← Table of contents
Les trois pirates (1/2)

IV AVENTURES DU CAPITAINE SALVAGE. (continued 2)

Reading edition

«Ma règle de conduite à l'égard du captif était désormais tracée: les sacs de quadruples venaient de l'écrire en lettres d'or dans ma conscience. Soyez libre, dis-je au vaincu, après avoir pris connaissance de sa monnaie. Je vous rends à l'amour de vos administrés, qui vous rembourseront les frais de votre rachat, pour peu qu'ils tiennent à vous autant que vous m'avez la mine de tenir à eux. Ma chaloupe va vous conduire à terre, et chacun des canotiers qui vous accompagneront, aura sur lui deux pistolets: un pour vous d'abord, si vous vous permettez le moindre geste qui puisse nous compromettre, et un pour lui s'il se trouvait victime de votre imprudence ou de votre envie de nous jouer quelque mauvaise farce.—Adieu, portez-vous bien si vous pouvez, et mariez-vous si cela vous amuse. Je ne garde avec moi sans rancune, que vos quadruples et votre fiancée.

—Quoi! Padilla!… s'écria le vieillard amoureux à ces derniers mots. Quoi! Padilla de Vasconcellos, ma future, ne me suivra pas à Matanzas!

—Pas pour le moment, lui répondis-je. Vous partez parce que je vous permets de déguerpir, et elle reste par la raison toute simple qu'elle ne demande pas mieux que de ne pas vous suivre. Ainsi va le monde, et ainsi vous allez aller, et le plus vite ne sera que le mieux.

«Cela dit, on vous embarqua le gouverneur dans le canot qui l'enleva, allégé du poids de ses bijoux, et le cœur gros de larmes et de soupirs. Une demi-heure après cette opération, mon canot revenu de terre, était rehissé à bord, et ma goëlette la Casilda, appareillée sous toutes voiles avec bonne brise et belle mer. Jamais je n'ai été, Dieu me pardonne mon bonheur, aussi heureux, aussi satisfait de moi, que dans ce moment. Je ne pesais pas une once, je crois, tant je me sentais léger d'esprit et content de moi-même et du sort.

«La fortune est aussi tenace que le guignon. Une fois qu'elle a laissé tomber ses grappins d'or à votre bord, pas moyen de se décrocher de ses faveurs, même quand on voudrait la larguer en grand, et pousser au large d'elle. Je piquai en quittant le rivage heureux de Matanzas, sur Porto-Cabello où j'avais donné rendez-vous à ma prise le Ne Tange, et où, par parenthèse, il était dans l'ordre des choses fort possibles, que je ne trouvasse pas ma riche capture. Mais le destin qui avait veillé sur moi, avait aussi veillé sur elle. Je la rencontrai intacte, cette chère prise, et prête à mon arrivée à être vendue à des arabes indépendans qui ne demandèrent pas mieux que de me compter sept ou huit mille pistoles pour jouir en tout bien tout honneur de sa grasse possession. Ce petit bénéfice réalisé si lestement dans un pays où les pertes seules se réalisent facilement, je gagnai toujours avec ma goëlette, et sans perdre de temps, l'île de la Marguerite qu'avait dû rallier, depuis deux ou trois semaines, mon corsaire. Je retrouvai dans cette dernière relâche mon brick la Hermosa Padilla, comme peu de temps auparavant j'avais retrouvé à Porto-Cabello ma prise le Ne Tange. Ce n'était pas à demi, vous le voyez, que le bonheur m'avait souri, et comme, selon mes principes, c'est lorsqu'on est heureux qu'il est bon d'être juste et bien d'être généreux, dès que j'eus repris mon corsaire et qu'il me fut possible de me le remettre sous les pieds, je pensai à restituer à l'ancien capitaine de la Casilda que j'avais dépossédé à la mer, la pauvre petite goëlette dont je m'étais servi avec tant de succès dans mon expédition de Matanzas. Je lui avais aussi promis, mais vaguement, en lui empruntant sa barque, et en lui faisant manquer son voyage, de l'indemniser un jour du préjudice que je pourrais lui occasionner. Cet engagement pris tout bénévolement en pleine mer, le vent aurait bien pu l'enlever sans que le malheureux patron eût osé s'exposer au danger de le rappeler à ma mémoire dans le cas où il m'aurait plu de l'oublier. Ma conscience m'inspira mieux: je lâchai au capitaine de la Casilda quelques bonnes centaines de piastres de dommages-intérêts, et le brave homme, enchanté de ma générosité, me combla, en retournant dans son pays, de remercîmens et de bénédictions. Un capitaine-pirate béni comme un saint d'Andalousie par un pieux patron caboteur! Il ne nous faut pas désespérer, comme vous voyez, d'être un jour canonisés par la piété des fidèles que nous aurons pillés dans notre vie.

