ÉCOUEN.
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La ruine des châteaux n’est pas l’œuvre exclusive de la révolution de 89. Il n’est ni vrai ni juste d’attribuer à la colère seule du peuple une tâche d’anéantissement mûrement méditée, poursuivie sans interruption, pendant trois siècles, par la monarchie, en lutte corps à corps avec la féodalité. Quand le peuple souverain brûla les ponts-levis, il y avait long-temps que les rois avaient nivelé les bastions. Richelieu ouvrit la brèche à Robespierre. Bien avant la révolution, il n’était pas plus dans les mœurs d’élever des habitations fortifiées qu’il n’entrait dans la constitution politique du royaume de les souffrir. La reddition des châteaux suivit la soumission des provinces.
Ceux, en très-petit nombre, qui furent ravagés par une population dont le droit de représailles ne peut pas plus être approuvé que contesté; ceux, en plus grand nombre, que la bande noire a passés au crible pour les convertir en plâtre, les uns et les autres, à quelques grandes exceptions près, n’étaient que des résidences seigneuriales, sans âge, sans époque, sans caractère dans leur architecture. La corruption de l’époque antérieure à la révolution les avait déjà avilis du nom frivole de folies, avant que la mine de l’entrepreneur à la toise ne les eût jetés sur l’herbe. Après tout, les châteaux démolis ne furent pas volés par la bande noire, comme ceux qui les lui ont vendus voudraient nous le faire croire, mais achetés à beaux deniers comptans par elle: il y eut contrat entre l’histoire et les maîtres maçons. Ceux qui vendirent au tombereau les palais de leurs aïeux, et à la livre les plombs du cercueil de leurs pères, n’auraient pas tiré le même avantage de leurs titres de seigneurie. La bande noire préféra avec raison les pierres aux titres. A beaucoup d’égards, il n’y a de sincèrement regrettable que quelques fades plafonds, que quelques tapisseries fanées des Gobelins, et peut-être encore quelques parcs où les lapins abondaient déjà plus que les cerfs.
Les châteaux-forts, les seuls, je présume, dont nos regrets se soucient, furent démolis par la suprême bande noire des rois Louis XI, Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, et surtout par l’implacable révolutionnaire Richelieu, qui tua la tortue dans l’écaille, le seigneur dans la seigneurie. S’il lui plut d’en laisser quelques-uns pour modèles, ou plutôt comme exemples, au sommet de quelque montagne aiguë, entre deux gorges, au confluent d’une rivière, ceux-là existent encore; la révolution les a respectés. Il faut donc établir une foule de distinctions nécessaires entre les constructions féodales et les maisons seigneuriales, toutes faussement confondues aujourd’hui sous le nom de châteaux.
De ce que, durant toute l’ère féodale, les nobles méprisèrent, avec un instinct parfait de leur conservation, le séjour des capitales et des villes, mortel à l’inégalité, il y aurait erreur de croire que tout grand vassal fût un rebelle, toute retraite écartée un château-fort. Nos préjugés nous ont fait prendre des habitudes domestiques pour des précautions de résistance, pour des prétentions de souveraineté. Ce qu’on a lu là-dessus ne vaut guère mieux que ce qui a été imaginé. Pour un haut baron qui bâtissait sur la montagne et arborait la désobéissance à sa grosse tour, il existait des milliers de seigneurs qui, fidèles à la couronne, suivant leur roi à la guerre, accompagnant leur reine au conseil, ne s’entouraient de fossés que par tradition, ne se retranchaient derrière des murs de douze pieds d’épaisseur que par une routine de maçonnerie, et n’avaient des bastions, de doubles enceintes et des donjons, que pour obéir à la beauté de la symétrie. Tout seigneur avait sa terre, chaque terre son château. Est-ce que pour cela les châteaux en plaine ont jamais été des ouvrages de défense? Aussi sont-ils restés les plus nombreux sur le sol. La révolution de 89 les a détroussés, parce qu’ils étaient riches; mais qu’avait-elle besoin de les abattre?
En voyant la persistance de mes prédilections pour un passé où j’ai transporté quelques-unes de mes études, il me sera peut-être demandé un jour par les uns si je regrette l’édifice féodal, dont je me plais à ramasser les dernières pierres, avant que la machine à vapeur les ait broyées; et par les autres, à cause de beaucoup de critiques mêlées à beaucoup de regrets, si, semblable aux architectes de la bande noire, je recherche les châteaux derrière les bois qui les cachent, au-delà des fossés qui les protégent, dans la seule intention de les miner à la base, de faire de ma plume un levier démolisseur.
Mon enthousiasme n’est pas si aveugle, mon scepticisme si cruel. J’aime le passé de toute la foi que j’ai au présent. De désespoir de jamais comprendre l’histoire telle que les professeurs nous l’ont broyée, j’ai essayé de la lire au front des vieux monumens, patiemment, à pied, à petites journées, en courant les bois, en m’ouvrant un chemin dans la poussière des plaines, en m’asseyant sur les bornes de la route, en face de quelques vieilles grilles tordues et rouillées, dernières dents d’un beau manoir détruit.
Montez avec moi par l’escalier creusé à vif dans le roc, à la tourelle d’un de nos vieux manoirs, pour distinguer de là avec les yeux du passé et à la distance d’une flèche, d’abord, çà et là, rares, clair-semées, et de chaume, quelques huttes de bergers, quelques huttes de pêcheurs; semence invisible d’une colonie à naître, bourgeon douteux d’une civilisation fermée. Voyez l’enfant sauvage et nu grandir, la cabane s’adosser à la cabane, la hutte à la hutte, et la famille à la rue, celle-ci s’allongeant, celle-là s’augmentant; voyez l’une partir de la grande avenue du château, l’autre se grouper, faible et nécessiteuse, sous la large main protectrice du seigneur. Suivez d’un regard attentif la parenté qui s’éparpille, la famille dont le vent jette le grain partout, dans les limites et en dehors, séparée sans jamais se perdre; car elle se retrouve au puits commun, à la fontaine qu’on enclave, au four banal; mieux encore au monastère, où l’on prie pour le maître qui protége le four, le puits et la fontaine; car le monastère est bâti; il est debout. On voit de loin les tourelles du château; de loin on entend la cloche du monastère. C’est un attrait pour qu’on vienne; c’est un motif pour qu’on n’approche pas: hospitalité pour les bons, menace pour les mauvais. Nous en sommes déjà aux relations de voisinage, aux défiances de la guerre; et tout a procédé de là, remarquez bien: du château et du monastère. Ce sont les deux plus vieilles pierres de la fondation française. Partez de là et revenez-y, vous ne vous égarerez jamais: l’histoire est à terre.
Le bourg s’entoure de murs: c’est pour résister; d’eau: c’est pour se défendre. Nous avons donc déjà des murs et des fossés. Le sujet de la guerre, la position du bourg nous l’indique: c’est une rivière que les deux populations qu’elle divise se disputent; c’est une route où chacune d’elles prétend seule avoir le droit de passer; un lac dont la pêche est contestée; c’est un bois dont chacun veut la coupe et le gibier. De là des prétentions fondées sur des origines obscures, la tradition; de là des coutumes grossières, berceau du droit; de là des habitudes de vivre, l’histoire des mœurs. Avec les différences qui leur sont propres, tenez compte de ces mille traditions, de ces mille coutumes, et vous aurez réuni toutes les pièces éparses de l’armure solide que portait le géant de la féodalité quand il couvrait la France.
Mais les époques de guerre sont passées; le château reste encore debout pour vous dire ses jours de magnificence, à l’abri de la royauté qui le protége; ses embellissemens, et parallèlement ceux des villes vassales. Si le château a sa belle avenue, c’est pour la joindre au pavé de la ville. Les largesses du seigneur balancent sa souveraineté. Sa générosité demande grâce pour sa puissance. Déjà la ville a ses priviléges; le paysan a son champ. Le privilége, c’est de ne pas suivre le seigneur à la guerre. Peut-être le paysan empêchera-t-il bientôt le seigneur de chasser dans son champ. Voyez: l’histoire n’a pas changé de place, tout est sous vos yeux; autrefois le seigneur gouvernait depuis l’endroit où nous sommes jusqu’à l’horizon,—tout un pays;—puis, il ne fut plus maître que jusqu’à cette colline,—traqué pour Louis XI;—puis, que jusqu’à ce moulin, puis, que jusqu’au bout de son bois,—limé jusqu’à la chair par Richelieu;—puis, que jusqu’à sa grille, puis, que jusqu’à sa porte; puis il ne fut plus maître de lui-même, et on le coupa en deux. Les châteaux nous disent cela, et voilà pourquoi il faut les aimer, ou plutôt les étudier. On s’exhausse sur eux comme un nageur sur un rocher élevé, afin de plonger plus profondément dans les eaux du passé.
Quand, parti de Paris, on a couru quatre lieues vers le nord, en laissant Saint-Denis derrière soi, on est dans le bourg d’Écouen, au pied du château de ce nom. D’où vient ce nom d’Écouen et quand fut bâti ce château? c’est ce que madame Dutocq ne saurait vous apprendre. Madame Dutocq n’est pas une autorité historique, mais l’aubergiste de l’endroit. Nous justifierons plus loin le rapprochement que nous établissons ici entre le château d’Écouen et madame Dutocq; qu’il suffise d’abord au lecteur de savoir que l’hôtel de cette dame est le meilleur pied-à-terre pour les voyageurs qui relaient, allant vers le nord. Il est non seulement le meilleur, mais le plus cher. Sans crime on pourrait oublier Écouen sur la carte de France; mais on serait inexcusable de ne pas consacrer quelques lignes à madame Dutocq sur l’album de voyage. Dès cinq heures du matin, son hôtel devient un caravansérail, aux Orientaux près, qu’on ne voit pas souvent à Écouen. Des postillons rouges et camards fument sur la porte de l’hôtel, des postillons camards et rouges enfourchent leurs chevaux et retournent en sifflant à leur relais; des Anglaises, le voile vert abaissé sur les yeux, languissent de faim dans la salle à manger, tandis que leurs domestiques entourent d’un blocus continental tous les beefsteakes de la cuisine, transformée en toutes sortes d’établissemens, en boucherie ici, en cabaret plus loin.—Du porc frais à monsieur!—Du bordeaux à mylord! Les Anglais se font appeler mylords sur les grands chemins; ils paient en conséquence. Cette cuisine mémorable, toute ruisselante d’affamés, semble se multiplier sous les mille destinations qu’on lui impose. Et toujours de nouveaux venus qui demandent des poulets et des œufs. Où la France puise-t-elle tant d’œufs et de poulets? d’où Écouen en particulier les tire-t-il?
Depuis trente-huit ans madame Dutocq est là, à cette place, parée d’un gracieux battant-l’œil le matin, en habit habillé à deux heures; en robe de soie feuille-morte quand la nuit vient, quand les broches s’éteignent et que la basse-cour est tranquille de tous les chapons qui sont allés dans un monde meilleur. La révolution a passé, l’empire, la restauration, les deux restaurations, les deux empires, et madame Dutocq ne s’est pas plus émue au canon du 18 brumaire qu’au canon de Sacken; elle n’a participé à ces transfigurations politiques que par quelques altérations que la prudence l’a obligée de faire subir à sa carte du jour: au lieu de côtelettes à la Soubise, elle appela la même partie de l’animal, dans les jours de terreur, côtelettes à la Couthon; aux poulets à la Marengo, elle donna à l’époque moins héroïque de la restauration le nom de volatile à la Condé. Hors cela, rien pour elle n’est changé à la France, qu’elle peut toujours croire gouvernée par Louis XV, dont elle rappelle les beaux jours par son costume, par son intarissable conversation musquée, par ses souvenirs, fontaine de petites anecdotes roses, grises, tendres; par sa figure au pastel et son nez de la régence; ce nez seul qui l’eût compromise pendant la révolution et l’eût forcée d’émigrer.
