DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
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» Je crus d’abord qu’elles étaient en fleurs, et puis je réfléchis : « Ce n’est pas possible, il y a trop de couleurs. » C’étaient de petits oiseaux, des oiseaux bleus, des oiseaux verts, des oiseaux rouges. Ils avaient peur, eux aussi, et le vent était si fort qu’ils aimaient mieux ne pas voler. Je vis seulement des aigrettes blanches passer au-dessus de moi, ramant de leur ailes molles, dans la tempête, comme des pièces de toile arrachées d’une haie : elles gagneraient la terre, celles-là ; elles avaient de la chance !
» A ce moment, le chaland, embrouillé dans les branches, sous la violence des vagues et du vent, pencha sur le côté. Des sacs de riz croulèrent, et je jurai. C’était le naufrage sûr ! Mais tout à coup il se redressa, et je vis deux mains, puis quatre, et puis encore d’autres sur le plat-bord, et onze têtes, onze têtes de nègres : onze de mes piroguiers sur douze ! Ils enjambèrent la barque, et le chef d’équipe dit simplement, en voyant que j’étais bien là :
» — Y a bon !
» Les gaffes étaient rangées sous le toit, et le boy-cuisine était assis dessus, hébété. Il le fit changer de place d’un coup de pied, — ce qu’il en a pris, ce jour-là, le jeune martyr ! — les distribua à ses hommes et se mit à pousser vigoureusement. Il y avait tant de fond qu’ils se mettaient à genoux les trois quarts du temps. Mais ils chantaient leurs trois notes tout de même suivant la coutume sacrée.
» Tiens ! Mais il en manquait un, d’un côté, à l’équipe. Je demandai :
» — Où ça y en a Samba Laôbé ?
» Le chef d’équipe répondit simplement :
» — Samba Laôbé y a pas gagné nager. Beaucoup mauvais, les herbes.
» Ils avaient nagé jusqu’au chaland, ils l’avaient rattrapé pendant qu’il allait sur le lac, à droite, à gauche, au hasard de la tornade. Et il s’en était noyé un sur douze. Ils avaient l’air de trouver que c’était peu ! « Do, ré, sol, han ! Do, ré, sol, han ! » Voilà tout, et ils allaient la route, éclaboussés des vagues. Ah ! les braves gens, les braves gens ! Et, quand nous fûmes rangés le long du bord, les négresses recommencèrent à danser en tordant le derrière, avec de nouvelles paroles pour leur chanson : « Le blanc est revenu ! Il n’est pas mort, c’est un grand blanc, beaucoup bon fétiche ! » Voilà ce qu’elles disaient, m’expliqua le boy-cuisine. Pourtant, Samba Laôbé s’était noyé, lui, il n’avait pas eu « bon fétiche ». Mais, ça, il n’en était pas question au rapport !
» On le retrouva le lendemain, sur les eaux calmées du lac, le corps du piroguier. Ce n’était pas qu’on le cherchât. Non ! Mais il y avait déjà une bande de charognards et deux mouettes qui lui mangeaient dessus : il était facile à voir. Je le fis tirer du lac et mettre à l’arrière, pour l’enterrer à l’étape. Et, à propos de rapport, il me vint à l’esprit que je devais rendre compte à l’administration. Je leur devais bien ça, à mes piroguiers. On leur donnerait cinq sous de plus ou une ration supplémentaire. Voilà pourquoi, pendant qu’ils piquaient leurs bâtons dans le Débo, je pris une feuille de papier et commençai d’écrire sur mes genoux, puisque je n’avais plus de table ! Ce n’est pas mon métier, et ça m’absorbait. Tout à coup, je m’aperçus pourtant qu’on n’avançait plus. Je levai le nez, et je vis le chef d’équipe en salam, les bras écartés et l’air embêté, embêté ! Il supplia :
» — Y a pas bon dire commandant ! Y a pas bon !
» Comment ! J’étais en train de chercher des phrases pour raconter qu’ils m’avaient sauvé la vie, et ils ne voulaient rien savoir ! Je crus qu’ils ne comprenaient pas, je tâchai d’expliquer. Le chef d’équipe secoua la tête, désespéré :
» — Y a pas bon, papier commandant !
» Et le boy-cuisine, qui avait deux ou trois mots de plus à son service, développa :
» — Piroguiers Somonos, y en a eux toujours rester sur chaland. Blanc sur chaland, Somonos sur chaland. Toujours, toujours !
» Vous n’y êtes pas ? Ça voulait dire que les piroguiers ne doivent jamais abandonner l’embarcation tant que le blanc n’en est pas descendu. Et ils avaient sauté à terre pour danser, ils étaient en faute. En faute ? Qu’est-ce qu’on leur aurait fait ? On leur aurait coupé huit jours de solde, quatre francs. On ne pouvait pas les tuer, même si j’étais mort, hein ? Mais il y avait l’ordre : « On ne doit pas… » Ils avaient risqué leur vie pour rattraper l’ordre, et il y en avait un de noyé, celui dont la carcasse était en train de gonfler au soleil, à l’arrière. Même, s’ils n’y étaient pas tous restés, c’était un miracle. Mais ça, c’était une chose qui n’était pas dans leur cervelle.
» Voilà ce que c’est que l’héroïsme, conclut Barnavaux. On ne le fait pas exprès. On pense qu’il n’y a pas moyen de faire autrement, on n’est pas son maître ! il y a l’ordre, et les punitions disciplinaires. Ça fait une habitude de tous les jours qui empêche de penser à soi.
— Une habitude de tous les jours, qui empêche de penser à soi ? dis-je. Savez-vous que cette petite Louise… notre petite Louise…
— C’est tout de même vrai ! fit Barnavaux. Ma parole, je n’y pensais pas !
L’horloge de la gare marquait l’heure, moins une minute. Il s’engouffra dans l’escalier.
VIII LE LIÈVRE
Marchant à côté d’une jolie femme blonde, élégante et très fine, qui le tenait par le coude, un homme encore assez jeune passa, très beau, brun de peau, avec des prunelles très douces et très éclatantes à la fois et ce je ne sais quoi, dans le port de la tête et du buste, qui trahit l’officier. Il regarda Barnavaux, et je vis que Barnavaux le reconnaissait. Mais le soldat n’eut pas ce geste si fréquent des subordonnés qui rencontrent un supérieur vêtu en civil et commencent par habitude, sans l’achever, le salut réglementaire. Ce fut l’inverse, exactement. Barnavaux parut regarder quelque chose, avec une hypocrite attention, à la devanture d’une boutique. Et l’officier continua sa route sans rien distinguer peut-être d’extraordinaire à cette scène.
— Oui, dit Barnavaux, répondant à mon interrogation, il est de mon bataillon, mais il est en civil : alors, je n’ai pas à le reconnaître, n’est-ce pas ?
— Il y a eu une paille entre vous ? demandai-je, sachant que Barnavaux n’est pas facile à mener.
— Une paille ? Jamais rien. Seulement, c’est un bounioul : un nègre, si vous voulez.
— Allons donc ! fis-je. Il est aussi blanc que vous et moi.
— Ça ne fait rien, persista Barnavaux, têtu : il a du sang noir !
Je n’aurais jamais soupçonné dans l’âme de Barnavaux les mêmes préjugés de race que chez les Américains du Nord, et je le lui dis avec des mots énergiques et l’expression d’une indignation généreuse.
— C’est un homme comme vous, ajoutai-je. Seulement, il est plus agréable à regarder et mieux élevé.
— Non ! répondit Barnavaux rudement, ce n’est pas un homme comme moi. C’est des histoires de philosophe, ce que vous dites, et par conséquent des blagues, rien que des blagues. La vérité, c’est que les blancs, depuis des milliers d’années, ils ont marché dans un sens, qui n’était pas celui des noirs. Avec leur tête, leur cœur, leur corps, ils ont cherché pour inventer des choses. Des fois, c’était bien ; des fois, c’était mal. Mais il y avait plus de bien que de mal, hein ? Sans ça, il n’y aurait pas dans la rue ces tramways mécaniques, et les femmes blanches feraient encore comme celles du Congo : elles donneraient à téter jusqu’à cinq ans à leurs gosses, et après elles leur limeraient les dents de dessus en dents de chien, parce que c’est mieux pour manger de l’homme. Eh bien, quand on fait des métis, on rapproche ce qui devrait être de plus en plus différent, et c’est une erreur, voyez-vous. Et les Américains dont vous parlez ont raison de punir ceux qui font l’erreur, par le même motif qu’on a raison de punir les soldats qui se trompent, même sans mauvaise volonté : car c’est afin qu’il n’arrive pas malheur à l’armée !
— Mais, demandai-je, est ce qu’il arriverait malheur à l’armée, je veux dire aux blancs, dans ce cas ? C’est justement la question.
— Il pourrait arriver malheur, répliqua Barnavaux, et ça suffit : il faut éviter de courir le risque. Si vous voulez faire des expériences comme ça, allez dans la lune. Mais pas ici : ça serait trop cher si ça tournait mal.
Il continua, en cherchant ses mots :
— C’est vrai que c’est difficile de penser comme ça, d’avoir le courage de penser comme ça quand on n’a pas vu les noirs chez eux, qu’on ne sait pas ce que c’est. Vous, quand vous en rencontrez un dans Paris, vous avez seulement l’idée d’un homme qui n’est pas de la même couleur que vous. Moi, je m’imagine des cases de terre ou de paille, des mâles circoncis, qui dansent, le soir, devant tout le monde, avec des gestes que vous ne feriez pas, dans une chambre fermée, devant la femme qui est à vous, et des négresses qui répondent à ces gestes-là ! Je m’imagine ce qu’ils mangent et comment ils mangent, je m’imagine aussi ce qu’ils font tous, oui, tous, même mes copains les soldats sénégalais, quand on ne les en empêche pas, aux ennemis qu’ils ont tués. Pourtant ils sont bons, à leur manière ; ils sont courageux, ils sont dociles, il faut les aimer, les guider. Mais se figurer qu’ils sont comme nous, se figurer qu’ils ne laissent rien d’eux dans les métis qui viennent de leur race, il faut n’être jamais sorti de chez soi pour le croire.
» Je me rappelle ! A Rochefort, ou plutôt dans les environs, il y avait « un blanc-comme-ça-même », qui vivait dans un château. Vous ne savez pas ce que c’est qu’un blanc-comme-ça-même ? C’est un mot qu’on emploie du côté de Tamatave, et je crois qu’il est traduit à peu près du malgache. Ça veut dire un blanc qui n’est pas tout à fait blanc, bien que ça ressemble, et qu’à première vue on s’y tromperait. Celui-là, ses grands-parents l’avaient adopté, reconnu, ils avaient fait tout ce qu’il fallait avec la loi pour qu’il hérite. Qu’est-ce que vous voulez ? C’était le fils de leur fils, qui n’avait pas eu le temps d’en faire un autre avant de mourir là-bas, d’où je viens, en Afrique. C’étaient des nobles, ces vieux, et des gens très fiers, mais ils tenaient à faire durer leur nom et ils disaient, pour s’excuser, que leur petit-fils était noble non seulement par eux, mais par sa mère, qui était une signare, c’est-à-dire une descendante des enfants que les premiers blancs du Sénégal, les officiers-seigneurs de l’ancien temps, qui avaient tous un « de » devant leur nom, avaient eus avec des filles de chef. Et puis, je dois tout de même avouer la vérité : s’il y a jamais eu un brave garçon et un bel homme, c’était celui-là !
