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Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier

TOME PREMIER (continued 2)

Reading edition

Un matin le colonel le fit appeler, et Lucien ne fut introduit devant ce dignitaire qu'après avoir attendu trois grands quarts d'heure dans une antichambre malpropre, au milieu de la poussière des bottes que ciraient trois lanciers.

«—Ceci est fait exprès, se dit-il, et je ne puis déjouer cette mauvaise volonté qu'en ne m'apercevant de rien.

«—On m'a fait rapport, monsieur, dit le colonel en serrant les lèvres et d'un ton de pédanterie marqué, on m'a fait rapport que vous mangiez avec luxe chez vous. C'est ce que je ne puis souffrir. Riche ou non riche, vous devez manger à la pension de cinquante-deux francs avec MM. les lieutenants vos camarades. Adieu, monsieur, n'ayant autre chose à vous dire.»

Le cœur de Lucien bondissait de rage; il n'était pas habitué à ce ton.

«—Me voilà donc obligé de dîner avec des lieutenants qui me font la mine! Ma foi, je pourrai dire comme Beaumarchais: «Ma vie est un combat.» Eh bien, je supporterai cela en riant. Déverloy n'aura pas la satisfaction de pouvoir répéter que je me suis donné la peine de naître; je lui répondrai que je me donne aussi la peine de vivre.»

Le surlendemain du jour où le colonel Malher lui avait donné l'ordre relatif au dîner, il vit arriver chez lui l'adjudant sous-officier du régiment, qui passait pour le confident et l'âme damnée du colonel.

La seule distraction de notre héros était de faire de grandes promenades sur le cheval vendu par le préfet. Lara avait un trot magnifique et faisait trois lieues à l'heure.

«—Monsieur, j'ai l'honneur de vous faire savoir, dit l'adjudant, que la promenade de MM. les sous-lieutenants et lieutenants a été fixée à un rayon de deux lieues.»

Il prit un ton rogue et offrit de laisser par écrit la note des accidents de terrain qui, sur les différentes routes marquaient le rayon de deux lieues. La plaine stérile, exécrable et sèche où le génie de Vauban a placé Nancy ne se change en collines un peu passables qu'à trois lieues de distance.

Lucien eût tout donné au monde en ce moment pour pouvoir jeter l'adjudant par la fenêtre.

«—Monsieur, lui dit-il d'un air doux, les lieutenants et sous-lieutenants, quand ils montent à cheval dans le rayon voulu par la loi, peuvent-ils aller au trot ou seulement au pas?

«—Monsieur, je rendrai compte de votre question au colonel.»

Un quart d'heure après, une ordonnance au galop lui apporta une lettre:

«Le sous-lieutenant Leuwen gardera les arrêts vingt-quatre heures pour avoir déversé le ridicule sur un ordre du colonel Malher.»

Pendant que Lucien conjuguait tous les temps du verbe je m'ennuie, les officiers supérieurs du régiment eurent la naïveté d'essayer une visite à Mmes d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, de Marcilly, de Commercy, chez lesquelles allaient les officiers du 20e de hussards.

Mmes de Marcilly et de Commercy, qui étaient fort âgées, affectèrent, en voyant les officiers supérieurs du 27e de lanciers, une terreur, comme si, revenues en 93, elles eussent reçu la visite du savetier du coin, revêtu de l'écharpe d'officier municipal.

Les gens de Mmes d'Hocquincourt et de Puy-Laurens avaient ordre apparemment de se moquer de ces messieurs; leur passage dans l'antichambre fut le signal d'éclats de rire scandaleux et excessifs. Elles choisirent leurs propos de façon à pousser l'impertinence jusqu'au point précis où elle devient grossièreté et peut déposer contre le savoir-vivre de la personne qui l'emploie.

«—Eh bien, le colonel avalait tout ça comme de l'eau, disait Filloteau qui racontait l'aventure à Lucien.

N'a-t-il pas voulu nous persuader, en sortant de chez cette Mme d'Hocquincourt, qui n'a pas cessé de rire en nous regardant, qu'au fond nous avions été reçus avec bonté et gaîté, sans façons, comme des amis.

Morbleu! Dans le bon temps, quand nous traversions la France, de Mayence à Bayonne, pour entrer en Espagne, comme nous eussions fait voler les vitres d'une pisseuse comme celle-là!

Une damnée vieille, la comtesse de Marcilly, je crois, nous a offert à boire du vin, comme on le ferait à des charretiers.»

Lucien apprit bien d'autres détails quand il put sortir.

M. Bonnard l'avait présenté dans cinq ou six maisons de la bonne bourgeoisie. Il y trouva la même affectation que chez Mlle Berchu et les mêmes prétentions à la bonhomie.

Il s'aperçut, à son grand chagrin, que les maris bourgeois font réciproquement la police sur leurs femmes, et sans doute, sans en être convenus, uniquement par envie et méchanceté.

Deux ou trois de leurs dames, pour employer leur langage, avaient de fort beaux yeux, et ces yeux avaient daigné parler à Lucien.

Mais comment arriver à leur parler en tête-à-tête?

Le récit et la colère du bon Filloteau, la déconvenue des officiers supérieurs, avaient réveillé chez lui l'esprit de contradiction.

«—Il y a ici une société qui ne veut pas recevoir les gens portant mon habit; essayons d'y pénétrer. Peut-être au fond sont-ils aussi ennuyeux que les bourgeois, mais enfin il faut voir. Il me restera du moins le plaisir d'avoir triomphé d'une difficulté. Il faudra que je demande des lettres d'introduction à mon père.»

Mais écrire à ce père sur un ton sérieux n'était pas chose facile; hors de son comptoir, M. Leuwen avait l'habitude de ne pas lire jusqu'au bout les lettres qui n'étaient pas amusantes.

«—Plus la chose lui est facile, se disait Lucien, plus facilement l'idée lui viendra de me faire quelque niche. Il fait les affaires de bourse de M. Bonpain, le notaire du noble faubourg, qui dirige toutes les quêtes faites en province par les fidèles du parti atteints par la vision de Sainte-Pélagie. Ce M. Bonpain peut, sans difficulté, m'assurer une réception brillante dans toutes les maisons de Nancy.»

Il écrivit donc à son père.

Au lieu du paquet énorme qu'il attendait avec impatience, il ne reçut de la sollicitude paternelle qu'une toute petite lettre écrite sur le papier le plus exigu possible.

«Très aimable sous-lieutenant,

«Vous êtes jeune, vous passez pour riche, vous vous croyez beau sans doute, vous avez du moins un beau cheval, puisqu'il coûte deux cent quarante louis, et, dans les pays où vous êtes, le cheval fait plus de la moitié de l'homme. Il faut que vous soyez encore plus piètre qu'un saint-simonien ordinaire, pour ne pas avoir su vous ouvrir les maisons des noblaillons de Nancy.

«Je parie que Melin, votre domestique, est plus avancé que vous, et n'a que l'embarras du choix pour ses soirées.

«Mon cher Lucien, studiate la matematica, et devenez profond. Votre mère se porte bien, ainsi que votre dévoué serviteur.

«FRANÇOIS LEUWEN.»

Lucien se serait donné au diable après une pareille lecture. Pour l'achever, le soir, en rentrant de cette promenade qui ne pouvait se prolonger au delà de deux lieues, il vit son domestique Mélin, assis dans la rue devant une boutique, an milieu d'un cercle de femmes où l'on riait beaucoup.

«—Mon père est un sage, et moi je ne suis qu'un sot,» se dit-il.

Il remarqua presque au moment même, un cabinet littéraire situé dans la rue de la Pompe; il renvoya son cheval et entra dans la boutique pour changer de pensées et essayer de se dépiquer un peu.

Le lendemain, dès sept heures du matin, le colonel le fit appeler.

«—Monsieur, lui dit-il d'un air hautain, mais contraint au fond, il peut y avoir des républicains, c'est un malheur pour la France; mais j'aimerais autant qu'ils ne fussent pas dans le régiment que le roi m'a confié.»

Et comme Lucien le regardait d'un air étonné:

«—Il est inutile de nier, monsieur, vous passez votre vie au cabinet littéraire de Schmidt, rue de la Pompe, vis-à-vis de l'hôtel de Pontlevé. Ce lieu est signalé comme l'antre de l'anarchie où vont les plus effrontés jacobins de Nancy. Vous n'avez pas eu honte de vous lier avec les va-nu-pieds qui s'y donnent rendez-vous!

Sans cesse on vous voit passer devant cette boutique et vous échangez des signes avec ces gens-là. Je vais jusqu'à croire que c'est vous qui êtes l'anonyme de Nancy, signalé par le ministre à M. le général baron Thérance comme ayant envoyé quatre-vingts francs pour la souscription à l'amende de la Tribune...

Ne dites rien, monsieur, s'écria le colonel en colère, comme Lucien semblait vouloir prendre la parole. Si vous aviez le malheur d'avouer une telle sottise, je serais obligé de vous envoyer au quartier général, à Metz, et je ne veux pas perdre un jeune homme qui déjà une fois a manqué son état.»

Lucien était furieux. Pendant que le colonel parlait, il eut deux ou trois fois la tentation de prendre une plume sur une large table de sapin, tachée d'encre, qui le séparait de ce despote de mauvais goût, et d'écrire sa démission.

La perspective des plaisanteries de son père l'arrêta. Quelques minutes plus tard, il trouva plus digne d'un homme de forcer le colonel à reconnaître qu'on l'avait trompé ou qu'il voulait tromper.

«—Colonel, dit-il d'une voix tremblante de colère, mais du reste se contenant assez bien, j'ai été renvoyé de l'École polytechnique, il est vrai; on m'a appelé républicain, je n'étais qu'étourdi. Excepté la chimie et les mathématiques, je ne sais rien; je n'ai point étudié la politique. Si j'entrevois les plus graves objections à toutes les formes de gouvernement, je ne puis avoir d'avis sur celui qui convient à la France.

«—Comment, monsieur, vous osez avouer que vous ne comprenez pas que le seul gouvernement du roi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»

Nous supprimons trois pages du discours que le brave colonel répétait tout d'entrain d'après le journal de Paris, reçu la veille.

«—Je l'ai pris de trop haut avec ce troupier,» se dit Lucien pendant ce long sermon, et il chercha une phrase qui dit beaucoup en peu de mots.

«—Je suis entré hier pour la première fois dans ce cabinet littéraire. Je donnerai cinquante louis à qui prouvera le contraire.

«—Il ne s'agit pas ici d'argent, répliqua le colonel avec amertume; on sait que vous en avez beaucoup et il paraît que vous le savez mieux que personne. Hier, monsieur, vous avez lu le National, et vous n'avez ouvert ni le Journal de Paris, ni les Débats qui tenaient le milieu de la table.

«—Il y avait là un observateur exact,» pensa Lucien, et il se mit à raconter tout ce qu'il avait l'ait dans ce cabinet.

À force de petits détails terre à terre, il parvint pourtant à convaincre le colonel Malher: 1°, que réellement il avait lu le journal la veille pour la première fois depuis son arrivée au régiment; 2°, qu'il n'avait passé que quarante minutes au cabinet littéraire Schmidt; 3°, qu'il y avait été retenu tout ce temps uniquement par un grand feuilleton de six colonnes sur Don Juan de Mozart.

Ce qu'il offrit de prouver en répétant les principales idées (y en avait-il?) du feuilleton.

Après une séance de deux heures et le contre-examen le plus vétilleux de la part du colonel, Lucien sortit, pale de colère. La mauvaise foi de Malher était évidente, mais il avait eu le plaisir de le réduire au silence sur tous les points de l'accusation.

«—J'aimerais mieux vivre avec les laquais de mon père! se dit-il dans la journée; mais toute ma vie je passerais pour un sot aux yeux de nos amis si, à vingt-trois ans et avec un cheval de deux cent quarante louis, je faisais fiasco dans un régiment juste milieu.

Pour qu'au moins, en cas de démission, on ait quelque action de moi à citer à Paris, il faut que je me batte. Cela est d'usage en entrant dans un régiment. Du moins, on le croit dans les salons, et, ma foi! si je perds la vie, je ne perdrai pas grand'chose.»

