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Les Voyages de Gulliver

VOYAGE AU PAYS DES HOUYHNHNMS (continued 2)

Reading edition

«Ce yahou étranger, ajouta-t-il, m'a voulu persuader que, dans son pays et dans beaucoup d'autres qu'il a parcourus, les yahous sont les seuls animaux maîtres, dominants et raisonnables, et que les Houyhnhnms y sont dans l'esclavage et dans la misère. Il a certainement toutes les qualités extérieures de nos yahous; mais il faut avouer qu'il est bien plus poli, et qu'il a même quelque teinture de raison. Il ne raisonne pas tout à fait comme un Houyhnhnm, mais il a au moins des connaissances et des lumières fort supérieures à celles de nos yahous.»

Voilà ce que mon maître m'apprit des délibérations du parlement. Mais il ne me dit pas une autre particularité qui me regardait personnellement, et dont je ressentis bientôt les funestes effets; c'est, hélas! la principale époque de ma vie infortunée! Mais avant que d'exposer cet article, il faut que je dise encore quelque chose du caractère et des usages des Houyhnhnms.

Les Houyhnhnms n'ont point de livres; ils ne savent ni lire ni écrire, et par conséquent toute leur science est la tradition. Comme ce peuple est paisible, uni, sage, vertueux, très raisonnable, et qu'il n'a aucun commerce avec les peuples étrangers, les grands évènements sont très rares dans leur pays, et tous les traits de leur histoire qui méritent d'être sus peuvent aisément se conserver dans leur mémoire sans la surcharger.

Ils n'ont ni maladies ni médecins. J'avoue que je ne puis décider si le défaut des médecins vient du défaut des maladies, ou si le défaut des maladies vient du défaut des médecins; ce n'est pas pourtant qu'ils n'aient de temps en temps quelques indispositions; mais ils savent se guérir aisément eux-mêmes par la connaissance parfaite qu'ils ont des plantes et des herbes médicinales, vu qu'ils étudient sans cesse la botanique dans leurs promenades et souvent même pendant leurs repas.

Leur poésie est fort belle, et surtout très harmonieuse. Elle ne consiste ni dans un badinage familier et bas, ni dans un langage affecté, ni dans un jargon précieux, ni dans des pointes épigrammatiques, ni dans des subtilités obscures, ni dans des antithèses puériles, ni dans les agudezas des Espagnols, ni dans les concetti des Italiens, ni dans les figures outrées des Orientaux. L'agrément et la justesse des similitudes, la richesse et l'exactitude des descriptions, la liaison et la vivacité des images, voilà l'essence et le caractère de leur poésie. Mon maître me récitait quelquefois des morceaux admirables de leurs meilleurs poèmes: c'était en vérité tantôt le style d'Homère, tantôt celui de Virgile, tantôt celui de Milton.

Lorsqu'un Houyhnhnm meurt, cela n'afflige ni ne réjouit personne. Ses plus proches parents et ses meilleurs amis regardent son trépas d'un oeil sec et très indifférent. Le mourant lui-même ne témoigne pas le moindre regret de quitter le monde; il semble finir une visite et prendre congé d'une compagnie avec laquelle il s'est entretenu longtemps. Je me souviens que mon maître ayant un jour invité un de ses amis avec toute sa famille à se rendre chez lui pour une affaire importante, on convint de part et d'autre du jour et de l'heure. Nous fûmes surpris de ne point voir arriver la compagnie au temps marqué. Enfin l'épouse, accompagnée de ses deux enfants, se rendit au logis, mais un peu tard, et dit en entrant qu'elle priait qu'on l'excusât, parce que son mari venait de mourir ce matin d'un accident imprévu. Elle ne se servit pourtant pas du terme de mourir, qui est une expression malhonnête, mais de celui de shnuwnh, qui signifie à la lettre aller retrouver sa grand'mère. Elle fut très gaie pendant tout le temps qu'elle passa au logis, et mourut elle-même gaiement au bout de trois mois, ayant eu une assez agréable agonie.

Les Houyhnhnms vivent la plupart soixante-dix et soixante-quinze ans, et quelques-uns quatre-vingts. Quelques semaines avant que de mourir, ils pressentent ordinairement leur fin et n'en sont point effrayés. Alors ils reçoivent les visites et les compliments de tous leurs amis, qui viennent leur souhaiter un bon voyage. Dix jours avant le décès, le futur mort, qui ne se trompe presque jamais dans son calcul, va rendre toutes les visites qu'il a reçues, porté dans une litière par ses yahous; c'est alors qu'il prend congé dans les formes de tous ses amis et qu'il leur dit un dernier adieu en cérémonie, comme s'il quittait une contrée pour aller passer le reste de sa vie dans une autre.

Je ne veux pas oublier d'observer ici que les Houyhnhnms n'ont point de terme dans leur langue pour exprimer ce qui est mauvais, et qu'ils se servent de métaphores tirées de la difformité et des mauvaises qualités des yahous; ainsi, lorsqu'ils veulent exprimer l'étourderie d'un domestique, la faute d'un de leurs enfants, une pierre qui leur a offensé le pied, un mauvais temps et autres choses semblables, ils ne font que dire la chose dont il s'agit, en y ajoutant simplement l'épithète de yahou. Par exemple, pour exprimer ces choses, ils diront hhhm yahou, whnaholm yahou, ynlhmnd-wihlma yahou ; et pour signifier une maison mal bâtie, ils diront ynholmhnmrohlnw yahou.

Si quelqu'un désire en savoir davantage au sujet des moeurs et usages des Houyhnhnms, il prendra, s'il lui plaît, la peine d'attendre qu'un gros volume in-quarto que je prépare sur cette matière soit achevé. J'en publierai incessamment le prospectus, et les souscripteurs ne seront point frustrés de leurs espérances et de leurs droits. En attendant, je prie le public de se contenter de cet abrégé, et de vouloir bien que j'achève de lui conter le reste de mes aventures.

Chapitre X

Félicité de l'auteur dans le pays des Houyhnhnms. Les plaisirs qu'il goûte dans leur conversation; le genre de vie qu'il mène parmi eux. Il est banni du pays par ordre du parlement.