«Me voici arrivé, mes braves, à la partie sinon la plus importante du moins la plus délicate de mon rapport. Un autre aurait la faiblesse de vous cacher, peut-être, ce que j'aurai la franchise de vous avouer. Ce fut à la Marguerite que, pour apaiser les scrupules de Padilla de Vasconcellos, ma tendre amante, je consentis à serrer avec elle et par les mains d'un prêtre d'occasion, les liens respectables d'une union indissoluble. Mais ne vous effrayez pas d'avance, je vous prie, des conséquences de ce que vous pourriez prendre de ma part pour une folie: les frais de la cérémonie nuptiale ne furent pas prélevés sur les fonds que j'avais ramassés à la mer. Les bijoux que j'avais eu la prévoyance d'enlever avec mon épouse, et qui pouvaient être regardés comme des accessoires attenant à la propriété conquise, firent largement face à cette dépense de fantaisie. Mon mariage, par conséquent, n'a rien coûté à la communauté de nos intérêts.

«Résumons maintenant authentiquement les faits principaux de ma mémorable campagne, car c'est toujours par des chiffres que se résument toutes les choses de la vie. J'ai gagné en tout, après les frais d'armement et la solde d'équipage payée et grassement encore:

1o. Soixante mille francs provenant de la vente du Ne Tange, ci… 60,000 fr.

2o. Cinquante mille du produit net de l'enlèvement et de la rançon de son excellence le gouverneur de Matanzas, ci… 50,000.

3o. Un coup de sabre au beau milieu de la mine, et que je ne porte ici en compte que pour mémoire ci… 0.

4o. Une femme que je crois aimer et qui a l'air de me rendre avec usure la monnaie de ma pièce—encore pour mémoire—total. 110,000.

«Et cela sans compter la valeur du brick la Hermosa Padilla. Mais je vous fais grâce de ce solde de compte auquel vous ne tenez probablement pas plus que moi. J'ai dit, et je souhaite que tout cela vous convienne autant qu'à votre très humble serviteur.—A votre tour la balle maintenant, et le chapelet de la conversation. J'ai fini.»

Salvage venait d'achever. Un moment de silence succéda à la longue narration qu'il nous avait fait entendre. Mes regards qui, pendant toute l'histoire du capitaine, s'étaient tenus pour ainsi dire, suspendus à sa parole animée et à sa physionomie mobile, se portèrent sur ses deux auditeurs, comme pour chercher dans leurs traits l'impression que l'éloquence de leur confrère pouvait avoir produite sur eux. Mais en cet instant même, une porte que je n'avais pas remarquée dans le fond de l'appartement, s'ouvrit brusquement, et une jeune femme se montra à nos yeux. C'était Padilla, la belle épouse de l'intrépide corsaire qui, tout émue encore du récit dont elle n'avait pas perdu un seul mot, venait se jeter dans les bras de son mari… Elle pleurait, la pauvre femme, de bonheur et d'attendrissement…

—C'est donc ainsi, petite curieuse, que vous nous écoutez, lui dit le capitaine, d'un air qui exprimait beaucoup plus, je vous jure, la tendresse que le reproche.

—Oui, j'ai tout entendu, répondit Padilla, je voulais savoir ce que tu pensais de moi… aussi n'est-ce pas que tu m'aimes plus que tu ne l'as dit là?

—Si je t'aime plus que je ne l'ai dit? Mais certainement, et cela, tu sais bien, va sans dire entre nous…

—Eh bien, puisqu'il en est ainsi, prouve-le moi à l'instant même, et jure que jamais, maintenant, tu ne me quitteras pour retourner sur mer!

—Tu veux que je jure, me dis-tu, que je ne retournerai plus à la mer… Oh! non, tu n'y penses sans doute pas; car tu sais bien que tu m'as toujours dit qu'il ne fallait jamais jurer devant les dames.

