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Les Voyages de Gulliver

VOYAGE AU PAYS DES HOUYHNHNMS

Reading edition

Chapitre I

L'auteur entreprend encore un voyage en qualité de capitaine de vaisseau. Son équipage se révolte, l'enferme, l'enchaîne et puis le met à terre sur un rivage inconnu. Description des yahous. Deux Houyhnhnms viennent au-devant de lui.

Je passai cinq mois fort doucement avec ma femme et mes enfants, et je puis dire qu'alors j'étais heureux, si j'avais pu connaître que je l'étais; mais je fus malheureusement tenté de faire encore un voyage, surtout lorsque l'on m'eut offert le titre flatteur de capitaine sur l'Aventure, vaisseau marchand de trois cent cinquante tonneaux. J'entendais parfaitement la navigation, et d'ailleurs j'étais las du titre subalterne de chirurgien de vaisseau. Je ne renonçai pourtant pas à la profession, et je sus l'exercer dans la suite quand l'occasion s'en présenta. Aussi me contentai-je de mener avec moi, dans ce voyage, un jeune garçon chirurgien. Je dis adieu à ma pauvre femme. Étant embarqué à Portsmouth, je mis à la voile le 2 août 1710.

Les maladies m'enlevèrent pendant la route une partie de mon équipage, en sorte que je fus obligé de faire une recrue aux Barbades et aux îles de Leeward, où les négociants dont je tenais ma commission m'avaient donné ordre de mouiller; mais j'eus bientôt lieu de me repentir d'avoir fait cette maudite recrue, dont la plus grande partie était composée de bandits qui avaient été boucaniers. Ces coquins débauchèrent le reste de mon équipage, et tous ensemble complotèrent de se saisir de ma personne et de mon vaisseau. Un matin donc, ils entrèrent dans ma chambre, se jetèrent sur moi, me lièrent et me menacèrent de me jeter à la mer si j'osais faire la moindre résistance. Je leur dis que mon sort était entre leurs mains et que je consentais d'avance à tout ce qu'ils voudraient. Ils m'obligèrent d'en faire serment, et puis me délièrent, se contentant de m'enchaîner un pied au bois de mon lit et de poster à la porte de ma chambre une sentinelle qui avait ordre de me casser la tête si j'eusse fait quelque tentative pour me mettre en liberté. Leur projet était d'exercer la piraterie avec mon vaisseau et de donner la chasse aux Espagnols; mais pour cela ils n'étaient pas assez forts d'équipage; ils résolurent de vendre; d'abord la cargaison du vaisseau et d'aller à Madagascar pour augmenter leur troupe. Cependant j'étais prisonnier dans ma chambre, fort inquiet du sort qu'on me préparait.

Le 9 de mai 1711, un certain Jacques Welch entra, et me dit qu'il avait reçu ordre de M. le capitaine de me mettre à terre. Je voulus, mais inutilement, avoir quelque entretien avec lui et lui faire quelques questions; il refusa même de me dire le nom de celui qu'il appelait M. le capitaine. On me fit descendre dans la chaloupe, après m'avoir permis de faire mon paquet et d'emporter mes hardes. On me laissa mon sabre, et on eut la politesse de ne point visiter mes poches, où il y avait quelque argent. Après avoir fait environ une lieue dans la chaloupe, on me mit sur le rivage. Je demandai à ceux qui m'accompagnaient quel pays c'était. «Ma foi, me répondirent-ils, nous ne le savons pas plus que vous, mais prenez garde que la marée ne vous surprenne; adieu.» Aussitôt la chaloupe s'éloigna.

Je quittai les sables et montai sur une hauteur pour m'asseoir et délibérer sur le parti que j'avais à prendre. Quand je fus un peu reposé, j'avançai dans les terres, résolu de me livrer au premier sauvage que je rencontrerais et de racheter ma vie, si je pouvais, par quelques petites bagues, par quelques bracelets et autres bagatelles, dont les voyageurs ne manquent jamais de se pourvoir, et dont j'avais une certaine quantité dans mes poches.

Je découvris de grands arbres, de vastes herbages et des champs où l'avoine croissait de tous côtés. Je marchais avec précaution, de peur d'être surpris ou de recevoir quelque coup de flèche. Après avoir marché quelque temps, je tombai dans un grand chemin, où je remarquai plusieurs pas d'hommes et de chevaux et quelques-uns de vaches. Je vis en même temps un grand nombre d'animaux dans un champ, et un ou deux de la même espèce perchés sur un arbre. Leur figure me parut surprenante, et quelques-uns s'étant un peu approchés, je me cachai derrière un buisson pour les mieux considérer.

De longs cheveux leur tombaient sur le visage; leur poitrine, leur dos et leurs pattes de devant étaient couverts d'un poil épais; ils avaient de la barbe au menton comme des boucs, mais le reste de leur corps était sans poil, et laissait voir une peau très brune. Ils n'avaient point de queue, ils se tenaient tantôt assis sur l'herbe, tantôt couchés et tantôt debout sur leurs pattes de derrière; ils sautaient, bondissaient et grimpaient aux arbres avec l'agilité des écureuils, ayant des griffes aux pattes de devant et de derrière. Les femelles étaient un peu plus petites que les mâles. Elles avaient de forts longs cheveux et seulement un peu de duvet en plusieurs endroits de leur corps. Leurs mamelles pendaient entre leurs deux pattes de devant, et quelquefois touchaient la terre lorsqu'elles marchaient. Le poil des uns et des autres était de diverses couleurs: brun, rouge, noir et blond. Enfin, dans tous mes voyages je n'avais jamais vu d'animal si difforme et si dégoûtant.

Après les avoir suffisamment considérés, je suivis le grand chemin, dans l'espérance qu'il me conduirait à quelque hutte d'Indiens. Ayant un peu marché, je rencontrai, au milieu du chemin, un de ces animaux qui venait directement à moi. À mon aspect, il s'arrêta, fit une infinité de grimaces, et parut me regarder comme une espèce d'animal qui lui était inconnue; ensuite il s'approcha et leva sur moi sa patte de devant. Je tirai mon sabre et je frappai du plat, ne voulant pas le blesser, de peur d'offenser ceux à qui ces animaux pouvaient appartenir. L'animal, se sentant frappé, se mit à fuir et à crier si haut, qu'il attira une quarantaine d'animaux de sa sorte, qui accoururent vers moi en me faisant des grimaces horribles. Je courus vers un arbre, auquel je m'adossai, tenant mon sabre devant moi; aussitôt ils sautèrent aux branches de l'arbre et commencèrent à me couvrir de leurs ordures; mais tout à coup ils se mirent tous à fuir.

Alors je quittai l'arbre et poursuivis mon chemin, étant assez surpris qu'une terreur soudaine leur eût ainsi fait prendre la fuite; mais, regardant, à gauche, je vis un cheval marchant gravement au milieu d'un champ; c'était la vue de ce cheval qui avait fait décamper si vite la troupe qui m'assiégeait. Le cheval, s'étant approché de moi, s'arrêta, recula, et ensuite me regarda fixement, paraissant un peu étonné; il me considéra de tous côté, tournant plusieurs fois autour de moi.

Je voulus avancer, mais il se mit vis-à-vis de moi dans le chemin, me regardant d'un oeil doux, et sans me faire aucune violence. Nous nous considérâmes l'un l'autre pendant un peu de temps; enfin je pris la hardiesse de lui mettre la main sur le cou pour le flatter, sifflant et parlant à la façon des palefreniers lorsqu'ils veulent caresser un cheval; mais l'animal superbe, dédaignant mon honnêteté et ma politesse, fronça ses sourcils et leva fièrement un de ses pieds de devant pour m'obliger à retirer ma main trop familière. En même temps il se mit à hennir trois ou quatre fois, mais avec des accents si variés, que je commençai à croire qu'il parlait un langage qui lui était propre, et qu'il y avait une espèce de sens attaché à ses divers hennissements.

Sur ces entrefaites arriva un autre cheval, qui salua le premier très poliment; l'un et l'autre se firent des honnêtetés réciproques, et se mirent à hennir de cent façons différentes, qui semblaient former des sons articulés; ils firent ensuite quelques pas ensemble, comme s'ils eussent voulu conférer sur quelque chose; ils allaient et venaient en marchant gravement côte à côte, semblables à des personnes qui tiennent conseil sur des affaires importantes; mais ils avaient toujours l'oeil sur moi, comme s'ils eussent pris garde que je ne m'enfuisse.

Surpris de voir des bêtes se comporter ainsi, je me dis à moi- même: «Puisque en ce pays-ci les bêtes ont tant de raison, il faut que les hommes y soient raisonnables au suprême degré.».

Cette réflexion me donna tant de courage, que je résolus d'avancer dans le pays jusqu'à ce que j'eusse rencontré quelque habitant, et de laisser là les deux chevaux discourir ensemble tant qu'il leur plairait; mais l'un des deux, qui était gris pommelé, voyant que je m'en allais, se mit à hennir d'une façon si expressive, que je crus entendre ce qu'il voulait: je me retournai et m'approchai de lui, dissimulant mon embarras et mon trouble autant qu'il m'était possible, car, dans le fond, je ne savais ce que cela deviendrait, et c'est ce que le lecteur peut aisément s'imaginer.

Les deux chevaux me serrèrent de près et se mirent à considérer mon visage et mes mains. Mon chapeau paraissait les surprendre, aussi bien que les pans de mon justaucorps. Le gris-pommelé se mit à flatter ma main droite, paraissant charmé et de la douceur et de la couleur de ma peau; mais il la serra si fort entre son sabot et son paturon, que je ne pus m'empêcher de crier de toute ma force, ce qui m'attira mille autres caresses pleines d'amitié. Mes souliers et mes bas leur donnaient de grandes inquiétudes; ils les flairèrent et les tâtèrent plusieurs fois, et firent à ce sujet plusieurs gestes semblables à ceux d'un philosophe qui veut entreprendre d'expliquer un phénomène.

Enfin, la contenance et les manières de ces deux animaux me parurent si raisonnables, si sages, si judicieuses, que je conclus en moi-même qu'il fallait que ce fussent des enchanteurs qui s'étaient ainsi transformés en chevaux avec quelque dessein, et qui, trouvant un étranger sur leur chemin, avaient voulu se divertir un peu à ses dépens, ou avaient peut-être été frappés de sa figure, de ses habits et de ses manières. C'est ce qui me fit prendre la liberté de leur parler en ces termes:

«Messieurs les chevaux, si vous êtes des enchanteurs, comme j'ai lieu de le croire, vous entendez toutes les langues; ainsi, j'ai l'honneur de vous dire en la mienne que je suis un pauvre Anglais qui, par malheur, ai échoué sur ces côtes, et qui vous prie l'un ou l'autre, si pourtant vous êtes de vrais chevaux, de vouloir; souffrir que je monte sur vous pour chercher quelque village ou quelque maison où je me puisse retirer. En reconnaissance, je vous offre ce petit couteau et ce bracelet.»

Les deux animaux parurent écouter mon discours avec attention, et quand j'eus fini ils se mirent à hennir tour à tour, tournés l'un vers l'autre. Je compris alors clairement que leurs hennissements étaient significatifs, et renfermaient des mots dont on pourrait peut-être dresser un alphabet aussi aisé que celui des Chinois.

Je les entendis souvent répéter le mot yahou, dont je distinguai le son sans en distinguer le sens, quoique, tandis que les deux chevaux s'entretenaient, j'eusse essayé plusieurs fois d'en chercher la signification. Lorsqu'ils eurent cessé de parler, je me mis à crier de toute ma force: Yahou! yahou! tâchant de les imiter. Cela parut les surprendre extrêmement, et alors le gris- pommelé, répétant deux fois le même mot, sembla vouloir m'apprendre comment il le fallait prononcer. Je répétai après lui le mieux qu'il me fut possible, et il me parut que, quoique je fusse très éloigné de la perfection de l'accent et de la prononciation, j'avais pourtant fait quelques progrès. L'autre cheval, qui était bai, sembla vouloir m'apprendre un autre mot beaucoup plus difficile à prononcer, et qui, étant réduit à l'orthographe anglaise, peut ainsi s'écrire: houyhnhnm. Je ne réussis pas si bien d'abord dans la prononciation de ce mot que dans celle du premier; mais, après, quelques essais, cela alla mieux, et les deux chevaux me trouvèrent de l'intelligence.