J'ai toujours aimé l'ordre et l'économie, et, dans quelque situation que je me sois trouvé, je me suis toujours fait un arrangement industrieux pour ma manière de vivre. Mais mon maître m'avait assigné une place pour mon logement environ à six pas de la maison, et ce logement, qui était une hutte conforme à l'usage du pays et assez semblable à celle des yahous, n'avait ni agrément ni commodité. J'allai chercher de la terre glaise, dont je me fis quatre murs et un plancher, et, avec des joncs, je formai une natte dont je couvris ma hutte. Je cueillis du chanvre qui croissait naturellement dans les champs; je le battis, j'en composai du fil, et de ce fil une espèce de toile, que je remplis de plumes d'oiseaux, pour être couché mollement et à mon aise. Je me fis une table et une chaise avec mon couteau et avec le secours de l'alezan. Lorsque mon habit fut entièrement usé, je m'en donnai un neuf de peaux de lapin, auxquelles je joignis celles de certains animaux appelés nnulnoh, qui sont fort beaux et à peu près de la même grandeur, et dont la peau est couverte d'un duvet très fin. De cette peau, je me fis aussi des bas très propres. Je ressemelai mes souliers avec de petites planches de bois que j'attachai à l'empeigne, et quand cette empeigne fut usée entièrement, j'en fis une de peau de yahou. À l'égard de ma nourriture, outre ce que j'ai dit ci-dessus, je ramassais quelquefois du miel dans les troncs des arbres, et je le mangeais avec mon pain d'avoine. Personne n'éprouva jamais mieux que moi que la nature se contente de peu, et que la nécessité est la mère de l'invention.

Je jouissais d'une santé parfaite et d'une paix d'esprit inaltérable. Je ne me voyais exposé ni à l'inconstance ou à la trahison des amis, ni aux pièges invisibles des ennemis cachés. Je n'étais point tenté d'aller faire honteusement ma cour à un grand seigneur ou à sa maîtresse pour avoir l'honneur de sa protection ou de sa bienveillance. Je n'étais point obligé de me précautionner contre la fraude et l'oppression; il n'y avait point là d'espion et de délateur gagé, ni de lord mayor crédule, politique, étourdi et malfaisant. Là, je ne craignais point de voir mon honneur flétri par des accusations absurdes, et ma liberté honteusement ravie par des complots indignes et par des ordres surpris. Il n'y avait point, en ce pays-là, de médecins pour m'empoisonner, de procureurs pour me ruiner, ni d'auteurs pour m'ennuyer. Je n'étais point environné de railleurs, de rieurs, de médisants, de censeurs, de calomniateurs, d'escrocs, de filous, de mauvais plaisants, de joueurs, d'impertinents nouvellistes, d'esprits forts, d'hypocondriaques, de babillards, de disputeurs, de gens de parti, de séducteurs, de faux savants. Là, point de marchands trompeurs, point de faquins, point de précieux ridicules, point d'esprits fades, point de damoiseaux, point de petits-maîtres, point de fats, point de traîneurs d'épée, point d'ivrognes, point de pédants. Mes oreilles n'étaient point souillées de discours licencieux et impies; mes yeux n'étaient point blessés par la vue d'un maraud enrichi et élevé et par celle d'un honnête homme abandonné à sa vertu comme à sa mauvaise destinée.

J'avais l'honneur de m'entretenir souvent avec messieurs les Houyhnhnms qui venaient au logis, et mon maître avait la bonté de souffrir que j'entrasse toujours dans la salle pour profiter de leur conversation. La compagnie me faisait quelquefois des questions, auxquelles j'avais l'honneur de répondre. J'accompagnais aussi mon maître dans ses visites; mais je gardais toujours le silence, à moins qu'on ne m'interrogeât. Je faisais le personnage d'auditeur avec une satisfaction infinie; tout ce que j'entendais était utile et agréable, et toujours exprimé en peu de mots, mais avec grâce; la plus exacte bienséance était observée sans cérémonie; chacun disait et entendait ce qui pouvait lui plaire. On ne s'interrompait point, on ne s'assommait point de récits longs et ennuyeux, on ne discutait point, on ne chicanait point.

Ils avaient pour maxime que, dans une compagnie, il est bon que le silence règne de temps en temps, et je crois qu'ils avaient raison. Dans cet intervalle, et pendant cette espèce de trêve, l'esprit se remplit d'idées nouvelles, et la conversation en devient ensuite plus animée et plus vive. Leurs entretiens roulaient d'ordinaire sur les avantages et les agréments de l'amitié, sur les devoirs de la justice, sur la bonté, sur l'ordre, sur les opérations admirables de la nature, sur les anciennes traditions, sur les conditions et les bornes de la vertu, sur les règles invariables de la raison, quelquefois sur les délibérations de la prochaine assemblée du parlement, et souvent sur le mérite de leurs poètes et sur les qualités de la bonne poésie.

Je puis dire sans vanité que je fournissais quelquefois moi-même à la conversation, c'est-à-dire que je donnais lieu à de fort beaux raisonnements; car mon maître les entretenait de temps en temps de mes aventures et de l'histoire de mon pays, ce qui leur faisait faire des réflexions fort peu avantageuses à la race humaine, et que, pour cette raison, je ne rapporterai point. J'observerai seulement que mon maître paraissait mieux connaître la nature des yahous qui sont dans les autres parties du monde que je ne la connaissais moi-même. Il découvrait la source de tous nos égarements, il approfondissait la matière de nos vices et de nos folies, et devinait une infinité de choses dont je ne lui avais jamais parlé. Cela ne doit point paraître incroyable: il connaissait à fond les yahous de son pays, en sorte qu'en leur supposant un certain petit degré de raison, il supputait de quoi ils étaient capables avec ce surcroît, et son estimation était toujours juste.

J'avouerai ici ingénument que le peu de lumières et de philosophie que j'ai aujourd'hui, je l'ai puisé dans les sages leçons de ce cher maître et dans les entretiens de tous ses judicieux amis, entretiens préférables aux doctes conférences des académies d'Angleterre, de France, d'Allemagne et d'Italie. J'avais pour tous ces illustres personnages une inclination mêlée de respect et de crainte, et j'étais pénétré de reconnaissance pour la bonté qu'ils avaient de vouloir bien ne me point confondre avec leurs yahous, et de me croire peut-être moins imparfait que ceux de mon pays.

Lorsque je me rappelais le souvenir de ma famille, de mes amis, de mes compatriotes et de toute la race humaine en général, je me les représentais tous comme de vrais yahous pour la figure et pour le caractère, seulement un peu plus civilisés, avec le don de la parole et un petit grain de raison. Quand je considérais ma figure dans l'eau pure d'un clair ruisseau, je détournais le visage sur- le-champ, ne pouvant soutenir la vue d'un animal qui me paraissait aussi difforme qu'un yahou. Mes yeux accoutumés à la noble figure des Houyhnhnms, ne trouvaient de beauté animale que dans eux. À force de les regarder et de leur parler, j'avais pris un peu de leurs manières, de leurs gestes, de leur maintien, de leur démarche, et, aujourd'hui que je suis en Angleterre, mes amis me disent quelquefois que je trotte comme un cheval. Quand je parle et que je ris, il me semble que je hennis. Je me vois tous les jours raillé sur cela sans en ressentir la moindre peine.

