VILLEROI.
Reading edition
Presque endormi sur un cheval de village, qui dormait comme moi, lui flairant de ses naseaux ouverts l’efflorescence des arbres, moi rêvant, nous allions où nous conduisaient le vent et l’ombre. Nous nous arrêtions parfois devant l'écluse d’un moulin, tout écumante de mousse et semée de nymphéa; tantôt nous risquions un galop sur le gazon velouté. On va loin lorsqu’on ne sait où l’on va, surtout à cheval. Nous étions dans l’Ile-de-France ou dans la Brie. Je tenais peu à le savoir, parce que j’ai horreur des dénominations topographiques, et qu’il suffit du mot département incrusté dans la borne milliaire pour ternir mes plus douces rêveries; de même que la buffleterie d’un gendarme étincelant sur le grand chemin suffit à l’artiste voyageur pour dissiper le calme du paysage et salir la sérénité du ciel. Je l'écris avec une conviction réfléchie, le système municipal tuera le spectacle naïf de la vie des champs. N’ai-je pas déjà vu, ceints de l'écharpe tricolore de maire, des jardiniers fleuristes, et des vignerons assis sur les siéges du conseil cantonnal? Il y a long-temps que la brebis de Galatée et les fauvettes de Némorin sont descendues des hauteurs pastorales où Florian les avait placées, pour être pendues, la tête en bas, au croc du boucher, ou pour rôtir au fond de la casserole étamée. On a mangé cette poésie; Lucas et Palémon restaient encore, on les a faits maires et conseillers! Adieu, la verte idylle! adieu, Virgile! adieu, Florian! Place à la municipalité!
J'étais arrivé à un pont jeté sur un des embranchemens d’une petite rivière, quand tout-à-coup, au centre de la plus sauvage richesse d’eau, d’air et de lumière, j’entends tomber un nom comme celui de la pate d’oie ou du bain des cannes; c’est à mourir de prosaïsme.
Sur ce pont se promenait, préoccupé de la lecture d’un livre qu’il tenait à la main, un jeune homme en habit du matin, le front ombragé d’un chapeau de paille, comme en portent les paresseux colons des Antilles.
—Pardon, monsieur, lui dis-je; quelle est cette belle avenue, qui ne conduit à rien?
Il fit un pli à la feuille de son livre.
—C’est l’avenue du château de Villeroy, démoli il y a quelques années par la bande noire, dont vous devez avoir entendu parler.
—Que trop, monsieur. Les infâmes! ils ne laisseront donc rien en France? Plus âpres à la destruction que le temps, le feu et l’eau, ils ont passé la corde au cou de notre histoire et ont tiré dessus. Quelques-uns, et ceux-ci sont les philanthropes de la bande, indignés de la lenteur de la pioche et du marteau, ont apporté, dit-on, une espèce d’humanité à leur besogne. Au milieu des salons de velours, chargés de plafonds à moulures, ils ont allumé des barils de poudre, et ensuite, placés à distance, ils ont pu voir, par une belle matinée, sauter en l’air les quatre tourelles, les galeries sombres, les portes, les appartemens, les serrures dorées, les cottes de mailles d’ardoise, les mosaïques des corridors, et peut-être le chartrier du château, volant avec ses feuilles brûlées, comme la bourre d’une charge à moineaux.
Mon inconnu me fit d’abord observer que la bande noire n’employait jamais la poudre pour renverser les châteaux; qu’au contraire, elle s’y prenait avec beaucoup de ménagemens et de délicatesse; puis, avec un sourire d’approbation un peu mêlé d’ironie, cet homme, qui, pendant ma prosopopée, avait fermé son livre pour m'écouter plus attentivement, au fond peut-être pour se moquer plus à son aise de ma candeur poétique (je le voyais à son air), me répliqua par cette question fort peu indiscrète en ce moment:
—Monsieur est noble?
Sur ma réponse négative, il dut supposer que j'étais artiste; et je vis disparaître aussitôt la teinte de malice involontaire qui se peignait dans son regard. L’ironie fit place à une affabilité qui me mit beaucoup plus à l’aise.
—Après l’explosion, continuai-je, ou la destruction, comme il vous plaira, ils seront venus ramasser les uns les poutres, les autres les pierres dures, d’autres la chaux, ceux-ci les fondations, ceux-là les murailles maîtresses; et avec cela ils auront gagné de l’argent, beaucoup d’argent, engraissé leurs terres, fumé leurs luzernes, marié leurs filles, construit des moulins, acheté des bêtes de somme, et ils seront devenus électeurs et éligibles.
Je parlais avec amertume. Il reprit avec calme.
—C’est au moyen de quelques poutres de ce château dont vous déplorez si sincèrement la démolition qu’on a construit le pont sur lequel nous sommes arrêtés. Ce pont sert les intérêts des communes voisines; auparavant un orage, une inondation, l’hiver, une débâcle, le moindre accident, coupaient les communications. Aujourd’hui nos rapports sont de tous les jours, et notre commerce a centuplé. Vous voyez, monsieur, qu’un château qui tombe élève un pont, et c’est encore une consolation.