Lorsqu'ils se furent encore un peu entretenus (sans doute à mon sujet), ils prirent congé l'un de l'autre avec la même cérémonie qu'ils s'étaient abordés. Le bai me fit signe de marcher devant lui, ce que je jugeai à propos de faire, jusqu'à ce que j'eusse trouvé un autre conducteur. Comme je marchais fort lentement, il se mit à hennir: hhuum, hhumn. Je compris sa pensée, et lui donnai à entendre, comme je le pus, que j'étais bien las et avais de la peine à marcher; sur quoi il s'arrêta charitablement pour me laisser reposer.

Chapitre II

L'auteur est conduit au logis d'un Houyhnhnm; comment il y est reçu. Quelle est la nourriture des Houyhnhnms. Embarras de l'auteur pour trouver de quoi se nourrir.

Après avoir marché environ trois milles, nous arrivâmes à un endroit où il y avait une grande maison de bois fort basse et couverte de paille. Je commençai aussitôt à tirer de ma poche les petits présents que je destinais aux hôtes de cette maison pour en être reçu plus honnêtement. Le cheval me fit poliment entrer le premier dans une grande salle très propre, où pour tout meuble il y avait un râtelier et une auge. J'y vis trois chevaux avec deux cavales, qui ne mangeaient point, et qui étaient assis sur leurs jarrets. Sur ces entrefaites, le gris-pommelé arriva, et en entrant se mit à hennir d'un ton de maître. Je traversai avec lui deux autres salles de plain-pied; dans la dernière, mon conducteur me fit signe d'attendre et passa dans une chambre qui était proche. Je m'imaginai alors qu'il fallait que le maître de cette maison fût une personne de qualité, puisqu'on me faisait ainsi attendre en cérémonie dans l'antichambre; mais, en même temps, je ne pouvais concevoir qu'un homme de qualité eût des chevaux pour valets de chambre. Je craignis alors d'être devenu fou, et que mes malheurs ne m'eussent fait entièrement perdre l'esprit. Je regardai attentivement autour de moi et me mis à considérer l'antichambre, qui était à peu près meublée comme la première salle. J'ouvrais de grands yeux, je regardais fixement tout ce qui m'environnait, et je voyais toujours la même chose. Je me pinçai les bras, je me mordis les lèvres, je me battis les flancs pour m'éveiller, en cas que je fusse endormi; et comme c'étaient toujours les mêmes objets qui me frappaient les yeux, je conclus qu'il y avait là de la diablerie et de la haute magie.

Tandis que je faisais ces réflexions, le gris-pommelé revint à moi dans le lieu où il m'avait laissé, et me fit signe d'entrer avec lui dans la chambre, où je vis sur une natte très propre et très fine une belle cavale avec un Beau poulain et une belle petite jument, tous appuyés modestement sur leurs hanches. La cavale se leva à mon arrivée et s'approcha de moi, et après avoir considéré attentivement mon visage et mes mains, me tourna le dos d'un air dédaigneux et se mit à hennir en prononçant souvent le mot yahou. Je compris bientôt, malgré moi, le sens funeste de ce mot, car le cheval qui m'avait introduit, me faisant signe de là tête, et me répétant souvent le mot hhuum, hhuum, me conduisit dans une espèce de basse-cour, où il y avait un autre bâtiment à quelque distance de la maison. La première chose qui me frappa les yeux ce furent trois de ces maudits animaux que j'avais vus d'abord dans un champ, et dont j'ai fait plus haut la description; ils étaient attachés par le cou et mangeaient des racines et de la chair d'âne, de chien et de vache morte (comme je l'ai appris depuis), qu'ils tenaient entre leurs griffes et déchiraient avec leurs dents.

Le maître cheval commanda alors à un petit bidet alezan, qui était un de ses laquais, de délier le plus grand de ces animaux et de l'amener. On nous mit tous deux côte à côte, pour mieux faire la comparaison de lui à moi, et ce fut alors que yahou fut répété plusieurs fois, ce qui me donna à entendre que ces animaux s'appelaient yahous. Je ne puis exprimer ma surprise et mon horreur, lorsque, ayant considéré de près cet animal, je remarquai en lui tous les traits et toute la figure d'un homme, excepté qu'il avait le visage large et plat, le nez écrasé, les lèvres épaisses et la bouche très grande; mais cela est ordinaire à toutes les nations sauvages, parce que les mères couchent leurs enfants le visage tourné contre terre, les portent sur le dos, et leur battent le nez avec leurs épaules. Ce yahou avait les pattes de devant semblables à mes mains, si ce n'est qu'elles étaient armées d'ongles fort grands et que la peau en était brune, rude et couverte de poil. Ses jambes ressemblaient aussi aux miennes, avec les mêmes différences. Cependant mes bas et mes souliers avaient fait croire à messieurs les chevaux que la différence était beaucoup plus grande. À l'égard du reste du corps, c'était, en vérité, la même chose, excepté par rapport à la couleur et au poil.

Quoi qu'il en soit, ces messieurs n'en jugeaient pas de même, parce que mon corps était vêtu et qu'ils croyaient que mes habits étaient ma peau même et une partie de ma substance; en sorte qu'ils trouvaient que j'étais par cet endroit fort différent de leurs yahous. Le petit laquais bidet, tenant une racine entre son sabot et son paturon, me la présenta. Je la pris, et, en ayant goûté, je la lui rendis sur-le-champ avec le plus de politesse qu'il me fut possible. Aussitôt il alla chercher dans la loge des yahous un morceau de chair d'âne et me l'offrit. Ce mets me parut si détestable et si dégoûtant, que je n'y voulus point toucher, et témoignai même qu'il me faisait mal au coeur. Le bidet jeta le morceau au yahou, qui sur-le-champ le dévora avec un grand plaisir. Voyant que la nourriture des yahous ne me convenait point, il s'avisa de me présenter de la sienne, c'est-à- dire du foin et de l'avoine; mais je secouai la tête et lui fis entendre que ce n'était pas là un mets pour moi. Alors, portant un de ses pieds de devant à sa bouche d'une façon très surprenante et pourtant très naturelle, il me fit des signes pour me faire comprendre qu'il ne savait comment me nourrir, et pour me demander ce que je voulais donc manger; mais je ne pus lui faire entendre ma pensée par mes signes; et, quand je l'aurais pu, je ne voyais pas qu'il eût été en état de me satisfaire.

Sur ces entrefaites, une vache passa; je la montrai du doigt, et fis entendre, par un signe expressif, que j'avais envie de l'aller traire. On me comprit, et aussitôt on me fit entrer dans la maison, où l'on ordonna à une servante, c'est-à-dire à une jument, de m'ouvrir une salle, où je trouvai une grande quantité de terrines de lait rangées très proprement. J'en bus abondamment et pris ma réfection fort à mon aise et de grand courage.

Sur l'heure de midi, je vis arriver vers la maison une espèce de chariot ou de carrosse tiré par quatre yahous.

Il y avait dans ce carrosse un vieux cheval, qui paraissait un personnage de distinction; il venait rendre visite à mes hôtes et dîner avec eux. Ils le reçurent fort civilement et avec de grands égards: ils dînèrent ensemble dans la plus belle salle, et, outre du foin et de la paille qu'on leur servît d'abord, on leur servit encore de l'avoine bouillie dans du lait. Leur auge, placée au milieu de la salle, était disposée circulairement, à peu près comme le tour d'un pressoir de Normandie, et divisée en plusieurs compartiments, autour desquels ils étaient rangés assis sur leurs hanches, et appuyés sur des bottes de paille. Chaque compartiment avait un râtelier qui lui répondait, en sorte que chaque cheval et chaque cavale mangeait sa portion avec beaucoup de décence et de propreté. Le poulain et la petite jument, enfants du maître et de la maîtresse du logis, étaient à ce repas, et il paraissait que leur père et leur mère étaient fort attentifs à les faire manger. Le gris-pommelé m'ordonna de venir auprès de lui, et il me sembla s'entretenir à mon sujet avec son ami, qui me regardait de temps en temps et répétait souvent le mot de yahou.

Depuis quelques moments j'avais mis mes gants; le maître gris pommelé s'en étant aperçu et ne voyant plus mes mains telles qu'il les avait vues d'abord, fit plusieurs signes qui marquaient son étonnement et son embarras; il me les toucha deux ou trois fois avec son pied et me fit entendre qu'il souhaitait qu'elles reprissent leur première figure. Aussitôt je me dégantai, ce qui fit parler toute la compagnie et leur inspira de l'affection pour moi. J'en ressentis bientôt les effets; on s'appliqua à me faire prononcer certains mots que j'entendais, et on m'apprit les noms de l'avoine, du lait, du feu, de l'eau et de plusieurs autres choses. Je retins tous ces noms, et ce fut alors plus que jamais que je fis usage de cette prodigieuse facilité que la nature m'a donné pour apprendre les langues.

Lorsque le dîner fut fini, le maître cheval me prit en particulier, et, par des signes joints à quelques mots, me fit entendre la peine qu'il ressentait de voir que je ne mangeais point, et que je ne trouvais rien qui fût de mon goût. Hlunnh, dans leur langue, signifie de l'avoine. Je prononçai ce mot deux ou trois fois; car, quoique j'eusse d'abord refusé l'avoine qui m'avait été offerte, cependant, après y avoir réfléchi, je jugeai que je pouvais m'en faire une sorte de nourriture en la mêlant avec du lait, et que cela me sustenterait jusqu'à ce que je trouvasse l'occasion de m'échapper et que je rencontrasse des créatures de mon espèce. Aussitôt le cheval donna ordre à une servante, qui était une jolie jument blanche, de m'apporter une bonne quantité d'avoine dans un plat de bois. Je fis rôtir cette avoine comme je pus, ensuite je la frottai jusqu'à ce que je lui eusse fait perdre son écorce, puis je tâchai de la vanner; je me remis après cela à l'écraser entre deux pierres; je pris de l'eau, et j'en fis une espèce de gâteau que je fis cuire et mangeai tout chaud en le trempant dans du lait.

Ce fut d'abord pour moi un mets très insipide, quoique ce soit une nourriture ordinaire en plusieurs endroits de l'Europe; mais je m'y accoutumai avec le temps, et, m'étant trouvé dans ma vie réduit à des états fâcheux, ce n'était pas la première fois que j'avais éprouvé qu'il faut peu de chose pour contenter les besoins de la nature, et que le corps se fait à tout. J'observerai ici que, tant que je fus dans ce pays des chevaux, je n'eus pas la moindre indisposition. Quelquefois, il est vrai, j'allais à la chasse des lapins et des oiseaux, que je prenais avec des filets de cheveux de yahou; quelquefois je cueillais des herbes, que je faisais bouillir ou que je mangeais en salade, et, de temps en temps, je faisais du beurre. Ce qui me causa beaucoup de peine d'abord fut de manquer de sel; mais je m'accoutumai à m'en passer; d'où je conclus que l'usage du sel est l'effet de notre intempérance et n'a été produit que pour exciter à boire; car il est à remarquer que l'homme est le seul animal qui mêle du sel dans ce qu'il mange. Pour moi, quand j'eus quitté ce pays, j'eus beaucoup de peine à en reprendre le goût.

C'est assez parler, je crois, de ma nourriture. Si je m'étendais pourtant au long sur ce sujet, je ne ferais, ce me semble, que ce que font, dans leurs relations, la plupart des voyageurs, qui s'imaginent qu'il importe fort au lecteur de savoir s'ils ont fait bonne chère ou non.