Dans cet état heureux, tandis que je goûtais les douceurs d'un parfait repos, que je me croyais tranquille pour tout le reste de ma vie, et que ma situation était la plus agréable et la plus digne d'envie, un jour, mon maître m'envoya chercher de meilleur matin qu'à l'ordinaire. Quand je me fus rendu auprès de lui, je le trouvai très sérieux, ayant un air inquiet et embarrassé, voulant me parler et ne pouvant ouvrir la bouche. Après avoir gardé quelque temps un morne silence, il me tint ce discours:

«Je ne sais comment vous allez prendre, mon cher fils, ce que je vais vous dire. Vous saurez que, dans la dernière assemblée du parlement, à l'occasion de l'affaire des yahous qui a été mise sur le bureau, un député a représenté à l'assemblée qu'il était indigne et honteux que j'eusse chez moi un yahou que je traitais comme un Houyhnhnm; qu'il m'avait vu converser avec lui et prendre plaisir à son entretien comme, à celui d'un de mes semblables; que c'était un procédé contraire à la raison et à la nature, et qu'on n'avait jamais ouï parler de chose pareille. Sur cela l'assemblée m'a exhorté à faire de deux choses l'une: ou à vous reléguer parmi les autres yahous ou à vous renvoyer dans le pays d'où vous êtes venu. La plupart des membres qui vous connaissent et qui vous ont vu chez moi ou chez eux ont rejeté l'alternative, et ont soutenu qu'il serait injuste et contraire à la bienséance de vous mettre au rang des yahous de ce pays, vu que tous avez un commencement de raison et qu'il serait même à craindre que vous ne leur en communiquassiez, ce qui les rendrait peut-être plus méchants encore; que, d'ailleurs, étant mêlé avec les yahous, vous pourriez cabaler avec eux, les soulever, les conduire tous dans une forêt ou sur le sommet d'une montagne, ensuite vous mettre à leur tête et venir fondre sur tous les Houyhnhnms pour les déchirer et les détruire. Cet avis a été suivi à la pluralité des voix, et j'ai été exhorté à vous renvoyer incessamment. Or, on me presse aujourd'hui d'exécuter ce résultat, et je ne puis plus différer. Je vous conseille donc de vous mettre à la nage ou bien de construire un petit bâtiment semblable à celui qui vous a apporté dans ces lieux, et dont vous m'avez fait la description, et de vous en retourner par mer comme vous êtes venu. Tous les domestiques de cette maison et ceux même de mes voisins vous aideront dans cet ouvrage. S'il n'eût tenu qu'à moi, je vous aurais gardé toute votre vie à mon service, parce que vous avez d'assez bonnes inclinations, que vous vous êtes corrigé de plusieurs de vos défauts et de vos mauvaises habitudes, et que vous avez fait tout votre possible pour vous conformer, autant que votre malheureuse nature en est capable, à celle des Houyhnhnms.»

(Je remarquerai, en passant, que les décrets de l'assemblée générale de la nation des Houyhnhnms s'expriment toujours par le mot de hnhloayn, qui signifie exhortation. Ils ne peuvent concevoir qu'on puisse forcer et contraindre une créature raisonnable, comme si elle était capable de désobéir à la raison.)

Ce discours me frappa comme un coup de foudre: je tombai en un instant dans l'abattement et dans le désespoir: et, ne pouvant résister à l'impression de douleur, je m'évanouis aux pieds de mon maître, qui me crut mort. Quand j'eus un peu repris mes sens, je lui dis d'une voix faible et d'un air affligé que, quoique je ne puisse blâmer l'exhortation de l'assemblée générale ni la sollicitation de tous ses amis, qui le pressaient de se défaire de moi, il me semblait néanmoins; selon mon faible jugement, qu'on aurait pu décerner contre moi une peine moins rigoureuse; qu'il m'était impossible de me mettre à la nage, que je pourrais tout au plus nager une lieue, et que cependant la terre la plus proche était peut-être éloignée de cent lieues; qu'à l'égard de la construction d'une barque, je ne trouverais jamais dans le pays ce qui était nécessaire pour un pareil bâtiment; que néanmoins je voulais obéir, malgré l'impossibilité de faire ce qu'il me conseillait, et que je me regardais comme une créature condamnée à périr, que la vue de la mort ne m'effrayait point, et que je l'attendais comme le moindre des maux dont j'étais menacé; qu'en supposant que je pusse traverser les mers et retourner dans mon pays par quelque aventure extraordinaire et inespérée, j'aurais alors le malheur de retrouver les yahous, d'être obligé de passer le reste de ma vie avec eux et de retomber bientôt dans toutes mes mauvaises habitudes; que je savais bien que les raisons qui avaient déterminé messieurs les Houyhnhnms étaient trop solides pour oser leur opposer celle d'un misérable yahou tel que moi; qu'ainsi j'acceptais l'offre obligeante qu'il me faisait du secours de ses domestiques pour m'aider à construire une barque; que je le priais seulement de vouloir bien m'accorder un espace de temps qui pût suffire à un ouvrage aussi difficile, qui était destiné à la conservation de ma misérable vie; que, si je retournais jamais en Angleterre, je tâcherais de me rendre utile à mes compatriotes en leur traçant le portrait et les vertus des illustres Houyhnhnms, et en les proposant pour exemple à tout le genre humain.

Son Honneur me répliqua en peu de mots, et me dit qu'il m'accordait deux mois pour la construction de ma barque, et, en même temps, ordonna à l'alezan mon camarade (car il m'est permis de lui donner ce nom en Angleterre) de suivre mes instructions, parce que j'avais dit à mon maître que lui seul me suffirait, et que je savais qu'il avait beaucoup d'affection pour moi.