—Consolation! Pour vous, qui passez sur ce pont, pour vos vaches et l’avoine de vos voisins, mais pour moi, qui n’en ai que faire? Mais, dites-moi, quel est ce magnifique établissement qui touche au château?
—Je n’osais vous en parler. Cet établissement, qui a déjà coûté deux millions, doit être une fabrique de papier, fondée dans le but de rivaliser avec les plus riches exploitations de Manchester et de Birmingham. Quatre cents pauvres ouvriers que la révolution de juillet avait retirés de la construction en bâtimens, la plupart appartenant aux communes environnantes, ont trouvé leur existence ici, dans des travaux de charpente, de forge et de maçonnerie. Vous n’apercevez d’où nous sommes qu’une partie des colossales proportions de ce bâtiment; quand il sera en activité, il pourra fournir, en six mois seulement, à la presque totalité de la France du papier de toutes les dimensions, de toutes les qualités, de toutes les nuances, et à un prix de moitié au-dessous des autres fabrications. On n’emploiera que de la paille pour matière première. Des moulins mis en mouvement par la rivière qui passe sous nos pieds élèveront et laisseront retomber des foulons sous lesquels la paille sera désossée de ses nœuds et de ses côtes. Meurtrie et fatiguée, cette paille sera sollicitée par des tenailles et des dents de fer qui la mordront, la hacheront, la réduiront à l’ame; et puis, frêle, en lambeaux, volante, elle ira se perdre sous la rencontre des meules; soumise à cette pression qui pulvériserait de l’acier, elle n’en sortira plus que réduite à la ténuité la plus impalpable, et cela pour inonder des milliers de tamis, qui balancés, agités, tournoyant sans jamais se froisser entre eux, lui livreront un dernier passage dans les mille et un trous des cribles les plus fins.
Cette inondation sèche et dorée descend en pluie qui ne cessera point, car jamais un mouvement n’attendra l’autre, dans des chaudières où bouillonne une eau battue et blanche comme du lait; puis, fouettée par les convulsions de l’eau, la paille, qui n’est plus alors qu’une farine délayée, un léger amidon, tombera par l’action d’un précipité violent au fond des cuves, où des cailloux lui serviront de filtres et la sépareront de toute matière étrangère. Cette eau s'écoulera par de larges écluses, et le fond laissera à sec une pâte sans levain, tremblante et privée d'éclat. La blancheur mate de la neige lui viendra par le moyen de sels, de la chaux et des acides. Blanche enfin et reposée, ce gluten que l’on extrait du mucilage des plantes, des muscles de certains animaux, en rapprochera les parties solides, les raffermira, leur donnera l'étoffe et la malléabilité: solidifiée dans une eau grasse, où elle aura fermenté, cette pâte roulera en cascade transparente et continue sous des rouleaux d’acier. Laminée en feuilles, ces feuilles sécheront au vent, au soleil, dans des hangars aérés, où des milliers de fils seront échelonnés pour cet usage.
Et que de mains industrieuses employées à diviser ces feuilles, à les peser, à les couper, à les colorer, à les réduire, à les emballer!
Ce n’est pas tout encore. Vient le commerce, et son mouvement, et sa vie. Que de chariots! que de vaisseaux! que de roues! que de voiles! que de feu! que de fer! que de préoccupations intelligentes pour transporter ces produits sur tous les points du globe! Vous voyez qu’en dernière analyse cette paille, qui ne devait servir qu'à préparer un mauvais lit à la pauvreté, lui fournira en échange le duvet du Nord, la laine de Smyrne ou de Ségovie, et deviendra, par cette prestigieuse métamorphose, le lien mystérieux du commerce, l’impérissable monument de la pensée, le cerveau de la civilisation, où tout se grave. Oui, monsieur, ce papier fixera l'élan de l’artiste, l'émotion généreuse du philosophe; et cela, songez-y bien, avec des moyens simples, faciles, peu coûteux. Puis, que Rossini soit inspiré, et que Chateaubriand réfléchisse! Mille ouvriers seront employés à cette généreuse industrie. On essaiera de les prendre aussi parmi les gens de la commune. Par ce moyen, le propriétaire, que je connais beaucoup, ne laissera pas (vous pouvez m’en croire) un pauvre languir de faim sous le chaume, ni un enfant se tordre de soif dans le berceau.
Il essuya une larme d’orgueil.
—Mais dites-moi par quelle délicatesse que je n’explique pas, repris-je, vous aviez peur d’exciter ma colère d’artiste en me parlant de cet utile établissement?
—C’est qu’il a été fait avec les débris du château, et la moitié a suffi: chaux, ferremens, poutres, ont servi à l'élever. Cet amas de pierres, pardon si j’ose m’exprimer ainsi, monument d’une histoire qui n’a pas su mériter de vivre, aura fait la fortune d’un homme, et cet homme fera celle de trois ou quatre mille autres. Revenez-vous un peu de votre emportement?