Quoi qu'il en soit, j'ai cru que ce détail succinct de ma nourriture était nécessaire pour empêcher le monde de s'imaginer qu'il m'a été impossible de subsister pendant trois ans dans un tel pays et parmi de tels habitants.

Sur le soir, le maître cheval me fit donner une chambre à six pas de la maison et séparée du quartier des yahous. J'y étendis quelques bottes de paille et me couvris de mes habits, en sorte que j'y passai la nuit fort bien et y dormis tranquillement. Mais je fus bien mieux dans la suite, comme le lecteur verra ci-après, lorsque je parlerai de ma manière de vivre en ce pays-là.

Chapitre III

L'auteur s'applique à bien apprendre la langue, et le Houyhnhnm son maître s'applique à la lui enseigner. Plusieurs Houyhnhnms viennent voir l'auteur par curiosité. Il fait à son maître un récit succinct de ses voyages.

Je m'appliquai extrêmement à apprendre la langue, que le Houyhnhnm mon maître (c'est ainsi que je l'appellerai désormais), ses enfants et tous ses domestiques avaient beaucoup d'envie de m'enseigner. Ils me regardaient comme un prodige, et étaient surpris qu'un animal brut eût toutes les manières et donnât tous les signes naturels d'un animal raisonnable. Je montrais du doigt chaque chose et en demandais le nom, que je retenais dans ma mémoire et que je ne manquais pas d'écrire sur mon petit registre de voyage lorsque j'étais seul. À l'égard de l'accent, je tâchais de le prendre en écoutant attentivement. Mais le bidet alezan m'aida beaucoup.

Il faut avouer que la prononciation de cette langue me parut très difficile. Les Houyhnhnms parlent en même temps du nez et de la gorge; et leur langue, également nasale et gutturale, approche beaucoup de celle des Allemands, mais est beaucoup plus gracieuse et plus expressive. L'empereur Charles-Quint avait fait cette curieuse observation; aussi disait-il que s'il avait à parler à son cheval, il lui parlerait allemand.

Mon maître avait tant d'impatience de me voir parler sa langue pour pouvoir s'entretenir avec moi et satisfaire sa curiosité, qu'il employait toutes ses heures de loisir à me donner des leçons et à m'apprendre tous les termes, tous les tours et toutes les finesses de cette langue. Il était convaincu, comme il me l'a avoué depuis, que j'étais un yahou; mais ma propreté, ma politesse, ma docilité, ma disposition à apprendre, l'étonnaient: il ne pouvait allier ces qualités avec celles d'un yahou, qui est un animal grossier, malpropre et indocile. Mes habits lui causaient aussi beaucoup d'embarras, s'imaginant qu'ils étaient une partie de mon corps: car je ne me déshabillais, le soir, pour me coucher, que lorsque toute la maison était endormie, et je me levais le matin et m'habillais avant qu'aucun ne fût éveillé. Mon maître avait envie de connaître de quel pays je venais, où et comment j'avais acquis cette espèce de raison qui paraissait dans toutes mes manières, et de savoir enfin mon histoire. Il se flattait d'apprendre bientôt tout cela, vu le progrès que je faisais de jour en jour dans l'intelligence et dans la prononciation de la langue. Pour aider un peu ma mémoire, je formai un alphabet de tous les mots que j'avais appris, et j'écrivis tous ces termes avec l'anglais au-dessous. Dans la suite, je ne fis point difficulté d'écrire en présence de mon maître les mots et les phrases qu'il m'apprenait; mais il ne pouvait comprendre ce que je faisais, parce que les Houyhnhnms n'ont aucune idée de l'écriture.

Enfin, au bout de dix semaines, je me vis en état d'entendre plusieurs de ses questions, et bientôt je fus assez habile pour lui répondre passablement. Une des premières questions qu'il me fit, lorsqu'il me crut en état de lui répondre, fut de me demander de quel pays je venais, et comment j'avais appris à contrefaire l'animal raisonnable, n'étant qu'un, yahou: car ces yahous, auxquels il trouvait que je ressemblais par le visage et par les pattes de devant, avaient bien, disait-il, une espèce de connaissance, avec des ruses et de la malice, mais ils n'avaient point cette conception et cette docilité qu'il remarquait en moi. Je lui répondis que je venais de fort loin, et que j'avais traversé les mers avec plusieurs autres de mon espèce, porté dans un grand bâtiment de bois; que mes compagnons m'avaient mis à terre sur cette côte et qu'ils m'avaient abandonné. Il me fallut alors joindre au langage plusieurs signes pour me faire entendre. Mon maître me répliqua qu'il fallait que je me trompasse, et que j'avais dit la chose qui n'était pas, c'est-à-dire que je mentais. (Les Houyhnhnms, dans leur langue, n'ont point de mot pour exprimer le mensonge ou la fausseté.) Il ne pouvait comprendre qu'il y eût des terres au delà des eaux de la mer, et qu'un vil troupeau d'animaux pût faire flotter sur cet élément un grand bâtiment de bois et le conduire à leur gré. «À peine, disait-il, un Houyhnhnm en pourrait-il faire autant, et sûrement il n'en confierait pas la conduite à des yahous.»

Ce mot houyhnhnm, dans leur langue, signifie cheval, et veut dire selon son étymologie, la perfection de la nature. Je répondis à mon maître que les expressions me manquaient, mais que, dans quelque temps, je serais en état de lui dire des choses qui le surprendraient beaucoup. Il exhorta madame la cavale son épouse, messieurs ses enfants le poulain et la jument, et tous ses domestiques à concourir tous avec zèle à me perfectionner dans la langue, et tous les jours il y consacrait lui-même deux ou trois heures.

Plusieurs chevaux et cavales de distinction vinrent alors rendre visite à mon maître, excités par la curiosité de voir un yahou surprenant, qui, à ce qu'on leur avait dit, parlait comme un Houyhnhnm, et faisait reluire dans ses manières des étincelles de raison. Ils prenaient plaisir à me faire des questions à ma portée, auxquelles je répondais comme je pouvais. Tout cela contribuait à me fortifier dans l'usage de la langue, en sorte qu'au bout de cinq mois j'entendais tout ce qu'on me disait et m'exprimais assez bien sur la plupart des choses.

Quelques Houyhnhnms, qui venaient à la maison pour me voir et me parler, avaient de la peine à croire que je fusse un vrai yahou, parce que, disaient-ils, j'avais une peau fort différente de ces animaux; ils ne me voyaient, ajoutaient-ils, une peau à peu près semblable à celle des yahous que sur le visage et sur les pattes de devant, mais sans poil. Mon maître savait bien ce qui en était, car une chose qui était arrivée environ quinze jours auparavant m'avait obligé de lui découvrir ce mystère, que je lui avais toujours caché jusqu'alors, de peur qu'il ne me prît pour un vrai yahou et qu'il ne me mît dans leur compagnie.

J'ai déjà dit au lecteur que tous les soirs, quand toute la maison était couchée, ma coutume était de me déshabiller et de me couvrir de mes habits. Un jour, mon maître m'envoya de grand matin son laquais le bidet alezan. Lorsqu'il entra dans ma chambre, je dormais profondément; mes habits étaient tombés, et mes jambes étaient nues. Je me réveillai au bruit qu'il fit, et je remarquai qu'il s'acquittait de sa commission d'un air inquiet et embarrassé. Il s'en retourna aussitôt vers son maître et lui raconta confusément ce qu'il avait vu. Lorsque je fus levé, j'allai souhaiter le bonjour à Son Honneur (c'est le terme dont on se sert parmi les Houyhnhnms, comme nous nous servons de ceux d'altesse, de grandeur et de révérence). Il me dit d'abord ce que son laquais lui avait raconté le matin; que je n'étais pas le même endormi qu'éveillé, et que, lorsque j'étais couché, j'avais une autre peau que debout.

J'avais jusque-là caché ce secret, comme j'ai dit, pour n'être point confondu avec la maudite et infâme race des yahous; mais, hélas! il fallut alors me découvrir malgré moi. D'ailleurs, mes habits et mes souliers commençaient à s'user; et, comme il m'aurait fallu bientôt les remplacer par la peau d'un yahou ou de quelque autre animal, je prévoyais que mon secret ne serait pas encore longtemps caché. Je dis à mon maître que, dans le pays d'où je venais, ceux de mon espèce avaient coutume de se couvrir le corps du poil de certains animaux, préparé avec art, soit pour l'honnêteté et la bienséance, soit pour se défendre contre la rigueur des saisons; que, pour ce qui me regardait, j'étais prêt à lui faire voir clairement ce que je venais de lui dire; que je m'allais dépouiller, et ne lui cacherais seulement que ce que la nature nous défend de faire voir. Mon discours parut l'étonner; il ne pouvait surtout concevoir que la nature nous obligeât à cacher ce qu'elle nous avait donné. «La nature, disait-il, nous a-t-elle fait des présents honteux, furtifs et criminels? Pour nous, ajouta-t-il, nous ne rougissons point de ses dons, et ne sommes point honteux de les exposer à la lumière. Cependant, reprit-il, je ne veux point vous contraindre.»

Je me déshabillai donc honnêtement, pour satisfaire la curiosité de Son Honneur, qui donna de grands signes d'admiration en voyant la configuration de toutes les parties honnêtes de mon corps. Il leva tous mes vêtements les uns après les autres, les prenant entre son sabot et son paturon, et les examina attentivement; il me flatta, me caressa, et tourna plusieurs fois autour de moi; après quoi, il me dit gravement qu'il était clair que j'étais un vrai yahou, et que je ne différais de tous ceux de mon espèce qu'en ce que j'avais la chair moins dure et plus blanche, avec une peau plus douce; qu'en ce que je n'avais point de poil sur la plus grande partie de mon corps; que j'avais les griffes plus courtes et un peu autrement configurées, et que j'affectais de ne marcher que sur mes pieds de derrière. Il n'en voulut pas voir davantage, et me laissa m'habiller, ce qui me fit plaisir, car je commençais à avoir froid.

Je témoignai à Son Honneur combien il me mortifiait de me donner sérieusement le nom d'un animal infâme et odieux. Je le conjurai de vouloir bien m'épargner une dénomination si ignominieuse et de recommander la même chose à sa famille, à ses domestiques et à tous ses amis; mais ce fut en vain. Je le priai en même temps de vouloir bien ne faire part à personne du secret que je lui avais découvert touchant mon vêtement, au moins tant que je n'aurais pas besoin d'en changer, et que, pour ce qui regardait le laquais alezan, Son Honneur pouvait lui ordonner de ne point parler de ce qu'il avait vu.

Il me promit le secret, et la chose fut toujours tenue cachée, jusqu'à ce que mes habits fussent usés et qu'il me fallût chercher de quoi me vêtir, comme je le dirai dans la suite. Il m'exhorta en même temps à me perfectionner encore dans la langue, parce qu'il était beaucoup plus frappé de me voir parler et raisonner que de me voir blanc et sans poil, et qu'il avait une envie extrême d'apprendre de moi ces choses admirables que je lui avais promis de lui expliquer. Depuis ce temps-là, il prit encore plus de soin de m'instruire. Il me menait avec lui dans toutes les compagnies, et me faisait partout traiter honnêtement et avec beaucoup d'égards, afin de me mettre de bonne humeur (comme il me le dit en particulier), et de me rendre plus agréable et plus divertissant.

Tous les jours, lorsque j'étais avec lui, outre la peine qu'il prenait de m'enseigner la langue, il me faisait mille questions à mon sujet, auxquelles je répondais de mon mieux, ce qui lui avait donné déjà quelques idées générales et imparfaites de ce que je lui devais dire en détail dans la suite. Il serait inutile d'expliquer ici comment je parvins enfin à pouvoir lier avec lui une conversation longue et sérieuse; je dirai seulement que le premier entretien suivi que j'eus fut tel qu'on va voir.