La première chose que je fis fut d'aller avec lui vers cet endroit de la côte où j'avais autrefois abordé. Je montai sur une hauteur, et jetant les yeux de tous côtés sur les vastes espaces de la mer, je crus voir vers le nord-est une petite île. Avec mon télescope, je la vis clairement, et je supputai qu'elle pouvait être éloignée de cinq lieues. Pour le bon alezan, il disait d'abord que c'était un nuage. Comme il n'avait jamais vu d'autre terre que celle où il était né, il n'avait pas le coup d'oeil pour distinguer sur la mer des objets éloignés, comme moi, qui avais passé ma vie sur cet élément. Ce fut à cette île que je résolus d'abord de me rendre lorsque ma barque serait construite.

Je retournai au logis avec mon camarade, et, après avoir un peu raisonné ensemble, nous allâmes dans une forêt qui était peu éloignée, où moi avec mon couteau, et lui avec un caillou tranchant emmanché fort adroitement, nous coupâmes le bois nécessaire pour l'ouvrage. Afin de ne point ennuyer le lecteur du détail de notre travail, il suffit de dire qu'en six semaines de temps nous fîmes une espèce de canot à la façon des Indiens, mais beaucoup plus large, que je couvris de peaux de yahous cousues ensemble avec du fil de chanvre. Je me fis une voile de ces mêmes peaux, ayant choisi pour cela celles des jeunes yahous, parce que celles des vieux auraient été trop dures et trop épaisses; je me fournis aussi de quatre rames; je fis provision d'une quantité de chair cuite de lapins et d'oiseaux, avec deux vaisseaux, l'un plein d'eau et l'autre de lait. Je fis l'épreuve de mon canot dans un grand étang, et y corrigeai tous les défauts que j'y pus remarquer, bouchant toutes les voies d'eau avec du suc de yahou, et tâchant de le mettre en état de me porter avec ma petite cargaison. Je le mis alors sur une charrette, et le fis conduire au rivage par des yahous, sous la conduite de l'alezan et d'un autre domestique.

Lorsque tout fut prêt, et que le jour de mon départ fut arrivé, je pris congé de mon maître, de madame son épouse et de toute sa maison, ayant les yeux baignés de larmes et le coeur percé de douleur. Son Honneur, soit par curiosité, soit par amitié, voulut me voir dans mon canot, et s'avança vers le rivage avec plusieurs de ses amis du voisinage. Je fus obligé d'attendre plus d'une heure à cause de la marée; alors, observant que le vent était bon pour aller à l'île, je pris le dernier congé de mon maître. Je me prosternai à ses pieds pour les lui baiser, et il me fit l'honneur de lever son pied droit de devant jusqu'à ma bouche. Si je rapporte cette circonstance, ce n'est point par vanité; j'imite tous les voyageurs, qui ne manquent point de faire mention des honneurs extraordinaires qu'ils ont reçus. Je fis une profonde révérence à toute la compagnie, et, me jetant dans mon canot, je m'éloignai du rivage.

Chapitre XI

L'auteur est percé d'une flèche que lui décoche un sauvage. Il est pris par des Portugais qui le conduisent à Lisbonne, d'où il passe en Angleterre.

Je commençai ce malheureux voyage le 15 février, l'an 1715, à neuf heures du matin. Quoique j'eusse le vent favorable, je ne me servis d'abord que de mes rames; mais, considérant que je serais bientôt las et que le vent pouvait changer, je me risquai de mettre à la voile, et, de cette manière, avec le secours de la marée, je cinglai environ l'espace d'une heure et demie. Mon maître avec tous les Houyhnhnms de sa compagnie restèrent sur le rivage jusqu'à ce qu'ils m'eussent perdu de vue, et j'entendis plusieurs fois mon cher ami l'alezan crier: Hnuy illa nyha, majah yahou, c'est-à-dire: Prends bien garde à toi, gentil yahou.

Mon dessein était de découvrir, si je pouvais, quelque petite île déserte et inhabitée, où je trouvasse seulement ma nourriture et de quoi me vêtir. Je me figurais, dans un pareil séjour, une situation mille fois plus heureuse que celle d'un premier ministre. J'avais une horreur extrême de retourner en Europe et d'y être obligé de vivre dans la société et sous l'empire des yahous. Dans cette heureuse solitude que je cherchais, j'espérais passer doucement le reste de mes jours, enveloppé de ma philosophie, jouissant de mes pensées, n'ayant d'autre objet que le souverain bien, ni d'autre plaisir que le témoignage de ma conscience, sans être exposé à la contagion des vices énormes que les Houyhnhnms m'avaient fait apercevoir dans ma détestable espèce.

Le lecteur peut se souvenir que je lui ai dit que l'équipage de mon vaisseau s'était révolté contre moi, et m'avait emprisonné dans ma chambre; que je restai en cet état pendant plusieurs semaines, sans savoir où l'on conduisait mon vaisseau, et qu'enfin l'on me mit à terre sans me dire où j'étais. Je crus néanmoins alors que nous étions à dix degrés au sud du cap de Bonne- Espérance, et environ à quarante-cinq de latitude méridionale. Je l'inférai de quelques discours généraux que j'avais entendus dans le vaisseau au sujet du dessein qu'on avait d'aller à Madagascar. Quoique ce ne fût là qu'une conjecture, je ne laissai pas de prendre le parti de cingler à l'est, espérant mouiller au sud- ouest de la côte de la Nouvelle-Hollande, et de là me rendre à l'ouest dans quelqu'une des petites îles qui sont aux environs. Le vent était directement à l'ouest, et, sur les six heures du soir, je supputai que j'avais fait environ dix-huit lieues vers l'est.

Ayant, alors découvert une très petite île éloignée tout au plus d'une lieue et demie, j'y abordai en peu de temps. Ce n'était qu'un vrai rocher, avec une petite baie que les tempêtes y avaient formée. J'amarrai mon canot en cet endroit, et, ayant grimpé sur un des côtés du rocher, je découvris vers l'est une terre qui s'étendait du sud au nord. Je passai la nuit dans mon canot, et, le lendemain, m'étant mis à ramer de grand matin et de grand courage, j'arrivai à sept heures à un endroit de la Nouvelle- Hollande qui est au sud-ouest. Cela me confirma dans une opinion que j'avais depuis longtemps, savoir, que les mappemondes et les cartes placent ce pays au moins trois degrés de plus à l'est qu'il n'est réellement.

Je n'aperçus point d'habitants à l'endroit où j'avais pris terre, et, comme je n'avais pas d'armes, je ne voulus point m'avancer dans le pays. Je ramassai quelques coquillages sur le rivage, que je n'osai faire cuire, de peur que le feu ne me fît découvrir par les habitants de la contrée. Pendant les trois jours que je me tins caché en cet endroit, je ne vécus que d'huîtres et de moules, afin de ménager mes petites provisions. Je trouvai heureusement un petit ruisseau dont l'eau était excellente.

Le quatrième jour, m'étant risqué d'avancer un peu dans les terres, je découvris vingt ou trente habitants du pays sur une hauteur qui n'était pas à plus de cinq cents pas de moi. Ils étaient tout nus, hommes, femmes et enfants, et se chauffaient autour d'un grand feu. Un d'eux m'aperçut et me fit remarquer aux autres. Alors, cinq de la troupe se détachèrent et se mirent en marche de mon côté. Aussitôt, je me mis à fuir vers le rivage, je me jetai dans mon canot, et je ramai de toute ma force. Les sauvages me suivirent le long du rivage, et, comme je n'étais pas fort avancé dans la mer, ils me décochèrent une flèche qui m'atteignit au genou gauche et m'y fit une large blessure, dont je porte encore aujourd'hui la marque. Je craignis que le dard ne fût empoisonné; aussi, ayant ramé fortement, et m'étant mis hors de la portée du trait, je tâchai de bien sucer ma plaie, et ensuite je bandai mon genou comme je pus.

J'étais extrêmement embarrassé; je n'osais retourner à l'endroit où j'avais été attaqué, et, comme j'étais obligé d'aller du côté du nord, il me fallait toujours ramer, parce que j'avais le vent du nord-est. Dans le temps que je jetais les yeux de tous côtés pour faire quelque découverte, j'aperçus, au nord-nord-est, une voile qui, à chaque instant, croissait à mes yeux. Je balançai un peu de temps si je devais m'avancer vers elle ou non. À la fin, l'horreur que j'avais conçue pour toute la race des yahous me fit prendre le parti de tirer de bord et de ramer vers le sud pour me rendre à cette même baie d'où j'étais parti le matin, aimant mieux m'exposer à toute sorte de dangers que de vivre avec des yahous. J'approchai mon canot le plus près qu'il me fut possible du rivage, et, pour moi, je me cachai à quelques pas de là, derrière une petite roche qui était proche de ce ruisseau dont j'ai parlé.

Le vaisseau s'avança environ à une demi-lieue de la baie, et envoya sa chaloupe avec des tonneaux pour y faire aiguade. Cet endroit était connu et pratiqué souvent par les voyageurs, à cause du ruisseau. Les mariniers, en prenant terre, virent d'abord mon canot, et, s'étant mis aussitôt à le visiter, ils connurent sans peine que celui à qui il appartenait n'était pas loin. Quatre d'entre eux, bien armés, cherchèrent de tous côtés aux environs et enfin me trouvèrent couché la face contre terre derrière la roche. Ils furent d'abord surpris de ma figure, de mon habit de peaux de lapins, de mes souliers de bois et de mes bas fourrés. Ils jugèrent que je n'étais pas du pays, où tous les habitants étaient nus. Un d'eux m'ordonna de me lever et me demanda en langage portugais qui j'étais. Je lui fis une profonde révérence, et je lui dis dans cette même langue, que j'entendais parfaitement, que j'étais un pauvre yahou banni du pays des Houyhnhnms, et que je le conjurais de me laisser aller. Ils furent surpris de m'entendre parler leur langue, et jugèrent, par la couleur de mon visage, que j'étais un Européen; mais ils ne savaient ce que je voulais dire par les mots de yahou et de Houyhnhnm; et ils ne purent en même temps s'empêcher de rire de mon accent, qui ressemblait au hennissement d'un cheval.

Je ressentais à leur aspect des mouvements de crainte et de haine, et je me mettais déjà en devoir de leur tourner le dos et de me rendre dans mon canot, lorsqu'ils mirent la main sur moi et m'obligèrent de leur dire de quel pays j'étais, d'où je venais, avec plusieurs autres questions pareilles. Je leur, répondis que j'étais né en Angleterre, d'où j'étais parti il y avait environ cinq ans, et qu'alors la paix régnait entre leur pays et le mien; qu'ainsi j'espérais qu'ils voudraient bien ne me point traiter en ennemi, puisque je ne leur voulais aucun mal, et que j'étais un pauvre yahou qui cherchais quelque île déserte où je pusse passer dans la solitude le reste de ma vie infortunée.

Lorsqu'ils me parlèrent, d'abord je fus saisi d'étonnement, et je crus voir un prodige. Cela me paraissait aussi extraordinaire que si j'entendais aujourd'hui un chien ou une vache parler en Angleterre. Ils me répondirent, avec toute l'humanité et toute la politesse possibles, que je ne m'affligeasse point, et qu'ils étaient sûrs que leur capitaine voudrait bien me prendre sur son bord et me mener gratis à Lisbonne, d'où je pourrais passer en Angleterre; que deux d'entre eux iraient dans un moment trouver le capitaine pour l'informer de ce qu'ils avaient vu et recevoir ses ordres; mais qu'en même temps, à moins que je ne leur donnasse ma parole de ne point m'enfuir, ils allaient me lier. Je leur dis qu'ils feraient de moi tout ce qu'ils jugeraient à propos.

Ils avaient bien envie de savoir mon histoire et mes aventures; mais je leur donnai peu de satisfaction, et tous conclurent que mes malheurs m'avaient troublé l'esprit. Au bout de deux heures, la chaloupe, qui était allée porter de l'eau douce au vaisseau, revint avec ordre de m'amener incessamment à bord. Je me jetai à genoux pour prier qu'on me laissât aller et qu'on voulût bien ne point me ravir ma liberté; mais ce fut en vain; je fus lié et mis dans la chaloupe, et, dans cet état, conduit à bord et dans la chambre du capitaine.

Il s'appelait Pedro de Mendez. C'était un homme très généreux et très poli. Il me pria d'abord de lui dire qui j'étais, et ensuite me demanda ce que je voulais boire et manger. Il m'assura que je serais traité comme lui-même, et me dit enfin des choses si obligeantes, que j'étais tout étonné de trouver tant de bonté dans un yahou. J'avais néanmoins un air sombre, morne et fâché, et je ne répondis autre chose à toutes ses honnêtetés, sinon que j'avais à manger dans mon canot. Mais il ordonna qu'on me servît un poulet et qu'on me fît boire du vin excellent, et, en attendant, il me fit donner un bon lit dans une chambre fort commode. Lorsque j'y eus été conduit, je ne voulus point me déshabiller, et je me jetai sur le lit dans l'état où j'étais. Au bout d'une demi-heure, tandis que tout l'équipage était à dîner, je m'échappai de ma chambre dans le dessein de me jeter dans la mer et de me sauver à la nage, afin de n'être point obligé de vivre avec des yahous. Mais je fus prévenu par un des mariniers, et le capitaine, ayant été informé de ma tentative ordonna de m'enfermer dans ma chambre.

Après le dîner, dom Pedro vint me trouver et voulut savoir quel motif m'avait porté à former l'entreprise d'un homme désespéré. Il m'assura en même temps qu'il n'avait envie que de me faire plaisir, et me parla d'une manière si touchante et si persuasive que je commençai à le regarder comme un animal un peu raisonnable. Je lui racontai en peu de mots l'histoire de mon voyage, la révolte de mon équipage dans un vaisseau dont j'étais capitaine, et la résolution qu'ils avaient prise de me laisser sur un rivage inconnu; je lui appris que j'avais, passé trois ans, parmi les Houyhnhnms, qui étaient des chevaux parlants et des animaux raisonnants et raisonnables. Le capitaine prit tout cela pour des visions et des mensonges, ce qui me choqua extrêmement. Je lui dis que j'avais oublié de mentir depuis que j'avais quitté les yahous d'Europe; que chez les Houyhnhnms on ne mentait point, non pas même les enfants et les valets; qu'au surplus, il croirait ce qu'il lui plairait, mais que j'étais prêt à répondre à toutes les difficultés qu'il pourrait m'opposer, et que je me flattais de lui pouvoir faire connaître la vérité.

Le capitaine, homme sensé, après m'avoir fait plusieurs autres questions pour voir si je ne me couperais pas dans mes discours, et avoir vu que tout ce que je disais était juste, et que toutes les parties de mon histoire se rapportaient les unes aux autres, commença à avoir un peu meilleure opinion de ma sincérité, d'autant plus qu'il m'avoua qu'il s'était autrefois rencontré avec un matelot hollandais, lequel lui avait dit qu'il avait pris terre, avec cinq autres de ses camarades, à une certaine île ou continent au sud de la Nouvelle-Hollande, où ils avaient mouillé pour faire aiguade; qu'ils avaient aperçu un cheval chassant devant lui un troupeau d'animaux parfaitement ressemblants à ceux que je lui avais décrits, et auxquels je donnais le nom yahous, avec plusieurs autres particularités que le capitaine me dit qu'il avait oubliées, et dont il s'était mis alors peu en peine de charger sa mémoire, les regardant comme des mensonges.

Il ajouta que, puisque je faisais profession d'un si grand attachement à la vérité, il voulait que je lui donnasse ma parole d'honneur de rester avec lui pendant tout le voyage, sans songer à attenter sur ma vie; qu'autrement il m'enfermerait jusqu'à ce qu'il fût arrivé à Lisbonne. Je lui promis ce qu'il exigeait de moi, mais je lui protestai en même temps que je souffrirais plutôt les traitements les plus fâcheux que de consentir jamais à retourner parmi les yahous de mon pays.

Il ne se passa rien de remarquable pendant notre voyage. Pour témoigner au capitaine combien j'étais sensible à ses honnêtetés, je m'entretenais quelquefois avec lui par reconnaissance, lorsqu'il me priait instamment de lui parler, et je tâchais alors de lui cacher ma misanthropie et mon aversion pour tout le genre humain. Il m'échappait néanmoins, de temps en temps, quelques traits mordants et satiriques, qu'il prenait en galant homme, et auxquels il ne faisait pas semblant de prendre garde. Mais je passais la plus grande partie du jour seul et isolé dans ma chambre, et je ne voulais parler à aucun de l'équipage. Tel était l'état de mon cerveau, que mon commerce avec les Houyhnhnms avait rempli d'idées sublimes et philosophiques. J'étais dominé par une misanthropie insurmontable; semblable à ces sombres esprits, à ces farouches solitaires, à ces censeurs méditatifs, qui, sans avoir fréquenté les Houyhnhnms, se piquent de connaître à fond le caractère des hommes et d'avoir un souverain mépris pour l'humanité.

Le capitaine me pressa plusieurs fois de mettre bas mes peaux de lapin, et m'offrit, de me prêter de quoi m'habiller de pied en cap; mais je le remerciai de ses offres, ayant horreur de mettre sur mon corps ce qui avait été à l'usage d'un yahou. Je lui permis seulement de me prêter deux chemises blanches, qui, ayant été bien lavées, pouvaient ne me point souiller. Je les mettais tour à tour, de deux jours l'un, et j'avais soin de les laver moi- même. Nous arrivâmes à Lisbonne, le 5 de novembre 1715. Le capitaine me força alors de prendre des habits, pour empêcher la canaille de nous tuer dans les rues. Il me conduisit à sa maison, et voulut que je demeurasse chez lui pendant mon séjour en cette ville. Je le priai instamment de me loger au quatrième étage, dans un endroit écarté, où je n'eusse commerce avec qui que ce fût. Je lui demandai aussi la grâce de ne dire à personne ce que je lui avais raconté de mon séjour parmi les Houyhnhnms, parce que, si mon histoire était sue, je serais bientôt accablé des visites d'une infinité de curieux, et, ce qu'il y a de pis, je serais peut-être brûlé par l'Inquisition.

Le capitaine, qui n'était point marié, n'avait que trois domestiques, dont l'un, qui m'apportait à manger dans ma chambre, avait de si bonnes manières à mon égard et me paraissait avoir tant de bon sens pour un yahou, que sa compagnie ne me déplut point; il gagna sur moi de me faire mettre de temps en temps la tête à une lucarne pour prendre l'air; ensuite, il me persuada de descendre à l'étage d'au-dessous et de coucher dans une chambre dont la fenêtre donnait sur la rue. Il me fit regarder par cette fenêtre; mais au commencement, je retirais ma tête aussitôt que je l'avais avancée: le peuple me blessait la vue. Je m'y accoutumai pourtant peu à peu. Huit jours après, il me fit descendre à un étage encore plus bas; enfin, il triompha si bien de ma faiblesse, qu'il m'engagea à venir m'asseoir à la porte pour regarder les passants, et ensuite à l'accompagner dans les rues.

Dom Pedro, à qui j'avais expliqué l'état de ma famille et de mes affaires, me dit un jour que j'étais obligé en honneur et en conscience de retourner dans mon pays et de vivre dans ma maison avec ma femme et mes enfants. Il m'avertit en même temps qu'il y avait dans le port un vaisseau prêt à faire voile pour l'Angleterre, et m'assura qu'il me fournirait tout ce qui me serait nécessaire pour mon voyage. Je lui opposai plusieurs raisons qui me détournaient de vouloir jamais aller demeurer dans mon pays, et qui m'avaient fait prendre la résolution de chercher quelque île déserte pour y finir mes jours. Il me répliqua que cette île que je voulais chercher était une chimère, et que je trouverais des hommes partout; qu'au contraire, lorsque je serais chez moi, j'y serais le maître, et pourrais y être aussi solitaire qu'il me plairait.

Je me rendis à la fin, ne pouvant mieux faire; j'étais d'ailleurs devenu un peu moins sauvage. Je quittai Lisbonne le 24 novembre, et m'embarquai dans un vaisseau marchand. Dom Pedro m'accompagna jusqu'au port et eut l'honnêteté de me prêter la valeur de vingt livres sterling. Durant ce voyage, je n'eus aucun commerce avec le capitaine ni avec aucun des passagers, et je prétextai une maladie pour pouvoir toujours rester dans ma chambre. Le 5 décembre 1715, nous jetâmes l'ancre sur la côte anglaise, environ sur les neuf heures du matin, et, à trois heures après midi, j'arrivai à Redriff en bonne santé, et me rendis au logis. Ma femme et toute ma famille, en me revoyant, me témoignèrent leur surprise et leur joie; comme ils m'avaient cru mort, ils s'abandonnèrent à des transports que je ne puis exprimer. Je les embrassai tous assez froidement, à cause de l'idée de yahou qui n'était pas encore sortie de mon esprit.

Du premier argent que j'eus, j'achetai deux jeunes, chevaux, pour lesquels je fis bâtir une fort belle écurie, et auxquels je donnai un palefrenier du premier mérite, que je fis mon favori et mon confident. L'odeur de l'écurie me charmait, et j'y passais tous les jours quatre heures à parler à mes chers chevaux, qui me rappelaient le souvenir des vertueux Houyhnhnms.

Dans le temps que j'écris cette relation, il y a cinq ans que je suis de retour de mon voyage et que je vis retiré chez moi. La première année, je souffris avec peine la vue de ma femme et de mes enfants, et ne pus presque gagner sur moi de manger avec eux. Mes idées changèrent dans la suite, et aujourd'hui je suis un homme ordinaire, quoique toujours un peu misanthrope.

Chapitre XII

Invectives de l'auteur contre les voyageurs qui mentent dans leurs relations. Il justifie la sienne. Ce qu'il pense de la conquête qu'on voudrait faire des pays qu'il a découverts.

Je vous ai donné, mon cher lecteur, une histoire complète de mes voyages pendant l'espace de seize ans et sept mois; et dans cette relation, j'ai moins cherché à être élégant et fleuri qu'à être vrai et sincère. Peut-être que vous prenez pour des contes et des fables tout ce que je vous ai raconté, et que vous n'y trouvez pas la moindre vraisemblance; mais je ne me suis point appliqué à chercher des tours séduisants pour farder mes récits et vous les rendre croyables. Si vous ne me croyez pas, prenez-vous-en à vous- même de votre incrédulité; pour moi, qui n'ai aucun génie pour la fiction et qui ai une imagination très froide, j'ai rapporté les faits avec une simplicité qui devrait vous guérir de vos doutes.

Il nous est aisé, à nous autres voyageurs, qui allons dans les pays où presque personne ne va, de faire des descriptions surprenantes de quadrupèdes, de serpents, d'oiseaux et de poissons extraordinaires et rares. Mais à quoi cela sert-il? Le principal but d'un voyageur qui publie la relation de ses voyages, ne doit- ce pas être de rendre les hommes de son pays meilleurs et plus sages, et de leur proposer des exemples étrangers, soit en bien, soit en mal, pour les exciter à pratiquer la vertu et à fuir le vice? C'est ce que je me suis proposé dans cet ouvrage, et je crois qu'on doit m'en savoir bon gré.

Je voudrais de tout mon coeur qu'il fût ordonné par une loi, qu'avant qu'aucun voyageur publiât la relation de ses voyages il jurerait et ferait serment, en présence du lord grand chancelier, que tout ce qu'il va faire imprimer est exactement vrai, ou du moins qu'il le croit tel. Le monde ne serait peut-être pas trompé comme il l'est tous les jours. Je donne d'avance mon suffrage pour cette loi, et je consens que mon ouvrage ne soit imprimé qu'après qu'elle aura été dressée.

J'ai parcouru, dans ma jeunesse, un grand nombre de relations avec un plaisir infini; mais depuis que j'ai vu les choses de mes yeux et par moi-même, je n'ai plus de goût pour cette sorte de lecture; j'aime mieux lire des romans. Je souhaite que mon lecteur pense comme moi.

Mes amis ayant jugé que la relation que j'ai écrite de mes voyages avait un certain air de vérité qui plairait au public, je me suis livré à leurs conseils, et j'ai consenti à l'impression. Hélas! j'ai eu bien des malheurs dans ma vie; je n'ai jamais eu celui d'être enclin au mensonge:

…..Nec, si miserum fortuna Sinonem Finxit, vanum etiam mendacemque improba finget.

(Vigile, Enéide, liv. II.)

Je sais qu'il n'y a pas beaucoup d'honneur à publier des voyages; que cela ne demande ni science ni génie, et qu'il suffit d'avoir une bonne mémoire ou d'avoir tenu un journal exact; je sais aussi que les faiseurs de relations ressemblent aux faiseurs de dictionnaires, et sont au bout d'un certain temps éclipsés, comme anéantis par une foule d'écrivains postérieurs qui répètent tout ce qu'ils ont dit et y ajoutent des choses nouvelles. Il m'arrivera peut-être la même chose: des voyageurs iront dans les pays où j'ai été, enchériront sur mes descriptions, feront tomber mon livre et peut-être oublier que j'aie jamais écrit. Je regarderais cela comme une vraie mortification si j'écrivais pour la gloire; mais, comme j'écris pour l'utilité du public, je m'en soucie peu et suis préparé à tout événement.

Je voudrais bien qu'on s'avisât de censurer mon ouvrage! En vérité, que peut-on dire à un voyageur qui décrit des pays où notre commerce n'est aucunement intéressé, et où il n'y a aucun rapport à nos manufactures? J'ai écrit sans passion, sans esprit de parti et sans vouloir blesser personne; j'ai écrit pour une fin très noble, qui est l'instruction générale du genre humain; j'ai écrit sans aucune vue d'intérêt et de vanité; en sorte que les observateurs, les examinateurs, les critiques, les flatteurs, les chicaneurs, les timides, les politiques, les petits génies, les patelins, les esprits les plus difficiles et les plus injustes, n'auront rien à me dire et ne trouveront point occasion d'exercer leur odieux talent.

J'avoue qu'on m'a fait entendre que j'aurais dû d'abord, comme bon sujet et bon Anglais, présenter au secrétaire d'État, à mon retour, un mémoire instructif touchant mes découvertes, vu que toutes les terres qu'un sujet découvre appartiennent de droit à la couronne. Mais, en vérité, je doute que la conquête des pays dont il s'agit soit aussi aisée que celle que Fernand Cortez fit autrefois d'une contrée de l'Amérique, où les Espagnols massacrèrent tant de pauvres Indiens nus et sans armes. Premièrement, à l'égard du pays de Lilliput, il est clair que la conquête n'en vaut pas la peine, et que nous n'en retirerions pas de quoi nous rembourser des frais d'une flotte et d'une armée. Je demande s'il y aurait de la prudence à aller attaquer les Brobdingnagniens. Il ferait beau voir une armée anglaise faire une descente en ce pays-là! Serait-elle fort contente, si on l'envoyait dans une contrée où l'on a toujours une île aérienne sur la tête, toute prête à écraser les rebelles, et à plus forte raison les ennemis du dehors qui voudraient s'emparer de cet empire? Il est vrai que le pays des Houyhnhnms paraît une conquête assez aisée. Ces peuples ignorent le métier de la guerre; ils ne savent ce que c'est qu'armes blanches et armes à feu.

Cependant, si j'étais ministre d'État, je ne serais point d'humeur de faire une pareille entreprise. Leur haute prudence et leur parfaite unanimité sont des armes terribles. Imaginez-vous, d'ailleurs, cent mille Houyhnhnms en fureur se jetant sur une armée européenne! Quel carnage ne feraient-ils pas avec leurs dents, et combien de têtes et d'estomacs ne briseraient-ils pas avec leurs formidables pieds de derrière? Certes, il n'y a point de Houyhnhnm auquel on ne puisse appliquer ce qu'Horace a dit de l'empereur Auguste:

Recalcitrat undique tutus.

Mais, loin de songer à conquérir leur pays, je voudrais plutôt qu'on les engageât à nous envoyer quelques-uns de leur nation pour civiliser la nôtre, c'est-à-dire pour la rendre vertueuse et plus raisonnable.

Une autre raison m'empêche d'opiner pour la conquête de ce pays, et de croire qu'il soit à propos d'augmenter les domaines de Sa Majesté britannique de mes heureuses découvertes: c'est qu'à dire le vrai, la manière dont on prend possession d'un nouveau pays découvert me cause quelques légers scrupules. Par exemple, une troupe de pirates est poussée par la tempête je ne sais où. Un mousse, du haut du perroquet, découvre terre: les voilà aussitôt à cingler de ce côté-là. Ils abordent, ils descendent sur le rivage, ils voient un peuple désarmé qui les reçoit bien; aussitôt ils donnent un nouveau nom à cette terre et en prennent possession au nom de leur chef. Ils élèvent un monument qui atteste à la postérité cette belle action. Ensuite, ils se mettent à tuer deux ou trois douzaines de ces pauvres Indiens, et ont la bonté d'en épargner une douzaine, qu'ils renvoient à leurs huttes. Voilà proprement l'acte de possession qui commence à fonder le droit divin.

On envoie bientôt après d'autres vaisseaux en ce même pays pour exterminer le plus grand nombre des naturels; on met les chefs à la torture pour les contraindre à livrer leurs trésors; on exerce par conscience tous les actes les plus barbares et les plus inhumains; on teint la terre du sang de ses infortunés habitants; enfin, cette exécrable troupe de bourreaux employée à cette pieuse expédition est une colonie envoyée dans un pays barbare et idolâtre pour le civiliser et le convertir.

J'avoue que ce que je dis ici ne regarde point la nation anglaise, qui, dans la fondation des colonies, a toujours fait éclater sa sagesse et sa justice, et qui peut, sur cet article, servir aujourd'hui d'exemple à toute l'Europe. On sait quel est notre zèle pour faire connaître la religion chrétienne dans les pays nouvellement découverts et heureusement envahis; que, pour y faire pratiquer les lois du christianisme nous avons soin d'y envoyer des pasteurs très pieux et très édifiants, des hommes de bonnes moeurs et de bon exemple, des femmes et des filles irréprochables et d'une vertu très bien éprouvée, de braves officiers, des juges intègres, et surtout des gouverneurs d'une probité reconnue, qui font consister leur bonheur dans celui des habitants du pays, qui n'y exercent aucune tyrannie, qui n'ont ni avarice, ni ambition, ni cupidité, mais seulement beaucoup de zèle pour la gloire et les intérêts du roi leur maître.

Au reste, quel intérêt aurions-nous à vouloir nous emparer des pays dont j'ai fait la description? Quel avantage retirerions-nous de la peine d'enchaîner et de tuer les naturels? Il n'y a dans ces pays-là ni mines d'or et d'argent, ni sucre, ni tabac. Ils ne méritent donc pas de devenir l'objet de notre ardeur martiale et de notre zèle religieux, ni que nous leur fassions l'honneur de les conquérir.

Si néanmoins la cour en juge autrement, je déclare que je suis prêt à attester, quand on m'interrogera juridiquement, qu'avant moi nul Européen n'avait mis le pied dans ces mêmes contrées: je prends à témoin les naturels, dont la déposition doit faire foi. Il est vrai qu'on peut chicaner par rapport à ces deux yahous dont j'ai parlé, et qui, selon la tradition des Houyhnhnms, parurent autrefois sur une montagne, et sont depuis devenus la tige de tous les yahous de ce pays-là. Mais il n'est pas difficile de prouver que ces deux anciens yahous étaient natifs d'Angleterre; certains traits de leurs descendants, certaines inclinations, certaines manières, le font préjuger. Au surplus, je laisse aux docteurs en matière de colonies à discuter cet article, et à examiner s'il ne fonde pas un titre clair et incontestable pour le droit de la Grande-Bretagne.

Après avoir ainsi satisfait à la seule objection qu'on me peut faire au sujet de mes voyages, je prends enfin congé de l'honnête lecteur qui m'a fait l'honneur de vouloir bien voyager avec moi dans ce livre, et je retourne à mon petit jardin de Redriff, pour, m'y livrer, à mes spéculations philosophiques.

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