Et c’eût été dommage: car madame Dutocq n’est pas uniquement une femme remarquable parce que, depuis trente-huit ans, elle abreuve et reconforte les voyageurs, mais elle est précieuse à consulter, et voici où je voulais en venir, en ce qu’elle est une des rares personnes capables de fournir quelques renseignemens sur le château d’Écouen, dont elle a connu la splendeur et les vicissitudes sous les Condé et la république, sous le directoire et l’empire, et enfin sous la restauration, qui le rendit aux Condé.
Madame Dutocq ne vous parlera pas des Montmorency, ni ne vous dira que c’est à Anne le connétable qu’on doit le château d’Écouen, ou plutôt la restauration de ce bâtiment par Bullant; mais elle vous racontera une foule de petits faits dont elle a été témoin, et au milieu desquels elle s’est, fort innocemment quelquefois, trouvée actrice. Essayez de l’interroger.
Madame Dutocq, votre vin rouge est délicieux.
—Ne m’en parlez pas; il date des vélites: cela nous reporte loin.
—Des vélites romains, madame Dutocq?
—Des vélites de l’empereur Napoléon, en 1805. Huit cents hommes superbes par chaque bataillon. Les grenadiers de ce corps étaient cantonnés à Fontainebleau, les chasseurs à Écouen. De beaux jeunes gens, verts comme un brin. Le plus âgé n’avait pas vingt ans.
—Vous n’aviez guère alors que trente et quelques années, madame Dutocq?—Un bel âge pour être hôtesse!
—Et qui appartenaient aux meilleures familles; il fallait voir: tous, comme portait le réglement, sachant lire, écrire, calculer, servant au gouvernement une rente annuelle de 300 francs.
—Vous vous les rappelez parfaitement?
—Comme s’ils avaient dîné hier ici, où ils prenaient tous leurs repas: le cœur sur la main, la main percée, ces braves jeunes gens! Avec vingt-trois sous par jour ils ne pouvaient pas faire un grand festin, mais je leur aurais livré ma basse-cour sur leur bonne mine. Gracieux comme des gardes-françaises: habit bleu, revers blancs, gilet, pantalon de la même couleur, guêtres noires, bonnet à poil.
—Ils étaient donc logés dans le voisinage, pour venir manger chez vous?
—Voisinage! Je crois bien; au château d’Écouen même, où Napoléon les faisait élever pour les incorporer dans la garde impériale. Et quel ordre! quelle propreté! monsieur, levés à cinq heures du matin, couchés à neuf heures le soir, comme de belles filles.—On y va!—C’est une chaise qui s’arrête.—On y va!
Madame Dutocq disparaît un instant; on jette une bûche de plus au feu; on entend les cris d’un poulet qu’on égorge, le bruit des œufs qui tombent dans la poêle. C’est décidément un mylord qui arrive.
Madame Dutocq rentre dans la salle.
—Comme je vous disais, on les habillait de blanc tous les dimanches; chaque section avait une ceinture de couleur différente et obéissait à une sous-maîtresse.
—Permettez, madame Dutocq; on habillait, dites-vous, les vélites de blanc, et de jeunes militaires obéissaient à une sous-maîtresse!
—Est-ce que nous n’en étions pas sur le pensionnat de madame Campan, monsieur?
—Mais du tout, madame, nous discourions sur les vélites.
Madame Dutocq, riant:
—Pardon! je confondais deux époques; celle où Écouen était une école militaire, et celle où il devint le pensionnat de madame Campan. Mylord a brouillé mes souvenirs. C’est un mylord qui vient de descendre.
—Ils n’avaient presque pas de moustaches, avaient la taille fine, toujours la plaisanterie sur les lèvres.
—Vous ne parlez plus des élèves de madame Campan.
—C’était une excellente dame madame Campan, qui avait vécu à la cour du feu roi, et avait voulu s’enfermer dans la prison du Temple avec Marie-Antoinette, à la mémoire de laquelle elle est toujours restée fidèle.
Madame Dutocq s’attendrit.
Je respecte sa douleur.
—Madame! madame!
—Qu’y a-t-il?
—Mylord veut du vin.
—Quel vin?
—Une bouteille de bordeaux.
—Donnez-lui du cachet sombre.
—Et une bouteille de vieux beaune.
—Cachet sombre.
Madame Dutocq cherche à renouer son récit.
—Nous en étions d’abord aux vélites; et s’il vous plaisait.....
—Ils prenaient leurs repas ici. Je m’aperçus au bout d’un certain temps que la dépense allait grand train. Il n’y avait pas de bon sens à cela. Figurez-vous des adolescens qui s’étaient mis sur le pied de se traiter alternativement; il en résultait des comptes à faire pâlir un mylord: 60 francs, 80 francs!
—Au bout d’un certain temps vous vous en aperçûtes.
—Et songez que, fils des meilleures maisons, ces jeunes gens m’étaient personnellement recommandés par leurs parens. Un jour j’entrai au dessert, et je leur dis, la carte à payer d’une main et le champagne de l’autre: Messieurs, c’est le dernier repas que vous prenez chez moi, si vous ne me jurez pas d’accepter la proposition que je vais vous soumettre.
Tous se levèrent avec respect et jurèrent.
—Et quelle était cette proposition, madame Dutocq?
—Que chacun paierait son écot; que désormais aucun d’eux ne régalerait les autres.
—A combien s’élevait la carte ce jour-là?
—A 90 francs.—C’était affreux!
—Et vous rabattîtes?....
—Rien.—C’était une leçon que je leur donnais.
Je compris la leçon des vélites, payai mon écot sans rien rabattre à madame Dutocq, admirant la sagacité des parens qui recommandent leurs enfans aux aubergistes. Je sortis.
Je gravis le sentier stratégique, ouvert dans le roc, qui serpente jusqu’au pied des fossés, et qui isole sur une hauteur le château d’Écouen. Avec le temps, l’industrie a flanqué ce chemin de défense de petites maisons villageoises, et de magasins où se vendent les épiceries pour la consommation locale, la poudre du roi et le tabac de la régie. Puissans Montmorency! hauts barons! là où vous attendaient autrefois, sur deux haies, des hommes d’armes immobiles, espèce d’escalier de fer, par où vous passiez pour vous rendre à votre manoir, il n’y a plus que les chandelles de bois de l’épicier, le petit plat à barbe du perruquier, et la carotte rouge des contributions indirectes. La fin des plus belles choses de ce monde est triste, et ce serait à ne pas se consoler, si, par un regard jeté en arrière, on ne découvrait, au fond du passé, toute la misère des origines.
L’origine des Montmorency, personne ne l’ignore, a devancé de beaucoup la fondation du château d’Écouen, bâti au XVe siècle sur l’emplacement d’un autre château d’une date perdue, relevé par Anne le connétable, pendant le règne de François Ier. Ils habitaient, plus loin, le bourg de leur nom, véritable berceau de leur famille, et qui a dû être, il faut bien le croire, une ville autrefois importante, puisqu’il est dit dans les chroniques que les Anglais, en 1356, après la bataille de Poitiers, firent le siége de Montmorency, prirent le château et le brûlèrent.
On explique les violences exercées par les Anglais sur les terres des Montmorency par la fraternité de bonne et de mauvaise fortune qui liait ces derniers à la cause des rois de France. On sait aussi que, par la mauvaise délimitation de leurs propriétés, ils étaient continuellement en collision avec les puissans abbés de Saint-Denis. A l’époque où le nom de cette famille se cachait derrière celui de Bouchard, pour l’éclipser plus tard et l’effacer complétement, la tradition place de naïves anecdotes, toutes ayant trait aux prétentions réciproques de l’abbaye de Saint-Denis et de ses redoutables voisins. Mais elles pèchent par beaucoup d’obscurité. Par un temps de brouillard il y a moins de ténèbres amassées autour de la flèche de Saint-Denis qu’il ne s’en trouve, lorsqu’on remonte les temps, à la surface des événemens dont cette flèche est la vénérable sœur en âge.
Si cette belle flèche avait une voix, comme au temps des fées, elle vous dirait, sous sa responsabilité, comment le noble Bouchard, dont les descendans épurés furent des Montmorency, avait choisi pour théâtre de ses excursions ce plateau montueux qui part de Saint-Denis et se circonscrit entre les buttes de Champlâtreux et l’Ile-Adam. Bouchard n’avait pas encore de château seigneurial avec ponts, fossés et tourelles; pas de palais, si ce n’est celui du ciel, où ses collatéraux devaient loger un jour une parente divine, protectrice spéciale de leur famille. Cette parente, on le sait, fut tout simplement la sainte Vierge, mère de Dieu, cousine des Montmorency; excellente cousine qui, priant, un jour d’été, l’un de ses cousins de se couvrir devant elle, en obtint pour réponse:—Ma cousine, c’est par commodité.
Bouchard, malgré sa céleste parenté future, ne croyait ni à Dieu ni à diable; ce qui ne l’empêchait pas d’être un hardi détrousseur de grandes routes. La nuit venue, il endossait sur ses membres velus une casaque couleur d’écorce d’arbre, s’armait d’une lance ou d’un bâton; et, placé à la Patte-d’Oie de Saint-Denis, limite qu’il ne franchissait jamais, à cause de certaines précautions de l’abbé du monastère, ou bien en embuscade sur le chemin de Beaumont ou de Senlis, il guettait le chariot de vivres se dirigeant vers Paris, la mule opulente de l’homme d’église; à défaut, le simple piéton, pour peu qu’il eût une allure aisée; la villageoise, pour peu qu’elle fût jolie.
L’erreur topographique serait des plus graves si l’on se figurait le terrain parcouru par le sire de Bouchard tel qu’il ne fut que des siècles après, coupé de larges routes ombragées d’ormes, peuplé de jolis hameaux, dont les noms sont aussi frais que leur paysage: Pierrefitte, cellier vineux des moines de Saint-Denis, Sarcelles, Villiers-le-Bel, Épinay, Sannois, Eaubonne; terrain couronné par Montmorency, la ville des cerises; la cerise! royauté que le temps ne lui a pas enlevée, après avoir abattu le formidable château de ses ducs.
Bouchard ne voulait être ordinairement accompagné de personne pour mener à bien ses entreprises, que sauvaient d’une qualification injurieuse des prétextes de guerre; il allait seul à travers des lacs dont celui d’Enghien n’est plus qu’une goutte oubliée, par des bois pleins de loups qui semblaient le connaître, ou le long de la Seine, dont les flots solitaires ne réfléchissaient que de rustiques cabanes de bûcherons. Vainqueur, il entraînait sa proie dans sa demeure, et là il la dépouillait jusqu’à la dernière plume, ce que constatent les chroniques.
Elles racontent des merveilles du musée de rapines qu’il s’était composé, grâce à ses représailles de guerre envers les abbés de Saint-Denis. Il faut croire que la poésie de la tradition aura exagéré l’amour de la collection chez le redoutable Bouchard. Il avait, assure la chronique, des chambres pleines de soutanes d’abbés, ce qu’il appelait plaisamment son concile; des greniers encombrés de selles de chevaux, le long desquels il aimait à se promener, comme dans un jardin de cuir et dans le Panthéon de sa gloire. Il avait encore des salles comblées de cornes de bœufs, élevées en trophées, en pyramides; des cornes de bœufs qu’il avait volés; mais sa plus riche, sa plus étincelante, sa plus ambitieuse pièce, sa salle du trône, était celle dite des fers à cheval. Aux quatre murs de cette salle étaient cloués du haut en bas, de long en large, des milliers de fers à cheval, rangés avec symétrie, autre souvenir de ses guet-apens nocturnes. Bouchard avait ainsi déroulé autour de lui une suite d’images mémoratives de ses conquêtes.
La structure de Bouchard répondait à l’idée qu’on pouvait s’en faire d’après de pareilles mœurs. Il était trapu, velu et fourbu, dit en maligne assonance un moine chroniqueur de Saint-Denis. Sa force était prodigieuse, sa rapacité celle d’un loup, sa figure celle d’un sanglier. Il avait des tourbières de cils qui lui cachaient les yeux, tant ils étaient fournis, et ses yeux étaient rouillés; sa barbe était si atrocement mêlée, tressée, tordue, impénétrable au peigne, qu’on le désignait et qu’on le désigne encore, dans les arbres généalogiques des Montmorency, dont il est le tronc robuste, sous le nom de Bouchard-le-Barbu ou Bouchard-à-la-Barbe-Torte.
Barbe-Torte était la terreur des environs de Paris. De Senlis à Chantilly et de Chantilly à Pontoise, dans ce vaste circuit où courent la Seine et l’Oise, son nom était suspendu comme une flamme au-dessus des chaumières. Dans toutes les transactions qui avaient lieu pour des échanges de marchandises à transporter, à l’époque de la foire de Saint-Denis, on faisait la part de Bouchard, comme on fait la part de l’inondation et du feu. C’était un temps de jubilation pour le vindicatif Bouchard, car la foire de Saint-Denis était célèbre dans le monde entier. «Les marchands s’y rendaient non seulement de toutes provinces de France, mais encore des pays étrangers, de Saxe, de Hongrie, de Lombardie, d’Angleterre, d’Espagne et des autres royaumes.» Il n’y a que Barbe-Bleue et Barbe-Rousse qui, à des degrés différens d’authenticité, aient laissé une réputation d’effroi égale à celle de Barbe-Torte.
Ce furieux Barbe-Torte commit tant de dégâts, dépouilla tant d’abbés de leurs soutanes, tant de chevaux de leurs selles et de leurs fers, sans doute pour compléter sa collection, que l’abbé de Saint-Denis résolut de s’offrir en sacrifice pour délivrer le pays de ce monstre, de ce Minotaure, qui n’avait pas encore rencontré son Thésée.
Sublime dévouement! Mais comment pénétrer dans l’antre du dragon sans en être dévoré, avant d’avoir essayé de la persuasion sur son esprit? car le bon abbé ne voulait et ne pouvait avoir recours qu’aux armes de la parole pour opérer une sainte conversion dans l’ame de Barbe-Torte, ame plus torse encore que sa barbe; et pourtant il n’ignorait pas que Bouchard était sans pitié pour les hommes d’église. Bouchard n’allait ni à la messe ni à confesse, ne faisait ni ses pâques ni son jubilé; un vrai mécréant, qui n’était pas même le premier voleur chrétien avant d’être, pour l’éternelle illustration de sa race, un des premiers barons chrétiens.
Tout est possible à ceux qui croient. L’abbé fut inspiré par son dévouement. Habillé en marchand de bestiaux, il monte sur sa mule et se met en route par une nuit d’hiver, chassant devant lui un troupeau de bœufs.
A peine était-il par le travers des propriétés de Barbe-Torte, entre Andilly et le Plessis-Bouchard, qu’un coup de bâton ferré le renverse et l’abat aux pieds de sa mule. En se relevant, l’abbé reconnaît Barbe-Torte.—Dieu soit béni! Celui-ci lui commande de le suivre, ainsi que ses bœufs. Il est obéi.
Le saint abbé ferma les yeux en entrant dans la caverne de Bouchard pour ne pas voir les fers à cheval dont la première salle était décorée. Barbe-Torte, au contraire, était fier de les étaler. Il semblait dire, derrière son ironique sourire:—Avant demain, les quatre fers de ta mule, mon hôte, seront cloués là; ta selle là-haut; toi où il me plaira de t’envoyer, à la charrue ou à la brouette. Aucune menace n’émut le faux marchand de bœufs.
Minuit, c’était l’heure du souper de Barbe-Torte. On lui apporta des viandes de toute espèce: viandes volées, portées dans des plats volés, par des domestiques volés. Bouchard mangea avec assez d’appétit. Au second coup qu’il but, il s’informa avec intérêt si le commerce des bestiaux était florissant aux environs. Le bon abbé, qui n’entendait rien au commerce des bestiaux, toussa; si la foire de Saint-Denis en France promettait d’être meilleure cette année: même indécision de la part de l’hôte de Bouchard, qui, le regardant de travers, lui dit:—Tu n’es pas marchand de bœufs, maître rusé; tu me trompes.—Si tu étais un voleur!
L’accusation était étrange dans la bouche de Bouchard; elle fut une inspiration pour le faux marchand de bœufs, qui, mettant sa confiance en Dieu, répondit:—Oui, je suis un voleur!
Barbe-Torte pâlit.
—N’aie pas peur, Bouchard, lui dit l’abbé, qui s’imaginait, dans l’excès de sa candeur, que le criminel avait réellement peur de lui. N’aie pas peur, répéta-t-il.
—Mon vœu est près de finir, s’écria Bouchard; voilà ma peur.
—Quel est donc ce vœu?
—J’ai juré de ne renoncer à la vie que je mène que le jour où ce château verrait entrer en même temps par sa porte deux voleurs, dont un saint. Nous sommes entrés cette nuit tous les deux par la même porte.
—Tu es voleur; mais es-tu saint? réponds!
Sommé de répondre s’il était voleur, l’abbé, par humilité et par espoir de sauver une ame, avait dit oui; mais avouer au même prix qu’il était saint lui semblait un sacrilége; c’était jouer gros jeu. Il répondit:—Non, je ne suis pas un saint.
—Tu m’as sauvé, reprit Barbe-Torte. Bois; car si tu eusses été un saint, que serais-je devenu, obligé de quitter cette vie dont tu connais tout le prix puisque tu es du métier, ou forcé, pour la continuer, d’être parjure? Oui, tu m’as sauvé. Fêtons un si beau moment. Buvons.—Attends! je vais chercher du meilleur. Nous boirons à notre santé et à l’heureux espoir de ne pas quitter de sitôt cette vie. Attends-moi; je vais à la cave et je remonte.
Resté seul, le prélat songea, dans l’amertume de son ame, à l’endurcissement de ce pécheur, qui plaçait son salut, comme tant de gens sans religion, dans l’accomplissement d’un vœu impossible à réaliser. Il fut sur le point de se repentir de n’avoir pas avoué qu’il était un saint. Il pria jusqu’au retour de Barbe-Torte, qui, en rentrant dans la salle, fou, désespéré, hors de lui, courut se précipiter aux pieds de l’abbé.
—Oui, je vous reconnais; vous n’êtes pas un marchand de bœufs, mais abbé de Saint-Denis. Comment en douter? Votre mule a un fer d’argent à l’un de ses sabots, un fer d’argent! ce que les abbés de Saint-Denis ont seuls le droit de faire porter à leur monture.
Mon vœu est fini.
Bouchard Barbe-Torte exhala un long soupir.
Sans raisonner le mérite d’une conversion résultant évidemment du vol des fers de sa mule qu’allait commettre Barbe-Torte, l’abbé, attendri jusqu’aux larmes, pardonna et bénit le pénitent.
Bouchard promit, de son côté, de vivre en chrétien, de faire ses pâques. Il reconnut l’abbé de Saint-Denis, qui, à son tour, le reconnut pour seigneur de Montmorency et d’Écouen. La paix fut faite, du moins pour quelques années. Les environs, pendant cette trêve, furent à l’abri de beaucoup de rapines.
Du même coup, l’abbé de Saint-Denis passa pour un saint, et Bouchard fit paisiblement souche de premiers barons chrétiens.
Ce Bouchard, qui vivait peut-être sous le roi Robert, en 998, n’est pas assurément, à moins qu’il n’ait vécu cent cinquante ans, le Bouchard dont Louis-le-Gros obtint la soumission en 1105, pendant qu’Adam, prédécesseur de l’abbé Suger, dirigeait le gouvernement de l’abbaye de Saint-Denis. Ce même abbé Suger nous apprend, dans la vie de Louis-le-Gros, qu’un des premiers exploits de ce jeune prince fut d’arrêter les violences de Bouchard de Montmorency. Appelé à l’audience du roi Philippe Ier, au château de Poissy, Bouchard promit de rentrer dans le devoir et n’en fit rien. Le prince Louis, à qui cette résistance parut un attentat contre la majesté royale, se mit en campagne avec une armée, dans le dessein de dompter le seigneur rebelle. Il ravagea ses terres; il l’assiégea dans son château de Montmorency, et le força enfin de se soumettre à tout ce qu’on voulut.
Notre Bouchard était, il y a lieu de le croire par la confrontation des dates, celui dont il est question dans une charte du roi Robert, où on lit tout au long l’accommodement de ce baron turbulent avec l’abbé de Saint-Denis. Voici l’origine de leurs éternels différends: «Dans l’île de la Seine, proche de Saint-Denis, il y avait un château que Bouchard tenait du chef de sa femme. Elle l’avait eu de son premier mari, Hugues Basseth, feudataire de l’abbaye. Comme ce lieu était fortifié, Bouchard prit de là occasion de maltraiter ses voisins. L’abbé et les religieux de Saint-Denis, après en avoir beaucoup souffert, se plaignirent au roi. Ordre de raser le château de Basseth. Bouchard n’en tint compte. Enfin, Robert et la reine Constance lui permirent de se fortifier dans Montmorency, à condition qu’il reconnaîtrait l’abbé de Saint-Denis et ses successeurs pour les biens qu’il tenait de leur église. Bouchard serait en outre obligé d’envoyer, tous les ans, aux fêtes de Pâques, deux vassaux qui resteraient comme otages à l’abbaye, pour les dégâts qui auraient pu être commis contre elle. Le contrat fut passé dans le monastère de Saint-Denis.»
Il n’est pas facile de dresser l’inventaire historique des innombrables salles du château d’Écouen, ouvrant l’une dans l’autre, glaciales à parcourir, sonores sous les pieds qui se lassent à les mesurer, muettes lorsqu’on les interroge. Elles sont bien mortes.
Dès que vous avez franchi le seuil de la première porte et gravi l’escalier en colimaçon du premier étage, vous êtes dans la salle des Gardes, où la tristesse du désert vous enveloppe. On y voyait autrefois des tableaux représentant des campagnes du grand Condé, entre autres le campement de Villeneuve-Saint-George, le siége de Gravelines et celui de Montmédi. Ces tableaux doivent être aujourd’hui dans la Galerie-des-Victoires de Chantilly, peinte par Vandermeulen. La salle des Gardes vous prépare au sentiment de lugubre viduité qui vous attend plus loin. Passez. Entrez dans les quatre autres salles. On se croirait dans une hypogée d’Égypte.
Rien n’offre un appui à l’imagination perdue dans ces solitudes de murailles. Il n’y a pas un vieux siége de chêne où asseoir quelque grand vassal pour le saluer en passant et lui baiser la main; pas un lambeau de rideau à faire crier sur sa tringle rouillée, et qui laisse à découvert un lit de parade, occupé par une pâle châtelaine, morte depuis des siècles. Quatre murs blancs comme une tombe, de hautes croisées de cachot, murées jusqu’aux dernières travées; un parquet efflorescent de moisissure; des poutres saillantes, décharnées, vieux ossemens d’un squelette de château; d’immenses cheminées pleines de vent: on a peur.
Graduellement l’esprit se familiarise avec ce sépulcre, et on ose en toucher les parois. Peu à peu, habitués au jour avare qui s’échappe, les yeux croient distinguer quelques nuances, quelques filets de peinture évanouie derrière la vapeur répandue autour des poutres; c’est de l’or. Prenez garde. Votre souffle l’enlèverait. Cet or serpentait autrefois au soleil et aux flambeaux en d’interminables arabesques. Quelles richesses resplendissaient donc ici, dans ces appartemens, pour que les poutres fussent d’or? De quoi étaient recouverts les murs, le plancher? qui logeait ici?