Je dis à Son Honneur que je venais d'un pays très éloigné, comme j'avais déjà essayé de lui faire entendre, accompagné d'environ cinquante de mes semblables; que, dans un vaisseau, c'est-à-dire dans un bâtiment formé avec des planches, nous avions traversé les mers. Je lui décrivis la forme de ce vaisseau le mieux qu'il me fut possible, et, ayant déployé mon mouchoir, je lui fis comprendre comment le vent qui enflait les voiles nous faisait avancer. Je lui dis qu'à l'occasion d'une querelle qui s'était élevée parmi nous, j'avais été exposé sur le rivage de l'île où j'étais actuellement; que j'avais été d'abord fort embarrassé, ne sachant où j'étais, jusqu'à ce que Son Honneur eût eu la bonté de me délivrer de la persécution des vilains yahous. Il me demanda alors qui avait formé ce vaisseau, et comment il se pouvait que les Houyhnhnms de mon pays en eussent donné la conduite à des animaux bruts? Je répondis qu'il m'était impossible de répondre à sa question et de continuer mon discours, s'il ne me donnait sa parole et s'il ne me promettait sur son honneur et sur sa conscience de ne point s'offenser de tout ce que je lui dirais; qu'à cette condition seule je poursuivrais mon discours et lui exposerais avec sincérité les choses merveilleuses que je lui avais promis de lui raconter.

Il m'assura positivement qu'il ne s'offenserait de rien. Alors, je lui dis que le vaisseau avait été construit par des créatures qui étaient semblables à moi, et qui, dans mon pays et dans toutes les parties du monde où j'avais voyagé, étaient les seuls animaux maîtres, dominants et raisonnables; qu'à mon arrivée en ce pays, j'avais été extrêmement surpris de voir les Houyhnhnms agir comme des créatures douées de raison, de même que lui et tous ses amis étaient fort étonnés de trouver des signes de cette raison dans une créature qu'il leur avait plu d'appeler un yahou, et qui ressemblait, à la vérité, à ces vils animaux par sa figure extérieure, mais non par les qualités de son âme. J'ajoutai que, si jamais le Ciel permettait que je retournasse dans mon pays, et que j'y publiasse la relation de mes voyages, et particulièrement celle de mon séjour chez les Houyhnhnms, tout le monde croirait que je dirais la chose qui n'est point, et que ce serait une histoire fabuleuse et impertinente que j'aurais inventée; enfin que, malgré tout le respect que j'avais pour lui, pour toute son honorable famille et pour tous ses amis, j'osais assurer qu'on ne croirait jamais dans mon pays qu'un Houyhnhnm fût un animal raisonnable, et qu'un yahou ne fût qu'une bête.

Chapitre IV

Idées des Houyhnhnms sur la vérité et sur le mensonge. Les discours de l'auteur sont censurés par son maître.

Pendant que je prononçais ces dernières paroles, mon maître paraissait inquiet, embarrassé et comme hors de lui-même. Douter et ne point croire ce qu'on entend dire est, parmi les Houyhnhnms, une opération d'esprit à laquelle ils ne sont point accoutumés; et, lorsqu'on les y force, leur esprit sort pour ainsi dire hors de son assiette naturelle. Je me souviens même que, m'entretenant quelquefois avec mon maître au sujet des propriétés de la nature humaine, telle qu'elle est dans les autres parties du monde, et ayant occasion de lui parler du mensonge et de la tromperie, il avait beaucoup de peine à concevoir ce que je lui voulais dire, car il raisonnait ainsi: l'usage de la parole nous a été donné pour nous communiquer les uns aux autres ce que nous pensons, et pour être instruits de ce que nous ignorons. Or, si on dit la chose qui n'est pas, on n'agit point selon l'intention de la nature; on fait un usage abusif de la parole; on parle et on ne parle point. Parler, n'est-ce pas faire entendre ce que l'on pense? Or, quand vous faites ce que vous appelez mentir, vous me faites entendre ce que vous ne pensez point: au lieu de me dire ce qui est, vous me dites ce qui n'est point; vous ne parlez donc pas, vous ne faites qu'ouvrir la bouche pour rendre de vains sons; vous ne me tirez point de mon ignorance, vous l'augmentez. Telle est l'idée que les Houyhnhnms ont de la faculté de mentir, que nous autres humains possédons dans un degré si parfait et si éminent.

Pour revenir à l'entretien particulier dont il s'agit, lorsque j'eus assuré Son Honneur que les yahous étaient, dans mon pays, les animaux maîtres et dominants (ce qui l'étonna beaucoup), il me demanda si nous avions des Houyhnhnms, et quel était parmi nous leur état et leur emploi. Je lui répondis que nous en avions un très grand nombre; que pendant l'été ils paissaient dans les prairies, et que pendant l'hiver ils restaient dans leurs maisons, où ils avaient des yahous pour les servir, pour peigner leurs crins, pour nettoyer et frotter leur peau, pour laver leurs pieds, pour leur donner à manger. «Je vous entends, reprit-il, c'est-à- dire que, quoique vos yahous se flattent d'avoir un peu de raison, les Houyhnhnms sont toujours les maîtres, comme ici. Plût au Ciel seulement que nos yahous fussent aussi dociles et aussi bons domestiques que ceux de votre pays! Mais poursuivez, je vous prie.»

Je conjurai Son Honneur de vouloir me dispenser d'en dire davantage sur ce sujet, parce que je ne pouvais, selon les règles de la prudence, de la bienséance et de la politesse, lui expliquer le reste. «Je veux savoir tout, me répliqua-t-il; continuez, et ne craignez point de me faire de la peine.—Eh bien! lui dis-je, puisque vous le voulez absolument, je vais vous obéir. Les Houyhnhnms, que nous appelons chevaux, sont parmi nous des animaux très beaux et très nobles, également vigoureux et légers à la course. Lorsqu'ils demeurent chez les personnes de qualité, on leur fait passer le temps à voyager, à courir, à tirer des chars, et on a pour eux toutes sortes d'attention et d'amitié, tant qu'ils sont jeunes et qu'ils se portent bien; mais dès qu'ils commencent à vieillir ou à avoir quelques maux de jambes, on s'en défait aussitôt et on les vend à des yahous qui les occupent à des travaux durs, pénibles, bas et honteux, jusqu'à ce qu'ils meurent. Alors, on les écorche, on vend leur peau, et on abandonne leurs cadavres aux oiseaux de proie, aux chiens et aux loups, qui les dévorent. Telle est, dans mon pays, la fin des plus beaux et des plus nobles Houyhnhnms. Mais ils ne sont pas tous aussi bien traités et aussi heureux dans leur jeunesse que ceux dont je viens de parler; il y en a qui logent, dès leurs premières années, chez des laboureurs, chez des charretiers, chez des voituriers et autres gens semblables, chez qui ils sont obligés de travailler beaucoup, quoique fort mal nourris.» Je décrivis alors notre façon de voyager à cheval, et l'équipage d'un cavalier. Je peignis, le mieux qu'il me fut possible, la bride, la selle, les éperons, le fouet, sans oublier ensuite tous les harnais des chevaux qui traînent un carrosse, une charrette ou une charrue. J'ajoutai que l'on attachait au bout des pieds de tous nos Houyhnhnms une plaque d'une certaine substance très dure, appelée fer, pour conserver leur sabot et l'empêcher de se briser dans les chemins pierreux.

Mon maître parut indigné de cette manière brutale dont nous traitons les Houyhnhnms dans notre pays. Il me dit qu'il était très étonné que nous eussions la hardiesse et l'insolence de monter sur leur dos; que si le plus vigoureux de ses yahous osait jamais prendre cette liberté à l'égard du plus petit Houyhnhnm de ses domestiques, il serait sur-le-champ renversé, foulé, écrasé, brisé. Je lui répondis que nos Houyhnhnms étaient ordinairement domptés et dressés à l'âge de trois ou quatre ans, et que, si quelqu'un d'eux était indocile, rebelle et rétif, on l'occupait à tirer des charrettes, à labourer la terre, et qu'on l'accablait de coups.

J'eus beaucoup de peine à faire entendre tout cela à mon maître, et il me fallut user de beaucoup de circonlocutions pour exprimer mes idées, parce que la langue des Houyhnhnms n'est pas riche, et que, comme ils ont peu de passions, ils ont aussi peu de termes, car ce sont les passions multipliées et subtilisées qui forment la richesse, la variété et la délicatesse d'une langue.

Il est impossible de représenter l'impression que mon discours fit sur l'esprit de mon maître, et le noble, courroux dont il fut saisi lorsque je lui eus exposé la manière dont nous traitons les Houyhnhnms. Il convint que, s'il y avait un pays où les yahous fussent les seuls animaux raisonnables, il était juste qu'ils y fussent les maîtres, et que tous les autres animaux se soumissent à leurs lois, vu que la raison doit l'emporter sur la force. Mais, considérant la figure de mon corps, il ajouta qu'une créature telle que moi était trop mal faite pour pouvoir être raisonnable, ou au moins pour se servir de sa raison dans la plupart des choses de la vie. Il me demanda en même temps si tous les yahous de mon pays me ressemblaient. Je lui dis que nous avions à peu près tous la même figure, et que je passais pour assez bien fait; que les jeunes mâles et les femelles avaient la peau plus fine et plus délicate, et que celle des femelles était ordinairement, dans mon pays, blanche comme du lait. Il me répliqua qu'il y avait, à la vérité, quelque différence entre les yahous de sa basse-cour et moi; que j'étais plus propre qu'eux et n'étais pas tout à fait si laid; mais que, par rapport aux avantages solides, il croyait qu'ils l'emporteraient sur moi; que mes pieds de devant et de derrière étaient nus, et que le peu de poil que j'y avais était inutile, puisqu'il ne suffisait pas pour me préserver du froid; qu'à l'égard de mes pieds de devant, ce n'était pas proprement des pieds, puisque je ne m'en servais point pour marcher; qu'ils étaient faibles et délicats, que je les tenais ordinairement nus, et que la chose dont je les couvrais de temps en temps n'était ni si forte ni si dure que la chose dont je couvrais mes pieds de derrière; que je ne marchais point sûrement, vu que, si un de mes pieds de derrière venait à chopper ou à glisser, il fallait nécessairement que je tombasse. Il se mit alors à critiquer toute la configuration de mon corps, la platitude de mon visage, la proéminence de mon nez, la situation de mes yeux, attachés immédiatement au front, en sorte que je ne pouvais regarder ni à ma droite ni à ma gauche sans tourner ma tête. Il dit que je ne pouvais manger sans le secours de mes pieds de devant, que je portais à ma bouche, et que c'était apparemment pour cela que la nature y avait mis tant de jointures, afin de suppléer à ce défaut; qu'il ne voyait pas de quel usage me pouvaient être tous ces petits membres séparés qui étaient au bout de mes pieds de derrière; qu'ils étaient assurément trop faibles et trop tendres pour n'être pas coupés et brisés par les pierres et par les broussailles, et que j'avais besoin, pour y remédier, de les couvrir de la peau de quelque autre bête; que mon corps nu et sans poil était exposé au froid, et que, pour l'en garantir, j'étais contraint de le couvrir de poils étrangers, c'est-à-dire de m'habiller et de me déshabiller chaque jour, ce qui était, selon lui, la chose du monde la plus ennuyeuse et la plus fatigante; qu'enfin il avait remarqué que tous les animaux de son pays avaient une horreur naturelle des yahous et les fuyaient, en sorte que, supposant que nous avions, dans mon pays, reçu de la nature le présent de la raison, il ne voyait pas comment, même avec elle, nous pouvions guérir cette antipathie naturelle que tous les animaux ont pour ceux de notre espèce, et, par conséquent, comment nous pouvions en tirer aucun service. «Enfin, ajouta-t-il, je ne veux pas aller plus loin sur cette matière; je vous tiens quitte de toutes les réponses que vous pourriez me faire, et vous prie seulement de vouloir bien me raconter l'histoire de votre vie, et de me décrire le pays où vous êtes né.»

