. Tout en dansant, et avec une adresse sans adresse, fille du hasard et de la passion, il sut reprendre la conversation sur un ton fort respectueux, mais qui était cependant, sous plus d'un rapport, celui d'une ancienne connaissance. Profitant d'un grand cotillon que ni lui, ni Mme de Chasteller ne voulurent danser, il put lui dire en riant et sans trop faire tache sur le ton général de l'entretien:
«—Pour me rapprocher de ces beaux yeux, je me suis lié avec le docteur Dupoirier!»
Les traits forts pâles en ce moment de Mme de Chasteller, ses yeux étonnés, exprimaient une surprise profonde et presque de la terreur. Au nom de Dupoirier, elle répondit à mi-voix et comme hors d'état de prononcer complètement les mots:
«—C'est un homme bien dangereux!»
Lucien fut ivre de joie: on ne se fâchait donc pas des motifs qu'il donnait à sa conduite à Nancy! Mais oserait-il croire ce qu'il semblait voir? Il y eut un silence expressif de deux ou trois secondes; les yeux de Lucien étaient fixés sur ceux de Mme de Chasteller. Après quoi il osa répondre:
«—Il est adorable à mes yeux; sans lui je ne serais pas ici... D'ailleurs, j'ai un affreux soupçon...» ajouta sa naïveté imprudente.
«—Lequel? et quoi donc?» dit Mme de Chasteller.
Elle sentit aussitôt qu'une réplique aussi directe, aussi vive de sa part, était une haute inconvenance; mais elle avait parlé avant de réfléchir. Elle rougit profondément. Lucien fut troublé en remarquant que la rougeur s'étendait jusqu'aux épaules. Mais il se trouva qu'il ne pouvait répondre à cette question si simple.
«—Quelle idée va-t-elle prendre de moi?» se dit-il.
À l'instant sa figure changea d'expression; il pâlit, comme s'il eut éprouvé une attaque de quelque mal vif et soudain. Ses traits trahissaient l'affreuse douleur que lui causait le souvenir de M. de Busant de Sicile, qui, après plusieurs heures d'oubli, se présentait à sa mémoire.
Quoi! ce qu'il obtenait n'était donc qu'une faveur banale, tout acquise à l'uniforme, par quelque personne qu'il fût porté. La soif qu'il avait d'arriver à la vérité et l'impossibilité de trouver des termes présentables pour exprimer une idée si offensante, le jetaient dans le dernier embarras.
«—Un mot peut me perdre à jamais,» se dit-il.
L'émotion imprévue qui semblait le glacer, passa en un instant à Mme de Chasteller. Elle pâlit de la peine si cruelle, et sans doute à elle relative, qui se manifestait subitement dans la physionomie si ouverte et si jeune de Lucien; ses traits étaient comme flétris; ses yeux, si brillants naguère, semblaient ternis et ne plus voir.
Il y eut entre eux un échange de deux ou trois mots insignifiants.
«—Mais qu'est-ce donc? dit Mme de Chasteller.
«—Je ne sais, répondit machinalement Lucien.
«—Mais, comment, monsieur, vous ne savez pas?
«—Non, madame!... Mon respect pour vous...»
Le lecteur pourra-t-il croire que Mme de Chasteller, de plus en plus émue, eut l'affreuse imprudence d'ajouter:
«—Ce soupçon aurait-il quelque rapport à moi?
«—Est-ce que je m'y serais arrêté un centième de seconde, reprit Lucien avec tout le feu du premier malheur vivement senti; est-ce que je m'y serais arrêté, s'il n'était relatif à vous, à vous uniquement au monde? À qui puis-je penser si ce n'est à vous? Et ce soupçon ne me perce-t-il pas le cœur vingt fois le jour depuis que je suis à Nancy?»
Il ne manquait, à l'intérêt naissant de Mme de Chasteller, que de voir son honneur soupçonné. Elle n'eut pas même idée de masquer son étonnement du ton que Lucien avait pris dans sa réponse. Le feu avec lequel il venait de lui parler, l'évidence de l'extrême sincérité dans les propos de ce jeune homme, la firent passer d'une pâleur mortelle à une rougeur imprudente; ses yeux mêmes rougirent. Mais, oserais-je bien le dire, en ce siècle gourmé et qui semble avoir contracté mariage avec l'hypocrisie, ce fut d'abord de bonheur que rougit Mme de Chasteller, et non à cause des conjectures que pouvaient former les danseurs qui, en suivant les diverses figures du cotillon, passaient sans cesse devant eux. Elle pouvait choisir de répondre ou de ne pas répondre à cet amour; mais combien il était sincère! avec quel dévouement elle était aimée!
