LEXIQUE DE LA LANGUE DE MOLIÈRE. (continued 6)
Reading edition
De part Dieu, aujourd’hui pardieu, opposé à de part le diable ou de part Béelzebut.
(Voyez PAR SOI, et des Variations du langage français, p. 410.)
PARAGUANTE, de l’espagnol para guantes, pour (acheter) des gants; ce qu’on appelle en allemand Trinkgeld, en français pour boire:
Dessus l’avide espoir de quelque paraguante, Il n’est rien que leur art aveuglément ne tente.
(L’Ét. IV. 9.)
PARAITRE AUX YEUX pour paraître simplement:
La géante paroît une déesse aux yeux.
(Mis. II. 5.)
Et les soins où je vois tant de femmes sensibles Me paroissent aux yeux des pauvretés horribles.
(Fem. sav. I. 1.)
—FAIRE PARAÎTRE, montrer, manifester:
Nous allons tous le remercier des extrêmes bontés qu’il nous fait paroître.
(Impromptu. 10.)
Quels sentiments aurai-je à lui faire paroître?
(Tart. V. 4.)
Mais ma discrétion se veut faire paroître.
(Tart. III. 3.)
Mais si son amitié pour vous se fait paroître...
(Mis. I. 1.)
«Une amitié paraît, et ne se fait point paraître. On fait paraître ses sentiments, et les sentiments se font connaître.»
(Voltaire. Mél. t. XXXIX, p. 226.)
Cette critique de Voltaire ne constate que l’usage du XVIIIe siècle; mais est-ce à dire que tout ce qui s’écarte de l’usage du XVIIIe siècle soit mauvais par cela seul? Le XVIIIe siècle, malheureusement, fut trop persuadé de la vérité de ce principe.
Pour en juger ainsi vous avez vos raisons; Mais vous trouverez bon qu’on en puisse avoir d’autres, Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres.
Voltaire croyait sans doute que cette expression, se faire paraître, était créée par Molière pour le besoin de sa rime; il se trompait:
«Il y a si peu de personnes à qui Dieu se fasse paroître par ces coups extraordinaires, qu’on doit profiter de ces occasions.»
(Pascal. Pensées. p. 338.)
PAR APRÈS, pour après simplement:
Que j’aye peine aussi d’en sortir par après.
(L’Ét. III. 5.)
Par après est la contre-partie de par avant, qui ne s’emploie plus que sous cette forme, auparavant.
Par ainsi est complétement hors d’usage.
—PAR DEVANT, pour devant:
En passant par devant la chambre d’Angélique, j’ai vu un jeune homme.....
(Mal. im. II. 10.)
PARER QUELQUE CHOSE, s’en garantir:
Et quand par les plus grandes précautions du monde vous aurez paré tout cela... vous serez ébahi, etc...
(Scapin. II. 8.)
—PARER (SE) D’UN COUP, d’un malheur:
Pour se parer du coup, en vain on se fatigue.
(Éc. des fem. III. 3.)
... Toutes les mesures qu’il prend pour se parer du malheur qu’il craint.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
Quoi! de votre poursuite on ne peut se parer?
(Tart. IV. 5.)
On dit encore se remparer.
PARLER, verbe actif; PARLER QUELQUE CHOSE:
Je vous demande, ce que je parle avec vous, qu’est-ce que c’est?
(B. gent. III. 3.)
«Si un animal faisoit par esprit ce qu’il fait par instinct, et s’il parloit par esprit ce qu’il parle par instinct...»
(Pascal. Pensées.)
—PARLER CERCLE ET RUELLE:
Moi, j’irois me charger d’une spirituelle Qui ne parleroit rien que cercle et que ruelle!...
(Éc. des fem. I. 1.)
«Et, sans parler curé, doyen, chantre ou Sorbonne...»
(Regnier. Sat. XV.)
«Ore ils parloient soldat, et ore citoyen.»
(Id. Sat. II.)
C’est une expression tout à fait analogue à celle du vers célèbre de Juvénal:
Qui Curios simulant et bacchanalia vivunt.
(Voyez ci-dessous parler Vaugelas.)
—PARLER suivi de que, comme dire:
Vous avez ouï parler que ce monsieur Oronte a une fille?
(Pourc. II. 4.)
—PARLER SUR-LE-CHAMP, improviser:
Vous n’allez entendre chanter que de la prose cadencée ou des manières de vers libres, tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d’eux-mêmes, et parlent sur-le-champ.
(Mal. im. II. 6.)
—PARLER TERRE A TERRE:
Expression ridiculisée par Molière:
Il prétend que nous parlions toujours terre à terre,
(Impromptu. 3.)
dit Mlle du Parc, qui représente une précieuse.
—parler Vaugelas:
Et voilà qu’on la chasse avec un grand fracas, A cause qu’elle manque à parler Vaugelas.
(Fem. sav. II. 7.)
C’est-à-dire, à la mode de Vaugelas, le français de Vaugelas. Le mot Vaugelas fait ici le rôle d’un adjectif pris adverbialement, comme grec, latin, dans parler grec, parler latin: c’est loqui græce, latine.
(Voyez PARLER CERCLE.)
PARMI, au milieu, par le milieu de:
On est venu lui dire, et par mon artifice, Que les ouvriers qui sont après son édifice, Parmi les fondements qu’ils en jettent encor, Avoient fait par hasard rencontre d’un trésor.
(L’Ét. II. 1.)
Un trésor supposé, Dont parmi les chemins on m’a désabusé.
(Ibid. II. 5.)
Ce m’est quelque plaisir, parmi tant de tristesse, Que l’on me donne avis du piége qu’on me dresse.
(Éc. des fem. IV. 7.)
Et jamais il ne parut si sot que parmi une demi-douzaine de gens à qui elle avoit fait fête de lui.
(Crit. de L’Éc. des fem. 2.)
Vous devez vous remplir de ce personnage, marquer cet air pédant qui se conserve parmi le commerce du beau monde.
(Impr. I.)
MORON. Et sa gueule faisoit une laide grimace, Qui parmi de l’écume, à qui l’osoit presser, Montroit de certains crocs.
(Pr. d’Él. I. 2.)
Quelle est ton occupation parmi ces arbres?
(D. Juan. III. 2.)
Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de querelles nous font parmi le monde?
(Amour méd. III. 1.)
Il faut parmi le monde une vertu traitable.
(Mis. I. 1.)
Il court parmi le monde un livre abominable.
(Ibid. V. 1.)
Et parmi leurs contentions Faisons en bonne paix vivre les deux Sosies.
(Amph. III. 7.)
On ne demeure point tout seul, pendant une fête, à rêver parmi des arbres.
(Am. magn. I. 1.)
Et, parmi cette grande gloire et ces longues prospérités que le ciel promet à votre union.....
(Ibid. IV. 7.)
Parmi l’éclat du sang vos yeux n’ont-ils vu qu’elle?
(Psyché. I. 2.)
Mais c’est, parmi tant de mérite, Trop que deux cœurs pour moi, trop peu qu’un cœur pour vous.
(Ibid. I. 3.)
Parmi a pour racines par et mi, apocope de milieu. Mi, au moyen âge, s’employait comme substantif, pour moitié:
«Et le bacon faisoit par mi tranchier.»
(R. d’Ogier le Danois.)
«Il faisait couper le porc par la moitié.»
Ainsi, sans s’arrêter aux distinctions chimériques ni aux subtilités des grammairiens, parmi s’emploie légitimement où il s’agit d’exprimer, au milieu de.
(Voyez PAR.)
PAROLE, ÊTRE EN PAROLE QUE...: être en pour-parler (pour convenir) que...:
Il est avec Anselme en parole pour vous Que de son Hippolyte on vous fera l’époux!
(L’Ét. I. 2.)
—ÊTRE EN PAROLE, absolument, converser ensemble:
Juste ciel, qu’ils sont prompts! je les vois en parole.
(L’Ét. II. 2.)
—AVOIR DE LA PAROLE POUR TOUT LE MONDE, être affable:
Qu’on dise que je suis une bonne princesse, que j’ai de la parole pour tout le monde, de la chaleur pour mes amis.....
(Am. magn. I. 2.)
PAR OU, pour comment ou de quoi:
Voit-on, dans les horreurs d’une telle pensée, Par où jamais se consoler Du coup dont on est menacée?
(Amph. I. 3.)
PAR SOI, tout seul, per se:
E par soi, é.
(Am. magn. I. 1.)
C’est-à-dire e tout seul, pris à par soi (et non à part soi), é.
Cette valeur de par est un débris de notre langue primitive. Les Latins disaient per me, per te, dans le sens de moi seul, toi seul:
«Quamvis, Scæva, satis per te tibi consulis, et scis...»
(Hor. Ep. 17, lib. 1)
Et nos pères disaient, à l’imitation des Latins, tout par moi, par lui, par eux, par elles:
«Et Felix li sains homs tout par li demoura.»
(Des Trois Chanoines.)
Demeura tout seul.
«Les cloches de l’eglise, de ce soyez certains, «Sonnerent tout par elles, sans mettre piez ne mains.»
(Le Dit du Buef.)
On écrit mal à propos, avec un t, à part, à part soi. Par, ici, vient de per, et non de pars, partis.
Au contraire, il faut mettre un t dans cette autre formule où l’usage moderne l’a supprimé: De part le roi; de part Dieu.
(Voyez DE PAR, à l’article PAR, et des Variations du langage français, p. 407 à 411.)
PARTAGER UN SORT A QUELQU’UN, le lui donner en partage:
Ne faites point languir deux amants davantage, Et nous dites quel sort votre cœur nous partage.
(Mélicerte. II. 6.)
Partager est construit ici comme le latin impertire, dispertire et dispertiri.
PARTI; FAIRE PARTI, monter un coup:
Léandre fait parti Pour enlever Célie.
(L’Ét. III. 6.)
PARTICIPE PRÉSENT mis au lieu de si, suivi d’un conditionnel:
Et trouvant son argent, qu’ils lui font trop attendre, Je sais bien qu’il seroit très-ravi de la vendre.
(L’Ét. I. 2.)
Si Trufaldin trouvait son argent.
Le plus parfait objet dont je serois charmé N’auroit pas mes tributs, n’en étant point aimé.
(Dép. am. I. 3.)
Si je n’en étais pas aimé.
Pascal se sert aussi de cette espèce de participe absolu:
«Quand on auroit décidé qu’il faut prononcer les syllabes pro chain, qui ne voit que, n’ayant point été expliquées, chacun de vous voudra jouir de la victoire?»
(Pascal. 1re Prov.)
Ces syllabes n’ayant point été expliquées; si elles n’ont pas été expliquées.
—PARTICIPE PRÉSENT qui s’accorde:
De ces petits pourpoints sous les bras se perdants, Et de ces grands collets jusqu’au nombril pendants.
(Éc. des mar. I. 1.)
On veut que pendant s’accorde, parce qu’il est, dit-on, adjectif verbal: une manche pendante; mais on commande de laisser se perdant invariable, parce qu’il est participe. Cette distinction toute moderne a bien l’air d’une chimère et d’un raffinement sophistique; le XVIIe siècle n’en avait nulle idée, et moins encore les siècles précédents:
Si quatre mille écus de rente bien venants, Une grande tendresse et des soins complaisants...
(Éc. des mar. I. 2.)
De ces brutaux fieffés, qui sans raison ni suite De leurs femmes en tout contrôlent la conduite, Et, du nom de maris fièrement se parants, Leur rompent en visière aux yeux des soupirants.
(Ibid. I. 6.)
1er MÉDECIN. Cette maladie procédante du vice des hypocondres.
(Pourc. I. 11.)
Pour remédier à cette pléthore obturante, et à cette cacochymie luxuriante par tout le corps...
(Ibid.)
Une jeune fille toute fondante en larmes.
(Scapin. I. 2.)
Boileau, tout sévère grammairien qu’il était, a dit:
«Et plus loin des laquais, l’un l’autre s’agaçants, «Font aboyer les chiens et jurer les passants.»
(Sat. VI.)
«Entendra les discours sur l’amour seul roulants, «Ces doucereux Renauds, ces insensés Rolands.»
(Sat. X.)
«Cent mille faux zélés, le fer en main courants, «Allèrent attaquer leurs amis, leurs parents.»
(Sat. XII.)
«Infâmes scélérats à sa gloire aspirants, «Et voleurs revêtus du nom de conquérants.»
(Ibid.)
Et Racine:
«Les ennemis, offensés de la gloire, «Vaincus cent fois et cent fois suppliants, «En leur fureur de nouveau s’oubliants[65].»
(Idylle sur la Paix.)
Et Voltaire:
«De deux alexandrins côte à côte marchants, «Que l’un est pour la rime et l’autre pour le sens.»
(Ép. au roi de la Chine.)
Ce sont vestiges de l’ancienne langue. Dans l’origine, le participe présent, placé après son substantif, s’y accordait, comme fait encore le participe passé:
«Les femmes et les meschines vindrent encuntre le rei Saul... charolantes, e juantes, e chantantes que Saul out ocis mille David dis mille.»
(Rois. p. 70.)
«Et ele descirad sa gunelle... si s’en alad criante e plurante.»
(Ibid. p. 164.)
«Li fiz le rei entrerent, et vindrent devant le rei crianz e pluranz.»
(Ibid. p. 167.)
Je trouve, à la vérité, un exemple du participe présent invariable dans le Merlin de Robert de Bouron, écrit au XVe siècle:
«Il voit issir fors bien cent damoiselles et plus, qui viennent carolant et dansant et chantant.»
(Du Cange, in Charolare.)
Peut-être est-ce à cause de l’intermédiaire qui viennent; et puis sur quel manuscrit Du Cange ou ses continuateurs ont-ils pris ce texte?
Ce qui est certain, c’est que Montaigne fait accorder le participe présent, même des auxiliaires être et avoir:
«Aulcuns choisissants plustost de se laisser desfaillir par faim et par jeusne, estants prins... Combien il eust esté aysé de faire son proufit d’ames si neufves, si affamées d’apprentissage, ayants pour la pluspart de si beaux commencements naturels!»
