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Les trois pirates (1/2)

NOTES.

Reading edition

PAGE 4, LIGNE 3.

Ce fut au général de division Richepanse, que le premier consul confia pendant la petite paix la mission de réduire cette île, la seule possession d'outre-mer qui, avec St.-Domingue, résistât à la nouvelle organisation coloniale décrétée par le gouvernement de la métropole. Un homme de couleur, nommé Magloire Pélage, voulant s'élever, dans son pays, au rôle que remplissait alors avec un certain éclat, Toussaint-Louverture au cap Français, s'élança à la tête des nègres et des mulâtres pour repousser la constitution consulaire qui leur avait fait espérer la liberté et qui ne leur rapportait que l'esclavage dont ils s'étaient affranchis. Le contre-amiral Lacrosse, gouverneur-général de la colonie attaquée par les rebelles, fut obligé d'abandonner le champ de bataille à l'insurrection victorieuse, et d'aller chercher un refuge dans l'île anglaise de la Dominique… A la nouvelle de cet événement, Richepanse partit de Brest avec sa petite armée expéditionnaire, sur une division commandée par le contre-amiral Bouvet, et débarqua à la Guadeloupe pour soumettre et punir les révoltés dans lesquels le premier consul n'avait voulu voir que des coupables à châtier, et non des hommes égarés avec qui le gouvernement pût s'abaisser à parlementer.

Le débarquement des troupes françaises s'exécuta sous le feu mal servi des batteries de la Basse-Terre. Un corps de noirs commandé par Pélage tenta de s'opposer à la descente: il fut culbuté, dispersé, et les débris de cette bande d'insurgés inaguerris allèrent se jeter dans un petit fort où, cernés de toutes parts, ils se firent sauter avec la poudre qu'ils avaient tenté trop inutilement d'employer à la défense de leur cause et de leur patrie. La Guadeloupe se rendit à discrétion, après cette vaine résistance, au général en chef, et la soumission de Pélage fut bientôt annoncée en France, comme un événement important et décisif pour l'avenir des Antilles. Telle fut l'élévation fugitive et la chute subite de ce mulâtre, qui, pendant l'insurrection dont il était devenu l'âme et le cœur, aurait pu tracer en caractères de feu et de sang, la date de son passage éphémère au pouvoir, et qui sut arrêter les excès des siens et respecter la faiblesse des habitans que le sort des armes avait mis en sa puissance. Magloire Pélage, dont on aurait déjà oublié le nom à la Guadeloupe, si ce nom n'avait rappelé que du sang ou de l'ambition, a laissé de lui des souvenirs remarquables que l'histoire traditionnelle du pays s'est plue à recueillir, parce que cet homme fut autre chose qu'un insurgé ridicule et qu'un rebelle vindicatif.

Le général Richepanse, que tant de combats avaient épargné en Europe et que tant de gloire environnait déjà, mourut de la fièvre jaune à la Basse-Terre, après avoir fait réintégrer l'amiral Lacrosse dans son ancien gouvernement, et au moment où la colonie française attendait son bonheur de la sagesse du guerrier à qui elle devait sa tranquillité renaissante. Richepanse avait trente-sept ans lorsqu'une mort trop soudaine vint le frapper au sein de toutes les espérances que la patrie avait encore placées en lui. Un des forts de la Basse-Terre prit le nom de Fort-Richepanse, en recevant avec orgueil dans son enceinte le cercueil et la dépouille périssable du jeune et illustre capitaine dont la colonie pleurait la fin prématurée, et dont notre histoire militaire avait depuis long-temps recueilli le noble souvenir.

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Un corsaire est un bâtiment marchand, armé par des particuliers, et qui navigue avec l'autorisation du gouvernement, pour le compte de ses armateurs, et même un peu pour celui du gouvernement, sous le même pavillon que les navires de l'Etat. Il ne peut par conséquent exister de corsaires qu'en temps de guerre.

Un pirate est, au contraire, un navire qui, n'étant d'aucune nation, arbore à son gré tous les pavillons pour s'emparer, contre le droit de tous les peuples, des bâtimens qu'il lui convient d'amariner. C'est surtout en temps de paix qu'il y a des pirates et que la piraterie devient le plus facile à exercer, car c'est surtout alors que l'absence des croiseurs et la confiance avec laquelle naviguent les bâtimens de commerce, peuvent assurer une certaine impunité et promettre de certaines chances de bonheur, aux navires auxquels il plaît d'écumer ou de balayer la mer.