En portant de plus près mon attention sur la couche de plâtre qui voile les murs, et qui est si peu en harmonie avec les dorures du plafond, je remarquai des couleurs troubles sous ce plâtre. Je lavai par place le mur et je mis à nu, à mon grand étonnement, les merveilles d’une fresque. Primatice embellit le château d’Écouen. Primatice a donc peint ces fleurs, ces guirlandes aux plus gracieux enlacemens, ce jardin vertical sur lequel pèse un nuage de chaux. L’illusion n’avait plus rien à faire. Je vivais au milieu des pompeuses réalités que j’avais découvertes. En un instant, et sans effort, j’étendis, par la pensée, mon travail autour de moi. Les poutres dorées s’appuyèrent sur une salle royale. La vaste cheminée de marbre rouge s’alluma, les croisées s’ouvrirent sur le parc, plein de cerfs, plein d’oiseaux; les fauteuils, les tentures frisées sur frise, les portières de damas, venues d’Orient, gonflées, exhalant le musc, complétèrent cet ameublement. Quand je me tournai vers le concierge pour lui demander s’il savait qui, dans les temps passés, avait occupé cette salle, j’étais presque sûr de sa réponse.
—Chambre de Madame Claude, me dit-il.
—La femme de François Ier, n’est-ce pas?
—Oui, monsieur.
Je me recueillis.
Le premier janvier 1540, sous le règne de François Ier, Paris, qui était presque aussi vaste et aussi peuplé alors qu’aujourd’hui, s’éveilla au bruit du canon et des cloches. Les rues étaient jonchées de fleurs; peine de mort à qui aurait souillé le pavé d’un jet de paille; les fontaines coulaient du vin; moyen économique pour n’en donner à personne. Aux croisées chargées de curieux flottaient des tentures de mille couleurs. C’était plus beau que pour l’entrée d’un souverain; on le croira sans peine, puisque deux souverains entraient dans Paris.
L’un était François Ier; l’autre n’était pas, comme on serait tenté de le supposer, un roi allié, visitant, à la manière des anciens princes d’Orient un ami couronné. Le plus dangereux ennemi de François Ier, son vainqueur sans générosité à Pavie, son tyran implacable à Madrid, son détracteur en plein consistoire de Rome, son rival en tout, excepté en délicatesse, Charles-Quint, empereur d’Allemagne, roi d’Espagne et des Indes, passait, monté sur un beau cheval moreau, sous la porte Saint-Antoine. Et François Ier, ce qui n’était pas moins étonnant, était allé à la rencontre de Charles-Quint jusqu’à Chatellerault; il avait voyagé côte à côte avec lui jusqu’à Paris, et tous deux y faisaient leur entrée aux bruyans noëls de la noblesse et du peuple.
Voilà pourquoi les cloches sonnaient.
Contre l’avis de son conseil, plus prudent et non pas plus fin que lui, Charles-Quint avait demandé à François Ier la singulière permission de traverser la France, afin d’aller apaiser une révolte qui avait éclaté à Gand, où il était né, où il avait été baptisé, et dont il se disait le premier bourgeois. Les tisserands gantois apprirent plus tard ce qu’il en coûte d’accorder aux rois des titres de bourgeoisie. Le premier bourgeois fit pendre cinquante d’entre eux pour sceller la glorieuse pacification de la bonne ville de Gand.
Si Charles-Quint n’était pas directement descendu en Allemagne pour se rendre à Gand, c’est que ses finances n’étaient pas en assez bon état alors pour lui permettre de se montrer dans son empire avec la pompe convenable; s’il n’avait pas fait non plus le trajet par mer jusqu’en Hollande, c’est que Henri VIII, avec lequel il n’était plus dans de bons termes, depuis l’entrevue d’Aigues-Mortes, entretenait une flotte menaçante sur les mers d’Allemagne; et si, en dernière ressource, il s’était décidé à demander le passage par la France, c’est qu’il savait combien il flatterait l’orgueil de François Ier en se reposant sur sa foi chevaleresque. Il n’avait à redouter que de n’avoir pas assez blessé ce souverain. Il pouvait craindre de ne l’avoir pas suffisamment obligé à se montrer envers lui grand, magnanime, au-dessus des injures.
Il arriva ainsi que Charles-Quint l’avait prévu. Excepté de le nommer roi à sa place, François Ier lui prodigua toutes les preuves d’amitié imaginables. Les récits du temps fourmillent de descriptions de fêtes, d’arcs de triomphe, de mystères joués dans les rues, de bals, de banquets, de largesses au peuple. Il y a là-dessus, à l’Hôtel-de-Ville de Paris, trente in-folios avec gravures, dédicaces et sonnets.
Contradiction étrange! faiblesse des résolutions humaines! une fois dans Paris, Charles-Quint fut surpris, dépaysé, ébloui; il eut peur de cette innombrable population, idolâtre de François Ier, et de la vivacité de laquelle il n’avait jamais eu aucune idée; population qui pouvait bien, sans crime, manquer de générosité, en se souvenant de celui qui en avait eu si peu pour le glorieux vaincu de Pavie. Charles-Quint perdit la tête sans trop le laisser voir pourtant. Sa crainte ne se manifesta, à plusieurs reprises et en termes pressans, que par le vif désir qu’il ressentait d’aller réprimer au plus vite la rébellion des Gantois.
Il raconta lui-même plus tard avec beaucoup de franchise le supplice comique de sa situation, lorsqu’il se trouva dans le guêpier de la ville de Paris, où il avait fait naître, treize ans auparavant, par la détention de François Ier, la famine, la peste, l’incendie et la guerre civile.
Quand le premier président du parlement de Paris le harangua, il s’imagina qu’il allait lui lire l’ordre du roi de l’arrêter et de le conduire à la Bastille. Il en fut quitte pour être comparé à Hercule.
En touchant aux clefs de la ville que le prévôt des marchands lui tendit dans un plat, il songea à la clef de l’Alcazar de Madrid qui était restée près d’un an sans ouvrir à François Ier. Il fut frappé de la mauvaise mine de ce prévôt.
Nombreuse aux croisées, pendue aux murs, serrée sur ses pas, tumultueuse, courant à ses flancs, lui faisant un rempart d’une lieue d’épaisseur devant, un rempart d’une lieue d’épaisseur derrière, la population parisienne l’envahit, et il se vit, non sans effroi, seul avec François Ier, le plus élevé sur ce socle hurlant.—Vous possédez une superbe population, dit-il à François Ier.—Mais vous n’avez encore rien vu, lui répondit celui-ci;—attendez.
S’il voyait de jeunes filles vêtues en nymphes chanter et danser autour de lui, il était forcé de se rappeler qu’il avait employé la même galanterie envers François Ier pendant les premiers jours de sa captivité. Ces jeunes filles lui parurent belles, mais perfides. Son imagination, ébranlée par les assauts continuels de la même préoccupation, lui montra dans chaque habitant l’acteur convenu de la comédie dont il était le jouet. Pourquoi n’avait-il pas préféré le trajet par mer? Quelles tempêtes égalaient en péril ces six ou huit cent mille rescifs bouillonnans?
A chaque coup de mousquet qu’on tirait à ses oreilles, en signe de réjouissance, il tressaillait, et regardait, pour se rasseoir un peu, François Ier, qui souriait. Évidemment il y avait de la raillerie dans ce sourire.
A la place Baudoyer, un échafaudage sur lequel on jouait un mystère s’étant écroulé, et cet accident ayant produit quelque agitation, il eut la fatale pensée que c’était un coup monté pour l’enlever à la faveur du tumulte.
A l’Hôtel-de-Ville, le corps des marchands lui ayant offert un bouillon, il le but avec appréhension. Il avait été soupçonné, en 1536, d’avoir fait empoisonner, par Montécuculli, le dauphin, fils aîné du roi. Ce bouillon lui parut avoir un goût étrange.
Enfin, arrivé au Louvre, comblé d’acclamations, rassasié d’effroi, il se trouva face à face avec tous les capitaines blessés, mutilés, faits prisonniers à la bataille de Pavie, avec le grand connétable Anne de Montmorency, contre l’avis duquel cette bataille avait été livrée, et dont la rançon fut estimée cent cinquante mille écus. François Ier les lui désigna tous par leur nom. Dans ce moment sa mémoire effrayée lui rappela qu’il avait osé dire à Rome, en présence du pape, du sacré collége, des ambassadeurs de France et de ceux de presque toute la république chrétienne, que si ses soldats et ses capitaines avaient le malheur de ressembler aux capitaines et aux soldats français, il irait, les mains liées et la corde au cou, implorer la clémence de son ennemi.
Quelque haute idée qu’il eût de la loyauté de ces capitaines, Charles-Quint ne découvrit sur leurs figures martiales qu’un respect glacé.
Il passa la plus horrible nuit de sa vie au milieu des clartés, des illuminations et des feux de joie dont il était l’objet.
Et comme le matin, selon son habitude, il se promenait à cheval, feignant un calme qu’il n’avait pas, il sentit quelqu’un qui, ayant sauté derrière lui en croupe, le saisit, l’atteignit par-dessous les bras, et lui cria:—Ah! je vous tiens!—vous êtes mon prisonnier!
C’en était fait de Charles-Quint.
En se retournant il vit un bel enfant qui riait et s’appelait d’Orléans.
Il voulut rire: mais il se souvint qu’il avait retenu ce bel enfant en otage jusqu’à l’entier acquittement des promesses jurées par son père pour sortir de la prison de Madrid.
Brûlé par ces craintes toujours renaissantes, il obtint de François Ier, sous le prétexte d’aller le plus promptement possible apaiser les Gantois, qu’il partirait dans trois jours pour Gand. Il désira, en outre, passer ces trois jours à la campagne. L’air de Paris ne lui était pas bon.
François Ier s’empressa de mettre à sa disposition le château de Chantilly, qui appartenait alors au connétable de Montmorency.
Au connétable! recevoir l’hospitalité du maréchal de Montmorency, qui, quatre ans auparavant, l’avait chassé de la Provence, comme à coups de fourche, pendant que lui, le grand empereur, s’informait avec fatuité combien il y avait de journées pour se rendre à Paris; étouffer cette honte pour se loger chez celui qui lui avait tué ses meilleurs généraux: Antoine de Lève, Baptiste Gastaldo, le comte de Hornes, Garcilaso de la Véga! Pourtant il n’osa refuser. Il partit pour le château de Chantilly.
Chantilly n’est qu’à sept lieues d’Écouen.
La salle qui porte le nom de madame Claude est changée en chambre de conseil. Des généraux, des membres du parlement, les princes du sang, le connétable de Montmorency et le roi lui-même, François Ier, sont assis autour d’une table. A la clarté d’une lampe qui verse sa lueur du plafond, ils délibèrent au milieu du silence qui règne dans le château.
Il s’agit de décider si l’on retiendra Charles-Quint prisonnier en France jusqu’à ce qu’on ait obtenu de lui la restitution de la rançon qu’il fit payer au roi, l’investiture du Milanais pour le duc d’Orléans, ou bien si on le laissera sottement partir, au risque de recommencer avec lui une guerre ruineuse.
La délibération ouverte, François Ier débuta par les protestations chevaleresques passées en habitude chez lui; et il finit par dire qu’il ne prétendait pas se priver du droit de se plaindre toute sa vie du manque de foi de Charles-Quint en trahissant la sienne propre.