(Essais. III. 6.)
Mais, comme dans le passage de Robert de Bouron, il tient le participe invariable construit avec un autre verbe:
«Ceulx qui, pour le miracle de la lueur d’ung mirouer ou d’un coulteau, alloient eschangeant une grande richesse en or et en perles.»
(Ibid.)
Cette méthode de l’accord n’était pas sans avantages; par exemple, Montaigne dit des Espagnols qui torturèrent Guatimozin:
«Ils le pendirent depuis, ayant courageusement entreprins de se deslivrer par armes d’une si longue captivité et subjection.»
(Essais, III. 6.)
Ayant, au singulier, fait voir que la phrase se rapporte au cacique, et non à ses bourreaux, qui sont le sujet de la phrase. Si c’étaient les Espagnols qui eussent entrepris, Montaigne eût écrit ayants, avec une s. C’est au reste l’usage latin; voilà pourquoi il a passé dans notre langue: Occiderunt eum luctantem et conantem plurima frustra.
La grammaire de Sylvius, ou Jacques Dubois, rédigée en latin en 1531, ne pose point de règles particulières pour le participe présent; mais, en conjuguant le verbe avoir, elle dit, p. 132:—«habens, habentis; haiant, haiante;» et dans la conjugaison du verbe aimer: «amans, aimant, aimante.»
Jehan Masset, dont l’Acheminement à la langue françoyse est imprimé à la suite du dictionnaire de Nicot (1606), ne dit rien non plus du participe; mais, dans les modèles de conjugaison, il le met aussi variable. Page 15: «habens; masculin ayant, féminin ayante.»
Le langage du palais, qui est un témoin si fidèle, fait le participe présent variable. Regnard, dans le Joueur, a reproduit la formule exacte:
«. . . . . . . . . . . . . . . . . . A Margot de la Plante, «Majeure, et de ses droits usante et jouissante.»
En somme, on trouve que l’invariabilité absolue du participe présent ne s’est guère établie que dans le courant du XVIIIe siècle, et que la distinction entre ce participe et l’adjectif verbal est du XIXe. Jusque-là, on ne savait ce que c’était que l’adjectif verbal.
Ce sont les grammairiens très-modernes qui ont enrichi notre langue de ces distinctions souvent insaisissables, et de ces difficultés de participes parfois insolubles.
—PARTICIPE PRÉSENT rapporté par syllepse à un sujet autre que le sujet de la phrase:
Je prétends, s’il vous plaît, Dût le mettre au tombeau le mal dont il vous berce, Qu’avec lui désormais vous rompiez tout commerce; Que, venant au logis, pour votre compliment, Vous lui fermiez au nez la porte honnêtement.
(Éc. des fem. II. 6.)
Venant au logis, lorsqu’il viendra au logis, vous lui fermiez, etc...
Et lui jetant, s’il heurte, un grès par la fenêtre, L’obligiez tout de bon à ne plus y paroître.
(Ibid. II. 6.)
Et lui jetant: ce second participe se rapporte régulièrement à Agnès, et rend plus sensible l’incorrection du premier.
N’ayant ni beauté ni naissance A pouvoir mériter leur amour et leurs soins, Ils nous favorisent au moins De l’honneur de la confidence.
(Psyché. I. 3.)
Aglaure veut dire à sa sœur: Comme nous n’avons ni beauté ni naissance, ils, les princes, nous favorisent...
On peut hardiment proscrire cette tournure, parce qu’elle prête à l’équivoque; il semble ici que ce soient les deux princes qui, sans avoir ni beauté ni naissance, favorisent Aglaure et Cydippe...
PARTICIPE ABSOLU, comme en latin:
Le bon Dieu fasse paix à mon pauvre Martin! Mais j’avois, lui vivant, le teint d’un chérubin.
(Sgan. 2.)
La plupart des exemples de l’article précédent, où l’on voit le participe présent employé d’une manière sujette à l’équivoque, peuvent se rapporter au participe absolu, que les Latins mettaient à l’ablatif.
On connoîtra sans doute que, n’étant autre chose qu’un poëme ingénieux,... on ne sauroit la censurer sans injustice.
(Préf. de Tartufe.)
N’étant autre chose, se rapporte à la comédie dont le nom ne se trouve pas dans cette phrase, mais seulement dans la précédente.
Mais je l’ai vue ailleurs, où m’ayant fait connoître Les grands talents qu’elle a pour savoir l’avenir, Je voulois sur un point un peu l’entretenir.
(L’Ét. I. 4.)
Je l’ai vue..., je voulois, se rapportent à Mascarille, et m’ayant fait connaître, à elle, à Célie, qui n’est désignée qu’après. En sorte que le nominatif est changé, avant que l’auditeur ou le lecteur en puisse être prévenu.
Mais savez-vous aussi, lui trouvant des appas, Qu’autrement qu’en tuteur sa personne me touche...
(Éc. des mar. II. 3.)
Savez-vous, Valère, que moi, Sganarelle, lui trouvant des appas, sa personne me touche autrement qu’en tuteur?
Ces tournures sont fréquentes dans Molière.
J’ai voulu l’acheter, l’édit, expressément, Afin que d’Isabelle il soit lu hautement; Et ce sera tantôt, n’étant plus occupée, Le divertissement de notre après-soupée.
(Ibid. II. 9.)
Isabelle n’étant plus occupée, quand Isabelle ne sera plus occupée.
PARTICIPE PASSÉ invariable en genre:
HIPPOLYTE. Si, lorsque mes amants sont devenus les vôtres, Un seul m’eût consolé de la perte des autres.
(L’Ét. V. 13.)
ARNOLPHE (à Agnès): L’air dont je vous ai vu lui jeter cette pierre...
(Éc. des fem. III. 1.)
ELMIRE. Aurois-je pris la chose ainsi qu’on m’a vu faire?
(Tart. IV. 5.)
Il ne faut pas douter que ce ne soient là des fautes de français. Si Corneille a fait rimer, dans le Menteur, ceux que le ciel a joint avec point, Corneille a eu tort; et tort qui voudrait s’autoriser là-dessus des exemples de Corneille et de Molière.
PARTICULIER (LE), substantif:
Dans le particulier elle oblige sans peine.
(L’Ét. III. 2.)
PAR TROP; par donne à trop la force du superlatif:
Tu m’obliges par trop avec cette nouvelle.
(L’Étourdi. III. 8.)
On trouve dans Térence et dans Priscien, pernimium.
Par, dans la vieille langue, se composait avec les noms, les verbes, les adjectifs et les adverbes, pour leur communiquer la valeur superlative. Pardon (summum donum); paramer (peramare);—parhardi (peraudax);—partrop (pernimium.)
Trop est le substantif trope (troupe), pris adverbialement (turba, truba, trupa); comme mie, pas, point, peu, prou.
(Voyez des Variations du langage français, p. 235.)
PAS, surabondant, pour nier, avec aucun, ni, ne:
Autrefois j’ai connu cet honnête garçon, Et vous n’avez pas lieu d’en prendre aucun soupçon.
(L’Étourdi. I. 4.)
Les bruits que j’ai faits Des visites qu’ici reçoivent vos attraits, Ne sont pas envers vous l’effet d’aucune haine.
(Tart. III. 3.)
Molière a traité aucun absolument comme quelque:
Ne sont pas envers vous l’effet de quelque haine.
Et véritablement c’est la valeur de aucun, dérivé de aliquis: alque, auque, auque un (aliquis unus.) Ainsi le mot aucun est par lui-même affirmatif.
Est-il possible que ce même Sostrate, qui n’a pas craint ni Brennus, ni tous les Gaulois....
(Am. magn. I. 1.)
Ah! vous avez plus faim que vous ne pensez pas!
(L’Ét. IV. 3.)
Ne est l’unique négation que possède la langue française.
Pour l’aider en quelque sorte dans son office, on a déterminé un certain nombre de substantifs monosyllabes, exprimant des objets minimes, des quantités réduites, qui servent de terme de comparaison, et, construits avec ne, semblent prendre à son contact la qualité d’adverbes et de négations; mais il ne faut pas s’y tromper. Ces mots sont: pas, point, rien, mie; ce sont de vrais substantifs à l’accusatif, complément d’un verbe qui se place entre ne et son adjoint. Je ne dis rien; il ne vient pas; ne mentez point[66].
Maintenant il faut savoir que l’on ne donne à ne qu’un seul de ces adjoints, de ces adverbes artificiels: ne pas;—ne point;—ne mie;—ne... rien. La faute de Martine, dans les Femmes savantes, est de joindre à la négation deux de ces suppléments:
«Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien.» Le vice d’oraison ne consiste donc pas à joindre pas avec rien, comme le prétend Philaminte, mais à joindre pas et rien avec ne.
Cela est si vrai, que Molière a très-souvent fait cette réunion de ne... pas... rien. Mais alors il y a toujours deux verbes, l’un qui supporte l’action négative de ne pas; l’autre qui commande rien.
Les exemples suivants, qui semblent au premier coup d’œil choquer la règle posée par Molière lui-même, analysés d’après ce principe, n’ont plus rien que de très-régulier. On y trouvera partout deux verbes pour les trois mots ne, pas, rien, que la bonne Martine accumulait tous trois sur l’unique verbe servir.
. . . . . . . . . . . . . . . Il la gardera bien, Et je ne vois pas lieu d’y prétendre plus rien.
(L’Ét. III. 2.)
Et tu n’as pas sujet de rien appréhender.
(Ibid. V. 7.)
Albert n’est pas un homme à vous refuser rien.
(Dép. am. I. 2.)
Et mon dessein n’est pas de leur rien opposer.
(D. Garcie. V. 6.)
Ce n’est pas ma coutume que de rien blâmer.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
Nous n’avons pas envie aussi de rien savoir.
(Mélicerte. I. 3.)
Auprès de cet objet mon sort est assez doux, Pour ne pas consentir à rien prendre de vous.
(Ibid. II. 6.)
Ce n’est pas mon dessein de me faire épouser par force, et de rien prétendre à un cœur qui se seroit donné.
(L’Av. V. 5.)
Je ne suis point un homme à rien craindre.
(Ibid.)
Il ne faut pas qu’il sache rien de tout ceci.
(G. D. I. 2.)
Mon intention n’est pas de vous rien déguiser.
(Ibid. III. 8.)
Je ne veux point qu’il me dise rien.
(Ibid.)
Ne faites point semblant de rien.
(G. D. I. 2. et B. gent. V. 7.)
Dans ce dernier exemple, rien est visiblement un substantif au génitif, gouverné par un substantif qui le précède, semblant. Ne faites pas semblant de quelque chose, ou qu’il y ait quelque chose.
—PAS, supprimé:
Non, je ne veux du tout vous voir ni vous entendre.
(Amph. II. 6.)
A l’occasion de ce vers, j’observe que du tout, au sens de absolument, complétement, ne sert plus que dans les formules négatives; mais que, dans l’origine, on l’employait également pour affirmer:
—Servite Domino in omni corde vestro. «Nostre Seigneur Deu del tut (du tout) siwez, e de tut vostre quer servez.»
(Rois. p. 41.)
PAS, substantif; PAS A PAS, posément:
Vous achèverez seule; et, pas à pas, tantôt Je vous expliquerai ces choses comme il faut.
(Éc. des fem. III. 2.)
—PAS DEVANT (LE), substantif composé, PRENDRE LE PAS DEVANT:
Du pas devant sur moi tu prendras l’avantage.
(Amph. III. 7.)
L’esprit doit sur le corps prendre le pas devant.
(Fem. sav. II. 7.)
Devant n’est pas ici une préposition qui ferait double emploi avec sur; pas-devant est un mot composé, comme qui dirait le pas antérieur. N’a-t-on pas eu tort de laisser perdre cette expression qui n’a aucun équivalent, et dont l’absence oblige à une périphrase?
(Voyez PERDRE LES PAS DE QUELQU’UN.)
—PASSE; ÊTRE EN PASSE DE:
Nous ne sommes pas encore connues, mais nous sommes en passe de l’être.
(Préc. rid. 10.)
J’ai servi quatorze ans, et je crois être en passe De pouvoir d’un tel pas me tirer avec grâce.
(Fâcheux. I. 10.)
Et je crois, par le rang que me donne ma race, Qu’il est fort peu d’emplois dont je ne sois en passe.
(Mis. III. 1.)
Passe s’appelait autrefois, au jeu de mail et de billard, une porte ou arc de fer, par où la boule ou la bille devait passer. Le joueur assez adroit pour s’être placé le plus près de cet arc était en passe, c’est-à-dire, sur le point de passer. De là l’expression figurée en parlant d’un homme en mesure de réussir. C’est l’explication de Trévoux, qui cite à l’appui les vers du Misanthrope.
PASSER; FAIRE PASSER A QUELQU’UN LA PLUME PAR LE BEC, l’attraper, le duper, sans qu’il puisse se plaindre:
Nous verrons cette affaire, pendard, nous verrons cette affaire. Je ne prétends pas qu’on me fasse passer la plume par le bec.
(Scapin. III. 6.)
«Pour empêcher les oisons de traverser les haies et d’entrer dans les jardins qu’elles entourent, on passe une plume par les deux ouvertures qui sont à la partie supérieure de leur bec. De là le proverbe passer la plume par le bec; de là vient aussi l’expression proverbiale d’oison bridé.»
(Note de M. Auger.)
Ainsi, passer à quelqu’un la plume par le bec, signifie le traiter comme un oison.
—PASSER, se passer:
Vous savez que dans celle[67] où passa mon bas âge...
(Dép. am. II. 1.)
—PASSER DE, pour sortir de:
Il y a cent choses comme cela qui passent de la tête.
(Pourc. I. 6.)
