VOISENON. (continued 2)
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—Vous êtes né le même jour que moi! s'écria tout-à-coup l’abbé de Voisenon à la première confidence du pénitent; vous êtes né le même jour que moi! Et il sembla dérober au malade son jaune cadavéreux.
Le moribond poursuivit, et nouvelle frayeur de l’abbé.
—Vous n’avez jamais écouté la messe jusqu’au bout! et moi, se dit l’abbé de Voisenon, qui n’en ai pas ouï le commencement d’une seule depuis plus de trente ans!
Le pénitent ajouta:
—J’ai commis, monseigneur, le grand péché que vous savez.
—Le grand péché que je sais! j’en sais tant! s’avoua l’abbé; quel péché, mon ami?
—Oui! le grand péché..... quoique marié.
—Ah! je comprends! mon grand péché, quoique prêtre!
Un déplorable hasard, si c’est un hasard, car le pareil péché est assez passé en habitude chez ceux qui ont vécu, faisait que le vassal était tombé au même piége que le seigneur appelé à le juger à sa dernière heure.
Quand la confession fut finie, l’abbé se consulta avec terreur, et, après quelques combats où toutes les raisons furent déduites, il remit les péchés, en s’avouant, dans une anxiété profonde, mais traversée de part en part d’une épigramme, que le moribond, par reconnaissance, devrait bien lui rendre le même service.
La cérémonie étant achevée, l’abbé se leva pour partir; les jambes lui manquèrent: on fut obligé de le porter jusqu’au château, où tout le monde fut alarmé de son abattement.
Pendant tout le reste du jour, il ne parla à personne; enseveli au fond de son silence, il ne desserra les lèvres que pour tousser. La nuit fut mauvaise; des courans glacés lui traversaient les nerfs, et le moribond ne s’en allait pas de sa mémoire, qui lui retraçait sans cesse la confession de cet homme se mourant au même âge que lui et chargé des mêmes péchés. Au jour, son trouble fut au comble; il commanda à son valet de chambre de faire venir le médecin et le prieur du couvent: «Et tout de suite, ajouta-t-il; tout de suite!»
Comprenant mieux cette fois les volontés de son maître, le domestique s’empressa d’aller éveiller le prieur, dont le couvent était attenant au château, et le médecin, qui avait une chambre dans le château même. C'était un jeune homme choisi par le célèbre Tronchin parmi ses meilleurs élèves, sur le vœu de l’abbé de Voisenon.
Pénétrés l’un et l’autre du danger de M. l’abbé, le prieur et le médecin accourent en hâte au château; M. de Voisenon avait été si malade la veille! Arriveront-ils à temps?
Leur zèle est si égal et si prompt, qu’ils arrivent en même temps à la chambre où M. l’abbé les attendait.
L’abbé de Voisenon n’attendait plus; il était reparti pour la chasse.
On touchait au dernier tiers de ce fatal dix-huitième siècle, qui s’en allait en charpie, ruiné par la débauche, la petite vérole, et aussi par l'âge; il se faisait hideusement vieux, et sa vieillesse n’inspirait pas le respect. Vieux roi, vieux ministres, vieux généraux, s’il y avait encore des généraux, vieux courtisans, vieilles maîtresses, vieux poètes, vieux musiciens, vieilles danseuses, descendaient brisés d’ennui, fatigués de mollesse, édentés, fanés et fardés, vers la tombe. Louis XV accompagnait la marche funèbre; on le conduisait à Saint-Denis entre deux lignes de cabarets pleins de chanteurs, joyeux de se débarrasser de ce fléau qu’enlevait un autre fléau: la petite vérole délivrait de la peste. Crébillon était mort; le fils du grand Racine, honoré du fameux titre de membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, était emporté par une fièvre maligne, et obtenait de la publicité reconnaissante du temps cet éloge nécrologique aussi bref qu'éloquent: «M. Racine, dernier du nom, est mort hier d’une fièvre maligne; il ne faisait plus rien comme homme de lettres; il était abruti par le vin et par la dévotion.» Douze jours après, Marivaux suivait au cimetière le fils du grand Racine, abruti par le vin. L’abbé Prévot mourait d’une dixième attaque d’apoplexie dans la forêt de Chantilly. Au printemps suivant, l’impudique maîtresse de Louis XV, madame de Pompadour, descendait à quarante-deux ans dans la tombe, après avoir exhalé un bon mot en guise de confession: «Attendez encore un moment, monsieur le curé de la Magdelaine, avait dit la moribonde, nous nous en irons ensemble.» Paroles bien édifiantes et dignes de rivaliser avec ce vaudeville qui courut dans tout Paris au sujet d’une aussi belle mort:
Il est mort, ce pauvre Soubise; Sa tente à Rosbach il perdit, A Versaille il perd sa marquise, A l’Hôpital il est réduit.