—De chevalier à chevalier ces maximes sont bonnes, s’écria la duchesse d’Étampes, que, par une faiblesse blâmée chez François Ier, ce prince admettait à ses conseils;—mais de chevalier à geôlier elles sont une duperie. Il vous a tenu dans une cage où vous avez été la risée du monde. Votre corps s’est voûté, votre tête a blanchi dans la captivité. Puis, pour garantie de la rançon promise, il a demandé vos fils en otage; pour rendre vos fils, il a exigé trois bateaux chargés d’or, et des provinces: puis il a voulu toutes vos provinces; et sans M. de Montmorency, nous serions tous Allemands à l’heure qu’il est. Quatre soldats à sa porte, une lettre à Henri VIII, un ambassadeur aux princes protestans, et ce nouveau Charlemagne ne sortira de la Picardie qu’à bonnes fins. Laissez ensuite crier à la violation de l’hospitalité. Vous demanderez à ceux qui vous accuseront de l’avoir violée si vous ne valiez pas bien la peine d’attirer leur pitié qui se tut parce que vous étiez le vaincu. Vous êtes vainqueur, faites: on se taira.
Profitant de l’hésitation qu’avait fait naître dans l’esprit de François Ier l’opinion de la duchesse d’Étampes, le cardinal de Tournon se hâta d’y conformer la sienne. Il prouva que le roi n’avait pas eu raison de prendre des engagemens de générosité qui excédaient sa puissance; d’ailleurs, qu’une fois hors de la France, Charles-Quint se moquerait de la crédulité ajoutée à ses promesses de remboursement et d’investiture; que le peuple de Paris ne se montrait déjà que trop mécontent de ce que le roi avait eu l’inexplicable faiblesse de refuser sa protection aux Gantois.
Peu à peu François Ier se montra moins chevaleresque; il consulta ses capitaines, qui n’osèrent pas être d’un avis contraire à celui de la duchesse d’Étampes et du cardinal de Tournon, l’une maîtresse, l’autre confesseur du roi.
Ils se levaient déjà pour monter à cheval et aller s’emparer de Charles-Quint, quand le connétable, qui n’avait encore rien dit, parla:
—Je ne connais pas d’empereur, pas d’homme plus astucieux que Charles d’Autriche, plus faux que lui; il a l’âme d’un lansquenet et le cœur d’un reître; il vend le pape aux électeurs, les électeurs au pape, deux ou trois fois par an; il a trois récoltes de trahison, comme mes paysans de leur foin.
Il ne sait vaincre que par les autres. Il lui a fallu l’épée d’un Français pour triompher des Français; il spécule sur les prisonniers comme un boucher sur la chair; il fait la guerre pour avoir des rançons: c’est son métier. Il n’est pas un de nous qui n’ait à se plaindre des souffrances qu’il lui a fait subir dans la captivité; abhorré des Allemands, des Espagnols, des Italiens, des catholiques, des réformés, du ciel et de la terre, il prend l’argent des uns pour faire couler le sang des autres.....
—Eh bien! qu’attendons-nous? s’écrièrent tous les membres du conseil à ces paroles du connétable; partons et emparons-nous-en........
—Eh bien! plus lâches que lui seraient ceux qui, trahissant l’hospitalité, toucheraient à un fil de son pourpoint. Ne comparons pas deux positions différentes, madame la duchesse, monsieur le cardinal, sire. A Madrid vous étiez son prisonnier, sire. C’est chance de guerre, et droit du vainqueur. Êtes-vous son vainqueur, êtes-vous en guerre avec lui? non. Il est menteur à sa parole..... que Dieu le juge. Il est votre hôte; il a brûlé Rome, que Dieu le frappe; il est votre hôte. Permettez encore, sire. Charles a avec lui un de ses capitaines. Ce capitaine m’a ouvert le crâne d’un coup d’épée, et brisé l’épaule d’un coup de pistolet, sur le champ de bataille de Pavie. Irai-je aujourd’hui dans le parc de Chantilly le lier à un arbre pour lui ouvrir la tête et lui casser le bras?—Si jamais je le rencontre face à face à la guerre, j’acquitterai ma dette: mais ici, sur mes terres, sous ma tente,—protection et sauve-garde!—Je vous imite, sire! soldat, je fais pour un soldat ce que roi vous ferez pour un roi.
Tandis que la discussion s’échauffait ainsi dans le château d’Écouen, respirant sous le beau ciel de la Picardie, Charles-Quint comptait les heures qui le séparaient du moment de son départ. S’il n’avait craint d’être arrêté en route, il serait parti de Chantilly, au milieu de la nuit, tant il était peu rassuré sur l’issue de sa résidence.—Chaque bruit qu’il entendait le faisait tressaillir.—Il n’avait pas moins joué que sa couronne de Flandre et d’Italie dans cette témérité tout au plus pardonnable à l’étourderie de François Ier.—Puis le ridicule d’être pris au piége dressé par lui-même! En s’interrogeant il n’osait se rejeter sur la bonne foi de son hôte.—Il pensa qu’il était peut-être dans la prison qu’on lui destinait; que déjà les cavaliers gardaient les portes et les grilles.
Erreur de son imagination exaltée par la peur ou réalité, il vit passer devant ses fenêtres un homme couvert d’une cuirasse, armé d’une longue épée, et s’acheminant vers la porte de son appartement. Il se leva.—Ce n’était pas une illusion. Quand cet homme se trouva devant lui,—il se découvrit avec respect, et se nomma.
C’était le connétable Anne de Montmorency.
—Sire, dans le conseil du roi qui vient de se tenir dans mon château d’Écouen, il a été discuté si l’on vous retiendrait prisonnier en France ou si l’on vous laisserait partir.
L’avis du roi a été qu’on vous laisserait libre.
Le mien qu’on devait vous retenir prisonnier.
Charles-Quint frémit.
—En donnant ce conseil, j’ai rempli mon devoir de sujet.
En vous en faisant part, je remplis celui de votre hôte.
Sire, tenez-vous pour averti.
Charles-Quint partit le lendemain de Chantilly.
On sait qu’il ne lui arriva rien,—qu’il parvint sain et sauf à Gand, où il n’exécuta aucune des promesses qu’il avait jurées, mais où son premier soin fut de priver la ville de ses priviléges, après avoir fait trancher la tête à cinquante maîtres tisserands, qui étaient bourgeois comme lui.
Le connétable fut disgracié.
Depuis qu’il n’y a plus en France de grandes familles, à prendre cette expression dans le sens de large confédération qu’elle présentait autrefois, le souvenir s’est perdu de l’influence dont elles jouissaient dans l’état, et par suite s’est évanouie la mémoire des bons services qui justifiaient cette influence. On ne sait plus, et c’est de l’ingratitude autant que de l’ignorance, ce que ces familles tenaient en réserve de force, d’intelligence, de fidélité et d’union, pour venir en aide au pays, quand il était compromis soit par les atteintes de l’étranger, soit par les empiètemens du souverain. Le peuple est aujourd’hui l’unique appui des royautés: la confiance est bien placée; mais si l’on ne faisait rien pour le peuple alors, c’est qu’on s’en passait; il n’était jamais appelé à partager les fatigues ni les dangers de la guerre, cette situation violente et pourtant continuelle de la constitution française. Aux gentilshommes exclusivement était dévolu le périlleux privilége de mourir pour défendre le territoire, pour l’agrandir, pour en chasser l’étranger.
Anne de Montmorency, qui fit bâtir Écouen, est le formidable représentant, s’il en est la personnification expirante, de cette assistance infatigable, toujours en haleine, quelquefois brutale, qu’avait la noblesse à la disposition de la royauté. Il réunit les fières et rudes vertus du soldat, du vassal, du négociateur, du prince et de l’ami. Il naît presque la même année que son roi, en signe de la fraternité qui l’attachera à lui. Ce roi est François Ier, le dernier souverain en qui la valeur personnelle, le courage isolé, soient encore utiles au moment où ils vont disparaître pour toujours, et faire place à la lutte des armées. Le roi et le baron sont de taille à fermer la carrière. Celui-là a six pieds; celui-ci oblige un cheval à ployer en le pressant des genoux. Marignan, la bataille des géans, les voit combattre tous deux et demeurer vainqueurs; Pavie les ramasse tous deux vaincus et prisonniers.
Un moment, il n’y a plus de roi en France: Charles-Quint retient en prison François Ier, qui va mourir. Montmorency vend pour cent cinquante mille écus de terre, se rachète, vient à Paris et gouverne. Tout ce qui eut lieu de décisif contre l’étranger, qui essaya de profiter de l’absence du roi pour rentrer en France, fut l’œuvre de Montmorency. Il régna près d’un an. François Ier, au retour de sa captivité, nomma Montmorency grand-maître de France; il serait tout aussi exact de dire que Montmorency nomma François Ier roi de France au retour de sa captivité.
Comme toutes les supériorités, qui n’ont que faire des petits suffrages du cœur, il ne fut jamais aimé; il ne parut à la cour que pour chasser les courtisans du revers de son gantelet. Il préférait à la cour son château d’Écouen, retraite solitaire, où il lisait Plutarque, plantait des chênes et causait, assis par terre, avec ses vassaux. Des années s’écoulaient sans qu’il allât au Louvre. Entouré de sa maison, composée de la fleur de la noblesse militaire, il présidait, avec une simplicité pleine de religion, aux travaux dont il embellissait sa demeure. Il faisait construire par Bullant et décorer par Jean Goujon une merveilleuse chapelle, peinte, sculptée, dorée et ciselée comme les basiliques de l’Orient. Après trois cents ans sa gracieuse austérité la protège encore. Aux murs il suspendait une Cène de Léonard de Vinci et la Femme adultère, par J. Belin. Bernard Palissy coulait avec sa terre cuite, sur un pavé de faïence, tous les Actes des apôtres. Quand le dimanche sonnait, il s’agenouillait devant l’autel de cette chapelle, avec sa famille, ses artistes et ses gentilshommes. Et ce devait être d’un aspect pieux que cette prière, sévère distraction du château, faite sous ces voûtes aux pendentifs dorés, sur ce pavé bleu et jaune, par le premier baron chrétien et sa femme, Madeleine de Tende, fille des Lascaris, empereurs de Constantinople.
Quand il sortait de son château d’Écouen, ce n’était que pour aller représenter le roi de France auprès de Henri VIII, ou pour mesurer sa longue épée avec les armées de Charles-Quint, auquel rien ne manquait pour abaisser la gloire de François Ier, ni les troupes, ni l’or, ni les capitaines,—les meilleurs capitaines du temps, Antoine de Lève, le duc d’Albe, Fernand de Gonzague, André Doria. Au comble de sa puissance, envieux de réaliser son rêve de domination, qui était d’unir le midi de la France à ses états d’Italie et d’Espagne, Charles-Quint opéra une descente en Provence. Le voilà en France, à quelques journées de marche de la capitale. Quand tous les plans de défense sont reconnus impuissans pour repousser l’étranger, on appelle Montmorency. Chargé dès ce moment de la responsabilité entière du pays, il s’établit dans le comtat. Là, il commence un plan d’attaque dont les moyens épouvantent par leur désespoir; il rase tout ce qui s’élève sur le sol; il coupe les forêts, abat les bourgs, passe le râteau, fait courir la flamme sur les moissons, arrache les plantes; il ne laisse debout que des soldats auxquels, sous peine de mort, il défend de tirer un seul coup de fusil, et que des arbres chargés de fruits mûrs: c’était pendant l’été; puis il consigne le roi dans sa tente, se retire dans la sienne et attend. L’attente dura plusieurs mois. L’impétuosité française l’accuse enfin de faiblesse, d’ignorance, presque de lâcheté; car l’empereur avance toujours: il est partout, à Arles, à Toulon, à Marseille. François Ier, qui bouillonne dans sa cuirasse, se mêle aux clameurs soulevées contre Montmorency; il veut se battre; il écrit au maréchal qu’il n’a pas une épée pour remplir la charge d’un commissaire de vivres.—Vous ne vous battrez pas, répond froidement Montmorency. Malheur à qui touchera à un cheveu de l’ennemi! malheur à qui cueillera un des fruits mûrs qui pendent aux arbres!