—PASSER (SE) DE, se contenter de, et non se priver:
Ce que je trouve admirable, c’est qu’un homme qui s’est passé durant sa vie d’une assez simple demeure en veuille avoir une si magnifique pour quand il n’en a plus que faire.
(D. Juan. III. 6.)
PATINEURS:
CLAUDINE.—Ah! doucement. Je n’aime pas les patineurs.
(G. D. II. 1.)
La racine de ce mot est patte, pour main.
«Les patineurs sont gens insupportables, «Même aux beautés qui sont très-patinables.»
(Scarron.)
«Patiner, manier malproprement.»
(Trévoux.)
PATROCINER, du latin patrocinari, faire l’avocat:
Prêchez, patrocinez jusqu’à la Pentecôte.
(Éc. des fem. I. 1.)
PAYER; PAYER UN PRIX DE QUELQUE CHOSE:
Non, en conscience, vous en payerez cela.
(Méd. m. lui. I. 6.)
—PAYER DE, alléguer pour excuse:
Tantôt vous payerez de quelque maladie Qui viendra tout à coup, et voudra des délais; Tantôt vous payerez de présages mauvais.
(Tart. II. 4.)
Vous nous payez ici d’excuses colorées.
(Ibid. IV. 1.)
«Je le croiray volontiers, pourveu qu’il ne me donne pas en payement une doctrine beaucoup plus difficile et fantastique que n’est la chose mesme.»
(Montaigne. II. 37.)
—PAYER POUR (un substantif), payer en qualité de. (Voyez GAGER POUR.)
—PAYEROIT, PAYEREZ, de trois syllabes:
Fût-ce mon propre frère, il me la payeroit.
(L’Ét. III. 4.)
Tantôt vous payerez de quelque maladie.
(Tart. II. 4.)
Et l’on m’a mis en main une bague à la mode, Qu’après vous payerez, si cela l’accommode.
(L’Ét. I. 6.)
Molière, s’il eût été d’usage alors de syncoper les mots, eût mis facilement que vous paîrez après.
PAYSANNE, de trois syllabes:
Et la bonne paysanne, apprenant mon désir....
(Éc. des fem. I. 1.)
—de quatre syllabes:
Et cette paysanne a dit, avec franchise, Qu’en vos mains à quatre ans elle l’avoit remise.
(Éc. des f. V. 9.)
—PAYSAN, de trois syllabes:
Je sais un paysan qu’on appeloit Gros-Pierre....
(Ibid. I. 1.)
—de deux:
«Que le paysan recueille, emplissant à milliers «Greniers, granges, chartis, et caves, et celiers.»
(Regnier. Sat. XV.)
PAYSANNERIE comme bourgeoisie:
J’aurois bien mieux fait...... de m’allier en bonne et franche paysannerie.
(G. D. I. 1.)
L’Académie dit qu’il est peu usité.
PECQUES:
A-t-on jamais vu, dis-moi, deux pecques provinciales faire plus les renchéries que celles-là?
(Préc. rid. 1.)
Molière avait rapporté cette expression du Midi, où l’on dit d’un fâcheux dont on ne peut se débarrasser, que c’est un morceau de poix: es una pegue.
A moins que pecque ne soit une abréviation de pécore, ce qui conviendrait mieux au sens de ce passage.
Trévoux dit que pecq, en vieux français, signifiait un mauvais cheval. Il aurait bien dû en citer des exemples, s’il en connaissait: pour moi, je ne l’ai jamais vu.
PEINDRE EN ENNEMIS, c’est-à-dire, sous les traits d’ennemis:
Et me jeter au rang de ces princes soumis, Que le titre d’amants lui peint en ennemis.
(Pr. d’Él. I. 1.)
Un titre qui peint ne paraît pas une métaphore heureuse.
PEINE; ÊTRE EN PEINE OÙ...:
Ne soyez point en peine où je vous mènerai.
(Éc. des fem. II. 6.)
De savoir où je vous mènerai.
—AVOIR PEINE A, pour avoir de la peine à...:
Comment! il semble que vous ayez peine à me reconnoître!
(Pourc. I. 6.)
«J’ai peine à contempler son grand cœur dans ces dernières épreuves.»
(Bossuet. Or. fun. de la R. d’A..)
Pascal dit pareillement faire peine, pour faire de la peine:
«La seule comparaison que nous faisons de nous au fini fait peine.»
(Pensées. p. 122, 298.)
PEINTURE, au lieu de portrait:
Je n’ai pas reconnu les traits de sa peinture.
(Sgan. 22.)
Sa peinture ne peut signifier que la peinture dont il est l’auteur, et non la peinture où il a servi de modèle.
(Voyez PORTRAIT, pour peinture, tableau.)
PÈLERIN, CONNAÎTRE LE PÈLERIN:
Si tu connoissois le pèlerin, tu trouverois la chose assez facile pour lui.
(Don Juan. I. 1.)
PENSER, substantif masculin:
Le seul penser de cette ingratitude Fait souffrir à mon âme un supplice si rude....
(Tart. III. 7.)
Ah! fasse le ciel équitable Que ce penser soit véritable!
(Amph. III. 1.)
Dans l’origine, tous les infinitifs pouvaient jouer le rôle de substantifs, moyennant l’addition de l’article, comme tout adjectif pouvait faire l’office d’adverbe:
«Tous les marchers, toussers, mouchers, éternuers, sont différents.»
(Pascal. Pensées. p. 213.)
Il est évidemment impossible de substituer ici démarche, toux, éternument; et nous n’avons aucun substantif, même approximatif, pour dire le moucher.
—PENSER (verbe) suivi d’un infinitif, pour être près de:
Nous avons aussi mon neveu le chanoine, qui a pensé mourir de la petite vérole.
(Pourc. I. 6.)
PENTE, penchant; AVOIR PENTE A...:
La pente qu’a le prince à de jaloux soupçons.
(Don Garcie. II. 1.)
Un sort trop plein de gloire à nos yeux est fragile, Et nous laisse aux soupçons une pente facile.
(Ibid. II. 6.)
PERDRE FORTUNE:
Et les premières flammes S’établissent des droits si sacrés sur les âmes, Qu’il faut perdre fortune, et renoncer au jour, Plutôt que de brûler des feux d’un autre amour.
(Fem. sav. IV. 2.)
Perdre toute fortune. Fortune est ici pris au sens le plus large du latin fortuna; il ne s’agit pas seulement des biens de la fortune, mais de tout ce qui constitue ici-bas la félicité. C’est en quoi l’expression perdre fortune diffère de perdre sa fortune.
—PERDRE L’ATTENTE de quelque chose. (Voyez NE PERDRE QUE L’ATTENTE.)
—PERDRE LES PAS DE QUELQU’UN, perdre sa trace:
Il m’est, lorsque j’y pense, avantageux sans doute D’avoir perdu ses pas et pu manquer sa route.
(Éc. des f. II. 1.)
—PERDRE TEMPS:
Monsieur, j’ai perdu temps, votre homme se dédit.
(L’Ét. III. 2.)
«Je vais, sans perdre temps, y disposer Oronte.»
(Corneille. La Galerie du Palais.)
M. Auger blâme cette locution comme équivoque: est-ce perdre du temps, ou perdre son temps? La critique est bien vétilleuse, et l’équivoque du sens, argument spécieux auquel on recourt beaucoup trop souvent, n’est presque jamais à craindre.
PÉRICLITER, absolument, courir un danger, risquer:
Mais croyez-vous, maître Simon, qu’il n’y ait rien à péricliter?
(L’Av. II. 1.)
Rien à risquer en faisant cette affaire? croyez-vous que je n’expose rien?
PERSONNE, suivi d’un adjectif, d’un pronom ou d’un participe au masculin:
Personne ne t’est venu rendre visite?
(Crit. de l’Éc. des fem. 1.)
La complaisance est trop grande, de souffrir indifféremment toutes sortes de personnes.—Je goûte ceux qui sont raisonnables, et me divertis des extravagants.
(Ibidem.)
Jamais je n’ai vu deux personnes être si contents l’un de l’autre.
(Don Juan. I. 2.)
Il s’agit d’un amant et de sa fiancée.
Des vers tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d’eux-mêmes et parlent sur-le-champ.
(Mal. im. II. 6.)
—PERSONNE DU MONDE, personne absolument:
Quoi, cousine, personne ne t’est venu rendre visite?—Personne du monde.
(Crit. de l’Éc. des femmes. 1.)
On observera que le mot personne est affirmatif de soi; il sert ici à nier, parce que la pensée le rattache à la négation renfermée dans l’ellipse: personne n’est venu me rendre visite.
PERSONNE. Verbe à une autre personne que son sujet:
VALÈRE. Je vous demande si ce n’est pas vous qui se nomme Sganarelle.
SGAN. En ce cas, c’est moi qui se nomme Sganarelle.
(Méd. m. lui. I. 6.)
Plus loin, Molière a mis, en observant le rapport des personnes:
Ouais! seroit-ce bien moi qui me tromperois?
(Ibid.)
Et que me diriez-vous, monsieur, si c’était moi Qui vous eût procuré cette bonne fortune?
(Dépit am. III. 7.)
Ce ne seroit pas moi qui se feroit prier.
(Sgan. 2.)
Racine a dit pareillement:
«Il ne voit dans son sort que moi qui s’intéresse.»
(Britannicus.)
Les grammairiens, depuis Vaugelas, ont décidé qu’il faut toujours le verbe à la première personne, parce que le pronom y est. La raison paraît douteuse, car il y a aussi un autre verbe qui est placé le premier, et qui est à la troisième personne. Pourquoi l’accord ne se ferait-il pas aussi bien avec ce premier verbe qu’avec le pronom qui le suit?
Celui qui se nomme Sganarelle, c’est moi;—celui qui vous a procuré cette bonne fortune, c’est moi;—celle qui se ferait prier, ce ne serait pas moi:—voilà comme on serait obligé de parler pour satisfaire la logique. Et parce que l’ordre des mots est renversé, le rapport des termes de l’idée change-t-il aussi? Non sans doute. La facilité que laissait l’usage du XVIIe siècle me semble donc, en principe, plus raisonnable que la loi étroite du XIXe. Il est certain d’ailleurs que cette rigueur ne produirait pas toujours un bon effet dans l’application. Par exemple, il n’en coûtait pas davantage, à Racine de mettre:
Il ne voit dans ses pleurs que moi qui m’intéresse.
Mais la pensée ne se présente plus du tout de même. Junie ne veut pas dire: Moi seule je m’intéresse dans ses pleurs; mais: Qui est-ce qui s’intéresse dans ses pleurs?—Moi seule. Dans la première tournure, l’idée qui frappe d’abord, c’est la personne de Junie; dans la seconde, c’est l’isolement et l’abandon de Britannicus. L’une est propre à irriter Néron, l’autre à le désarmer.
Ces délicatesses font le caractère des grands écrivains; et les despotes de la grammaire, avec leur précision géométrique, tendent à les rendre impossibles: ils matérialisent la langue.
PESTE; LA PESTE SOIT, LA PESTE SOIT FAIT; exclamation, suivie du nominatif; LA PESTE DE:
La peste le coquin! La peste le benêt!
(Don Juan. III. 6. et V. 2.)
Peste soit le coquin, de battre ainsi sa femme!
(Méd. m. l. I. 2.)
C’est une inversion: que le coquin soit la peste, c’est-à-dire, soit empesté, devienne la peste elle-même.
La peste soit fait l’homme et sa chienne de face!
(Éc. des f. IV. 2.)
La peste de ta chute, empoisonneur au diable!
(Mis. I. 2.)
Peste du fou fieffé!—Peste de la carogne!
(Méd. m. lui. I. 1.)
PÉTAUD; la cour du roi Pétaud:
Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud.
(Tart. I. 1.)
Les commentateurs, avec assez d’apparence, veulent que ce soit la cour du roi Peto, du roi des mendiants, où règnent le désordre et la confusion. Le mot pétaudière confirme l’autre orthographe.
PETITE OIE, terme de toilette:
MASCARILLE. Que vous semble de ma petite oie? la trouvez-vous congruante à l’habit?
(Préc. rid. 10.)
«Petite oye est ce qu’on retranche d’une oye quand on l’habille pour la faire rostir, comme les pieds, les bouts d’aile, le cou, le foye, le gesier.» (Trévoux.) C’est ce qu’on appelle aujourd’hui un abatis.
Par une métaphore facile à comprendre, petite oie a désigné les accessoires de la toilette, plumes, rubans, dentelles, dont à cette époque le costume masculin était fort chargé:
«Ne vous vendrai-je rien, monsieur? des bas de soie, «Des gants en broderie, ou quelque petite oie?»
(Corneille. La Galerie du Palais.)
La petite oie signifiait aussi, par une métaphore analogue, les plus légères faveurs de l’amour.
PETONS, diminutif de pieds:
Ah! que j’en sais, belle nourrice,.... qui se tiendroient heureux de baiser seulement les petits bouts de vos petons!
(Méd. m. l. III. 3.)
(Voyez BOUCHON.)
PEU pour un peu:
Vous le voyez: sans moi vous y seriez encore, Et vous aviez besoin de mon peu d’ellébore.
(Sgan. 22.)
La suivante veut dire: Vous aviez besoin de ce peu de jugement que m’a départi le ciel. Mais, à prendre sa phrase dans le sens ordinaire de cette tournure, elle dirait: Vous aviez besoin que j’eusse peu de jugement.
Votre peu de foi vous a perdu.—Vous êtes perdu pour avoir eu trop peu de foi. C’est le sens régulier.
Votre peu de foi vous a sauvé. C’est-à-dire, il vous a suffi d’un peu de foi pour être sauvé. C’est le sens exceptionnel que donne ici Molière à cette façon de parler. L’équivoque, sans compter l’usage, ne permet pas de l’admettre.
Voltaire parle plus correctement que Molière, quand il fait dire à Omar:
«Je voulus le punir, quand mon peu de lumière «Méconnut ce grand homme entré dans la carrière.»