» Tous les hommes l’aimaient, dans le pays, et comme ils n’auraient pas aimé un vrai blanc, car il était plus généreux. Il donnait, il donnait, — je le sais maintenant, il donnait comme les chefs du Niger et de la Falémé, parce que donner, c’est à peu près la seule preuve de richesse, et aussi pour la louange, — et quand il y avait une chasse, une pêche, une ripaille, il fallait qu’il allât devant, qu’il en fît plus que les autres. Alors, si les hommes le suivaient comme ça, pensez aux femmes ! Vous comprenez : il n’y en avait pas une qui n’eût la tête tournée, rien qu’à lever les yeux dessus. Habillé, il avait l’air nu ; on eût dit qu’on voyait ses membres, ses muscles qui roulaient, et ce beau gonflement de la poitrine, quand on respire et qu’on prend plus de joie de se sentir vivre à chaque respiration ; et il était toujours mis comme un prince, avec quelque chose d’éclatant, de remarquable.
» Avec ça, des yeux bleus, ce bounioul, deux fleurs dans une peau dorée, sous des sourcils et des cils longs comme de l’herbe, des yeux si tendres que les femmes avaient naturellement envie de lui dire : « Regarde-moi encore, regarde-moi tant que je vivrai et dis-moi où il faut que j’aille, à quelle heure : j’irai ! » Il a eu… il a eu toutes celles qu’il a voulu : les paysannes, les Sablaises, les filles qui sont dans les cafés-concerts et les théâtres, et d’autres aussi, mariées, qui se cachaient. On lui en prêtait peut-être ; c’est toujours comme ça. L’opinion, c’est qu’on ne pouvait pas lui résister.
» Et c’est vrai qu’elle ne lui résista guère non plus la fille du colonel Andral. Quand je parle comme ça, il faut me comprendre. C’était une bonne petite, honnête comme l’or, et elle n’aurait pas voulu lui donner ça en dehors du mariage, à moins que, à moins que… enfin, on ne sait jamais, les femmes sont les femmes. Mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle était folle de lui et qu’elle voulait l’épouser. Ça remonte loin, ce que je vous raconte. Je venais de m’engager, c’était mon premier congé, et j’étais ordonnance du colonel. Je ne savais pas ce que je sais maintenant, j’étais un bleu, et qu’Andral refusât de donner sa fille à ce beau diable, si vraiment jeune, si vif, si frais, ça me paraissait idiot, ça me paraissait révoltant, surtout quand elle pleurait, la petite, et elle pleurait tous les jours. Si j’avais osé, je crois que j’aurais fait des indélicatesses pour qu’elle pût se le payer, son beau brun aux yeux bleus.
» La demoiselle le sentait bien, que j’étais de son côté ; elle avait de la sympathie pour moi, et quand je la suivais dans ses promenades à cheval elle savait que je ne dirais rien à la maison si l’autre la rejoignait en route pour faire un temps de galop. Mais, un jour, la Charente a débordé, juste comme la Seine l’autre année. La campagne était devenue comme un grand lac, avec des arbres qui sortaient la tête pour montrer où étaient les routes, à l’époque où les choses étaient encore dans l’ordre naturel, et des îles aux endroits où la terre montait au-dessus de l’inondation. C’était un grand espace d’eau, tout plat, tout gris, presque sans courant, sauf vers le milieu, où coulait la rivière devenue méchante ; et ça ressemblait à une grande plaque de zinc ternie.
» La demoiselle me dit une fois :
» — Barnavaux, nous allons prendre le petit canot et vous me mènerez à cette île, là-bas. Je veux la voir.
» Je répondis, bien entendu : « Oui, mademoiselle », et j’allai prendre les rames dans le hangar, tout près de l’embarcadère. Quand je revins, c’était bien comme je m’y attendais. Il était là, le jeune homme, et il monta dans la barque comme si la chose avait été convenue de toute éternité, en disant seulement :
» — Bonjour, Barnavaux.
» Et je lui répondis : « Bonjour, monsieur le comte. » Aujourd’hui, je trouverais drôle d’appeler « monsieur le comte » un bounioul, mais à cette époque-là je n’étais qu’un bleu, je répète. Puis on démarra, et je me mis à ramer, le dos tourné à mes passagers. J’entendais seulement qu’ils s’embrassaient un peu. Et puis après ? C’était juste. Si j’avais été à la place de l’autre, j’en aurais fait autant.
» J’abordai à l’île en douceur et je sautai à terre avec la chaîne, au bout de laquelle il y avait une grosse pierre pour l’amarrage. Quand la demoiselle tendit la main à son ami pour qu’il la fît descendre, je vis bien qu’ils étaient d’accord et qu’elle ferait tout ce qu’il demanderait, n’importe comment, n’importe à quel prix. Et c’est beau à voir, même quand on n’est pas pour en profiter, une fille qui se décide, une fille qui aime avec tout ce qu’elle a, sa tête, son cœur et son corps ! Ça illuminait le paysage, ça faisait du soleil, ce jour qu’il n’y en avait pas. Ils se mirent à marcher tous les deux si près l’un de l’autre, si lacés de leurs bras qu’ils ne faisaient qu’une seule masse, et ils allaient comme on danse.
» Moi qui avais mis aussi pied à terre, je restai près de la barque pour ne pas les déranger.
» Tout à coup, j’entendis mademoiselle Aimée qui poussait un cri. C’était quelque chose qui venait de se lever sous ses pieds et qui partait comme un boulet : un lièvre, un malheureux lièvre qui était resté là, prisonnier de l’inondation. Ça l’avait surprise, la demoiselle, elle avait eu peur ; et puis elle se mit à rire parce qu’elle était brave… Mais je vis une seconde fois sa figure changer et je compris pourquoi : c’était à cause de l’autre !
» Il s’était jeté en avant, et je n’aurais jamais cru qu’une face humaine pût devenir subitement aussi semblable à une gueule. Ses lèvres s’étaient retroussées, il montrait ses gencives et ses dents, et j’entendis — c’était la première fois que j’entendais — le « heuh ! » profond des nègres quand ils sont contents et qu’on commande l’assaut pour casser un village. Le lièvre dévalait, dévalait, déjà très loin, les oreilles couchées en arrière, les pattes si rapides qu’elles avaient l’air de s’embrouiller ; et bientôt il n’y eut plus rien, aux regards, de son poil fauve ; il n’y avait qu’un sillon dans l’herbe, avec des gouttes d’eau qui sautaient : l’eau des herbes humides soulevées par sa course.
» Heuh ! Heuh ! » C’était l’homme qui était parti derrière lui. Il avait complètement oublié qu’il était avec une femme et qu’elle pouvait être à lui, comme il voulait, quand il voudrait. « Heuh ! Heuh ! » C’était splendide et c’était épouvantable. Il gagnait sur le lièvre, l’homme, l’homme redevenu un animal de chasse, il gagnait dessus avec ses grandes jambes, dont les pieds se posaient si légèrement qu’on n’entendait rien que le déchirement de l’herbe. Et si sa poitrine grondait toujours, c’était par plaisir, car il n’était pas essoufflé ; au contraire, il reprenait de la force et de la joie en se rapprochant de la bête, il allait toujours plus vite. Le bout de l’île, le lièvre arrêté. Est-ce qu’il est pris ? L’homme l’avait cru, il avait sauté, allongeant les mains, les griffes. Non. Le lièvre avait fait un crochet, il repartait dans le sens opposé.
» Et ça dura ! Ça dura plus d’une heure. Je les vis passer devant moi, à deux mètres. Le lièvre avait du sang au bout du nez et des yeux effrayants, où il n’y avait plus ni blanc ni noir : une couleur de zinc terne ou d’eau sale d’inondation. Lui, le chasseur, il était tombé je ne sais combien de fois, il était ignoble, déchiré dans ses vêtements, écorché aux mains. « Heuh ! Heuh ! » Maintenant, s’il avait eu son bon sens, il se serait arrêté car il était presque fourbu, lui aussi. Mais il était fou, absolument fou, et ça le soutenait.
» A la fin, le lièvre revint au bout de l’île, où il avait été cerné d’abord. Sans doute, c’était par là qu’il était arrivé, et il espérait que la route allait se rouvrir. Mais il n’y avait que l’eau. Le lièvre n’en pouvait plus, il essaya d’y entrer pour se mettre à la nage ou se rafraîchir, je ne sais pas. Flouc ! L’homme y entra derrière lui, et ses mains se refermèrent sur le cou de la bête. Elle poussa ce cri de chat malade du lièvre qui a les reins broyés par un chien, et ce fut tout.
» Dire que je l’avais appelé tout à l’heure « monsieur le comte », celui qui revint avec cet animal étranglé dans les doigts, cette peau brune où il y avait de la vie qui tressautait avant de finir ! C’est heureux qu’il fût couvert de boue, car il était nu, autant dire. Et il ne savait plus où il était. Il voulut sourire, ne sachant pas qu’il montrait toujours ses gencives, sa figure redevenue gueule. Mademoiselle Aimée cria :
» — Sauvage ! Sauvage ! Vous êtes un sauvage !
» — Il ne se rendait pas compte. Il était là, changé en bête. Mademoiselle Aimée cria encore :
» — Barnavaux, emmenez-moi !
» Et je la ramenai, le plus vite que je pus. J’avais vu le bounioul, j’avais appris ce que c’était avant d’aller dans le pays des bouniouls… Et vous, maintenant, est-ce que vous comprenez ? »
IX LES DEUX RIVES
Le jeune Chinois sortit de l’École des Sciences politiques, rue Saint-Guillaume. Il avait l’œil fin et bridé, ainsi qu’il convient à sa race, le nez à la fois plat et aquilin, et une longue natte qui, sortant de sa calotte de soie noire, dont le bouton de corail brillait comme une petite cerise, descendait bien droit sur sa belle tunique bleu ciel. Je le reconnus : c’était Li-Ouang, et je l’avais rencontré dans le monde, où il est apprécié, même des femmes. Les Chinois savent offrir les fleurs, parce qu’ils les aiment. Et celui-là est considéré comme une espèce d’objet rare et précieux. Dans chacune des maisons où il fréquente, la maîtresse de la maison dit, en parlant de lui : « Mon Chinois », comme elle ferait d’un vase ancien, de grande valeur, appartenant à la famille jaune.
Je le saluai amicalement, et il éleva les mains vers sa poitrine, à la mode de son pays, pour me rendre mon salut. Mais, apercevant à mes côtés Barnavaux, il eut presque un sourire et passa : les Chinois, même de nos jours, n’ont, on le sait, que peu d’estime pour le métier des armes ; et pour les simples soldats, ils les méprisent. Barnavaux s’en aperçut. Du bout de la langue, et d’un souffle léger, il lança la cigarette qu’il terminait dans le ruisseau.
— Qu’est-ce qu’il fait ici, cet oiseau-là ? demanda-t-il, rendant dédain pour dédain.
— Il suit des cours, répondis-je. On lui enseigne l’histoire de la civilisation en Europe, l’histoire de la formation des nationalités, celle de Napoléon Ier et le droit international, un tas de choses enfin, un tas de choses dont vous n’avez aucune idée, Barnavaux. Il est très intelligent.
Barnavaux haussa les épaules.
— Et vous faites « ami » avec lui, hein ? Et ces jeunes gens qui l’accompagnaient font aussi amis avec lui ? Il va aller au café et chez des femmes, et au théâtre. On le traite comme un Européen, quoi ?
— Pourquoi pas, répondis-je. Ne vous ai-je pas dit qu’il était très intelligent ? Il est aussi très bien élevé : il est à sa place partout. Qu’est-ce que ça vous fait ?
— Moi, fit Barnavaux, je m’en fous ! C’est idiot de traiter un Chinois comme un Européen : c’est idiot, je le répète. Mais je m’en fous ! Quand il reviendra dans son pays, il apprendra la différence. C’est parce que vous faites les gentils avec lui, parce que vous faites les imbéciles, qu’il se prend au sérieux. Mais, une fois là-bas, il saura ce que ça vaut, les politesses des blancs, les égards des blancs. Et c’est eux qui ont raison, ces blancs de là-bas, ça n’est pas vous ! Oui, oui, attendez : on va le remettre à sa place !
» J’en ai connu un, une fois… On l’avait bien reçu en France, on l’avait traîné partout, on le montrait partout : dans les fêtes du gouvernement, dans les dîners. On le faisait manger avec des femmes de ministres, ce singe ! C’est que vous n’avez l’idée de rien : tant qu’on n’aura pas fait tirer un congé à tous les Français dans les colonies, ils n’auront l’idée de rien… Alors, un jour, un député, un député très puissant, lui dit :
» Vous allez retourner en Chine. Sans doute vous passerez par Saïgon : il faut que vous visitiez une colonie française ! Eh bien, je vais vous donner des lettres signées de mon nom, avec mon cachet, et tout. Ça vous ouvrira toutes les portes.
» Et il les écrivit ; de belles lettres ! Et il les lui donna. Le Chinois les considéra avec respect, parce que ces gens-là, quand ils voient de l’écriture, c’est comme s’ils voyaient le bon Dieu, c’est même-chose-Bouddha ; il les mit au fond d’une belle malle toute neuve et s’embarqua sur un paquebot. Un paquebot français, des Messageries maritimes, je suppose : il n’y a que nous, pauvres bougres, qu’on colle sur des transports qui mettent trois mois à faire la route. Et il était plein, ce bateau, plein comme un œuf ! C’était l’automne, l’époque où on s’en retourne. Il avait pris des premières et on le mit dans une cabine à deux couchettes. Mais personne ne voulut de lui. Un Chinois, hein, un Chinois ! Est-ce que vous coucheriez avec un Chinois, vous, même vous ! Le commandant voulut lui faire partager la cabine d’un fonctionnaire français, un socialiste, dont la grand-mère était une négresse de La Guadeloupe ; mais le fonctionnaire protesta, en disant qu’on voulait outrager dans sa personne la majesté des Européens. A la fin, tout de même, il fut recueilli par un missionnaire. C’était un homme très bien, ce missionnaire. Il avait un « de » devant son nom, mais il expliqua qu’il ne pouvait pas faire de différence entre les Chinois et les blancs. C’était sous prétexte que même les Chinois ont une âme. Il dit aussi qu’il connaissait la famille, qui était une famille distinguée. Les missionnaires aiment à se faire des amis : ça les regarde.
» Et puis voilà : on vit Aden, où il n’y a rien que des aigles, des serpents qui sont mangés par les aigles et des Anglais qui crèvent de chaud. On vit Colombo — vous vous rappelez Colombo, où les hommes ont un peigne dans leur chignon, comme les femmes — et puis, à la fin, la rivière de Saïgon. Le Chinois respira l’odeur de la rivière ; elle lui gonfla les narines, cette odeur de vase des terres qui ont l’air de flotter, qui flottent quelquefois pour de bon, tout le long du fleuve ; des terres-éponges, qui surnagent comme des paquets de joncs, des espèces de radeaux qui verdoient ! Il se disait : « Je suis chez moi ! Je suis chez moi ! » Mais le bateau avançait, avançait toujours, dans cette eau vaseuse, doucement, bien doucement : vous le savez bien, qu’il y a des endroits où elle colle comme de la glu, et qu’il y a un grand vapeur, une fois, qui est resté là toute une année ; on avait semé du riz tout autour, on faisait jardin !… Tout à coup, voilà qu’il y eut un quai de bois, un sale quai de bois, à moitié bouffé par les tarets — et le Chinois vit la France !
» Oui, c’est bien la France qu’on retrouve à Saïgon. On peut blaguer les officiers de marine qui ont fait ça. Mais c’est beau, c’est grand, ça étonne, c’est comme une ville de chez nous, enfin, avec un théâtre, une église, des maisons à étages : on n’est pas chez les jaunes, on ne s’aperçoit pas qu’on est chez les jaunes ; de loin, c’est pareil Bordeaux, pareil un port de mer d’ici. Et même, c’est mieux ; tous les sales métiers, ça n’est pas les blancs qui les font. Des blancs qui se mettent déchargeurs de navires, ouvriers, coolies, quoi, quelle misère ! Là-bas, les blancs, c’est tous des rois !
» Sur le quai, il y avait des pousse-pousse, des petites charrettes à bras que tiraient d’autres singes de sa race. Le Chinois allait monter dans un de ces pousse-pousse comme un Européen, et mieux, sans se presser, comme un Chinois riche. Un Annamite lui mit la main sur l’épaule, un agent de police annamite, avec un sabre-baïonnette et tout ce qu’il faut pour le respect.
» — Y a pas bon ! il dit l’Annamite.
» — Quoi ? répond le Chinois.
» — Y a pas bon ! qu’il répète, l’agent de police. Y en a passer anthropométrie.
A ce moment, j’interrompis Barnavaux.
— Ah ! oui, je sais, fis-je.
On a introduit dans nos colonies d’Extrême-Orient les ingénieuses méthodes du docteur Bertillon, mais les Européens entrent comme ils veulent. Ils sont la race supérieure, et considérés comme inviolables et sans macule. Tandis que les Chinois, on s’en méfie. En France, on n’applique la méthode Bertillon qu’aux prévenus. En Indochine, on considère tous les Chinois comme des prévenus nés.
Barnavaux continua :
» — Bon ! Vous comprenez. On conduisit ce Chinois-là dans un bureau où il y avait déjà d’autres Chinois ; et un Annamite lui dit :
» — Toi y en a faire déshabiller tout nu, Maoulen. Vite !
» — Pour quoi faire ? il demanda, le Chinois de Paris.
» — Looksi tatouazes, dit l’Annamite.
» Mais le Chinois ne comprenait que le bon français. Alors un employé blanc lui expliqua :
» — On vous dit de vous déshabiller pour qu’on prenne vos mensurations, qu’on note vos tatouages. Vous en avez, des tatouages, hein ?… Eh bien, qu’est-ce que vous attendez ! Déshabillez-vous, Nom de Dieu !
» Mais ça l’embêtait, ce Chinois, de se mettre tout nu devant une personne qui ne lui avait pas été présentée ; il n’en avait pas l’habitude. Alors, il se rappela les lettres que lui avait données le député.
» — Où sont-elles, tes lettres ? demanda l’employé blanc.
» — Dans ma malle ! dit-il.
» — Est-ce que tu crois, dit l’employé, qu’on peut attendre que tous les Chinois ouvrent leurs malles avant de les anthropométrer ?… Enlève ton caleçon, andouille !
» Et, comme il ne se dépêchait pas assez… Ça n’est pas la peine que je m’étende : la police se fait comprendre de la même façon dans tous les pays du monde. Le Chinois s’en aperçut.
» Alors il dit :
» — Je me rembarque ! Je me rembarque ! J’aime mieux retourner en Chine tout de suite !
» Il retourna en Chine, et il n’était pas content. Un Chinois, ça conserve sa rage encore bien plus longtemps que nous. Et celui-là, il avait été traité par les Français de Saïgon autrement que par ceux de Paris. Il avait vu la différence, et c’est ça qui lui rendait la salive si amère dans la bouche. Il alla trouver, à Pékin, un ministre de son pays, un grand ministre, je ne sais plus lequel. Mais il fut d’abord obligé de lui faire les laïs, de se mettre sept fois de suite à quatre pattes devant lui, le nez par terre ; et ça aussi lui prouva qu’il n’était plus en Europe. Quant au ministre, il trouvait que ce n’était pas encore le moment de se brouiller avec les gens de l’Ouest. Plus tard, on ne sait pas… Il réfléchit une petite minute et demanda :
» — Les lettres que tu as reçues étaient les lettres d’un grand mandarin français ?
» — Elles étaient d’un grand mandarin de France, c’est la vérité des vérités, dit le Chinois.
» — Et où les avais-tu serrées ? demanda encore le ministre.
» — Dans ma malle, répondit le Chinois.
» Alors le ministre lui dit d’une voix magnifique, comme sur le champ de manœuvres :
» — Sais-tu ce que tu es ?
» — Vous êtes mon père et ma mère ! dit le Chinois.
» — Tu es un œuf de tortue ! On te donne des lettres, un grand mandarin français te donne des lettres, et, au lieu de les garder sur ta poitrine, tu les mets dans ta malle, avec les vêtements qui doivent couvrir ton corps méprisable ? Tu l’avoues ?
» — Oui, dit le Chinois.
» — Eh bien, tu recevras mille coups de bâton.
» Le Chinois reçut les coups de bâton, conclut Barnavaux, et ça lui apprit qu’en Indochine, et même en Chine, un Chinois ne doit pas être traité comme un blanc. C’est la sagesse et la politique qui le veulent. Vous autres, vous n’en savez rien. Vous ne savez rien. »
X PIERRE-CÉSAR
Louise accoucha d’un garçon, le 12 février dernier, au pavillon Baudelocque. Barnavaux fut prévenu dès le lendemain et il m’avertit. Seulement il fallut attendre le jour où les visites sont autorisées, pour aller la voir avec lui. Je ne compris pas d’abord pourquoi : puisqu’il était le père, n’est-ce pas ?…
A dix heures du matin, je l’attendis à la station de Port-Royal, sur l’avenue de l’Observatoire. Le pavillon Baudelocque, c’est presque en face, il n’y avait pas loin à aller, ça se trouvait bien ! Et je le vis arriver rasé de frais, la moustache relevée au fer, « roulée en dessous », astiqué comme pour une revue, et l’air assez grave, bien que joyeux. Ça lui faisait de l’impression, d’avoir un fils, et il ne le cachait pas.
A la porte du pavillon, Barnavaux demanda au concierge :
— Madame Collot, s’il vous plaît ?
Je le regardai, un peu étonné, mais le concierge comprit tout de suite. Il répondit sans hésiter :
— A droite, salle C, service du docteur Motte.
Nous trouvâmes sans difficulté. Ces édifices clairs, bas sur le ciel, étaient frais et presque jolis. Et Louise était là, couchée dans un lit candide, la figure pâle, mais bien reposée, ses cheveux bruns cachés sous un bonnet blanc, et tout ce qu’il lui fallait au-dessus de sa tête, sur une console de verre. Il n’y avait que le numéro qui fût un peu vexant. Ça doit être embêtant, pour un malade, de n’être qu’un numéro : on est des Français, on a un nom, à la mairie et dans sa rue. Mais Barnavaux était raisonnable. En voyant les dix-huit couchettes qui remplissaient la pièce, et en pensant aux autres, dans les autres bâtiments, il se dit qu’il fallait quelque chose comme une comptabilité, pour s’y reconnaître. Et puis la caserne et les hôpitaux, ça l’avait habitué.
Dans un petit berceau léger, près du traversin, à droite, le nouveau-né dormait à poings fermés. Il avait de drôles de petits ongles, très fins, et si propres ! Barnavaux considéra les siens, qui étaient noirs et tout cassés, naturellement. Cette petite chose vivante, qui n’eût pas été là sans lui, l’embarrassait. C’est bien différent d’avoir pensé à une chose et de la voir ; et d’ailleurs on ne s’imagine jamais comment c’est en réalité. Mais il l’embrassa tout de même, et il embrassa Louise, sur le front.
— Ça s’est bien passé ? demanda-t-il.
— Moi, dit Louise avec orgueil, je suis comme maman. Maman, le temps d’aller chercher un seau d’eau à la fontaine, et ça y était !
Dans son cœur, il y avait le contentement naïf, non seulement de continuer la race, mais de perpétuer ses qualités. Elle ajouta d’un air sage :
— C’est une veine, ça c’est une veine… Il y en a une, ici, qui a crié cinquante heures. Une boucherie, c’était, une vraie boucherie !
Pourtant, elle donna des détails sur elle aussi, parce que toutes les femmes aiment à parler de ça, comme les soldats de leurs campagnes ; et alors c’était une espèce de satisfaction que Barnavaux comprenait bien. Il avait apporté deux oranges, qu’il tripotait dans leur papier de soie, et je ne sais quoi de mystérieux, caché dans une petite boîte en carton moiré, avec le nom d’un horloger de Palaiseau sur le couvercle.
— Le voilà, fit-il timidement… Tu m’avais toujours dit que tu en voulais un pour lui. Alors…
Elle ouvrit la boîte, avec cette précipitation ravie que mettent toutes les femmes à regarder les bijoux : c’était, au bout d’un collier de corail, un petit cœur d’or, gravé d’une croix.
— C’est bien de l’or, demanda-t-elle, c’est de l’or vrai ?…
— Oui, dit Barnavaux fièrement, veux-tu que je lui passe ?
Elle accepta, les yeux brillants, Barnavaux souleva la petite tête ridée. Louise recommandait :
— Ne lui fais pas de mal !
Non, il ne lui faisait pas de mal. Il avait du respect, des précautions parce que cette nuque toute rouge, et ce cou de poulet, ça n’était pas solide, bien sûr — et c’était à lui ! Il laissa ce beau cœur en or luire par-dessus la couverture du berceau, pour la magnificence. C’était Louise qui avait toujours souhaité cet ornement pour son petit, et Barnavaux ne s’en était pas étonné : il avait vu tant de fétiches ! Moi, je pensais à la bulle d’or des Romains enfants.
Tout à coup, dans l’un des dix-huit berceaux, un des nouveau-nés commença de vagir : un vilain miaulement aigu, comme celui d’un chat. Puis ce fut un autre, et encore un autre, enfin tous ceux de la salle, et le petit de Louise lui-même. Ça faisait mal aux oreilles, de les entendre, quand on n’en avait pas l’habitude.
— C’est toujours comme ça, expliqua Louise, d’un air savant. Quand il y en a un qui se réveille, de ces moucherons, tous les autres font la même chose.
Et elle présenta le sein à l’enfant, qu’une garde venait de lui mettre dans les bras, et qui se tut : dans le fourreau de ses langes, il avait l’air d’une bouteille qui se remplit.
— Il n’est pas cher à nourrir pour le moment, dit Louise… C’est plus tard qu’il coûtera, quand on lui donnera le biberon… Et moi ça me fait plaisir. C’est curieux, comme ça fait plaisir. Figure-toi qu’il y en a des tas ici, surtout quand elles ne connaissent pas le père, elles ne veulent rien savoir, pour garder le petit. Elles crient : « Qu’on m’en débarrasse ! qu’on le donne à l’Assistance ! » On ne leur dit rien, mais quand les seins commencent à leur faire mal, on leur passe le gosse, et si elles lui laissent prendre une seule sucette, elles ne veulent plus s’en séparer : c’est fini. Je comprends ça !…
… Huit jours après ses couches elle regagna son petit logement de la rue du Faubourg-Saint-Jacques pour s’y reposer une semaine encore, bien qu’elle n’en eût besoin d’aucune façon, affirmait-elle. Et quand je dis « se reposer », c’est le mot qu’elle employa. Mais, pour quitter Baudelocque, elle refusa même le fiacre que je lui offrais, donnant pour motif, d’abord que c’était trop près, sa maison, ensuite, « qu’il n’y avait pas de bagages ». Cet argument me laissa déconcerté. Mais c’est que, dans son monde, on a pour principe que les voitures ne peuvent servir qu’à transporter, rapidement, les objets trop lourds ou trop encombrants que les conducteurs d’omnibus refusent d’accepter. Et dès qu’elle fut dans son « chez soi » elle y découvrit tant de choses à faire, et l’enfant lui donna tant de soucis, que je ne la vis presque jamais assise. Puis elle se remit « aux porte-monnaie » parce que c’est un travail qui peut s’accomplir à domicile. Et je compris à cet instant pourquoi elle avait donné le coup de collier pendant sa grossesse. Elle était encore libre d’aller et de venir, alors, c’était le moment où elle pouvait « mettre de côté ». Après, elle savait bien qu’il lui faudrait devenir l’esclave du petit : ça mange du temps, et ça enlève des moyens. Ce sont là des choses prévues, on a l’habitude, on prend ses précautions tout naturellement, sans s’étonner, ni étonner personne : tout le monde sait que ça doit se faire comme ça… Et malgré le travail, malgré les nuits où elle se relevait dix fois, Louise avait pris une beauté que je ne lui connaissais pas : si pleine, ingénue, touchante ! Je me rappelai le mot de Barnavaux : « Une femme qui a fait un nouvel enfant, elle est neuve ! » Il a été bien facile aux peintres de donner un air virginal à leurs madones, ils n’ont jamais dû manquer de modèles.
Souvent, dans la journée, quand il le fallait, et même quand cela n’était point nécessaire, elle mettait l’enfant tout nu. Il agitait ses jambes courtes, heureuses de leur liberté, et l’on voyait sur ses gencives cette espèce de libération des muscles qui est le sourire des nouveau-nés. Alors Louise regardait tout, tout, tout ! Et je l’entendis une fois murmurer :
— Et dire que c’est moi qui ai fait tout ça !
Car elle était étonnée, et tout orgueilleuse, comme beaucoup de jeunes mères, d’avoir mis au monde un être qui ne lui était pas exactement semblable, un homme, un mâle : cela lui paraissait admirable et mystérieux.
Pour Barnavaux, il montra d’abord quelque chose de mystifié dans sa physionomie. C’était à lui, ça, ou plutôt c’était de lui. Il n’avait pas les bonnes raisons de Louise pour en avoir pris l’habitude. La conviction de Louise était physique : cet enfant était sien comme ses propres bras, et tout son corps, et sa pensée. Celle de Barnavaux était intellectuelle : il constatait, mais avec une stupeur inconsciente. Puis il s’accoutuma, et fut très heureux. Je lui rendis cette justice qu’il était bon père.
Enfin, ils me parlèrent du baptême. Je le pensais bien, qu’il y aurait un baptême ! De tous les rites du christianisme, c’est le seul dont les Parisiens du peuple, et surtout les femmes, ont le sentiment qu’il est impossible de se priver. On peut s’unir sans prêtre, on consent, bien que plus difficilement, à mourir sans prières et sans cérémonies ; mais si l’eau sainte n’avait coulé sur ce petit front, Louise n’eût pas été rassurée, elle eût redouté pour son enfant le sort le plus funeste ; et déjà, ce petit cœur d’or que Barnavaux avait passé autour de ce cou frêle, et qui s’apercevait à peine sous la tendre chair des épaules, elle avait été, un matin, le faire bénir à Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Donc on baptiserait Pierre-César, et je serais son parrain.
— C’est bien, dis-je, Pierre-César… mais Pierre-César quoi ? Barnavaux ?
Louise rougit, et Barnavaux me tourna le dos afin d’éviter mes regards.
— Pierre-César quoi ? répétai-je.
— Comme il a été déclaré à la mairie, dit Barnavaux, avec embarras : Collot, Pierre-César Collot :
Et ce fut encore Louise qui fut cette fois la plus franche et la plus courageuse.
— Vous comprenez, dit-elle, je touche vingt sous par jour comme fille-mère. Alors, ça ne serait pas à faire, qu’il le reconnaisse.
— Non, prononça Barnavaux, ça ne serait pas à faire !
XI LA BARRE
A l’un des angles de la rue de Sèvres, près de l’Institut des Jeunes Aveugles, il y a le Café des Vosges, qui est tout blanc, vieillot, aimable et hospitalier. C’est là que je rencontrai Barnavaux, assis devant une des tables de la terrasse, en compagnie d’un gros homme blond, vêtu de blanc : le costume colonial dans toute sa pureté. Il ne lui manquait qu’un casque. Ceci ne m’étonna point : les coloniaux de grade supérieur fréquentent une brasserie du boulevard. Les autres, depuis que l’administration des colonies a été transportée rue Oudinot, accordent assez communément leur clientèle au Café des Vosges, où ils retrouvent des employés du ministère : hommes qu’ils jalousent et respectent, les croyant doués d’une grande puissance. Je crus donc avoir en ma présence un petit fonctionnaire colonial, employé des douanes ou magasinier, qui, par cette chaleur, usait ses vieux dolmans : de quoi je l’approuvais. Mais Barnavaux me tira d’erreur.
— Lui ? dit-il. Il est cuisinier dans un restaurant du quartier !
Et le fait est que rien ne ressemble davantage à un colonial, pour le costume, qu’un cuisinier-pâtissier dans l’uniforme de sa profession. Je m’excusai. Mais l’homme blond et blanc me répondit :
— Il n’y a pas d’offense. C’est tout de même mes vieux effets de la Côte que j’use pour le présent. Est-ce que j’aurais reconnu Barnavaux, si j’avais pas été là-bas ? Mais, tout de même, je n’ai jamais été que cuisinier : au régiment d’abord, et puis à bord des Chargeurs-Réunis, et puis chez monsieur Laresche, le consul de Rio-Negro.
Du côté de Saint-François-Xavier, où se couchait le soleil, le ciel d’été, implacablement pur, se teintait de vert et de saumon. Un ciel saharien, en vérité, dur, poussiéreux, sublime ! Mais une brise un peu plus fraîche monta du nord-est, les crieurs de journaux du soir commencèrent d’annoncer leurs gazettes. Je leur en pris une, par habitude. Elle annonçait encore des difficultés avec l’Allemagne à propos du Maroc.
— On va caner ! dit Barnavaux. On cane toujours, avec les Prussiens.
Barnavaux a le défaut de vouloir parler de tout. Quand il aborde les questions diplomatiques, je fais tout ce que je puis pour ne pas l’entendre : ses opinions sont excessives et sa documentation insuffisante. Mais le gros homme blond fut important.
— C’est des bêtises, dit-il, tout ce qu’on fait, des bêtises ! Des gens qui se pressent. Faut jamais s’ presser. Voilà. C’est ça qui est la diplomatie : d’ pas s’ presser.
Barnavaux entama l’exposition d’un vaste plan de guerre européenne. Il était insupportable. Le gros homme blond l’interrompit encore.
— Faut avoir servi dans la diplomatie, pour parler, dit-il. Moi, j’ai servi : chez monsieur le consul. Alors, je sais. Ça s’est déjà passé comme ça, à Rio-Negro. C’est la même chose.
L’affaire qu’il nommait était ancienne. Elle n’avait laissé qu’un souvenir vague dans mon esprit. J’interrogeai.
— Le Rio-Negro, dit le cuisinier, c’est un petit port, dans une enclave portugaise, sur la Côte des Graines, et tout autour, il y a nos possessions. Mais on avait mis là un consul. Je vous dirai pourquoi tout à l’heure. Il répétait à journée faite :
» — Voilà ce que c’est que d’avoir été marin et explorateur. Tout le temps, ils me donnent de mauvaises places, au quai d’Orsay : un type qui a fait quelque chose, il n’est jamais de la carrière ! Qu’est-ce qu’on veut que je fasse ici ! Des rapports sur le commerce ? Je ne peux pourtant pas me tuer à répéter tous les mois que les Portugais ne vendent que des timbres-poste.
» Il paraît que les Portugais avaient eux-mêmes dans l’opinion que ça n’était pas suffisant et qu’ils avaient engagé des négociations avec nous pour échanger leur colonie contre autre chose, ou la vendre. Seulement, c’est à Paris que ça se traitait. On ne l’avait mis là, monsieur Laresche, que pour montrer le grand intérêt que la France porte au Rio-Negro. Mais on ne lui disait rien du tout, on ne le tenait au courant de rien, et il n’avait rien à faire, absolument rien. De temps en temps, au coucher du soleil, il allait sur les bords du rio tuer une gueule-tapée. La gueule-tapée, c’est un grand lézard, qui est très bon à manger. Je lui accommodais ça à la tartare, mais Saraï, sa mousso, une petite Malinké, refusait sa portion, sous prétexte qu’elle descend de cette bête-là, et que ses principes lui défendaient de dévorer son grand-père sans nécessité. A la fin, ça le dégoûta de rapporter du gibier, monsieur le consul, de voir que la mousso n’en voulait pas, et il me donna son fusil, en me disant de mettre un chiffon gras autour des batteries, des bouchons aux canons, de le démonter et de le rentrer dans sa boîte. Après, il commença un roman pour dire que la mousso était une petite sauvage, qu’il ne la comprenait pas, que personne ne la comprendrait jamais, et qu’elle le trompait avec des nègres. Mais il y renonça au bout de quinze jours, sous prétexte qu’il faisait trop chaud, que cette chose-là avait déjà été faite par d’autres officiers de marine, et que lui, par conséquent, n’avait pas le droit, puisqu’il n’était plus officier de marine.
» C’est probablement comme ça, tout de même, qu’il se mit à repenser à son ancien métier. Au moment où je croyais qu’il allait devenir fou d’embêtement, le voilà qui prend une nouvelle lubie et s’amuse à se promener en mer dans une mauvaise barque indigène, avec huit Kroumen pour pagayeurs. Il appelait ça « faire l’hydrographie de la barre », et le fait est qu’il faisait des sondages toute la journée, prenait des notes, et tirait des tas de plans dans son cabinet, quand il était rentré. Des fois, ça lui faisait prendre un bain, naturellement. Vous savez ce que c’est qu’une barre sur la Côte occidentale ?
Barnavaux et moi, nous fîmes un signe d’assentiment. Le cuisinier continua :
— Je ne sais pas pourquoi ça existe. On dit que ça vient de la rencontre des eaux du fleuve dans la mer avec les vagues du large. Mais il y a des barres même sur des points où il n’y a pas de rivières. Il n’y a que les Kroumen pour savoir franchir la barre. Ils touchent leurs gris-gris, visent le moment où ces grosses lames ne déferlent pas, se font prendre sur leurs dos… Oh ! là ! Oh ! en voilà une. Oh ! là ! Oh ! une seconde, et comme ça tant que ça dure. Si on rate son coup, la barque peut être cassée sur le fond comme une noisette. Les têtes des hommes aussi, bien qu’ils soient malins, ces Kroumen. Mais l’embêtant, c’est pour l’embarcation : des nègres, il y en a toujours ! Et pourtant, il y a des jours, des semaines, des saisons, où même les Kroumen ne veulent rien savoir.
» Monsieur le consul déclara qu’il voulait trouver la loi des barres, interrogea les Kroumen, causa avec le père Wilson, le chef de la factorerie Verbeck, qui avait été pilote, et se mit à faire des calculs sur un carnet. Mais voilà qu’un jour on lui apporte une dépêche chiffrée. Il la déchiffre lui-même parce qu’il n’avait pas de chancelier, et reste tout étonné. C’était à cause de cet échange avec les Portugais, qui était en train depuis des années, et qui pouvait rester en train toute l’éternité. Il paraît que les Allemands, tout à coup, avaient décidé qu’ils n’en voulaient pas. Ou bien alors, il leur fallait aussi quelque chose : la Champagne, la Bourgogne, l’obélisque de la place de la Concorde, et des permis de circulation en tramway. Et pour marquer leur résolution, ils envoyaient l’aviso Fafner.
» Si vous l’aviez vu, monsieur le consul ! Bien sûr qu’il n’avait pas eu de la joie comme ça depuis sa première communion. Un navire de guerre, il allait arriver un navire de guerre ! En sa qualité de marin, ça lui fut tout d’abord égal qu’il fût allemand. Tout de suite, il alla chercher son… comment c’est que vous appelez ça, ce truc où les marins trouvent le nom de tous les bateaux de guerre du monde entier, avec leur description, leur portrait, et tout ?
» — Le Naval Annual, de Brassey, suggérai-je.
» — C’est ça. Et quand il eut fini de lire, d’abord il fut dégoûté.
» — Mais c’est un rafiot, dit-il. Une casserole, une sale petite casserole !
» Et puis sa figure changea. J’ai jamais vu Napoléon. C’est pas de mon âge. Mais on ne m’ôtera jamais de la tête que Napoléon devait faire cette figure-là quand il voyait la victoire. Il tira la mousso Saraï par la petite queue de canard qu’elle avait derrière le crâne — c’est comme ça que les femmes malinkés s’arrangent les cheveux — et lui dit :
» — Y en a l’avancement de classe. Y en a consul, y en a consul de première et consul général. Y en a plénipotentiaire !
» Saraï n’y comprit rien du tout, bien sûr, mais elle répondit :
» — Y a bon !
» Moi, je ne comprenais pas non plus, mais le patron était content, et ça me faisait plaisir, parce qu’il était à la coule, et pas fier. Il rédigea tout de suite une longue dépêche chiffrée, et se mit à attendre le Fafner avec impatience. Ce ne fut pas long. Trois jours après, il était devant Rio-Negro, l’aviso allemand. Des coups de canon pour saluer, la réponse des Portugais avec une espèce de bombarde, la visite du gouverneur portugais avec ses timbres-poste, parce qu’il ne faut jamais perdre une occasion, la visite du commandant Herr von je-ne-sais-quoi au gouverneur : enfin du volume, quoi ! Mais c’était une casserole, ce Fafner, monsieur le consul l’avait bien dit : une casserole dont j’aurais pas voulu pour des petits pois.
» Pourtant, je ne sais pas ce que le gouvernement français lui répondit, au consul. Il eut l’air désespéré. Il criait :
» — Ils sont idiots, à Paris, complètement idiots ! On n’a pas idée de ça ! Après ce que je leur ai dit… M’en aller, ils « envisagent » que je devrais m’en aller ! En janvier, je m’en irai, si je me trompe. Et qu’ils me f…tent en réforme, alors, qu’ils me révoquent ! Bougres de veaux !
» Les Allemands avaient reçu l’ordre de ne pas descendre à terre. Ils descendaient tout de même, mais incognito, par petits paquets, pour prendre contact avec la population féminine de Rio-Negro, comme ça se doit. Ils se mettaient aussi splendidement saouls, également comme ça se doit. Le père Wilson, l’ancien pilote anglais qui venait assez souvent le soir au rapport, à cause de l’entente cordiale, disait seulement pour résumer :
» — Uneventual, sir !
» Après ces visites du père Wilson, monsieur le consul recommençait à faire des calculs avec des petites lettres au lieu de chiffres, et je l’entendais répéter à haute voix :
» — Quels idiots, quels sombres idiots ! Qu’ils attendent, qu’ils fassent traîner jusqu’à la fin de l’année. Je suis sûr…
» Il lui arriva de laisser traîner des brouillons de dépêches. C’est comme ça que je pus lire, un matin :
« … Les raz de marée, monsieur le ministre, je me fais un devoir de vous le rappeler, sont de grandes ondes qui viennent, plusieurs jours de suite, briser sur le rivage d’une manière permanente et continue. C’est un phénomène très fréquent le long de la Côte occidentale d’Afrique ainsi que sur toute la partie atlantique du Maroc. Cependant, ils se produisent surtout de novembre à mai, et il arrive qu’ils durent sans discontinuer jusqu’en janvier.
» Pendant les raz de marée, la barre de brisants est reportée plus ou moins loin vers le large, sans qu’on puisse savoir où exactement : et alors, si on est mouillé près de terre, le raz affouille les fonds de sable, déroche l’ancre, et les navires qui chassent ont de grandes chances de se mettre au plein. Si les ancres résistent, ils fatiguent beaucoup et il faut que leurs coques soient excellentes. Le seul recours est de fuir au large… Un autre phénomène est que le raz de marée ne s’annonce que par une très grande réfraction de l’air, qui passe inaperçue si l’on n’en connaît la cause, et un grand calme prémonitoire… »
» Voilà ce que c’était que la correspondance diplomatique de monsieur le consul. Je n’y connais rien, mais elle m’étonnait. Le mois d’octobre fut beau, ce qui parut l’embêter. Sans doute, il trouvait que la chaleur durait trop longtemps. Mais, en novembre, le temps changea, et le vent qui venait de la mer fraîchit beaucoup. Alors, la mine de monsieur le consul devint rose comme celle d’une jeune fille. Un matin, il alla trouver les Kroumen :
» — Y en a passer la barre, aujourd’hui, dit-il.
» Mais les Kroumen ne voulurent rien savoir pour passer la barre. Monsieur le consul rentra chez lui en se frottant les mains et toute sa journée il demeura sur la varangue à regarder la mer. L’eau était chargée de sable à perte de vue, et le Fafner mettait le nez dans l’eau à chaque minute, comme un canard qui veut pêcher un ver de vase.
» — Pourvu qu’il reste fidèle à son devoir, nom de Dieu ! dit monsieur le consul. Pourvu qu’il ne fiche pas le camp. C’est ici, sale bateau, c’est ici que la patrie t’a envoyé, ce n’est pas dans la haute mer !
» Le soir, après son dîner, il ne voulut pas dormir. Il sortit, et ramena le vieux Wilson, qui fuma des pipes. Lui, il prit un livre, et se mit à déclamer :
Oh ! combien de marins, combien de capitaines…
» Wilson, qui ne savait que quelques mots de français, écoutait sans rien dire. Il fumait toujours des pipes, mais il buvait aussi du whisky. Moi, j’étais allé me coucher. Vers deux heures du matin, j’entendis un coup de canon, puis un autre, et un autre encore.
Je m’habillai au galop. Monsieur le consul disait :
» — Ça y est. Je le savais bien ! Le Fafner ne pouvait pas tenir, aussitôt que le raz de marée viendrait sur la barre ! Le Fafner est en perdition. Il va s’en aller par le fond !
» — Sh’is leeky, dit Wilson.
» — Oui, mon vieux Wilson, leeky. Ah ! la barre du Rio-Negro, la bonne barre ! J’étais sûr, voyons, j’étais sûr !
» Il s’interrompit et cria :
» — Ça n’est pas tout ça : il faut y aller !
» Wilson était du même avis. On voyait les feux du navire, et de temps en temps le canon tonnait pour appeler. Les Kroumen ne manifestaient aucun désir de mettre leur barque à l’eau.
» — Vingt gourdes par homme, dit monsieur le consul : cent francs ! tas de chameaux !
Ils se laissèrent convaincre. Wilson les poussait par les épaules, à coups de poing. Et ils partirent, tous les huit, avec monsieur le consul et le pilote. De quoi laisser sa peau, par une nuit pareille. Comment n’ont-ils pas été noyés ? C’est un miracle ! Une heure et demie plus tard ils revenaient, pourtant ! Ils avaient frappé un filin sur l’aviso, établi un va-et-vient, et tous les hommes du Fafner furent sauvés, y compris le Herr von je-ne-sais-quoi. Monsieur le consul était trempé comme une soupe. Mais il dit avec beaucoup de politesse au commandant du Fafner :
» — Ma maison vous est ouverte, monsieur.
» Et l’autre, à ce moment-là, a été très chic. Il répondit en excellent français :
» — Je ne dois rien vous refuser, monsieur !
» Ils prirent encore un bon whisky, avec de l’eau chaude et du sucre, et je fis le lit du commandant allemand.
» Mais, après avoir vu lui-même si rien ne manquait, monsieur le consul redescendit dans son cabinet, et envoya une dernière dépêche :
» … Ainsi que je l’avais fait pressentir à Votre Excellence, il était impossible qu’un aviso de l’âge et du tonnage du Fafner résistât aux raz de marée qui rendent dangereuse la barre du rio. Je suis heureux de porter à votre connaissance que toutefois l’équipage est sauf… »
— Eh bien, demandai-je, c’est tout ?
— Naturellement, c’est tout, répondit le cuisinier. Les événements venaient de démontrer que, comme port, Rio-Negro ne valut pas Marseille, et le bateau était au fond de l’eau. Personne ne parla plus de rien.
— Dites donc, fis-je, est-ce qu’il y a une barre, à Agadir !