Enfin, accablés par six mois de chaleur, les soldats de l’empereur se jettent sur la seule nourriture qui leur a été laissée, au milieu d’une contrée torride, sans ombre, sans abris; ils mangent des fruits, dorment au soleil et meurent au même instant. Ces fruits les ont tués; vingt mille cadavres jonchent les routes; le reste regagne l’Espagne, mutilé dans la plus désastreuse retraite qui ait jamais été exécutée.
La France est sauvée! c’est à Montmorency qu’on le doit. A tant de gloire sans exemple, il manquait une récompense plus précieuse que celle du titre de connétable: la disgrâce! Il l’obtint. Sa probité antique, on l’a vu, s’étant révoltée au projet de la cour, qui avait résolu de retenir Charles-Quint prisonnier à son passage en France, il fut perdu dans le cœur des favoris. Comme il n’avait encore servi le roi que depuis trente-cinq ans, il attendit qu’un autre roi le relevât de l’exil. Pendant sa disgrâce, les empereurs d’Orient lui envoient des ambassades. Sur la route d’Écouen, les tigres de Dragut et les lions de Soliman se croisent pour aller s’offrir en hommage au premier baron chrétien. Du haut de son perron de pierre, il salue les noirs envoyés d’Afrique, comme s’il s’appelait Richard Cœur-de-Lion. Des lèvres basanées baisent son gantelet de fer.
Mais la chevalerie s’en va, et il s’en va aussi, n’ayant plus rien à démêler ici-bas avec les guerres qui se font par peuplades, par multitudes, à la distance de la mitraille, et où le mathématicien est plus fort que le brave. Il tombe à Saint-Quentin; mais la blessure qu’il reçut à la hanche fut moins grave que celle dont il éprouva la douleur en arrivant à la cour. Sa défaite lui fut imputée à crime. François II le relégua plus tard à Chantilly. Ceci ne le décourage point; il n’a encore servi que cinquante ans la monarchie, il n’a versé son sang que pour trois rois, François Ier, Henri II, François II; son compte n’y est pas. Charles IX monte sur le trône, et la guerre civile recommence. Jusqu’ici nous n’avons vu que le baron, le chrétien va se montrer, et, terrible, il se montrera contre l’erreur, qu’il combattra avec plus d’énergie que de lumière. Il n’a d’ailleurs que soixante-huit ans, le grand connétable. Les réformés, selon lui, étaient ces rebelles qui, de tout temps, ont levé le drapeau démocratique contre l’autorité établie. Les calvinistes étaient pour lui un parti politique autant qu’un parti religieux. Il ne s’agissait pas seulement de les endoctriner, eux qui avaient à leur tête les meilleurs hommes de guerre, qui occupaient militairement Lyon, Rouen, Blois, Tours, Bourges, Angers, La Rochelle, Montauban, Nîmes, Montpellier, Castres, Grenoble, Châlons, Mâcon, le Havre, Dieppe, Caen! Fallait-il tant de villes pour prêcher et rompre du pain, au lieu de communier sous les apparences? Les calvinistes voulaient régner, asseoir un roi de leur communion sur le trône; n’était-ce pas là de la politique, un parti politique, des révoltés politiques? La Saint-Barthélemy, qui les extermina, fut un acte d’odieuse prudence, car l’assassinat ne se justifie jamais, mais concevable en politique, car, quelques années plus tard, les protestans auraient fait une Saint-Barthélemy de catholiques.
Le connétable ne vécut pas d’ailleurs jusqu’à cette funeste époque; mais il n’en mourut pas moins, comme il devait, pour la défense du pays, tout troublé par des prétextes de religion. A soixante-quatorze ans, il prend ses armes pour se rendre dans la plaine de Saint-Denis, et y combattre Condé à la tête des rebelles, des calvinistes. Blessé sept fois à la tête, et son épée sanglante et pendante au poignet, il reçut dans les reins un coup de pistolet d’un Écossais, nommé Robert Stuart. Il en mourut; il mourut bien. Un gentilhomme ne devait finir que de la main d’un homme du peuple; le serviteur de la royauté tomba sous le coup de l’homme de la révolte; le baron chrétien fut tué par le démocrate protestant. Cette belle mort a un sens historique: elle est une figure de la décadence monarchique.
Le siècle suivant, on trancha impunément la tête à un autre Montmorency.
Le siècle d’après, un autre Montmorency vint déchirer ses titres à la barre du peuple.
Ces trois fins sont à méditer.—Le dernier Montmorency l’emporte sur Louis XIII et Robert Stuart. Il ne tue pas, il ne décapite pas les siens: il les nie.
Et comme je reportais une dernière fois mes regards sur ces murs qui n’avaient plus pour moi leur triste nudité, une horrible inscription vint flétrir mes plus belles fresques. Je lus au-dessus d’une guirlande: Section Marat.
Pendant la révolution, se hâta de me dire M. Bernard, mon guide, les patriotes des environs ayant fait un club du château, donnèrent le nom de section Marat à cette salle, celui de section Couthon à la suivante, ainsi des autres.
Et quelle est cette pipe dessinée en noir sur le mur? Est-ce encore un emblème patriotique?
—C’est un passe-temps de vélite.
—La salle où nous sommes a donc successivement appartenu à une reine, à des républicains et à des militaires en garnison?
—Et à madame Campan, ajouta M. Bernard, qui la transforma en dortoir: tenez, la place des lits y est encore.
Je vis, en effet, de distance en distance, indiquée par des places rouges sur le reste des carreaux déteints, l’empreinte des lits en fer qui garnissaient la salle.
A mesure que je m’initiais aux vicissitudes de cet appartement, il me semblait que j’assistais à la lecture des mémoires de quelque aventurier de haut renom, tantôt reçu à la cour, tantôt vivant avec les brigands, tantôt dans un hôpital.
—Je ne pense pas, monsieur Bernard, que ce nombre 80, tracé sur la porte, ait également sa signification historique.
—Mille pardons, monsieur, ce chiffre indique le nombre de soldats russes que la salle pouvait contenir.
—Des soldats russes dans les dortoirs de madame Campan!
—Quand les étrangers vinrent à Paris, on eut un instant le projet de caserner des Russes au château: mais M. le prince de Condé, qui était rentré en possession d’Écouen, s’y opposa, et le château ne reçut pas de garnison.
D’abord je n’avais rien vu dans l’appartement; maintenant je perdais le souvenir de toutes ces résidences amoncelées.
—M. Bernard, qui donc a fait effacer les belles fresques des murs?
—C’est Napoléon, afin que la pudeur des élèves de madame Campan ne fût pas blessée.
—Il a donc blanchi tout le château?
—Tout le château, trente ou quarante salles.
—La pudeur de l’empire nous coûte un peu cher.
Étrange intérêt qu’inspire le château à ceux qui le possèdent. Aux Condé? un Condé renverse un corps de bâtiment; à la république? la république brise les statues et défigure les salles; à l’empire? l’empire badigeonne les murs. Fasse le ciel que M. le duc d’Aumale n’ait pas l’heureuse inspiration de changer le château en usine!
Dans cette même salle, il y avait autrefois l’écusson en faïence de Palissy, le glorieux écusson des Montmorency. Brisé à coups de hache par les révolutionnaires de 93, il fut remis en place et rajusté par les carreleurs de la restauration. Seulement ceux-ci le descendirent à l’étage inférieur, et ils le collèrent au hasard, de telle sorte que les alérions sont en dehors de l’écu, et que le grand cordon est haché par bribes. Pour nous servir d’un terme typographique, les armes des Montmorency sont en pâte. Eux-mêmes s’y retrouveraient difficilement. Involontairement l’incident de l’écu nous rappela un incident de famille; et le voici.
Possesseurs glorieux du plus beau nom de la noblesse européenne, les Montmorency ne se doutaient guère sous la restauration qu’il existait en Angleterre, au fond d’un canton pierreux de l’Irlande, une famille aussi antique, aussi illustre, aussi renommée que la leur. Ou cela est contestable, avaient à répondre les Montmorency en apprenant cette nouvelle, ou cette famille est la nôtre. C’était la leur, ce qu’ils ne contestèrent pas moins. L’étonnement valait avant tout un démenti. Il fut donné.
En 1828 parut un ouvrage intitulé: «Les Montmorency de France et les Montmorency d’Irlande, ou Précis historique des démarches faites, à l’occasion de la reprise du nom de ses ancêtres par la branche de Montmorency-Marisco-Morrès, par le chef de cette dernière maison, avec la généalogie complète et détaillée des Montmorency d’Irlande.» Si ce livre eût paru il y a deux cents ans, toutes les cours d’Europe eussent été attentives à la discussion qu’il eût fait naître. Les juges-d’armes d’Irlande, d’Écosse, d’Allemagne, de France et de Portugal, eussent couvert les routes de courriers. Les plus vieux arbres généalogiques auraient frémi dans leurs plus hautes feuilles. Le Monasticon se fût fermé de lui-même. D’Hozier en eût perdu le sommeil. Il n’y a pas d’exagération là-dedans; un homme qui serait venu dire à Louis XIV: «Je suis votre frère aîné, Bourbon autant que vous et Bourbon avant vous,» n’aurait été guère plus hardi que celui dont la prétention ne s’élevait pas à moins qu’à se proclamer Montmorency en face des Montmorency.
Cette prétention n’a pourtant soulevé aucune rumeur en Europe, ni même dans le faubourg Saint-Germain, auquel on révèle, peut-être pour la première fois, qu’un étranger de par-delà la Manche a demandé à faire ses preuves et les a faites, pour avoir le droit de porter en France le nom, le titre et les armes des Montmorency, aussi bien que s’il n’eût jamais cessé d’être gouverneur pour le roi de France en ses provinces, ou connétable.
Rien ne s’est passé plus paisiblement que le conflit de famille élevé au sujet de la requête de M. Marisco-Morrès, colonel, en 1814, au service de la France auprès de Louis XVIII. La petite poste a dérobé l’éclat de la contestation qui, du sac de cuir du facteur, est tombée dans les cartons des archives du royaume, d’où il m’a été permis de l’exhumer, grâce à la précieuse complaisance de notre grand historien, M. Michelet.
On ne saurait être plus loyal que M. Morrès lorsqu’il sollicite, pièces en mains, l’honneur de porter sans usurpation le nom des premiers barons chrétiens; on ne saurait être plus poli que MM. de Montmorency en refusant cette faveur à M. Morrès. De part et d’autre on sent la prudence la plus adroite à ne pas laisser pénétrer dans le public le bruit d’une dispute née un siècle trop tard. Les champions, en habit noir, en gants blancs, sans cuirasses, se défient à voix basse; ils ne s’appellent pas en champ clos, mais sur la lice parquetée du cabinet; enfin, ils ne s’en remettent pas au jugement de Dieu pour prononcer sur leurs différends, mais à celui d’un savant obscur, garde général des archives du royaume, à M. de La Rue, qui décide: «Qu’il lui est bien démontré que la maison de Morrès, alliée constamment aux premières familles d’Irlande et d’Angleterre, est une branche de l’illustre race des Montmorency.»
Tout est merveilleux de surprise dans ces deux races de Montmorency, qui, après huit cents ans de séparation, se trouvent face à face, n’ayant jamais soupçonné leur existence réciproque. Ce sont deux hémisphères; il faut que l’un découvre l’autre. Séparées par une invasion, celle des Normands en Angleterre, en 1066, une autre invasion les rapproche, celle des Anglais en France, en 1814. Pendant huit cents ans, une race s’illustre en-deçà, l’autre au-delà du détroit, sans se voir, et pourtant avec émulation, comme si elles rivalisaient pour un but caché qui doit un jour se découvrir. Même vaillance d’un côté que de l’autre. On ne sait dire qui frappe le plus fort, de l’épée à deux mains ou de la hache de fer de l’Irlandais. Les Montmorency français ont des tombes sur le couvercle desquelles ils dorment, couchés avec leurs cuirasses, leurs barbes sur leurs poitrines, leurs gantelets; les Montmorency irlandais ont aussi leurs chevaliers étendus sur des tombes. Ici le château des Montmorency français, là, au bord de la mer, le château des sauvages Montmorency d’Irlande.