Deux heures plus tard, après le pansement du soir, dans la cour de la caserne, il dit à quelques officiers qui sortaient en même temps que lui:

«—Des espions m'ont accusé, auprès du colonel, du plus plat de tous les péchés: on veut que je sois républicain et pilier du cabinet littéraire. Je voudrais connaître l'accusateur pour d'abord me justifier à ses yeux, et ensuite lui faire deux ou trois petites caresses avec ma cravache.»

Il y eut un moment de silence complet, et ensuite on parla d'autre chose.

Le soir, le domestique de Lucien lui remit une jolie lettre, fort bien pliée; il n'y vit qu'un seul mot: Renégat.

En ce moment, il était l'homme le plus malheureux de tous les régiments de lanciers de l'armée.

«—Voilà comme ils font toutes leurs affaires. Qui avait dit à ces pauvres républicains que je pensais comme eux? Sais-je moi-même ce que je pense?»

Le lendemain, comme il parlait encore de républicanisme à deux ou trois officiers:

«—Mon cher, lui dit l'un d'eux, vous nous ennuyez toujours de la même chanson. Que diable cela nous fait-il, à nous, que vous ayez été à l'École polytechnique, qu'on vous ait calomnié, qu'on vous ait chassé, etc...

«—Je suis déterminé à ne pas me laisser accuser de républicanisme. Je désire marquer ma déclaration par un coup d'épée, et je vous serais fort obligé, monsieur, si vous vouliez bien en donner un à un ennuyeux.»

Ce mot sembla rendre la vie à tous ces pauvres jeunes gens. Lucien vit bientôt vingt officiers autour de lui.

Ce duel fut une bonne fortune pour tout le régiment; il eut lieu le soir même dans un coin de rempart bien triste et bien sale.

On se battit à l'épée, et les deux adversaires furent blessés, mais sans que l'État fût menacé de perdre aucun des deux.

Lucien avait un grand coup d'épée dans le haut du bras droit.

* * *

Le chirurgien-major du régiment, le chevalier Billars, comme il se faisait appeler, sorte de charlatan assez bon homme, natif des Hautes-Alpes, passait chez Lucien des journées entières.

«La bibliothèque du sous-lieutenant, comme disait le chevalier, se trouvant fournie des meilleures éditions, telles que cognac de 1810, kirschwasser de dix ans, vin du Rhin de trente ans, etc.»

Lucien apprit par ce chirurgien qu'il y avait à Nancy un médecin célèbre par son talent, et fort bien venu de tout le monde, à cause de son éloquence et de son ostracisme.

De tout ce que disait le chevalier Billars, Lucien comprit que ce docteur pourrait bien être le factotum de la ville, et, dans tous les cas, un intrigant amusant à voir.

«—Il faut absolument, mon cher docteur, que vous m'ameniez demain ce M. Dupoirier. Dites-lui que je suis en danger.

«—Mais vous n'êtes pas en danger.

«—Mais n'est-il pas amusant de commencer par un mensonge les relations avec un fameux intrigant? Une fois qu'il sera ici, ne me contredites en rien; laissez-moi dire, nous en entendrons de belles sur Henri V et peut-être nous amuserons-nous un peu.

«—Votre blessure est tout à fait chirurgicale et je ne vois pas ce qu'un docteur en médecine...»

Dès le lendemain, le docteur Dupoirier parut, conduit par le chevalier Billars.

Il ne fut pas deux minutes avec Lucien qu'il se mit à lui frapper familièrement sur le ventre en lui parlant, chose d'autant plus singulière que celui-ci était couché.

Ce docteur Dupoirier était un homme de cinquante ans, énergique, maigre, assez bien fait; une contenance vulgaire, un grand nez, et une bouche qui n'en finissait plus.

Cette physionomie était animée par des petits yeux gris presque cachés par des sourcils épais et grisonnants. Ces petits yeux brillaient d'une vivacité d'hyène ou de bête féroce.

Notre héros s'était figuré assez légèrement qu'il s'amuserait sans peine aux dépens d'une sorte de bel esprit de province, hâbleur de son métier. Il trouva que la logique de la province vaut mieux que ses petits travers.

Loin de mystifier Dupoirier, il eut toutes les peines du monde à ne pas tomber lui-même dans quelque ridicule.

«—Quoi? lui disait le docteur, vous, homme bien né, avec des mœurs élégantes, de la fortune, une jolie position dans le monde, une éducation délicate, vous vous jetez dans l'ignoble juste milieu; non pas dans la guerre véritable dont même les misères ont tant de noblesse et de charme pour les cœurs généreux, mais dans la guerre de maréchaussée, dans la guerre dont l'expédition de la rue Transnonain est la bataille de Marengo!

«—Mon cher chevalier, dit Lucien au docteur Billars, qui se scandalisait et se croyait obligé à une défense du juste milieu, mon cher chevalier, je vais raconter à M. Dupoirier quelques petits écarts de jeunesse que je vous confierai plus tard, mais que je préfère ne confier qu'à une personne à la fois.»

Malgré une déclaration aussi vive, il eut toutes les peines du monde à se défaire de M. Billars qui se sentait l'envie de parler politique.

Dupoirier continua comme s'il avait connu notre héros depuis des mois.

«—Vous allez végéter dans l'ennui et la petitesse d'une garnison. Un tel rôle n'est pas fait pour un homme comme vous. Quittez-le au plus vite.

«Le jour où on tirera le canon, le canon national, celui qui fera palpiter tous les cœurs français—le mien, monsieur, tout comme le vôtre—vous distribuerez quelques centaines de louis dans les bureaux, et vous serez sous-lieutenant, puisque déjà vous l'avez été une fois.

«Qu'importe à quelqu'un de votre trempe de faire la guerre comme sous-lieutenant ou comme capitaine? Laissez la petite vanité de l'épaulette aux demi-sots; la votre est de payer noblement sa dette à la patrie.

«L'essentiel, dans ce siècle douteux, est de l'aire preuve du seul genre de mérite qui ne soit pas susceptible d'hypocrisie.»

Ces choses d'une nature si personnelle et qui pouvaient paraître offensantes, perdent tout à être écrites. Il fallait les entendre raconter par un fanatique plein de fougue comme le docteur. Il savait donner aux choses les plus personnelles, aux conseils intimes les moins demandés, un tour si vif, si amusant, tellement éloigné de l'apparence de vouloir prendre un ton de supériorité, et les manières qui accompagnaient ces étranges paroles étaient si burlesques, les gestes d'une vulgarité si plaisante, que Lucien manqua tout à fait du courage nécessaire pour remettre le docteur à sa place, et c'est sur quoi le docteur comptait. Délivré tout à coup et d'une façon si imprévue, par un vieux médecin de province, de l'ennui qui l'accablait depuis six semaines:

«Je serais ridicule, se disait-il en pleurant presque à force de rire intérieur et contenu, si je faisais entendre à ce bouffon prêchant la croisade, que ses façons ne sont pas précisément celles qui conviennent à une première visite. Et, d'ailleurs, que gagnerais-je à l'effaroucher et à m'en priver?»

Tout ce qu'il put faire, ce fut de frustrer l'attente de ce fougueux partisan des prêtres et de Henri V, qui voulait le confesser, et qui ne parvint tout au plus qu'à lui adresser, sans en être interrompu, une foule de phrases inconvenantes.

Mais, comme un véritable apôtre, Dupoirier semblait accoutumé à cette absence de réponses, et n'en eut l'air nullement déferré.

Lucien ne put tromper ce savant médecin que sur l'état de sa santé. Il ne voulut pas que le docteur pût deviner qu'il avait été appelé en sa qualité d'homme singulier, et il se prétendit fort tourmenté par la goutte volante, maladie qu'avait son père et dont il savait par cœur tous les symptômes.

Le docteur l'interrogea avec attention et ensuite lui donna des avis sérieux. Il restait debout, mais ne s'en allait point, et redoublait de flatteries brusques, incisives, dans le but de faire parler Lucien.

Notre héros se sentit tout à coup le courage de parler sans rire.

«—Je ne prétends pas le nier, monsieur, je ne me regarde pas comme né sous un chou; j'entre dans la vie avec certains avantages. Je trouve en France deux ou trois maisons de commerce qui se disputent le monopole des avantages sociaux. Dois-je m'enrôler dans la maison Henri V et Cie, ou dans la maison Carel et Cie? En attendant que je puisse faire un choix, j'ai accepté un petit intérêt dans la maison Philippe, la seule qui soit à même de faire des offres réelles, car moi, je vous l'avoue, je ne crois qu'au positif. J'ai l'avantage d'apprendre mon métier, quelque respectables et considérables que soient le parti de la république et celui de Henri V; ni l'un ni l'autre ne peuvent me donner le moyen d'apprendre à faire agir un escadron dans la plaine. Quand je saurai mon métier, dans le but d'arriver à une belle position, je m'attacherai définitivement à celle de ces trois maisons de commerce qui me fera les meilleures conditions.»

À cette sortie imprévue et dite d'une voix humble, le docteur eut l'air intimidé.

«—Mais vous respectez, monsieur, tout ce qui est respectable, dit-il avec onction et en changeant le ton satanique qu'il avait eu jusque-là.

«—Je respecte toutou rien, mon cher docteur, répliqua Lucien,—et comme le docteur semblait étonné:

«Je respecte tout ce que respectent mes amis; mais quels seront mes amis?»

Le docteur tomba tout à coup dans le genre plat; il fut réduit à parler devoir, dévouement, idées antérieures à toute expérience dans la conscience, de l'honneur, etc.

«—Tout cela est vrai ou tout cela est faux, peu m'importe, continua Lucien de l'air le plus indifférent; je n'ai pas étudié la théologie, nous ne sommes encore que dans la région des intérêts positifs. Si jamais nous avons du loisir, nous pourrons nous enfoncer ensemble dans les profondeurs de la philosophie allemande. Elle explique fort bien, par un appel à la foi, ce dont elle ne peut rendre compte par le raisonnement. Et comme j'avais l'honneur de vous le dire, monsieur, je n'ai pas encore décidé si, par la suite, je prendrai de l'emploi dans la maison de commerce qui place la foi connue chose nécessaire dans sa mise de fonds.

«—Adieu, monsieur, je vois que vous serez des nôtres, reprit le docteur de l'air le plus satisfait; nous sommes tout à fait d'accord,» ajouta-t-il en tapant sur le ventre de Lucien.

«—Je vais chasser pour quelque temps, j'espère, les attaques de votre goutte volante.»

Le docteur écrivit une ordonnance et disparut.

«—Il est aussi niais, se dit-il, que tous ces petits Parisiens qui passent ici, chaque année, pour aller voir le camp de Lunéville. Il récite avec intelligence une leçon qu'il aura apprise à Paris de quelques-uns de ces athées de l'Institut.

«Tout ce machiavélisme si joli n'est que du bavardage, et l'ironie qui est dans ses discours n'est pas encore dans son âme; mais nous en viendrons à bout.»

* * *

Le lendemain, de fort bonne heure, le docteur Dupoirier frappait à la porte de Lucien.

Il entrait dans ses projets d'éviter la présence du Dr Billars, car il comptait employer des arguments qu'il était bien aise de ne communiquer qu'à une personne à la fois, et il fallait être maître de les nier au besoin. Il voulut étaler devant ce jeune homme de vingt-trois ans, privé de société, les noms des maisons de bonne compagnie et des jolies femmes de Nancy.

«—Ah! infâme coquin, se dit Lucien, je le devine. Ce qui m'intéresse surtout, mon cher docteur, fit-il d'un air froid, c'est ce projet de réforme du Code civil. Le partage peut avoir des conséquences pour mon intérêt, car je ne suis pas sans avoir quelques arpents au soleil...

«—Vous voudriez donc qu'à la mort du père de famille, il n'y eût pas de partage égal entre les frères?

«—Certainement, monsieur, ou alors nous tombons dans les horreurs de la démocratie; nos familles nobles, l'espoir de la France, s'ennuient, elles vivent à la campagne et font beaucoup d'enfants.

Que ferons-nous dans vingt ans, quand il faudra pourvoir tous ces enfants?

Que ferons-nous des fils cadets et comment les placer sous-lieutenants à l'armée, après le vol qu'on a laissé prendre à ces maudits sous-officiers? Mais c'est une question à traiter plus tard, une question secondaire. Je placerai dans l'Église au moins un des fils de tout bon gentilhomme, comme l'Angleterre nous en donne l'exemple.