—Aussi n'est-ce pas un jurement que je te demande, reprit Padilla avec la plus attrayante gentillesse; mais bien un serment que j'exige de toi, de ton attachement pour moi.

—Allons, enfant que tu es, remettons cela à un autre moment, et quand nous serons seuls. Tiens, laisse plutôt maître Bastringue, que voici, me raconter ses fredaines, comme j'ai raconté les miennes.

—Ainsi, tu ne veux donc pas me promettre devant ces messieurs, que tu n'iras plus… C'est bon, et je sais maintenant à quoi m'en tenir sur tes intentions.

—Oh! mon Dieu, si, ma bonne amie, je te promets, et je te jure même tout ce que tu voudras… Mais ne perdons pas de temps, nous autres. C'est à ton tour, l'ami Bastringue, de prendre le cornet et de rouler les dés pour nous raconter ta petite affaire. J'ai prêché d'exemple, comme tu l'as vu, et j'espère bien que tu ne te feras pas tirer l'oreille pour imiter ma manœuvre et pour gouverner beaupré sur poupe dans les eaux, où ai déjà navigué pour mon compte.

Maître Bastringue, à ces mots du capitaine, jeta autour de lui des regards embarrassés, presque timides même, et je crus voir, Dieu me pardonne, une rougeur subite colorer d'une teinte encore plus foncée qu'à l'ordinaire, le visage empourpré du sauvage corsaire. Salvage, à la sagacité duquel cet étrange mouvement de déplaisir, et même de pudeur si l'on veut, ne pouvait échapper, demanda avec une feinte sollicitude à son confrère, quel pouvait être le motif de la gêne qu'il croyait remarquer en lui.

—Tu veux savoir ce qui me gêne? répondit Bastringue. Eh bien, je te dirai, ma foi, à la bonne franquette, que c'est madame.

—Moi! reprit alors Padilla en souriant avec plus de grâce et de malignité que d'étonnement; mais savez-vous bien, M. Bastringue, que ce que vous venez de dire là, à mon mari, n'est pas du tout flatteur pour moi!

—C'est possible, madame, répliqua le matelot. Mais voyez-vous, quoique je ne sois pas l'ennemi du beau sexe, bien loin de là, je n'aime pas à parler devant les dames de votre échantillon; et tant plus, voyez-vous, elles sont jolies, tant plus elles me coupent la luette. Tant que vous resterez là, je ne dirai pas ce qui s'appelle la moindre petite parole. Voilà comme je suis taillé, moi, et il n'y a pas moyen malheureusement de me refaire.

—Mais sais-tu, Padilla, s'écria Salvage en riant aux éclats, que c'est là un compliment tout comme un autre, que vient de te faire notre ami, à sa manière? Il te trouve trop jolie pour parler devant toi. C'est ta beauté, en un mot, qui l'intimide.

—Tout juste, malin, répondit le marsouin. C'est toi qui as mis le premier le nez dessus. Ainsi, par conséquent…

—Il ne me reste plus qu'à vous saluer, reprit vivement Padilla, et c'est aussi le parti que je vais prendre, en vous priant de vouloir bien excuser mon indiscrétion.

—Et nous, en vous priant, madame, si c'est un autre effet de votre complaisance, reprit Bastringue, de ne pas écouter ce que je dirai, à l'abri de votre porte de grand'chambre; car, sans cela je vous préviens que je ne dirai plus que des bêtises à toute la compagnie.

—Suffit, ajouta Salvage; cette porte de communication dont j'ai la clé, va être refermée discrètement par moi, sur ma très honorée et très curieuse épouse.

Et cela dit, le capitaine embrassa sa petite femme qui se retira en faisant à la société, et surtout à maître Bastringue, la plus cérémonieuse et la plus goguenarde de toutes les révérences.

Le grave frère José, pendant cette petite scène d'intérieur, n'avait pas laissé échapper un mot. Seulement, deux ou trois fois, ses yeux vifs et perçans avaient paru s'arrêter avec une sorte de contrainte indéfinissable, sur la figure et la taille de la svelte et jolie Espagnole.

Une fois Padilla partie, et la porte du fond refermée soigneusement sur elle, maître Bastringue, affranchi de toute préoccupation importune, s'étala sur le fauteuil que venait de lui céder Salvage, et le lourd historien, après avoir fait résonner à deux ou trois reprises, sa voix rauque, au fond de son gosier éraillé, s'essaya ainsi à nous raconter ses étranges aventures.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings