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Louise et Barnavaux

DEUXIÈME PARTIE

Reading edition

I LA QUININE

Le temps coula. J’étais en France, mes visions de là-bas étaient devenues des souvenirs. C’est une transformation douloureuse, et qu’on a peur de reconnaître. On descend dans son passé : on n’y retrouve plus que des momies ! Je ne désespérais pas toutefois de revoir Barnavaux : à son tour, comme tous les autres, avec la relève. Et il reviendrait ainsi, sans doute, périodiquement, jusqu’au jour où sur un sol barbare la mort le fixerait au cimetière ; où bien adjudant de garde civile, fin souhaitée de tous les vieux soldats qui ne désirent pas mourir dans leur pays. Il n’avait jamais envisagé que ces deux hypothèses, elles lui paraissaient presque aussi naturelles, et, à tout prendre, aussi heureuses. Pourtant il devança son tour. Un matin, dans mon courrier, je trouvai une lettre de lui, et elle ne portait pas un timbre colonial. Barnavaux attribué à la garnison de Paris, était au Val-de-Grâce pour paludisme invétéré et anémie tropicale. Il me donnait ces nouvelles de son écriture ordinaire, qui est assez bonne, propre, ronde et appliquée, et de son orthographe personnelle, qui change volontiers les participes passés en infinitifs. « C’est pour avoir le plaisir de votre visite », ajoutait-il sans fard. Il savait bien que je viendrais !

Tout de suite, je courus au Val-de-Grâce. Barnavaux n’était pas couché. Je le trouvai assis sur un banc du vieux jardin, affublé de la sinistre capote grise des malades militaires, coiffé du disgracieux bonnet de coton. Pourquoi impose-t-on à ceux que l’affaiblissement de leurs forces ou la peur de la mort rendent déjà mélancoliques et découragés ces costumes dégradants et tristes ? Est-ce que ce n’est pas une erreur médicale, est-ce que ce n’est pas un crime contre l’humanité ? Barnavaux regardait passer, sans les voir, des centaines de malheureux pareils à lui ; il était en plein soleil, et l’on devinait qu’il faisait reproche au pâle soleil de ce méchant été de n’avoir pas plus de lumière et de chaleur. Il grelottait ! Cependant il me sourit bravement, il me tendit la main. Avez-vous connu ce sentiment d’angoisse qu’on éprouve à retrouver toute blanche une main jadis forte, tannée, noircie, ouvrière ? Les femmes vont peut-être aux malades franchement, avec l’élan généreux de leur âme maternelle. Mais nous ! Nous avons peur comme devant des sauvages, devant des êtres qui ne nous ressemblent pas, à qui on ne sait, à qui on ne peut parler ! Mais Barnavaux me dit tranquillement :

— Je vois. Vous trouvez que j’ai l’air salement vieux. Ça fait toujours le même effet.

C’était vrai. On eût dit qu’il avait rapetissé. C’est ça qui lui donnait l’air vieux. Il tira de sa poche un de ces petits miroirs ronds que les marchands de chaussures, je ne sais pourquoi, donnent gratuitement comme prime à leurs clients. Les vieux soldats sont comme les chemineaux : ils ont toujours sur eux leur peigne, leur glace et leur couteau.

— Ce qu’il y a de plus drôle, dit-il en se regardant, c’est que, quand on a la fièvre, on se met à ressembler aux indigènes des pays où on prend la fièvre. Si je n’ai pas l’air d’un Annamite, maintenant !

Là-dessus encore il ne se trompait pas. Oh ! cette mince figure ratatinée, avec son teint jaune et terreux tout à la fois, comme elle rappelait tristement les petites faces jaunes et terreuses des races d’Extrême-Orient, comme elle faisait la même grimace ! Et l’iris de ses yeux, singulièrement élargi, lui donnait quelque chose d’ivre et fou. Mais il rigola, tout en claquant des dents.

— Faut pas se frapper. C’est l’accès froid. Mais on s’en tirera : la quinine est là pour un coup !

Il se leva comme il put. Il aurait été mon fils que je ne l’aurais pas soutenu plus tendrement, en vérité ! Et ce fut ainsi qu’il regagna son lit, au premier étage.

— Des couvertures, dit-il, beaucoup de couvertures !

Sur ses jambes, dont les genoux s’entrechoquaient, on jeta trois ou quatre de ces couvertures brunes, affreusement lourdes, qui sont d’ordonnance, et l’infirmier lui fit une injection de chlorhydrate de quinine.

— C’est meilleur que les cachets, ça, fit Barnavaux d’un air savant. Ça coupe l’accès, c’est sûr… Pour le moment, laissez-moi. Je ne suis bon à rien, je me dégoûte.

Je fis mine de lui obéir, mais je revins vers le soir. L’infirmier était en train de changer ses draps, trempés de sueur.

— Ça y est, me dit-il. J’ai transpiré. Il n’y a plus qu’à attendre la prochaine fois.

Comme tous les vieux impaludés, il avait l’habitude, il prévoyait lui-même, de façon à peu près certaine, la marche et la durée des crises. Ainsi qu’il l’avait dit tout à l’heure, il ne se frappait pas. Il se plaignit seulement que le major ne voulût pas corser son traitement d’une bonne dose d’ipéca. Ça remet tout de suite, selon lui. C’était, en effet, l’ancienne méthode, et Barnavaux n’est plus tout jeune : il tient pour les vieilles méthodes. Il daigna pourtant reconnaître :

— C’est une bonne drogue, cette quinine, c’est une bonne drogue. Si on ne l’avait pas, qu’est-ce qu’on deviendrait ? Ça serait comme à la Réunion, la première fois que la fièvre est venue.

Il vit que je ne savais pas ce qui s’était passé à la Réunion, et ses pupilles élargies devinrent fières, comme toujours quand il peut m’apprendre une chose.

— Oui, fit-il, c’est une histoire qu’on m’a contée à Tamatave, dans le temps, quand j’y suis arrivé avec Gallieni. Et elle remonte loin. Jusqu’à cette époque-là, peut-être avant la guerre de 1870, la fièvre n’était jamais venue à la Réunion. Personne dans l’île ne savait ce que c’était, excepté ceux qui avaient été la prendre à Madagascar. Et encore, ceux-là, une fois rentrés chez eux, ils guérissaient presque toujours.

» Et voilà qu’un jour elle est tombée, après un cyclone. Du moins, c’est ce qu’ils racontent à la Réunion, les noirs, les métis, les Tamouls émigrés de l’Inde. Les gens sérieux et les médecins ne voulaient pas le croire ; mais maintenant qu’on sait que ce sont les moustiques qui donnent la fièvre, peut-être qu’ils ont changé d’avis. Qu’est-ce qu’il leur faut de temps à ces grands vents fous, pour porter les mouches mauvaises de Madagascar aux îles ? Moins d’un jour, n’est-ce pas ? Elles s’enlèvent avec la poussière, avec les plumes d’oiseau, avec les graines ailées, qui s’arrêtent parfois, venues de si loin, sur Maurice et Bourbon. Et elles ne vont pas, elles, absolument au hasard. Quand ces tempêtes, qui cassent tout, qui démolissent les toits des maisons avec les bateaux qu’elles jettent sur la mer débordante, quand ces saletés d’ouragans les mènent au-dessus d’une terre, elles savent bien se laisser tomber. Elles ferment leurs ailes, et ça aide le sort.

» Et alors on s’est mis à mourir, à mourir ! Surtout les petits enfants : les hommes et les femmes, ceux qui ont fini de pousser leur taille, elle ne les tue pas souvent du premier coup, la fièvre, elle y va doucement, elle fait comme pour moi. Comme pour moi, vous comprenez ce que je veux dire : elle les mange par petits morceaux, et à la fin, on claque d’autre chose. Ne dites pas non, ne dites pas non ! Ça m’arrivera un jour ou l’autre. Et puis, après ? J’ai tout de même vécu mon compte, je sais ce que c’est que les hommes, les femmes surtout, les pays et les choses. Mais les enfants, les tout petits enfants ! Quelle bêtise, quelle horreur, quelle injustice, qu’ils meurent ! Hein ?… Hein ?… Hein ?… »

Il m’avait croché le bras de son bras maigre, et je sentais bien qu’il était hors de lui-même. Ça ne m’étonnait pas. Je les connais par moi-même, les fins d’accès paludiques. Ce n’est pas précisément du délire, mais c’est comme si on avait pris trop vite une absinthe, un jour où il fait trop chaud.

— Les enfants ! répéta Barnavaux. Je vous dis que ces sales mouches les faisaient mourir aussi vite qu’elles meurent. Et les pharmaciens gagnaient ce qu’ils voulaient. Pensez ! On ne fait pas de provision de quinine dans les pays où on ne connaît pas la fièvre. On en garde ce qu’il faut pour… pour les maux de dents, quoi ! Qu’est-ce qu’il peut y en avoir, en ce moment, dans une bonne petite ville de province bien saine, en France, quelque part dans les Alpes ou les Pyrénées ? Mais, s’il arrivait quelque chose on ferait venir ce qu’il faudrait en vingt-quatre heures. Tandis que là-bas, à l’époque dont je vous parle, il fallait plus d’un mois ! Alors le prix de la quinine monta, monta ! Les pharmaciens étaient bien contents. Un, surtout, celui qui faisait déjà les meilleures affaires. La seule chose qui l’embêtât, c’est qu’il avait un petit, lui aussi, son unique, un gosse qui n’avait pas dix mois. Mais il fit comme les gens riches, il l’envoya avec sa mère et sa nourrice noire sur les mornes, dans les hauts, à un endroit où la fièvre ne monte pas. Après ça, il fut plus tranquille et il continua de vendre sa marchandise. Quand il arrivait un client qui lui disait : « Ma petite — ou mon petiot — est bien malade », il songeait que lui, du moins, avait pris ses précautions et que son enfant, plus tard, serait un grand de la terre, un homme qui serait allé étudier en France parce que son père avait eu les moyens.

» Il n’avait pas pensé à une chose. Ces nourrices noires, elles sont toutes les mêmes : il faut qu’elles aient un amoureux. Celle-là faisait semblant de sortir pour promener l’enfant, rien que pour le promener, et elle allait dans la plaine pour retrouver son ami noir, son bounioul ! Ça fait qu’il prit la fièvre comme tous les autres, ce petit ! Il y a des malheurs qu’on n’évite pas.

» La mère fit venir un médecin, qui dit :

» — Il ne devrait pas être impaludé, c’est déraisonnable ! Mais c’est sans doute qu’il aura pris le mal aux basses terres avant de monter ici. Avec de la quinine, on pourra couper ça.

» Alors la mère pensa que ce n’était pas la peine d’inquiéter son mari en lui faisant savoir que le petit était malade, puisqu’il guérirait. Elle fit chercher la quinine par quelqu’un que le pharmacien ne connaissait pas, un noir quelconque. Et lui, le pharmacien, il ne recevait que de bonnes nouvelles, on lui mentait et il continuait à mettre l’argent sur l’argent et à songer : « Comme il sera heureux plus tard, mon fils ! »

» Pendant ce temps, le médecin remontait voir l’enfant tous les jours, et il disait :

» — Ça ne va pas, ça ne va pas ! Et ça devrait aller, pourtant ! Il faut doubler les doses.

» On les doubla. Mais, malgré ça, le petit prenait l’accès presque tous les jours. Vous savez ce que c’est que les enfants qui maigrissent ? Ça serre le cœur ! Moi, que j’aie l’air vieux à quarante ans, de l’état où me met la fièvre, ça vous fait déjà peur, je le vois bien, ne le cachez pas, ce n’est pas la peine ! Mais les gosses, ces pauvres petits morceaux de rien du tout, qui n’ont pas d’os, autant dire ! Quand ils maigrissent, vous croiriez la caricature raccourcie d’un homme de quatre-vingt-dix ans. Ils deviennent laids, et c’est injuste, qu’ils deviennent laids, c’est une punition qu’ils ne méritent pas, ils n’ont rien fait pour ça ! Il vomissait, il avait des convulsions. C’est peut-être parce qu’ils sont très forts ; sans qu’on s’en doute, les enfants, qu’ils ont des convulsions. Toute la vie qu’ils devraient encore vivre remue dans leur petit corps, une vie énorme, qui se débat, qui crie : « On n’a pas le droit de me chasser ! » Le médecin s’aperçut qu’il était temps de prévenir. Il dit :

» — Il faut envoyer chercher le père. Ça vaudra mieux.