Je répondis que j'étais disposé à lui donner satisfaction sur tous les points qui intéressaient sa curiosité; mais que je doutais fort qu'il me fût possible de m'expliquer assez clairement sur des matières dont Son Honneur ne pouvait avoir aucune idée, vu que je n'avais rien remarqué de semblable dans son pays; que néanmoins je ferais mon possible, et que je tâcherais de m'exprimer par des similitudes et des métaphores, le priant de m'excuser si je ne me servais pas des termes propres.

Je lui dis donc que j'étais né d'honnêtes parents, dans une île qu'on appelait l'Angleterre, qui était si éloignée que le plus vigoureux des Houyhnhnms pourrait à peine faire ce voyage pendant la course annuelle du soleil; que j'avais d'abord exercé la chirurgie, qui est l'art de guérir les blessures; que mon pays était gouverné par une femelle que nous appelions la reine; que je l'avais quitté pour tâcher de m'enrichir et de mettre à mon retour ma famille un peu à son aise; que, dans le dernier de mes voyages, j'avais été capitaine de vaisseau, ayant environ cinquante yahous sous moi, dont la plupart étaient morts en chemin, de sorte que j'avais été obligé de les remplacer par d'autres tirés de diverses nations; que notre vaisseau avait été deux fois en danger de faire naufrage, la première fois par une violente tempête, et la seconde pour avoir heurté contre un rocher.

Ici mon maître m'interrompit pour me demander comment j'avais pu engager des étrangers de différentes contrées à se hasarder de venir avec moi après les périls que j'avais courus et les pertes que j'avais faites. Je lui répondis que tous étaient des malheureux qui n'avaient ni feu ni lieu, et qui avaient été obligés de quitter leur pays, soit à cause du mauvais état de leurs affaires, soit pour les crimes qu'ils avaient commis; que quelques-uns avaient été ruinés par les procès, d'autres par la débauche, d'autres par le jeu; que la plupart étaient des traîtres, des assassins, des voleurs, des empoisonneurs, des brigands, des parjures, des faussaires, des faux monnayeurs, des soldats déserteurs, et presque tous des échappés de prison; qu'enfin nul d'eux n'osait retourner dans son pays de peur d'y être pendu ou d'y pourrir dans un cachot.

Pendant ce discours, mon maître fut obligé de m'interrompre plusieurs fois. J'usai de beaucoup de circonlocutions pour lui donner l'idée de tous ces crimes qui avaient obligé la plupart de ceux de ma suite à quitter leur pays. Il ne pouvait concevoir à quelle intention ces gens-là avaient commis ces forfaits, et ce qui les y avait pu porter. Pour lui éclaircir un peu cet article, je tâchai de lui donner une idée du désir insatiable que nous avions tous de nous agrandir et de nous enrichir, et des funestes effets du luxe, de l'intempérance, de la malice et de l'envie; mais je ne pus lui faire entendre tout cela que par des exemples et des hypothèses, car il ne pouvait comprendre que tous ces vices existassent réellement; aussi me parut-il comme une personne dont l'imagination est frappée du récit d'une chose qu'elle n'a jamais vue, et dont elle n'a jamais entendu parler, qui baisse les yeux et ne peut exprimer par ses paroles sa surprise et son indignation.

Ces idées, pouvoir, gouvernement, guerre, loi, punition et plusieurs autres idées pareilles, ne peuvent se représenter dans la langue des Houyhnhnms que par de longues périphrases. J'eus donc beaucoup de peine lorsqu'il me fallut faire à mon maître une relation de l'Europe, et particulièrement de l'Angleterre, ma patrie.

Chapitre V

L'auteur expose à son maître ce qui ordinairement allume la guerre entre les princes de l'Europe; il lui explique ensuite comment les particuliers se font la guerre les uns aux autres. Portraits des procureurs et des Juges d'Angleterre.

Le lecteur observera, s'il lui plaît, que ce qu'il va lire est l'extrait de plusieurs conversations que j'ai eues en différentes fois, pendant deux années, avec le Houyhnhnm mon maître. Son Honneur me faisait des questions et exigeait de moi des récits détaillés à mesure que j'avançais dans la connaissance et dans l'usage de la langue. Je lui exposai le mieux qu'il me fut possible l'état de toute l'Europe; je discourus sur les arts, sur les manufactures, sur le commerce, sur les sciences, et les réponses que je fis à toutes, ses demandes furent le sujet d'une conversation inépuisable; mais je ne rapporterai ici que la substance des entretiens que nous eûmes au sujet de ma patrie; et, y donnant le plus d'ordre qu'il me sera possible, je m'attacherai moins aux temps et aux circonstances qu'à l'exacte vérité. Tout ce qui m'inquiète est la peine que j'aurai à rendre avec grâce et avec énergie les beaux discours de mon maître et ses raisonnements solides; mais je prie le lecteur d'excuser ma faiblesse et mon incapacité, et de s'en prendre aussi un peu à la langue défectueuse dans laquelle je suis à présent obligé de m'exprimer.

Pour obéir donc aux ordres de mon maître, un jour je lui racontai la dernière révolution arrivée en Angleterre par l'invasion du prince d'Orange, et la guerre que ce prince ambitieux fit ensuite au roi de France, le monarque le plus puissant de l'Europe, dont la gloire était répandue dans tout l'univers et qui possédait toutes les vertus royales. J'ajoutai que la reine Anne, qui avait succédé au prince d'Orange, avait continué cette guerre, où toutes les puissances de la chrétienté étaient engagées. Je lui dis que cette guerre funeste avait pu faire périr jusqu'ici environ un million de yahous; qu'il y avait eu plus de cent villes assiégées et prises, et plus de trois cents vaisseaux brûlés ou coulés à fond.

Il me demanda alors quels étaient les causes et les motifs les plus ordinaires de nos querelles et de ce que j'appelais la guerre. Je répondis que ces causes étaient innombrables et que je lui en dirais seulement les principales. «Souvent, lui dis-je, c'est l'ambition de certains princes qui ne croient jamais posséder assez de terre ni gouverner assez de peuples. Quelquefois, c'est la politique des ministres, qui veulent donner de l'occupation aux sujets mécontents. Ç'a été quelquefois le partage des esprits dans le choix des opinions. L'un croit que siffler est une bonne action, l'autre que c'est un crime; l'un dit qu'il faut porter des habits blancs, l'autre qu'il faut s'habiller de noir, de rouge, de gris; l'un dit qu'il faut porter un petit chapeau retroussé, l'autre dit qu'il en faut porter un grand dont les bords tombent sur les oreilles, etc.» J'imaginai exprès ces exemples chimériques, ne voulant pas lui expliquer les causes véritables de nos dissensions par rapport à l'opinion, vu que j'aurais eu trop de peine et de honte à les lui faire entendre. J'ajoutai que nos guerres n'étaient jamais plus longues et plus sanglantes que lorsqu'elles étaient causées par ces opinions diverses, que des cerveaux échauffés savaient faire valoir de part et d'autre, et pour lesquelles ils excitaient à prendre les armes.

Je continuai ainsi: «Deux princes ont été en guerre parce que tous deux voulaient dépouiller un troisième de ses États, sans y avoir aucun droit ni l'un ni l'autre. Quelquefois un souverain en a attaqué un autre de peur d'en être attaqué. On déclare la guerre à son voisin, tantôt parce qu'il est trop fort, tantôt parce qu'il est trop faible. Souvent ce voisin a des choses qui nous manquent, et nous avons des choses aussi qu'il n'a pas; alors on se bat pour avoir tout ou rien. Un autre motif de porter la guerre dans un pays est lorsqu'on le voit désolé par la famine, ravagé par la peste, déchiré par les factions. Une ville est à la bienséance d'un prince, et la possession d'une petite province arrondit son État: sujet de guerre. Un peuple est ignorant, simple, grossier et faible; on l'attaque, on en massacre la moitié, on réduit l'autre à l'esclavage, et cela pour le civiliser. Une guerre fort glorieuse est lorsqu'un souverain généreux vient au secours d'un autre qui l'a appelé, et qu'après avoir chassé l'usurpateur, il s'empare lui-même des États qu'il a secourus, tue, met dans les fers ou bannit le prince qui avait imploré son assistance. La proximité du sang, les alliances, les mariages, sont autant de sujets de guerre parmi les princes; plus ils sont proches parents, plus ils sont près d'être ennemis. Les nations pauvres sont affamées, les nations riches sont ambitieuses; or, l'indigence et l'ambition aiment également les changements et les révolutions. Pour toutes ces raisons, vous voyez bien que, parmi nous, le métier d'un homme de guerre est le plus beau de tous les métiers; car, qu'est-ce qu'un homme de guerre? C'est un yahou payé pour tuer de sang-froid ses semblables qui ne lui ont fait aucun mal.

—Vraiment, ce que vous venez de me dire des causes ordinaires de vos guerres, me répliqua Son Honneur, me donne une haute idée de votre raison! Quoi qu'il en soit, il est heureux pour vous qu'étant si méchants, vous soyez hors d'état de vous faire beaucoup de mal; car, quelque chose que vous m'ayez dite des effets terribles de vos guerres cruelles où il périt tant de monde, je crois, en vérité, que vous m'avez dit la chose qui n'est point. La nature vous a donné une bouche plate sur un visage plat: ainsi, je ne vois pas comment vous pouvez vous mordre, que de gré à gré. À l'égard des griffes que vous avez aux pieds de devant et de derrière, elles sont si faibles et si courtes qu'en vérité un seul de nos yahous en déchirerait une douzaine comme vous.»

Je ne pus m'empêcher de secouer la tête et de sourire de l'ignorance de mon maître. Comme je savais un peu l'art de la guerre, je lui fis une ample description de nos canons, de nos couleuvrines, de nos mousquets, de nos carabines, de nos pistolets, de nos boulets, de notre poudre, de nos sabres, de nos baïonnettes; je lui peignis les sièges de places, les tranchées, les attaques, les sorties, les mines et les contre-mines, les assauts, les garnisons passées au fil de l'épée; je lui expliquai nos batailles navales; je lui représentai de nos gros vaisseaux coulant à fond avec tout leur équipage, d'autres criblés de coups de canon, fracassés et brûlés au milieu des eaux; la fumée, le feu, les ténèbres, les éclairs, le bruit; les gémissements des blessés, les cris des combattants, les membres sautant en l'air, la mer ensanglantée et couverte de cadavres; je lui peignis ensuite nos combats sur terre, où il y avait encore beaucoup plus de sang versé, et où quarante mille combattants périssaient en un jour, de part et d'autre; et, pour faire valoir un peu le courage et la bravoure de mes chers compatriotes, je dis que je les avais une fois vus dans un siége faire heureusement sauter en l'air une centaine d'ennemis, et que j'en avais vu sauter encore davantage dans un combat sur mer, en sorte que les membres épars de tous ces yahous semblaient tomber des nues, ce qui avait formé un spectacle fort agréable à nos yeux.