Un corsaire est, enfin, pour rendre la distinction que nous avons établie plus sensible, un corsaire est le soldat qui fait partie d'un corps franc, pendant la guerre. Le pirate ou le forban n'est autre chose qu'un voleur de grand chemin, un détrousseur de passans sur la voie publique de l'Océan.

Sous Louis XIV, ou plutôt sous le grand Colbert, la plupart des capitaines de corsaires qui s'étaient le plus distingués par leur audace ou leur habileté, furent appelés à remplir des grades élevés dans la marine royale. Duquesne, Duguay-Trouin, et le plus célèbre quoique le moins remarquable de tous, Jean-Bart, n'avaient pas eu d'autres commencemens. Leurs exploits et leurs succès avaient ennobli leur origine maritime; et les lettres de marque qu'ils avaient obtenues pour faire la course, devinrent plus tard les lettres de noblesse qui leur ouvrirent la carrière de l'avancement dans la marine militaire.

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Un matelot qui sort tout guindé de sa classe, sans pouvoir réussir à abandonner avec sa casaque, les manières qui décèlent trop évidemment son origine, est un matelot rahuché, c'est-à-dire, par ironie, un navire que l'on a cherché vainement à rendre plus vaste ou plus élégant après coup. Cette expression de matelot rahuché, est un des plus heureux tropes maritimes que je connaisse. Les expressions de canaille enrichie et de gueux remplumé, beaucoup plus usitées, valent bien moins.

PAGE 20, LIGNE 20.

Une voile qui faséie ou qui flavie, une amarre qui rippe en se raidissant, un câble qui se raque sur le fond, un cordage que l'on trésillonne en l'étreignant avec un anspect, la mer qui moutonne à l'horizon, la lame qui déferle à bord, le navire qu'on remorque, le corsaire qui cingle en pinçant le vent, le remoux que laisse le courant, la mer phosphorescente qui brésille, le hunier qu'un coup de vent déralingue, m'ont toujours paru d'excellentes onomatopées.

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Bien malheureux est le capitaine qui fait dire à l'équipage dont il a pu être jugé sur ses premiers actes: Ce n'est pas encore celui-là qui a coupé la patte du singe de Madras.

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Amateloter deux hommes dans le service du bord, c'est leur donner le même hamac, c'est leur affecter le même poste de repos dans la batterie ou l'entrepont; c'est le plus souvent, aussi, lier ensemble leurs deux existences, et leur imposer en quelque sorte, avec les mêmes devoirs, une amitié qui ne finit ordinairement qu'avec leur vie. Dans cette carrière de l'homme de mer, semée de tant de fatigues et de privations, hérissée de tant de vicissitudes et de dangers, s'il est entre deux hommes, un nom plus doux que celui de mon ami, un titre presque aussi tendre et aussi sacré que celui de mon frère, c'est bien certainement celui de mon matelot.

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Cette origine, du reste, ne serait pas chose facile à retrouver, si l'on juge des difficultés que pourraient présenter les recherches généalogiques que l'on voudrait faire à cet égard, par la manière dont, en général, ces vieilles chansons paraissent avoir été conçues. Le hasard, une seule fois dans ma vie, m'a conduit à assister comme témoin à l'enfantement poétique d'une chanson de bord; et j'avoue que si, après l'événement, il m'avait fallu assigner une paternité quelconque au chef-d'œuvre nouvellement engendré sous mes yeux, rien n'aurait été plus embarrassant pour moi, que de lui trouver une ascendance positive. Tout l'équipage d'une frégate avait mis la main, pendant près de deux heures, à la confection de ce travail collectif: l'un avait d'abord hasardé un mot, l'autre un vers tout entier, le troisième s'était compromis jusqu'à rimer un refrain, le quatrième n'avait pas craint d'adapter un air de sa façon au premier couplet ainsi improvisé. Tous les gens de quart avaient ensuite répété en chœur le couplet modifié revu et corrigé par une demi-douzaine de censeurs; et après cette mise en scène du premier couplet, la bordée de quart avait procédé à la composition du second, puis du troisième, puis du quatrième couplet, en sorte qu'avant d'appeler sur le pont la bordée qui, à quatre heures du matin, devait prendre le reste du service de nuit, la bordée de minuit avait pu livrer aux matelots qui venaient la remplacer, une chanson toute fraîche éclose du cerveau des poètes de notre harmonieuse frégate.