—Cependant avouez, répliquai-je, qu’il y a quelques douleurs attachées à l’anéantissement de ces beaux souvenirs; ils sont les seuls qui nous restent. Les histoires sont peu lues; les grands noms se perdent dans les sables de la mémoire; mais les pierres demeurent. Sait-on un nom des auteurs dont les manuscrits ont chauffé les bains d’Alexandrie? et les pyramides sont restées, et elles resteront jusqu'à ce qu’une bande noire africaine les démolisse. Les pyramides sont une histoire; l’imagination s’y attache, et, d’assise en assise, elle va loin. Les monumens forcent l’esprit à penser. Quelle est la brute à venir qui ne demandera pas une réponse à sa curiosité devant la colonne, ce point d’admiration d’airain et de bronze?
Mon inconnu, que j’ai déjà signalé comme fort doux et très-attentif, se borna à me montrer du doigt une troupe d’ouvriers qui, costumés proprement, la santé et la joie sur le visage, se rendaient aux travaux de la fabrique. Ils le saluèrent en passant.
—Trois d’entre eux, me dit-il avec épanchement, viennent de se marier, grâce aux résultats des occupations qu’ils trouvent ici; sans ce bienfait, ils seraient sans doute restés dans la misère et le célibat, et conséquemment sans mœurs. Ces deux vieillards qui me saluent ont racheté, avec des fonds avancés par l'établissement, deux de leurs neveux appelés au service militaire. Les enfans ont répondu de la dette. Ainsi la reconnaissance s’est assurée de l’existence de quatre familles par l’obligation du travail. Enfin il en est peu, parmi ceux que vous avez vus passer, qui ne doivent une meilleure position, quelques avantages sur le passé, des garanties pour l’avenir, à cette exploitation fondée avec le profit de la vente de la plus faible partie des matériaux du château de Villeroi.
Mon interlocuteur se préparait peut-être encore à quelque nouvel argument, lorsqu’une petite étourdie, blonde comme un épi, vint le prendre par la main, et l’inviter, au nom de petite maman, à se rendre au déjeuner. Il allait me renvoyer l’invitation. Sur mon refus, qu’il devina sans que j’eusse parlé, il m’engagea néanmoins à m’arrêter chez lui quand je voudrais manger d’excellentes asperges. La petite fille était rayonnante, et la joie du père ne fut pas moins grande à la nouvelle de l’enfant, qui lui apprit que les ingénieurs prétendaient enfin avoir trouvé l’eau. Il me salua, l’enfant me fit une jolie révérence, et je traversai pensivement le pont qui aboutit à la grande avenue du château.
Avec ses raisonnemens, cet homme m’avait ému. Son départ me rendit à moi-même, et quand nous eûmes cessé, lui de me saluer, moi de lui sourire, que son enfant eut escaladé les marches de pierre d’une petite maison à volets verts, mon sourire s’arrêta comme un ressort que rien ne meut, comme un bras fatigué qui retombe.
Contradictions de l’esprit humain!—Un laboureur donne un coup de bêche, et il trouve de la résistance; il creuse, c’est une tuile; cette tuile, un toit; ce toit, une maison; cette maison tient à plusieurs autres; c’est une rue; puis deux, puis trois, puis cent, c’est une ville; c’est Herculanum! Un roi de Naples et de Sicile voudra régner sur cette cendre, avoir des flambeaux dans ces palais, des gardiens à la porte de ces temples; il appellera des savans pour lire ces chiffons noircis. Et nos souvenirs du passé ne nous toucheront pas! Conservons aussi nos ruines, nos cathédrales, nos châteaux; car ces pierres, ce sont nos lois, le testament de nos pères, leurs croyances, leurs mœurs, leur courage, leurs vertus! Et cela vaut bien un œuf trouvé à Herculanum.
J’approchai du château.
Hélas! les fossés étaient même dépourvus de leurs parois de granit. Dans une eau verte et plissée nageaient quelques grenouilles séculaires, quelques carpes piquées peut-être au temps de la Fronde. Les maigres peupliers qui regardent cette mare étroite semblent négliger leur toilette depuis qu’ils ne peuvent plus réfléchir leur taille de demoiselle, et qu’ils n’ont plus d’ombre à verser sur ces jeunes marquises si belles, dont le caprice donna naissance à ces ruineuses propriétés appelées de l’expressif et joli nom de Folie. Vous savez tous la Folie-Polignac, la Folie-Mousseau, la Folie-Arnould.
Arrivé à l’intersection du fossé, c’est-à-dire à l’endroit où se trouvait jadis une grille en fer couronnée (mon imagination y suppléa) de pommes d’or, de lyres d’or, de dieux de bronze, et gardée par de gros chiens qui vous mordaient mythologiquement sous le nom de Diane et de Médor; où luisaient, à travers les barreaux des chaises à porteur enluminées de Chinois sur laque, des valets larges comme des armoires; eh bien! là, devant cette première merveille, j’ai trouvé un trou fait dans le mur. Pas même de porte!
Mon cheval et moi nous faillîmes rester au passage.
La solennelle cour d’honneur était déserte, le pavé couvert et déchaussé par l’herbe. Et six cents pieds d’air où était le château.