«—Peut-être même, probablement même, se dit-elle, ce transport ne durera-il pas! Mais comme il est vrai, comme il est exempt d'exagération et d'emphase! C'est sans doute là la vraie passion; c'est sans doute ainsi qu'il est doux d'être aimée. Mais être soupçonnée par lui et au point que son amour en soit arrêté! L'imputation est donc infâme?»
Elle restait pensive, la tête appuyée sur son éventail. De temps en temps, son regard se dirigeait vers Lucien, qui était immobile, pale comme un spectre, tout à fait tourné vers elle. Ses yeux étaient d'une indiscrétion qui l'eût fait frémir, si elle y eut pensé.
Une incertitude bien autrement inquiétante était venue agiter son cœur, au commencement de la soirée, quand il ne parlait pas.
«—Ce n'était donc pas faute d'idées, comme j'avais la simplicité de le penser; c'était peut-être le soupçon, cet affreux soupçon qui l'arrêtait dans son estime pour moi... Et le soupçon de quoi?... Quelle calomnie peut être assez noire pour produire un tel effet chez un être si jeune et si bon?»
Mme de Chasteller était tellement agitée que sans songer à ce qu'elle osait dire, et entraînée à son insu par le ton de gaieté que la conversation avait pris au souper, cette étrange question arriva aux oreilles de Lucien:
«—Mais quoi? vous ne trouviez que des mots... peu significatifs à me dire au commencement de la soirée! était-ce un sentiment de politesse exagérée? était-ce la retenue si naturelle quand on se connaît si peu? (Ici la voix baissa malgré elle.) Ou était-ce l'effet de ce soupçon?» dit-elle enfin.
Et sa voix, pour ces deux derniers mots, reprit subitement un timbre contenu, mais fort marqué.
«—C'était l'effet d'une extrême timidité: je n'ai point d'expérience de la vie. Je n'avais jamais aimé; vos yeux, vus de si près, m'effrayaient; je ne vous avais vue jusqu'ici qu'à une grande distance!»
Ce mot fut dit avec un accent si vrai, avec une intimité si tendre, il montrait tant d'amour, qu'avant qu'elle y songeât les yeux de Mme de Chasteller, ces yeux dont l'expression était profonde et vraie, avaient répondu: «J'aime comme vous!»
Elle revint comme d'une extase et, après une demi-seconde, elle se hâta de détourner ses yeux; mais ceux de Lucien avaient recueilli en plein ce regard décisif. Il devint rouge à en être ridicule. Il n'osait presque pas croire à tout son bonheur. Mme de Chasteller, de son côté, sentait que ses joues se couvraient d'une ardeur brûlante.
«—Grand Dieu! je me compromets d'une manière affreuse; tous les regards doivent être dirigés sur cet étranger, auquel je parle depuis si longtemps et avec un tel air d'intérêt!»
Elle appela M. de Blancet, qui dansait le cotillon.
«—Conduisez-moi jusqu'à la terrasse du jardin; je lutte depuis cinq minutes contre un accès de chaleur qui me suffoque... J'ai pris un demi-verre de champagne, et je crois en vérité que je me suis enivrée!...»
Mais ce qu'il y eut de terrible pour Mme de Chasteller, c'est qu'au lieu de prendre le ton de l'intérêt, M. le vicomte de Blancet ricanait en écoutant ces mensonges. Il était jaloux jusqu'à la folie de l'air d'intimité, de plaisir, avec lequel on parlait à Lucien depuis si longtemps. On lui avait dit au régiment qu'il ne fallait pas croire aux indispositions des belles dames. Il avait offert son bras à Mme de Chasteller et la conduisait hors de la salle de bal, lorsqu'une autre idée, tout aussi lumineuse, vint s'emparer de son attention. Mme de Chasteller marchait en s'appuyant sur son bras avec un abandon bien étrange.
«—Ma belle cousine voudrait-elle, enfin, me faire entendre qu'elle me paye de retour, ou, du moins, qu'elle a pour moi quelque sentiment tendre?» se dit-il.