Les circonstances de cette composition générale, sont encore assez présentes à ma mémoire pour que je puisse les retracer aujourd'hui avec une exactitude que je me hasarderais presque à nommer historique, si de pareils souvenirs pouvaient jamais paraître dignes de la gravité de l'histoire. Mais les personnes qui ne dédaignent pas d'étudier les mœurs jusques dans les actions humaines en apparence les plus frivoles, ne me sauront peut-être pas mauvais gré de leur apprendre comment se fait, ou, pour mieux dire, comment se confectionne une chanson de bord.

Le troisième soir de notre départ de Brest, notre équipage se trouvait livré, pour la première fois depuis notre sortie, au repos le plus parfait que l'on puisse goûter pendant le quart de nuit, à bord d'un bâtiment de guerre. La mer était belle, l'air serein et la brise ronde. Le maître d'équipage placé devant, au milieu de ses gens qu'il regrettait de voir inoccupés, avait engagé les conteurs ordinaires de la frégate à conter un petit conte pour empêcher les oisifs, qui s'étaient assis sur la drôme, de s'endormir comme ils en avaient quelquefois l'habitude. Les conteurs, soit qu'ils fussent peu disposés à mettre aux ordres du maître leurs orgueilleuses muses, ou soit plutôt que le démon de l'inspiration ne fût pas encore descendu du ciel pour eux, répondirent assez peu littérairement, qu'il n'y avait pas mèche pour le moment, et qu'ils avaient déjà défilé leur chapelet la nuit précédente. En ce cas, s'était écrié le maître, qu'on nous chante une petite chanson pour faire danser le monde; ou sinon, gare dessous le premier qui fermera les yeux pour se les tenir chauds.

—Une chanson, une chanson, avaient de leur côté répondu les chanteurs coutumiers du fait, c'est bien facile à dire ça, une chanson! mais quand on a vidé son sac à chansons, et qu'on est à sec, on ne peut pas répéter toujours la même chose, comme ceux qui disent leur pater noster d'un bout de leur vie à l'autre.

—Eh bien! en ce cas, on en fait de neuves, quand les anciennes sont trop vieilles.

—Faire d'autres chansons! et comment encore ça se fait-il selon vous, maître Mérin?

—Comment ça se fait-il de nouvelles chansons? mais tout comme on a fait les vieilles. Vous ne savez donc pas que dans mon temps, le premier matelot venu vous aurait retapé un couplet de romance, plus vite que je ne bois mon quart de vin, et que vous ne pourriez faire un tour mort et deux demi-clés.

—Et encore fallait-il savoir s'y prendre de votre temps?

—Ah pardieu, c'était bien malin, n'est-ce pas? On partait de Brest, une supposition, comme nous l'avons fait, à bord d'un vaisseau ou d'une frégate, peu importe; on savait le nom du vaisseau ou de la frégate, le nom du commandant; la mer était grosse ou belle, le temps noir ou clair. On avait laissé à terre sa maîtresse, et on avait oublié de payer son hôtesse. Eh bien, il n'en fallait pas davantage pour partir de là, et vous bassiner une chanson, et une chanson bien et solidement étalinguée, et je suis sûr, tel que vous me voyez, que dans ma jeunesse, j'ai composé pour mon compte, sans me flatter, plus de cent rondes et autant de petites gaillardises à mettre tout un équipage en révolution de gaîté.

—Et comment, sans vous faire tort, maître Mérin, auriez-vous commencé par composer la moindre des choses, à notre place dans le moment actuel?

—A votre place dans le moment actuel, et dans ma jeunesse, j'aurais d'abord dit… attendez-moi un peu… j'aurais d'abord dit… la première chose venue.

—Oui, mais si la première chose venue ne vient pas?

—Eh bien! on la fait venir d'autorité… Tenez, par exemple, j'aurais fait une chanson sur l'air de n'importe qui:

Nous étions partis de Brest:

—Et après?

—Et après, on répète tout le monde:

Nous étions partis de Brest:

—Et après, finalement?

—Après, s'écrie en cet instant un petit novice, arrivant fort à propos en aide à la poétique du maître:

Ayant des canons pour lest A bord d'une frégate.