Ayant acquis une fois le droit d’être Montmorency en France aussi bien qu’en Irlande, M. Marisco-Morrès aura-t-il prétendu, comme un Montmorency de ses aïeux, entrer en guerre avec les barons de Dammartin? Mais où sont les barons de Dammartin? Aura-t-il, comme un autre Montmorency de ses aïeux, envoyé un cartel aux abbés de Saint-Denis en les menaçant de faire des châsses de leurs corps; menaces d’un véritable baron chrétien? Mais où sont les abbés de Saint-Denis? Aura-t-il été de quelque conspiration, comme un autre Montmorency de ses aïeux, contre l’autorité d’un autre Louis? Mais où sont les nobles qui conspirent? où sont les Richelieu qui auraient assez de cœur pour faucher à travers champ des têtes de nobles? Aura-t-il, comme un autre Montmorency de ses aïeux, voyagé en Terre-Sainte pour occire des Sarrasins? Les Sarrasins, où sont-ils? Ils ont un ambassadeur fort bien en cour de France. Aura-t-il à une autre bataille de Pavie, comme un autre Montmorency de ses aïeux, reçu, tout couvert de sang, son roi dans ses bras? Où sont les batailles de Pavie? Aura-t-il, comme ce même Montmorency son aïeul, commandé le feu contre les protestans à la porte Saint-Denis? Où sont les protestans qu’on persécute?
Me voilà fort embarrassé de savoir ce qu’on fait d’un nom noble lorsqu’il n’y a plus de barons, d’abbés, de Sarrasins, de protestans, et fort embarrassé surtout de savoir le parti qu’a tiré de celui de Montmorency M. Marisco-Morrès après l’avoir demandé avec la conscience si forte de son droit. Il est probable que M. de Marisco-Morrès signe aujourd’hui le nom de Montmorency, qu’au fond, chose singulière, il portait déjà; car Marisco et Morrès, qui signifient l’un et l’autre, en mauvaise langue celtique latinisée, pays marécageux, sont visiblement compris dans les trois dernières syllabes de Montmorency. Or Montmorency n’étant que la jonction du mot Mons avec Morrès ou Mariscis, Mons-Morrès, Mons-Mariscis, le prétendant irlandais ne se serait tant donné de mal que pour obtenir une syllabe de plus et un trait-d’union de moins; ce qui lui aurait été cruellement refusé par les Montmorency.
En sortant de la chambre dite de madame Claude, on pénètre dans l’ancienne galerie de tableaux où l’on admirait autrefois les trente vitraux coloriés en grisaille, qui représentaient l’histoire de Psyché, d’après Raphael. Après la révolution, ces vitraux furent transportés par M. Lenoir, conservateur des monumens français, au musée des Petits-Augustins et placés dans la salle du seizième siècle. Ce savant archéologue rapporte, dans sa description des Monumens de sculpture réunis au Musée des monumens français, qu’un vitrier d’Écouen, voulant nettoyer les vitraux de la galerie dont il est ici question, «les frotta avec du grès en poudre; il enleva par ce moyen toutes les demi-teintes et laissa de grandes parties de verre à nu.» En matière de barbarie, ceux qui brisent ne viennent qu’après ceux qui réparent. Vingt Attila sont moins à redouter qu’un vitrier.
Il n’y a plus que de l’espace dans cette galerie survoûtée; elle n’a rien à envier à la lugubre nudité des autres salles. Pour comble de tristesse, elle paraît neuve, comme le reste du château. On dirait que les maçons sont partis, que les frotteurs viendront demain accompagnés du tapissier. Tout est fini; rien n’est usé à Écouen. Je ne sais pas d’aspect plus désolant que des escaliers de trois siècles, dont les angles sont vifs comme si le ciseau achevait de les équarrir. Les ruines sont moins accablantes, on l’éprouve à Écouen, que cette implacable jeunesse du plâtre et du fer. L’Europe renouvellera huit fois, dix fois sa population, et cet arrangement de pierres n’aura pas subi la plus légère altération. Ce qui n’a pas d’ame est éternel, et notre fragilité en souffre comme d’un affront. A tous les coins du château s’avancent, pour vous saluer, des salamandres rieuses et folâtres, qui ont toujours quinze ans, qui ont souri à dix générations mortes; elles nous sourient encore, à nous qui mourrons de même: elles riront sans cesse. Aussi l’unique sentiment de reconnaissance dont on est animé pour les récompenser de leur gentillesse, c’est de leur casser la tête, en passant, d’un coup de bâton. Je cède ici à un mouvement philosophique et non à une réflexion d’artiste. Il ne faut rien casser, même lorsqu’on n’est pas chez soi.
Autre déception! Après avoir marché pendant une heure à travers des salles toutes plus froides et plus historiques les unes que les autres, où revivent en écho les noms de François Ier, de Henri II, de François II, d’Anne de Bretagne, de madame Claude et de Diane de Poitiers, vous espérez qu’en reculant toujours dans le passé, en vous enfonçant sans relâche dans les profondeurs du château, vous arriverez enfin à quelque appartement de roi chevelu: erreur! Vos courses aboutissent à une chambre bourgeoise, tapissée en papier bleu pâle, de 3 francs le rouleau, parquetée en noyer, enrichie d’une cheminée façon granit que couronne une mauvaise glace indigo de l’empire.—Chambre de madame Campan! proclame votre conducteur. Superbe chambre! elle pouvait bien contenir six fauteuils et un lit à bateau. Je n’oublie pas la pendule d’albâtre.
Madame Campan, chacun le sait, fut la directrice de l’institution de la Légion-d’Honneur, fondée à Écouen le lendemain de la bataille de Friedland. Elle dirigeait auparavant, à Saint-Germain-en-Laye, une maison d’éducation où étaient élevées de jeunes personnes appartenant la plupart aux débris des rares familles distinguées qu’avait épargnées la révolution. Son emploi de lectrice à la cour de Louis XVI, sa fidélité inaltérable à Marie-Antoinette, ses principes de religion, un peu mêlés de dignité aristocratique, le choix de ses pensionnaires, prises dans un rang qui n’avait pas peut-être donné assez de gages à la république; son système d’éducation, calculé d’après celui de Saint-Cyr, éveillèrent plus d’une fois la susceptibilité des divers gouvernemens précurseurs de l’empire, qui n’eut aucun motif pour soupçonner, ni aucun désir d’arrêter, je pense, ses prédilections appliquées à l’enseignement.
Notre plan n’admet pas, même abrégée, l’appréciation des livres élémentaires d’éducation que les familles doivent à la plume expérimentée, claire, causeuse, sans prétention, de madame Campan. Si de nouvelles découvertes dans l’art si progressif d’enseigner relèguent jamais au rang des ouvrages, non sans mérite, mais sans application, son Traité d’éducation, les esprits curieux des événemens qui précédèrent la révolution de 89 et qui y contribuèrent peut-être, consulteront toujours avec certitude les Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette. Sans tomber même dans un défaut de proportion, difficile parfois à éviter, nous ne pourrions dresser une biographie complète des hautes qualités morales qui méritèrent à madame Campan l’attention de l’empereur quand il la choisit, entre une foule de concurrentes, pour diriger la maison d’Écouen. Nous aimons mieux citer sur l’intérieur et le personnel de cette institution quelques passages d’une lettre que nous devons à la mémoire obligeante d’une élève de cette femme célèbre.
«Madame Campan avait une figure distinguée, mais je doute qu’elle ait jamais été belle; elle était toujours mise en noir; son organe était fort doux, fort calme; elle s’écoutait parler comme une personne qui se sent sur son terrain, surtout quand elle racontait. Elle aimait la flatterie, qui même n’avait pas besoin d’être délicatement exprimée pour lui plaire.
»Madame de Montgelas était sous-intendante:—une grande femme remplie de dignité, qui assistait toujours au réfectoire et à l’église; on la craignait comme le feu. Venaient ensuite madame Vincent, sous-maîtresse; madame Mélanie Beaulieu, qui a fait un abrégé de l’histoire de France et trois ou quatre romans aussi prétentieux que ceux de mademoiselle Scudéry; madame la comtesse d’Hautpoul, femme d’esprit, rimant de jolis vers, et rêvant encore des romans en donnant des leçons de littérature; elle est l’auteur d’un cours de littérature, à l’usage des jeunes élèves d’Écouen, écrit avec la plus parfaite décence et sans que le mot amour y soit prononcé. L’empereur exigea qu’il n’y fût pas parlé de César. M. le baron de Pommereuil effaça lui-même les passages.
»On entendait une messe basse tous les jours, et les dimanches grand’messe et vêpres. Jamais les élèves n’étaient seules ni pour manger, ni pour jouer, ni pour dormir.
»La distribution des prix donnait toujours lieu à beaucoup d’apparat. C’était alors qu’on changeait de ceinture et de classe. La ceinture des commençantes était verte, puis venaient le violet, l’orange, le bleu, le nacarat; enfin la première classe était blanche. On restait à Écouen jusqu’à dix-huit ans. Chaque élève travaillait à son linge et à ses robes.
»Madame Campan avait souvent des élèves à dîner à sa table; souvent aussi elle les réunissait le soir, et elle les menait tour à tour à Saint-Leu et à la Malmaison; mais c’étaient toujours les plus brillantes et les plus jolies. Il y avait une route charmante qui conduisait, par le bois d’Écouen, à Saint-Leu, qu’on appelait la route de la reine Hortense; elle était bordée d’un grand nombre d’hortensias.
»On apprenait à Écouen à jouer de tous les instrumens et à parler toutes les langues. Il y avait une jeune fille qui parlait le grec. Quelques élèves ont fait des vers à Napoléon: elles dansaient et poussaient des cris de joie aux nouvelles de la grande armée; mais quand arrivèrent les malheurs de celui à qui elles devaient tout, quelques-unes furent, dit-on, ingrates envers leur père.»
Il ne faut pas demander aux livres de l’époque impériale, peu portée à se peindre elle-même, le récit des visites que Napoléon faisait souvent à Écouen, sa fondation favorite. Ordinairement il s’y rendait seul et sans avoir fait prévenir personne. Son bonheur était de tomber au milieu des élèves, qui, à son aspect, se levaient toutes et rougissaient, comme s’il eût fixé son regard sur chacune d’elles à la fois.
Je le tiens de la précieuse confidence d’une des élèves de madame Campan. Rien ne peut se comparer à la joie des pensionnaires quand elles avaient au milieu d’elles leur père, ainsi qu’elles appelaient Napoléon. Ni récréation, ni fête, ni distribution des prix, ne faisait battre leur cœur comme ce mot, qui volait plus vite que le son de la cloche d’un bout du château à l’autre bout: L’Empereur! Le chapeau à la main, sous un costume d’une simplicité peu héroïque, il passait, le sourire sur les lèvres, entre les tables d’étude, et il examinait d’un coup d’œil la tenue de chaque division. Il aimait beaucoup le soin dans la coiffure; s’il apercevait quelque natte égarée, il appliquait avec une familiarité toute paternelle une petite tape sur la joue de l’élève en défaut. La correction avait l’attrait d’une récompense. Il voyait tout à la fois le progrès des pensionnaires par les cahiers ouverts devant lui, leur santé à leurs visages solides et roses, un peu mâchurés d’encre, et même leur petite tristesse, quand elles en avaient, à leur front, où il avait le don de lire. Aussi bien que le nom de ses soldats, il savait les noms des jeunes filles d’Écouen, leurs familles, leur rang, le grade de leurs pères, dont il ne manquait jamais de les entretenir.
—Vous, disait-il à l’une, votre père a été nommé colonel; écrivez-lui que je me réjouis de son avancement; entendez-vous?