Mais dans la soirée, dont il passa en revue tous les petits événements, rien n'avait semblé présager un aussi heureux événement. Était-il imprévu ou Mme de Chasteller voulait-elle dissimuler avec lui? Il la conduisit de l'autre côté du parterre de fleurs. Il trouva une table de marbre, placée devant un grand banc de jardin à dossier et à marchepied. Il eut quelque peine à y établir Mme de Chasteller qui semblait presque hors d'état de se mouvoir. Pendant que le vicomte de Blancet, au lieu de voir ce qui se passait autour de lui, discutait des chimères, Mme de Chasteller était au désespoir.
«—Ma conduite est affreuse! se disait-elle. Je me suis compromise aux yeux de toutes ces dames, et, en ce moment, je sers de texte aux remarques les plus désobligeantes et les plus humiliantes. J'ai agi, pendant je ne sais combien de temps, comme si personne ne m'eût regardée. Ce public ne me passe rien!... Et M. Leuwen?»
Ce nom, prononcé mentalement, la fit frémir.
«Et je me suis compromise aux yeux de M. Leuwen!»
Ce fut là le véritable chagrin qui, à l'instant, fit oublier tous les autres; il ne put être diminué par aucune des réflexions qui se présentaient en foule sur ce qui venait de se passer. Bientôt un autre soupçon vint augmenter son malheur.
«—Si M. Leuwen a tant d'assurance, c'est qu'il aura su que je passe des heures entières, cachée par la persienne de ma fenêtre et attendant son passage dans la rue!»
On prie le lecteur de ne pas trouver trop ridicule Mme de Chasteller. Elle n'avait aucune expérience des fausses démarches dans lesquelles peut entraîner un cœur aimant. Jamais elle n'avait éprouvé rien de semblable à ce qui venait de lui arriver, pendant cette cruelle soirée. Elle ne trouvait guère de raison dans sa tête pour venir à son secours et n'avait aucune expérience réelle. Jamais elle n'avait été troublée par un sentiment autre que celui de la timidité, en étant présentée à quelque grande princesse, ou celui d'une indignation profonde contre les Jacobins, qui cherchaient à ébranler le trône des Bourbons. Au delà de toutes ces théories, qui étaient un sentiment pour elle et ne parvenaient à troubler son cœur que pour un instant, Mme de Chasteller avait un caractère sérieux et tendre qui, dans ce moment, n'était propre qu'à augmenter son malheur. Malheureusement pour sa prudence, les petits intérêts journaliers de la vie ne pouvaient l'émouvoir. Elle avait toujours vécu ainsi dans une sécurité trompeuse; car les caractères qui ont le malheur d'être au-dessus des misères faisant l'occupation de la plupart des hommes, n'en sont que plus disposés à s'occuper uniquement des choses qui, une fois, ont pu parvenir à les toucher.
Après le bal, et malgré l'heure avancée, Lucien monta à cheval. À peine hors de la ville, il s'aperçut qu'il n'avait pas la force de mener sa monture. Il la rendit ail domestique et se promena à pied. À quelques minutes de là, comme trois heures sonnaient, il était assis sur une pierre vis-à-vis de la fenêtre de Mme de Chasteller.
Son arrivée la combla de joie. Elle s'était dit en sortant de chez Mme de Commercy: «Il doit être si mécontent de lui et de moi, qu'il prendra le parti de m'oublier. Si je le revois encore, ce ne sera que dans quelques jours.»
Dans l'obscurité profonde, elle distinguait le feu du cigare de Lucien.
Elle l'aimait à la folie à ce moment.
Si, dans ce silence profond et universel, Lucien eût eu le génie de s'avancer sous sa fenêtre et de lui dire à voix basse quelques mots:
«—Bonsoir, madame! Daigneriez-vous me montrer que je suis entendu?»
Très probablement elle lui eût dit: «Adieu, monsieur Leuwen», et l'intonation de ces trois mots n'eût rien laissé à désirer à l'amant le plus exigeant.
Après avoir fait le sot, comme il se le disait à lui-même, Lucien alla chercher un certain café où il était, sûr de trouver quelques lieutenants du régiment.
Il était si à plaindre que les rencontrer lui fut un vrai bonheur.
Les jeunes gens furent bons enfants cette nuit-là, sauf à reprendre le lendemain une froideur de bon ton.
Après avoir joué, il fut décidé que l'on n'emporterait pas les quelques napoléons que l'on s'était gagnés; on fit venir du vin de Champagne, et Lucien s'enivra au point que le garçon de café et un voisin qu'il appela le reconduisirent chez lui.
Le lendemain de sa première rencontre avec cette femme de laquelle il se croyait si sûr, Lucien fut absolument hors de lui. Il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait, pas plus aux sentiments qu'il voyait naître dans son cœur, qu'aux actions des autres avec lui.
Il lui semblait qu'on faisait allusion à ses sentiments pour Mme de Chasteller, et il avait besoin de toute sa raison pour ne pas se fâcher.
«—J'agirai au jour le jour, se dit-il enfin, me livrant à chaque moment à l'action qui me fera le plus de plaisir. Pourvu que je ne fasse de confidence à qui que ce soit au monde, et que je n'écrive à personne sur ma folie, personne ne pourra me dire un jour: «Tu as été fou.»
»Si cette maladie ne m'emporte pas, du moins elle ne pourra me faire rougir.
«Une folie bien cachée perd la moitié de ses mauvais effets; l'essentiel est qu'on ne devine pas ce que je sens.»
Et en peu de jours, il s'opéra chez lui un changement complet.
Dans le monde, on fut émerveillé de sa gaieté et de son esprit.
«—Il a de mauvais principes, il est immoral, mais il est vraiment éloquent,» disait-on chez Mme de Puy-Laurens.
«—Mon ami, vous vous gâtez», lui dit un jour cette femme d'esprit.
Il parlait pour parler, il soutenait le pour et le contre, il exagérait et chargeait les circonstances de tout ce qu'il racontait, et il racontait beaucoup et longuement.
En un mot, il parlait comme un homme d'esprit de province; aussi son succès fut-il immense.
Les habitants de Nancy reconnaissaient ce qu'ils avaient l'habitude d'admirer; auparavant on le trouvait singulier, original, affecté, souvent obscur.
Le fait est qu'il avait une frayeur mortelle de laisser deviner ce qui se passait dans son cœur; il se voyait espionné et surveillé de près par le docteur Dupoirier, qu'il commençait de soupçonner d'avoir fait son marché avec M........ un homme d'esprit, ministre de la police de Louis-Philippe.
Rompre avec lui eût été fort ridicule et de plus embarrassant; ne rompant pas avec un homme aussi actif, aussi facile à se piquer, il fallait donc le traiter en ami intime, en père.
«—On ne saurait trop charger un rôle avec ces gens-ci!» et il se mit à parler comme un véritable comédien.
Toujours il récitait un rôle et le plus bouffon qui lui venait à l'esprit; il se servait après d'expressions ridicules.
Il aimait à se trouver avec quelqu'un: la solitude lui était devenue impossible. Plus la thèse qu'il soutenait était saugrenue, plus il était distrait de la partie sérieuse de sa vie, qui n'était pas suffisante. Son esprit était le bouffon de son âme.
Ce n'était pas un don Juan, bien loin de là; il ne savait pas ce qu'il serait un jour, mais, pour le moment, il n'avait pas la moindre habitude d'agir avec les femmes, en tête-à-tête, contrairement à ce qu'il sentait. Il avait honoré jusqu'ici du plus profond mépris ce genre de mérite dont il commençait à regretter l'absence.
Du moins il ne se faisait pas la moindre illusion à cet égard. Son esprit se croyait fondé à mépriser Mme de Chasteller, et son cœur avait de nouvelles raisons chaque jour de l'adorer, comme l'être le plus pur, le plus céleste, le plus au-dessus des considérations de vanité et d'argent, qui sont comme la seconde religion de la province.
Le combat de son âme et de son esprit le rendait presque fou à la lettre, et certainement un des hommes les plus malheureux.
C'était justement à l'époque où ses chevaux, son tilbury, ses tigres en livrée, faisaient de lui l'objet de l'envie des lieutenants du régiment et de tous les jeunes gens de Nancy et des environs qui, le voyant riche, brave, assez bien, le regardaient sans doute comme l'être le plus heureux qu'ils eussent encore rencontré. Sa mine mélancolique, lorsqu'il était seul dans les rues, ses distractions, ses mouvements d'impatience avec apparence de méchanceté, passaient pour de la fatuité de l'ordre le plus relevé et le plus noble. Les plus éclairés y voyaient une imitation savante de lord Byron, dont on parlait encore beaucoup à cette époque.