Je dis que même parmi la canaille, le partage ne doit pas être égal. Si vous n'arrêtez le mal, bientôt tous vos paysans sauront lire. Il faut donc commencer par établir, sous prétexte de convenance de la bonne culture, que jamais la terre ne sera divisée en morceaux de moins d'un arpent... Prenons pour exemple ce que nous connaissons, car c'est là toujours la marche la plus sûre. Voyons de près les intérêts des familles nobles de Nancy....»

Bientôt le docteur en fut à répéter que Mme d'Hocquincourt était la femme la plus séduisante de la ville, qu'elle avait plus d'esprit que Mme de Puy-Laurens, enfin, que Mme de Chasteller était un fort bon parti.

«—Mon cher docteur, répondit Lucien, si j'étais d'humeur à me marier, mon père a mieux que cela pour moi. Il est tel parti, à Paris, qui est aussi riche que toutes ces dames prises ensemble.

«—Mais vous oubliez une petite circonstance, dit le docteur avec emphase, la naissance...

«—Certainement, cela a son poids. Une jeune personne qui porte le nom de Montmorency, de La Trémoille, dans ma position, cela peut bien équivaloir à cent mille francs, même deux cent mille. Mais, mon cher docteur, votre noblesse de province est inconnue à trente lieues.

«—Comment, monsieur, reprit Dupoirier indigné, Mme de Commercy, cousine de l'empereur d'Autriche, qui descend des maisons de Lorraine...?

«—Absolument, cher docteur, Paris ne connaît la noblesse de province que par les discours ridicules des trois cents députés de M. de Villèle.

Si je tenais absolument au mariage, mon père me déterrerait quelque banquière (?) hollandaise, enchantée de régner dans le salon de ma mère, et fort empressée d'acheter cet avantage avec un million.»

Au son de ce mot de million, un changement parut sur la physionomie du docteur.

Il crut Lucien absolument sans cœur et commença à estimer notre héros.

«—Si ce garçon-là avait passé quatre ans au régiment et fait deux voyages à Prague, il vaudrait mieux que nos d'Antin et nos Roller. Du moins, quand nous sommes entre nous, il ne fait pas de pathos.»

Après trois semaines de retraite forcée, rendue moins ennuyeuse par la présence presque continue du docteur, Lucien fit sa première sortie, et ce fut pour aller chez la directrice de la poste, la bonne Mlle Prichard, dévote célèbre. Là, il s'assit sous prétexte de fatigue, il entra en conversation d'un air sage et discret, et enfin s'abonna à la Quotidienne, à la Mode, et au Journal de Paris, alors le plus éhonté des ministériels.

La maîtresse de poste regardait avec vénération ce jeune homme en uniforme et fort élégant, qui prenait un si grand nombre d'abonnements et à de tels journaux.

Lucien avait compris que, dans un régiment juste milieu, tous les rôles valaient mieux que celui de républicain, c'est-à-dire d'homme qui se bat pour un gouvernement qui n'a point d'argent à donner. Plusieurs honorables députés ne comprennent pas à la lettre un tel degré d'absurdité, et trouvent cela immoral[1].

«—Il est évident que si je reste homme raisonnable, je ne trouverai pas ici un pauvre petit salon où passer la soirée avec deux femmes. Ces gens-ci m'ont l'air à la fois trop fiers et trop bêtes pour comprendre la raison.

Républicain, je viens de me battre pour prouver que je ne le suis pas; il ne me reste d'autre mascarade dans cette triste garnison que celle d'ami des privilèges et de la religion qui les soutient.

On m'objectera la simplicité de mon nom bourgeois; je répondrai en montrant que j'ai de l'argent; le colonel Malher me pourchasse, parbleu! je vais essayer de le battre à coups de bonne compagnie. Ce docteur Dupoirier me sera fort utile; il m'a tout l'air de ces gens qui s'attachent aux privilégiés avec l'office de penser pour eux. Ce fut jadis le rôle de Cicéron auprès des praticiens de Rome, amollis et amoindris par un siècle d'aristocratie heureuse et tranquille.»

Le soir du jour où Lucien s'était permis une première sortie, le docteur était chez lui; il prêchait sur les ouvriers dont la misère devait renverser Louis-Philippe. Comme cinq heures sonnaient, il s'arrêta tout à coup au milieu d'une phrase commencée et se leva.

«—Qu'avez-vous donc, docteur? dit Lucien.

«—C'est le moment du salut!» Et le docteur lui expliqua cette cérémonie religieuse avec une voix pieuse, contrite, à peine articulée, qui faisait un étrange contraste avec la voix criarde, hardie, perçante, qui lui était si naturelle.

«—Que dirait-on de moi, cher docteur, si je vous accompagnais?

«—Bien ne vous ferait plus d'honneur, répondit celui-ci sans se fâcher le moins du monde du rire de Lucien, sans même s'en apercevoir; mais je dois en conscience m'opposer à cette seconde sortie comme je l'ai fait à la première. L'air frais du soir peut ramener l'inflammation, et si nous arrivons à offenser l'artère, bonsoir à la compagnie.

«—N'avez-vous pas d'autres objections?

«—Vous vous exposerez à des plaisanteries voltairiennes et ironiques de la part de vos camarades.

«—Bah! ils sont trop courtisans pour cela. Le colonel nous a dit à l'ordre, le premier samedi après notre arrivée, et d'un air significatif, qu'il allait à la messe.

«—Et toutefois neuf de vos camarades ont manqué à ce devoir dimanche dernier. Mais, au fait, que vous importent les plaisanteries? On sait dans Nancy comment vous les réprimez. Et d'ailleurs, votre sage conduite a déjà porté ses fruits.

Pas plus tard qu'hier, comme on racontait chez M. le marquis de Pointcarré que vous étiez un pilier du cabinet littéraire de ce polisson de Schmidt, Mme de Chasteller a répondu que sa femme de chambre, qui passe sa vie aux fenêtres sur la rue de la Pompe, lui avait dit que c'était bien à tort que le colonel Malher vous avait fait une scène sur cet article. Jamais elle ne vous avait vu entrer dans cette boutique, et qu'à vous voir passer sur votre beau cheval, avec votre air élégant et soigné, vous n'aviez pas l'air du tout... excusez les propos plus justes qu'élégants d'une femme de chambre,—et le docteur hésitait.

«—Allons, allons, cher docteur, je ne m'offense que de ce qui peut me nuire.

«—... Vous n'aviez pas l'air du tout d'un manant de républicain.

«—Je vous avouerai, monsieur, reprit Lucien avec un grand sérieux, que je ne puis me faire à l'idée d'aller lire dans une boutique.—Ce dernier mot fut lancé avec bonheur.—D'ici à peu de jours je pourrai vous offrir le petit nombre de journaux dont un honnête homme peut avouer la lecture.

«—Je le sais, je le sais... dit le docteur avec un petit air de satisfaction provinciale; Mlle la directrice de la poste, qui pense bien, nous a dit ce matin que nous posséderions bientôt une cinquième Quotidienne dans Nancy.

«—Ceci est trop fort, pensa Lucien. Cette figure hétéroclite se moquerait-elle de moi?»

Ce mot de cinquième Quotidienne avait été dit avec un accent contrit bien fait pour inquiéter la vanité de notre héros.

«—Nous allons bientôt voir»; il passa un habit et suivit le docteur au salut.

Cette cérémonie pieuse avait lieu aux Pénitents, jolie petite église très proprement blanchie à la chaux et sans autre ornement que des confessionnaux en bois de noyer bien luisant. Lucien s'aperçut bien vite qu'il n'y avait là que la très bonne compagnie du pays. (Toute la bourgeoisie de l'Est de la France est croyante.)

Il vit le bedeau offrir un sou à une femme du peuple, point mal mise, qui, voyant une église ouverte, fit mine d'y entrer.

«—Passez, la mère, ceci est une chapelle particulière.»

L'offre était évidemment une insulte; la petite bourgeoise rougit jusqu'au blanc des yeux et laissa tomber le sou. Le bedeau regarda s'il n'était pas vu et remit le sou dans sa poche.

«—Toutes ces femmes qui m'entourent et le peu d'hommes qui les accompagnent, ont une physionomie parfaitement convenable. Le docteur ne se moque pas plus de moi que tout le monde; c'est tout ce que je puis prétendre.»

Une fois sa vanité rassurée, Lucien s'amusa infiniment.

«—C'est comme à Paris, se dit-il. La noblesse se figure que la religion rend les hommes plus faciles à gouverner, et mon père dit que c'est la haine pour les prêtres qui a fait tomber Charles X. Ce n'est pas tout d'être venu ici. Il faut y être comme tout le monde,» et il eut recours au docteur.

Aussitôt celui-ci quitta sa place et alla demander un livre à Mme la comtesse de Commercy, qui en avait plusieurs, portés dans un sac de velours par sa demoiselle de compagnie. Le docteur revint avec un petit in-quarto superbe, et expliqua à Lucien les armes qui chamarraient cette reliure magnifique.

Un coin de l'écusson était occupé par l'aigle de la maison de Habsbourg. Mme la comtesse de Commercy appartenait, en effet, à la maison de Lorraine, mais à une branche aînée, injustement dépossédée, et, par une conséquence peu claire, se croyait plus noble que l'empereur d'Autriche.

En écoutant ces belles choses, Lucien, persuadé qu'on le regardait, et craignant par-dessus tout de rire, étudiait attentivement les alérions de Lorraine, frappés sur la couverture avec des fers à froid. Vers la fin du salut, Lucien, dont la chaise touchait presque celle du docteur, s'aperçut que, sans être indiscret, il pouvait faire voir qu'il entendait la conversation qu'avaient avec lui cinq ou six dames d'un âge mûr.

Ces dames s'adressaient au bon docteur, comme elles l'appelaient, mais il était plus qu'évident que le but de ces dialogues était en l'honneur du brillant uniforme dont la présence dans la chapelle des Pénitents faisait événement ce soir-là.

«—C'est ce jeune officier millionnaire qui s'est battu il y a quinze jours, disait une dame placée à côté du docteur.

«—Mais on le disait blessé à mort, répliqua sa voisine.

«—Le bon docteur l'a sauvé, ajouta une troisième, des portes du tombeau.

«—Mais ne le disait-on pas républicain?

«—Vous voyez bien que non: il est des nôtres.

«—Vous aurez beau dire, ma chère, on m'a juré qu'il est proche parent de Robespierre, qui était d'Amiens. Leuwen est un nom du Nord.»

Lucien se voyait le sujet des conversations; il y avait plusieurs mois que rien de semblable ne lui était arrivé.

«—J'occupe trop ces provinciaux, se dit-il, pour que tôt on tard, le docteur ne me présente pas à ces dames qui me font l'honneur de me croire de la famille de feu M. de Robespierre. Je passerai mes soirées à entendre les mêmes choses que je viens d'entendre ici, et on aura de la considération pour moi.»

À ce moment, il était question d'une souscription en faveur du célèbre M. Cochin[2], avocat du plus grand mérite, le Cicéron de la légitimité, qui, deux ou trois fois par an, à la Chambre des députés, montrait un talent de premier ordre et sauvait le parti du ridicule.

Comme tous les hommes occupés d'une grande pensée et qui ont l'âme éloquente, M. Cochin pouvait être obligé de vendre ses terres.

«—Je donnerais bien la pièce d'or, mais ce M. Cochin, après tout, n'est pas né, dit la marquise de Marcilly. Je ne porte avec moi que de l'or, et je prie le bon docteur d'envoyer sa servante chez moi, demain, après la messe de sept heures et demie, je remettrai quelque argent.

«—Votre nom, madame la marquise, répondit le docteur, commencera justement la page 14 de mon grand registre à dos élastique, que j'ai reçu ou plutôt que nous avons reçu de nos amis de Paris.

«—Et moi, dit Lucien tout haut, j'oserai prier M. Dupoirier de m'inscrire pour quarante francs. Mais j'aurai l'ambition de voir mon nom figurer immédiatement après celui de madame; cela me portera bonheur.

«—Bien, fort bien, jeune homme, s'écria Dupoirier d'un air paternel et sacerdotal.

«—Si mes camarades savent ceci, se dit Lucien, les épithètes de cafard vont pleuvoir, et gare au second duel. Mais comment le sauraient-ils? Ils ne voient pas ce monde-ci. Tout au plus le colonel, par ses espions, et ma foi, tant mieux! Cafard pour le gouvernement, vaut mieux que républicain.»