» Et il pensait : « S’il se presse, il verra peut-être son fils encore vivant. »

» Le père vint. On ne l’avait pas trop inquiété. Sa femme lui avait écrit seulement : « Bébé est un peu souffrant. Mais ça me rassurera de te voir, et quand tu arriveras il sera sans doute guéri. » Il gagna les hauts assez tranquillement. Le médecin l’attendait et lui dit ce qu’on dit d’habitude : les encouragements à se résigner, le devoir de tenir bon contre sa douleur pour ne pas augmenter celle de la mère. Il répondit :

» — Quoi, qu’est-ce que vous racontez, il n’est pas mort, voyons !

» Mais le médecin baissa la tête et le conduisit dans la maison, sous la varangue. Le petit était là, couché dans son berceau, et si réduit, si réduit ! Presque rien à mettre en terre. Sa chair s’était déjà évaporée, le mal l’avait brûlée en huit jours.

» Le père cria :

» — Comment ça s’est-il fait ! Ce n’est pas possible !

» Et le médecin n’y comprenait rien lui-même. La fièvre n’aurait pas dû aller si vite, comme si on n’avait rien fait pour l’abattre. Il dit :

» — C’est extraordinaire ! Les choses ne se sont pas du tout passées comme je l’avais prévu. La quinine n’a eu aucune action, aucune ! Et à la fin je lui en faisais donner jusqu’à quatre-vingts grains par jour.

» Les yeux du pharmacien lui sortirent de la tête.

» — Est-ce que c’est chez moi que vous avez fait chercher la quinine, dit-il, chez moi ?

» — Mais oui, fit le médecin, naturellement !… Et, je vous dis, je l’ai fait administrer par doses massives, comme jamais je n’ai fait pour un enfant.

» Alors, le pharmacien cria :

» — Oh ! docteur ! docteur ! C’est moi qui l’ai tué !

» Et il se mit à rire, à rire ! Il était fou. Je ne sais pas s’il est resté fou.

» … Vous comprenez, ajouta Barnavaux en baissant la voix, il n’avait plus de quinine, ce pharmacien. Sa provision était épuisée. Et il avait mis n’importe quoi dans ses cachets pour continuer à vendre.

— Barnavaux lui dis-je, Barnavaux ?…

— Hein, quoi ? fit-il, en grelottant.

— Qui est-ce qui vous a appris à parler des enfants comme ça ?

— Moi ? Je suppose que tout le monde en parle comme ça ! C’est naturel, c’est la manière… qu’est-ce que ça vous fait ?

— Oh ! rien. Quel âge avez-vous ?

— Quarante ans ! Vous devez savoir…

Je sifflai entre mes dents, et parlai d’autre chose. Si, lui aussi, allait avoir sa crise, la crise terrible où l’homme qui vieillit aspire à une femme, à des petits, des petits qui le prolongent et lui survivent ? Mais lui, Barnavaux ! C’était le dernier des hommes dont on l’eût supposé. J’avais sans doute trop d’imagination…

II LA ROUTE

Rien, en effet, lorsqu’il sortit du Val-de-Grâce pour reprendre sa place à la caserne de la Nouvelle-France ne me montra qu’il eût dépouillé le vieil homme. C’était un soldat, rien qu’un soldat, qui s’attend à payer, un jour ou tous les jours, avec ses pieds qui marchent, son dos qui porte le sac, et toute sa poitrine offerte, le droit de ne pas chercher son pain, de dormir sous un toit ou une tente, et de n’avoir jamais à s’occuper de personne, pas même de lui. Son impartialité d’observation, sa manière de dominer les choses, pas de bien haut, certes, mais de les dominer, lui étaient personnelles, mais venait tout de même de là : il avait le temps ! Pour le reste, décidément, c’était un soldat de métier, un type qui disparaît. Et je croyais tout savoir, du soldat de métier. Ce fut lui encore qui me tira d’erreur.

C’était un dimanche matin, et j’étais venu le chercher, avant la soupe, pour lui offrir à déjeuner. Une de ces voitures qui portent, sur leur caisse peinte en brun-chocolat, cette inscription inquiétante : « Ministère de l’Intérieur. Service des Prisons », venait d’entrer dans la cour. Ces longues boîtes rectangulaires et sans ouvertures, sauf d’étroites persiennes latérales et une portière grillée qui laisse entrevoir le profil assombri d’un gendarme ou d’un garde de Paris, ont un aspect particulièrement sinistre. A penser qu’on fourre là-dedans des vivants qui ont besoin d’air, comme tout le monde, on éprouve malgré soi une impression de dégoût et d’angoisse. Ce n’est pas seulement qu’on se les imagine contenant un commencement de mystère, un accusé, un criminel ou peut-être un innocent, enfin du malheur. Mais elles sont laides ! Elles ressemblent affreusement à ces fourgons des pompes funèbres qu’on emploie pour conduire les morts jusque dans les gares ou les cimetières éloignés. On dirait qu’elles sentent mauvais, on dirait surtout que les prisonniers qu’elles contiennent sont déjà pareils aux hôtes des cercueils.

Le municipal de service dans la voiture prit ses clefs, fit jouer des verrous, de serrures ; et nous vîmes descendre en chancelant un soldat d’infanterie coloniale dont la face était si épouvantablement abjecte et désespérée que Barnavaux lui-même — et il est dur, il sait quels ravages peuvent opérer l’ivresse, la folie, l’affaissement qui suit les mauvais coups reçus et portés — en demeura un instant stupéfait. Il fit entendre un petit sifflement.

— Il a sa couche celui-là ! fit-il.

Le soldat grelottait comme un animal qui crève. Sa figure grise, plombée, souillée de tous les poisons que laisse dans le crâne et dans les veines une ivresse vieillie, rancie, malsaine et douloureuse, était recouverte encore d’un crasse humide qui ressemblait à de la boue.

— C’est une belle cuite ! fis-je.

— Non, dit Barnavaux, subitement intéressé, il n’est pas cuit. Il a été… il a été refroidi pendant sa cuite !

Et comme je ne comprenais pas, il ajouta :

— Regardez sa capote, elle est toute mouillée. Son pantalon aussi. Il est habillé d’éponges, le pauvre bougre. Et l’effet que ça produit, quand on est saoul !

Le municipal tendit sa feuille de service.

— Tentative de suicide, dit-il. On l’a repêché quai de la Mégisserie. C’est l’infirmerie du Dépôt qui le renvoie.

— Bon, dit Barnavaux, j’y suis maintenant. C’est le huitième depuis quinze jours. Drôle, n’est-ce pas, cette épidémie ?

— Qu’est-ce qu’on va en faire ? demandai-je.

— Vingt-quatre heures d’infirmerie, s’il ne pige pas une congestion pulmonaire, et trente jours de prison. C’est le prix. Et ça ne l’empêchera pas de recommencer. C’est toujours les mêmes qui se font périr.

— Des peines de cœur ? demandai-je.

— Des peines de cœur, dit Barnavaux indigné, des peines de cœur !… Non. Ces types-là sont trop sérieux. C’est la faute du gouvernement : ils s’emm…

— Évidemment, c’est une raison pour se suicider, répondis-je. Mais je n’y vois pas la faute du gouvernement.

— Vous croyez ça, vous ! cria Barnavaux. Le gouvernement ne veut plus envoyer les soldats d’infanterie coloniale aux colonies. Il dit que le sang des Français n’est pas fait pour être versé dans des aventures d’outre-mer. C’est la phrase dans les journaux. Mais pourquoi ils se sont engagés, ces types-là, pourquoi je me suis engagé, si ça n’est pas pour voir du pays, pour marcher la route ? C’est pas des gens comme vous, c’est pas des gens comme tout le monde qui viennent au corps, des fois. C’est… c’est comme qui dirait des hommes-affiches.

Il vit que je ne saisissais pas et s’impatienta parce que les mots ne lui venaient pas pour s’expliquer.

— Oui, dit-il, des hommes-affiches, des hommes-sandwiches, si vous aimez mieux, ceux qui marchent entre deux planches-réclame pour quarante sous par jour. Il y en a qui font ça pour l’argent, mais il y en a d’autres aussi : pour ceux-là, c’est une vocation ou une maladie, je ne sais pas. Faut qu’ils marchent ! Pour les chemineaux, des fois, c’est la même chose : ils font juif errant. Quand ils s’arrêtent ou quand on les force à s’arrêter, il y a je ne sais quoi qui se décroche dans leur cœur ou leur caboche ; ils ont envie de vomir ou de mourir. Et dans Paris, dans toutes les grandes villes, il y en a beaucoup plus qu’on ne le croit qui sont comme ça. Alors, ça paraît si bon, si commode de faire soldat, surtout maintenant qu’on n’apprend plus les prières, à l’école, et que c’est devenu plus difficile de se mettre curé de brousse, frère lazariste ou lai, comme ils disent, chez les Pères Blancs. On meurt de faim : on aura de quoi manger. On ne sait pas où coucher : la patrie vous fiche un lit, plus épatant que celui des asiles, et sans la douche obligatoire. On ne se lave que si on veut. On ne sait pas quoi faire de soi, on n’a pas d’idée : y a les officiers qui pensent pour vous, va-t-à droite, va-t-à gauche. Rien que des gestes, comme à l’église, et pour marcher la route, aux marsouins, y avait la terre : c’est grand ! Le malheur, c’est qu’une fois qu’on est logé, nourri, blanchi, couché, qu’on n’a plus à s’occuper de tout ça, si on ne part pas tout de suite, on prend une maladie de cervelle.

» Le copain que vous avez vu, et les sept autres, ils s’étaient engagés il y a un an parce qu’ils étaient comme sûrs qu’on les enverrait au Maroc. Et au lieu d’aller au Maroc, ils sont restés ici, comme des andouilles. Ça leur détruit le tempérament. Alors, ils se détruisent.

Il rêva un instant.

— C’est si loin, fit-il, que je me souviens à peine. Les trois zéphyrs que j’ai vus au conseil de guerre, il y a quinze ans, c’était tout pareil. On n’a pas voulu les croire, et moi non plus, je ne les croyais pas. Je ne savais pas tout ce que je sais maintenant, j’étais un bleu.

» Ils s’appelaient Bargouille, Coldru et Malterre. Mais c’était Bargouille, le principal accusé. Il avait étranglé son camarade Bonvin, qui était enfermé avec lui et les deux autres dans le même silo, au camp d’Aïn-Souf. A cette époque-là, on mettait encore les hommes punis dans des silos : des espèces de trous plus larges en bas qu’en haut, en forme de bouteille, où les indigènes cachent leur grain. Maintenant, c’est défendu. Malterre et Coldru, on les considérait comme complices ; eux disaient qu’ils n’avaient été que témoins et qu’encore ils n’avaient rien à dire, excepté qu’ils avaient bien vu Bargouille étrangler Bonvin. Mais quand on leur demandait pourquoi, ils haussaient les épaules.

» — Faut croire qu’ils s’aimaient pas, disaient-ils.

» J’étais du piquet de service au conseil, et maintenant que j’y pense je revois leurs capotes brunes, dont ils avaient arraché tous les boutons, je ne savais pas alors pourquoi, ni personne. Devant les juges, ils se tenaient abrutis, mais parfaitement convenables. Ils ne faisaient pas les fortes têtes, ils répondaient bien doucement ; mais c’était comme si, à l’intérieur, ils avaient été contents et que ça ne les regardât plus, ce qu’on faisait. Bargouille répétait tout le temps :

» — C’est sûr que je l’ai tué, Bonvin, c’est sûr, et, s’il faut l’ dire, je l’ regrette, dans un sens. Malterre et Coldru, ils n’ont fait que r’garder, on peut pas les poursuivre. C’est tout c’ que j’ai à dire.