—A bord d'une frégate, ça ne peut pas ronfler comme ça, reprit un troisième interlocuteur, attendu que ça manque d'haleine et que l'air est trop long pour aller justement aux paroles qui sont trop courtes; il faut donc dire: A bord de une frégate, pour parler un peu rondement français en chantant.

Le petit novice ayant accepté la rectification, continua:

Qu'on nommait la Cléopâtre.

—Bien! fit maître Mérin: voilà un petit jeune homme de rien, qui nous fait la barbe à tous et à moi aussi. Voilà ce que c'est que d'avoir de l'idée et la langue bien pendue à son âge.

—Ah ce n'est pas plus malin que ça de faire une chanson! brailla un nouveau compositeur en descendant de la hune de misaine pour entrer bravement en lice. Attendez un peu, je vais vous en repasser tant qu'il vous en faudra des couplets à la brasse; et le poète gabier, ainsi réveillé par le bruit des éloges que le maître venait d'accorder au novice, ajouta aux vers déjà mis sur le métier:

Cléopâtre est un beau nom Ah m'a répondu ma belle! Mais ce n'est pas bien à elle, Qu'elle porte des canons.

—Indubitablement!… dit alors maître Mérin; indubitablement, c'est du chanvre du premier brin que celui-ci vient de nous filer: long, souple et coriace. A-t-il donc l'haleine longue et le souffle robuste! Maintenant il n'y a plus qu'à essayer le premier couplet en le chantant en rond pour voir s'il peut aller bout à bout sans être obligé de lui faire des ajus.

Tous les hommes de quart imitèrent à l'instant même cet avis, et procédèrent à l'épreuve du couplet, en se prenant par la main et en dansant autour du cabestan, au refrain de ce littéraire assemblage de pièces et de morceaux, rétabli dans l'état suivant:

Nous étions partis de Brest Ayant du canon pour lest, A bord de une frégate Qu'on nommait la Cléopâtre. Cléopâtre est un beau nom Ah m'a répondu ma belle Mais ce n'est pas bien à elle, Qu'elle porte du canon.

Le succès donna de l'audace même aux plus timides. Après l'heureuse épreuve que l'on venait de faire subir à la première strophe de l'ode ainsi improvisée par les versificateurs du bord, la mêlée devint générale, et il aurait été aussi difficile d'arrêter leur verve, qu'il avait été mal aisé quelques minutes auparavant d'exciter leur veine paresseuse. Tout le monde enfin donna son mot pour lâcher le second couplet, tant chacun se montrait jaloux de porter au moins sa pierre à l'édifice que l'on s'était mis en train de bâtir en commun. Un vieux quartier-maître, aiguillonné par l'exemple des conscrits de la frégate, s'écria tout d'un trait:

Ah comment, beau matelot, Pourrai-je avoir du repos,

—C'est ça, père Laflamme, dit un gros gabier piqué au jeu par la pointe du quartier-maître: attrapez-moi ceci pour l'amarrer à la suite de votre commencement du second:

Vous savant parti-z-en guerre Pour combattre l'Angleterre.

Le gros gabier épuisé de la route qu'il venait de faire pour la première fois peut-être dans le domaine des Muses, resta court. Mais un petit mousse, qui le suivait, se mit à glapir de sa voix flûtée les vers suivans, en paraphrasant le refrain du couplet déjà chanté:

Cléopâtre est un beau nom Et je l'aimerais bien dit-elle, Si pour ceinture la belle Ne portait pas de canons.

—Bien souqué, bien souqué, grommela maître Mérin avec l'accent de l'approbation la moins équivoque. Cette nuit, il paraîtrait que c'est au plus failli chien d'avoir plus d'esprit de chanson que les hommes faits. Jusqu'à un moussaillon qui vient de nous envoyer par le bec la moitié d'une bordée de fariboles, comme s'il avait des chansons dans le ventre et le mal de mer du chant d'Opéra dans la bouche, comme on nomme ça à terre. C'est honteux pour nous, le diable me soulage en grand! Mais qui est-ce qui nous fichera le troisième morceau de complainte, en plein dans la physionomie?