Vers la fin du service, le cœur de Lucien eut un grand sacrifice à faire; malgré un pantalon blanc, de la plus exquise fraîcheur, il fallut se mettre à deux genoux sur la pierre sale de la chapelle des Pénitents.

* * *

En sortant, il vit son pantalon terni sans ressources; mais ce petit malheur était peut-être un mérite, et il affecta de marcher lentement, et de façon à ne pas dépasser les groupes des dévotes qui s'avançaient au petit pas dans la rue solitaire.

«—Je suis curieux de savoir ce que le colonel pourra trouver à reprendre à ceci?»

Le docteur le rejoignit, et, comme dissimuler n'était pas le fort de Lucien, il laissa entrevoir quelque chose de cette idée à son nouvel ami.

«—Votre colonel n'est qu'un plat juste milieu, un pauvre hère toujours tremblant de trouver sa destitution dans le Moniteur, répondit le docteur. Mais je ne vois pas ici le manchot libéral et décoré à Brienne, qui lui sert d'espion.»

Vers la fin de la rue qu'il avait parcourue fort lentement, Lucien, qui prêtait l'oreille aux propos qu'on tenait sur son compte, craignit que sa joie ne se trahît; il fit un demi-salut, très grave aux dames dévotes près desquelles il marchait, et serra la main avec affection an docteur.

Il monta à cheval et, passant devant le cabinet littéraire de Schmidt, il remarqua l'officier libéral manchot qui, placé derrière la vitre, lisait la Tribune et l'épiait du coin de l'œil.

Le lendemain, il n'était question dans la haute société de Nancy, que de la présence d'un uniforme dans la chapelle des Pénitents; ce fut un jour de triomphe pour Lucien. Il n'osa hasarder la messe basse de huit heures.

«—Cela aurait des conséquences, pensait-il; il faudrait m'y trouver toutes les fois que je ne suis pas de service.»

Vers les dix heures, il alla en grande pompe acheter un eucologe, ou livre de prières, magnifiquement relié par Müller. Il eut soin de choisir le libraire de Mgr l'évêque, et il admira longtemps le portrait de ce prélat. Il ne voulut point permettre que le livre saint fût enveloppé dans du papier de soie: il trouva plus profitable de le porter fièrement sous son bras gauche.

Il alla ainsi porter lui-même quarante francs à M. Dupoirier; il obtint de lire la liste des souscripteurs pour M. Cochin, et remarqua que le haut des pages était toujours tenu par les noms précédés d'un de, et, par un hasard sans doute arrangé, le seul nom de Lucien Leuwen fit exception. En le reconduisant, Dupoirier lui dit d'un air profond:

«—Soyez assuré, cher monsieur, que votre colonel ne vous laissera plus debout quand il aura à vous parler chez lui.»

Jamais prédiction ne sembla destinée à s'accomplir avec plus de rapidité. Quelques heures plus tard, le colonel, que Lucien salua de loin à la promenade, lui fit signe d'approcher et l'invita à dîner d'une façon embarrassée et trop polie.

Comme il allait s'éloigner:

«—Votre cheval a des épaules admirables, lui dit le colonel, deux lieues ne sont rien pour de tels jarrets. Je vous autorise à pousser os promenades jusqu'à Darney.»

C'était un bourg à quatre lieues de Nancy.

L'après-dînée fut encore plus triomphante pour Lucien. Dupoirier voulut absolument le présenter chez Mme la comtesse de Commercy, la dame qui, la veille, avait prêté pour lui le magnifique livre de prières.

Cette dame, d'un âge avancé, le reçut avec une distinction marquée.

Sa maison, située au fond d'une grande cour garnie de tilleuls taillés en mur, était, il est vrai, d'un aspect fort triste, mais, du côté opposé à la cour, Lucien aperçut un jardin charmant et où il eût été heureux de se promener.

Malgré ses bonnes dispositions, il ne put découvrir, dans ce que lui disait la comtesse de Commercy, rien absolument dont il pût se moquer. Elle ne parlait pas trop haut, elle ne gesticulait pas comme tous les jeunes gens de bonne compagnie de Nancy qu'il avait aperçus dans les rues. Il fut reçu dans un grand salon, tendu en damas rouge un peu éraillé, garni de baguettes d'or et de portraits de famille.

D'immenses fauteuils, dont les bois contournés offraient une dorure brillante, firent peur à Lucien quand il entendit Mme de Commercy dire au laquais les paroles sacramentelles: «Un fauteuil pour monsieur.»

Heureusement, l'usage de la maison n'était pas de déplacer ces vénérables machines; on lui avança un fauteuil moderne.

La conversation, comme l'ameublement, fut noble, monotone, lente, mais sans ridicule.

Au total, Lucien aurait pu se croire dans une maison de gens âgés, du faubourg Saint-Germain.

Quand il se leva pour prendre congé, Mme de Commercy put lui dire, sans sortir du ton général de la visite:

«—Je vous avouerai, monsieur, que c'est pour la première fois que je vois dans mon salon la cocarde que vous portez; mais je vous prie de l'y rapporter souvent. Je me ferai toujours un plaisir de recevoir un homme qui a des manières aussi distinguées, et qui, d'ailleurs, pense aussi bien, quoiqu'il soit encore dans la première jeunesse.»

Et tout cela pour être allé aux Pénitents! Il avait tellement envie de rire que ce fut à grand'peine qu'il ne suivit pas l'idée folle qui lui vint, de distribuer des pièces de cinq francs aux laquais de la maison qu'il trouva dans l'antichambre, rangés en haie sur son passage.

Il lut son devoir dans cette rangée de laquais.

«—Pour un homme qui commence à penser aussi bien que moi, c'est une inconséquence grave de n'avoir qu'un seul domestique.»

Il pria M. Dupoirier de lui trouver trois garçons sûrs et surtout pensant bien.

En rentrant chez lui, il était un peu comme le barbier du roi Midas: il mourait d'envie de raconter son bonheur. Il écrivit huit ou dix pages à sa mère et lui demanda des livrées brillantes pour cinq ou six domestiques.

«—Mon père verra bien, en les payant, que je ne suis pas encore un saint-simonien bien pur.»

Quelques jours après, Mme de Commercy invita Lucien à dîner. Il trouva dans le salon, où il eut soin de se rendre à trois heures et demie bien précises, M. et Mme de Serpierre, avec une seule de leurs six filles, M. Dupoirier et deux ou trois femmes âgées avec leurs maris, la plupart chevaliers de Saint-Louis.

On attendait évidemment quelqu'un.

Bientôt un laquais annonça M. et Mme de Sauves d'Hocquincourt.

Lucien fut frappé: il était impossible d'être plus jolie et, pour la première fois, la renommée n'avait pas menti. Il y avait dans ces yeux un velouté, une gaieté, un naturel, qui faisaient presque un bonheur du plaisir de les regarder. En cherchant bien, il trouva cependant un défaut à cette femme charmante: quoique à peine âgée de vingt-cinq ou vingt-six ans, elle avait quelque tendance à l'embonpoint.

Un grand jeune homme blond, à moustaches presque diaphanes, fort pâle et à l'air hautain et taciturne, marchait après elle. C'était son mari.

M. d'Antin, son amant, était venu avec eux. À table, on le plaça à sa droite. Elle lui parlait bas assez souvent, et puis riait.

«—Ce rire de franche gaîté fait un étrange contraste, pensait Lucien, avec l'air morose et antique de toute la compagnie. Voilà ce que nous appellerions à Paris une gaieté bien hasardée. Que d'ennemis n'aurait pas cette jolie femme! Les sages mêmes la blâmeraient de s'exposer à tous les terribles inconvénients de la calomnie, faute d'un peu de gêne. La province offre donc des dédommagements. Au milieu de toutes ces figures nées pour l'ennui, l'essentiel n'est-il pas que la jeune première soit aimable? et, ma foi, celle-ci est charmante. Pour un dîner comme celui-ci, j'irai vingt fois aux Pénitents.»

Lucien, en homme habile, chercha à être poli pour M. de Sauves d'Hocquincourt, car celui-ci tenait à porter les deux noms, illustrés, le premier sous Charles IX, et le second sous Louis XIV. Tout en écoutant la parole lente, élégante et monotone de M. d'Hocquincourt, Lucien examinait sa femme.

Elle était blonde, avec de grands yeux bleus, point langoureux et d'une vivacité charmante, quelquefois languissants quand on l'ennuyait, bientôt après fous de bonheur à la première apparition d'une idée gaie, ou seulement singulière. Une bouche délicieuse de fraîcheur, avec des contours fins, bien arrêtés, qui donnaient à toute la tête une noblesse admirable. Un nez, légèrement aquilin, complétait le charme de cette tête noble à la fois et cependant variant à chaque instant, comme les nuances de passions qui l'agitaient.

Mme d'Hocquincourt eût passé à Paris pour une beauté de premier ordre; à Nancy, c'est tout au plus si on convenait qu'elle était belle.

Lucien reconnut toute la haine qu'on lui portait, en voyant Mme de Serpierre lui adresser la parole.

Il trouva un peu trop marqués la haine des dévotes et le que m'importe de la jeune femme.

Vers la fin du dîner, il se sentit une véritable bienveillance pour elle et pour le marquis d'Antin, son amant.

Le docteur Dupoirier eut le temps d'expliquer un peu Mme d'Hocquincourt à Lucien qu'il voyait charmé de cette gaieté naturelle et simple au milieu de tant de figures ennemies.

«—Elle adore sincèrement son ami et commet pour lui les plus grandes imprudences. Son malheur, ou plutôt celui de sa gloire, est de lui trouver des ridicules au bout de deux ou trois ans. Alors, en six semaines, il lui inspire un ennui mortel, que rien ne peut vaincre, et cet ennui met sa bonté à la torture. Car c'est le meilleur cœur du monde et qui abhorre le plus de faire à quelqu'un une peine sérieuse. Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que les deux derniers de ses amants sont devenus amoureux d'elle au tragique, juste au moment où ils ont commencé à l'ennuyer. Elle en était désolée, et ne savait comment se défaire d'eux avec humanité.

«—Depuis combien de temps dure M. d'Antin? reprit Lucien avec un intérêt qui n'échappa pas au docteur.

«—Depuis trente grands mois; tout le monde s'en étonne, mais il est aussi fou qu'elle. Cela le soutient.

«—Et le mari?

«—Amoureux fou de sa femme, et amoureux au point de ne pouvoir devenir jaloux! C'est elle qui ouvre toutes les lettres anonymes qu'on lui écrit.»

Après dîner, Mme de Commercy présenta formellement Lucien à Mme de Serpierre, grande femme sèche et dévote qui avait une fortune très bornée et six filles à marier. Celle qui l'accompagnait avait des cheveux d'un blond hasardé, près de cinq pieds et une ceinture verte de six doigts de hauteur. Ce vert sur blanc, qui marquait admirablement un corps plat, parut horriblement laid à Lucien.

«—Les cinq autres sœurs sont-elles aussi séduisantes?»

Le docteur prit tout à coup un air de gravité qui parut ridicule à son interlocuteur. Il parla longuement de la haute naissance et de la haute vertu de ces demoiselles, choses fort respectables auxquelles Lucien ne songeait pas. Le docteur alla jusqu'à dire:

«—À quoi bon mal parler de femmes qui ne sont pas jolies?

«—Ah! je vous y prends, monsieur. Voici une parole imprudente. Je vous répondrai que, si je voulais mentir constamment et sur tout, j'irais dîner chez un ministre; au moins il peut me donner de l'avancement. Mais ne pas ouvrir la bouche sans mentir, au fond d'une province, dans un dîner où il n'y a qu'une jolie femme! C'est trop héroïque pour votre serviteur.»

Notre héros agissait mieux qu'il ne parlait. Car il se mit à faire une cour assidue à Mme de Serpierre et à sa fille, et il abandonna d'une façon marquée la brillante Mme d'Hocquincourt.

Mlle de Serpierre, malgré ses cheveux rouges, se trouva simple, raisonnable, et même pas méchante: ce qui étonna fort Lucien.

Après une demi-heure de conversation avec la mère et la fille, il trouva celle-ci infiniment moins choquante.

«—Tant mieux, se dit-il, mon rôle sera moins pénible. Je ne puis me tirer d'affaire qu'en suivant les conseils du docteur et en cultivant les autels abandonnés.»