» Mais le capitaine qui faisait ministère public finit par insinuer que c’était pour des choses de mœurs que Bargouille avait tué Bonvin. Dans la vie d’un zéphyr, il y a presque toujours des petites affaires comme ça. Ça n’est pas leur faute, hein ? Ils sont tout seuls entre eux, entre hommes, des années et des années que dure leur peine, et ils sont jeunes, n’est-ce pas, et ça n’est pas tout droit de chez leur mère qu’on les envoie aux travaux publics. C’est plein de mecs, d’escarpes, d’assassins et d’autres espèces de crapules. Ça n’avait rien d’étonnant, la supposition du capitaine. Et qu’est-ce que ça aurait pu lui faire, à Bargouille, d’avouer ça ou autre chose ? Mourir c’est toujours mourir, il faut y passer. Mais l’idée de la mort, ça met dans la tête des gens des idées qu’on ne croirait pas qu’ils peuvent avoir. Bargouille se mit à gueuler tout à coup :

» — C’est pas vrai, non, c’est pas vrai ! J’ veux bien qu’on me fusille, j’ proteste pas ; j’accepte, c’est pesé, c’est vendu. Mais j’ veux pas qu’on dise ça ! J’ veux pas qu’on aille dire ça à… enfin, chez moi, dans mon quartier.

» Je sentais bien que s’il avait osé, il aurait dit : « J’ veux pas qu’on l’ dise à maman ! » Ses parents, c’étaient des bouchers dans le quartier Mouffetard ; mais on a de la pudeur. Et puis, de prononcer certains mots, ça fait perdre le sang-froid, ça n’est pas à faire.

» Alors, Malterre dit tout à coup :

» — Oui, c’est pas juste. On avait juré de n’ pas parler, mais ça lui fait trop d’ peine, va, Bargouille, parle toi comme tu veux, ça s’ra plus mauvais pour nous, mais ça fait rien, parle toi sur la chose. Hein, dis, Coldru, il peut parler ?

» Coldru était plus mou : il craignait les suites. Mais il dit pourtant :

» — Si vous êtes tous les deux pour ça, c’est la majorité. Faut y aller.

» Bargouille réfléchit un petit moment et prononça :

» — J’ peux pas dire ça moi-même, c’est plus embarrassant. J’aime mieux qu’ ça soye toi, Malterre. T’as du courage et plus d’éducation.

» — Eh bien, expliqua Malterre, voilà comme c’est venu :

» Y avait quinze jours qu’on était dans l’ trou. Un baquet, une cruche, quat’ types, et du pain pour trois un quart. Les premiers jours, tout de même, on a chanté, on a essayé d’ rigoler et on a joué à la bloquette avec les boutons d’uniforme.

» Je connus plus tard l’habitude, expliqua Barnavaux. On fouillait les hommes, bien entendu, avant de les descendre au silo ; on leur prenait les jeux de cartes. A quoi ça servait ? Ils redevenaient gosses et jouaient aux billes, à la bloquette, pair ou impair, avec leurs boutons d’uniforme. Voilà pourquoi ceux-là ne les avaient plus. Malterre continua :

» — C’était tout de même difficile parce que, dans le silo, chacun il avait des fers : doubles fers. Mais enfin, en se la foulant, on y arrivait. Seulement, je me permettrai de le faire remarquer à messieurs les officiers, — il dit ces mots avec élégance, — pour la chose que Bargouille en est accusé ; ç’aurait tout de même été difficile, vu la situation.

» C’est Bonvin qui a commencé à rogner. Il dormait au lieu d’ jouer. Quand il dormait pas, il disait qu’il avait la fièvre. La fièvre, tout le monde il l’a. La fièvre, c’est comme la faim, c’est naturel, c’est régulier, ça va et ça vient, on s’en fout, c’est une santé. Mais lui, Bonvin, il en pleurait. Ça prouve qu’il y avait autre chose, et cette chose-là, on la sentait avec lui. Y avait les fers et l’embêtement. Bonvin finit par dire :

» — Il fait trop noir ici, nom de Dieu !

» Il ne faisait pas tout à fait noir, puisque le silo était ouvert par en haut. Seulement, la couleur du jour dans le silo, elle était salement fade, à cause de l’odeur peut-être, car ça se mélange, la vue et l’odeur, mais aussi par comparaison avec le ciel, qu’on voyait par le haut du trou. C’était clair, quand on levait les yeux, c’était clair, comme si on avait volé en plein dedans, avec une paire d’ailes. Et quand on regardait ses pieds, naturellement, on les voyait plus, il faisait plus noir.

» C’est Coldru qui a continué. Il a dit :

» — C’est vrai ! J’ai des inquiétudes.

» — Pour ton avenir ? qu’a fait Bargouille en rigolant.

» Non, dit Coldru. Dans les jambes.

» Ça n’est pas étonnant qu’on ait des inquiétudes dans les jambes, avec les fers. Tout le monde les sentit quand il en parla, mais pas uniquement dans les rotules ou dans les fesses. On peut pas croire qu’on sente le mal de ses jambes dans la tête, mais c’est la vérité.

» Moi, j’ dis :

» — Il fait pourtant frais, ici.

» — Plus frais qu’dehors, quand le soleil pète, quand les cailloux pètent sous le soleil !

» Nous tous, les quatre, on se mit à penser au soleil. C’était comme une roue de feu d’artifice, et on courait en esprit derrière. On imaginait aussi tout ce qu’on voit en plein jour dans les pays du Sud : la piste qui s’en va en tournant à travers les dunes ; un dattier, quand c’est en plaine, planté tout seul pour servir à la topographie, les officiers prétendent ; les chameaux qui paissent l’herbe bleue avec leur langue juteuse et cornée, et parfois un pouilleux d’ Bicot assis par côté sur son âne, qu’il bat des deux pieds, comme une vieille femme qui travaille machine à coudre ; mais surtout, le soir et le matin, du rouge et de l’or dans le ciel blanchi, pendant qu’on traîne, une, deux, une, deux, sur trente-deux clous de soulier. La route, quoi, la route et la noce ! C’est pour ça qu’on est créé.

» Coldru demanda :

» — Quand c’est qu’on sort d’ici ?

» Bonvin répondit :

» — Si on sort, on r’commencera à casser des pierres. Ça vaut rien.

» Tous ils pensaient comme Bonvin. Je parlai par habitude :

» — M…! la classe !

» — Y a plus d’ classe pour nous, dit Bonvin. On est des condamnés aux travaux. Fais pas l’ zouave.

» — Alors, dit Bonvin, y a pas. J’ demande à passer l’ conseil !

» — A quoi ça servirait ? je d’mandai. Mais tous, au même moment que je m’ parlai, on vit l’ coup. Si qu’on passerait l’ conseil, on s’ sortirait du trou.

» — Y a combien, d’ici l’ conseil ? fit Bargouille.

» — L’ conseil, répondit Malterre, c’est à Sfax : cent quatre-vingts kilomètres ; neuf étapes.

» Ça faisait neuf jours qu’on pourrait marcher la route ! Ah ! c’était chic, ça, c’était pur ! Il m’ sembla qu’ j’entendais d’ la musique, j’ m’enlevais ! Personne causa plus de toute la journée. On s’ regardait. J’ sais pas qui dit à la fin :

» — Y en a un qui doit être crevé. Les autres, on pass’ra l’ conseil.

» — C’est comme ça, continua Malterre, qu’on se l’est fait à la bloquette, pour savoir qui ça s’rait qui s’rait crevé. Ça n’a pas traîné : c’est Bonvin qui a perdu. Il a dit : « J’ai pas d’ chance ! C’est toujours moi qui paye les consommations ! » Après ça, il a fermé les yeux pendant qu’on r’tirait pour savoir qui c’est qui lui f’rait son affaire. C’est Bargouille qui a perdu. Il a dit seulement à Bonvin :

» — C’est moi qu’ j’y vais, mon pauv’ vieux. M’en veux pas.

» Mais Bonvin n’a pas rouvert les yeux. Il a pas voulu. Il s’est laissé faire sans piper. Et nous deux, Coldru et moi, j’ jure qu’on n’a pas bougé. Dis, Bargouille, si on a bougé !

» — Pas bougé, affirma Bargouille, en crachant par terre. J’ai dit qu’ c’était moi. C’est moi. Voilà. »

Barnavaux avait fini. J’interrogeai :

— Qu’est-ce qu’on en a fait, de Bargouille ?

— On l’a fusillé, naturellement, dit Barnavaux, et les autres ont pris dix ans. C’était prévu, ils s’en fichaient, ils avaient marché la route : neuf jours au soleil. Ils savaient le prix ; ils n’ont pas réclamé.

— Et vous, alors, les vieux, si vous restez aux marsouins, c’est pour marcher la route ?

— Tous plus ou moins ! affirma-t-il, d’un air assuré.

Je le reconduisis le soir, faubourg Poissonnière.

— Êtes-vous libre jeudi soir ? lui demandai-je.

— Permission de minuit ! mais ça n’est pas ici qu’il faut venir me chercher : rue Gourié, à Plaisance !

— C’est un bar ?

— Un bar ! Non, fit-il, c’est une Université Populaire. Ça épate les chefs, quand on va dans les Universités Populaires, ils se figurent qu’on y trouve des protecteurs politiques. Alors, au quartier, ils vous fichent la paix ! C’est un truc que j’ai appris à Toulon, dans le temps. Et ils savent y faire, à Toulon, vous pouvez croire.

— Il y aura aussi des dames ?

— Je le suppose, dit Barnavaux… Il y en a toujours…

Cependant il changea de conversation. Cette attitude me fit réfléchir : jadis, il eût répondu que les histoires de femmes, il est inutile d’en parler, parce que ça se sait toujours.

III L’ODYSSÉE

Voilà pourquoi, le jeudi suivant, je n’oubliai pas d’aller le rejoindre, vers dix heures, à l’Université Populaire. C’est dans un vieux pavillon à moitié ruiné, au fond d’un reste de jardin où trois ou quatre acacias agonisent, leurs troncs tout gercés de misère, leur feuillage tout pâle d’anémie ; car des maisons modernes ont poussé autour d’eux, poussé bien plus haut que leurs cimes rogneuses, meurtries de coups de serpe. Mais ils sont beaux tout de même, tristement, à force d’énergie à ne pas vouloir mourir. Et dans la maison, au siège de l’U. P., comme ils disent, on ne voit rien que les signes d’une pauvreté un peu farouche : une bibliothèque pleine de brochures dépareillées, une chambre qui sent mauvais, et s’appelle un dispensaire, sans doute à cause de quelques fioles égarées sur une étagère ; et enfin une pièce plus grande, qu’une estrade de quelques planches et un rideau passé sur une tringle permettent de transformer en salle de théâtre. Ce samedi, une affiche l’annonçait, M. Ledoux, professeur de l’Université, faisait sa troisième et dernière conférence sur l’Odyssée. Et ils étaient tous là, les habitués de la maison, pour écouter la conférence : les petits ménages de rentiers pusillanimes, à la fois furieusement anticléricaux et stupidement conservateurs, qui fréquentent toujours, et de fondation, les réunions les plus révolutionnaires : phénomène qui semblerait incompréhensible, si l’on ne songeait qu’il s’agit seulement d’économiser les quatre sous de pétrole d’une veillée à domicile ; les pauvres vieilles femmes qui vont à ces parlotes comme elles iraient à l’église, parce qu’elles continuent à avoir besoin d’une église, d’un lieu où on écoute, avec un respect qui repose, des paroles qu’on ne comprend pas : quelques belles filles aussi, devenues un peu anarchistes par genre et vertueuses à leur manière, qui est sublime, après tout : car demeurer vierge et solitaire, ce n’est peut-être pas si difficile que d’accepter l’amour et la maternité, et de continuer à travailler pour vivre ; et quelques jeunes gens qui commençaient à se croire révolutionnaires et antipatriotes, figures de calvinistes modernes, désintéressés, farouches, ardents et durs. L’un d’eux était resté dans la bibliothèque, durant la conférence. Me penchant au-dessus de sa tête, je vis qu’il prenait patiemment des notes sur un volume dépareillé de Jomini, acheté chez un bouquiniste.