Le maître avait à peine prononcé la phrase dans laquelle il exprimait un doute presque injurieux pour le talent des Orphées, qu'un canonnier de marine se mit à roucouler avec un certain air de prétention au sentiment:

Mes amours, ne craignez pas Ces gros canons de l'Etat, C'est la ceinture ma…

L'officier de quart, qui probablement ignorait en se promenant à l'arrière, la noble préoccupation à laquelle s'abandonnaient ses gens du gaillard d'avant, ordonna, en sentant la brise fraîchir, de serrer les catacois et de rentrer les bonnettes de perroquet. C'est ce commandement jeté d'une voix impérieuse et brève dans le groupe de poètes, qui venait de couper ainsi la queue du troisième vers improvisé par le canonnier de marine. Mais malgré cet incident anti-mélodique, les gabiers, arrachés si subitement à leurs littéraires loisirs, n'en sautèrent pas moins vite dans les enfléchures pour grimper sur les vergues des catacois, et pour ramasser les bonnettes qu'on leur avait ordonné de rentrer.

Cette petite besogne de quelques minutes, une fois terminée, chacun se remit avec une verve nouvelle au travail qu'elle avait un instant interrompu. Le canonnier de marine tenant à honneur de finir son couplet commencé, l'acheva presque d'un trait. Mais ce furent surtout les gabiers qui, descendant de dessus leurs vergues et leurs barres, se montrèrent pour cette fois les plus surabondamment inspirés. A la profusion avec laquelle les vers découlaient de leurs lèvres encore un peu humectées du jus du tabac, qu'ils avaient sans doute assez exprimé entre leurs maxillaires, dans leur brusque ascension, on aurait dit qu'en s'élevant jusqu'aux parties les plus hautes de la mâture, ils avaient dérobé au ciel le feu créateur dont ils s'étaient un instant rapprochés. Je veux faire tout le reste de la chanson, s'écriait l'un avec une ardeur toute pyndarique. Non, je veux que tu m'en laisses au moins la moitié, et il n'y en aura pas de trop, répondait l'autre avec non moins de témérité et d'exaltation. Si bien qu'en moins d'un quart-d'heure, la pauvre complainte, que maître Mérin avait eu tant de peine à mettre en train, se trouva composée, rimée et achevée jusqu'au cinquième couplet inclusivement.

Pour l'honneur des belles-lettres du gaillard-d'avant, qui n'ont pas encore obtenu de mention ou de prix académique, et pour la gloire surtout des improvisateurs du bord, qui n'ont jamais songé peut-être à donner de séances publiques, nous rétablirons ici le texte du chef-d'œuvre à la création duquel nous avons assisté, et dont nous venons de retracer la mystérieuse composition à nos lecteurs.

Nous étions partis de Brest Ayant des canons pour lest, A bord de une frégate, Qu'on nommait la Cléopâtre. «Cléopâtre est un beau nom, «Ah! m'a répondu ma belle, «Mais ce n'est pas bien, dit-elle, «Qu'elle porte des canons. «Ah! comment, beau matelot, «pourrai-je avoir du repos, «Vous savant parti-z-en guerre «Pour combattre l'Angleterre. «Cléopâtre est un beau nom, «Et je l'aimerais dit-elle, «Si pour ceinture, la belle, «Ne portait pas des canons. Mes amours ne craignez pas Ces gros canons de l'état; C'est la ceinture, ma mie, D'une frégate jolie. Un navire sans canons, Au service de la France, C'est quasi, comme à la danse, Une belle sans jupon. Au large étant-z-arrivé, Un gallion s'est trouvé, Sous le vent de la frégate, Qu'il était chargé de piastres. Cléopâtre et ses canons Ont joué de la musique, Pour faire amener la prise Et lui demander son nom. A Brest étant revenu, Et ma mie ayant revu, Je lui dis, voilà brunette, La prise que j'avons faite. Vous voyez bien qu'il est bon Pour la frégate jolie, D'avoir ceinture garnie, Pour avoir des picaillons. Ah! je vois bien qu'il est bon, M'a répondu la bergère, D'avoir du canon en guerre Et mon cœur ne dit pas non.