Mme de Serpierre fut si édifiée de la contenance de ce sous-lieutenant, qu'elle le présenta à trois ou quatre femmes de la première qualité qui vinrent après le dîner.

Avant chaque présentation, elle expliquait l'antiquité de la maison, et la personne que l'on illustrait ainsi entendait tous ses détails.

«—Ceci est bouffon, se disait Lucien, et adressé à moi qui évidemment ne suis pas noble et qu'on voit pour la première fois. À Paris ce serait une maladresse. Autant de visites à faire. Il faut que j'écrive ces détails héraldiques et historiques sur les maisons de ces dames, et je leur demanderai, pour la lire, l'histoire de cette province. C'est ce qu'on appelle vivre dans le passé.»

Dès le lendemain, Lucien, en tilbury, suivi de deux laquais à cheval, alla faire ses visites aux dames auxquelles il avait eu l'honneur d'être présenté la veille. Il fut parfaitement convenable, aussi arriva-t-il excédé d'ennui chez Mme de Serpierre. Il se consolait un peu en songeant qu'il allait trouver Mlle Théodelinde, la grande jeune fille.

Un laquais, vêtu d'une livrée verte trop longue de six pouces, l'introduisit dans un salon immense, assez bien meublé, mais mal éclairé.

Toute la famille se leva à son arrivée, et quoique d'une taille assez honnête, il se trouva, à la lettre, le plus petit.

Le père, vieillard en cheveux blancs, étonna Lucien. C'était absolument un père noble d'une troupe de comédie de province.

Il portait la croix de Saint-Louis, avec le liséré blanc de l'ordre du Lys.

Il parlait fort bien et avec une sorte de grâce, celle qui convient à un gentilhomme de soixante ans.

Tout alla fort bien jusqu'au moment où il dit à Lucien qu'il avait été lieutenant du roi, à Colmar.

À ce mot, notre héros éprouva un sentiment d'horreur que sa physionomie simple et bonne dut trahir à son insu, car le vieil officier se hâta de faire entendre d'un ton honnête, qu'il était resté tout à fait étranger à l'affaire du colonel Caron.

Cette émotion vive fit oublier à Lucien tous ses projets; il était venu fort disposé à se moquer de ces sœurs aux cheveux rouges et à la taille de cinq pieds quatre pouces. Le mot honnête du vieillard sur Colmar sanctifia toute la maison et, dès ce moment, il n'y eut plus là de ridicule à ses yeux.

Le lecteur bénévole est prié de considérer que notre héros est fort jeune, fort neuf et dénué de toute expérience; tout cela ne l'empêchera pas d'éprouver un sentiment pénible en nous voyant forcé d'avouer qu'il avait encore la faiblesse de s'indigner pour des choses politiques. C'était, à cette époque, une âme naïve et s'imposant elle-même; ce n'était pas du tout une tête forte, ou un homme d'esprit se hâtant de tout juger d'une façon très tranchante. Le salon de sa mère, où l'on se moquait de tout, lui avait appris à persifler l'hypocrisie et à la deviner assez bien. Du reste, il ne savait pas ce qu'il serait un jour. Lorsque, à quinze ans, il commença à lire les journaux, la mystification qui finit par la mort du colonel Caron, était la dernière grande action du gouvernement d'alors; elle servait de texte à tous les journaux de l'opposition. Cette coquinerie célèbre était, de plus, fort intelligible pour un enfant, et il en possédait tous les détails comme s'il se fut agi d'une démonstration géométrique. Revenu du saisissement causé par le mot Colmar, Lucien observa avec intérêt M. de Serpierre. C'était un beau vieillard de cinq pieds huit pouces, et se tenant fort droit: de beaux cheveux blancs lui donnaient une mine tout à fait patriarcale. Il portait, en intimité, dans sa famille, un ancien habit bleu-de-roi, à collet droit et de coupe toute militaire.

«—C'est apparemment pour l'user,» se dit Lucien, et cette réflexion le toucha profondément. Il était accoutumé aux vieillards coquets de Paris.

L'absence d'affectation et la conversation sage et nourrie de faits de M. de Serpierre achevèrent sa conquête; cette absence d'affectation surtout lui sembla chose incroyable en province.

Pendant une grande partie de la visite, notre héros avait prêté beaucoup plus d'attention à ce brave militaire qui lui contait longuement ses campagnes de l'émigration et les injustices des généraux autrichiens cherchant à faire écraser les corps d'émigrés, qu'aux six grandes filles qui l'entouraient.

«—Il faut cependant s'occuper d'elles,» se dit-il enfin.

Ces demoiselles travaillaient autour d'une lampe unique, car cette année-là l'huile était chère.

Leur manière de parler était simple. Elles ne penchaient point la tête sur l'épaule aux moments intéressants de leurs discours; on ne les voyait point constamment occupées de l'effet produit sur les assistants: elles ne donnaient pas de détails étendus sur la rareté ou le lieu de fabrique de l'étoffe dont leur robe était faite; elles n'appelaient point un tableau une grande page historique, etc. En un mot, sans la figure sèche et méchante de Mme de Serpierre, la mère, Lucien eût été complètement heureux ce soir-là, et encore il oublia vite ses remarques; ce fut avec un vrai plaisir qu'il en parlait avec Mlle Théodelinde.

Pendant cette visite qui devait être de vingt minutes et qui dura deux heures, Lucien n'entendit d'autres propos désagréables que quelques mots haineux de Mme de Serpierre. Ses grands yeux ternes et impassibles suivaient tous les mouvements de Lucien et le glaçaient.

«—Dieu! quel être!» se disait-il.

Par politesse, il abandonnait de temps à autre le cercle formé par les demoiselles de Serpierre autour de la lampe, pour causer avec l'ancien lieutenant du roi. Celui-ci aimait à expliquer qu'il n'y avait de repos et de tranquillité pour la France, qu'à la condition de remettre précisément toutes choses au point où elles se trouvaient en 1789.

«—Ce fut le commencement de notre décadence, répéta plusieurs fois le bon vieillard: inde mali labes.»

Rien n'était plus plaisant, aux yeux de Lucien, qui croyait précisément que c'était à compter de 1789 que la France avait commencé à sortir un peu de la barbarie où elle est encore à demi plongée.

Quatre ou cinq jeunes gens, sans doute nobles, parurent successivement dans le salon. Lucien remarqua qu'ils prenaient des poses et s'appuyaient élégamment d'un bras à la cheminée de marbre noir ou à une console dorée placée entre deux croisées. Quand ils abandonnaient une de ces poses gracieuses pour en prendre une autre non moins gracieuse, ils se mouvaient rapidement et presque avec violence, comme s'ils eussent obéi à un commandement militaire.

«—Ces mouvements sont peut-être nécessaires pour plaire aux demoiselles de province», se dit-il, lorsqu'il fût arraché aux considérations philosophiques par la nécessité de s'apercevoir que ces beaux messieurs à poses académiques cherchaient à lui témoigner beaucoup d'éloignement, ce qu'il essaya de leur rendre au centuple.

«—Est-ce que vous seriez fâché?» lui dit Mlle Théodelinde en passant près de lui.

Il y avait tant de simplicité et de bon naturel dans cette question, qu'il répondit avec la même candeur:

«—Si peu fâché, que je vais vous prier de me dire les noms de ces beaux messieurs qui, si je ne me trompe, cherchent à vous plaire. Ainsi, c'est peut-être à vos beaux yeux que je dois les marques d'éloignement dont ils m'honorent en ce moment.

«—Ce jeune homme qui parle à ma mère est M. de Lanfort.

«—Il est fort bien et a l'air civilisé; mais ce monsieur qui s'appuie à la cheminée d'un air si terrible?

«—C'est M. Ludwig Roller, ancien officier de cavalerie. Les deux voisins sont ses frères, également officiers démissionnaires après la révolution de 1830. Ces messieurs n'ont pas de fortune; leurs appointements leur étaient nécessaires. Maintenant ils ont un cheval pour eux trois, et, d'ailleurs, leur conversation est singulièrement appauvrie. Ils ne peuvent plus parler de ce que vous appelez, vous autres messieurs les militaires, le harnachement, la masse de linge et chaussure, et autres choses amusantes. Ils n'ont plus l'espoir de devenir maréchaux de France, comme le maréchal de Larnac, qui fut le trisaïeul d'une de leurs grand'mères.

«—Votre description les rend aimables à mes yeux. Et ce gros garçon, court et épais, qui me regarde de temps en temps d'un air si supérieur, et en soufflant dans ses joues comme un sanglier?

«—Comment? Vous ne le connaissez pas? C'est M. le marquis de Sanréal, le gentilhomme le plus riche de la province.»

La conversation de Lucien avec Mlle Théodelinde était fort animée; c'est pourquoi elle fut interrompue par M. de Sanréal, qui, contrarié de l'air heureux de Lucien, s'approcha de Mlle Théodelinde et lui parla à demi-voix, sans faire la moindre attention à lui. En province, tout est permis à un homme riche et non marié. Notre héros fut rappelé aux convenances par cet acte d'hostilité. L'antique pendule attachée au mur, à huit pieds de hauteur, avait un cadran d'étain tellement découpé, qu'on ne pouvait voir ni l'heure, ni les aiguilles; elle sonna, et Lucien vit qu'il était depuis deux grandes heures chez les Serpierre. Il sortit.

«—Voyons, se dit-il, si j'ai ces préjugés aristocratiques dont mon père se moque tant tous les jours.»

Et il alla chez Mme Berchu, où il trouva le préfet qui achevait sa partie de boston.

En le voyant entrer, M. Berchu père dit à sa femme, personne énorme de cinquante à soixante ans:

«—Ma petite, offre une tasse de thé à M. Leuwen.»

Comme Mme Berchu n'écoutait pas, M. Berchu répéta deux fois sa phrase avec ma petite.

La tasse de thé prise, Lucien alla admirer une robe vraiment jolie que Mlle Sylviane portait ce soir-là. C'était une étoffe d'Alger, qui avait des raies fort larges, marron, je crois, et jaune pâle; à la lumière ces couleurs faisaient fort bien.

La belle Sylviane répondit à l'admiration de Lucien par une histoire fort détaillée de cette robe singulière: elle venait d'Alger, il y avait longtemps qu'elle l'avait dans son armoire, etc., etc. Et, ne se souvenant plus de sa taille un peu colossale, elle penchait la tête aux endroits les plus intéressants de cette histoire touchante.

«—Les belles formes! se dit Lucien pour prendre patience. Sans doute elle aurait pu figurer comme une de ces déesses de la Raison de 1793, dont M. de Serpierre vient de nous faire aussi la longue histoire. Mlle Sylviane aurait été toute fière de se voir ainsi promener sur un brancard, portée par huit ou dix hommes, dans les rues de la ville.»

L'histoire de la robe rayée terminée, Lucien ne se sentit plus le courage de parler. Il écouta M. le préfet qui répétait avec une fatuité bien lourde un article des Débats de la veille.

«—Ces gens-là professent, et ne font jamais de conversation, pensait Lucien. Si je m'assieds, je m'endors; il faut fuir pendant que j'en ai encore la force.»

Il regarda à sa montre dans l'antichambre: il n'était resté que vingt minutes chez Mme Berchu.

Afin de n'oublier aucune de ses nouvelles connaissances et surtout pour ne pas les confondre entre elles, ce qui eût été déplorable, avec des amours-propres de province, il prit le parti de faire une liste de ses amis de fraîche date. Il la divisa d'après les rangs, comme celle que les journaux anglais donnent au public, pour les bals d'Almack.

Voici cette liste:

«Mme la comtesse de Commercy, maison de Lorraine.

«M. le marquis et Mme la marquise de Puy-Laurens.

«M. de Lanfort, citant Voltaire et répétant les raisonnements de Dupoirier sur le code civil et les partages.

«M. le marquis et Mme la marquise de Sauves d'Hocquincourt; M. d'Antin, ami de madame. Le marquis, homme très brave, mourant habituellement de peur.

«Le marquis de Sanréal, court, épais, incroyable de fatuité, et cent mille livres de rente.

«Le marquis de Pointcarré et sa fille, Mme de Chasteller, le meilleur parti de la province, des millions et l'objet des vœux de MM. de Blancet, de Goëllo, etc., etc. On m'avertit que Mme de Chasteller ne voudra jamais me recevoir à cause de ma cocarde: il faudrait pouvoir y aller en habit bourgeois.