J'allais continuer et faire encore quelque belle description, lorsque Son Honneur m'ordonna de me taire. «Le naturel du yahou, me dit-il, est si mauvais que je n'ai point de peine à croire que tout ce que vous venez de raconter ne soit possible, dès que vous lui supposez une force et une adresse égales à sa méchanceté et à sa malice. Cependant, quelque mauvaise idée que j'eusse de cet animal, elle n'approchait point de celle que vous venez de m'en donner. Votre discours me trouble l'esprit, et me met dans une situation où je n'ai jamais été; je crains que mes sens, effrayés des horribles images que vous leur avez tracées, ne viennent peu à peu à s'y accoutumer. Je hais les yahous de ce pays; mais, après tout, je leur pardonne toutes leurs qualités odieuses, puisque la nature les a faits tels, et qu'ils n'ont point la raison pour se gouverner et se corriger; mais qu'une créature qui se flatte d'avoir cette raison en partage soit capable de commettre des actions si détestables et de se livrer à des excès si horribles, c'est ce que je ne puis comprendre, et ce qui me fait conclure en même temps que l'état des brutes est encore préférable à une raison corrompue et dépravée; mais, de bonne foi, votre raison est-elle une vraie raison? N'est-ce point plutôt un talent que la nature vous a donné pour perfectionner tous vos vices? Mais, ajouta-t-il, vous ne m'en avez que trop dit au sujet de ce que vous appelez la guerre. Il y a un autre article qui intéresse ma curiosité. Vous m'avez dit, ce me semble, qu'il y avait dans cette troupe de yahous qui vous accompagnait sur votre vaisseau des misérables que les procès avaient ruinés et dépouillés de tout, et que c'était la loi qui les avait mis en ce triste état. Comment se peut-il que la loi produise de pareils effets? D'ailleurs, qu'est-ce que cette loi? Votre nature et votre raison ne vous suffisent-elles pas, et ne vous prescrivent-elles pas assez clairement ce que vous devez faire et ce que vous ne devez point faire?»

Je répondis à Son Honneur que je n'étais pas absolument versé dans la science de la loi; que le peu de connaissance que j'avais de la jurisprudence, je l'avais puisé dans le commerce de quelques avocats que j'avais autrefois consultés sur mes affaires; que cependant j'allais lui débiter sur cet article ce que je savais. Je lui parlai donc ainsi:

«Le nombre de ceux qui s'adonnent à la jurisprudence parmi nous et qui font profession d'interpréter la loi est infini et surpasse celui des chenilles. Ils ont entre eux toutes sortes d'étages, de distinctions et de noms. Comme leur multitude énorme rend leur métier peu lucratif, pour faire en sorte qu'il donne au moins de quoi vivre, ils ont recours à l'industrie et au manège. Ils ont appris, dès leurs premières années, l'art merveilleux de prouver, par un discours entortillé, que le noir est blanc et que le blanc est noir.—Ce sont donc eux qui ruinent et dépouillent les autres par leur habileté? reprit Son Honneur.—Oui, sans doute, lui répliquai-je, et je vais vous en donner un exemple, afin que vous puissiez mieux concevoir ce que je vous ai dit.

«Je suppose que mon voisin a envie d'avoir ma vache; aussitôt il va trouver un procureur, c'est-à-dire un docte interprète de la pratique de la loi, et lui promet une récompense s'il peut faire voir que ma vache n'est point à moi. Je suis obligé de m'adresser aussi à un yahou de la même profession pour défendre mon droit, car il ne m'est pas permis par la loi de me défendre moi-même. Or, moi, qui assurément ai de mon côté la justice et le bon droit, je ne laisse pas de me trouver alors dans deux embarras considérables: le premier est que le yahou auquel j'ai eu recours pour plaider ma cause est, par état et selon l'esprit de sa profession, accoutumé dès sa jeunesse à soutenir le faux, en sorte qu'il se trouve comme hors de son élément lorsque je lui donne la vérité pure et nue à défendre; il ne sait alors comment s'y prendre; le second embarras est que ce même procureur, malgré la simplicité de l'affaire dont je l'ai chargé, est pourtant obligé de l'embrouiller, pour se conformer à l'usage de ses confrères, et pour la traîner en longueur autant qu'il est possible; sans quoi ils l'accuseraient de gâter le métier et de donner mauvais exemple. Cela étant, pour me tirer d'affaire il ne me reste que deux moyens: le premier est d'aller trouver le procureur de ma partie et de tâcher de le corrompre en lui donnant le double de ce qu'il espère recevoir de son client, et vous jugez bien qu'il ne m'est pas difficile de lui faire goûter une proposition aussi avantageuse; le second moyen, qui peut-être vous surprendra, mais qui n'est pas moins infaillible, est de recommander à ce yahou qui me sert d'avocat de plaider ma cause un peu confusément, et de faire entrevoir aux juges qu'effectivement ma vache pourrait bien n'être pas à moi, mais à mon voisin. Alors les juges, peu accoutumés aux choses claires et simples, feront plus d'attention aux subtils arguments de mon avocat, trouveront; du goût à l'écouter et à balancer le pour et le contre, et, en ce cas, seront bien plus disposés à juger en ma faveur que si on se contentait de leur prouver mon droit en quatre mots. C'est une maxime parmi les juges que tout ce qui a été jugé ci-devant a été bien jugé. Aussi ont-ils grand soin de conserver dans un greffe tous les arrêts antérieurs, même ceux que l'ignorance a dictés, et qui sont le plus manifestement opposés à l'équité et à la droite raison. Ces arrêts antérieurs forment ce qu'on appelle la jurisprudence; on les produit comme des autorités, et il n'y a rien qu'on ne prouve et qu'on ne justifie en les citant. On commence néanmoins depuis peu à revenir de l'abus où l'on était de donner tant de force à l'autorité des choses jugées; on cite des jugements pour et contre, on s'attache à faire voir que les espèces ne peuvent jamais être entièrement semblables, et j'ai ouï dire à un juge très habile que les arrêts sont pour ceux qui les obtiennent. Au reste, l'attention des juges se tourne toujours plutôt vers les circonstances que vers le fond d'une affaire. Par exemple, dans le cas de ma vache, ils voudront savoir si elle est rouge ou noire, si elle a de longues cornes, dans quel champ elle a coutume de paître, combien elle rend de lait par jour, et ainsi du reste; après quoi, ils se mettent à consulter les anciens arrêts. La cause est mise de temps en temps sur le bureau; heureux si elle est jugée au bout de dix ans! Il faut observer encore que les gens de loi ont une langue à part, un jargon qui leur est propre, une façon de s'exprimer que les autres n'entendent point; c'est dans cette belle langue inconnue que les lois sont écrites, lois multipliées à l'infini et accompagnées d'exceptions innombrables. Vous voyez que, dans ce labyrinthe, le bon droit s'égare aisément, que le meilleur procès est très difficile à gagner, et que, si un étranger, né à trois cents lieues de mon pays, s'avisait de venir me disputer un héritage qui est dans ma famille depuis trois cents ans, il faudrait peut-être trente ans pour terminer ce différend et vider entièrement cette difficile affaire.

—C'est dommage, interrompit mon maître, que des gens qui ont tant de génie et de talents ne tournent pas leur esprit d'un autre côté et n'en fassent pas un meilleur usage. Ne vaudrait-il pas mieux, ajouta-t-il, qu'ils s'occupassent à donner aux autres des leçons de sagesse et de vertu, et qu'ils fissent part au public de leurs lumières? Car ces habiles gens possèdent sans doute toutes les sciences.

—Point du tout, répliquai-je; ils ne savent que leur métier, et rien autre chose; ce sont les plus grands ignorants du monde sur toute autre matière: ils sont ennemis de la belle littérature et de toutes les sciences, et, dans le commerce ordinaire de la vie, ils paraissent stupides, pesants, ennuyeux, impolis. Je parle en général, car il s'en trouve quelques-uns qui sont spirituels, agréables et galants.»

Chapitre VI

Du luxe, de l'intempérance, et des maladies qui règnent en Europe. Caractère de la noblesse.

Mon maître ne pouvait comprendre comment toute cette race de patriciens était si malfaisante et si redoutable.

«Quel motif, disait-il, les porte à faire un tort si considérable à ceux qui ont besoin de leur secours? et que voulez-vous dire par cette récompense que l'on promet à un procureur quand on le charge d'une affaire?»

Je lui répondis que c'était de l'argent. J'eus un peu de peine à lui faire entendre ce que ce mot signifiait; je lui expliquai nos différentes espèces de monnaies et les métaux dont elles étaient composées; je lui en fis connaître l'utilité, et lui dis que lorsqu'on en avait beaucoup on était heureux; qu'alors on se procurait de beaux habits, de belles maisons, de belles terres, qu'on faisait bonne chère, et qu'on avait à son choix tout ce qu'on pouvait désirer; que, pour cette raison, nous ne croyions jamais avoir assez d'argent, et que, plus nous en avions, plus nous en voulions avoir; que le riche oisif jouissait du travail du pauvre, qui, pour trouver de quoi se nourrir, suait du matin jusqu'au soir et n'avait pas un moment de relâche.

«Eh quoi! interrompit Son Honneur, toute la terre n'appartient- elle pas à tous les animaux, et n'ont-ils pas un droit égal aux fruits qu'elle produit pour leur nourriture? Pourquoi y a-t-il des yahous privilégiés qui recueillent ces fruits à l'exclusion de leurs semblables? Et si quelques-uns y prétendent un droit plus particulier, ne doit-ce pas être principalement ceux qui, par leur travail, ont contribué à rendre la terre fertile?

—Point du tout, lui répondis-je; ceux qui font vivre tous les autres par la culture de la terre sont justement ceux qui meurent de faim.

—Mais, me dit-il, qu'avez-vous entendu par ce mot de bonne chère, lorsque vous m'avez dit qu'avec de l'argent on faisait bonne chère dans votre pays?»

Je me mis alors à lui indiquer les mets les plus exquis dont la table des riches est ordinairement couverte, et les manières différentes dont on apprête les viandes. Je lui dis sur cela tout ce qui me vint à l'esprit, et lui appris que, pour bien assaisonner ces viandes, et surtout pour avoir de bonnes liqueurs à boire, nous équipions des vaisseaux et entreprenions de longs et dangereux voyages sur la mer; en sorte qu'avant que de pouvoir donner une honnête collation à quelques personnes de qualité, il fallait avoir envoyé plusieurs vaisseaux dans les quatre parties du monde.

«Votre pays, repartit-il, est donc bien misérable, puisqu'il ne fournit pas de quoi nourrir ses habitants! Vous n'y trouvez pas même de l'eau, et vous êtes obligés de traverser les mers pour chercher de quoi boire!»

Je lui répliquai que l'Angleterre, ma patrie, produisait trois fois plus de nourriture que ses habitants n'en pouvaient consommer, et qu'à l'égard de la boisson, nous composions une excellente liqueur avec le suc de certains fruits ou avec l'extrait de quelques grains; qu'en un mot, rien ne manquait à nos besoins naturels; mais que, pour nourrir notre luxe et notre intempérance, nous envoyions dans les pays étrangers ce qui croissait chez nous, et que nous en rapportions en échange de quoi devenir malades et vicieux; que cet amour du luxe, de la bonne chère et du plaisir était le principe de tous les mouvements de nos yahous; que, pour y atteindre, il fallait s'enrichir; que c'était ce qui produisait les filous, les voleurs, les pipeurs, les parjures, les flatteurs, les suborneurs, les faussaires, les faux témoins, les menteurs, les joueurs, les imposteurs, les fanfarons, les mauvais auteurs, les empoisonneurs, les précieux ridicules, les esprits forts. Il me fallut définir tous ces termes.

J'ajoutai que la peine que nous prenions d'aller chercher du vin dans les pays étrangers n'était pas faute d'eau ou d'autre liqueur bonne à boire, mais parce que le vin était une boisson qui nous rendait gais, qui nous faisait en quelque manière sortir hors de nous-mêmes, qui chassait de notre esprit toutes les idées sérieuses; qui remplissait notre tête de mille imaginations folles; qui rappelait le courage, bannissait la crainte, et nous affranchissait pour un temps de la tyrannie de la raison. «C'est, continuai-je, en fournissant aux riches toutes les choses dont ils ont besoin que notre petit peuple s'entretient. Par exemple, lorsque je suis chez moi et que je suis habillé comme je dois l'être, je porte sur mon corps l'ouvrage de cent ouvriers. Un millier de mains ont contribué à bâtir et à meubler ma maison, et il en a fallu encore cinq ou six fois plus pour habiller ma femme.»

J'étais sur le point de lui peindre certains yahous qui passent leur vie auprès de ceux qui sont menacés de la perdre, c'est-à- dire nos médecins. J'avais dit à Son Honneur que la plupart de mes compagnons de voyage étaient morts de maladie; mais il n'avait qu'une idée fort imparfaite de ce que je lui avais dit.