Cette visite au café ne fut pas la seule; la renommée s'en empara. Nancy porta à douze ou quinze les quatre habits de livrée que Mme Leuwen avait envoyés de Paris à son fils. Tout le monde dit que chaque soir depuis un mois, on rapportait Lucien ivre-mort à son logis.
Les indifférents en étaient étonnés, les officiers démissionnaires carlistes charmés, un seul cœur en était percé jusqu'au vif.
«—Me serais-je trompée sur son compte?»
Cette ressource de perdre la raison pour oublier son chagrin n'était pas belle, mais elle était la seule dont Lucien eût pu s'aviser. Il y avait été plutôt entraîné; la vie de garnison s'était offerte à lui et il y avait cédé.
Les excès du soir au café vinrent ébranler un peu sa considération, mais peu de jours avant que sa mauvaise conduite éclatât, il avait acheté une calèche immense, très propre à recevoir les familles nombreuses dont Nancy abondait. C'était en effet à cet usage qu'il la destinait.
Les six demoiselles de Serpierre et leur mère étrennèrent cette voiture, comme on dit dans le pays. Plusieurs autres familles, aussi nombreuses, vinrent la demander et l'obtinrent à l'instant.
«—Ce M. Leuwen est bien bon enfant, disait-on de toutes parts: il est vrai que cela lui coûte si peu. Son père joue à la rente avec le ministre de l'Intérieur. C'est le pauvre rentier qui paye tout.»
Lucien était sur que tout le monde disait du bien de lui à Mme de Chasteller, mais la maison du marquis de Pointcarré était la seule de Nancy où il semblait faire des pas rétrogrades.
En vain avait-il essayé d'y faire des visites; Mme de Chasteller, plutôt que de le recevoir, avait fermé sa porte sous prétexte de maladie. Elle avait trompé le docteur Dupoirier lui-même.
À quelques jours de là, il était à peine arrivé chez Mme de Marcilly, que Mme de Chasteller fut annoncée.
L'indifférence qu'on lui marqua fut si excessive que, vers la fin de la visite, il se révolta.
Pour la première fois il profita de la position qu'il avait prise dans le monde; il donna la main à Mme de Chasteller pour la conduire à sa voiture, quoiqu'il fût évident que cette prétendue politesse la contrariait beaucoup.
«—Pardonnez-moi, madame, si je suis peu discret... Je suis si malheureux!
«—Ce n'est pas ce qu'on dit, monsieur, répondit-elle avec une aisance qui n'était rien moins que naturelle, et en prenant le pas pour gagner sa voiture.
«—Je me fais le flatteur des habitants de Nancy dans l'espoir que peut-être ils vous diront du bien de moi, et le soir, pour vous oublier, je cherche à perdre la raison.
«—Je ne crois pas, monsieur, vous avoir donné lieu...»
À ce moment, le laquais s'avança pour fermer la portière et les chevaux l'emportèrent, plus morte que vive.
Pour qu'aucun ridicule ne lui manquât, même à ses propres yeux, le pauvre Lucien, encouragé comme on vient de le voir, eut l'idée d'écrire. Il fit une fort belle lettre, qu'il alla mettre à la poste lui-même, à Darney, bourg à six lieues de Nancy, sur la route de Paris. Une seconde lettre n'obtint pas plus de réponse que la première. Heureusement, dans la troisième, il glissa par hasard, et non par adresse, le mot soupçon. Ce mot fut précieux pour le parti de l'amour, qui soutenait des combats continus dans le cœur de Mme de Chasteller. Le fait est qu'au milieu des reproches cruels qu'elle s'adressait sans cesse, elle aimait Lucien de toutes les forces de son âme. Les journées ne marquaient pour elle, n'avaient du prix à ses yeux, que par les heures qu'elle passait le soir auprès de la persienne de sa chambre à épier les pas de Lucien qui, bien loin de se douter de tout le succès de sa démarche, venait passer des heures entières dans la rue de la Pompe.