(Mahomet. I. 4.)
—QUELQUE PEU:
J’en avois fait à sa mère quelque peu d’ouverture.
(L’Av. II. 3.)
PEUR DE, adverbialement, de peur de:
ALAIN. J’empêche, peur du chat, que mon moineau ne sorte.
(Éc. des fem. I. 2.)
On dit de même, mais légitimement, faute de, crainte de.—Manque de, souvent employé par Pascal, est aujourd’hui hors d’usage. Toutes ces locutions sont autant d’accusatifs ou d’ablatifs absolus. Si l’on admet les unes, il paraît inconséquent de rejeter les autres, d’approuver faute de, et de blâmer peur de. On allègue l’usage; mais, en bonne grammaire, l’usage nouveau ne devrait point établir de prescription définitive, surtout contre la logique appuyant l’ancien usage.
PEUT-ÊTRE... ET QUE:
Peut-être a-t-il dans l’âme autant que moi de crainte, Et que le drôle parle ainsi, Pour me cacher sa peur sous une audace feinte.
(Amph. I. 2.)
PHILOSOPHE, adjectif comme philosophique:
Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage.
(Mis. I. 1.)
Et je crois qu’à la cour, aussi bien qu’à la ville, Mon flegme est philosophe autant que votre bile.
(Ibid.)
Qu’il a bien découvert ici son caractère, Et que peu philosophe est ce qu’il vient de faire.
(Fem. sav. V. 5.)
«C’étoit la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie.»
(Pascal. Pensées.)
«Le plus philosophe étoit de vivre simplement.»
(Id. Ibid.)
—PHILOSOPHE, substantif féminin:
C’est une philosophe enfin; je n’en dis rien.
(Fem. sav. II. 8.)
PHLÉBOTOMISER, archaïsme, pour saigner:
1er MÉDECIN. Je suis d’avis qu’il soit phlébotomisé libéralement.
(Pourc. I. 11.)
PIC ou PIQUE, aux cartes:
Molière écrit les deux:
O la fine pratique! Un mari confident!—Taisez-vous, as de pique!
(Dép. am. V. 9.)
Dame et roi de carreau, dix et dame de pique.
(Fâcheux. II. 2.)
Mais lui fallant un pic, je sortis hors d’effroi.
(Ibid.)
Il ne m’en faut que deux, l’autre a besoin d’un pic.
(Ibid.)
Molière altère ici l’orthographe pour le besoin de la rime. Pic, ainsi figuré, signifie autre chose que pique: c’est un terme du jeu de piquet: pic, repic et capot:
Vous allez faire pic, repic et capot tout ce qu’il y a de galant dans Paris.
(Préc. rid. 10.)
«Philis, contre la mort vainement on réclame: «Tôt ou tard qui s’y joue est fait pic et capot.»
(Benserade.)
PIÈCE; BONNE PIÈCE, ironiquement:
Taisez-vous, bonne pièce!
(G. D. I. 6.)
(Voyez BON.)
—FAIRE UNE PIÈCE, jouer un tour:
Cet homme-là est un fourbe qui m’a mis dans une maison pour se moquer de moi, et me faire une pièce.
(Pourc. II. 4.)
C’est une pièce que l’on m’a faite, et je n’ai aucun mal.
(Ibid. I. 7.)
Ce sont des pièces qu’on lui fait.
(Ibid. III. 9.)
«Ce ne fut pas sans la garder bonne à Ésope, qui tous les jours faisoit de nouvelles pièces à son maître.»
(La Font. Vie d’Ésope.)
PIED; METTRE SOUS LES PIEDS, pour mépriser, négliger:
Moquons-nous de cela, méprisons les alarmes, Et mettons sous nos pieds les soupirs et les larmes.
(Sgan. 18.)
—PIED A PIED, pas à pas, petit à petit:
Pied à pied vous gagnez mes résolutions.
(B. Gent. III. 18.)
PILULE; DORER LA PILULE:
Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule.
(Amph. III. 11.)
PIMPESOUÉE:
Voilà une belle mijaurée, une pimpesouée bien bâtie, pour vous donner tant d’amour!
(B. gent. III. 9.)
«Pimpesouée, femme qui montre des prétentions, avec de petites manières affectées et ridicules. Pimpesouée vient probablement du vieux verbe pimper, qui signifie parer, attifer, dont il nous reste pimpant, et du vieil adjectif souef, souefve, qui voulait dire doux, agréable.
(M. Auger.)
Cette étymologie ne manque pas de vraisemblance; il ne reste plus qu’à trouver quelque part le vieux verbe pimper. J’avoue que, pour moi, je ne l’ai jamais rencontré; mais c’est un mot vraisemblable.
Ménage veut que pimpant soit dit pour pompant. Il est certain qu’on disait, dans le latin du moyen âge, pompare, pour superbire, gloriari:
«Grandisonis pompare modis tragicoque boatu.»
(Sedulius.)
(Voyez Du Cange au mot POMPARE.)
Sur l’étymologie de mijaurée, je ne trouve rien de satisfaisant.
PIQUÉ, au figuré; AVOIR L’AME PIQUÉE DE QUELQUE CHOSE:
Pour mettre en mon pouvoir certaine Égyptienne Dont j’ai l’âme piquée, et qu’il faut que j’obtienne.
(L’Ét. V. 6.)
PIS, au neutre, quelque chose de pis:
La prose est pis que les vers.
(Impromptu de Versailles. 1.)
Il s’agit de savoir, de la prose ou des vers, quel est le plus difficile à retenir par cœur; Molière décide que la prose est, à cet égard, pis que les vers.
Pire que les vers, marquerait la prééminence relative de la prose, ce dont il n’est pas question. Pire s’accorderait avec prose; pis, au neutre, se rapporte, à l’idée de retenir par cœur.
C’est l’observation encore plus instinctive que raisonnée de ces nuances délicates qui fait l’habile écrivain.
PLAIDERIE:
Je verrai dans cette plaiderie Si les hommes auront assez d’effronterie...
(Mis. I. 1.)
La racine est plaid:
«Tous les jours le premier aux plaids, et le dernier!»
(Racine. Les Plaideurs.)
On ne dit plus que plaidoirie.
PLAINTE; MURMURER A PLAINTE COMMUNE, murmurer ensemble, pour le même sujet:
Nous nous voyons sœurs d’infortune; Et la vôtre et la mienne ont un si grand rapport, Que nous pouvons mêler toutes les deux en une, Et dans notre juste transport Murmurer à plainte commune.
(Psyché. I. 1.)
A plainte commune est dit comme à frais communs.
PLAISANT, qui plaît, agréable. Archaïsme:
AGNÈS. C’est une chose, hélas! si plaisante et si douce!
(Éc. des fem. II. 6.)
«Le plaisant dialogue du legislateur de Platon, avecques ses concitoyens, fera honneur à ce passage.»
(Montaigne. II. 7.)
«Entre les livres simplement plaisants, je treuve des modernes le Decameron de Boccace, etc...»
(Id. Ibid. 10.)
Livres plaisants, c’est-à-dire qui n’apportent que du plaisir, de l’agrément, qu’on lit uniquement pour s’amuser.
«...... Une perception soudaine et vive qui se fait d’abord en nous, à la présence des objets plaisants et fâcheux.»
(Bossuet. Connaissance de Dieu.)
On s’est permis, dans l’édition in-12 de 1846, de substituer «objets agréables ou déplaisants.» On ne saurait trop vivement blâmer ces témérités, qui n’iraient pas à moins qu’à transformer tous les dix ans les textes les plus précieux et vénérables.
PLANTUREUX, archaïsme, abondant:
Que les saignées soient fréquentes et plantureuses.
(Pourc. I. 11.)
On devrait écrire plentureuses par un e, la racine de ce mot étant, non pas plante, mais plenté, syncopé de plenitatem:
«Vous aurez du foin assez, «Et de l’avoine à plenté.»
(Prose de l’Asne.)
Et non à planter, comme je l’ai vu imprimé. Les ânes mangent de l’avoine, mais ils n’en plantent point; au rebours des hommes.
PLATRER, métaphoriquement, dans le sens où nous disons aujourd’hui replâtrer, dissimuler:
Jusqu’ici vous avez joué mes accusations, ébloui vos parents, et plâtré vos malversations.
(G. D. III. 8.)
Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux Que le dehors plâtré d’un zèle spécieux.
(Tart. I. 6.)
Boileau se sert pareillement du substantif plâtre, au figuré:
«Ses bons mots ont besoin de farine et de plâtre.»
PLEIN, complet:
Il est bien des endroits où la pleine franchise Deviendroit ridicule, et seroit peu permise.
(Mis. I. 1.)
Cette pleine droiture où vous vous renfermez.
(Ibid.)
C’est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme.
(Préf. de Tartufe.)
«Que l’homme contemple donc la nature dans sa haute et pleine majesté!»
(Pascal. Pensées.)
«La promesse que J. C. nous a faite de rendre sa joie pleine en nous.»
(Id. Ibid.)
(Voyez A PLEIN.)
—PLEIN D’EFFROI, au sens actif, c’est-à-dire qui remplit d’effroi:
Et qu’on s’aille former un monstre plein d’effroi De l’affront que nous fait son manquement de foi?
(Éc. des fem. IV. 8.)
PLUS pour le plus, au superlatif:
Mais je vais employer mes efforts plus puissants, Remuer terre et ciel, m’y prendre de tous sens...
(L’Ét. V. 12.)
Si vous leur dérobez leurs conquêtes plus belles, Et de tous leurs amants faites des infidèles.
(Ibid. V. 13.)
Le remède plus prompt où j’ai su recourir.
(Dép. am. III. 1.)
Mais ce qui plus me plaît d’une attente si chère...
(D. Garcie. I. 3.)
C’est lors que plus il m’aime.
(Ibid. II. 1.)
Qui est plus criminel à votre avis, ou celui qui achète un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n’a que faire?
(L’Avare. II. 3.)
«Quatre cent mille soldats qu’elle entretenoit étoient ceux de ses citoyens qu’elle (l’Égypte) exerçoit avec plus de soin.»
(Bossuet, Hist. un. IIIe partie.)
«Chargeant de mon débris les reliques plus chères.»
(Racine. Bajazet.)
Cette façon de parler commençait dès lors à vieillir, et l’on ne tarda pas à la proscrire; mais au XVIe siècle, et surtout au moyen âge, on ne s’en faisait aucun scrupule:
«L’honneur, qui sous faux titre habite avecque nous, Qui nous ôte la vie et les plaisirs plus doux.»
(Regnier. Sat. VI.)
«Estant là, je furète aux recoins plus cachés.»
(Ibid.)
«Les gens du monde pour la santé où il avoit plus de fiance (Charles V), c’estoit en bons maistres medecins.»
(Froissart. Chron. II. 70.)
«Gentis rois, dit la dame, par Deu qui maint la sus, Je vos commant la rien el monde que j’aim plus.»
(Chans. des Saxons. I. 85.)
Je vous recommande la chose que j’aime le plus au monde.
«Donez l’or et l’argent, et le vair et le gris; Car doner est la rien qui plus monte à haut pris.»
(Ibid. I. 85.)
«Vous estes, fais-je, du lignage «D’icy entour plus à louer.»
(Pathelin.)
Du lignage des environs le plus à louer.
PLUT A DIEU, suivi de l’infinitif:
Plût à Dieu l’avoir tout à l’heure, devant tout le monde (le fouet), et savoir ce qu’on apprend au collége!
(B. gent. III. 3.)
POIDS; LE POIDS D’UNE GRIMACE:
Le poids de sa grimace, où brille l’artifice, Renverse le bon droit et tourne la justice.
(Mis. V. 1.)
(Voyez TOURNER LA JUSTICE, et MÉTAPHORES VICIEUSES.)
—LE POIDS D’UNE CABALE:
Et, pour moins que cela, le poids d’une cabale Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
(Tart. V. 3.)
Pascal a dit, le poids de la vérité:
«Il est sans doute que le poids de la vérité les déterminera incontinent à ne plus croire à vos impostures.»
(15e Prov.)
La métaphore d’un poids qui détermine la balance à pencher à droite ou à gauche, est juste; celle d’un poids qui embarrasse dans un dédale, ne l’est pas.
—METTRE DU POIDS A QUELQUE CHOSE, y attacher de l’importance:
Mon père est d’une humeur à consentir à tout; Mais il met peu de poids aux choses qu’il résout.
(Fem. sav. I. 3.)
POINT, surabondant avec aucun:
On ne doit point songer à garder aucunes mesures.
(D. Juan. III. 5.)
Aucun étant exactement synonyme de quelque, il n’y a pas ici de faute contre le génie de la langue; mais j’avoue qu’il y en a une contre l’usage, qui est vicieux, de considérer aucun comme renfermant une négation.
(Voyez PAS.)
—POINT D’AFFAIRES, exclamation elliptique dont le sens est sans doute celui-ci: Point d’affaires entre nous! je ne vous écoute pas:
Point d’affaires! je suis inexorable.
(G. D. III. 8.)
De la louange, de l’estime, de la bienveillance en paroles, et de l’amitié, tant qu’il vous plaira; mais de l’argent, point d’affaires.
(L’Av. II. 5.)
POMMADER, faire de la pommade:
Que font-elles?—De la pommade pour leurs lèvres.—C’est trop pommadé. Dites-leur qu’elles descendent.
(Préc. rid. 3.)
Cet emploi du participe passé, avec trop et assez, est remarquable, encore que très-usuel: c’est assez bu; c’est assez causé; c’est trop pommadé.
PORTE; ENTRER DANS UNE PORTE:
Entrez dans cette porte, et laissez-vous conduire.
(Éc. des fem. V. 3.)
Il est incommode et fâcheux que nous soyons réduits à un seul mot pour exprimer l’ouverture pratiquée dans la muraille et la pièce de menuiserie destinée à la fermer. Les Latins avaient porta et janua, auxquels correspondaient, dans notre vieille langue, porte et huis[68]. Mais depuis qu’on a banni le second, il faut bien que l’autre fasse un double service, et désigne à la fois les deux choses contraires.