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Presque toujours, du reste, le langage fait et parlé par les marins, porte l'empreinte de cette idée de domination avec laquelle la continuité de la lutte qu'ils livrent aux élémens, tend de bonne heure à les familiariser. Ils disent, par exemple, beaucoup plus par habitude que par orgueil, qu'ils chicanent le vent ou qu'ils font tête à la lame, lorsque c'est le plus souvent le vent qui les chicane en les contrariant, ou la lame qui les emporte sans qu'ils aient pu réussir à lui faire tête. Mais tout en faisant remarquer chez eux cette propension naturelle à l'hyperbole, on ne peut s'empêcher de reconnaître dans ces sortes d'expressions exagérées, une certaine élévation de langage qui doit plaire surtout à tous ceux qui savent combien cette énergie de termes techniques s'allie intimement à l'énergie des idées ordinaires aux hommes de mer.

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J'ai indiqué du reste, en caractères italiques, les mots qui m'ont semblé appartenir beaucoup plus au dictionnaire usuel du bord, qu'au vocabulaire français.

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Tout ce passage, et les détails qu'il renferme, sont historiques. Je les ai puisés dans le souvenir d'une aventure de mer que m'a racontée, il y a plusieurs années, un de mes amis qui n'est plus, et dont je tairai le nom par égard pour sa mémoire.

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—Pas trop encore, répondit le novice.

—Eh bien! navigue dix ans seulement, et ensuite tu pourras comprendre ce que je viens de te dire là.

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Mais par combien de maux les colonies n'ont-elles pas expié le tort d'avoir trop long-temps favorisé le déplorable engouement de leurs esclaves, pour les pratiques de la sorcellerie! Quelle page cruelle les anciens habitans auraient épargnée à la sombre histoire de l'humanité, s'ils avaient pu prévoir, qu'un jour, la caste des nègres-sorciers donnerait naissance à l'infernale caste des nègres empoisonneurs, et qu'après s'être contentée de faire des dupes pendant deux siècles d'avilissement moral, l'antique sorcellerie des Antilles se contenterait à peine, plus tard, d'immoler des milliers de victimes sur les autels sanglans de la superstition!

Avant que la civilisation, qui commence à peine à poindre en France, n'eût pénétré à bord de nos navires, les matelots de nos équipages encore trop puissamment dominés par les idées que leur isolement tendait à entretenir, abordaient rarement les rivages de nos colonies, sans aller interroger les devineresses du pays, sur l'avenir que la Providence réservait à leurs projets ou à leurs espérances. Plus la sybille était noire, laide ou contrefaite, et plus ses prédictions devenaient irrévocables aux yeux de ses crédules cliens; et c'était déjà trop pour eux, qu'elle parût tenir par quelque chose d'ordinaire à cette humanité avec laquelle elle ne devait avoir rien de commun, pour faire croire à l'infaillibilité de ses oracles. Les prêtresses de Delphes ou de Delos, remplies du Dieu qui les inspirait, ne demandaient leur prophétique délire qu'au ciel dont elles étaient les redoutables organes: plus terrestres dans leurs saintes évocations, les pythonisses des Antilles se bornaient à puiser leur extase dans l'humble tafia, dont les fidèles avaient soin de les abreuver, pour faire bouillonner dans leur sein, la divinité qui devait s'exprimer par leur bouche. C'était, au reste, lorsque la prophétesse n'était plus à elle, qu'elle pouvait seulement être toute entière au démon qui la possédait. Je me rappelle encore la vulgaire ingénuité avec laquelle un jeune matelot Bas-Breton, rendait compte à l'un de ses camarades, de la réponse que lui avait faite une diseuse d'avenir, qu'il avait eu la bonhomie d'aller consulter à la Martinique, sur son prochain voyage en France.

—Elle m'a prédit trois choses, dit d'abord le jeune homme.

—Quelles trois choses? lui demanda son ami.

—Courte traversée, grosse mer et bonne arrivée.

—Comment était-elle, la vieille négresse, quand elle t'a réglé ta bonne aventure?

—Saoule comme le tambour du diable! c'est moi qui lui avais payé son plein de liqueur, pour qu'elle fût perdue de boisson avant de me prononcer son jugement définitif…

—A la bonne heure! car c'est comme ça qu'il faut s'y prendre, si l'on veut en avoir un peu de vérité. Et encore!…