Enfin, arriva sa troisième lettre; les premières avaient causé un vif plaisir, mais on n'avait pas eu la moindre tentation d'y répondre. Après avoir lu cette dernière, Bathilde[3] courut chercher une écritoire, la plaça sur une table, l'ouvrit, et commença à écrire sans se permettre de raison avec elle-même.
«—C'est envoyer une lettre, et non l'écrire, qui fait une démarche condamnable.»
La lettre terminée et après une heure de réflexion, elle demanda sa voiture, et, en passant devant le bureau de poste de Nancy, elle tira le cordon.
«—À propos, dit-elle, au domestique, jetez cette lettre à la boîte... Vite.»
Le bureau était à trois pas, elle suivit cet homme de l'œil: il ne lut pas l'adresse où une écriture, un peu différente de celle qu'elle avait d'ordinaire, avait écrit:
À M. Pierre Lafond.
Poste restante.
Darney.
C'était le nom d'un domestique de Leuwen et l'adresse indiquée par lui avec toute la modestie et le manque d'espoir convenables.
Rien ne saurait exprimer la surprise de Lucien et presque sa terreur quand, le lendemain, étant allé, comme par manière d'acquit, jusqu'à un quart de lieue de Darney avec son domestique Lafond, il vit celui-ci à son retour tirer une lettre de sa poche.
Il tomba de son cheval plutôt qu'il n'en descendit, et s'enfonça sans l'ouvrir dans un petit bois voisin. Quand il se fut assuré qu'un taillis de châtaigniers, au centre duquel il se trouvait, le cachait bien de tous les côtés, il s'assit et se plaça bien à son aise, comme un homme qui s'apprête à recevoir un coup de hache qui doit le dépêcher dans l'autre monde, et qui veut le savourer. Il fut effrayé de la sévérité du langage et du ton de persuasion profonde avec lesquels elle l'exhortait à ne plus parler de sentiments de cette nature, tout en lui intimant l'ordre, au nom de l'honneur, au nom de ce que les honnêtes gens réputent le plus sacré dans leurs relations réciproques, d'abandonner les idées singulières avec lesquelles il avait voulu sans doute sonder son cœur.
«—C'est un congé bien en règle, s'écria-t-il après avoir relu cette lettre terrible au moins cinq ou six fois. Je ne suis guère en état de faire une réponse quelconque, cependant le courrier de Paris passe demain matin à Darney et si ma lettre n'est pas ce soir à la poste, Mme de Chasteller ne la lira que dans quatre jours.»
Cette raison le décida. Là, au milieu du bois, avec un crayon qu'il trouva par hasard et en appuyant sur le liant du shako la troisième page de la lettre qui était restée en blanc, il fabriqua une réponse avec la même sagacité qui dirigeait toutes ses pensées depuis une heure. Il la jugea fort mauvaise. Elle lui déplaisait surtout, parce qu'elle n'indiquait aucune espérance, aucun moyen de retour à l'attaque—tant il y a toujours du fat dans le cœur d'un enfant de Paris! Il revint sur la route pour envoyer son domestique à Darney chercher un cahier de papier et ce qu'il faut pour écrire. Il écrivit sa réponse, et après qu'il eut envoyé Lafond la porter au bureau de la poste, il fut deux ou trois fois sur le point de galoper après lui pour la reprendre, tant elle lui semblait maladroite et peu propre à assurer le succès. Il passa la nuit à composer une troisième lettre qui, mise au net convenablement et écrite en caractères lisibles, se trouva avoir atteint la formidable longueur de sept pages. Par bonheur pour lui, le courrier de Paris avait passé quand cette seconde lettre arriva à Darney, et Mme de Chasteller ne reçut que la première. Sa simplicité, presque enfantine, le dévouement parlait, simple, sans effort, sans espoir, qu'elle respirait, firent un contraste charmant à ses yeux avec la prétendue fatuité de l'élégant sous-lieutenant. Elle s'était repentie bien souvent d'avoir écrit; la réponse qu'elle pouvait recevoir lui inspirait une sorte de terreur. Toutes ses craintes se trouvaient démenties de la manière la plus aimable.
* * *
La seule chose adroite que Lucien avait mise dans sa lettre était de supplier pour une réponse.
«—Accordez-moi mon pardon, madame, et je vous jure un silence éternel.»