Il s'imaginait que nous mourions comme tous les autres animaux, et que nous n'avions d'autre maladie que de la faiblesse et de la pesanteur un moment avant que de mourir, à moins que nous n'eussions été blessés par quelque accident. Je fus donc obligé de lui expliquer la nature et la cause de nos diverses maladies. Je lui dis que nous mangions sans avoir faim, que nous buvions sans avoir soif; que nous passions les nuits à avaler des liqueurs brûlantes sans manger un seul morceau, ce qui enflammait nos entrailles, ruinait notre estomac et répandait dans tous nos membres une faiblesse et une langueur mortelles; enfin, que je ne finirais point si je voulais lui exposer toutes les maladies auxquelles nous étions sujets; qu'il y en avait au moins cinq ou six cents par rapport à chaque membre, et que chaque partie, soit interne, soit externe, en avait une infinité qui lui étaient propres.

«Pour guérir tous ces maux, ajoutai-je, nous avons des yahous qui se consacrent uniquement à l'étude du corps humain, et qui prétendent, par des remèdes efficaces, extirper nos maladies, lutter contre la nature même et prolonger nos vies.» Comme j'étais du métier, j'expliquai avec plaisir à Son Honneur la méthode de nos médecins et tous nos mystères de médecine. «Il faut supposer d'abord, lui dis-je, que toutes nos maladies viennent de réplétion, d'où nos médecins concluent sensément que l'évacuation est nécessaire, soit par en haut soit par en bas. Pour cela, ils font un choix d'herbes, de minéraux, de gommes, d'huiles, d'écailles, de sels, d'excréments, d'écorces d'arbres, de serpents, de crapauds, de grenouilles, d'araignées, de poissons, et de tout cela ils nous composent une liqueur d'une odeur et d'un goût abominables, qui soulève le coeur, qui fait horreur, qui révolte tous les sens. C'est cette liqueur que nos médecins nous ordonnent de boire. Tantôt ils tirent de leur magasin d'autres drogues, qu'ils nous font prendre: c'est alors ou une médecine qui purge les entrailles et cause d'effroyables tranchées, ou bien un remède qui lave et relâche les intestins. Nous avons d'autres maladies qui n'ont rien de réel que leur idée. Ceux qui sont attaqués de cette sorte de mal s'appellent malades imaginaires. Il y a aussi pour les guérir des remèdes imaginaires; mais souvent nos médecins donnent ces remèdes pour les maladies réelles. En général, les fortes maladies d'imagination attaquent nos femelles; mais nous connaissons certains spécifiques naturels pour les guérir sans douleur.»

Un jour, mon maître me fit un compliment que je ne méritais pas. Comme je lui parlais des gens de qualité d'Angleterre, il me dit qu'il croyait que j'étais gentilhomme, parce que j'étais beaucoup plus propre et bien mieux fait que tous les yahous de son pays, quoique je leur fusse fort inférieur pour la force et pour l'agilité; que cela venait sans doute de ma différente manière de vivre et de ce que je n'avais pas seulement la faculté de parler, mais que j'avais encore quelques commencements de raison qui pourraient se perfectionner dans la suite par le commerce que j'aurais avec lui.

Il me fit observer en même temps que, parmi les Houyhnhnms, on remarquait que les blancs et les alezans bruns n'étaient pas si bien faits que les bais châtains, les gris-pommelés et les noirs; que ceux-là ne naissaient pas avec les mêmes talents et les mêmes dispositions que ceux-ci; que pour cela ils restaient toute leur vie dans l'état de servitude qui leur convenait, et qu'aucun d'eux ne songeait à sortir de ce rang pour s'élever à celui de maître, ce qui paraîtrait dans le pays une chose énorme et monstrueuse. «Il faut, disait-il, rester dans l'état où la nature nous a fait éclore; c'est l'offenser, c'est se révolter contre elle que de vouloir sortir du rang dans lequel elle nous a donné d'être. Pour vous, ajouta-t-il, vous êtes sans doute né ce que vous êtes; car vous tenez du Ciel votre esprit et votre noblesse, c'est-à-dire votre bon esprit et votre bon naturel.»

Je rendis à Son Honneur de très humbles actions de grâces de la bonne opinion qu'il avait de moi, mais je l'assurai en même temps que ma naissance était très basse, étant né seulement d'honnêtes parents, qui m'avaient donné une assez bonne éducation. Je lui dis que la noblesse parmi nous n'avait rien de commun avec l'idée qu'il en avait conçue; que nos jeunes gentilshommes étaient nourris dès leur enfance dans l'oisiveté et dans le luxe; que, lorsqu'ils avaient consumé en plaisirs tout leur bien et qu'ils se voyaient entièrement ruinés, ils se mariaient, à qui? À une femelle de basse naissance, laide, mal faite, malsaine, mais riche; qu'alors il naissait d'eux des enfants mal constitués, noués, scrofuleux, difformes, ce qui continuait quelquefois jusqu'à la troisième génération.

Chapitre VII

Parallèle des yahous et des hommes.

Le lecteur sera peut-être scandalisé des portraits fidèles que je fis alors de l'espèce humaine et de la sincérité avec laquelle j'en parlai devant un animal superbe, qui avait déjà une si mauvaise opinion de tous les yahous; mais j'avoue ingénument que le caractère des Houyhnhnms et les excellentes qualités de ces vertueux quadrupèdes avaient fait une telle impression sur mon esprit, que je ne pouvais les comparer à nous autres humains sans mépriser tous mes semblables. Ce mépris me les fit regarder comme presque indignes de tout ménagement. D'ailleurs, mon maître avait l'esprit très pénétrant, et remarquait tous les jours dans ma personne des défauts énormes dont je ne m'étais jamais aperçu, et que je regardais tout au plus comme de fort légères imperfections. Ses censures judicieuses m'inspirèrent un esprit critique et misanthrope, et l'amour qu'il avait pour la vérité me fit détester le mensonge et fuir le déguisement dans mes récits.

Mais j'avouerai encore ingénument un autre principe de ma sincérité. Lorsque j'eus passé une année parmi les Houyhnhnms, je conçus pour eux tant d'amitié, de respect, d'estime et de vénération que je résolus alors de ne jamais songer à retourner dans mon pays, mais de finir mes jours dans cette heureuse contrée, où le Ciel m'avait conduit pour m'apprendre à cultiver la vertu. Heureux si ma résolution eût été efficace! Mais la fortune, qui m'a toujours persécuté, n'a pas permis que je pusse jouir de ce bonheur. Quoi qu'il en soit, à présent que je suis en Angleterre, je me sais bon gré de n'avoir pas tout dit et d'avoir caché aux Houyhnhnms les trois quarts de nos extravagances et de nos vices; je palliais même de temps en temps, autant qu'il m'était possible, les défauts de mes compatriotes. Lors même que je les révélais, j'usais de restrictions mentales, et tâchais de dire le faux sans mentir. N'étais-je pas en cela tout à fait excusable? Qui est-ce qui n'est pas un peu partial quand il s'agit de sa chère patrie? J'ai rapporté jusqu'ici la substance de mes entretiens avec mon maître durant le temps que j'eus l'honneur d'être à son service; mais, pour éviter d'être long, j'ai passé sous silence plusieurs autres articles.

Un jour, il m'envoya chercher de grand matin, et m'ordonnant de m'asseoir à quelque distance de lui (honneur qu'il ne m'avait point encore fait), il me parla ainsi:

«J'ai repassé dans mon esprit tout ce que vous m'avez dit, soit à votre sujet, soit au sujet de votre pays. Je vois clairement que vous et vos compatriotes avez une étincelle de raison, sans que je puisse deviner comment ce petit lot vous est échu; mais je vois aussi que l'usage que vous en faites n'est que pour augmenter tous vos défauts naturels et pour en acquérir d'autres que la nature ne vous avait point donnés. Il est certain que vous ressemblez aux yahous de ce pays-ci pour la figure extérieure, et qu'il ne vous manque, pour être parfaitement tel qu'eux, que de la force, de l'agilité et des griffes plus longues. Mais du côté des moeurs, la ressemblance est entière. Ils se haïssent mortellement les uns les autres, et la raison que nous avons coutume d'en donner est qu'ils voient mutuellement leur laideur et leur figure odieuse, sans qu'aucun d'eux considère la sienne propre. Comme vous avez un petit grain de raison, et que vous avez compris que la vue réciproque de la figure impertinente de vos corps était pareillement une chose insupportable et qui vous rendrait odieux les uns aux autres, vous vous êtes avisés de les couvrir, par prudence et par amour-propre; mais malgré cette précaution, vous ne vous haïssez pas moins, parce que d'autres sujets de division, qui règnent parmi nos yahous, règnent aussi parmi vous. Si, par exemple, nous jetons à cinq yahous autant de viande qu'il en suffirait pour en rassasier cinquante, ces cinq animaux, gourmands et voraces, au lieu de manger en paix ce qu'on leur donne en abondance, se jettent les uns sur les autres, se mordent, se déchirent, et chacun d'eux veut manger tout, en sorte que nous sommes obligés de les faire tous repaître à part, et même de lier ceux qui sont rassasiés, de peur qu'ils n'aillent se jeter sur ceux qui ne le sont pas encore. Si une vache dans le voisinage meurt de vieillesse ou par accident, nos yahous n'ont pas plutôt appris cette agréable nouvelle, que les voilà tous en campagne, troupeau contre troupeau, basse-cour contre basse-cour; c'est à qui s'emparera de la vache. On se bat, on s'égratigne, on se déchire, jusqu'à ce que la victoire penche d'un côté, et, si on ne se massacre pas, c'est qu'on n'a pas la raison des yahous d'Europe pour inventer des machines meurtrières et des armes massacrantes. Nous avons, en quelques endroits de ce pays, de certaines pierres luisantes de différentes couleurs, dont nos yahous sont fort amoureux. Lorsqu'ils en trouvent, ils font leur possible pour les tirer de la terre, où elles sont ordinairement un peu enfoncées; ils les portent dans leurs loges et en font, un amas qu'ils cachent soigneusement et sur lequel ils veillent sans cesse comme sur un trésor, prenant bien garde que leurs camarades ne le découvrent. Nous n'avons encore pu connaître d'où leur vient cette inclination violente pour les pierres luisantes, ni à quoi elles peuvent leur être utiles; mais j'imagine à présent que cette avarice de vos yahous dont vous m'avez parlé se trouve aussi dans les nôtres, et que c'est ce qui les rend si passionnés pour les pierres luisantes. Je voulus une fois enlever à un de nos yahous son cher trésor: l'animal, voyant qu'on lui avait ravi l'objet de sa passion, se mit à hurler de toute sa force, il entra en fureur, et puis il tomba en faiblesse; il devint languissant, il ne mangea plus, ne dormit plus, ne travailla plus, jusqu'à ce que j'eusse donné ordre à un de mes domestiques de reporter le trésor dans l'endroit d'où je l'avais tiré. Alors le yahou commença à reprendre ses esprits et sa bonne humeur, et ne manqua pas de cacher ailleurs ses bijoux. Lorsqu'un yahou a découvert dans un champ une de ces pierres, souvent un autre yahou survient qui la lui dispute; tandis qu'ils se battent, un troisième accourt et emporte la pierre, et voilà le procès terminé. Selon ce que vous m'avez dit, ajouta-t-il, vos procès ne se vident pas si promptement dans votre pays, ni à si peu de frais. Ici, les deux plaideurs (si je puis les appeler ainsi) en sont quittes pour n'avoir ni l'un ni l'autre la chose disputée, au lieu que chez vous en plaidant on perd souvent et ce qu'on veut avoir et ce qu'on a.

«Il prend souvent à nos yahous une fantaisie dont nous ne pouvons concevoir la cause. Gras, bien nourris, bien couchés, traités doucement par leurs maîtres, et pleins de santé et de force, ils tombent tout à coup dans un abattement, dans un dégoût, dans une humeur noire qui les rend mornes et stupides. En cet état, ils fuient leurs camarades, ils ne mangent point, ils ne sortent point; ils paraissent rêver dans le coin de leurs loges et s'abîmer dans leurs pensées lugubres. Pour les guérir de cette maladie, nous n'avons trouvé qu'un remède: c'est de les réveiller par un traitement un peu dur et de les employer à des travaux pénibles. L'occupation que nous leur donnons alors met en mouvement tous leurs esprits et rappelle leur vivacité naturelle.»

Lorsque mon maître me raconta ce fait avec ses circonstances, je ne pus m'empêcher de songer à mon pays, où la même chose arrive souvent, et où l'on voit des hommes comblés de biens et d'honneurs, pleins de santé et de vigueur, environnés de plaisirs et préservés de toute inquiétude, tomber tout à coup dans la tristesse et dans la langueur, devenir à charge à eux-mêmes, se consumer par des réflexions chimériques, s'affliger, s'appesantir et ne faire plus aucun usage de leur esprit, livré aux vapeurs hypocondriaques. Je suis persuadé que le remède qui convient à cette maladie est celui qu'on donne aux yahous, et qu'une vie laborieuse et pénible est un régime excellent pour la tristesse et la mélancolie. C'est un remède que j'ai éprouvé moi-même, et que je conseille au lecteur de pratiquer lorsqu'il se trouvera dans un pareil état. Au reste, pour prévenir le mal, je l'exhorte à n'être jamais oisif; et, supposé qu'il n'ait malheureusement aucune occupation dans le monde, je le prie d'observer qu'il y a de la différence entre ne faire rien et n'avoir rien à faire.

Chapitre VIII

Philosophie et moeurs des Houyhnhnms.

Je priais quelquefois mon maître de me laisser voir les troupeaux de yahous du voisinage, afin d'examiner par moi-même leurs manières et leurs inclinations. Persuadé de l'aversion que j'avais pour eux, il n'appréhenda point que leur vue et leur commerce me corrompissent; mais il voulut qu'un gros cheval alezan brûlé, l'un de ses fidèles domestiques, et qui était d'un fort bon naturel, m'accompagnât toujours, de peur qu'il ne m'arrivât quelque accident.

Ces yahous me regardaient comme un de leurs semblables, surtout ayant une fois vu mes manches retroussées, avec ma poitrine et mes bras découverts. Ils voulurent pour lors s'approcher de moi, et ils se mirent à me contrefaire en se dressant sur leurs pieds de derrière, en levant la tête et en mettant une de leurs pattes sur le côté. La vue de ma figure les faisait éclater de rire. Ils me témoignèrent néanmoins de l'aversion et de la haine, comme font toujours les singes sauvages à l'égard d'un singe apprivoisé qui porte un chapeau, un habit et des bas.

Comme j'ai passé trois années entières dans ce pays-là, le lecteur attend de moi, sans doute, qu'à l'exemple de tous les autres voyageurs, je fasse un ample récit des habitants de ce pays, c'est-à-dire des Houyhnhnms, et que j'expose en détail leurs usages, leurs moeurs, leurs maximes, leurs manières. C'est aussi ce que je vais tâcher de faire, mais en peu de mots.

Comme les Houyhnhnms, qui sont les maîtres et les animaux dominants dans cette contrée, sont tous nés avec une grande inclination pour la vertu et n'ont pas même l'idée du mal par rapport à une créature raisonnable, leur principale maxime est de cultiver et de perfectionner leur raison et de la prendre pour guide dans toutes leurs actions. Chez eux, la raison ne produit point de problèmes comme parmi nous, et ne forme point d'arguments également vraisemblables pour et contre. Ils ne savent ce que c'est que mettre tout en question et défendre des sentiments absurdes et des maximes malhonnêtes et pernicieuses. Tout ce qu'ils disent porte la conviction dans l'esprit, parce qu'ils n'avancent rien d'obscur, rien de douteux, rien qui soit déguisé ou défiguré par les passions et par l'intérêt. Je me souviens que j'eus beaucoup de peine à faire comprendre à mon maître ce que j'entendais par le mot d_'opinion_, et comment il était possible que nous disputassions quelquefois et que nous fussions rarement du même avis.

«La raison, disait-il, n'est-elle pas immuable? La vérité n'est- elle pas une? Devons-nous affirmer comme sûr ce qui est incertain? Devons-nous nier positivement ce que nous ne voyons pas clairement ne pouvoir être? Pourquoi agitez-vous des questions que l'évidence ne peut décider, et où, quelque parti que vous preniez, vous serez toujours livrés au doute et à l'incertitude? À quoi servent toutes ces conjectures philosophiques, tous ces vains raisonnements sur des matières incompréhensibles, toutes ces recherches stériles et ces disputes éternelles? Quand on a de bons yeux, on ne se heurte point; avec une raison pure et clairvoyante, on ne doit point contester, et, puisque vous le faites, il faut que votre raison soit couverte de ténèbres ou que vous haïssiez la vérité.»

C'était une chose admirable que la bonne philosophie de ce cheval: Socrate ne raisonna jamais plus sensément. Si nous suivions ces maximes, il y aurait assurément, en Europe, moins d'erreurs qu'il y en a. Mais alors, que deviendraient nos bibliothèques? Que deviendraient la réputation de nos savants et le négoce de nos libraires? La république des lettres ne serait que celle de la raison, et il n'y aurait, dans les universités, d'autres écoles que celles du bon sens.

Les Houyhnhnms s'aiment les uns les autres, s'aident, se soutiennent et se soulagent réciproquement; ils ne se portent point envie; ils ne sont point jaloux du bonheur de leurs voisins; ils n'attentent point sur la liberté et sur la vie de leurs semblables; ils se croiraient malheureux si quelqu'un de leur espèce l'était, et ils disent, à l'exemple d'un ancien: Nihil caballini a me alienum puto . Ils ne médisent point les uns des autres; la satire ne trouve chez eux ni principe ni objet; les supérieurs n'accablent point les inférieurs du poids de leur rang et de leur autorité; leur conduite sage, prudente et modérée ne produit jamais le murmure; la dépendance est un lien et non un joug, et la puissance, toujours soumise aux lois de l'équité, est révérée sans être redoutable.

Leurs mariages sont bien mieux assortis que les nôtres. Les mâles choisissent pour épouses des femelles de la même couleur qu'eux. Un gris-pommelé épousera toujours une grise-pommelée, et ainsi des autres. On ne voit donc ni changement, ni révolution, ni déchet dans les familles; les enfants sont tels que leurs pères et leurs mères; leurs armes et leurs titres de noblesse consistent dans leur figurée, dans leur taille, dans leur force, dans leur couleur, qualités qui se perpétuent dans leur postérité; en sorte qu'on ne voit point un cheval magnifique et superbe engendrer une rosse, ni d'une rosse naître un beau cheval, comme cela arrive si souvent en Europe.

Parmi eux, on ne remarque point de mauvais ménages.

L'un et l'autre vieillissent sans que leur coeur change de sentiment; le divorce et la séparation, quoique permis, n'ont jamais été pratiqués chez eux.

Ils élèvent leurs enfants avec un soin infini. Tandis que la mère veille sur le corps et sur la santé, le père veille sur l'esprit et sur la raison.

On donne aux femelles à peu près la même éducation qu'aux mâles, et je me souviens que mon maître trouvait déraisonnable et ridicule notre usage à cet égard pour la différence d'enseignement.

Le mérite des mâles consiste principalement dans la force et dans la légèreté, et celui des femelles dans la douceur et dans la souplesse. Si une femelle a les qualités d'un mâle, on lui cherche un époux qui ait les qualités d'une femelle; alors tout est compensé, et il arrive, comme quelquefois parmi nous, que la femme est le mari et que le mari est la femme. En ce cas, les enfants qui naissent d'eux ne dégénèrent point, mais rassemblent et perpétuent heureusement les propriétés des auteurs de leur être.

Chapitre IX

Parlement des Houyhnhnms. Question importante agitée dans cette assemblée de toute la nation. Détail au sujet de quelques usages du pays.

Pendant mon séjour en ce pays des Houyhnhnms, environ trois mois avant mon départ, il y eut une assemblée générale de la nation, une espèce de parlement, où mon maître se rendit comme député de son canton. On y traita une affaire qui avait déjà été cent fois mise sur le bureau, et qui était la seule question qui eût jamais partagé les esprits des Houyhnhnms. Mon maître, à son retour, me rapporta tout ce qui s'était passé à ce sujet.

Il s'agissait de décider s'il fallait absolument exterminer la race des yahous. Un des membres soutenait l'affirmative, et appuyait son avis de diverses preuves très fortes et très solides. Il prétendait que le yahou était l'animal le plus difforme, le plus méchant et le plus dangereux que la nature eût jamais produit; qu'il était également malin et indocile, et qu'il ne songeait qu'à nuire à tous les autres animaux. Il rappela une ancienne tradition répandue dans le pays, selon laquelle on assurait que les yahous n'y avaient pas été de tout temps, mais que, dans un certain siècle, il en avait paru deux sur le haut d'une montagne, soit qu'ils eussent été formés d'un limon gras et glutineux, échauffé par les rayons du soleil, soit qu'ils fussent sortis de la vase de quelque marécage, soit que l'écume de la mer les eût fait éclore; que ces deux yahous en avaient engendré plusieurs autres, et que leur espèce s'était tellement multipliée que tout le pays en était infesté; que, pour prévenir les inconvénients d'une pareille multiplication, les Houyhnhnms avaient autrefois ordonné une chasse générale des yahous; qu'on en avait pris une grande quantité, et, qu'après avoir détruit tous les vieux, on en avait gardé les plus jeunes pour les apprivoiser, autant que cela serait possible à l'égard d'un animal aussi méchant, et qu'on les avait destinés à tirer et à porter. Il ajouta que ce qu'il y avait de plus certain dans cette tradition était que les yahous n'étaient point ylnhniam sky (c'est-à- dire aborigènes). Il représenta que les habitants du pays, ayant eu l'imprudente fantaisie de se servir des yahous, avaient mal à propos négligé l'usage des ânes, qui étaient de très bons animaux, doux, paisibles, dociles, soumis, aisés à nourrir, infatigables, et qui n'avaient d'autre défaut que d'avoir une voix un peu désagréable, mais qui l'était encore moins que celle de la plupart des yahous. Plusieurs autres sénateurs ayant harangué diversement et très éloquemment sur le même sujet, mon maître se leva et proposa un expédient judicieux, dont je lui avais fait naître l'idée. D'abord, il confirma la tradition populaire par son suffrage, et appuya ce qu'avait dit savamment sur ce point d'histoire l'honorable membre qui avait parlé avant lui. Mais il ajouta qu'il croyait que ces deux premiers yahous dont il s'agissait étaient venus de quelque pays d'outre-mer, et avaient été mis à terre et ensuite abandonnés par leurs camarades; qu'ils s'étaient d'abord retirés sur les montagnes et dans les forêts; que, dans la suite des temps, leur naturel s'était altéré, qu'ils étaient devenus sauvages et farouches, et entièrement différents de ceux de leur espèce qui habitent des pays éloignés. Pour établir et appuyer solidement cette proposition, il dit qu'il avait chez lui, depuis quelque temps, un yahou très extraordinaire, dont les membres de l'assemblée avaient sans doute ouï parler et que plusieurs même avaient vu. Il raconta alors comment il m'avait trouvé d'abord, et comment mon corps était couvert d'une composition artificielle de poils et de peaux de bêtes; il dit que j'avais une langue qui m'était propre, et que pourtant j'avais parfaitement appris la leur; que je lui avais fait le récit de l'accident qui m'avait conduit sur ce rivage; qu'il m'avait vu dépouillé et nu, et avait observé que j'étais un vrai et parfait yahou, si ce n'est que j'avais la peau blanche, peu de poil et des griffes fort courtes.

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