— Oui, me dit-il, levant sur moi des yeux brûlants ; on est antimilitariste ; mais il faudra bien savoir faire la guerre, un jour, contre les bourgeois !

Et ça me fit plaisir, vous savez, que cet enfant qui se croyait anarchiste et antipatriote ne rêvât au fond que d’être meneur d’hommes en armes, batailleur et victorieux ! L’essentiel, c’est d’aimer la guerre, il n’y a que ça de sain. Peu importe l’ennemi.

Et pendant ce temps le conférencier continuait à parler, convaincu lui aussi de son apostolat, orgueilleusement fier de « descendre vers le peuple », et montrant à chaque mot qu’il le comprenait cent fois moins bien que le moindre petit vicaire de paroisse ayant six mois de service, ou même n’importe quel sous-officier après huit jours de grandes manœuvres. Il parlait, il parlait toujours. Il disait des choses excessivement intéressantes et parfaitement incompréhensibles. Il décrivait un palais mycénien, à propos des Phéaciens ; il expliquait pourquoi Hermès s’appelait « le Messager tueur d’Argos », et enfin il pleura presque en parlant du miracle grec, qui est que les Grecs ont fait de la beauté sans que personne sache pourquoi. Quand il eut fini de pleurer, il s’arrêta : c’était son dernier effet, de pleurer.

Et alors, excepté lui et les petits rentiers, tout le monde alla chez le marchand de vin. C’est là qu’elle se tient, la véritable université populaire : chez le marchand de vin. J’y allai aussi, moi.

Une des belles filles qui nous avaient accompagnés prit une cerise à l’eau-de-vie. Elle prononça d’un air pensif :

— Il a dit que c’était très beau, cette chose-là… l’Odyssée. Mais personne ne peut comprendre pourquoi c’est beau. On n’y voit pas clair. L’autre jour on avait lu Paul et Virginie, il y a un naufrage, la petite se noie… j’en ai encore un frisson dans le dos, c’est chic, ça, c’est très chic. Mais l’Odyssée ! Même les noms, on ne peut pas les retenir.

Le petit anarchiste qui avait pris des notes sur Jomini haussa les épaules. Il affectait de n’assister qu’aux cours de chimie et de sciences exactes : les pauvres ne doivent même pas savoir qu’il y a de la beauté. C’est amollissant. Ils ont besoin de haïr, de se battre, et de prendre, voilà tout. Mais Barnavaux dit en cherchant ses mots :

— Moi, je crois que j’ai compris cette histoire-là, celle d’Ulysse. C’est trop long comme on nous l’a racontée ; tout se complique, parce que c’est un voyage : en voyage il arrive toujours des choses qui ne devraient pas arriver, on se perd, on s’y perd. Mais le fond, c’est si clair !

— Qu’est-ce qui est clair, Barnavaux ? demandai-je.

— Vous le savez mieux que moi, fit-il, d’un air embarrassé. Ulysse, c’est un soldat qui s’ennuie après sa femme. Voilà toute l’histoire. Je comprends bien comment ça c’est passé, parce que ça se passe toujours comme ça. Il s’en était allé très loin, faire la guerre à des gens qui ne parlaient pas sa langue, des sauvages, des types qu’on a le droit de piller, et dans toutes les escales, au retour, il y en avait d’autres que la sienne, des femmes, qui l’arrêtaient.

» Il y a eu d’abord la grande dame, celle qui vivait au fond d’une grotte magique, dans une île, et qui était si riche, et qui était si belle. Et il avait trouvé ça bon d’abord, Ulysse, l’amour d’une grande dame. Elle lui donnait tout ce qu’il y a de meilleur pour manger, du vin tous les soirs. La dame avait de beaux cheveux, elle l’aimait. On le voit bien qu’elle l’aimait, quand elle se fâche contre ceux qui lui disent : « Renvoie-le, il ne peut pas rester ici. » Mais lui, j’ai bien entendu sa pensée : il dormait contre elle, et ne l’aimait pas ! Son pays n’était pourtant pas si beau que le pays de la dame. Chez la dame il y avait des rivières très fraîches, des prairies, des peupliers, des champs de violettes. Ah ! vous ne savez pas comme c’est rare, de l’eau, et des arbres, et de l’herbe bien verte, au milieu de la mer ! J’ai été en Crète ; je sais comme il brûle là-bas, le soleil ! Alors la dame lui mettait les bras autour du cou, elle lui disait : « Je t’ai toujours donné tous tes souhaits et jamais tu ne verras une femme plus jolie. Reste avec moi. Ailleurs trouveras-tu rien de pareil ? » Mais il répondait : « Vous êtes trop haute pour moi. Là-bas, voyez-vous, j’ai une femme qui sera toujours ma vraie femme : quand je lui parle, elle obéit ! » Voilà pourquoi, à la fin, il s’est sauvé sur un radeau. Il a dû avoir très peur, sur le radeau, en pleine mer. Quand on est dans une trop petite barque, les vagues ont toujours l’air de vous écraser, on est au-dessous d’elles, elles noircissent, elles s’embrouillent, elles se gonflent ; on dirait le poil des buffles, à l’endroit où il s’emmêle, au-dessus du garrot, près du cou.

— … Poséidôn aux cheveux bleus ! murmurai-je.

Barnavaux ne comprit pas. Il me regarda d’un air étonné, et poursuivit :

— Alors il a fait naufrage, devant une autre île, et il a trouvé une autre femme, qui valait mieux que la première. Ah ! celle-là ! Voyez-vous, je suis sûr qu’elle a été sa vraie tentation, et c’est pour ça qu’il n’a pas osé le dire et elle l’a bien senti dans son cœur. Pensez : il était déjà devenu presque vieux, et elle était toute jeune, et il l’avait vue nue, jouant à la balle, sous des arbres couleur d’argent, près d’une rivière ; et elle aussi l’avait vu nu, dans sa force ; elle avait compris alors que c’était un chef, un homme que ses parents avaient su élever comme il faut : il n’y a que chez les sauvages, moi je le sais, qu’on connaît les actions qui sont décentes quand on est nu ; et lui, Ulysse, il a su se conduire. Voilà pourquoi cette fille…

— Nausicaa, dis-je.

— Oui, Nausicaa… elle a reconnu que c’était un noble, un chef à qui on avait appris les usages ; les esclaves ne savent pas qu’ils sont nus, parce qu’on ne les regarde jamais… Ils se sont aimés, c’est sûr, et avoir conquis l’amour d’une petite fille, pour un homme fort, c’est comme une victoire ! C’est criant, c’est haut, c’est à faire pleurer de joie. Pourtant il ne lui a rien dit, et elle, alors, n’a rien osé lui dire, excepté : « Quand tu seras dans ton pays, souviens-toi de moi. » Et lui n’a fait que répondre : « Je penserai à toi comme à la Vierge ! »

Ce n’est pas tout à fait le texte. Il y a dans Homère : « Comme à une déesse, je t’adresserai des vœux. » Mais Barnavaux ne voyait pas la différence. Il chercha seulement ses mots, encore une fois.

— Alors, il est reparti. Je sais très bien comment est faite son île. On nous a lu qu’il disait : « Elle sort de la mer, du côté de la nuit. » Je comprends ! Quand j’étais là-bas, en Extrême-Orient, c’est comme ça que je voyais la France : un pays placé derrière le côté du ciel où le soleil tombe. Quand on a voyagé on sait les formes que prend la terre. Il est reparti, Ulysse, pour se battre contre les canailles qui voulaient sa femme, pour risquer la mort, lui qui aurait été si heureux ailleurs, s’il avait voulu. Mais il ne pouvait pas vouloir. Il avait beau faire, il ne voyait que cette femme-là au monde, la sienne, parce que la première elle avait fait son lit, allumé la lumière dans sa chambre, et le feu dans son âtre, et que non seulement elle parlait sa langue, mais que les mots, tous les mots avaient le même sens pour elle et pour lui.

Barnavaux respira, fatigué d’avoir parlé si longtemps, sur un sujet si difficile. Chacun paya son écot, même les dames, parce que c’était une règle dans la société. On se leva. Une des belles filles, en corsage rose léger, effleura d’un bras nu le cou de Barnavaux. Alors il la prit par la taille, et je vis que ce soldat qui en avait tant vu, dans tant de pays, n’avait pensé à tout ça que parce qu’il pensait à elle. La fille frissonna comme une grande chatte. Sur la route noire, lui, qui l’enlevait, avait l’air d’un tigre maigre.

IV LOUISE

Je devais la revoir bien souvent encore, cette grande fille souple, aux jambes longues, et qui avait des yeux d’homme. Vous avez peut-être remarqué ? à Paris, maintenant, parmi les filles du peuple, il en est beaucoup qui ont ces yeux-là. Ce n’est pas le regard de celles qui vendent du plaisir, comme elles peuvent, dans la rue ou ailleurs : insolent, lascif ou traqué, parce qu’il y a les autres femmes, qui leur en veulent, et les hommes, qu’il faut prendre, et « les mœurs », qu’il faut fuir. Pas davantage l’air des femmes qui ont un mari, ou même un homme, tout simplement, et qui sont heureuses ou malheureuses comme ça. C’est quelque chose d’autre, de viril, je vous dis, où il entre beaucoup de franchise, de décision, de liberté, mais très peu d’innocence et nulle soumission. Depuis quarante ans, la France a fait de nouveaux hommes et de nouvelles femmes, qui ont d’autres qualités, d’autres défauts — pour les vices et les vertus, je crains bien que ce ne soient toujours les mêmes, depuis l’aurore de l’humanité — que ceux de jadis, qui sont morts, et nous-mêmes. Et nous ne savons pas les voir, et nous ne savons pas leur parler : nous à cette heure presque leurs aïeux, et qui restons leurs guides. C’est une situation qui devient un peu dangereuse.

Celle-là avait choisi Barnavaux, et Barnavaux l’avait choisie. C’est tout. Les usages de leur monde exigeaient qu’ils n’en fissent pas grand bruit, eussent l’air de trouver cela bien simple. On ne doit pas montrer qu’on est émerveillé, renouvelé, rajeuni par le sentiment le plus éternellement jeune qui soit au monde : le vieil amour immortel. Ça commence à se démoder, cette ingénuité, même dans le peuple. Il y avait jadis bien plus de couples qu’aujourd’hui, qui dans les rues nocturnes s’en allaient les bras lacés autour de la taille, à tout petits pas, ne quittant pas leur étreinte si quelque inconnu venait à leur rencontre. Maintenant, presque tout de suite, il faut que les amants fassent de vieux ménages, très décents.