«La comtesse de Marcilly, veuve d'un cordon rouge; un bisaïeul maréchal de France.

«Les trois comtes Roller: Ludwig, Sigismond et André, braves officiers, chasseurs déterminés et mécontents. Les trois frères disent exactement les mêmes choses; Ludwig a l'air terrible, et me regarde de travers.

«Comte de Wassignies, ancien lieutenant-colonel, homme de sens et d'esprit; tacher de me lier avec lui. Ameublement de bon goût, valets bien tenus.

«Comte Génévray, petit bonhomme de dix-neuf ans, gros et trop serré dans un habit trop étroit; moustaches noires, répétant tous les soirs deux fois que, sans légitimité, il n'y a pas de bonheur pour la France; bon diable au fond; beaux chevaux.

«Êtres que je connais, mais avec lesquels il faut éviter toute conversation particulière, car une première oblige à vingt autres et ils parlent comme le journal de la veille:

«M. et Mme de Louvalle; Mme de Saint-Cyran; M. de Bernheim; MM. de Jaurey, de Vaupoil, de Serdan, de Pouly, de Saint-Vincent, de Pelletier, Luzy, de Vincent, de Charlemont, etc.»

C'est au milieu de tout cela que Lucien vivait. Il était bien rare qu'il passât une journée sans voir le docteur, et, même dans le monde, ce terrible homme lui adressait souvent ses improvisations passionnées. Lucien était si neuf, qu'il ne s'étonnait ni de l'excellente réception que lui faisait la bonne compagnie de Nancy, à l'exception des jeunes gens, ni de la constance de Dupoirier à le cultiver et à le protéger. Au milieu de son éloquence si insolente, celui-ci était un homme d'une timidité singulière; il ne connaissait pas Paris et se faisait un monstre de la vie qu'on y menait, et cependant il brûlait d'y aller. Ses correspondants lui avaient appris, depuis longtemps, bien des choses sur M. Leuwen père.

«—Dans cette maison, se disait-il, je trouverai un excellent dîner gratis, des hommes considérables à qui je pourrai parler et qui me protégeront en cas de malheur. Au moyen des Leuwen je ne serai pas isolé dans cette Babylone. Ce petit jeune homme écrit tout à ses parents; ils savent sans doute déjà que je le protège ici.»

Mmes de Marcilly et de Commercy, âgées l'une et l'autre de plus de soixante ans et chez lesquelles Lucien eut le bon esprit de se laisser souvent inviter à dîner, l'avaient présenté à toute la ville. Lucien suivait à la lettre les conseils que lui donnait Mlle Théodelinde. Il n'eut pas passé huit jours dans la bonne compagnie qu'il s'aperçut qu'elle était déchirée par un schisme violent.

D'abord on eut honte de cette division et on voulut la cacher à un étranger; mais l'animosité et la passion remportèrent, car c'est là un des bonheurs de la province: on y a encore de la passion.

M. de Wassignies et les gens raisonnables croyaient vivre sous le règne de Henri V; tandis que Sanréal, Ludwig Roller et les plus ardents, n'admettaient pas les abdications de Rambouillet et attendaient le règne de Louis XIX après la fin de celui de Charles X.—Lucien allait souvent dans ce qu'on appelait l'hôtel de Puy-Laurens; c'était une grande maison, située à l'extrémité d'un faubourg occupé par des tanneurs, et dans le voisinage d'une rivière de douze pieds de large et fort odoriférante. Au-dessus de petites fenêtres carrées, éclairant des remises et des écuries, on voyait régner une longue file de grandes croisées avec de petits toits en tuile au-dessus de chacune d'elles; ces petits toits destinés à garantir les verres de Bohême. Préservés ainsi de la pluie depuis vingt ans, ils n'avaient peut-être pas été lavés et donnaient à l'intérieur une lumière jaune.

Dans la plus triste des chambres éclairées par ces vitres sales, on trouvait, devant un ancien bureau de Boule, un grand homme sec, portant, par principe politique, de la poudre et une queue; car il avouait souvent, et avec plaisir, que les cheveux courts et sans poudre étaient bien plus commodes. Ce martyr des bons principes était fort âgé et s'appelait le marquis de Puy-Laurens. Durant l'émigration, il avait été le compagnon fidèle d'un illustre personnage; quand ce personnage fut tout-puissant, on lui fit honte de ne rien faire pour un homme que ses courtisans appelaient un ami de trente ans. Enfin, après bien des sollicitations, que M. de Puy-Laurens trouva souvent fort humiliantes, il fut nommé receveur général des finances à...

Depuis l'époque de ces sollicitations désagréables et aboutissant à un emploi de finances, M. de Puy-Laurens, outré contre la famille à laquelle il avait consacré sa vie, voyait tout en noir. Mais ses principes étaient restés purs, et il eût, comme devant, sacrifié sa vie pour eux.

«—Ce n'est pas parce qu'il est homme aimable, répétait-il souvent, que Charles X est notre roi. Aimable ou non, il est fils du Dauphin, qui était fils de Louis XV; il suffit.»

Il ajoutait, en petit comité:

«—Est-ce la faute de la légitimité si le légitime est un imbécile? Est-ce que mon fermier sera dégagé du devoir de me payer le prix de sa ferme, par la raison que je suis un sot ou un ingrat?»

M. de Puy-Laurens abhorrait Louis XVIII.

«—Cet égoïste énorme a donné une sorte de légitimité à la révolution. Par lui, la révolte a un argument plausible, ridicule pour nous, ajoutait-il, mais qui peut entraîner les faibles. Oui, monsieur, disait-il à Lucien le lendemain du jour où celui-ci lui avait été présenté, la couronne étant un bien et une jouissance viagère, rien de ce que fait le détenteur actuel ne peut obliger le successeur, pas même le serment! car ce serment, quand il le prêta, il était sujet et ne pouvait rien refusera son roi.»

Lucien écoutait toutes ces choses et d'autres encore, d'un air fort attentif et même respectueux, comme il convient à un jeune homme; mais il avait grand soin que son air poli n'allât point jusqu'à l'approbation.

«—Moi, plébéien et libéral, je ne puis être quelque chose, au milieu de toutes ces variétés, que par la résistance.»

Quand Dupoirier était présent, il enlevait, sans façon, la parole au marquis.

«—La suite de toutes ces belles choses, disait-il, c'est que l'on en viendra à partager toutes les propriétés d'une commune également entre tous les habitants. En attendant ce but final de tous les libéraux, le code civil se charge de faire des petits bourgeois de tous nos enfants. Quelle noble fortune pourrait se soutenir avec ce partage continu à la mort de chaque père de famille? Ce n'est pas tout; l'armée nous restait pour nos cadets; mais, comme ce code civil, que j'appellerai, moi, infernal, prêche l'égalité dans les fortunes, la conscription porte le principe de l'égalité dans l'armée. L'avancement est platement donné par une loi; rien ne dépend plus de la faveur du monarque. Donc, à quoi bon plaire au roi? Or, monsieur, du moment où l'on fait cette question, il n'y a plus de monarchie. Il ne nous reste plus que la religion chez le paysan; car point de religion, point de respect pour l'homme riche et noble; un esprit d'examen infernal; et, au lieu du respect, de l'envie, et, à la moindre prétendue injustice, de la révolte.»

Le marquis de Puy-Laurens reprenait alors:

«—Donc, il n'y a plus de ressource que dans l'appel des Jésuites, auxquels, pendant quarante ans, l'on donnera, par une loi, la dictature de l'éducation.»

Le plaisant, c'est qu'en soutenant ces opinions, le marquis se disait et se croyait patriote, en cela bien supérieur au vieux coquin de Dupoirier qui, en sortant un jour de chez M. de Puy-Laurens, dit à Lucien:

«—Un homme naît duc, millionnaire, pair de France; ce n'est pas à lui à examiner si sa condition est conforme ou non à la vertu, au bonheur général, et autres belles choses. Elle est bonne, cette condition, donc, il faut tout faire pour la soutenir et l'améliorer, autrement l'opinion le méprise comme un lâche ou un sot.»

«—Mon sort est-il donc de passer ma vie entre des légitimistes fort égoïstes et polis, adorant le passé, et des républicains, fous généreux et ennuyeux, adorant l'avenir? Maintenant, je comprends mon père, quand il s'écrie: «Que ne suis-je né en 1710, avec cinquante mille livres de rente!»

Les beaux raisonnements que Lucien endurait tous les soirs et que le lecteur n'a endurés qu'une fois, étaient la profession de foi de tout ce qui, dans la noblesse de Nancy et de la province, s'élevait un peu au-dessus des innocentes répétitions des articles de la Quotidienne, de la Gazette de France, etc. Après un mois de patience, Lucien arriva à trouver réellement intolérable la société de ces grands et nobles propriétaires, parlant comme si eux seuls étaient au monde, et ne parlant jamais que de haute politique, des avoines.

Cet ennui n'avait qu'une seule exception: il était tout joyeux quand, arrivant à l'hôtel de Puy-Laurens, il était reçu par la marquise. C'était une grande femme de trente-quatre ou trente-cinq ans, peut-être davantage, qui avait des yeux superbes, une peau magnifique, et, de plus, l'air de se moquer fort de toutes les théories du monde. Elle contait à ravir, donnait des ridicules à pleines mains et presque sans distinction de parti. Elle frappait juste en général, et l'on riait toujours dans le groupe où elle était. Volontiers Lucien en eût été amoureux; mais la place était prise, et la grande occupation de Mme de Puy-Laurens était de se moquer d'un fort aimable jeune homme, M. de Lanfort.

Les plaisanteries étaient sur le ton de l'intimité la plus tendre, mais personne ne s'en scandalisait.

«—Voici encore un des avantages de la province,» se disait Lucien.

Du reste, il aimait beaucoup à rencontrer M. de Lanfort; c'était presque le seul de tous les natifs qui ne parlât point trop haut. Lucien s'attacha à la marquise, et, au bout de quinze jours, elle lui sembla jolie. On trouvait chez elle un mélange piquant de la vivacité des sensations de la province et de l'urbanité de Paris. C'était, en effet, à la cour de Charles X qu'elle avait achevé son éducation, pendant que son mari était receveur général dans un département assez éloigné. Pour plaire à son mari et à son parti, Mme de Puy-Laurens allait à l'église deux ou trois fois le jour; mais, dès qu'elle y était entrée, le temple du Seigneur devenait un salon. Lucien plaçait sa chaise le plus près possible de Mme de Puy-Laurens, et trouvait ainsi le secret de faire la cour aux exigences de la bonne compagnie avec le moins d'ennui possible.

Un jour que la marquise riait trop haut, depuis dix minutes, avec ses voisins, un prêtre s'approcha et voulut hasarder des représentations:

«—Il me semblerait, madame la marquise, que la maison de Dieu...

«—Est-ce à moi, par hasard, que s'adresse ce madame? Je vous trouve plaisant, mon petit abbé! Votre office est de sauver nos âmes, et vous êtes tous si éloquents que, si nous ne venions chez vous par principes, vous n'auriez pas un chat. Vous pouvez parler tant qu'il vous plaira dans votre chaire; mais souvenez-vous que votre devoir est de répondre quand je vous interroge. Monsieur votre père, qui était laquais de ma belle-mère, aurait dû mieux vous instruire.»

Un rire général, quoique contenu, suivit cet avis charitable. Ce fut plaisant, et Lucien ne perdit pas une nuance de cette petite scène. Mais, par compensation, il l'entendit au moins raconter cent fois.

Il en arriva une grande brouille entre Mme de Puy-Laurens et M. de Lanfort; Lucien redoubla d'assiduité. Rien n'était plus amusant que les sorties des deux parties belligérantes. Elles continuaient à se voir chaque jour; leur manière d'être faisait la nouvelle de Nancy. Lucien sortait souvent de l'hôtel de Puy-Laurens avec M. de Lanfort; il s'établit entre eux une sorte d'intimité. M. de Lanfort était heureusement né, et, d'ailleurs, ne regrettait rien. Il se trouvait capitaine de cavalerie à la révolution de 1830, et avait été ravi de quitter un métier qui l'ennuyait. Un matin qu'il sortait, avec Lucien, de chez Mme de Puy-Laurens, où il venait d'être fort maltraité et publiquement:

«—Pour rien au monde, disait-il, je ne m'exposerais à égorger des tisserands ou des tanneurs, comme c'est votre affaire, par le temps qui court.