—LA PORTE DES RESSORTS. (Voyez RESSORTS à l’article MÉTAPHORES VICIEUSES.)
PORTE-RESPECT:
Foin! que n’ai-je avec moi pris mon porte-respect!
(L’Ét. III. 9.)
Je ne sais trop ce qu’entend Lélie par ce terme, si ce n’est un bâton; mais comment la défense d’un bâton est-elle regrettable à qui porte deux pistolets et une épée?
Mais vienne qui voudra contre notre personne: J’ai deux bons pistolets, et mon épée est bonne.
(Ibid.)
PORTER, pour porter en soi, avec soi:
Un dieu qui porte les excuses de tout ce qu’il fait: l’Amour.
(L’Av. V. 3.)
—PORTER DU CRIME DANS..., en mettre où il n’y en a pas:
Il n’y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime.
(Préf. de Tartufe.)
—PORTER DU SCANDALE, causer, entraîner du scandale:
Après son action, qui n’eut jamais d’égale, Le commerce entre nous porteroit du scandale.
(Tart. IV. 1.)
—PORTER UN AIR:
Et partout porte un air qui saute aux yeux d’abord.
(Mis. I. 1.)
Ce monsieur Loyal porte un air bien déloyal!
(Tart. V. 4.)
PORTEUR DE HUCHET:
Dieu préserve, en chassant, toute sage personne D’un porteur de huchet qui mal à propos sonne!
(Fâcheux. II. 7.)
Le huchet est un petit cor de chasseur ou de postillon, qui sert à hucher (appeler) les chiens.
PORTRAIT, pour peinture, tableau, LE PORTRAIT D’UN COMBAT:
Je dois aux yeux d’Alcmène un portrait militaire Du grand combat qui met nos ennemis à bas.
(Amph. I. 1.)
(Voyez PEINTURE pour portrait.)
—PORTRAIT D’UN CŒUR:
Nous allons en tous lieux Montrer de votre cœur le portrait glorieux.
(Mis. V. 4.)
POSSIBLE, adverbe, peut-être:
Son heure doit venir, et c’est à vous, possible, Qu’est réservé l’honneur de la rendre sensible.
(Pr. d’Él. I. 4.)
Primitivement tous les adjectifs s’employaient aussi comme adverbes; notre langue en a conservé de nombreux exemples: voir clair; frapper fort; tenir ferme; partir soudain, etc. Il n’y a aucune raison pour que possible soit exclu de ce privilége. La Fontaine l’y maintenait:
«Ils ne cédoient à pas une nonnain «Dans le désir de faire que madame «Ne fût honteuse, ou bien n’eût dans son âme «Tel récipé, possible, à contre-cœur.»
(L’Abbesse malade.)
«Deux ou trois de ses officiers et autant de femmes se promenoient à cinq cents pas d’elle, et s’entretenoient possible de leur amour.»
(La Font. Amours de Psyché. liv. II.)
«Possible personne qu’elle n’étoit descendue sous cette voûte depuis qu’on l’avoit bâtie.»
(Id. Ibid.)
—POSSIBLE QUE, peut-être que...:
Possible que, malgré la cure qu’elle essaie, Mon âme saignera longtemps de cette plaie.
(Dép. am. IV. 3.)
POSTE:
«Poste aussi, avec une diction possessive (un pronom possessif), signifie façon, manière, volonté, guise, comme: Il est fait à ma poste; il luy a aposté ou baillé des tesmoins faits à sa poste.
«Et quand il n’est joinct à telles particules possessives, il signifie pourpensé, attiltré, comme: cela est faict à poste.»
(Nicot.)
TOINETTE. J’avois songé en moi-même que ç’auroit été une bonne affaire de pouvoir introduire ici un médecin à notre poste, pour le dégoûter de son monsieur Purgon.
(Mal. im. III. 2.)
«Que Martial retrousse Venus à sa poste, il n’arrive pas à la faire paroistre si entiere.»
(Montaigne. III. 5.)
«Un valet qui les escrivit soubs moy pensa faire un grand butin de m’en desrober plusieurs pieces choisies à sa poste.»
(Id. II. 37.)
«Dieu fasse paix au gentil Arioste, «Et daigne aussi mettre en lieu de repos «Jean la Fontaine, auteur fait à la poste «Du Ferrarois, adoptant ses bons mots.»
(Senecé. Camille.)
A la guise, sur le modèle, dans le goût de l’Arioste.
Les Italiens disent aussi a mia posta, et, sans pronom possessif, alla posta, apposta:
«Ha la bocca fatta apposta «Pel servizio della posta.»
(Duo de Guglielmi.)
Il a la bouche faite à poste pour le service de la poste.
On pourrait croire que nous leur avons emprunté cette expression; mais elle existait dans notre langue depuis un temps bien reculé, avec des acceptions diverses. Posta, dans les actes du moyen âge, signifie une station, un lieu désigné, un poste, et volonté, gré, convenance.
Dans les ordonnances du roi Jean (1355), on trouve faire fausse poste, pour aposter, qui alors n’était pas encore créé. Il s’agit des revues de troupes, où l’on faisait figurer de faux soldats, des hommes apostés, des soldats postiches:
«Nous avons ordené et ordenons que nul ne face fausse poste, sur peine de perdre chevaux et hernois..... avons ordené et ordenons, pour eschiver les fausses postes.....»
(Ap. Cang. in Posta.)
Postiquer, postiqueur, c’était, au sens propre, courir la poste, postillon; au figuré, fourber, intriguer; un intrigant.
Le poste d’un couvent, d’un collége, était le coureur, le messager de la maison.
De cette famille il nous reste la poste; poster, aposter; et postiche.
POSTURE (position), soit en bonne, soit en mauvaise part:
C’est un placet, monsieur, que je voudrois vous lire, Et que, dans la posture où vous met votre emploi, J’ose vous conjurer de présenter au roi.
(Fâcheux. II. 2.)
Un duel met les gens en mauvaise posture.
(Ibid. II. 10.)
Mes affaires y sont en fort bonne posture.
(Éc. des fem. I. 6.)
POT; TOURNER AUTOUR DU POT:
A quoi bon tant barguigner, et tant tourner autour du pot?
(Pourc. I. 7.)
Cette métaphore est du style de Pourceaugnac et de Petit-Jean:
«... Eh! faut-il tant tourner autour du pot?»
(Les Plaideurs. III. 3.)
—POTS CASSÉS; PAYER LES POTS CASSÉS DE QUELQUE CHOSE:
Un cordonnier, en faisant les souliers, ne sauroit gâter un morceau de cuir qu’il n’en paye les pots cassés.
(Méd. m. lui. II. 1.)
Cette expression proverbiale fait allusion à un jeu usité au moyen âge parmi les enfants. Ce jeu consistait à faire circuler rapidement, de proche en proche, un pot qu’il fallait élever en l’air avant de le transmettre à son voisin. Il se trouvait quelque maladroit qui le laissait tomber, et celui-là payait les pots cassés.
Menot parle de ce jeu:
«Le diable et le monde font comme les enfants qui jouent à la balle ou au pot cassé: ils se le passent de main en main; un des joueurs le lève bien haut et le laisse tomber, et le pot vole en éclats[69].»
POTAGE; POUR TOUT POTAGE, au sens figuré, uniquement:
Vous n’êtes, pour tout potage, qu’un faquin de cuisinier.
(L’Av. III. 6.)
La Fontaine s’est servi, dans cette locution, du mot besogne au lieu de potage. Le renard invite à dîner madame la cigogne:
«Le galant, pour toute besogne, Avoit un brouet clair; il vivoit chichement.»
(Le Renard et la Cigogne.)
Ailleurs il dit, pour tout mets:
«Le renard dit au loup: Notre cher, pour tout mets J’ai souvent un vieux coq ou de maigres poulets.»
(Le Loup et le Renard.)
POULE LAITÉE:
Avec leur ton de poule laitée, et leurs trois petits brins de barbe relevés en barbe de chat!
(L’Av. II. 7.)
«On dit, pour se moquer d’un lâche, d’un sot qui se mêle du ménage des femmes; que c’est une poule mouillée, une poule laitée, un tâte-poules.»
(Trévoux.)
POUR, faisant l’office de seulement:
On nous fait voir que Jupiter n’a pas aimé pour une fois.
(Pr. d’Él. II. 1.)
On est faite d’un air, je pense, à pouvoir dire Qu’on n’a pas pour un cœur soumis à son empire.
(Fem. sav. II. 3.)
Pourquoi ces façons de parler sont-elles tout à fait hors d’usage, et cependant maintient-on encore pour dans cette locution: Cela peut passer pour une fois, c’est-à-dire, une fois seulement? Ce sont là des inconséquences que les écrivains devraient tâcher d’empêcher, ou de corriger.
—POUR, au point de, jusqu’à:
Ma foi, me trouvant las pour ne pouvoir fournir Aux différents emplois où Jupiter m’engage....
(Amph. prol.)
—POUR, en qualité de:
Je suis auprès de lui gagé pour serviteur; Me voudriez-vous encor gager pour précepteur?
(L’Ét. I. 9.)
Et vous l’avez connu pour gentilhomme.
(B. gent. IV. 5.)
Cet emploi de pour est encore usuel dans cette phrase, par exemple: Prendre pour domestique. Connaître pour gentilhomme, gager pour précepteur, ne sont guère que des applications du même principe. Ce qui appauvrit les langues, c’est justement de restreindre la valeur générale d’un mot à quelques formules particulières. Molière, non plus que Bossuet, ne se laisse jamais garrotter dans ces entraves, et c’est là peut-être le caractère essentiel de leur langue, et ce qui lui donne tant d’ampleur.
Les Espagnols emploient de même por devant un adjectif. Tirso de Molina intitule une de ses pièces: «El condemnado por desconfiado.» Le damné pour déconfès, pour être mort sans confession, en qualité de déconfès.
—POUR (un infinitif) marquant, non le but, mais la cause, comme parce que:
Moi. . . . . . . . . . . Trahir mes sentiments, et, pour être en vos mains, D’un masque de faveur vous couvrir mes dédains!
(D. Garcie. II. 6.)
Parce que je suis en vos mains, et non afin d’être en vos mains.
Je hais ces cœurs pusillanimes, qui, pour trop prévoir les suites des choses, n’osent rien entreprendre.
(Scapin. III. 1.)
Parce qu’ils prévoient trop.
Tous les désordres, toutes les guerres n’arrivent que pour n’apprendre pas la musique.
(B. gent.)
Parce qu’on n’apprend pas, et non, afin de ne pas apprendre.
C’est pour nous attacher à trop de bienséance Qu’aucun amant, ma sœur, à nous ne veut venir.
(Psyché. I. 1.)
Parce que nous nous attachons, et non, afin de nous attacher.
Et je ne fuis sa main que pour le trop chérir.
(Fem. sav. V. 5.)
On ne s’avise point de défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la philosophie pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes.
(Préf. de Tartufe.)
Parce qu’elle a été bannie, parce qu’elle a été condamnée.
Pascal dit de même:
«La durée de notre vie n’est-elle pas également et infiniment éloignée de l’éternité pour durer dix ans davantage?»
(Pensées. p. 298.)
C’est-à-dire: Notre vie, parce qu’elle aura duré dix ans de plus ou de moins, ne sera-t-elle pas toujours aussi éloignée de l’éternité? Ce tour, dans Pascal, me paraît un peu obscur, peut-être à cause de la désuétude.
«Et comment est-il possible, reprit Ésope, que vos juments entendent de si loin nos chevaux hennir, et conçoivent pour les entendre?»
(La Font. Vie d’Ésope.)
—POUR, uni à l’auxiliaire être. (Voyez ÊTRE POUR.)
—POUR L’AMOUR DE, en mauvaise part:
Que tous ces jeunes fous me paroissent fâcheux! Je me suis dérobée au bal pour l’amour d’eux.
(Éc. des mar. III. 9.)
—POUR CERTAIN:
Tous les bruits de Léon annoncent pour certain Qu’à la comtesse Ignès il va donner la main.
(D. Garcie. I. 2.)
—POUR CE QUI EST DE CELA, sans relation à rien, et en forme d’exclamation, comme en vérité:
Pour ce qui est de cela, la jalousie est une étrange chose!
(G. D. I. 6.)
POURQUOI..., ET QUE...:
GEORGETTE. Oui; mais pourquoi chacun n’en fait-il pas de même, Et que nous en voyons qui paroissent joyeux Lorsque leurs femmes sont avec les beaux monsieux?
(Éc. des fem. II. 3.)
Le second vers répond à cette tournure: et comment se fait-il que... Rien n’est plus naturel que ce changement subit de construction au milieu d’une phrase, comme rien n’est plus fréquent dans le discours familier.
Néanmoins, ce qui peut passer dans la bouche de Georgette n’est-il pas trop abandonné sous la plume de Voltaire commentant Corneille?
—«Pourquoi dit-on prêter l’oreille, ET QUE prêter les yeux n’est pas français?»
(Sur le vers 27, sc. V, act. 3, de Rodogune.)
POURSUIVRE A, continuer à:
Il ne faut que poursuivre à garder le silence.
(Mis. V. 3.)
POUR UN PEU, pour un moment:
Souffrez que j’interrompe pour un peu la répétition.
(Impromptu. 3.)
POUR VOIR, adverbialement:
Ayez recours, pour voir, à tous les détours des amants.
(G. D. I. 6.)
POUSSER, absolument, insister:
Pousse, mon cher marquis, pousse.
(Critique de l’École des fem. 7.)
Poussez, c’est moi qui vous le dis.
(G. D. I. 7.)
—POUSSER LES CHOSES:
N’allez point pousser les choses dans les dernières violences du pouvoir paternel.
(L’Av. V. 4.)