Aussitôt mon entrée, la porte d’une petite maison blanche s’ouvrit, et un vieillard en livrée orange et bleue lézardée par des coutures blanches, honteuse de plusieurs rapprochemens qui hurlaient entre eux comme métal sur métal et couleur sur couleur dans un écu, costumé ainsi que les anciens domestiques d’autrefois, vint me recevoir et saisir la bride. Dieu me pardonne! il avait, je crois, l'épée d’acier.
On n’a pas d’idée de la politesse qu’il mit à m’accueillir, à m’offrir de me reposer chez lui. Toutefois, avec une indiscrétion aisée et où perçait encore je ne sais quel excusable orgueil de ses premières fonctions, il me demanda mon nom. Je le lui donnai; il l’anoblit en route; et, riche d’une particule usurpée, il courut l’annoncer à son maître, ouvrant rapidement et à temps égaux sa modeste porte, comme aux jours de grandes cérémonies il faisait, je pense, au château. Touchante parodie d’une étiquette morte!
Son maître était aussi un vieillard grand, maigre, tombant en ruines. A mon entrée il se leva, m’accueillit avec cette distinction traditionnelle de cour, et m’invita à m’asseoir près de lui. Pendant les essais d’une conversation sur la beauté de la saison, sur la richesse d’un soleil qui le ramenait à ses premiers jours, je remarquai, sur une table posée en équilibre avec des tuiles et des bouchons, les restes d’un déjeuner. L’ornement de service se composait de belles assiettes en porcelaine aux couleurs éteintes et aux contours dédorés; de flacons en cristal, aux goulots brisés; de verres à pattes, sans pattes, des serviettes damassées, mais avec des dessins et des festons que la Hollande n’avait pas tracés; une eau limpide trahissait sa crudité dans des bouteilles autrefois pleines de Malvoisie et de Madère. Au milieu de ces cristaux et de ces porcelaines, nageaient un morceau de fromage et quelques fruits secs. Une vive rougeur m’apprit combien l’orgueil du vieux gentilhomme saignait à me voir témoin de ces somptueuses misères. Intelligent à toutes les faiblesses de son maître, le vieux serviteur se hâta de rejeter les pans de la nappe sur la table.
Je fis semblant de ne pas avoir vu.
De causeries en causeries, il en vint, par une inévitable pente, à parler de son château.
—Pierre, que vous voyez là, me dit-il avec un sourire mélancolique, Pierre et moi, voilà tout ce qui reste du passé. Ils n’ont pas osé nous démolir. Pierre a été mon serviteur, le premier de mes domestiques; c’est un digne homme. Il est né sur les limites de mon château, il y veut mourir. Nous y mourrons ensemble. Pierre! le pauvre diable! le croiriez-vous, monsieur? tout infirme qu’il est, il me nourrit, il me loge, il m’habille, il supporte mes mauvaises humeurs mieux que s’il avait encore des gages, et Dieu sait, vienne le funeste 10 août! il y aura bientôt quarante ans qu’il n’en touche plus.
—Monsieur le marquis!
—Non, mon ami; un gentilhomme français ne doit pas se plaindre; mais quel mal y a-t-il que je te loue ici? J’ai si rarement lieu de le faire, Pierre! Va, ton pain est délicieux! Et d’ailleurs, monsieur, le malheur est chose commune à la noblesse; et quand plusieurs de nos rois sont morts en exil, il siérait mal au plus humble de tous les gentilshommes de ne pas savoir souffrir; et pourtant un beau château a été à moi! Le soleil n’en éclairait certainement pas de plus solidement bâti, ni de plus commode, ni de plus somptueux; n’est-ce pas, Pierre?
—Oui, monsieur le marquis.
—Quelles soirées se sont données ici! quelles soirées! Pauvre jeunesse! Nous avons connu cette galanterie française si décriée maintenant, monsieur; et de notre temps, si nous n’avons pu nous élever à la hauteur de celle du grand siècle, du moins nous en avions conservé les traditions. Ce parc aujourd’hui si clair-semé, si nu, était sillonné de plus de gibier qu’il n’y en a dans votre Saint-Germain et votre Vincennes. Un cerf y fut tué de la main du roi. (Les deux vieillards s’inclinèrent.) Autant que votre œil vous le permet, voyez! Toutes ces plaines, tous ces espaces déshonorés par le foin et la luzerne, en faisaient partie; et des repos partout, des pavillons, des kioskes, des abris, des rendez-vous de chasse, des bosquets de cèdres, des eaux vives, des labyrinthes, des fourrés, des carrefours, des allées découpées en corbeilles, en colonnes, en éventail. C'était une merveille du fameux Le Nôtre. Trois cents statues en fonte, sur le modèle de celles de Versailles, vomissaient pour nos fêtes autant d’eau que la cascade de Saint-Cloud. Ma serre était l’admiration des étrangers, cent mille écus d’orangers, cent mille écus de citronniers; des navires enfin allaient exprès à Saint-Domingue pour m’en rapporter les fleurs les plus rares en couleurs, les fruits les plus difficiles à conserver. Mon colibri fut chanté par M. Delille. On a bu, ici, monsieur, du café obtenu sur les lieux de la plante même, et