Et le journaliste ajoute en note: On sait que le prince de Soubise vivait avec madame de l’Hôpital; le même Soubise duquel le roi se prit à dire, après la journée de Rosbach, où le prince avait été complètement battu: «Ce pauvre Soubise, il ne lui manque plus que d'être content.» Jaloux aussi de partir de ce monde tout comme les autres, en laissant un bon mot, Rameau s'écriait avec fureur, à l’oreille de son confesseur, qui l’ennuyait: Que diable venez-vous me chanter là, monsieur le curé? Vous avez la voix fausse. Et là-dessus, Rameau mourait d’une fièvre putride: et savez-vous ce qui occupait le public le lendemain de la mort du plus célèbre musicien de l’Europe, le roi de l'école française? cette grande nouvelle: «Mademoiselle Miré, de l’Opéra, plus célèbre courtisane que bonne danseuse, vient d’enterrer son amant; on a gravé sur son tombeau:
MI RÉ LA MI LA.»
Touchante oraison funèbre de Rameau! il n’y avait pas jusqu’au vaudeville qui ne se mêlât de mourir. Panard, le père du vaudeville, s'éteignait quelques jours après Rameau, et l’on disait encore avec la même tendresse nationale: «Les paroles ne peuvent se séparer de l’accompagnement.»
Voyez-vous comme les rangs s'éclaircissent, comme les bougies s'éteignent, comme le bal touche à sa fin? les athées aussi s’en vont, sans savoir où, seulement après avoir été moins amusans et beaucoup plus dangereux au monde que ces musiciens, ces poètes et ces courtisanes. Près de Panard on couche dans la terre Nicolas-Antoine Boulanger. Encore un malheur qui vient faire tout-à-coup oublier ces divers malheurs; celui-là vaut la peine qu’on en parle; Molet est malade: Molet est l’acteur à la mode; il est tant pleuré dans sa maladie, que Boufflers, presque jaloux de l’intérêt qu’on porte au favori de la cour et de la ville, le chansonne en ces termes:
L’animal un peu libertin Tombe malade un beau matin; Voilà tout Paris dans la peine: On crut voir la mort de Turenne; Ce n'était pourtant que Molet Ou le singe de Nicolet.
La maladie de Molet était survenue le 15 du mois de juin; le 23, c’est mademoiselle Gaussin qui meurt, tant Molet était gravement malade. Et savez-vous comment finit cette Grâce pâle et fraîche du dix-huitième siècle, cette rose du Bengale de la tragédie, cette femme charmante, qui inspira à Voltaire les seuls vers un peu touchans qu’il ait écrits de sa vie? «Elle avait épousé un danseur nommé Tavolaygo, qui la rouait de coups. Zaïre rouée de coups!»
Une goutte remontée enlève Helvétius, et Paris ne s’en émeut pas plus que de la mort simultanée de Duclos. Paris est trop occupé par ces deux jolis vers, écrits au bas de la statue de Louis XV, récemment découverte:
Grotesque monument, infâme piédestal, Les vertus sont à pied, le vice est à cheval.
D’ailleurs, une autre nouvelle non moins importante empêche qu’on s’arrête à la mort des deux philosophes, dont l’un jouissait, comme athée et comme philosophe, de plus de cent mille livres de revenu. «Un procès d’une espèce très-singulière doit se juger incessamment à l’Opéra. Une demoiselle La Guerre, fille des chœurs, a été trouvée dans une loge pendant une répétition. Le président de Meslay, de la chambre des Comptes, est l’heureux mortel qu’on a surpris; cette affaire rappelle celle de mademoiselle Petit.»