Voilà, mon gendre, comme il faut pousser les choses.
(G. D. I. 8.)
«Mais, mon père, qui voudroit pousser cela vous embarrasseroit.»
(Pascal. 9e Prov.)
—POUSSER QUELQU’UN, au sens moral; le pousser à bout:
Vraiment vous me poussez; et, contre mon envie, Votre présomption veut que je l’humilie.
(Dép. am. I. 3.)
«Vous me poussez!—Bonhomme, allez garder vos foins.»
(Les Plaideurs. I. 7.)
—POUSSER DES CONCERTS:
Poussons à sa mémoire Des concerts si touchants, Que du haut de sa gloire Il[70] écoute nos chants.
(Am. magn. 6e intermède.)
Corneille a dit pousser des harmonies:
«Des flûtes au troisième[71], au dernier des hautbois, «Qui tour à tour en l’air poussoient des harmonies «Dont on pouvoit nommer les douceurs infinies.»
(Le Ment. I. 5.)
Et Pascal, pousser des imprécations:
«D’où vient, disent-ils, qu’on pousse tant d’imprécations...»
(3e Prov.)
—POUSSER LA SATIRE:
Les rieurs sont pour vous, madame, c’est tout dire; Et vous pouvez pousser contre moi la satire.
(Mis. II. 5.)
—POUSSER les tendres sentiments,—l’amusement:
Il nous feroit beau voir, attachés face à face, Pousser les tendres sentiments!
(Amph. I. 4.)
Amphitryon, c’est trop pousser l’amusement.
(Ibid. II. 2.)
—POUSSER SA CHANCE, SA FORTUNE, SON BIDET:
J’avois beau m’en défendre, il a poussé sa chance.
(Fâcheux. I. 1.)
Elle se rend à sa poursuite: il pousse sa fortune; le voilà surpris avec elle par ses parents.
(Scapin. I. 6.)
Moquez-vous des sermons d’un vieux barbon de père; Poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire.
(L’Ét. I. 2.)
—POUSSER UNE MATIÈRE, creuser un sujet:
Nous sommes ici sur une matière que je serai bien aise que nous poussions.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
POUSSEUSES DE TENDRESSE:
Héroïnes du temps, mesdames les savantes, Pousseuses de tendresse et de beaux sentiments...
(Éc. des fem. I. 5.)
(Voyez POUSSER.)
POUVOIR, verbe; IL NE SE PEUT QUE NE...:
Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise?
(D. Juan. III. 2.)
Pacuvius et Lucrèce ont dit potestur, au passif. Non potestur quin traduirait exactement il ne se peut que ne.
(Voyez QUE dans cette formule IL N’EST PAS QUE, p. 333.)
—POUVOIR MAIS, sans exprimer en:
Sur la tentation ai-je quelque crédit, Et puis-je mais, chétif, si le cœur leur en dit?
(Dép. am. V. 3.)
Mais conserve dans cette locution le sens du latin magis. Je n’en puis mais, je ne puis davantage de cela, c’est-à-dire, touchant cela, de hoc.
—POUVOIR; substantif. (Voyez FAIRE SON POUVOIR.)
PRATIQUE, manière de se conduire, intrigue, sourdes menées:
O la fine pratique! Un mari confident!—Taisez-vous, as de pique.
(Dép. am. V. 9.)
Rentrez, pour n’ouïr point cette pratique infâme.
(Éc. des mar. I. 2.)
Dans un petit couvent, loin de toute pratique, Je la fis élever selon ma politique.
(Éc. des fem. I. 1.)
Ses pratiques, je crois, ne vous sont pas nouvelles.
(Amph. prol.)
PRATIQUER DES AMES, les travailler par des intrigues:
Il a tenté Léon, et ses fidèles trames Des grands comme du peuple ont pratiqué les âmes.
(Don Garcie. I. 2.)
PRÉALABLE; AU PRÉALABLE:
Je ne prétends point qu’il se marie, qu’au préalable il n’ait satisfait à la médecine.
(Pourc. II. 2.)
PRÉCIEUSE, substantif. Molière prend toujours ce mot en mauvaise part:
Voyez comme raisonne et répond la vilaine! Peste! une précieuse en diroit-elle plus?
(Éc. des fem. V. 4.)
On voit que Molière avait déterminé de ruiner ce titre; mais il n’y va point brusquement; il garde quelque ménagement pour l’opinion publique, au moyen d’une distinction que tantôt il rappelle, tantôt il a soin d’oublier:
Est-ce qu’il y a une personne qui soit plus véritablement ce qu’on appelle précieuse, à prendre le mot dans sa plus mauvaise signification?
(Crit. de l’Éc. des fem. 2.)
Le bel assemblage que ce seroit d’une précieuse et d’un turlupin!
(Ibid.)
Et cette dernière précieuse se trouve être «la plus grande façonnière du monde,» une femme d’un ridicule accompli dans ses manières comme dans son langage.
Molière avait porté le premier coup aux précieuses en 1659; il revient à la charge quatre ans après: la Critique de l’École des femmes est de 1663.
PRÉCIPITÉ D’UN ESPOIR:
Ah! madame, faut-il me voir précipité De l’espoir glorieux dont je m’étois flatté?
(D. Garcie. III. 2.)
PREMIER; QUI PREMIER, qui le premier:
Maudit soit qui premier trouva l’invention De s’affliger l’esprit de cette vision!
(Sgan. 17.)
Latinisme: qui primus.
«Nous verrons, volage bergere, «Qui premier s’en repentira!»
(Desportes.)
Premier s’employait aussi adverbialement:
«Tout ce en Bretagne apparut Quand premier la guerre y esmeut, L’an 300 quarante et un mil, Le derrain jour du mois d’apvril.»
(Chron. de Guill. de Saint-André. v. 104.)
Quand premièrement, pour la première fois.
«Dieu tout premier, puis père et mère, honore.»
(Pybrac.)
(Voyez plus bas PREMIER QUE.)
—LE PREMIER, le premier venu:
Ma bague est la marque choisie Sur laquelle au premier il doit livrer Célie.
(L’Ét. II. 9.)
Il semblerait qu’il s’agit de deux personnages, le premier et le second. La gêne de l’expression est trop visible.
—PREMIER QUE, avant, ou avant que:
Et là, premier que lui si nous faisons la prise, Il aura fait pour nous les frais de l’entreprise.
(L’Ét. III. 7.)
«Premier que d’avoir mal, ils trouvent le remède.»
(Malherbe.)
Trévoux cite ce dernier exemple et les suivants: «Il étoit au monde premier que vous fussiez né.—Un moine n’oseroit sortir que premier il n’en ait demandé la permission.—En ce sens il vieillit.» (1740.)
Dans l’origine, tous les adjectifs s’employaient adverbialement sans changer de forme: partir soudain; voir clair; tenir ferme; courir vite; parler net, haut, fort. Dans toutes ces locutions et les semblables, l’adjectif joue le rôle de l’adverbe. Ce privilége de l’adjectif subsiste encore en allemand et en anglais.
Premier pour premièrement était donc une locution très-régulière et très-correcte. Quant à l’adjonction du que, premier que, pour premièrement que, elle est justifiée par cette réflexion fort simple, que premier marque une comparaison, est un véritable comparatif; il est donc naturel qu’il en ait la construction et l’attribut.
(Voyez aux mots FERME, FRANC, NET, POSSIBLE.)
PRENDRE, choisir, préférer:
Ai-je l’éclat ou le secret à prendre?
(Amph. III. 3.)
—LE PRENDRE A (un substantif), s’en rapporter à...:
Si vous le voulez prendre aux usages du mot, L’alliance est plus grande entre pédant et sot.
(Fem. sav. IV. 3.)
—SE PRENDRE A (un infinitif), s’y prendre pour:
Voyons d’un esprit adouci Comment vous vous prendrez à soutenir ceci.
(Mis. V. 4.)
—PRENDRE A TÉMOIN SI...:
Je prends à témoin le prince votre père si ce n’est pas vous que j’ai demandée.
(Pr. d’Él. V. 3.)
(Afin qu’il dise) si ce n’est pas vous... etc.
—PRENDRE CRÉANCE EN QUELQU’UN:
Et tâchez, comme il prend en vous grande créance, De le dissuader de cette autre alliance.
(Éc. des fem. V. 6.)
—PRENDRE DROIT:
Et je serois encore à nommer le vainqueur, Si le mérite seul prenoit droit sur un cœur.
(D. Garcie. I. 1.)
Cependant apprenez, prince, à vous mieux armer Contre ce qui prend droit de vous trop alarmer.
(Ibid. I. 5.)
Et c’est ce qui chez vous prend droit de m’amener.
(Éc. des mar. II. 3.)
Ah! qu’il est bien peu vrai que ce qu’on doit aimer, Aussitôt qu’on le voit, prend droit de nous charmer!
(Pr. d’Él. I. 1.)
Il est très-assuré, sire, qu’il ne faut plus que je songe à faire des comédies, si les tartufes ont l’avantage; qu’ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais.....
(2e Placet au Roi.)
—PRENDRE EN MAIN:
Tous les magistrats sont intéressés à prendre cette affaire en main.
(L’Av. V. 1.)
—PRENDRE FOI SUR...:
Mais je n’ai point pris foi sur ces méchantes langues.
(Éc. des fem. II. 6.)
—PRENDRE GARDE A (un infinitif):
C’est donner toute son attention à faire l’action marquée par cet infinitif:
Prenez bien garde, vous, à vous déhancher comme il faut, et à faire bien des façons.
(Impromptu. 3.)
Prenez garde de marquerait le contraire, et le soin d’éviter.
Les Latins avaient de même vereor ut et vereor ne.
Pascal dit prendre garde que, comme observer, remarquer que:
«Les valets peuvent faire en conscience de certains messages fâcheux; n’avez-vous pas pris garde que c’étoit seulement en détournant leur intention du mal, etc.....»
(7e Prov.)
—PRENDRE INTÉRÊT EN QUELQU’UN:
Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre, Que l’intérêt qu’en vous l’on s’avise de prendre?
(Tart. IV. 5.)
Un ami qui m’est joint d’une amitié fort tendre, Et qui sait l’intérêt qu’en vous j’ai lieu de prendre.
(Ibid. V. 6.)
—PRENDRE LA VENGEANCE DE:
Pour m’ouvrir une voie à prendre la vengeance De son hypocrisie et de son insolence.
(Ibid. III. 4.)
—absolument pour épouser la querelle:
Loin d’être les premiers à prendre ma vengeance, Eux-mêmes font obstacle à mon ressentiment.
(Amph. III. 5.)
Et vous devez, en raisonnable époux, Être pour moi contre elle, et prendre mon courroux.
(Fem. sav. II. 6.)
—PRENDRE LE FRAIS, choisir l’heure du frais:
Pour arriver ici, mon père a pris le frais.
(Éc. des fem. V. 6.)
—PRENDRE LE PIED DE (un infinitif):
De peur que, sur votre foiblesse, il ne prenne le pied de vous mener comme un enfant.
(Scapin. I. 3.)
—PRENDRE LOI DE QUELQU’UN:
Il seroit beau vraiment qu’on le vît aujourd’hui Prendre loi de qui doit la recevoir de lui!
(Éc. des fem. V. 7.)
—PRENDRE PAR LES ENTRAILLES, au figuré, parlant de l’effet des ouvrages de l’esprit:
Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point des raisonnements pour nous empêcher d’avoir du plaisir.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
—PRENDRE PEINE A (un infinitif):
Tant pis encore de prendre peine à dire des sottises.
(Ibid. 1.)
—PRENDRE PLAISIR DE (un infinitif):
Car le ciel a trop pris plaisir de m’affliger.
(Dép. am. II. 4.)
Je prends plaisir d’être seule.
(Crit. de l’Éc. des fem. 1.)
Je pense qu’il ne prend pas plaisir de nous voir.
(D. Juan. III. 6.)
—PRENDRE SOIN A (un infinitif):
C’est un étrange fait du soin que vous prenez, A me venir toujours jeter mon âge au nez.
(Éc. des mar. I. 1.)
—PRENDRE VISÉE QUELQUE PART, diriger là son attention et ses efforts:
Elle est sage, elle m’aime, et votre amour l’outrage. Prenez visée ailleurs, et troussez-moi bagage.
(Ibid. II. 9.)
—SE PRENDRE A QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire, s’y prendre pour la faire:
Elle se prend d’un air le plus charmant du monde aux choses qu’elle fait.
(L’Av. I. 2.)
—SE PRENDRE A QUELQU’UN DE, s’en prendre à lui, l’en accuser:
C’est ainsi qu’aux flatteurs on doit partout se prendre Des vices où l’on voit les humains se répandre.
(Mis. II. 5.)
PRÉPOSITION supprimée, où l’usage moderne est de la répéter, soit devant un nom, soit devant un infinitif:
. . . . . . . . . . . . On sait bien que Célie A causé des désirs à Léandre et Lélie.
(L’Ét. V. 13.)
Nous dirions: à Léandre et à Lélie.
Il n’y a dans Molière qu’un second exemple pareil à celui-ci, c’est-à-dire, où la préposition soit supprimée devant un substantif:
La peste soit de l’homme et sa chienne de face!
(Éc. des fem. IV. 2.)
Et de sa chienne de face.
Pour de l’esprit, j’en ai sans doute, et du bon goût A juger sans étude et raisonner de tout; A faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre, Figure de savant sur les bancs d’un théâtre; Y décider en chef, et faire du fracas A tous les beaux endroits qui méritent des ah!
(Mis. III. 1.)
A y décider.
C’est aux gens mal tournés, aux mérites vulgaires, A brûler constamment pour des beautés sévères; A languir à leurs pieds et souffrir leurs rigueurs; A chercher le secours des soupirs et des pleurs, Et tâcher, par des soins d’une très-longue suite, D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite.
(Ibid.)
Et à souffrir, et à tâcher.
On n’a point à louer les vers de messieurs tels, A donner de l’encens à madame une telle, Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.