mangé deux ananas qui avaient fleuri et mûri dans ma serre. Il est vrai que les dames de la cour préféraient ma folie à toutes les folies du temps; et c’est par une illumination, qu’on venait admirer de la capitale, qu’il fallait voir étinceler jusqu’aux plus lointaines, aux plus frêles branches, jusqu’aux sinuosités perdues à l’horizon; aux soixante-douze fenêtres de la façade, sur les bords du fossé, sur le mur, autour des bassins, les innombrables lampions de mille couleurs, balancés avec les feuilles vertes, avec la pâle lueur des étoiles, à travers les écharpes, les arcs-en-ciel, les bouffées, la pluie, les ondées, les rires, les cris, les éclats de mes grandes pièces d’eau! Et de jolies femmes en folles robes de satin, pâles, fardées, rêveuses, le mouchoir à la main, rafraîchies par des éventails bruyans, en paniers, en mules cramoisies, entraient, circulaient dans les corridors, au milieu des statues, des domestiques, des vases et des flambeaux; caquetaient, se déchiraient avec esprit, jouaient leurs amans, leurs diamans, leur ame, hélas! riaient, s’embrassaient, se perdaient avec leurs parfums et leur voix dans le parc, avec quelques beaux cavaliers; et ici et là, et dans le lointain, ce n'étaient que larges ombres, musique et lumières, murmure de la brise, chant d’oiseaux, parfums indiens, paroles d’amour interrompues, lueurs d'épées et bruit de soies, jusqu’au moment où des gerbes d’artifice, lancées du château, vinssent éclairer de leurs foudroyantes clartés bien des méprises, bien des séductions commencées, bien des défaites irréparables; et au château, le jeu, la danse, les chants, les soupers; dans la cour d’honneur, un peuple de valets arrêtés en groupe, des chaises à porteur blasonnées, et des mules d’Espagne, qui piaffaient dans mes belles écuries ornées de glaces et pavées de marbre, si belles que le duc de Villa-Hermosa disait que c'était profanation d’y loger des chevaux. N’est-ce pas, Pierre?
—Oui, monsieur le marquis!
—Vous aviez peut-être oublié le vassal qui gémissait à la grille?
—Erreur, monsieur; ne confondez pas la noblesse ancienne avec la noblesse de mon temps. L’une était fière, haute, malfaisante, sans pitié, quoique brave; l’autre profita, je le sais, des abus, mais elle n’en créa aucun: elle fut moins fanatique que le clergé, dont elle neutralisa souvent l’influence; moins tyrannique que la cour, dont elle devança de trop loin le progrès vers les idées philosophiques. N’allez pas chercher des preuves contre elle dans l’arsenal de 92; mais demandez aux habitans de la campagne qui a restauré le clocher où sonne la prière; qui a ouvert des chemins dans des sables, dans des montagnes, comblé des marais fétides, pavé les routes, amené de bien loin les eaux pour désaltérer les bourgs et féconder la terre, tracé des villages, rallié les populations errantes des champs, agité les ailes de moulins, prêté même les premiers fonds à vos gros fermiers d’aujourd’hui; et tous vous répondront: c’est la noblesse! c’est la noblesse!
Avant la révolution, avant son fatal nivellement, elle avait déjà déchiré beaucoup de titres abusifs. Elle était brave, monsieur; si elle salua les Anglais à Fontenoy, elle releva sa tête, et sut mourir et vaincre. Cette galanterie était au moins française. Et quand l’heure de la révolution sonna, elle sut défendre la liberté comme vous l’entendez aujourd’hui, et non comme l’entendaient les hommes de sang d’alors. Vous savez que, pour son roi et son pays, elle alla à la Grève comme à Fontenoy, et que sur l'échafaud, elle salua encore une dernière fois ses ennemis; mais ce n'étaient pas des Anglais. Sa tête ne se releva point. N’est-ce pas, Pierre?
—Oui, monsieur le marquis!
Et Pierre roulait de grosses larmes: ces deux débris s’entendaient et se répondaient régulièrement comme l’aiguille et le timbre d’une horloge. L’un indiquait la marche du temps, l’autre la ratifiait par un bourdonnement creux.
Depuis que la conversation s'était élevée à ce degré de chaleur, Pierre était mal à l’aise; il semblait souffrir de l’exaltation progressive du marquis; sa préoccupation décelait la crainte d’un danger prévu et contre lequel il ne voyait d’autre remède que la conspiration de nos deux volontés. Il provoquait la mienne par des défenses furtives, des prières silencieuses, des regards supplians, des perquisitions sombres autour des murs décharnés de l’appartement; mais cette pantomime de peur, de sollicitation et de réserve n'éclaira pas ma perspicacité en défaut. Le vieux domestique était désespéré.
Ses craintes n'étaient que trop justifiées.
—Venez, s'écria le marquis, venez! il est temps de vous montrer le château.
—Ne le souffrez pas, monsieur, me dit à voix basse le fidèle serviteur; quand il fait ce qu’il vous propose, il est malade pour quinze jours, et, pauvres gens que nous sommes, nous n’avons pas de quoi payer le médecin.