— Une sale barre. J’ai passé par là, sur un cargo qui faisait les ports de la côte…
XII LA REVANCHE DE WATERLOO
Il est certain que cet Anglais, qui était habillé comme un gentleman, causait du scandale sur le boulevard : il était ivre manifestement. Ivre avec majesté et avec fantaisie tout à la fois. D’abord il avait pris un fiacre, non qu’il éprouvât du malaise à se tenir sur ses jambes : il marchait très droit, au contraire, il dressait jusqu’à six pieds du sol l’orgueil d’une magnifique raideur. Mais c’était son idée, je suppose, qu’une voiture le transporterait plus vite dans un autre lieu où il retrouverait d’autre champagne. Il avait compté sans les suggestions magnifiques de son cerveau. C’est une justice qui a été rendue à la race britannique par de nombreux sociologues : elle aime l’action. Or l’ivresse développe les qualités naturelles des hommes, elle les porte au paroxysme. Cet Anglais devait être d’une nature généreuse et compatissante, et, de plus, il avait chaud. Il lui prit, pour commencer, l’envie de monter sur le siège pour se rafraîchir. Puis il songea que le cocher, au contraire, devait en avoir assez de faire toujours la même chose, et il l’invita poliment à prendre sa place sur les coussins de la voiture, cependant qu’il tiendrait les rênes. C’était afin de lui procurer un changement, et le cocher, grassement payé, se fit un devoir d’accéder à ses désirs. Rien n’est plus merveilleux que la sensibilité de certains coursiers, de longue date accoutumés au mors. On pourrait croire vraiment à une sorte de télépathie ! Dès que cet Anglais se fut emparé des guides, ce fut le cheval qui se mit à tituber. Il dessina, sur le pavé de bois, les plus singulières sinuosités, il eut d’étranges caprices de direction. L’Anglais n’en comprit point la cause, mais tout son cœur était baigné de tendresse ; il déduisit seulement des phénomènes qu’il avait sous les yeux que ce pauvre cheval était fatigué. Plus fatigué encore évidemment, que le cocher lui-même, et il avait pensé à l’homme avant de penser à la bête ! Il voulut réparer cette injustice.
C’est à ce moment-là que nous l’aperçûmes, Barnavaux et moi. L’Anglais, ayant dételé le cheval avec une célérité qui prouvait de réelles connaissances d’hippologie, était en train de s’efforcer de le faire entrer dans la voiture.
Le cheval ne voulait pas. Il trouvait sans doute que ce n’était pas assez grand. Mais je suis persuadé qu’il avait aussi le sentiment des convenances et qu’il entendait rester décemment à sa place. Véritablement, il avait l’air choqué. Le cocher aussi. Il en avait assez de son client. Je suppose qu’il exprima cette opinion d’une manière un peu vive, car l’Anglais lui démontra, d’une manière incontestable, sa supériorité dans l’art de la boxe.
Il en résulta, dans le public, un réveil des susceptibilités nationales. L’Anglais, écrasé par le nombre, lutta quelques instants avec une indomptable énergie ; il ne fut sauvé, dans cette lutte inégale, que par l’arrivée de la police. Mais ce qui m’étonna, dans toute cette affaire, ce fut l’indifférence de Barnavaux. Une indifférence qui n’était pas dans ses habitudes. Barnavaux a l’instinct de la justice, du moins en matière de combat ; ses sentiments d’indulgence à l’égard des personnes qui manquent à la vertu de sobriété sont légitimés par des souvenirs personnels et par le principe qu’il ne faut pas reprocher aux autres les péchés dont on n’est pas exempt ; enfin il aime les manifestations naturelles du génie. Et pourtant, il voyait d’un œil dédaigneux l’infortune de cet Anglais que son héroïsme et son délire allaient conduire au poste. Je lui en fis d’amers reproches. Il me parut indigne de lui-même.
— C’est parce que c’est un Anglais ! me répondit Barnavaux sèchement. Je ne les aime pas.
— Barnavaux, lui dis-je, ce sont des amis, presque des alliés ! Ne faites pas de politique personnelle.
— Je ne fais pas de politique personnelle, répliqua Barnavaux. Seulement, les Anglais me dégoûtent parce que les choses qu’ils font eux-mêmes ils ne veulent pas qu’on les fasse. Ils ne se comprennent qu’entre eux, ils ne se trouvent d’excuses qu’entre eux. Mais les autres peuples, il faut toujours qu’ils se conduisent bien ; ce n’est pas juste ! Il y avait une fois le pauvre père Barbier, le garde du génie…
Je cherchai dans ma mémoire.
— Barbier… Celui qui était à Libreville ?
— Il a été à Libreville, dit Barnavaux, mais après on l’a mis à Obock. Et c’est là que le malheur lui est arrivé. Mais tout de même vous vous le rappelez ! Hein, quel brave homme ! Je le vois encore avec sa grande barbe, le morceau de craie qu’il avait toujours dans sa poche pour repasser son casque et ses souliers de toile, dès qu’il y voyait une tache, une égratignure, rien du tout, et une petite peau pour frotter ses boutons de cuivre. Car c’était un soldat, un vrai soldat, bien que seulement sapeur ; et en même temps un fonctionnaire ! L’écriture du père Barbier ! C’était moulé, et, quand il était pour commencer une majuscule, il faisait des feintes avec sa plume, des feintes comme un prévôt d’escrime qui va vous mettre un coup de sixte… Alors c’est lui qui fut choisi pour garder Obock.
— Mais il n’y a plus personne, à Obock ! remarquai-je. Voilà bien vingt ans qu’on a daigné s’apercevoir, au ministère, qu’Obock était une erreur, une vaste erreur administrative et géographique, et qu’on devait lui préférer Djibouti.
— C’est justement pour ça qu’on y a mis le père Barbier, continua Barnavaux. Vous savez qu’on avait installé Obock sur un grand pied. Il y avait un palais du gouverneur, un hôpital, une manière de caserne pour les services administratifs, une prison, tout ce qu’il faut pour qu’une colonie soit heureuse, et quatre palmiers, qu’on était obligé d’arroser tout le temps, parce que la végétation, dans ce pays, ça n’est pas naturel. Quand on déménagea pour Djibouti, on emporta tout ce qu’on put : les lits de l’hôpital, les fenêtres et les portes du palais du gouverneur et des maisons, et même un canon porte-amarre. Seulement, les principes sont sacrés. C’est un principe que, si le drapeau français a flotté une fois sur un point du globe, il doit continuer d’y flotter. Le père Barbier fut chargé de garder le drapeau. Il n’avait absolument que ça à faire, de garder le drapeau ; ça et arroser les palmiers, qui avaient toujours soif. Et il était tout seul, vous entendez, absolument tout seul ! Pas un autre blanc avec lui, rien que des miliciens somalis, des ascaris, qui ont des figures de vieux dès leur naissance. Ça doit être le soleil qui les dessèche, ils ont le droit : c’est le pays du monde où il fait le plus chaud. Mais ils finirent par manœuvrer comme de vrais troupiers ; le père Barbier les faisait obéir au doigt et à l’œil et, de temps en temps, il les emmenait à travers les sables en expédition contre un ennemi supposé, en leur faisant des discours magnifiques sur la stratégie de Napoléon Ier et le devoir de sacrifier sa vie pour détruire les ennemis de la France.
» Ça vous étonne ; c’est qu’il était devenu fou. A cause du soleil, probablement, mais surtout à force de vivre seul, sans personne à qui pouvoir parler une langue raisonnable. Son idée, c’est qu’il était gouverneur général du Désert, et qu’il ne devait de comptes à personne, excepté, comme tous les gouverneurs généraux, au ministre et aux inspecteurs des colonies. Voilà même pourquoi les inspecteurs des colonies, quand ils venaient, ne pouvaient pas s’apercevoir qu’il avait le cafard. Il était très poli avec eux, il leur donnait à dîner, et tirait même du magasin une bouteille de vin supplémentaire. Mais, quand ils étaient partis, s’ils n’avaient pas bu toute la bouteille, il la remettait au magasin avec cette inscription, de sa belle écriture : « Bouteille laissée en cet état par M. l’inspecteur ». Car dans son opinion, c’est par des écritures qu’on fait de bonnes finances. Il entretenait aussi l’inspection de la grandeur de la France et de ses projets pour l’administration des Déserts, mais ça le rendait sympathique et, en comparaison d’un tas d’autres, c’était innocent.
» Et ça dura comme ça… Ça dura jusqu’au jour où, au lieu d’un inspecteur, ce fut un Anglais, un Anglais très riche, qui arriva sur son yacht. Il allait dans l’Inde, je crois, et traversait la mer Rouge. Le caprice lui vint de s’arrêter à Obock.
» Le père Barbier était déférent à l’égard des inspecteurs. Je vous l’ai dit. Mais vis-à-vis d’un Anglais qui n’était pas même fonctionnaire il fut uniquement le gouverneur du Désert ; affable et… et… comment dites-vous quand on a l’air supérieur ?
— Condescendant, suggérai-je.
— Condescendant. Il accueillit l’Anglais, qui l’avait fait prévenir de sa visite, debout sur le petit appontement, dont le bois était un peu pourri, mais ça ne se voyait pas, parce que les arbalétriers en étaient tout couverts d’huîtres. Et Barbier avait mis son uniforme de drap, par cinquante degrés à l’ombre, pendant que ses ascaris présentaient les armes. L’Anglais tendit la main, mais Barbier garda les siennes dans la position réglementaire, puis fit un salut guerrier et cria :
» — Reposez… armes !
Les ascaris reposèrent les armes, et l’Anglais eut l’air flatté. C’est vrai que la réception qu’on lui faisait avait quelque chose de majestueux. Toutefois, quand il demanda à visiter les environs, le père Barbier lui répondit que ça ne se pouvait pas, pour des raisons politiques. L’Anglais eut l’air étonné, mais il ne se fâcha pas parce que le père Barbier, en faisant le salut militaire, lui dit :
» — Milord, la France se fait un devoir de vous inviter à dîner !
» Le dîner fut un beau dîner. C’est le père Barbier qui avait écrit le menu, et chaque plat était apporté par son boy, accompagné par quatre ascaris, l’arme au bras, baïonnette au canon. Quand le boy déposait le plat, les ascaris présentaient les armes ; et il y avait aussi un clairon ascari qui sonnait aux champs quand le père Barbier trinquait avec l’Anglais en disant :
» — Milord, à vot’ dame !
» L’Anglais avait fait venir une caisse de son propre champagne, mais le père Barbier la refusa, en expliquant qu’il ne devait rien accepter, par crainte d’être accusé de corruption, et qu’on boirait du champagne de France à volonté, à condition que l’Anglais voulût bien justifier de la consommation des bouteilles qui lui étaient fournies en signant sur le registre spécial « des hôtes de passage, étrangers non assimilés, naufragés ». L’Anglais signa et but son content, croyant qu’on lui avait seulement demandé son autographe. Quand il se leva pour partir, il était minuit. Et c’est juste à ce moment-là que le père Barbier cria :
» — Vous croyez que ça va se passer comme ça ? milord, ça ne se passera pas comme ça !
» L’Anglais crut qu’il y avait quelque chose à payer et demanda combien c’était.
» — Rien ! dit le père Barbier. Seulement il s’agit de venger Waterloo !
» L’Anglais ne comprenait plus du tout. Mais le père Barbier, se tournant vers le boy, les quatre miliciens et le clairon, leur dit :
» — Gardes ! qu’on mène cet homme au violon !
» Et l’Anglais fut conduit au violon, conclut Barnavaux. Si c’était lui qui avait fait le coup, il l’aurait trouvé très drôle. Eh bien, il a déclaré qu’on avait outragé en sa personne la puissance britannique. Il a adressé une plainte à son consul, il a fait parler de lui dans les journaux, et le père Barbier a été cassé ; car une fois revenu en France, il pensait, causait, répondait comme tout le monde, il était guéri, et quand il a juré qu’il ne se souvenait plus de rien, personne n’a compris qu’il avait été fou, personne ne l’a cru ! C’est pour ça que je n’ai pas de pitié pour les Anglais quand ils sont saouls. Ils ne nous la rendent pas. C’est un peuple qui n’a pas de charité. »
XIII PAPA-LE-PETIT-GARÇON
Barnavaux, depuis longtemps, professe devant moi une opinion : il ne croit pas que l’homme descende du singe. Mais, jusqu’ici, quand je lui demandais sur quoi il se fonde pour repousser une hypothèse si chère aux matérialistes, il me répondait seulement :
— Sur quoi ? Sur ce que ce n’est pas vrai, voilà tout !
Il avait l’air d’en être sûr. Et rien n’est plus insupportable que les gens qui ont l’air d’être sûrs ! Alors je lui représentais :
— Barnavaux, ceci n’est de votre part qu’une affirmation. Et qu’est-ce que ça vaut, votre affirmation ?
Mais il persistait :
— L’homme ne descend pas du singe, je répète !
— Pourquoi, Barnavaux, pourquoi ?
— Parce que personne n’en sait rien, d’abord. Et puis… et puis parce que c’est peut-être d’une autre bête !
Il n’y avait pas moyen de lui en faire dire davantage. A force de l’interroger, je crus découvrir que ses réticences venaient de ce que, là-dessus, il ne savait rien lui-même. Il avait retenu les conclusions d’un autre, en gardant un doute sur ces conclusions ; sachant seulement « qu’il y avait quelque chose », quelque chose d’énigmatique, de mystérieux, de difficile à croire, même, mais de si neuf, de si caractéristique et frappant qu’il ne pouvait en tout cas plus rien croire de différent. Mais qu’était-ce donc, qu’était-ce donc ? Quand j’insistais, il détournait la conversation. Et puis, subitement, un jour, ce fut lui qui vint me trouver.
— Vous savez, me dit-il, l’homme qui sait, sur l’affaire qui vous intéresse, il est à Paris. Voulez-vous le voir ?
Cela ne faisait pas question. Je demandai seulement :
— Où faut-il le recevoir. Chez moi ? Au café — et alors dans quel café ? Ou bien chez le marchand de vins ?
Car, pour le tact et le sentiment des convenances, il n’y a pas de chef de protocole qui, dans sa petite sphère, puisse égaler Barnavaux. Il sait où les personnes qu’il me présente ne seront pas gênées avec moi, et où je ne serai pas gêné avec elles. A ma grande surprise, il me répondit cette fois :
— Frenchy a de l’argent pour le moment, et il est bien mis. Il m’a même dit qu’il viendrait vous chercher en automobile : une automobile qu’il a prise au mois. Et il voulait vous faire dîner dans un endroit chic, à Montmartre, par exemple. Il ne sort pas de Montmartre. Mais je lui ai expliqué que ce n’était pas possible, à cause de mon uniforme. Alors il nous conduira à la campagne, quelque part, manger une friture.
— Barnavaux, fis-je, vous avez maintenant des amis bien riches !
— Moi ? protesta-t-il, non ! Je ne vous ai pas dit que Frenchy était riche. Je vous ai dit qu’il avait de l’argent pour le moment. Ce n’est pas la même chose.
Je connais Barnavaux depuis si longtemps que je crus pouvoir m’offrir la satisfaction un peu vaniteuse de deviner la profession du personnage qu’il m’allait faire connaître ; un homme qui n’était pas riche, « mais qui avait de l’argent » ; c’était un camarade de la légion, sans aucun doute, Allemand, Anglais, Russe ou Hongrois, de souche noble et de famille puissante, venu s’engager chez nous, au premier ou deuxième étranger, pour des motifs qu’on ne saurait jamais.
— C’est bien ça, hein ? demandai-je, fier de ma pénétration.
— Non ! dit Barnavaux, en haussant les épaules.
— Mais alors, qu’est-ce qu’il fait, votre ami ? Il faut pourtant le savoir !
— Frenchy ? répondit Barnavaux : c’est un chercheur d’or.
C’est ainsi que je fis la connaissance de Frenchy ; et durant les quelques semaines qu’il conserva quelques louis des soixante-quinze mille francs rapportés par lui des placers de Madagascar, il fut assez intimement mêlé à ma vie. Tout le luxe apparent de sa personne était constitué par son automobile — une 30-40 HP, souple et puissante, du genre de celles qu’on loue aux millionnaires américains ; et de cette voiture magnifique, on voyait descendre un petit homme sec, jaune de cuir, aux prunelles agrandies par la fièvre et l’absinthe, vêtu comme les ouvriers quand ils ont leurs beaux habits : tout de noir, avec un gilet très ouvert sur sa chemise blanche et une cravate également noire qui dessinait sur son col bas un papillon aux ailes trop maigres. Il se ressentait d’avoir trop longtemps vécu seul, agitant au bord des rivières la sébile de fer-blanc où tombent et tremblent les paillettes d’or. Je veux dire qu’il n’avait plus honte, contrairement à la plupart des hommes civilisés, de garder le silence. Durant des heures et des heures il demeurait muet, pleinement satisfait de boire et de manger, ou même simplement de n’être pas debout, de ne pas marcher, de ne pas travailler. Les femmes ne lui disaient pas grand’chose. Non par vertu. « J’ai un peu perdu l’habitude », expliquait-il, avec timidité. Mais Barnavaux le respectait, admirant qu’un homme qui n’avait pas plus d’instruction que lui eût pu se débrouiller sans chef, sans discipline extérieure, ne pouvant compter que sur lui-même dans des pays barbares.
Ce n’était pas un homme qu’on pût aisément interroger. Il fallut attendre qu’il répondît à une question intérieure. Un jour vint pourtant qu’il parla tout seul, sans y être invité.
— Oui, dit-il, c’est quand je prospectais à Madagascar, dans la grande forêt de l’est, à l’endroit où elle tombe vers le pays betsimisarake. Vous vous étonnez que je ne sois pas causeur ? Comment voulez-vous !… Des mois et des mois, j’allais tout seul, à travers ces grands bois qui n’en finissent pas. Quand je suivais le cours d’une rivière, la verdure devenait basse, touffue, écrasante. Pour faire un pas, il fallait donner dix coups de machette, couper les tiges d’où la sève sort comme l’eau d’un robinet. On avance comme dans un tunnel vert, et il fait chaud, humide et chaud comme dans un tunnel. Ça sent la boue, la pourriture, les plantes broyées et, à mesure qu’on se taille sa route dans ce fouillis, on entend tout autour des bruits extraordinaires, qui font peur sans qu’on sache pourquoi : comme des pièces de satin vivement déplié. A la fin, je compris. C’étaient des serpents qui fuyaient. Ils n’étaient pas méchants : de grosses couleuvres noires et vertes. Celles qui n’étaient pas atteintes ne se dérangeaient pas. Elles restaient enroulées autour des branches, leurs anneaux tellement serrés que, si on n’avait pas été prévenu, quand on ne voyait pas leur tête longue et leurs yeux brillants, vous les auriez prises pour de grands colimaçons. D’autant plus qu’il y a de vrais colimaçons, plus gros que ceux qu’on voit en Europe. Ils grimpent aux arbres en y laissant une trace brillante, ou bien dorment sur les branchages, pareils à des coquilles fixées sur un rocher. Un soir que par hasard j’en avais jeté quelques-uns sur mon feu, l’idée me vint d’y goûter. Ce n’était pas mauvais. Alors je fis caprice de m’en nourrir quelquefois.
» J’allais le plus souvent, parce que c’est plus commode, les chercher sous les grands arbres qui poussent sur les hauteurs. La marche est là plus facile ; les cimes serrées empêchent de croître les herbes et les fougères. Et tandis que je faisais ma récolte, j’entendais comme pleurer autour de moi. Oui, pleurer ! mais en musique, sur trois notes très hautes, abominablement tristes, et qui s’entendaient de partout… Vous autres, vous auriez eu de l’épouvante. Moi, je savais que ce n’était rien que les babakoutes qui prenaient la fuite. Ce ne sont pas tout à fait des singes, ces babakoutes. On dirait plutôt de grands écureuils, avec des mains, de vraies mains, et un visage plus plat, bien plus humain que celui des écureuils. Babakoute, ça veut dire en malgache « papa-le-petit-garçon », et les Betsimisarakes prétendent que c’est leur ancêtre, qu’ils sont nés, il y a longtemps, très longtemps, d’un couple de ces grandes bêtes qu’on a tant de peine à voir — ils sont toujours au sommet des arbres — et qu’on entend de si loin !
» Quand j’avais fait une belle récolte de colimaçons, je la mettais en réserve dans une boîte de conserves vide, assez écartée du feu, pour les faire dégorger. Puis je m’endormais tranquillement : il n’y a pas une bête féroce dans tout Madagascar, et les hommes mêmes sont si craintifs ! Mais voilà qu’un matin je m’aperçus qu’il ne restait rien dans la boîte : on m’avait volé pendant la nuit ! Et deux fois, trois fois, la même chose recommença. Je résolus de veiller pour en avoir le cœur net, et la quatrième nuit, quand j’aperçus une forme humaine qui se penchait vers mes colimaçons, je lui envoyai un coup de fusil chargé à petits plombs.
» Mais j’avais tiré d’assez près, et mon gibier sans doute était délicat. Je le vis tomber, je l’entendis gémir, gémir ! Alors j’allai voir, et je trouvai… c’est difficile à vous expliquer : une bête qui n’était pas un singe et qui n’était pas un homme : une très grande babakoute, si vous voulez. Mais j’en avais tiré jadis, des babakoutes, bien que, je vous le répète, ces animaux soient très difficiles à distinguer sous les arbres, et celui-là était si différent !
Par la taille d’abord, qui était celle d’une fille de quatorze ou quinze ans. Je dis une fille, parce que c’était une femelle. Mais aussi par la figure, qui s’était affinée, en restant celle d’une bête. Vous savez, la face des chiens, qui est si loin de la nôtre, et qui fait dire pourtant : « Comme il a l’air d’un homme ! » C’était ça. Et à cause des yeux, peut-être : des yeux énormes, et qui regardaient droit devant eux : car ils n’étaient pas placés sur le côté, comme ceux des animaux. Et ils étaient tendres, douloureux, malheureux ! Oui, tout à fait des yeux de petite fille !
» Je pris cette bête-femme dans mes bras, et elle se laissa faire ; je lavai sa cuisse, toute mouchetée de petites blessures : c’était là qu’elle avait reçu les plombs. Elle était couverte d’une fourrure blanche, avec des poils noirs plus longs sur le ventre et sur la tête. Cela me fit du bien de voir sa fourrure.
» — Après tout, songeai-je, ce n’est qu’une bête !
» Mais voilà que subitement elle me prit le cou de ses deux bras, en se plaignant doucement, faiblement, comme une femme, quoi ! Il n’y a que les femmes pour faire comme ça en demandant abri. Et je ne savais plus, je ne savais plus du tout. Il y avait des babakoutes qui criaient dans la forêt, mais elle n’y faisait pas attention. Elle ne regardait que moi, je vous dis, que moi, qui venais de lui mettre douze plombs dans la peau !
» Ah ! comme elle était câline ! Et c’est pour ça que j’ai dit à Barnavaux, dans le temps, que l’homme ne venait pas du singe, comprenez-vous, mais d’une bête pareille. Les singes sont méchants, colères, sans mémoire, et sales, et vilains dans leurs gestes. Vous le savez bien ! De voir un singe faire l’amour, on prendrait dégoût de l’amour pour toute sa vie. Tandis qu’elle, le fond de son être, c’était la bonté. Comme les hommes, après tout : les hommes sont bons, si vous y réfléchissez. S’ils n’étaient pas bons, ils ne seraient pas devenus ce qu’ils sont aujourd’hui. S’ils étaient mauvais, avec leur intelligence, ils seraient toujours des satans. On a tant d’intérêt à être des satans ! Mais on ne peut pas, voilà la vérité.