(Ibid. III. 7.)
A essuyer la cervelle de nos marquis.
Vous apprendrez, maroufle, à rire à nos dépens, Et sans aucun respect faire cocus les gens!
(Sgan. 8.)
A faire cocus les gens.
Comme si j’étois femme à violer la foi que j’ai donnée à un mari, et m’éloigner jamais de la vertu que mes parents m’ont enseignée!
(G. D. II. 10.)
Le remède plus prompt où j’ai su recourir, C’est de pousser ma pointe et dire en diligence A notre vieux patron toute la manigance.
(Dép. am. III. 1.)
Trouves-tu beau, dis-moi, de diffamer ma fille, Et faire un tel scandale à toute une famille?
(Ibid. III. 8.)
Loin d’assurer une âme, et lui fournir des armes....
(Ibid. IV. 2.)
Peux-tu me conseiller un semblable forfait, D’abandonner Lélie et prendre ce malfait?
(Sgan. 2.)
Et les plus prompts moyens de gagner leur faveur, C’est de flatter toujours le foible de leur cœur, D’applaudir en aveugle à ce qu’ils veulent faire, Et n’appuyer jamais ce qui peut leur déplaire.
(D. Garcie. II. 1.)
Et voulez-vous, charmé de ses rares mérites, M’obliger à l’aimer, et souffrir ses visites?
(Éc. des mar. II. 14.)
En quelle impatience Suis-je de voir mon frère et lui conter sa chance!
(Ibid. III. 2.)
Mais je ne suis pas homme à gober le morceau, Et laisser le champ libre aux yeux d’un damoiseau.
(Éc. des fem. II. 1.)
Il ne veut obtenir Que le bien de vous voir et vous entretenir.
(Ibid. II. 6.)
Employons ce temps à répéter notre affaire, et voir la manière dont il faut jouer les choses.
(Impromptu. 1.)
C’est de ne plus souffrir qu’Alceste vous prétende; De le sacrifier, madame, à mon amour; Et de chez vous enfin le bannir sans retour.
(Mis. V. 2.)
Je vous promets ici d’éviter sa présence, De faire place au choix où vous vous résoudrez, Et ne souffrir ses vœux que quand vous le voudrez.
(Mélicerte. II. 4.)
Mais mon secours pourra lui donner les moyens De sortir d’embarras et rentrer dans ses biens.
(Tart. II. 2.)
Pour m’ouvrir une voie à prendre la vengeance De son hypocrisie et de son insolence, A détromper un père, et lui mettre en plein jour L’âme d’un scélérat qui vous parle d’amour.
(Ibid. III. 4.)
Ce seroit mériter qu’il me la vînt ravir (l’occasion), Que de l’avoir en main, et ne m’en pas servir.
(Ibid.)
Un ordre de vider d’ici, vous et les vôtres, Mettre vos meubles hors, et faire place à d’autres.
(Ibid. V. 4.)
On sait qu’une épître dédicatoire dit tout ce qu’il lui plaît, et qu’un auteur est en pouvoir d’aller saisir les personnes les plus augustes, et de parer de leurs grands noms les premiers feuillets de son livre; qu’il a la liberté de s’y donner autant qu’il veut l’honneur de leur estime, et se faire des protecteurs qui n’ont jamais songé à l’être.
(Ép. déd. d’Amphitryon.)
Cette tournure est ici d’autant plus remarquable, que l’épître est écrite avec un soin particulier, comme adressée au prince de Condé, aussi fin connaisseur dans les choses d’esprit que grand capitaine.
Qui donc est ce coquin qui prend tant de licence Que de chanter et m’étourdir ainsi?
(Amph. I. 2.)
Il me prend des tentations d’accommoder son visage à la compote, et le mettre en état de ne plaire de sa vie aux diseurs de fleurettes.
(G. D. II. 4.)
J’aime bien mieux, pour moi, qu’en épluchant ses herbes Elle accommode mal les noms avec les verbes, Et redise cent fois un bas ou méchant mot, Que de brûler ma viande, ou saler trop mon pot.
(Fem. sav. II. 7.)
Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes, De cette indigne classe où nous rangent les hommes, De borner nos talents à des futilités, Et nous fermer la porte aux sublimes clartés.
(Ibid. III. 2.)
Appelez-vous, monsieur, être à vos vœux contraire, Que de leur arracher ce qu’ils ont de vulgaire, Et vouloir les réduire à cette pureté.....
(Ibid. IV. 2.)
La multiplicité de ces exemples, tant en vers qu’en prose, fait assez voir que Molière, en supprimant en poésie la préposition une fois exprimée, ne cédait pas à la contrainte de la mesure; il suit la coutume de tous les écrivains du XVIIe siècle. Je n’en apporterai qu’un exemple; il est de la Fontaine, et curieux à cause de la longueur de la période, et du nombre de verbes devant lesquels il faut suppléer le de mis au commencement.
«Ésope, pour toute punition, lui recommanda d’honorer les dieux et son prince; se rendre terrible à ses ennemis, facile et commode aux autres; bien traiter sa femme, sans pourtant lui confier son secret; parler peu, et chasser de chez soi les babillards; ne se point laisser abattre au malheur; avoir soin du lendemain....... surtout n’être point envieux du bonheur ni de la vertu d’autrui.......»
(La Fontaine. Vie d’Ésope.)
PRESCRIT, fixé, déterminé d’avance, et non pas ordonné:
Pensez-vous qu’à choisir de deux choses prescrites, Je n’aimasse pas mieux être ce que vous dites.....
(Éc. des fem. IV. 8.)
C’est le sens du latin præscriptus, écrit d’avance.
PRÉSENT DU SUBJONCTIF, en relation avec l’imparfait:
Seroit-ce quelque chose où je vous puisse aider?
(Méd. m. l. I. 5.)
Ici l’imparfait serait-ce est une forme convenue pour représenter le présent est-ce: Est-ce quelque chose où je vous puisse aider? Ainsi, la correspondance des temps n’est réellement pas troublée.
PRESSER QUELQU’UN D’UNE COURTOISIE:
Toute la courtoisie enfin dont je vous presse.
(Éc. des fem. IV. 4.)
PRÊT A, près de, sur le point de:
Je vous vois prêt, monsieur, à tomber en foiblesse.
(Sgan. 11.)
Si c’est vous offenser, Mon offense envers vous n’est pas prête à cesser.
(Fem. sav. V. 1.)
—PRÊT DE, disposé à, sur le point de:
Ajoute que ma mort Est prête d’expier l’erreur de ce transport.
(Dép. am. I. 2.)
Molière, en ce sens, a dit deux fois prêt à:
Le voilà prêt à faire en tout vos volontés.
(Ibid. III. 8.)
Et que me sert d’aimer comme je fais, hélas! Si vous êtes si prête à ne le croire pas?
(Mélicerte. II. 3.)
Mais son habitude est prêt de:
Que si cette feinte, madame, a quelque chose qui vous offense, je suis tout prêt de mourir pour vous en venger.
(Pr. d’Él. V. 2.)
Vous n’avez qu’à parler, je suis prêt d’obéir.
(Mélicerte. II. 5.)
Et il n’y a pas quatre mois encore, qu’étant toute prête d’être mariée, elle rompit tout net le mariage....
(L’Av. II. 7.)
Je suis prêt de soutenir cette vérité contre qui que ce soit.
(Ibid. V. 5.)
Est-il l’heure de revenir chez soi quand le jour est prêt de paroître?
(G. D. III. 11.)
Quelques éditions modernes ont imprimé ici près de; cette correction, ou plutôt cette infidélité, est impossible dans les exemples qui précèdent.
Tous les grands écrivains du XVIIe siècle ont employé prêt de pour disposé à:
«Qu’on rappelle mon fils, qu’il vienne se défendre; «Qu’il vienne me parler, je suis prêt de l’entendre.»
(Racine. Phèdre. V. 5.)
Le bon usage donnait même la préférence à prêt de: «Lorsque prêt signifie sur le point, prêt de est beaucoup meilleur.»
(Bouhours, Rem. nouv.)
«Elle estoit preste d’accoucher.»
(Scarron. Rom. com. I. 13.)
«Je le vis tout prest d’abandonner son bucéphale, pour marcher à pied à la teste des fantassins.»
(St.-Évremond. Conv. du P. Canaye. éd. de Barbin, 1697.)
LA SERRE. «Es-tu si prêt d’écrire? CASSAIGNE. Es-tu las d’imprimer?»
(Boileau.)
«Dites un mot, seigneur, soldats et matelots «Seront prêts avec vous de traverser les flots.»
(Crébillon. Electre.)
«Ce peuple, qui tant de fois a répandu son sang pour la patrie, est encore prêt de suivre les consuls.»
(Vertoy.)
«Ils coururent chez un de ses oncles où il s’étoit retiré, et d’où il étoit prêt de sortir pour aller se battre.»
(Fléchier. Les Grands Jours, p. 194.)
«Elle (Psyché) étoit honteuse de son peu d’amour, toute prête de réparer cette faute si son mari le souhaitoit, et quand même il ne le souhaiteroit pas.»
(La Font. Psyché. l. 1.)
C’est paratus de au lieu de paratus ad. La première forme était celle qu’avait choisie le moyen âge:
«S’il y est, il sera tout prest «De vous payer à la raison.»
(Le Nouv. Pathelin.)
«Ouy, mon amy, je suis prest «De vous despescher vistement.»
(Ibid.)
«Je suis tout prest de recevoir.»
(Ibid.)
Les grammairiens modernes reconnaissent l’emploi de prêt de dans tous les écrivains du XVIIe siècle, et, en le tolérant comme un archaïsme, ils s’avisent d’une distinction subtile autant qu’elle est chimérique: Prêt de, disent-ils, s’employait pour disposé à, mais non jamais pour signifier sur le point de, car il fallait toujours alors mettre l’adverbe près de.
On voit par les exemples de Molière la vanité de cette règle. Ma mort est prête d’expier ce transport;—étant toute prête d’être mariée....;—le jour est prêt de paroître; ne sont pas des phrases où l’on puisse substituer disposé à.
La distinction rigoureuse et constante entre l’adverbe près (presso) et l’adjectif prêt (paratus) paraît être venue tard: c’est un des résultats heureux, je crois, de l’analyse moderne. Auparavant on ne distinguait pas entre deux mots que l’oreille identifie; et quant aux compléments à ou de, comme ils s’employaient sans cesse et correctement l’un pour l’autre, ils ne pouvaient qu’entretenir la confusion, loin de l’empêcher.
PRÊTE-JEAN:
C’est ainsi que Molière écrit, et non prêtre Jean, personnage qui est appelé, dans les chroniques latines, presbyter Joannes, et pretiosus Joannes. J. Scaliger était pour le dernier.
Ce qui s’agite dans les conseils du prête-Jean ou du Grand Mogol.
(Comtesse d’Escarb. 1.)
«On appela d’abord prêtre Jean un prince tartare qui combattit Gengis. Des religieux envoyés auprès de lui prétendirent qu’ils l’avaient converti, l’avaient nommé Jean au baptême, et même lui avaient conféré le sacerdoce: de là cette qualification de prêtre Jean, qui est devenue depuis, on ne sait pourquoi, celle d’un prince nègre, moitié chrétien schismatique et moitié juif. C’est de ce dernier qu’il est question ici.»
(M. Auger.)
Voici à présent l’explication de Trévoux:
«Prestre Jean. On appelle ainsi l’empereur des Abyssins, parce que autrefois les princes de ce pays étoient réellement prestres, et que le mot Jean, en leur langue, veut dire Roi.
«..... Le nom de prestre Jean est tout à fait inconnu en Éthiopie; et cette erreur vient de ce que ceux d’une province où ce prince réside souvent, quand ils lui veulent demander quelque chose, crient Jean coi, c’est-à-dire, mon roi.»
C’est le cas de s’écrier aussi, avec le bonhomme Trufaldin:
Oh! oh! qui des deux croire? Ce discours au premier est fort contradictoire.
Ceux qui voudront en lire davantage sur le prêtre ou prête Jean, peuvent consulter Du Cange au mot Presbyter Joannes.
PRÉTENDRE QUELQU’UN, QUELQUE CHOSE:
C’est inutilement qu’il prétend done Elvire.
(D. Garcie. I. 1.)
Donnez-en à mon cœur les preuves qu’il prétend.
(Ibid. I. 5.)
Quoi! si vous l’épousez, elle pourra prétendre Les mêmes libertés que fille on lui voit prendre?
(Éc. des mar. I. 2.)
Et par de prompts transports donne un signe éclatant De l’estime qu’il fait de celle qu’il prétend.
(Fâcheux. II. 4.)
Et la preuve après tout que je vous en demande, C’est de ne plus souffrir qu’Alceste vous prétende.
(Mis. V. 2.)
Ces deux nymphes, Myrtil, à la fois te prétendent.
(Mélicerte. I. 5.)
Toutes vos poursuites auprès d’une personne que je prétends pour moi.
(L’Av. IV. 3.)
Molière a dit aussi PRÉTENDRE A QUELQU’UN:
Il ne prétend à vous qu’en tout bien et en tout honneur.
(Scapin. III. 1.)
Et PRÉTENDRE SUR QUELQUE CHOSE:
Moi, madame? Et sur quoi pourrois-je en rien prétendre?
(Mis. III. 7.)
—A CE QUE JE PRÉTENDS, j’espère:
Et vous n’y montez pas[72], à ce que je prétends, Pour être libertine et prendre du bon temps.
(Éc. des fem. III. 2.)
PRÊTER LA MAIN A...:
Cela est fort vilain à vous, pour un grand seigneur, de prêter la main, comme vous faites, aux sottises de mon mari.
(B. gent. IV. 2.)
(Voyez au mot DONNER, DONNER LA MAIN ou LES MAINS.)
—PRÊTER LE COLLET, soutenir une lutte:
Je vous prêterai le collet en tout genre d’érudition.
(Am. méd. II. 4.)
PRÉTEXTE A (un infinitif):
Henriette, entre nous, est un amusement, Un voile ingénieux, un prétexte, mon frère, A couvrir d’autres feux dont je sais le mystère.
(Fem. sav. II. 3.)
PRIER D’UNE FÊTE, y inviter:
Pressez vite le jour de la cérémonie; J’y prends part, et déjà moi-même je m’en prie.
(Éc. des f. V. 8.)
PRINCIPAUTÉ; SA PRINCIPAUTÉ, comme sa majesté, son altesse, ou bien sa qualité de prince:
MORON. Je l’ai trouvé un peu impertinent, n’en déplaise à sa principauté.
(Princ. d’Él. III. 3.)
PRISES; EN ÊTRE AUX PRISES, être près d’en venir aux prises:
Souvent nous en étions aux prises; Et vous ne croiriez point de combien de sottises....
(Fem. sav. IV. 2.)
PRODUIRE A QUELQU’UN, lui montrer, lui présenter:
Quoi! deux Amphitryons ici nous sont produits!
(Amph. III. 5.)
Voici l’homme qui meurt du désir de vous voir. En vous le produisant, je ne crains point le blâme D’avoir admis chez vous un profane, madame.
(Fem. sav. III. 5.)
—SE PRODUIRE, se montrer:
Ah, ah! cette impudente ose encor se produire?
(Ibid. V. 3.)
PROMENER, verbe neutre, sans le pronom réfléchi:
Qu’on me laisse ici promener toute seule.
(Am. magn. I. 6.)
Sur la suppression du pronom, voyez ARRÊTER.
—PROMENER QUELQU’UN SUR.... au figuré:
Ma jalousie à tout propos Me promène sur ma disgrâce.
(Amph. III. 1.)
Ramène ma pensée sur ma disgrâce.
PROMETTRE, assurer:
Je vous promets que je ne saurois les donner à moins.
(Méd. m. l. I. 6.)
PRONOM DE LA PREMIÈRE PERSONNE, construit avec un verbe à la troisième:
Et que me diriez-vous, monsieur, si c’étoit moi Qui vous eût procuré cette bonne fortune?
(Dép. am. III. 7.)
Cette tournure ne choque pas, parce que eût figure avec c’était, et non pas avec moi. Au reste, Molière a donné cela au besoin de la mesure, car, deux vers plus loin, il rentre dans la forme ordinaire:
C’est moi, vous dis-je, moi, dont le patron le sait, Et qui vous ai produit ce favorable effet.
(Ibid. III. 7.)
Molière a employé encore ailleurs cette discordance de personnes:
Ce ne seroit pas moi qui se feroit prier.
(Sgan. 2.)
En ce cas, c’est moi qui se nomme Sganarelle.
(Méd. m. lui. I. 6.)
Nous chercherons partout à trouver à redire, Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire.
(Fem. sav. III. 2.)
Molière mettait ici le verbe en accord avec le pronom relatif, qui désigne en effet la 3e personne. L’usage prescrit absolument aujourd’hui le verbe à la 1re personne, qui sachions. Au surplus, comme la mesure eût été la même, on est induit à penser que du temps de Molière la règle n’était pas encore fixée sur ce point.
PRONOM RÉFLÉCHI, supprimé:
Les mauvais traitements qu’il me faut endurer Pour jamais de la cour me feroient retirer.
(Fâcheux. III. 2.)
Je ne feindrai point de vous dire que le hasard nous a fait connoître il y a six jours.
(Mal. im. I. 5.)
Molière a voulu fuir le mauvais effet de la répétition nous a fait nous connoître; me feroient me retirer. Il pouvait dire, nous a fait connoître l’un à l’autre; mais il a pensé que la rapidité de l’expression ne faisait ici rien perdre à la clarté, et pour un dialogue était assez correcte.
J’observe que les bons écrivains du XVIIe siècle n’expriment jamais qu’une fois le pronom personnel, quand la tournure de la phrase et l’emploi d’un verbe réfléchi sembleraient, comme ici, exiger qu’il fût exprimé deux fois.
PRONOM RELATIF, séparé de son substantif:
Et j’ai des gens en main que j’emploierai pour vous.
(Mis. III. 5.)
Tandis que Célimène en ses liens s’amuse, De qui l’humeur coquette et l’esprit médisant Semblent donner si fort dans les mœurs d’à présent.
(Ibid. I. 1.)
Ce tour est si fréquent dans Molière et dans tous les écrivains du XVIIe siècle, qu’il a paru superflu d’en rassembler ici d’autres exemples.
PROPOS; METTRE DANS LE PROPOS:
Et, pour ne vous point mettre aussi dans le propos...
(Fem. sav. IV. 3.)
PROPRE, au sens d’élégant, paré:
DORANTE. Comment, monsieur Jourdain, vous voilà le plus propre du monde!
(B. gent. III. 4.)
PROU, adverbe, beaucoup; archaïsme:
J’ai prou de ma frayeur en cette conjecture.
(L’Ét. II. 5.)
Prou, par apocope de proufit (profit). En italien, pro n’est que substantif: Buon pro vi faccia.—Bon prou vous fasse.
La Civilité puérile et honnête apprenait aux enfants à dire à leurs père et mère, après les grâces, prouface, c’est-à-dire, bon prou vous fasse; que ce repas vous profite.
En français, prou fait aussi l’office d’adverbe, comme ces autres substantifs monosyllabes, pas, point, mie, trop, rien.
(Voyez PAS; RIEN.)
«L’un jura foi de roi, l’autre foi de hibou, «Qu’ils ne se goberoient leurs petits peu ni prou.»
(La Font. L’Aigle et le Hibou.)
PRUNES; POUR DES PRUNES, pour rien:
CLIMÈNE. Ce le, où elle s’arrête, n’est pas mis pour des prunes.
(Crit. de l’Éc. des fem. 3.)
Molière prête à Climène cette trivialité, pour faire un contraste plaisant avec le superbe néologisme de cette précieuse, et l’importance qu’elle attache à ce le.
La même intention paraît dans Sganarelle, qui, interrogé au plus fort de son chagrin, répond:
Si je suis affligé, ce n’est pas pour des prunes.
(Sgan. 16.)
ARNOLPHE. Diantre, ce ne sont pas des prunes que cela!
(Éc. des fem. III. 4.)
PUBLIER POUR (un adjectif), faire passer publiquement pour...:
Et que direz-vous de la marquise Araminte, qui la publie partout pour épouvantable? (la comédie de l’École des femmes).
(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)
PUER SON ANCIENNETÉ:
... Ah! sollicitude à mon oreille est rude; Il put étrangement son ancienneté.
(Fem. sav. II. 7.)
Ce présent se dérive de la forme puir, qui est la primitive; puer est moderne. «C’est puir que sentir bon.» (Montaigne.)
«Puer ou PUÏR, verbe neutre. L’Académie ne parle que de puer, et point du tout de puir. Danet en parle comme l’Académie; mais Richelet, aussi bien que Furetière, les admet tous deux, en disant que ce sont deux verbes défectueux; que puïr ne se dit point à l’infinitif, mais seulement puer, et qu’ils empruntent l’un de l’autre quelques temps. Quoi qu’il en soit, on ne conjugue point je pue, ni je puïs, comme il semble qu’on devroit conjuguer; mais je pus, tu pus, il put.» (Trévoux.)
L’exemple tiré de Montaigne, auquel on en pourrait ajouter mille autres, prouve l’erreur de Richelet et de Furetière quant à l’infinitif puïr: ils ont pris pour défectueux deux verbes très-complets chacun de sa part, mais différents d’âge. Les dernières lignes de Trévoux prouvent qu’en 1740 la forme moderne n’avait pas encore supplanté l’ancienne complétement, et que puïr subsistait toujours dans le présent de l’indicatif. A plus forte raison, en 1672 Molière ne pouvait-il écrire, comme le mettent certaines éditions: «Il pue étrangement.....» (Voyez SENTIR.)
PUNISSEUR; FOUDRE PUNISSEUR:
Il ne veut le montrer qu’en tête d’une armée, Et tout prêt à lancer le foudre punisseur.
(D. Garcie. I. 2.)
PUNITION; FAIRE LA PUNITION DE... SUR...:
Ils en feront sur votre personne toute la punition que leur pourront offrir et les poursuites de la justice, et la chaleur de leur ressentiment.
(G. D. III. 8.)
Molière dit de même, faire la justice d’un crime.
PURGER (SE) DE SA MAGNIFICENCE, l’expliquer, la justifier:
L’autre, pour se purger de sa magnificence, Dit qu’elle gagne au jeu l’argent qu’elle dépense.
(Éc. des fem. I. 1.)
—SE PURGER D’UNE IMPOSTURE, en démontrer la fausseté:
Votre Majesté juge bien elle-même...... quel intérêt j’ai enfin à me purger de leur imposture.
(1er Placet au roi.)
QUAND... ET QUE...:
Enfin, quand il (le ciel) exposeroit à mes yeux un miracle d’esprit, d’adresse et de beauté, et que cette personne m’aimeroit avec toutes les tendresses imaginables; je vous l’avoue franchement, je ne l’aimerois pas.
(Pr. d’Él. III. 4.)
Oui, quand Alexandre seroit ici, et que ce seroit votre amant......
(Sicilien. 12.)
«Quand un homme nous auroit ruinés, estropiés, brûlé nos maisons, tué notre père, et qu’il se disposeroit encore à nous assassiner...»
(Pascal. 14e Prov.)
Cette tournure paraît lâche et incorrecte. On observera dans la phrase de Pascal une autre négligence, c’est le même nous servant à la fois comme accusatif et comme datif: nous aurait ruinés, nous aurait tué notre père.
QUANT-A-MOI, substantif. (Voyez TENIR SON QUANT-A-MOI).
QUASI, presque:
Figurez-vous donc que Télèbe, Madame, est de ce côté. C’est une ville, en vérité, Aussi grande quasi que Thèbe.
(Amph. I. 1.)
Ce mot a joui d’une grande faveur jusqu’à la fin du XVIIe siècle:
«Nous sommes quasi en tout iniques juges de leurs actions (des femmes).»
(Montaigne. III. 5.)
«....... Notre grande méthode (de diriger l’intention), dont l’importance est telle, que j’oserois quasi la comparer à la doctrine de la probabilité.»
(Pascal, 7e Prov.)
«Je ne me laisse pas emporter aux haines publiques, que je sais estre quasi toujours injustes.»
(Voiture.)
«L’amour n’a quasi jamais bien establi son pouvoir qu’après avoir ruiné celui de nostre raison.»
(St.-Évremond.)
«Le mot quasi n’est pas mauvais, et il ne faut faire nul scrupule de s’en servir, surtout dans les discours de longue haleine.»
(Patru.)
Là commencent les retours: Vaugelas, Ménage, Bouhours, Thomas Corneille, ont condamné quasi, les uns plus sévèrement, les autres moins; les plus indulgents ne l’ont toléré que par pitié.
Le temps a donné gain de cause à Vaugelas, qui le proscrivait net, et le chassait du beau langage.
QUE.
Ce mot est entré dans la langue française pour y représenter 1o l’adverbe latin quòd;
2o Les accusatifs du pronom relatif qui, quæ, quod, et le neutre quid;
3o L’adverbe quàm dans les formules de comparaison: plus pieux que vous, magis pius quàm tu.
Enfin, il figure dans quelques autres locutions qui ne sont point prises du latin, et sont des idiotismes de notre langue.
Molière nous fournit des exemples de ces divers emplois de QUE; nous allons les rapporter dans l’ordre où ils viennent d’être mentionnés.
—QUE (quòd), entre deux verbes, tous deux à l’indicatif:
Ah! madame, il suffit, pour me rendre croyable, Que ce qu’on vous promet doit être inviolable.
(D. Garcie. I. 3.)
Est-il possible que toujours j’aurai du dessous avec elle?
(G. D. II. 13.)
Est-il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires et de vos médecins?
(Mal. im. III. 3.)
L’idée du second verbe énonce un fait certain, c’est pourquoi on met l’indicatif. Le doute, ou plutôt l’exclamation, s’exprime dans l’autre partie de la phrase. Vous serez toujours embéguiné des médecins;—j’aurai toujours du dessous avec elle;—cela est-il possible?
«Croyez-vous qu’il suffit d’être sorti de moi?»
(Corn. Le Menteur.)
Il suffit d’être sorti de moi.—Le croyez-vous? La première proposition paraît incontestable à Dorante.
Montaigne, parlant du nouveau monde, se sert de la même tournure:
«Bien crains-je que nous luy aurons très fort hasté sa ruine par nostre contagion, et que nous luy aurons bien cher vendu nos opinions et nos arts!»
(Montaigne. III. 6.)
Observez que dans tous ces exemples le premier verbe est au présent de l’indicatif, et le second au futur.
—QUE pour de ce que, répondant au latin quòd, adverbe; S’OFFENSER QUE (suivi d’un autre verbe):
Et cet arrêt suprême Doit m’être assez touchant pour ne pas s’offenser Que mon cœur par deux fois le fasse répéter.
(Éc. des mar. II. 14.)
Vous aurez la consolation qu’elle sera morte dans les formes.
(Am. méd. II. 5.)
Hoc erit tibi solamen quòd..... Cette consolation (savoir) que elle sera morte... etc.
Voilà qui m’étonne, qu’en ce pays-ci les formes de la justice ne soient point observées.
(Pourc. III. 2.)
La Fontaine a dit, par la même tournure, prier que et menacer que.
«Quelques voyageurs le prièrent, au nom de Jupiter hospitalier, qu’il leur enseignât le chemin qui conduisoit à la ville....... Ésope le menaça que ses mauvais traitements seroient sus.»
(Vie d’Ésope.)
Cette construction est très-commode, et abrége un long détour; mais elle ne paraît pas admissible hors du dialogue ou du style familier.