—Venez! Et le marquis s'élança vers un angle de la salle, où mes yeux ne s'étaient pas portés: j’y aperçus alors, suspendues à des cercles de fer, une centaine de clefs, grandes, petites, bizarres, lourdes, légères, découpées, en cuivre, en bronze, dorées, une entre autres en argent.
—C’est tout ce qu’ils nous ont laissé, me dit Pierre; quand monsieur le marquis les voit, ou se les rappelle, il se croit encore possesseur du château; ces malheureuses clefs lui causent une espèce de folie dont vous allez sans doute être le témoin. Dieu ait pitié de nous!
Le marquis prit les clefs; il ouvrit la porte, et me pria de le suivre; ce que nous fîmes, Pierre et moi.
Arrivés à l’endroit où fut le château, triste parallélogramme, couvert d’un maigre gazon sur la cime duquel se jouaient en ce moment quelques rayons mourans du soleil, Pierre croisa ses bras avec douleur; le marquis prit la plus grosse des clefs, et fit un geste de fatigue comme s’il ouvrait péniblement une porte.
—Entrez! nous dit-il ensuite; voilà le vestibule; il est en marbre de Carrare. A droite c’est la salle d’introduction. Attendez.
Il répéta un geste illusoire comme le premier, et la porte de la galerie fut censée ouverte.
—Entrez!
Ce lustre à girandoles vaut 10,000 francs; ce sofa est en velours d’Utrecht; Puget a sculpté ces bas-reliefs; ils sont transportés de la Villa-Albani; lisez Winckelmann.
Ce tableau est de Rubens; c’est au couronnement du roi qu’il fut donné au château.
Cet autre salon (il l’ouvrit encore) est celui d'été. Des siéges en joncs de Madagascar; des volières chères au goût de madame. Cette épinette m’a coûté cent louis. Admirez ce plafond; c’est l’apothéose d’Hercule par un élève de Boucher; la cuisse d’Hercule est un chef-d'œuvre: le reste est un peu incorrect; mais n’importe, l’ouvrage est admirable.
Et quelle vue! Voyez le soleil se coucher: il marque les heures en lignes d’or sur le parquet; Lalande a dessiné ce gnomon. Quel homme que Lalande! les astres ont beaucoup perdu à sa mort.
Passons à gauche; et il fit le simulacre d’ouvrir trois portes.—N’admirez-vous pas cette belle disposition? Pierre, annoncez-nous?
—Oui, monsieur le marquis.
Pour complaire à son maître, Pierre se découvrit, et d’une voix émue, avec la pénible complaisance d’un ami qui exécute la capricieuse volonté de son ami mourant, il nous annonça. Hélas! cette voix triste et flétrie tomba sans écho dans l’espace.
—C’est bien! cria le marquis, comme ébloui du faste qui le frappait. Asseyons-nous sur cette ottomane, et que je vous dise.
Il s’assit sur les cailloux: c'était pitié.
Il serra familièrement ma main, jeta son bras autour de mes épaules; et les jambes nonchalamment croisées, avec cette fatuité de jeune homme qui laisse déjà lire sur son visage la bonne fortune qu’il va révéler, il me dit tout bas:—C’est aujourd’hui réception au château. Ce beau jeune homme en frac vert (je suivis l’indication de son doigt), c’est un fermier général qui se meurt d’amour pour Sophie Arnould; il est pourtant marié avec une des plus belles demoiselles de l’ancienne noblesse. Savez-vous son aventure? Ennuyée de ses persécutions, la Sophie a profité d’une absence en Belgique de cet amant pour envoyer à sa femme deux enfans et une toilette en porcelaine du Japon qu’elle a de lui. Et Sophie est là. Je voudrais qu’elle vous chantât la complainte sur le maréchal de Soubise; elle est un peu libre, mais c’est pétillant d’esprit. On l’attribue à Boufflers, à ce charmant vaurien. Connaissez-vous Colardeau le poète?
Regardez bien celui-ci, cette figure énorme sur un corps mal équilibré, qui sourit et qui est laid. Singulier homme, si c’est un homme. Il y a de l’enfer dans sa figure, dans son avenir. Il a trouvé le moyen de séduire par tout ce qui repousse; les femmes en raffolent: il est capable de tout, même de dignité, de bravoure et d’honneur. On cite ses débauches, on l’accuse de lâcheté, quelques-uns d’escroquerie. C’est un résumé de son temps, peuple et noble à la fois; noble par ses désordres, son inconduite et ses bonnes manières; peuple par sa fougue brutale, sa laboriosité, quand il n’a ni femmes perdues ni orgies sous la main. On lui élèvera des statues; il serait parfaitement aux galères; c’est le premier, c’est le dernier de tous. Il doit couver bien de la haine dans cette ame vingt ans et plus froissée dans les cachots. Il doit se trouver bien de l'éloquence dans cette bouche qui fut muette si long-temps. C’est Mirabeau! C’est l’avenir et la perte de la patrie, celui qui doit clore le nobiliaire de France, qui doit mourir à la peine pour nous tuer. Qu’est-il par lui seul, et qu’a-t-il d’extraordinaire? Rien. Tissu de médiocrités, si bien su par cœur qu’il y a de l’insolence à lui de parler d’ame; phraseur sans nerfs, dialecticien sans portée, orateur dont le masque a du grotesque, il est né pour cumuler ces mille défauts et s’en faire un piédestal. Cet ensemble fait sa force. Je le hais, je le crains. Un peu plus tôt il eût pourri dans la Bastille; un peu plus tard, il eût été le valet du valet de mon médecin, de Marat.