» Et puis, quand on est tout seul, comme j’étais, qu’on n’a personne près de soi pour vous contredire, pour vous remettre au pas et à la mesure, pour se moquer de vous et vous dire : « Tu es fou ! » surtout pour vous forcer à préciser vos pensées en les parlant, les pensées deviennent des rêves. On ne se demande pas si ça peut être arrivé, il suffit que ça plaise. Et il me plaisait d’imaginer que de ces babakoutes, avec leurs pieds, leurs mains, leur gueule, il y en a qui ont mal tourné, et qui sont devenus des singes, d’autres qui sont devenus, peu à peu, davantage ce qu’ils se sentaient dans leur âme intérieure, et des hommes à la fin. Ça me plaisait, je vous dis ! Et des fois, celle-là, je l’appelais : « petite fille », mais d’autres fois : « grand-mère » !
» Sa blessure l’empêcha quelques jours de bouger. C’est pour ça sans doute qu’elle prit habitude avec moi. Quand elle fut guérie, elle s’en alla quelquefois très loin, mais elle finissait toujours par reparaître. Je la trouvais le matin à mes côtés avant l’aube. Pourtant, aussitôt que le soleil brillait, elle montait sur une pierre et regardait cette boule ronde et lumineuse avec de drôles de signes. Pour la remercier d’être revenue, ou parce qu’elle s’en étonnait, ou parce qu’elle était gaie à cause du jour nouveau ? Je ne sais pas. Ma parole d’honneur, elle avait l’air de prier, sa mine était si grave ! Et elle n’était pas contente de ce que je ne faisais pas la même chose, comme si, de mon ingratitude, il allait nous arriver du mal.
» Elle n’imitait pas les mouvements à la façon des singes seulement, elle comprenait. Une nuit que j’avais la fièvre et que je grelottais, elle se serra près de moi pour me donner chaud. Tous les animaux font ça. Mais comme je continuais d’avoir froid, je la vis se lever, prendre du bois et le mettre au feu. Ah ! çà, voyons, est-ce que ça n’est pas humain, est-ce que ça n’est pas de l’intelligence humaine, est-ce que n’importe quel singe en aurait fait autant ?
» Je me rappelle aussi : elle jouait avec les pépites d’or que je ramassais. Comme si elle eût trouvé que c’était beau.
» J’ai oublié combien ces jours ont duré. Je sais seulement qu’après avoir longtemps lavé du sable dans la forêt, en avançant toujours, j’aperçus à la fin des rizières, des champs de manioc et un village betsimisarake qui s’appelait Ampasimbé. J’eus tout de suite de la joie de revoir un village. A cause du riz, des poulets, du rhum et des femmes. Mais la bête-femme, aux derniers arbres, me prit la main. Je comprenais bien qu’elle me disait : « N’y va pas ! » Mais j’y allai tout de même, n’est-ce pas ! Alors elle rentra dans la forêt, et pour la première fois j’entendis qu’elle criait comme les autres babakoutes, sur trois notes qui pleurent. Ça me fit un peu de peine, et puis je n’y pensai plus.
» Je donnai des piastres aux gens d’Ampasimbé, — ces Betsimisarakes ne connaissent pas l’or ; — je fis mettre en perce un tonneau de rhum, on tua un bœuf, et ils burent, et je bus à ma fantaisie. Ces Betsimisarakes s’étaient pendu des fleurs aux oreilles, suivant leur coutume quand ils font la joie : les fleurs d’un pamplemoussier plus grand qu’un beau chêne de nos pays : c’est une odeur qui grise, encore plus que le toaka. Et quand j’en eus assez, j’allai dans ma case. Pas seul, bien entendu ! Chez ces peuples-là, on donne toujours une femme aux étrangers. Ça va de soi, et on ne peut pas refuser. C’est comme si on refusait ici l’eau bénite à un enterrement : un devoir de religion.
» A l’heure que les étoiles pâlissent, j’entendis gratter à ma porte. Je dis à la Betsimisarake :
» — Rasoa, qu’est-ce que c’est ? Iza aty vé, Rasoa ? Va voir.
» Et elle ouvrit la porte, bien tranquillement.
» — Ce n’est rien, Rafrenchy, dit-elle : quelqu’un qui s’est enfui tout de suite.
» Mais j’entendis, déjà très loin, les trois pleurs du babakoute.
» Et bien souvent encore, les nuits suivantes, la bête-femme gratta à la porte et s’enfuit sans oser entrer. Les Betsimisarakes avaient peur, parce que ce n’est pas bon signe, quand leur ancêtre revient. Et ils crurent que c’était pour ça qu’un de leurs chiens prit un jour la rage. Il s’échappa en bavant sur les pierres, et je dis qu’il fallait l’abattre, avec tous les autres qu’il avait peut-être mordus. Mais l’enragé courut sans qu’on pût l’atteindre, vers le côté où il n’y avait pas d’eau, vers la forêt ! Et à partir de ce moment je n’eus plus qu’une idée :
» — C’est elle qui sera mordue, la bête-femme. Il ne faut pas !
» Et j’allai me mettre à l’affût sur le sentier par où j’étais arrivé. C’est par là qu’elle repasserait, sûrement. Mais je ne pus rien empêcher. Je l’entendis qui pleurait encore, qui criait, mais d’une autre voix : le chien était sur elle ! J’assommai cette brute d’un coup de crosse, sans tirer. Et puisqu’elle avait peur des champs et des maisons, la bête-femme, je restai là pour la soigner, dans sa forêt. J’ai fait ce que j’ai pu. J’ai allumé du feu, j’ai rougi la baguette de mon fusil, j’ai mis le fer rouge sur la morsure. Alors j’ai senti, de nouveau, les mêmes bras maigres et caressants autour de mon cou. Les mêmes… seulement ce fut la dernière fois. Je l’ai vue mourir, la bête-femme ! Et devenue une bête tout à fait. Elle montrait les dents, elle grinçait… Monsieur, je l’ai enterrée comme une femme, une chrétienne : mais c’est un singe que j’ai enterré, un singe. Le mal en avait fait un singe ! »
XIV QUATRE JOURS…
L’enfant de la pauvre Louise mourut vers la fin de mars, un jour de soleil. J’allai jeter sur son berceau quelques-unes de ces fleurs qu’on nomme des boules de neige ; et des voisines aussi, malgré qu’elles ne fussent pas riches, lui portèrent d’autres fleurs toutes blanches, des lilas blancs, des violettes blanches, des perce-neige. Elles couvraient le pauvre drap bien propre, elles cachaient la forme misérable de ce petit cadavre épuisé, vidé, réduit à rien : un de ces cadavres d’enfant, qui n’ont pas d’os encore, qui ont lutté, lutté jusqu’à la disparition de leur chair, et que pour se défendre, avant de se décider à fuir, la vie a peu à peu dévorés par l’intérieur, comme un ver qui ronge un fruit. Il n’en reste que le crâne bossué, bombé, sur les trous bleus des yeux fermés, sur des traits tirés qui sont ceux d’un vieillard. Hélas, c’est à ce moment, où ils ne sont plus, qu’il faut chercher leur ressemblance ! Maintenant elle est atrocement pareille à Barnavaux cette momie presque impondérable ; à Barnavaux comme je l’ai vu au Val-de-Grâce quand il grelottait de fièvre, quand il me disait : « Hein ? Vous trouvez que j’ai l’air salement vieux ! » Mais cette chose horrible, Louise continue à la couvrir de baisers, elle n’en parle qu’avec une infinie douceur, avec des espèces de précautions pour l’ennoblir, pour la rendre belle dans sa mémoire, et moins souffrir elle-même, peut-être. Et quand on lui demande « comment il est mort » — on demande toujours ça, et à quoi bon ? — elle répond : « Il s’est éteint comme un petit oiseau. » Comme un petit oiseau ! Moi, je me rappelle ce squelette affreux, le regard froncé, sous le front tout en rides, de ces yeux si douloureux qu’ils avaient l’air de savoir, et d’avoir peur, et toutes les ignominies de la diarrhée infantile !… Mais elle efface tout cela, Louise, elle l’annule, ne voulant plus voir que ce qu’elle a tant aimé : la plus adorable part de sa chair.
Barnavaux a été témoin de l’agonie du nouveau-né, et, comme il quittait la chambre pour retourner à Palaiseau, on lui a dit : « Vous ne le reverrez plus ! » Voilà pourquoi il n’est pas étonné, le lendemain, quand on lui apporte le télégramme que je lui ai envoyé. Il le sait d’avance, ce que contient ce papier bleu. Son capitaine, qui vient de surveiller l’instruction des recrues, sur le glacis, rentre justement au fort, et il lui tend la dépêche.
Barnavaux est un soldat, un vieux soldat. Quand il a fait le geste et salué, il n’a pas eu besoin de se forcer, pour prendre « la position », c’est venu tout seul. D’ailleurs, il n’éprouve pas encore grand-chose. Pareil à tous les hommes qui reçoivent la nouvelle d’un malheur survenu en leur absence, loin de leurs yeux, il ne peut pas très bien comprendre, parce qu’il n’a pas vu. Entre le petit mort et le petit agonisant, il ne fait pas de différence. Le capitaine a saisi plus vite que lui. Il a une autre éducation, ses nerfs sont plus sensibles.
— C’est votre enfant, qui est mort ?… Il vous faut une permission ? L’enterrement… Savez-vous quand il aura lieu, l’enterrement ?… Eh bien, quatre jours ? C’est le commandant du fort qui doit signer. Mais partez sans attendre, j’arrangerai ça.
Il ajoute, d’une autre voix :
— Il faut porter ça comme un soldat.
C’est un mot de pitié. Barnavaux le prend bien ainsi, et quelque chose se crispe autour de ses yeux. Mais aussi ça veut dire que le capitaine en a fini avec lui, et qu’il peut rompre. Il salue militairement, et fait demi-tour pour aller se mettre en tenue.
Ses camarades savent déjà, quelques-uns disent : « Mon pauv’ vieux ! » D’autres : « Alors, c’est le petit de Louise, qui est mort ? » Il en est sûrement qui pensent que c’est un débarras pour lui. Mais la plupart n’ont pas d’autre idée que de prendre un air convenable devant un événement qui ne les intéresse pas. Dehors, il souffle un léger vent de sud, qui fait sortir le printemps de partout, et c’est ça qui les occupe, c’est de ça qu’ils sont pleins, sans le savoir : du besoin de goûter la journée. Barnavaux lui-même est tout étonné de cette gaieté des choses dans la lumière et les bourgeons. Elle le gêne et le distrait. Louise, là-bas, ne songe qu’à son petit mort ; ici lui pense surtout à Louise. Il a du chagrin pour elle, mais il songe que c’est bien dommage, un beau jour comme ça. Ce n’est point qu’il n’ait un cœur comme tout le monde. Mais que voulez-vous ? Son corps est actif et sain ; il vit, et il n’aime pas la peine, il reste baigné dans ce qui l’entoure. Et pourtant quelque chose d’irrésistible le traîne là où l’on pleure. Il ne pourrait point n’y pas aller.
Cependant qu’il roule vers Paris, le capitaine Merle va trouver le commandant de Bienne.
— J’ai pris sur moi de laisser partir Barnavaux avec une permission de quatre jours à régulariser, dit-il. C’est pour aller enterrer son enfant.
— Bien, fait le commandant. Vous avez eu raison…
Puis, sa pensée ayant un retour :
— Mais au fait, Barnavaux… Je n’ai jamais entendu dire qu’il fût marié, cet homme-là ! Vous pouvez chercher aux états de la compagnie. Vous ne trouvez rien ; qu’est-ce que c’est que cet enfant ?…