«—Il faut avouer que le service ne vaut rien depuis Napoléon, répondait Lucien. Sous Charles X vous étiez obligés de faire les agents provocateurs, comme à Colmar, dans l'affaire Caron, ou d'aller en Espagne prendre le général Riego, pour le laisser pendre par le roi Ferdinand. Il faut convenir que ces belles choses ne conviennent guère à des gens tels que vous et moi.

«—Il fallait vivre sous Louis XIV; on passait son temps à la cour dans la meilleure compagnie du monde, avec Mme de Sévigné, M. le duc de Villeroy, M. le duc de Saint-Simon et l'on n'était avec les soldats que pour les conduire au feu et accrocher de la gloire, s'il y en avait.

«—Oui, fort bien pour vous, monsieur le marquis, mais, moi, sous Louis XIV, je n'eusse été qu'un marchand, tout au plus un Samuel Bernard au petit pied.»

Le marquis de Sanréal les accosta, à leur grand regret, et la conversation prit un cours tout différent. On parla de la sécheresse qui allait ruiner les propriétaires des prairies non arrosées; on se jeta dans la discussion de la nécessité d'un canal qui irait prendre les eaux dans le bois de Baccarat. Lucien n'avait d'autre consolation que d'examiner de près le Sanréal; c'était à ses yeux, le vrai type du grand propriétaire de province. Sanréal était un petit homme de trente-trois ans, avec des cheveux d'un noir sale et une taille épaisse. Il affectait toutes sortes de choses, et, par-dessus tout, la bonhomie et le sans-façon, mais sans renoncer pour cela, tant s'en faut, à la finesse et à l'esprit. Ce mélange de prétentions opposées, mis en lumière par une fortune énorme pour la province, et une assurance correspondante, en faisait un sot singulier. Il n'était pas précisément sans idées, mais vain et prétentieux au possible, à se faire jeter parla fenêtre, surtout quand il visait particulièrement à l'esprit. S'il vous prenait la main, une de ses gentillesses était de la serrer à vous faire crier; il criait lui-même à tue-tête par plaisanterie, quand il n'avait rien à dire. Il outrait avec soin toutes les modes qui montrent la bonhomie et le laisser aller, et l'on voyait qu'il se répétait cent fois le jour:

«—Je suis le plus grand propriétaire de la province, et, partant, je dois être autrement qu'un autre.»

Si un portefaix faisait une difficulté à un de ses gens dans la rue, il s'élançait en courant pour aller vider la querelle, et il eût, volontiers, tué le portefaix. Son grand titre de gloire, ce qui le plaçait à la tête des hommes énergiques et bien pensants de la province, c'était d'avoir arrêté de sa main un des malheureux paysans, fusillés sans savoir pourquoi, par ordre des Bourbons, à la suite d'une des conspirations ou plutôt des émeutes qui éclatèrent sous leur règne. Lucien n'apprit ce détail que beaucoup plus tard. Le parti du marquis de Sanréal en avait honte pour lui, et lui-même, étonné de ce qu'il avait fait, commençait à douter qu'un gentilhomme, grand propriétaire, dût remplir l'office de gendarme, et, pire encore, choisir un malheureux paysan au milieu d'une foule, pour le faire fusiller en quelque sorte sans jugement et après une simple comparution devant une commission militaire. Le marquis, en cela seulement semblable aux aimables marquis de la Régence, était à peu près complètement ivre tous les jours, dès midi ou une heure; or, il était deux heures quand il accosta M. de Lanfort. Dans cette position, il parlait continuellement, et était le héros de tout conte.

«—Celui-ci ne manque pas d'énergie et ne tendrait pas le cou à la hache de 93, comme les d'Hocquincourt, ces moutons dévots,» se dit Lucien.

Le marquis de Sanréal tenait table ouverte soir et matin, et, en parlant politique, ne descendait jamais des hauteurs de la plus emphatique énergie. Il avait ses raisons pour cela; il savait par cœur une vingtaine de phrases de M. de Chateaubriand, celle, entre autres, sur le bourreau et les six autres personnes nécessaires pour gouverner le département. Pour se soutenir à ce degré d'éloquence, il avait toujours, sur une petite table d'acajou placée à côté de son fauteuil, une bouteille de cognac, quelques lettres d'outre-Rhin, et un numéro de la France, journal qui combat les abdications de Rambouillet, en 1830. Personne n'entrait chez Sanréal sans boire à la santé du roi et de son héritier légitime, Louis XIX.

«—Parbleu, monsieur, s'écria-t-il en se tournant vers Lucien, peut-être un jour ferons-nous le coup de fusil ensemble, si jamais les grands légitimistes de Paris ont l'esprit de secouer le joug des avocats.»

Lucien répondit d'une façon qui eut le bonheur de plaire an marquis, plus qu'à demi ivre, et, à partir de cette matinée, qui se termina par du vin brûlé, dans le café ultra de la ville, Sanréal s'accoutuma tout à fait à Lucien. Mais cet héroïque marquis avait des inconvénients: il n'entendait jamais nommer Louis-Philippe sans lancer d'une voix singulière et glapissante, ce simple mot: voleur. C'était là son trait d'esprit qui, à chaque fois, faisait rire à gorge déployée la plupart des nobles dames de Nancy, et cela dix fois dans une soirée. Lucien fut choqué de l'éternelle répétition et de l'éternelle gaieté.

C'est après avoir observé soixante ou cent fois l'effet électrique de cette ingénieuse plaisanterie que Lucien se dit:

«—Je serais bien dupe de dire un mot de ce que je pense, à ces comédiens de campagne; tout, chez eux, même le rire, est une affectation; jusque dans les moments les plus gais, ils songent à 93.»

Cette observation fut décisive pour le succès de notre héros. Quelques mots trop sincères avaient déjà nui à l'engouement dont il commençait à être l'objet. Dès qu'il mentit à tout venant, comme chantait la cigale, l'engouement reprit de plus belle; mais aussi, avec le naturel, le plaisir s'envola. Par une triste compensation, avec la prudence, l'ennui commença pour Lucien. À la vue de chacun des nobles amis de la comtesse de Commercy, il savait d'avance ce qu'il fallait dire et les réponses qui allaient suivre. Les plus aimables de ces messieurs n'avaient guère que huit ou dix plaisanteries à leur usage, et l'on peut juger de leur agrément par le mot du marquis de Sanréal qui passait pour l'un des plus gais. Au reste, l'ennui est si douloureux, même en province, même aux gens chargés de le distribuer le plus abondamment, que les vaniteux gentilshommes de Nancy aimaient assez à parler à Lucien et à s'arrêter dans la rue avec lui. Ce bourgeois, qui pensait assez bien malgré les millions de son père, faisait nouveauté.

D'ailleurs, Mme de Puy-Laurens avait déclaré qu'il avait beaucoup d'esprit. Ce fut le premier succès de Lucien dans le fait, il était un peu moins neuf qu'à son départ de Paris.

Parmi les personnes qui s'attachèrent à lui, celle qu'il distinguait le plus était, sans comparaison, le colonel comte de Wassignies. C'était un grand homme blond, jeune encore, quoique fort ridé, qui avait l'air sage et non pas froid. Il avait été blessé en juillet 1830, et n'abusait pas trop de cet immense avantage. Rentré à Nancy, il avait eu le malheur d'inspirer une grande passion à la petite Mme de Villebelle, remplie d'esprit appris, et avec des yeux fort beaux, mais où brillait une ardeur désagréable et de mauvaise compagnie. Elle dominait M. de Wassignies, le vexait, l'empêchait d'aller à Paris, pays que sa curiosité brûlait de revoir, el surtout voulait qu'il fît de Lucien son ami intime.

M. de Wassignies venait chercher celui-ci chez lui. Il l'accablait de questions auxquelles Lucien tâchait de répondre en Normand, pour s'amuser un peu, pendant ces visites si longues; car le temps semble ne pas marcher à ces provinciaux; même aux plus polis, une visite de deux heures est chose commune.

Un jour, Lucien vit Mme d'Hocquincourt excédée de M. d'Antin. Ce bon jeune homme, si Français, si insouciant de l'avenir, si disposé à plaire, si enclin à la gaieté, était, ce jour-là, fou d'amour et de tendre mélancolie; il avait perdu la tête au point de chercher à être plus aimable qu'à l'ordinaire. Au lieu de comprendre les invitations polies d'aller se promener quelques instants et de revenir plus tard, que Mme d'Hocquincourt lui adressait, M. d'Antin se bornait à arpenter le salon.

«—J'ai grande envie, madame, lui dit Lucien, de vous faire cadeau d'une petite gravure anglaise, arrangée dans un cadre gothique délicieux; je vous demanderai la permission de la placer dans votre salon, et, le jour où je ne la verrai plus à sa place ordinaire, pour vous marquer tout mon dépit d'une action aussi noire, je ne mettrai plus les pieds chez vous.

«—C'est que vous êtes un homme d'esprit, vous, lui répondit-elle en riant. Vous n'êtes pas assez bête pour devenir amoureux... Grand Dieu, peut-on voir rien de plus ennuyeux que l'amour?...»

Mais de tels mots étaient rares pour le pauvre Lucien; sa vie redevenait bien terne et bien monotone. Il avait pénétré dans les salons de Nancy; il avait des domestiques avec des livrées charmantes; son tilbury et sa calèche, que sa mère avait fait venir de Londres, pouvaient le disputer, par leur fraîcheur, aux équipages de M. de Sanréal et des plus riches propriétaires du pays; il avait eu l'agrément d'adresser à son père des anecdotes sur les premières maisons de Nancy. Et, avec tout cela, il était aussi ennuyé, pour le moins, que lorsqu'il passait ses soirées dans les rues de Nancy, sans connaître personne. Souvent, au moment de monter dans une maison, il s'arrêtait dans la rue avant de s'exposer au supplice de ces cris qui allaient lui percer l'oreille. «Monterai-je?» se disait-il. Quelquefois même, de la rue, il entendait ces cris. Le provincial dissertant est terrible dans sa détresse; quand il n'a plus rien à dire, il a recours à la force de ses poumons; il en paraît fier, et avec raison, car, par là, fort souvent, il l'emporte sur son adversaire et le réduit au silence.

«—L'ultra de Paris est apprivoisé, se disait Lucien. Mais ici, je le trouve à l'état de nature: c'est une espèce terrible, bruyante, injuriante, accoutumée à n'être jamais contredite, parlant pendant trois quarts d'heure avec la même phrase. Les ultras les plus insupportables de Paris, ceux qui font déserter les salons du faubourg, feraient ici des gens de bonne compagnie, modérés, parlant d'un ton de voix convenable.»

L'inconvénient de parler haut était le pire pour Lucien; il ne pouvait s'y faire.

«—Je devrais les étudier comme on étudie l'histoire naturelle. M. Cuvier nous disait, au Jardin des plantes, qu'étudier avec méthode, en notant avec soin les différences et les ressemblances, était un moyen sûr de se guérir du dégoût qu'inspirent les vers, les insectes, les crabes hideux de la mer, etc.»

Quand il rencontrait un de ses nouveaux amis, il ne pouvait guère se dispenser de s'arrêter avec lui dans la rue. Là, on se regardait, on ne savait que dire, on parlait de la chaleur ou du froid; car le provincial ne lit guère que les journaux, et, passé l'heure de la discussion sur le journal, il ne sait que dire.

«—Vraiment, ici, c'est un malheur que d'avoir de la fortune, pensait Lucien, les riches sont plus inoccupés que les autres, et par là, en apparence, plus méchants. Ils passent leur vie à examiner avec un microscope les actions de leurs voisins; ils ne connaissent d'autres remèdes à l'ennui que d'être ainsi les espions les uns des autres, et c'est ce qui, pendant les premiers mois, dérobe un peu à l'étranger la stérilité de leur esprit. Quand le mari s'apprête à faire à cet étranger une histoire connue de sa femme et de ses enfants, on voit ceux-ci brûlant de prendre la parole et de la voler à leur père, pour narrer eux-mêmes le conte; et souvent, sous prétexte d'ajouter une nouvelle circonstance oubliée, ils recommencent l'histoire.»