Maintenant montons à l'étage supérieur. Pierre, suivez-nous.
Alors, avec la même ardeur de jeunesse qu’il avait mise à parcourir la galerie disparue, il simula vivement l’ascension des marches, levant tantôt un pied, tantôt l’autre, tournant à chaque embranchement, et regardant avec orgueil la magnificence orientale des plafonds.—Hélas! nous n’avions au-dessus de nous que le dôme du ciel, et, pour tout palais sur le sol patrimonial, le rejeton octogénaire d’une vieille race n’avait plus qu’une baraque ouverte à tous les vents, perdue dans les touffes de genêts et de bruyère.
A part celui de Versailles, bien entendu, dites-moi, monsieur, si jamais vous avez vu un plus somptueux escalier?
Voici la bibliothèque: trente mille volumes. Là c’est ma galerie de tableaux. Voyons d’abord la bibliothèque. Êtes-vous curieux de connaître le premier exemplaire de l’Encyclopédie? admirez! c’est le premier, monsieur. Diderot l’a possédé, et je l’ai acquis de ses héritiers. Les fautes sont notées en marge. Ce livre nous a beaucoup fait de mal; mais j’y tiens. Ici les histoires, là les romans, tous les romans de Crébillon. Hélas! monsieur, cette charmante littérature est perdue: on y reviendra.
Plus loin, ce sont les philosophes; c’est Raynal, qui a écrit une partie de l’histoire de ses Deux Indes. Là-bas, dans ce pavillon de verdure, c’est d’Alembert, c’est M. de Buffon, c’est Voltaire, dont l'Émilie du Châtelet avait une épaule plus haute que l’autre, et qu’il traite de génie, je ne sais pourquoi. Vous savez sa fameuse épître! Celui-ci, c’est l'ami des hommes: c'était le mien. Il tua un de mes vassaux, que je lui avais prêté, d’un coup de bâton dans la poitrine, parce que ce malheureux avait oublié de rentrer les orangers dans la serre, une nuit douteuse de printemps.
Cette porte communique à ma galerie de tableaux. Pierre, la clef!
Ici, monsieur, vous n’aurez pas la douleur de voir étalés les produits de cent écoles insignifiantes; je n’ai admis que les Vanloo et les Boucher. Ce beau portrait de Diane, suivie de trois levrettes; cette triple déesse, comme l’appelle le grand lyrique Rousseau, et que vous voyez couronnée d'étoiles, en robe à la Médicis, en mules de satin, un arc d’une main, un éventail de l’autre, c’est, pardonnez ma douleur, feue madame la marquise. Ce Troyen, c’est moi. On m’a représenté en Troyen parce que j’ai rempli de hautes fonctions jadis auprès de la sénéchaussée de Troyes en Champagne. Ce fleuve, c’est mon beau-frère; cette Aréthuse, ma cousine, ancienne abbesse de Chelles. Voilà mes enfans, ils sont représentés en amours.
Obligé de répondre quelques mots à cette exacte, burlesque et pénible hallucination, je dis à monsieur le marquis qu’ils avaient dû bien grandir depuis, ces amours.
—Le couteau de la république les en a empêchés, monsieur.
Pierre osa engager son maître à borner là notre visite au château; il se faisait tard, je pouvais être fatigué.
—Tu as raison, répondit le marquis en lui frappant sur l'épaule, tu as raison; mais encore une, mais encore celle-ci, et ce sera la dernière. Et il s’empara de la clef d’argent.
A peine eut-il tourné la clef dans la serrure imaginaire, à peine eut-il, dans son illusion, posé le pied sur le seuil de l’appartement, que lui et le vieux serviteur se découvrirent. Je me laissai aller au même sentiment de vénération.
—Voilà mon oratoire, s'écria-t-il en faisant un signe de croix et en tombant à deux genoux; voilà, monsieur, où je viens expier les erreurs de mon temps, ma fatale condescendance aux idées philosophiques. Hélas! cette corruption dorée, ces enivremens stupides, cet athéisme brodé, ce néant en fermentation, cette société arrivée à son dernier soupir de débauche et d’impiété, elle nous a perdus. Vous ne savez pas avec quel funeste engouement nous adoptâmes des innovations qui devaient nous anéantir. L'égalité des conditions était prêchée par nos jeunes marquis avec la ferveur des apôtres. La raison qui succédait à d’aussi déplorables frivolités ne pouvait être qu’une étrange chose dans ses résultats. Le retour d’une vieille folie à la raison, c’est la mort. Eh bien! nous l’eûmes cette égalité; nous avions donné l’exemple, on l’imita. Nobles, parlemens, clergé, tour à tour animés les uns contre les autres, tour à tour avec la menace de l’appui populaire, nous avons détruit le prestige royal, arraché les digues qui nous isolaient dans le sanctuaire de la puissance; nous avions dit à ces hommes, hier vassaux: Imitez-nous, cultivez la philosophie. Ils devinrent athées; nous prêchâmes la tolérance religieuse, ils abattirent les églises; nous proclamâmes la simplicité des mœurs, ils déchirèrent nos habits de soie, soufflèrent sur nos lustres, pesèrent sur nos fauteuils, éteignirent nos fêtes; nous déclarâmes l'égalité des hommes, et ils nous coupèrent la tête.