D’ailleurs, ils ne furent pas si vite amants. La cour que Barnavaux fit à Louise, dont je ne sus le nom de famille que beaucoup plus tard — elle n’avait pas songé à me le dire, je n’avais pas pensé à le lui demander — la façon dont Louise agréa ces avances eurent une apparence discrète. Je me fusse cru, en vérité, chez des gens du monde. Et ceci encore prouve qu’étant un très vieux peuple, nous sommes en train de faire un peuple d’aristocrates, de quarante millions d’aristocrates ayant tous leur fierté, leurs besoins de loisirs, leurs élans retenus, leurs réticences. Il n’y a qu’une chose qui voile ce phénomène : la mauvaise éducation, les rudes paroles, une obscénité qui n’a pas l’excuse d’être inconsciente : mais des aristocrates peuvent être mal élevés, cela s’est vu. Et ce qui était bien aristocratique encore, c’est la conviction intime, naïve et tout à fait irraisonnée, que Louise partageait avec Barnavaux, d’être du même rang que n’importe qui, en France, et d’un rang supérieur à tous les étrangers. Chez Barnavaux, rien de plus naturel. Il avait passé sa vie à dominer, il avait été « un blanc » aux colonies, et armé. Donc une espèce de chevalier. Mais Louise ne pensait pas différemment, cette Louise qui allait le soir retrouver des anarchistes à l’Université Populaire. Et c’est même pour ça qu’elle y allait ! On y nourrissait sa fierté, on y affirmait ses droits méconnus. Singulière conséquence des enseignements humanitaires ou « individualistes » de bons rêveurs bourgeois ou d’autodidactes déséquilibrés : elle n’avait fait que prendre une conscience excessive de sa valeur, elle avait collectionné des titres de noblesse, et recueilli cette idée, maintenant celle de tous les Français, auparavant celle des seuls gentilshommes, que l’État, le gouvernement — jadis on eut dit le Roi, c’est toute la différence — lui devait quelque chose, à raison de sa qualité. Mais en attendant, comme elle ne recevait rien, elle travaillait « dans les porte-monnaie », dix heures par jour, invariablement gaie, infatigable et brave. Et si elle avait joui d’une prébende, elle eût travaillé tout de même, par besoin d’activité, désir d’être mieux, âpre volonté de ne rien devoir à personne, pas même à Barnavaux. Dans la bourgeoisie et chez les paysans, les femmes ont une dot. Dans le peuple ouvrier, elles peinent pour gagner leur vie. Et le résultat est toujours le même : c’est que, dans aucun pays, elles ne sont, plus que chez nous, les égales de l’homme.

La pudeur de Louise, ou plutôt son effroi du mâle, mais aussi son désir, étaient des sentiments instinctifs. Elle reculait le moment inévitable, donnant pour raison qu’alors elle devrait quitter sa famille, avoir une chambre, un lit, des meubles, un « chez soi » ; et qu’il fallait de l’argent. Mais je l’entendis confier à une amie : « Il faut ça, oui, il faut tout ça ! Mais si ça ne s’arrange pas avant deux mois, ça sera n’importe comment ! » Pourtant, quand Barnavaux parlait de ses économies, de sa prime de rengagement, elle refusait d’écouter. Et je crus longtemps que c’était sa virginité seule, sa peureuse virginité qui se défendait : ce n’était pas si simple ! Il n’y a pas une femme, ni même un homme au monde, qui soit devenu absolument comme une bête. Nous le saurions mieux, si nous n’étions gâtés par cent ans de littérature anti-humaine.

Je le vis bien, le jour où la si petite chose, qui est si grande, et dont il ne faut pas rire, advint. Et elle advint, comme d’ordinaire, pour des motifs apparents, purement extérieurs. Barnavaux, jusque-là caserné à la Nouvelle-France, fut envoyé avec sa compagnie au fort de Palaiseau. Éloignés l’un de l’autre, se voyant moins souvent, ils éprouvèrent le besoin irrésistible de se voir autrement. Un jour, au rendez-vous que nous avions pris tous trois boulevard Montparnasse, Barnavaux annonça, poussant Louise devant moi :

— Madame Barnavaux !

Telle fut sa délicatesse. J’écris cette phrase sans ironie. Aux colonies, il eût ajouté bien d’autres choses. Mais Louise baissa les yeux : ils avaient perdu leur regard d’homme.

Et plus tard elle me dit : « Je ne croyais pas que c’était si peu — et si peu de chose, comme ça… on devrait être mariés, voyez-vous ! » Ce fut là toute sa plainte, que je n’entendis jamais plus. Mais je conçus que les milliers d’années d’efforts patients faits par la femme pour assurer son bonheur, et la vie de ses enfants, de foi religieuse, aussi, n’ont pas été en vain et, qu’ils se trompent, ceux qui ne veulent pas en tenir compte.

Barnavaux, lui aussi, n’était plus le même. Il prenait encore un air dégagé, en parlant de Louise, il tâchait de garder sa vieille voix, sa voix de là-bas, pour dire : « ma mousso » ou « ma congaye » : mais Louise n’était ni une mousso noire, ni une congaye jaune, il le savait bien. C’était une blanche, et il la respectait. Même il la respectait plus que n’eût fait un autre, un autre qui n’aurait pas vu le monde, et possédé de petites esclaves. Il avait conscience de ce qu’elle était : une femme de son sang. Il en était ému ; sa figure changeait devant elle. Et le sol, en même temps que la femme, l’avaient reconquis : il avait peur de repartir.

Cependant, il savait bien qu’il repartirait. Elle n’en doutait pas davantage. Voilà pourquoi, courageusement, ils ne parlaient jamais d’avenir. Lui disait seulement.

— Si je savais un métier, bon Dieu !…

V BARNAVAUX DE GARDE

Aux deux extrémités du comptoir d’étain, les petites cuillers aux manches très longs, réunies en gerbes dans des vases en verre côtelé, avaient l’air de fleurs artificielles mal faites et d’éclat trop dur. Il y avait aussi des œufs rouges dans des corbeilles, et presque à chaque minute un client apportait son verre d’absinthe sous un robinet très mince, placé au sommet d’une fontaine en faux argent, isolée comme une île au milieu d’une espèce de vasque. De très haut, l’eau tombait sur la liqueur qui devenait d’abord d’un vert hideux et gâté, puis d’une teinte précieuse et pâle. Des gouttelettes rebondissaient sur les parois du verre, éclaboussant la vasque, et l’homme enfin buvait, presque toujours avec cet air spécial aux vrais amateurs d’absinthe, qui semblent non pas se désaltérer, mais apaiser une faim dont ils défaillent. Jusqu’au milieu de la rue flottait une odeur d’alcool et d’anis, mélange de finesse et de brutalité, qui fait penser vaguement à d’autres impressions à la fois répugnantes et voluptueuses : l’odeur des fleurs dans une pièce où on a fumé, l’aspect de certaines femmes, la vue du sang.

Barnavaux me dit :

— Hein, il sait son affaire, le patron du bar ?

Quand la vasque était remplie d’eau teintée d’absinthe, le garçon y puisait avec une mesure d’étain, et s’en allait asperger le trottoir. C’est de là que venait cette odeur pénétrante et séductrice : pour attirer les chalands, le patron faisait des vaporisations d’absinthe !

A la fin, un homme entra et se fit verser le breuvage qu’on vendait presque uniquement dans ce lieu. Tous ceux qui avaient passé devant le comptoir étaient des ouvriers, des soldats ou des filles. Mais lui, aux yeux les moins avertis, se manifestait comme un misérable d’une autre sorte, et plus horrible, vêtu d’un pantalon noir ruineux, d’une jaquette grise couverte de taches infâmes. Il y a des plaies qu’on n’ose regarder parce qu’elles sont, en vérité, trop laides et déshonorantes ; elles n’inspirent pas de pitié, rien que du dégoût. Les traits de cet homme, au-dessus d’un faux-col très sale et d’une régate poisseuse, son front d’une couleur cuivreuse avec des plaques d’un rose pâle sous une barbe de huit jours blanchissante et rêche, un nez d’une enflure blême, inspiraient un sentiment pareil. Cette statue vivante de l’abjection portait des gants.

Elle s’avança vers Barnavaux d’un air souriant qui découvrit des dents affreuses. L’homme offrit une consommation à Barnavaux et à sa société, mais celui-ci détourna les yeux et me dit d’une voix hésitante :

— On part ?

En général, Barnavaux est moins délicat sur le choix de ses connaissances, et l’homme, j’en étais convaincu, allait offrir une tournée. Mais je ne le poussai pas à s’expliquer, ce n’était pas le moment. Je payai notre compte et nous sortîmes en silence.

— Cet homme vous connaît ? demandai-je enfin.

— Oui, dit Barnavaux. Seulement, je croyais qu’il était mort. Ça m’écœure, ça me fait mal qu’il soit encore en vie, ça n’est pas juste. Si vous saviez de quoi il vit ! Et il voulait offrir à boire, avec cet argent-là. On ne peut pas accepter, voyez-vous !

Il est très rare de voir Barnavaux traverser une crise de moralité. Je le connais : il est au-dessus des préjugés vulgaires. Cependant, j’attendis qu’il parlât de lui-même. Il y mit plus de temps que je ne croyais. Les choses étaient difficiles à démêler, parce qu’elles contenaient une part d’horreur abstraite qui lui paraissait indéfinissable. Il n’a pas de mots pour ce qui est abstrait. Ce n’est pas sa partie.

— Vous n’avez pas connu, dit-il, le père Bordieux, le gouverneur de la Côte des Graines : il était parti, quand vous êtes arrivé à Boké ; mais vous avez entendu parler de lui. C’était un petit homme tout simple, avec une mine sérieuse et des yeux d’enfant. Imaginez un missionnaire à qui on aurait mis une redingote sous prétexte qu’il est anticlérical. Je suppose que c’est à cause de cet air curé qu’on l’appelait le père Bordieux, bien qu’il ne fût pas vieux de plus d’une pièce de trente ans. A cette époque Boké n’était pas la belle ville qu’elle est maintenant, bâtie à l’américaine, avec ses boulevards et ses avenues qui se coupent à angle droit, ses trottoirs de ciment sur lesquels les nègres, toute la journée, poussent des wagonnets, et ses fontaines. Mais c’est Bordieux qui l’a dessinée, c’est lui qui a trouvé l’argent pour la faire, à force d’économies d’abord… Il paraît que dans ses bureaux, quand un employé avait besoin d’un crayon neuf, il devait passer chez le gouverneur, qui lui signait un bon de cinq centimes, avec spécialisation d’emploi. Mais des employés, il n’y en avait guère. Au commencement on les aurait comptés sur les doigts d’une main : le secrétaire général, le commissaire de police, et le chef de la milice qui était en même temps gardien du cimetière et fossoyeur. Le père Bordieux faisait tout lui-même, ou à peu près, comme une espèce de roi d’Yvetot ; il menait sa colonie à la façon d’un gros propriétaire qui aurait des fermes. Chaque matin il faisait son tour de ville, s’arrêtait devant les plus petits comme chez les plus gros, les riches qui font le commerce du caoutchouc par milliers de boules, et ceux qui débutent avec une grande boîte, qu’ils étalent à même par terre, et où il y a de tout : de vieux pantalons, des réveille-matin qui ne marchent pas, mais sonnent très fort, de l’ambre faux et des perles de verre. En général ceux-là sont des Maltais ou des Syriens, sales comme des peignes et voleurs comme des aigles-charognes. Mais lui, il parlait à tout le monde. « Allons, ça va-t-il comme vous voulez ? » qu’il disait. Et quand il y avait des mistoufles, il les arrangeait lui-même, à sa manière. C’était une espèce de saint Louis, assis sous une ombrelle verte, parce qu’il n’y avait pas de chênes.

» C’est comme ça que Boké devint la grande ville que vous avez vue, avec ses maisons à l’européenne, bâties jusqu’en pleine brousse dans des endroits où il n’y avait pas encore de routes. Il était venu beaucoup de monde, et des tas de femmes, bien entendu : des petites négresses de Sierra-Leone, qui faisaient semblant de vendre des oranges et qui allaient tout de même le dimanche au temple des Anglais ; d’autres échappées de l’école des sœurs de Sainte-Catherine ; six Japonaises, deux Valaques et des Françaises. Le père Bordieux ne leur demandait pas : « Ça va-t-il comme vous voulez ? » mais il laissait faire. Je suppose que c’était à cause de son respect pour la liberté du commerce. Quelquefois pourtant il disait : « Pauvres femmes, pauvres femmes : il n’y a qu’elles et moi qui ne s’enrichiront pas ici, allez ! » C’est sûr en tout cas qu’il n’y avait pas d’intérêt personnel. Dans Boké, si on parlait de lui, c’était à cause de sa vertu, qui faisait rire.

» Voilà pourquoi on fut bien étonné le jour que le père Bordieux loua une toute petite maison du côté de la Pointe-aux-Douaniers, la meubla, engagea un boy et une négresse cuisinière ; et le lit, les fauteuils en osier ripoliné, le canapé pour la sieste, les tentures, on m’a dit qu’il tâtait tout ça comme un amoureux. Le mois suivant, le paquebot des Transports Maritimes débarqua une dame blonde qui n’était plus bien jeune, et qui demanda tout de suite qu’on la conduisît à la maison du gouverneur. Je ne sais pas ce qu’ils dirent, parce qu’ils s’enfermèrent, mais ce que tout le monde sut, c’est que le gouverneur commanda sa voiture, lui qui marchait toujours à pied, même à l’heure de la sieste, et conduisit la dame, sans se cacher, jusqu’à la petite maison qu’il avait louée pour elle. Nul ne pensa à rien dire, parce que chacun aux colonies a le droit d’arranger sa vie comme il l’entend ; et peut-être qu’il avait connu cette femme quand il était tout jeune, tout jeune, et qu’elle, qui commençait à blanchir maintenant, n’était pas vieille encore. Mais le père Bordieux, en sortant de la maison, se fit conduire chez le président du tribunal — je vous ai dit que Boké avait grandi, il y avait un tribunal — et lui dit tout simplement :

» — C’est ma mère qui vient d’arriver. Je vous prie de l’annoncer. Elle ne recevra pas les fonctionnaires et ne logera pas au gouvernement. Je suis un enfant naturel, et elle a eu bien de la peine à m’élever. C’était une très pauvre, très pauvre femme.

» Je ne sais pas pourquoi il employa pour parler d’elle les mêmes mots qui lui étaient venus à la bouche en parlant des autres. Je suppose que c’est par hasard, et personne en tout cas dans la colonie ne voulut s’en inquiéter, parce qu’on l’aimait bien, le père Bordieux. Il allait très souvent dîner ou passer la soirée chez la dame, et quelquefois elle venait chez lui en visite. Et vous savez, partout où on la voyait on la saluait jusqu’à terre. Si elle avait voulu jouer à la mère du gouverneur, peut-être que ça aurait été différent, très différent ; mais elle était si timide, elle parlait à si peu de gens, et on voyait si bien que c’était par peur, et non par orgueil. Vous pensez qu’il y eut tout de même des gens qui essayèrent de l’employer, qui vinrent la voir, qui lui demandèrent des services, en payant : la mère du gouverneur ! Elle les reçut de telle façon qu’ils n’y revinrent pas. Seulement, des fois, elle se promenait par la ville, et ses yeux devenaient tout agrandis de joie, ou bien tout émus, ça se voyait. Je suis sûr qu’elle avait dans l’idée : « C’est mon fils qui a fait toutes ces choses, et c’est moi qui l’ai élevé, moi toute seule ! » Un sentiment comme ça ! Un sentiment comme ça ! On voudrait être femme pour la chance de l’avoir. C’est ce qu’il y a de plus plein, de plus riche dans l’univers, il n’y a rien au-dessus.

Louise regarda Barnavaux, et fit « oui » de la tête. Elle comprenait ça. Il poursuivit :

— Mais un jour que j’étais de garde à la porte du gouvernement, je vois arriver un Européen que je ne connaissais pas. Je ne pourrais pas vous dire s’il était bien ou mal habillé. Dans ces pays chauds, tous les blancs sont vêtus de même : un pantalon et un dolman de toile blanche, et un casque blanc. D’ailleurs, ce n’était pas à moi de recevoir ou de renvoyer des visites. J’étais de garde, je vous dis, avec un fusil et un sabre-baïonnette, par conséquent parfaitement inutile, sauf pour le cas de ce qui n’arrive jamais, un assassinat ou une émeute. L’Européen entra donc dans le vestibule sans me rien demander, et il dit à l’employé noir qui était là :

» — J’arrive de France par le paquebot d’aujourd’hui, et je veux parler au gouverneur.

» Le père Bordieux recevait tout le monde, même les nègres. Celui-là était un blanc. On le fit monter tout de suite. Bordieux ne devait pas se rappeler l’avoir jamais vu, car je l’entendis qui disait :

» — Je vous demande pardon, monsieur, je ne vous connais pas.

» — Mais moi, dit l’autre en rigolant, je vous ai reconnu !

» Quand le gros de la chaleur était passé, comme c’était le cas, le gouverneur travaillait sous la varangue du premier étage, pour avoir le vent de mer, et je pouvais tout entendre.

» — Vous m’avez reconnu ! qu’il dit, le pauvre gouverneur. Qu’est-ce que vous voulez dire ?

» — J’ suis vot’ père ! répond l’autre, insolent comme un garçon boucher en voiture.

» — Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Bordieux. Je ne comprends pas.

» Mais je comprenais très bien à sa voix, qui était déjà toute changée, qu’il avait peur de comprendre. L’homme reprit :

» — Oui, vot’ père, vot’ père, vot’ père ! Voulez-vous que je l’ crie ? Ça m’ gêne pas de l’ crier, ça m’ fera plaisir, même : vous êtes un fils qui m’ fait honneur. C’est pour ça que j’ vous ai r’connu. Tenez, v’là la copie de l’acte : sous-seing privé et transcription ensuite sur les registres de l’état civil. Quand j’ai appris qu’ vous étiez gouverneur, j’ai pensé qu’ ça valait des frais, et le voyage. Je me r’trouve une famille : à mon âge, et quand on n’a pas été heureux, c’t’ une veine !

» Le gouverneur murmura quelque chose que je n’entendis pas. L’autre, lui, cria plus fort :

» — Une action en désaveu de paternité ? Essayez un peu ! Vous perdrez… Elle est ici, n’est-ce pas ? On peut lui demander. Donnez-moi un peu son adresse que j’aille la voir !

» Je ne sais pas le geste que fit Bordieux, mais l’homme dit tout à coup, d’une voix crapule, avec de la peur tout de même entre chaque syllabe :

» — Vous n’allez pas m’ tuer ? Ça ne s’rait pas à faire.

» Alors je compris l’idée qui avait traversé la tête du père Bordieux, le geste qui avait épouvanté l’autre un instant, et je les trouvai tout naturels. Je vous jure que s’il m’avait commandé pour monter en armes, comme j’étais, je… je ne sais pas ce que j’aurais fait ! Mais lui, c’était un gouverneur, un homme qui avait des fonctions, des devoirs, un but dans la vie — et puis quoi ! il manquait de courage parce qu’il avait de la vertu. A la fin, je l’entendis qui demandait :

» — Qu’est-ce que vous voulez ? Vous ne voulez pas rester ici, vous ne pouvez pas rester ici.

» — C’ que j’ veux ? dit l’homme. J’ veux des aliments. J’ai droit à une pension alimentaire, c’est la loi, une pension alimentaire honorable.

» — Honorable ! fit le gouverneur.

» — Oui honorable, proportionnée à votre rang, pour que je puisse tenir le mien. C’est la loi, j’ vous répète. Vous le savez bien, voyons !

» Après ça je n’entendis plus rien. Mais ce qu’il y a de sûr, c’est que l’homme reprit le prochain bateau avec ce qu’il voulait : il était saoul-perdu depuis ce jour-là, il fallut le porter.

— Et, demandai-je après un long silence, c’est l’homme que nous avons vu ?

— Oui, dit Barnavaux, c’est celui-là.

— C’est une belle crapule ! fit Louise.

Et elle ne dit plus rien, de toute la promenade. Elle était pensive.

Comme elle demeurait en arrière, un instant, pour regarder une petite capote d’enfant à un étalage, Barnavaux me dit :

— J’ai peut-être eu tort, de raconter ça devant elle.

Je le regardai. Il avait l’air très sérieux.

— Oui, continua-t-il : la reconnaissance, l’enfant naturel, enfin tout !…

Il fit encore quelques pas, les dents serrées, incapable de cacher plus longtemps son souci.

— Elle est enceinte !

VI UN SOUVENIR

C’était à cause de Müller. Barnavaux m’avait fait dire que le camarade était dans la peine, et qu’il lui fallait des distractions. Et je savais bien quelle genre de peine il pouvait avoir. Je l’avais déjà rencontré, on s’en souvient peut-être, sur la vaste terre : il avait toujours été sentimental, lui, et l’un de ceux que Barnavaux méprise. Mais enfin, voilà pourquoi, poussant un peu Louise, qui devenait lourde, nous avions été déjeuner, juste au-dessous du fort d’Issy, au cabaret de la mère Mahieu.

Devant nous, c’était la vallée de la Seine, depuis Saint-Cloud et le Mont-Valérien jusqu’à Paris. Tout conspire pour l’enlaidir, et elle est toujours belle, plus belle même que jamais, qu’aux temps sauvages où ses habitants n’étaient encore que des tribus farouches. Devant des arbres qui ne sont plus taillés, reste d’un vieux jardin massacré, des trains passent sur des arches hardies. Vers l’Ouest, sur deux rangées de collines, c’est un mélange tigré, barbare, étincelant, de maisons et de bois obstinés à vivre ; devant soi, des cheminées d’usine, une armée, une formidable armée de cheminées d’usine. Et les fonds sont si beaux, pourtant, il y a au pied de ces cheminées de si magiques taches bleues — des palissades peintes, quand on regarde — ces grands panaches gris se mêlaient si bien à la brume lumineuse, aux pommelures des nuées, ce jour-là, que rien au monde, aucun des plus beaux paysages que j’eusse vus sous le ciel, n’aurait pu me donner autant d’exaltation. On sentait aussi que c’était plein d’hommes.

Mais Müller ne disait rien. C’était un homme buté sur son ennui, il ne voulait pas faire attention aux plaisirs de l’existence. Quand on lui parlait, si c’était moi, il tombait dans des abîmes de timidité ; si c’était Barnavaux, il haussait les épaules. Et Barnavaux lui dit à la fin :

— Pourquoi tu t’es mis après cette femme-là, aussi ? Elle ne voulait pas de toi. La première chose, quand on se met après une femme, c’est de savoir si elle veut, si elle peut vouloir de vous. Mais chaque fois, tu es comme ça : tu te mets toujours sur celle qu’il ne faut pas.

Müller haussa encore une fois les épaules. Il avait l’air de dire qu’on ne fait pas comme on veut.

— Si, dit Barnavaux, on peut faire comme on veut. Il n’y a qu’à savoir s’y prendre à temps. Et c’est manquer de délicatesse, que de ne pas savoir. Moi…

Il s’arrêta une seconde, regardant Louise, et continua :

— Oui, moi, ça a failli m’arriver ! Et j’étais plus jeune que toi, j’avais plus de droit à ne pas savoir. C’est à la fin de mon premier congé, quand j’étais ordonnance d’Andral. On lui avait dit d’aller au bord de la mer, pour un de ses enfants, et comme ça toute la famille était partie pour Bray-Dunes, un petit village près de Dunkerque, juste à la frontière belge. J’ai vu des pays, depuis, vous savez si j’en ai vu ; et pourtant, celui-là, ça me fait encore quelque chose, d’y penser ! Rien n’y ressemble, à ce qui est ailleurs, ni la terre ni les gens. On dit qu’il y a longtemps, longtemps, un bateau italien s’est mis au plein sur la côte et que les naufragés sont restés là, mêlés aux femmes ; et depuis ça n’est plus des Belges, ça n’est plus des Flamands, c’est un peuple à part, qui n’est pas comme les autres. Et je crois qu’ils ont fait leurs maisons, leurs jardins, leurs champs, leurs canaux et leurs barques pour que ça leur plaise, pour que ça soit à leur idée. Tenez : il y a des maisons à volets verts partout en Flandres, et aussi propres, il y a des haies vives dans presque tous les pays du monde ; mais à Bray-Dunes, tous les samedis, sur ces grandes haies vertes, hautes comme des murs, on accroche tout ce qu’on a lavé, nettoyé, brossé : le linge blanc, les bardes rouges et bleues, la vaisselle d’étain frottée au sable. Et ça n’est pas fichu au hasard, c’est comme une revue d’équipement, oui, mais aussi comme une exposition de tableaux. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? On voyait ça : eh bien, on était ému !