«Piron est mort aussi hier, dit le journaliste; et il ajoute: On a dit qu’il avait mal reçu le curé de Saint-Roch.» Admirable bouffonnerie, que ces curés qui vont tous et à tour de rôle chez les écrivains du dix-huitième siècle pour recevoir à la tête une épigramme arrangée depuis dix ans.
Enfin, le roi Louis XV meurt après Piron; il fait dire quelques heures avant sa mort par le cardinal de la Roche-Aymon: «Quoique le roi ne doive compte de sa conduite qu'à Dieu seul, il est fâché d’avoir causé du scandale à ses sujets, et il déclare qu’il ne veut vivre désormais que pour le soutien de la foi et de la religion, et pour le bonheur de ses peuples.»
Voilà le bon mot du roi Louis XV; vous l’avez entendu: il aura eu le sien comme Rameau, comme Piron, comme Helvétius. Ce bon petit roi Louis XV, qui est fâché d’avoir causé du scandale à ses sujets, et qui, à sa dernière minute d’existence, ne veut vivre désormais que pour le bonheur de ses peuples: c’est s’y prendre à temps.
Au reste, il meurt en mai, et trente-sept jours après, en juillet, Monsieur, frère du roi Louis XVI, envoie à la reine, sa belle-sœur, le madrigal suivant:
Au milieu des chaleurs extrêmes, Heureux d’amuser vos loisirs, J’aurai soin près de vous d’amener les zéphyrs: Les amours y viendront d’eux-mêmes.
Ceci voulait dire que Monsieur, depuis Louis XVIII, ayant cassé un éventail à la reine, lui en avait envoyé un autre, d’où les vers à la frangipane; d’où la profonde impression laissée dans tous les cœurs par la mort du roi Louis XV, dit le Bien-Aimé.
Et savez-vous ce qui allait survivre de quelques années, de quelques jours seulement, à tous ces cadavres, à ces marquis qui avaient du moins été jeunes et beaux, à ces comtesses qui, du moins aussi, avaient eu l’esprit de leur libertinage, à ces poètes peu profonds, mais animés dans leur temps d’une verve enivrante? C'était Marmontel, ce fat qui croyait qu’on faisait une nouvelle aussi facilement qu’une tragédie; c'était Thomas, qui s’imaginait avoir l'éloquence de Bossuet parce qu’il parlait dans un tonneau vide; c'était Chabanon, homme dont il n’y a rien à dire, pas même un peu de mal; c'était Dorat, papillon de plomb; c'était Barthe, Marseillais sans chaleur, la pire des pires choses; c'était de La Harpe; c'étaient M. de Chamfort, M. François de Neufchâteau; tous fades oignons des folles tulipes flétries du dix-huitième siècle.
Enfin le tour de l’abbé de Voisenon était venu. Spirituel jusqu'à sa dernière heure, lorsqu’on lui porta le cercueil de plomb dont il avait lui-même indiqué la forme et les dimensions, il dit à un de ses domestiques: «Voilà une redingote que tu ne seras pas tenté de me voler.»
Il mourut le 22 novembre 1775, âgé de soixante-huit ans.
L’unité de nos travaux a voulu que nous ayons tracé, presque à notre insu, la décadence des grands principes sociaux, en écrivant cette première partie de l’histoire des maisons seigneuriales de la France: ainsi, nous avons montré Écouen servant de tombe au despotisme du moyen âge, dans la personne du plus grand des Montmorency, et au despotisme impérial avec Napoléon. Chantilly, avec ses fêtes données à Louis XIV, Louis XV, au Czar; Chantilly, où Bossuet fit de la prose, Racine des vers, Vauban des plans de fortifications; Chantilly, type de l’aristocratie réduite à son essence la plus intelligente, passe aujourd’hui tout entier sous les couches de fumée de l’industrie. Vaux, cette superbe arrogance, ce monument caractéristique de l'élévation des ministres prodigues, est aujourd’hui une mare à grenouilles, et la propriété d’un duc qui sait à peine que son château appartint à Fouquet, et que Fouquet fut un surintendant des finances: destruction, oubli biblique partout. Brunoy, cette orgie, et Voisenon, cette impiété, disent bien haut les fautes et les vices de la noblesse et du clergé, quelques minutes avant l’heure où il y allait ne plus avoir ni clergé ni noblesse.