Aujourd'hui, le peu de superstition qui reste aux matelots n'a plus recours, pour communiquer avec le destin, à l'intermédiaire honteux des négresses nécromanciennes; et lorsqu'ils ont la protection du ciel à invoquer au milieu de leur vie de dangers, c'est au ciel qu'ils s'adressent directement pour appeler dans la ferveur d'un ex-voto, l'assistance d'une divinité secourable, qu'une foi sincère leur a appris à reconnaître et à adorer. Mais en cessant de rendre ces oracles, que les marins eux-mêmes sollicitaient d'elle autrefois, les sorcières nègres n'ont pas encore renoncé à exercer sur les destinées des Européens l'influence mystérieuse qu'elles s'attribuent toujours le pouvoir de diriger ou de changer à leur gré. Leur règne a pu passer, en un mot, mais l'orgueil du pouvoir leur est resté; et c'est là peut-être la prétention qu'il est le plus difficile, et peut-être aussi le moins utile de détrôner. Au Brésil, par exemple, vous rencontrez des femmes de couleur, qui vous disent, avec la naïveté de la plus intime conviction, qu'elles n'ont pas le secret de deviner l'avenir, mais qu'elles ont le don de jeter un sort ou un charme sur les amans qu'elles veulent s'attacher invariablement. Or, savez-vous en quoi consiste cet art merveilleux auquel bien certainement nos beautés européennes n'ajouteront qu'une foi très médiocre? On cueille un brin d'herbe dans certain jour de croissance ou de décroissance de la lune, on cache ce précieux simple érotique dans les effets ou le linge de l'objet aimé, de manière à ce qu'il ne puisse pas être aperçu de l'heureux ou malheureux objet qu'il s'agit de rendre constant, et tant que la volonté de l'enchanteresse persiste, la victime fortunée de l'enchantement, n'a ni le pouvoir, ni même le désir de devenir infidèle à l'auteur du sort qui lui a été jeté. C'est enfin un moyen infaillible, que les syrènes du Brésil ont trouvé, de couper les ailes à un amour volage que l'Europe leur avait fait connaître, si peu de temps après avoir découvert le Nouveau-Monde. Nos beautés, qui ont si orgueilleusement négligé l'emploi de ces philtres que leur recommandent partout si expressément Tibulle et Ovide, n'auraient certainement pas deviné le procédé des Brésiliennes.

Dire la foi que les belles de Bahia et de Rio ajoutent à l'efficacité de leurs tendres maléfices ne serait pas chose fort facile; et si l'on jugeait de la confiance qu'elles peuvent avoir dans l'effet de leurs sortiléges, par la ruse qu'elles ont employée quelquefois pour en assurer l'apparente infaillibilité, on serait assez tenté de suspecter autant la sincérité de leur conviction, que l'efficacité réelle du moyen dont elles se servent pour assurer leur triomphe.

Une jeune fille de Sergippe, dont un capitaine portugais était parvenu à se faire aimer, sans avoir recours à d'autre charme qu'à celui de l'amabilité qu'il possédait, voulut rendre impossible le départ de son amant, en jetant dans sa malle une petite parcelle d'une plante à laquelle elle attribuait la vertu singulière d'enchaîner à ses côtés le marin dont elle avait partagé la passion. Le moment du départ venu, le marin s'embarqua, étonné de voir la tranquillité avec laquelle sa maîtresse le laissait s'arracher de ses bras. Le navire largue les voiles qui vont l'emporter au loin, et la jeune fille se contente de répéter assise sur le rivage: il a beau faire, il ne partira pas! Le navire, cependant, est enlevé au large par la brise de terre, et, au souffle de cette brise fugitive, la jeune fille mêla encore ces mots: il croit être parti, mais il reviendra ce soir. Le soir arrive et enveloppe dans ses ombres, et la voile que la confiante amante a vue disparaître à l'horizon, et le rivage sur lequel elle n'a pas voulu dire le dernier adieu à son amant.

Trois, quatre, cinq jours, huit jours, se passèrent; le navire qui devait revenir le soir de son départ, ne revint pas. Je rencontre la jeune fille, et je lui demande si elle croit encore au sort qu'elle a jeté dans la malle du capitaine absent. Comment, me répond elle en me montrant un brin d'herbe desséchée, comment pourrais-je ne pas croire au sort que j'avais jeté sur lui, puisque moi-même, une minute avant son départ, je l'ai dégagé de son charme, en retirant de sa malle ce brin de sensitive que j'y avais placé?

Il faut convenir que, s'il m'avait été possible de douter de l'influence des sorts jetés par cette Médée créole, il ne pouvait plus m'être permis de révoquer en doute la bonne foi de ses explications.