» Les hommes ? Tout le temps que j’ai été là, je ne les ai pas vus. Dès le mois de mars ils vont à la pêche d’Islande, et ne reviennent qu’en août ou septembre. Il ne reste que les femmes, et alors, réfléchissez ! En comptant neuf mois, tout juste, ça met les naissances en mai ou juin. Et il n’y en a pas une qui manque à faire un petit. Aujourd’hui c’est Maria, demain c’est Jeanne ou Julie. Devant toutes les portes il y a des berceaux, et sur la route de l’église, bon Dieu ! c’est comme une procession, des femmes et encore des femmes, portant sur le dos une corbeille d’osier, avec un enfant qui dort ou qui crie, pour garniture. Mais après, hein, après ?

» Après, toutes ces femmes pensent : « Ils vont venir, ils vont venir ! Nos hommes vont venir ! » Ah ! leurs yeux ! Mais non, ce n’est pas leurs yeux, ils sont restés les mêmes. C’est leur regard qui a changé : si pâle, si clair, si lavé, si brûlant, parce que toute femme est neuve, qui a fait un nouvel enfant, et son désir d’amour, à ce moment-là, c’est si fort, si rude et si beau ! Et elles sont toutes comme ça, toutes ensemble, et à cette saison, où il y a de grands tournesols jaunes au-dessus des haies, des roses qu’on sent de loin, la mer jaune, le sable qui rôtit les pieds quand on marche et le derrière quand on s’y couche ! Et toutes elles se font belles. Non seulement leur corps, mais leur maison. C’est elles qui peignent sur les volets verts des losanges rouges, elles qui inventent des dessins extraordinaires pour la margelle des beaux puits ronds : ils vont venir, pensez, ils vont venir ! Et pendant ce temps-là, nom de Dieu ! J’étais le seul homme du pays. Vous savez ce que c’est, si on entend toute une foule qui chante, ça vous enlève. J’étais enlevé, et je me disais : « Mais je suis là, moi, pourtant, je suis là ! »

» La plus belle, c’était Lisa. Lisa Debauve, elle s’appelait de tous ses noms. C’était elle que je voulais. Presque tous les jours je la voyais partir pour la pêche aux chevrettes, sa jupe rouge relevée sur une espèce de caleçon en flanelle rayée, assez court pour que ses jambes, ses genoux et le bas de ses cuisses fussent tout nus. Quand on commence à vouloir une femme, il y a toujours quelque chose en elle qu’on aime et qu’on désire particulièrement, quelque chose qu’on voit d’abord, quand on pense à elle, même en son absence…

A ce moment Müller, qui n’avait pas paru écouter, fit tout à coup « oui » de la tête. Il avait senti ça, lui aussi, il approuvait.

— Eh bien, moi, continua Barnavaux, c’est les genoux qui me font ça. Tout le reste de la Lisa, je pourrais, encore maintenant, vous dire ce que j’en sais. Je me rappelle ! Comment c’était tout doucement arrondi et fuyant sous sa jupe, par devant, depuis la taille jusqu’à plus bas ; et puis l’amincissement après les reins, et puis les seins, un peu larges sous sa casaque, et surtout le cou fort, droit, dur, superbe, qui portait sa tête tranquille et ses cheveux tordus, roux par-dessus, blonds par-dessous, pareils à la couleur des bagues que les forgerons d’Afrique font de deux ors. Oui, c’est sûr, il y avait tout ça et c’était beau, mais les genoux, les genoux ! Ils avaient l’air si fragiles et pourtant si vigoureux, ceux-là, avec cette espèce de menton à fossette, et les mouvements qu’ils avaient dans la marche, ces mouvements qui font qu’un genou, c’est vivant, ça varie, c’est comme les traits d’une figure.

Barnavaux s’arrêta pour penser une chose presque impossible à exprimer :

— Oui, enfin… les hommes et les femmes, n’est-ce pas, c’est les seuls animaux qui vont sur deux jambes seulement, et c’est la façon dont leurs genoux sont mis qui fait ça. Il n’y a rien autre de semblable au monde. Les singes ont des mains : ils n’ont pas de genoux !

» Dès que la Lisa était sortie de l’eau, elle laissait retomber sa robe rouge sur ses jambes, mais je la suivais en gardant toujours mon idée, je continuais à voir ! Et je lui parlais doucement, gentiment, d’abord pour ne pas lui faire peur, ensuite pour me retenir moi-même : les paroles, ça fait commandement, et suivant le ton qu’on a pour les prononcer, on se laisse emporter, ou on se tient. Je ne veux pas me vanter ; pour des histoires de peau, si peu de chose, se vanter, quelle misère ! Je ne suis plus assez jeune, j’en suis revenu. Tout ce que je veux dire, c’est que Lisa s’était bien aperçue de ce que je voulais, et que je comptais là-dessus. Hein, voyons ! Moi, le seul homme du village, toutes ces femmes dans la fièvre, et c’était celle-là que je désirais ! Ça doit flatter, c’est tentant.

» Il vint un moment du mois où la marée ne remonta plus que très tard. Il faisait nuit tombée quand les pêcheuses revenaient avec leurs filets. Je ne posai pas pour l’homme qui veut se montrer avec une femme, je ne fis pas le malin. J’attendis à la montée de la dune, sur le petit chemin où je savais que Lisa passerait seule, sans personne pour l’accompagner. Et je criai de loin, quand j’aperçus son ombre, plus noire que le noir de la nuit :

» — Bonsoir, Lisa !

» Il devait y avoir du changement dans ma façon de parler, à la fin, car je me sentis subitement tout autre, et très hardi. Et Lisa elle-même avait je ne sais quoi dans la gorge, quand elle me répondit :

» — Bonsoir, Barnavaux !

» Les pieds ne font pas de bruit, dans le sable ! La seconde d’après j’étais contre elle, et j’avais mon bras autour de sa taille.

» — Ah ! Voilà, fit-elle, voilà, maintenant ! Ça devait arriver.

» Et elle se met à crier, sans se débattre, d’une belle voix tout à fait claire, et fièrement, vers la maison, au-dessus :

» — Na… oh ! Na… oh !

» Je fus si étonné que je lui lâchai la taille.

» — Quoi ? je demandai. Qui est-ce, que vous appelez comme ça ?

» — Ma petite fille ! dit-elle bien simplement.

» Quand les femmes font venir leurs enfants au moment où on veut causer, c’est déjà mauvais signe. Je remarquai, un peu sèchement :

» — C’est un drôle de nom, pour une petite fille.

» — Ah ! fit-elle, c’est comme ça que je dis pour Christina.

» — Christina ?

» — Oui. Le nom d’une que mon mari va voir, quand il est en Islande. Sa femme de là-bas, quoi !… Donc j’ai pensé que ça lui ferait plaisir, qu’on donne le même à la petite.

» Alors je dis, sans hésiter un coup :

» — Oh ! c’est bien, Lisa, c’est très bien, Lisa. Bonsoir, Lisa. Voulez-vous que je porte votre pêche ?

» — Non, qu’elle fit, c’est pas la peine. C’est plus loin à aller, maintenant.

» … Et je suis parti, conclut Barnavaux, je suis parti, vous entendez, et je me suis arrangé pour ne plus jamais passer où elle passait. »

Müller le regarda, étonné.

— Pourquoi ça ? demanda-t-il.

— Parce que j’avais compris, dit Barnavaux. Une femme qui a fait ça, c’est qu’elle n’est qu’à son mari. Y a rien à faire.

— Y a rien à faire ! répéta Louise avec conviction.

VII LA TORNADE

Ce que Louise fit pendant sa grossesse, je présume qu’il est à Paris, chaque année, pour l’accomplir, cent mille femmes du peuple, épouses ou abandonnées. Seulement, je n’avais pas encore vu. Et les yeux de l’esprit sont de trop faibles yeux, nous manquons toujours d’imagination.

D’abord, elle annonça « la nouvelle » à sa belle-mère. J’ignorais que son père se fût remarié, et qu’elle eût une belle-mère. Je le sus, désormais, parce qu’il en fut longuement parlé dans les conversations qu’elle eut alors presque chaque soir avec Barnavaux. Je m’attendis alors à des déchirements : la situation était dramatique. Mais si la question morale fut abordée dans la famille — je le suppose, car Louise eut souvent à cette époque les yeux rouges et le cœur bien gros — on ne me l’avoua jamais : elle avait la pudeur de ces sentiments-là. Ce qu’elle agita surtout, et ce qui l’agitait, c’est l’affaire du règlement de comptes. Puisqu’elle abandonnait sa famille, elle prétendait ne plus lui apporter ce qu’elle gagnait. Et la famille répondait que rien n’eût été plus légitime si elle eût fait avec le consentement des siens et à l’heure prévue, un établissement honorable : mais qu’il en allait tout autrement puisqu’il s’agissait d’un coup de tête et de cœur, de quelque chose d’irrégulier : en d’autres termes, elle devait une indemnité, puisqu’on avait été en droit de compter sur son salaire quelque temps encore. Louise finit par accepter ce règlement, établi sur de justes bases, et, me dit-elle, conforme aux usages. On convint de l’indemnité hebdomadaire, qui fut du reste acquittée consciencieusement. Mais dès lors elle abandonna la confection des porte-monnaie.

Je croyais que c’était pour se reposer, car Barnavaux avait tenu ses promesses. Le petit logement, les meubles, il les avait payés sur sa masse, mais Louise pensait bien à cela ! Elle ne vivait plus que pour un autre, rien n’existait plus à ses yeux que celui qui allait naître. Dans ces instants où celles des femmes qui le peuvent attendent sans bouger leur délivrance, dans un respect sacré d’elles-mêmes, Louise venait volontairement de se condamner aux galères. De cinq heures à sept heures du matin, elle portait des journaux. Puis, jusqu’à midi, elle faisait des ménages, à trente-cinq centimes de l’heure, l’un chez un employé de l’Hôtel de Ville, l’autre dans un atelier de sculpteur. Elle y allumait les feux, mouillait les glaises ébauchées, faisait un peu de cuisine, ce qui lui permettait de ne point payer son déjeuner. De là elle allait « en couture » chez une dame « qui allait avoir un bébé ». Et je ne suis pas tout à fait parvenu à comprendre si ça lui faisait du bien ou du mal au cœur, de tailler et coudre la layette de cet autre petit qui allait venir. Je crois que ça dépendait un peu des jours, parce que le soir, sous la lampe, quand elle nous avait fait le café, parfois Louise travaillait pour elle en disant : « C’est un modèle que j’ai pris chez madame Bacot. » Et alors elle était heureuse. Ou bien au contraire elle demeurait les bras vides, regardant des gravures de modes enfantines et soupirant un peu : c’est qu’alors il fallait trouver autre chose : une autre chose qui ne fût pas si chère…

Mais de la sorte elle faisait ses quatre francs par jour, et Barnavaux, qui prenait par discrétion la soupe à Palaiseau, excepté le dimanche, ne lui coûtait presque rien. Ces dimanches-là, quand je m’invitais, j’apportais le dîner. Barnavaux, généreusement, fournissait le vin. Et il était si content, si changé…

— Vous trouvez ça drôle, n’est-ce pas, me dit-il, un de ces soirs-là, de me voir avec une blanche… Je veux dire, fit-il en réfléchissant, une blanche qui n’est qu’à moi : comme qui dirait ma dame !

Ce n’était pas moi qui trouvais ça drôle, c’était lui. Tout homme met volontiers dans l’esprit de ses semblables les souvenirs qui le hantent, les idées qui l’étonnent. Barnavaux sait que j’ai retenu le nom des femmes qui, sans le pouvoir fixer, ont traversé sa vie déjà longue ; me voyant devant lui, c’est elles qu’il voyait, troupeau parfois plaintif et parfois sans alarmes : madame Edmée, Marie-Faite-en-Fer et la petite Fatouma de la côte de Guinée, et Kétaka la Malgache, aux nattes tressées, et tant d’autres, tant d’autres, prises et laissées, mortes ou retournées à leur race.