Quelquefois, de guerre lasse, au lieu de faire sa toilette en descendant de cheval et d'aller dans la noble société, Lucien restait à boire un verre de bière avec son hôte M. Bonnard.

«—J'irai offrir cent louis à M. le préfet lui-même, disait un jour à Lucien ce brave industriel, fort peu respectueux envers le pouvoir; j'irai offrir cent louis pour obtenir la permission de faire entrer deux mille sacs de blé venant de l'étranger; et cependant son père a vingt mille francs d'appointements!»

Bonnard n'avait pas plus de respect pour la noblesse du pays que pour les magistrats.

«—Sans le docteur Dupoirier, ces b...-là ne seraient pas trop méchants. Vous le recevez bien souvent, monsieur, prenez garde à vous! Les nobles de ce pays-ci, ajoutait-il, crèvent de peur quand le courrier de Paris retarde de quatre heures; alors ils viennent me vendre d'avance leur récolte de blé; ils sont à mes genoux pour avoir de l'or, et le lendemain, rassurés par le courrier qui, enfin, est arrivé, ils ne me rendent qu'à peine mon salut dans la rue. Moi, je ne crois pas manquer à la probité en tenant note de chaque impolitesse et en la leur faisant payer un louis. Je m'arrange pour cela avec le valet de chambre qu'ils envoient me livrer leur grain; car, quoique fort avares, croiriez-vous, monsieur, qu'ils n'ont pas même le cœur de venir voir mesurer leur blé? Au quatrième ou cinquième décalitre, le gros M. de Sanréal prétend que la poussière lui fait mal à la poitrine. Drôle de particulier pour rétablir les corvées, les jésuites et l'ancien régime contre nous!»

Un soir, comme les officiers se promenaient sur la place d'armes, après l'ordre, le colonel Malher de Saint-Mégrin céda à un mouvement de haine contre notre héros.

«—Qu'est-ce que ces quatre ou cinq livrées de couleur éclatante et avec des galons énormes que vous étalez dans les rues? Cela fait un mauvais effet au régiment.

«—Ma foi, mon colonel, aucun article du règlement ne défend de dépenser son argent, quand on en a.

«—Êtes-vous fou de parler ainsi au colonel? lui dit tout bas son ami Filloteau en le prenant à part. Il vous fera un mauvais parti.

«—Et quel mauvais parti voulez-vous qu'il me fasse? Je pense qu'il me hait autant qu'on peut haïr un homme qu'on voit aussi rarement; mais certainement, je ne reculerai pas d'un pouce devant un homme qui me hait sans que je lui en aie donné aucune raison. Mon idée est pour les livrées, dans le présent quart d'heure, et j'ai fait venir de Paris, par la même occasion, douze paires de fleurets.

«—Ah! mauvaise tête!

«—Pas le moins du monde, mon colonel je vous donne ma parole d'honneur que vous n'avez pas un officier moins fat et plus pacifique. Je désire que personne ne me cherche et n'avoir personne à chercher. Je serai parfaitement poli, parfaitement sage avec tout le monde. Mais, si l'on me taquine, on me trouvera.»

Deux jours après le colonel Malher fit venir Lucien, et lui défendit, mais d'un air embarrassé et faux d'avoir plus de deux domestiques en livrée. Lucien fit habiller ses gens en bourgeois, et avec la dernière élégance, ce qui contrastait plaisamment avec leur air gauche et commun. Il se servit, pour ces vêtements nouveaux, d'un tailleur du pays. Cette circonstance, à laquelle il n'avait pas songé, fil le succès de sa plaisanterie; elle lui fit beaucoup d'honneur dans la société, et Mme de Commercy lui en adressa des compliments. Pour Mmes d'Hocquincourt et de Puy-Laurens, elles étaient folles de lui.

Lucien écrivit l'histoire des livrées à sa mère. Le colonel, de son côté, l'avait dénoncé au ministre: Lucien s'y attendait. Il crut remarquer, vers cette époque, que l'on prenait son mérite beaucoup plus au sérieux dans les salons de Nancy; c'est que le docteur Dupoirier montrait les réponses de ses amis de Paris aux lettres par lesquelles il demandait des renseignements sur la position sociale et sur la fortune de la maison Leuwen, Van Peters et Cie. Ces réponses avaient été on ne peut plus favorables.

«—Cette maison, lui disait-on, est du petit nombre de celles qui achètent, à l'occasion, des nouvelles aux ministres, ou les exploitent de compte à demi avec eux.»

C'était particulièrement M. Leuwen père qui se livrait à ce mauvais genre d'affaires, qui ruinent à la longue, mais qui donnent des relations agréables et de l'importance. Il était au mieux avec les bureaux, et fut prévenu en temps utile de la dénonciation envoyée par le colonel Malher contre son fils. Cette affaire l'amusa beaucoup; il s'en occupa, et, un mois après, le colonel Malher de Saint-Mégrin reçut à ce sujet une lettre ministérielle extrêmement désagréable. Il eut bonne envie d'envoyer Lucien en détachement, à une ville manufacturière dont les ouvriers commençaient à se former en sociétés de secours mutuels. Mais enfin, comme, quand on est chef de corps, il faut savoir se mortifier, le colonel, rencontrant Lucien, lui dit avec le sourire faux d'un homme du commun qui veut faire de la finesse.

«—Jeune homme, on m'a rendu compte de votre obéissance relativement aux livrées. Je suis content de vous; ayez autant d'hommes en livrées qu'il vous plaira, mais gare la bourse de papa!

«—Colonel, j'ai l'honneur de vous remercier, répondit Lucien avec lenteur. Mon papa m'a écrit à ce sujet: je parierais même qu'il a vu le ministre.»

Le sourire qui accompagna ce dernier mot choqua profondément le colonel.

«—Ah! si je n'étais pas colonel, avec envie de devenir maréchal de camp, pensa Malher, quel bon coup d'épée te vaudrait ce dernier mot, fichu insolent!»

Et il salua le sous-lieutenant avec l'air franc et brusque d'un vieux soldat.

Ce fut ainsi, par un mélange de force et de prudence, comme on dit dans les livres graves, que Lucien laissa redoubler, à la vérité, la haine qu'on avait pour lui au régiment; mais aucun mauvais propos ne fut entendu officiellement par lui. Plusieurs de ses camarades étaient aimables, mais il avait pris la mauvaise habitude de parler à ces camarades aussi peu que le pouvait admettre la politesse la plus exacte. Par cet aimable plan de vie, il s'ennuyait mortellement et ne contribuait en rien aux plaisirs des jeunes officiers de son âge. Il avait les défauts de son siècle.

Vers ce temps, l'effet de nouveauté de la société de Nancy sur l'âme de notre héros était tout à fait anéanti. Lucien connaissait par cœur tous les personnages. Il était réduit à philosopher. Il trouvait qu'il y avait plus de naturel qu'à Paris, mais, par une conséquence naturelle, les sots étaient plus incommodes à Nancy.

«—Ce qui manque tout à fait à ces gens-ci, se disait-il, c'est l'imprévu.»

Cet imprévu, Lucien l'entrevoyait quelquefois auprès du docteur Dupoirier et de Mme de Puy-Laurens.

Il n'avait jamais rencontré dans la société cette Mme de Chasteller qui, autrefois, l'avait vu tomber de cheval à son arrivée à Nancy. Il l'avait oubliée, mais, par habitude, il passait presque tous les jours dans la rue de la Pompe. Il est vrai qu'il regardait plus souvent l'officier libéral, espion attaché au cabinet littéraire de Schmidt, que les persiennes vert perroquet. Une après-midi, les persiennes étaient ouvertes; Lucien vit un joli petit rideau de croisée en mousseline brodée, et il se mit aussitôt, sans presque y songer, à faire briller son cheval. Ce n'était point le cheval anglais du préfet, mais un petit bidet hongrois, qui prit fort mal la chose. Le hongrois se mit tellement en colère et fit des sauts si extraordinaires que, deux ou trois fois, Lucien fut sur le point d'être désarçonné.

«—Quoi! à la même place!» se disait-il en rugissant de colère. Et pour comble de misère, dans les moments les plus critiques, il vit le petit rideau s'écarter un peu du bois de la croisée. Il était évident que quelqu'un le regardait. C'était, en effet, Mme de Chasteller, qui se disait:

«—Ah! voilà mon jeune officier qui va encore tomber!»

Elle le remarquait souvent, comme il passait: sa toilette était parfaitement élégante et pourtant il n'avait rien de gourmé.

Enfin, Lucien eut cette mystification extrême que son petit cheval hongrois le jeta par terre, à dix pas peut-être de l'endroit où il était tombé le jour de l'arrivée de son régiment.

«—On dirait que c'est un sort! se dit-il en remontant à cheval, ivre de colère; je suis prédestiné à être ridicule aux yeux de cette jeune femme!»

Le soir chez Mme de Commercy, il raconta son malheur, qui devint la nouvelle du jour, et il eut le plaisir de l'entendre raconter à chaque nouvel arrivant. Vers la fin de la soirée, il entendit nommer Mme de Chasteller; il demanda à Mme de Serpierre pourquoi on ne la voyait jamais dans le monde.

«—Son père, le marquis de Pointcarré, vient d'avoir un accès de goutte; il a été du devoir de sa fille, quoique élevée à Paris, de lui faire compagnie. D'ailleurs, nous n'avons pas le bonheur de lui plaire.»

Une dame, placée à côté de Mme de Serpierre, ajouta des paroles amères, sur lesquelles Mme de Serpierre renchérit encore.

«—Mais se disait Lucien, ceci est de l'envie toute pure. Ou la conduite de Mme de Chasteller leur fournit-elle un heureux prétexte?»

Et il se rappela ce que M. Bouchard, le maître de poste lui avait dit, le jour de son arrivée, an sujet de M. Busant de Sicile, lieutenant-colonel au régiment de hussards.

Le lendemain matin, pendant toute la manœuvre, il ne put penser à autre chose qu'à son malheur de la veille...

«—Pourtant monter à cheval est peut-être la seule chose au monde dont je m'acquitte bien! Je danse fort mal, je ne brille guère dans un salon. C'est clair, la Providence a voulu m'humilier. Parbleu! si je rencontre jamais cette jeune femme, il faut que je la salue; mes chutes nous ont fait faire connaissance, et, si elle prend mon salut pour une impertinence, tant mieux, ce souvenir mettra quelque chose entre le moment présent et l'image de mes chutes ridicules.»

Quatre on cinq jours après, allant à pied à la caserne pour le pansement du soir, il vit à dix pas devant lui, au tournant d'une rue, une femme assez grande, en chapeau fort simple. Il lui sembla reconnaître ces cheveux singuliers par leur quantité et par la beauté de la couleur, comme lustrés, qui l'avaient frappé trois mois auparavant. C'était, en effet, Mme de Chasteller. Il fut surpris de revoir la démarche jeune et légère de Paris.

«—Si elle me reconnaît, elle ne pourra pas s'empêcher de me rire au nez.»

Et il regarda ses yeux; mais la simplicité et le sérieux de leur expression annonçaient une rêverie un peu triste, et pas du tout l'idée de se moquer. Il ne se souvint de son projet de saluer Mme de Chasteller que longtemps après qu'elle lut passée; son regard modeste et même timide avait été si noble que, lorsqu'elle contrepassa Lucien, malgré lui, il avait baissé les yeux. Les trois grandes heures que la manœuvre prit ce matin-là à notre héros, lui semblèrent moins longues qu'à l'ordinaire; il se figurait constamment ce regard si peu provincial qui était tombé en plein dans ses yeux. Le soir, il redoubla de prévenance et d'attention envers Mme de Serpierre et cinq ou six de ses bonnes amies, réunies autour d'elle. Il écouta, avec des regards fort animés, une diatribe infinie et remplie d'aigreur contre la cour de Louis-Philippe, laquelle se termina par une critique amère de Mme de Sauves-d'Hocquincourt. Sa précaution constante lui permit de se rapprocher, au bout d'une heure, de la petite table auprès de laquelle travaillait Mlle Théodelinde. Il donna, à elle et à ses amies, de nouveaux détails sur sa chute.

«—Ce qu'il y a de pis, ajouta-t-il, c'est qu'elle a eu des spectateurs, et pour qui un tel événement n'était point une nouveauté.

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