«—Dois-je faire cette réponse, se disait Mme de Chasteller; ne serait-ce pas commencer une correspondance? Résister toujours au bonheur qui se présente, même le plus innocent, quel supplice! Quel vie triste! Ne suis-je déjà pas assez ennuyée par deux années de bouderie contre Paris?»
Cette réponse, si méditée, partit enfin; c'étaient des conseils sages donnés sous le nom de l'amitié. On l'exhortait à se garantir ou à se guérir d'une velléité que l'on ne croyait tout au plus qu'une fantaisie sans conséquence. Le ton de la lettre n'était pas tragique; Mme de Chasteller avait même voulu prendre celui d'une correspondance ordinaire, et sortir tout à fait des grandes phrases de la vertu outragée. Cette lettre était à peine à la poste, qu'elle reçut celle de sept pages écrites par Lucien avec tant de sens. Elle fut outrée de colère, et se repentit amèrement du ton de bonté qu'elle avait pris. Elle écrivit aussitôt quatre lignes pour prier M. Leuwen de ne pas continuer une correspondance sans objet; dans le cas contraire elle serait forcée de renvoyer les lettres sans les ouvrir. Forte de cette belle résolution, elle demanda ses chevaux et voulut se débarrasser de quelques visites. Elle débuta par les Serpierre; il lui sembla recevoir comme un coup dans la poitrine, près du cœur, en trouvant Lucien comme établi dans le salon de ces dames, et jouant avec les demoiselles en présence du père et de la mère, comme s'il eut été un véritable enfant.
«—Eh bien! la présence de Mme de Chasteller vous déconcerte? Est-ce qu'elle vous intimide? Vous n'êtes plus bon enfant! lui dit après un moment Mlle Théodelinde.
«—Eh bien, oui! puisqu'il faut que je l'avoue,» répondit Lucien.
Mme de Chasteller ne put se défendre de prendre la parole; le ton général de cette famille l'entraîna à son insu: elle parla sans s'affecter. Lucien put répondre pour la seconde fois de sa vie; les idées lui vinrent en foule en s'adressant à Mme de Chasteller, et il sut les exprimer. La gaieté gagna si bien tout le monde et l'on se trouva si bien ensemble, que Mlle Théodelinde, songeant à la grande calèche de M. Leuwen, de laquelle on se servait sans façon, alla parler bas à sa mère.
«—Allons au Chasseur Vert!» dit-elle tout haut.
Cette idée fut approuvée par tous. On alla à un joli café, établi à une lieue et demie de la ville, au milieu des grands arbres de la foret de Burviller. Ces sortes de cafés dans les bois, où l'on trouve ordinairement le soir de la musique, sont d'un usage allemand qui heureusement commence à pénétrer dans plusieurs villes de l'Est de la France.
La gaieté douce et la bonhomie de la conversation furent extrêmes.
Pour la première fois, pendant un aussi long temps, Lucien osait parler devant Mme de Chasteller; elle-même, à plusieurs reprises, ne put se défendre de sourire en le regardant et ensuite de lui donner le bras. Il était parfaitement heureux.
Il dit à Mme de Chasteller, comme entraîné par un mouvement involontaire:
«—Mais, madame, pouvez-vous douter de la sincérité et de la pureté du sentiment qui m'anime? ne voyez-vous pas que je vous aime de toute mon âme? Depuis le jour de mon arrivée, lorsque mon cheval tomba sous vos fenêtres, je n'ai pensé qu'à vous, et bien malgré moi, car vous ne m'avez pas gâté par vos bontés. Je puis vous jurer, quoique cela soit bien enfant et peut-être ridicule à vos yeux, que les moments les plus doux de ma vie sont, ceux que je passe sous vos fenêtres, quelquefois, le soir.»
Mme de Chasteller, qui lui donnait le bras, le laissait dire et s'appuyait presque sur lui; elle le regardait avec des yeux attentifs, si ce n'est attendris.
Lucien le lui reprocha presque.
«—Quand nous serons de retour à Nancy, quand les vanités de la vie nous auront saisis de nouveau, vous ne verrez en moi qu'un petit sous-lieutenant. Vous serez sévère et j'ose dire méchante pour moi. Vous n'avez pas beaucoup à faire pour me rendre malheureux: la seule peur de vous avoir déplu suffit pour m'ôter toute tranquillité.»