—Le vassal de la grille était donc entré, monsieur le marquis?
—Qu’est devenue la noblesse française? Où sont ces vaillantes épées qui n’avaient pour fourreaux que la poitrine des Anglais et des Espagnols? Où sont passées ces grandes traditions de gloire et de renommée? Où est la monarchie?
Enfin, ils me prirent ma femme, monsieur; un jour ils vinrent au château; c'était en 92! ils entrèrent et trouvèrent madame la marquise, qui attendait mon retour de la chasse. Belle et vertueuse, ils la frappèrent au visage, crachèrent sur son fard, la lièrent avec des cordes! et ils lui dirent: Marche! C'était huit lieues à faire d’ici à la capitale, et au mois d’août; elle que nos allées de sable et de mousse fatiguaient, comme elle dut souffrir! Ah! le peuple est bien méchant, monsieur! Que lui avait-elle fait au peuple? Elle voulut se reposer, on lui dit: Marche! Elle eut soif, on lui dit: Marche! Et puis on l’accusa d'être aristocrate; elle ne comprenait pas; ses cordes la faisaient tant souffrir! Enfin, on la jugea. Elle demanda un prêtre; un prêtre de la Raison lui dit: Marche! Et puis on la délia....... Le soir la chaux républicaine avait calciné ses membres.
Et les deux vieillards versaient d’abondantes larmes sur leurs dentelles flétries, sur leurs dorures surannées, sur leurs longues mains sèches et tremblantes. Le marquis chancelait sur ses pauvres jambes; car il s'était levé pour se frapper la poitrine, pour dire en face d’un Christ qu’il croyait voir:—Mon Dieu! qui êtes mort pour les crimes de tous, pardonnez! Pardonnez à ceux dont les folies ont perdu cette France, cette France dont vous aviez détourné la vue. Nos premiers-nés ont péri de misère dans l’exil; nos femmes si belles ont heurté leurs fronts souillés de boue aux angles du tombereau; les générations ont été moissonnées; nous avons été punis dans notre chair, dans ce qui faisait notre orgueil; il ne reste plus de la génération coupable que deux ou trois vieillards qui n’ont pu mourir; ils ont reconnu votre délaissement; ils s’accusent de votre dédain, pour tant d’oubli de leur devoir.
Puis le marquis pria plus bas, et il élevait la voix en frappant sa poitrine.
—Meâ culpâ, disait-il.
—Meâ culpâ, répétait machinalement Pierre.
Cependant le vent de la nuit fraîchissait, et le soleil, sanglant comme une blessure, enluminait de pourpre et de feu ce drame qui se jouait sous le ciel, au milieu de la solitude et du calme.
Enfin, l'émotion étouffa le marquis; il tomba de toute sa longueur sur les cailloux. Dans sa chute, il s’ouvrit la lèvre.
Nous nous hâtâmes de le transporter dans son lit.
—Voilà ce qui arrive, me dit Pierre, chaque fois que monsieur le marquis répète cette malheureuse scène. Il est inconsolable de la perte de son château, qui a été vendu 40,000 francs à la bande noire, sans qu’il lui en soit revenu un sou.
Les avocats et les gens d’affaires ont tout mangé. Ils ne nous ont laissé que les clefs du château.
Et voyez ce que je puis faire avec mon travail! Si monsieur le marquis allait tomber malade; c’est demain la Pentecôte, et il n’a pas de souliers pour se rendre à l’office. C’est la quatrième fois que je les lui raccommode.
—Pierre! vous êtes un digne serviteur: vous serez béni.
Je compris enfin la douleur de Pierre, et nous nous quittâmes en nous serrant la main, confus l’un et l’autre, lui de n’avoir pu empêcher le spectacle dont il n’aurait pas voulu que j’eusse été témoin, et moi de l’avoir provoqué.
Fidèle aux anciens usages, Pierre tint la bride du cheval jusqu'à ma sortie du château, et pesa sur l'étrier.
Des étoiles luisaient à l’orient; je traversai au galop la grande avenue.
En fuyant j’entendis des cris qui partaient de la fabrique: mille ouvriers, tous les habitans, exprimaient par des danses, des chansons, des exclamations de bonheur, la joie qu’ils éprouvaient à voir enfin bondir l’eau au-dessus du puits; cette eau si désirée, si bienfaisante, cette eau qui allait enrichir la moitié d’un département!
Je partageai sans doute cette joie de l’industrie; mais, en me perdant dans la brume, plusieurs fois je détournai la tête, j’allongeai mon regard pour voir blanchir, à travers les peupliers, la chaumière du pauvre gentilhomme, du vertueux Pierre, le modèle des serviteurs.