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Mais, par cela même que l'on a régulièrement vent arrière dans la zône torride pour se rendre de l'Est à l'Ouest, on aurait vent debout pour revenir de l'Ouest à l'Est, c'est-à-dire des colonies en Europe, si l'on s'obstinait à vouloir reprendre, pour effectuer son retour, la route que l'on a déjà faite pour arriver à sa destination. Il faudrait, en un mot, dans ce dernier cas, louvoyer contre la direction de la brise que l'on a eu toujours en poupe pour venir aux colonies. C'est ainsi que l'on voit à peu près, dans nos rivières, les bateaux qui sont descendus avec le courant, être obligés de refouler ce même courant, lorsqu'ils remontent vers leur premier point de départ. Le courant des vents dans les régions tropicales n'est pas à proprement parler, autre chose qu'un grand courant atmosphérique qu'il faut remonter après s'être laissé aller à la douce continuité de sa pente et de son allure naturelles.

Mais, pour parvenir à vaincre, ou du moins à éluder les difficultés que présenterait cette longue remonte contre la ligne des vents alisés, les navigateurs ont pris, depuis long-temps, un biais qui leur épargne une lutte qui leur deviendrait aussi longue que pénible. Les navires qui partent des colonies pour se rendre en Europe, au lieu de s'obstiner à louvoyer contre la direction continuelle des vents alisés, profitent de ces vents pour repasser le tropique, en s'élevant par le plus court chemin vers le Nord, pour trouver le plutôt possible en dehors du tropique, les vents variables dont ils profitent ensuite pour faire route de l'Occident, vers l'Orient.

Tropiquer, c'est passer le tropique pour se rendre d'Europe dans les Indes occidentales.

Retropiquer, c'est repasser le tropique pour revenir des Indes occidentales en Europe, ou tout au moins dans l'Est du monde.

Ainsi, les bâtimens qui partent des Antilles, pour regagner la côte d'Afrique, par exemple, sont forcés de courir nord, en coupant perpendiculairement le tropique pour aller chercher les vents généraux, afin de longer ensuite, avec le secours de ces vents, les régions tropicales dans lesquelles règnent les brises alisées qui leur seraient constamment contraires, s'ils s'obstinaient à vouloir remonter des Antilles à la côte d'Afrique, sans quitter la zône torride. Ce n'est que lorsqu'ils se trouvent parvenus, en naviguant dans la zône tempérée, à atteindre la longitude de la côte d'Afrique, qu'ils coupent une seconde fois le tropique pour rentrer dans la zône torride, et approcher en côtoyant les parages orientaux, qu'ils veulent toucher. Vous avez vu quelquefois les passans, lorsqu'une averse est venue gonfler subitement les eaux d'une rue, chercher l'endroit le plus guéable du ruisseau qu'ils veulent sauter, et ensuite traverser plus loin ce même ruisseau, pour atteindre le point de la rue où ils n'auraient pu se rendre sans faire de détour. Eh bien! les bâtimens qui partent des Antilles pour aller vers l'Orient, ne font pas autre chose. Les vents alisés, c'est l'obstacle à éviter: le ruisseau, c'est le tropique à traverser deux fois. Les petits exemples, pris dans l'ordre des choses les plus vulgaires, peuvent servir quelquefois à rendre intelligibles tous les grands problêmes, en apparence, les plus difficiles à expliquer.

Naguère, encore dans l'enfance de la navigation, d'où nous ne faisons que de sortir, les marins d'Europe, revenant des colonies, louvoyaient pendant trois ou quatre mois contre les vents alisés, pour faire, dans ce long espace de temps, la route qu'en venant aux îles, ils avaient parcourue en quinze ou vingt jours.

Ce n'était pas là de l'obstination, c'était de l'inexpérience, quoique depuis trois siècles les Européens naviguassent dans les régions coloniales. Aujourd'hui, nous rions avec raison de cette longue ignorance qui est encore si près de nous, et au-dessus de laquelle nous nous sommes élevés en si peu d'années. Ce ne sont pas les siècles qui font l'expérience: c'est la science, c'est l'étude. En vingt bonnes années d'application mathématique, la marine a fait vers la perfection extrême, un pas plus grand que toute la distance qui séparait naguère encore les galères d'Agamemnon, des vaisseaux de ligne de Duguay-Trouin.

FIN DES NOTES DU TOME PREMIER.

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