— Ce n’est pas la même chose, dit-il, ce n’est pas la même chose…

Maintenant, voilà qu’il y avait Louise, « comme qui dirait sa dame » : cette petite Parisienne courageuse, qui avait travaillé tout le jour à ses ménages et à la couture, et tout à l’heure, quand il prendrait le train pour regagner le fort de Palaiseau, attendrait fidèlement son retour du lendemain, coucherait seule, comme une véritable épouse. Sur la toile cirée de la table il écrasa du pouce une gouttelette de café, se leva, pensif et fier, et subitement, tournant derrière la mince silhouette féminine, l’embrassa sur la nuque, à l’endroit où les cheveux blonds n’étaient plus qu’un duvet court et voluptueux.

— Ma Louise ! dit-il.

Il eut presque honte, en ma présence, du son de sa voix. Les hommes qui vieillissent n’aiment pas avoir l’air trop amoureux. Il répéta, comme pour s’excuser :

— Ce n’est pas la même chose : d’abord, il y a la case !

Il jeta un regard d’orgueil sur tout ce qui l’entourait. Ah ! que c’était peu de chose, pourtant ! Louise avait fait la cuisine sur un petit fourneau à la prussienne, dans la même pièce où il y avait le lit et la commode, la pièce unique qui constituait la « case » de Barnavaux. Mais il avait payé ces meubles sur sa prime de rengagement, c’était à lui ! Et l’on voyait aussi sur la muraille un sabre maure dans son fourreau de cuir rouge et jaune, un masque de danse bambara, farouche et noir, hérissé d’une couronne à six pointes, vraiment démoniaque. Et, peinte sur un tissu de soie, pour voir arriver sur un fleuve aux eaux bleues des barques menées par d’autres Chinoises pâles, fines, les doigts longs serrés sur les avirons minces, une dame chinoise penchait sur les balustres d’une terrasse la fleur rouge de son chignon troussé : toute la délicatesse, toute la spiritualité de l’art du vieil Empire apportées là du pillage de Pékin, chef-d’œuvre sans prix que Louise dédaignait sans le comprendre. Elle ne regardait même pas Barnavaux, à cette heure ; tout alanguie par la fatigue, par son état, par la vanité molle d’être comme une bourgeoise et d’avoir un « chez soi », elle lisait le journal, les coudes sur la table et les mains sur le front, dans l’idée que sa journée était finie, qu’elle se reposait et que les choses que disent les hommes ne pouvaient pas l’intéresser.

— Qu’est-ce que tu lis ? demanda Barnavaux.

— C’est encore un agent qui a été blessé, répondit-elle. Ah ! ils sont chic, tout de même.

Elle répéta le mot qu’elle venait de lire :

— … Des héros !

— Bien sûr, fit Barnavaux avec indifférence, bien sûr !

Son insouciance m’étonna. Il s’y connaissait, pourtant !

— Toi, dit-il à Louise, toi : une petite anarchiste…

Mais Louise avait oublié le passé, elle était infidèle aux souvenirs de l’Université Populaire de Plaisance, où Barnavaux l’avait rencontrée : puisqu’elle avait un intérêt à la défense de la société, maintenant ! Il lui vint même une fierté, de s’apercevoir qu’elle avait pris tout naturellement, sans s’y efforcer, des opinions conservatrices. Barnavaux protesta.

— Des héros ! C’est comme ça qu’on dit quand quelqu’un a fait une chose qui lui nuit, qui vous sert, et qu’on ne comprend pas pourquoi. Est-ce que vous ne croyez pas que ça serait plus intéressant et plus utile de savoir comment ça vient, l’héroïsme ?

Barnavaux savait ce qu’il voulait dire. Mais, comme d’habitude, il ne lui venait à la pensée que des exemples et des images, non pas des termes abstraits. L’heure de son train approchait. Il boucla son ceinturon, et je le conduisis à la gare de Port-Royal.

— Ça m’embête, ces mots-là, dit-il, reprenant la conversation, c’est trop abrégé : alors, ça épate, comme tout ce qui est abrégé : il n’y a pas de quoi. J’en ai vu, de l’héroïsme, hein ? Alors, je peux dire…

» Tenez, une fois, j’étais en chaland, sur le Débo. J’accompagnais l’impôt en nature : du riz qu’on faisait rentrer à Tombouctou. Vous connaissez le Débo, n’est-ce pas ? Je vous ai rencontré tout près, en 1904 ; vous alliez sur Kabara. Ce n’est pas un lac, c’est une mer ! Pensez qu’au moment des hautes eaux le Niger, quand il y tombe, a une lieue et demie de large : c’est de quoi remplir un trou ! Et le trou est profond, et ce n’est pas le seul : il y a le Tenda, le Korienzé, d’autres encore, je ne sais plus… On m’a dit qu’ils sont trente-quatre ; je n’ai pas pu retenir ! J’ai dans l’idée que ce devait être une vraie mer, dans le temps, ce pays-là ; autrement, ça ne serait pas naturel. Par-dessus le marché, au moment des inondations, tout ça, c’est fondu ensemble, on ne s’y reconnaît plus, on ne sait pas où on est. On y a mis des marins, aujourd’hui, de vrais marins de la marine de guerre pour commander les vapeurs : mais ils imitent tout le monde ; quand vient cette époque-là, ils ne font pas les malins, ils se laissent guider par leurs pilotes nègres, les Somonos, qui sont nés là-dedans ; et c’est le plus sage. Des fois, c’est de grands cailloux de grès qui se cachent sous l’eau, et qui crèvent les coques. Des fois, des espèces de lanières vertes, des plantes ridicules, qui se mettent à pousser du fond, hautes comme des arbres. Ce n’est pas de l’eau ni de la terre : on flotte sur de l’herbe, absurdement, sur des champs d’herbes qui nagent, se déroulent, s’enroulent, s’emmêlent, s’épanouissent en fleurs : de grandes coupes blanches, pareilles à des calices pour dire la messe ; d’autres, plus petites, roses, et d’autres encore, presque bleues, comme les mauves de mon pays. C’est là-dessus qu’on va, sur ces herbes et sur ces fleurs, et c’est comme ça que j’allais, moi et mes dix-huit chalands chargés de riz : dans un massacre de fleurs !

» Vous vous les rappelez, ces chalands du Niger. A quoi ils ressemblent le plus, c’est à des sabots, pour la vitesse et pour la forme : une coque étroite recouverte d’un toit à l’avant, comme pour retenir le bout du pied d’un géant. C’est là qu’on couche, et il y a juste la place pour s’étendre. Aussitôt que le soleil ne vous tape plus trop sur le casque, on monte sur le toit, on fait le pacha, on prend le frais, on regarde le paysage ; et, pendant ce temps-là, les Somonos poussent leurs gaffes : douze hommes, rangés en deux équipes, qui courent sur ce toit et sur les sacs de riz, douze noirs recrutés dans les villages pêcheurs des deux rives. Et ils crient, sans arrêter, ils chantent des cris ! Trois notes seulement : c’est comme les cloches d’une cathédrale pour la grand-messe. Et ils sautent sur leurs gaffes, ils dansent, on pourrait dire, ils dansent tout nus, sauf pour le linge sale qui leur passe entre les jambes : douze diables noirs, avec des cuisses fortes, des jambes sans mollets, un gros cou plein de muscles sous leurs gueules de bêtes, et des yeux qu’on croirait leur sortir de la figure, à cause de l’effort, et qu’ils n’ont presque pas de nez.

» J’étais le seul Européen pour commander les dix-huit chalands ; ce pays est si tranquille, maintenant : j’aime mieux aller à Kabara qu’à Pantin. Et, naturellement, je ne parlais pas à mes piroguiers : ils me faisaient l’effet de machines à piquer la gaffe : autant faire la conversation avec une roue à aubes ! Restaient, comme distractions : tirer des hippopotames, — c’est passionnant, on les rate toujours, — détourner les objets mobiliers de leur destination, faire une cafetière avec une marmite et des water-closets avec un jeu de calebasses, — et chanter des romances sentimentales ou Derrière l’Hôtel-Dieu, qui n’est pas sentimental : mais les demoiselles qu’on rencontre sur les bords du Niger ne comprennent pas.

» Au fond, ce que j’aimais le mieux, c’était mon dîner. Les chalands s’arrêtaient contre une petite plage, sur la grande terre quand on la trouvait, sur une île le plus souvent. Les notables apportaient des poulets, du poisson, parfois un mouton ; je les payais conformément aux usages et je mangeais pendant que mes piroguiers avalaient leur bouillie de mil, mais surtout dansaient. Car ils avaient dansé sur leurs chalands ; mais, une fois à terre, ils dansaient mieux ! La plupart du temps, je ne daignais même pas descendre de mon bateau. Je me faisais servir comme un prince, sur le toit du chaland, et je considérais le spectacle du haut de ma grandeur.

» Un soir, je regardais cette petite fête comme d’habitude. C’était beau ; ça m’amusait. Mes piroguiers avaient remis leurs boubous pour la magnificence : de longues cotonnades bleu pâle ou blanches, et ils chantaient, la bouche grande ouverte. Une barre blanche dans une boule noire : c’étaient les dents. Il y avait des enfants aussi, lancés au galop autour des calebasses-tambours, reins trop creusés, ventres en avant, et des filles, cinq ou six belles filles, hautes de taille, des pagnes à carreaux jaunes et blancs sur les hanches. Elles étaient presque nues, je vous dis ; elles bondissaient, et dans les bonds qu’elles faisaient leurs seins durs bougeaient à peine, comme des flèches fichées dans une porte de bois. Tout à coup, — ah ! ce fut rapide, presque instantané comme le démarrage d’un train électrique, — un grand vent tomba du ciel sur moi. Une gifle sur ma figure ! De la pluie qui me cinglait en cravache, et le tonnerre, et le monde entier, noir comme de l’encre entre les éclairs : la tornade, quoi ! Vous savez comment ça vient, en été. Un premier bruit, venu de l’eau : c’était ma table pliante qui s’envolait et retombait dans le lac avec le verre, l’assiette en fer émaillé, la bouteille, un quartier de mouton : la ruine, la ruine totale ! Je ne pensai d’abord qu’à ça. Et puis, le bruit d’eau continua : toc, toc, toc, boum, flouc ! Les vagues, qui s’amusaient contre les parois du chaland : j’étais déjà en plein Débo, à la dérive. Ma première idée fut d’abord : « C’est heureux que les vagues ne m’aient pas fichu dedans ! » La seconde : « Il aurait peut-être mieux valu prendre son bain près de terre. Plus loin, ce sera malsain ! » J’étais déjà trempé comme une soupe. Je redescendis sous le toit d’avant pour me mettre à l’abri. Une espèce de petite boule sombre me roula entre les jambes. C’était le boy-cuisine, un gosse de douze ans, qui était resté dans le chaland pour entretenir le feu. Il avait les lèvres toutes grises, il tremblait de tous ses membres, il avait peur, peur comme un animal, d’une façon ignoble et si laide que je lui envoyai ma main sur la figure : il me faisait trop voir que la situation était sérieuse. Au milieu du lac, il y a un grand piton de grès, qui tombe dans l’eau, roide comme une digue. Je ne le voyais pas : on ne voyait rien. Du reste, j’avais bien des chances pour ne pas me coller dessus, et je le regrettai presque. Après tout, c’était encore de la terre, et il y aurait eu peut-être moyen de s’accrocher ! Mais les cailloux cachés sous l’eau, mais ces diables d’herbes ! un instant le chaland s’y emmêla par l’avant. Alors, il tourna comme pour valser, piqua du nez, embarqua une tonne d’eau sale et se dégagea. Le riz pesait lourd, dans cette embarcation : les sacs montaient, à l’arrière, plus haut que le toit. Je ne pensai pas une minute à en jeter un seul. Je n’y pensai pas, je vous dis : je devais rapporter le compte. Et pourtant je songeais tout le temps : « Si je gratte sur un rocher, ou même dans la vase, avec ce chargement, je suis foutu ! » Flouc ! Le chaland s’arrêta. Je criai au boy — quelqu’un à qui parler, ça soulage : « Ça y est ! Nous sommes au plein ! » Ce n’était pas un haut-fond, mais un doubalel, une espèce de figuier géant, submergé par l’inondation, et dont les branches sortaient à peine de l’eau.

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