Et si une voix indiscrète d’espiègle disait: «Elle ne sait pas encore écrire en fin,» l’élève, confondue, cerise de timidité, émue d’un bel orgueil, s’écriait: «C’est vrai! mais je saurai écrire dans un mois.» Même histoire que celle du conscrit qui demande la croix d’honneur. «Je la gagnerai!» Et son général la lui laisse.
Et le bon empereur était sûr, en effet, de l’engagement que contractait l’élève devant lui; il passait.
Quand, sur son passage, il en rencontrait de celles dont les pères ou les frères étaient morts à son service, il les embrassait et leur parlait bas.
Soit qu’il n’ignorât pas la prédilection blâmée de madame Campan pour les jolies pensionnaires, aux dépens des autres, peu propres à rehausser l’éclat de la maison, soit qu’il eût le sentiment de tout ce qui est généreux, il montrait une préférence marquée pour les moins bien partagées en agrémens du corps. Il les questionnait plus souvent, afin d’avoir plus souvent l’occasion d’applaudir leurs réponses.
Avant de quitter ces enfans, dont toutes les petites ames rayonnaient autour de la sienne, il avait l’habitude de leur donner le sujet de la composition du jour. Une pensionnaire allait prendre ce mot d’ordre classique et l’inscrivait au tableau. Presque toujours le sujet était un siége, une bataille, une victoire; et si, par exemple, on lisait sur le tableau: Passage du mont Cenis! l’on entendait de petites voix qui disaient: «Papa était à cette bataille.—Le mien aussi; il était alors sous-officier.—Le mien lieutenant.»—Madame Campan l’a écrit elle-même dans son Traité d’Éducation. «Déjà, dans Écouen, les élèves savent très-bien la supériorité du grade du général de division sur celui de brigade, et de ce dernier sur le colonel, ainsi de suite; la hiérarchie militaire leur est connue à presque toutes, aussi bien qu’à un chef de division de la guerre.»
Dès que l’empereur était sorti de la classe, vite on écrivait ses réponses, qu’on rétablissait avec le soin d’une tradition impérissable; on gravait ses mots heureux dans la mémoire, on les brodait, ils étaient envoyés aux parens. Parmi les pensionnaires qu’il avait exaltées d’un regard, d’un compliment, d’une tape, d’une poignée de bonbons, les plus glorieuses étaient celles qui, l’ayant suivi pas à pas, avaient furtivement ramassé, grain à grain, sur ses traces, le tabac tombé de sa tabatière, et l’avaient enfermé, cousu dans un sachet, pour le porter sur leur cœur; les fidèles pensionnaires d’Écouen ont encore de ces sachets, reliques saintes qu’elles légueront à leurs filles.
L’empereur, à qui rien n’échappait, à qui rien n’était indifférent, voulait connaître, dans les moindres détails, l’intérieur domestique de l’établissement, qui, du reste, fut constamment tenu avec le plus grand soin. Il goûtait aux mets, visitait la lingerie, qui était placée où était autrefois l’ancien chartrier du château, dans une salle haute, touchant à l’une des tourelles, et aujourd’hui encore toute boisée, dorée et émaillée du chiffre des Montmorenci. Accompagné du médecin de la maison, M. Desgenettes, il parcourait l’infirmerie, s’informant de la maladie, des progrès de la guérison des rares élèves qui s’y trouvaient. Il avait des encouragemens flatteurs pour la salubrité d’un établissement qui, depuis 1804 jusqu’à 1814, pendant dix ans, n’a pas compté, sur deux mille élèves, un seul décès.
Puis, quand sa tournée était achevée, il demandait, en réjouissance de sa visite, récréation entière pour ses enfans.
Cette prière n’était jamais refusée.
C’était alors un cri de joie qui montait aux nues, à cette grâce toujours attendue et toujours nouvelle. On sortait, on s’enlaçait en rond, on courait, on dansait, on chantait sous les arbres des chansons où le nom du bon empereur revenait sans cesse; et lui, souriant, bon, adoré, la main dans son habit entr’ouvert, respirait à l’aise, était heureux de la joie qu’il causait aux filles de ses braves; il l’était de la ressemblance de ses noirs capitaines avec leurs blondes filles, de leur son de voix mâle avec le son de voix argentin de leurs filles; et quand ces petites bouches, ces petits cris disaient: Vive l’empereur! il passait la main sur ses yeux.—Il y avait tant de pères à Eylau!
J’ai fait toutes les démarches imaginables pour remonter à la source des bruits malveillans qui, à une époque malheureusement très-rapprochée de la translation de la Légion-d’Honneur à Saint-Denis, ont couru sur la maison d’Écouen. J’ai été assez heureux pour ne recueillir que des renseignemens peu d’accord avec ces bruits.
Un seul événement a pu fournir à la calomnie un texte qu’elle a brodé avec complaisance, mais qui, bien connu aujourd’hui, publié sans réticence, par une liberté que la circonspection de la presse impériale n’aurait osé prendre, trouvera grâce devant les contemporains.
Voici cet événement.
C’était l’été; le souper venait de finir.
Après le souper, la permission fut accordée aux pensionnaires d’aller, selon l’usage, respirer sur la plate-forme.
L’air était embrasé ce soir-là: voilées et laiteuses comme en Afrique, les étoiles scintillaient à peine dans le lac sulfureux d’Enghien; le couchant était enflammé, Montmorenci en feu; son aiguille semblait rougie et amincie à la forge. Le bois qui enveloppe le château d’Écouen était immobile comme une peinture, rien qui agitât sa crête, ni les oiseaux, ni le vent, ni ce mouvement nerveux qu’ont les arbres, même lorsqu’il n’y a pas un brin de vent. Au sud, Paris était effacé dans une brume violette; on ne le soupçonnait qu’à ce dôme blafard formé de poussière, de lueurs de réverbères et d’haleines d’hommes, éternellement suspendu sur ses douze cent mille habitans. Frappée par la lune, la flèche de Saint-Denis allongeait quatre lieues d’ombre sur la campagne endormie. Oubliées à leurs ailes, les toiles blanches des moulins de Champlâtreux semblaient de larges nénufars noyés dans la vapeur; au loin, des bruits divers, mais éteints, mais confus, se faisaient entendre. Dans l’espace sonnait doucement un cor de chasse de par-delà le Mesnil-Aubry, de par-delà les lacs de Comelle, et le cornet à bouquin des forêts d’Andilly y répondait, tandis que l’on entendait venir, troublant le cri du grillon, l’épaisse diligence sur la poussière mate, ou tandis que tintait, goutte à goutte, la sonnette de fer du roulier. Ces voix faibles, éloignées, distantes, qui se mêlaient aux haleines fortes de la terre, à l’odeur poivrée de la vigne, à l’odeur fade du chêne, à la fumée du romarin qui montait droite comme une colonne blanche des cheminées du village; le ciel tout enflammé, la terre tout odorante; tout semblait languir, s’évaporer, mourir.
Parées, selon leur division, de ceintures vertes, aurores, bleues et nacarat, quatre cents jeunes filles, légèrement vêtues, en cheveux, simples dans leur négligé du soir, se répandirent sur la plate-forme, défendue par les fossés du château, et au-delà des fossés par une grille en fer. Une fois en liberté, elles se groupaient selon leur âge, s’appelant de leur nom d’amitié, second baptême de collège, se cherchant selon leur affection de pays. Elles allaient ordinairement par essaim, par flocons, parlant bas, causant de leur pays qu’elles reverraient un jour, dotées par la nation, instruites aux leçons de Paris; d’autres rêvaient, enlacées et cachées sous les ombres des sycomores, le premier prix et la couronne, ce prix donné par les mains du grand-chancelier de la Légion-d’Honneur, cette couronne de lauriers que poserait sur leur front la grande impératrice Marie-Louise; d’autres, assises sur des bancs d’osier, chantaient en chœur des chansons de leurs contrées lointaines; car Napoléon, qui avait à son service des soldats de tous les pays, de l’Italie, de l’Espagne, de l’Amérique, de la Grèce, de l’Égypte, des Indes même, avait ouvert Écouen à leurs filles aussi bien qu’aux enfans des militaires français. Et toutes ces jeunes filles, étrangères par leur accent, par leur figure, par leur teint, mais françaises par la gloire de leurs pères, s’élevaient dans cette majestueuse institution et y prenaient le caractère original des plantes rares transplantées. Quand elles et leurs pères retourneraient dans leur patrie, ceux-ci y deviendraient le témoignage de la pensée conquérante de Napoléon; celles-là, de sa pensée fondatrice; et par les uns et par les autres la langue forte et sage qu’il parla au monde aurait un mot significatif partout: il fallait que, dans tous les lieux où les hommes seraient assemblés, ce nouveau Christ se trouvât au milieu d’eux.
Dans une nuit chaude, étouffée, sous un ciel ardent, où chaque étoile était l’étincelle perdue d’un vaste incendie, les jeunes élèves d’Écouen, toutes légères de leur robe d’été, répandues sur le gazon comme des cygnes altérés, tendant le cou à la moindre brise qui passait, rêveuses sans amour, distraites sans cause, silencieuses sans tristesse, ouvraient leur ame aux émanations de cette solitude de parfums et de lumières.
Les croisées du château étaient ouvertes: de l’une s’échappaient les sons du clavecin, de l’autre le frémissement de la harpe; toutes dessinaient leur cadre de feu dans l’obscurité de la nuit qui enveloppait le château, en effaçait les angles, en prolongeait les tourelles jusqu’aux nues.
Quel frein possible imposer à ces imaginations de jeunes filles, dont le plus grand nombre flottait entre quatorze et dix-sept ans? Quelle leçon de morale pour les empêcher de se créer un monde d’illusions, peuplé de désirs sans cesse satisfaits, sans cesse renaissans, toujours jeune, moitié fleur, moitié homme, entrevu dans les rêves, pressenti dans la prière, révélé peut-être par les yeux noirs, les traits différens d’une compagne? Comment dire, sans dire trop, à leur cou de ne pas s’incliner, à leurs lèvres de ne pas avoir cette langueur ouverte, à leur taille de ne pas fléchir, à leurs paroles de ne pas être lentes, à leurs regards de n’être pas humides? Quel mauvais principe serait plus dangereux qu’une telle leçon!
Où sont les institutrices qui auraient, dans cette soirée d’Écouen, empêché leurs élèves d’être altérées d’émotion, accablées de leurs quinze ans, persécutées par leur jeunesse, avides de résoudre ces doutes qui leur arrivaient par leurs sens dilatés?
Et quand l’heure de la prière eut sonné, les pensionnaires rentrèrent dans le château, deux à deux, défilant devant les sous-maîtresses qui les dirigeaient vers la chapelle. Cette inspection révéla à l’une des surveillantes l’absence de deux élèves, de deux sœurs. Elle s’étonne, cherche avec plus d’attention; elle ne trouve pas les deux élèves; compte par tête toutes celles qui composent sa division: toujours la même différence. Elle va sur la plate-forme: rien; dans la cour d’honneur: rien; dans le dortoir, où il est pourtant défendu de monter pendant le jour: personne; personne dans la lingerie; aucune des deux sœurs, soit chez la trésorière, soit chez la tourière; et la prière est commencée.
La prière s’achève dans cette cruelle anxiété pour la sous-maîtresse, qui maladroitement laisse apercevoir son trouble aux pensionnaires. Les questions leur en apprennent la cause. Les chuchotemens s’entament à tête basse; les suppositions, les réflexions affluent d’abord timides, puis plus hardies; enfin deux opinions bien tranchées fixent toutes les opinions: les deux camarades ont été enlevées ou se sont évadées. La préférence est donnée à l’enlèvement: elles ont été enlevées. Au bout de dix minutes, toute la maison, depuis le concierge jusqu’à madame Campan, savait la terrible catastrophe.
L’effroi fut dans la maison.
On sonne déjà toutes les cloches; les corridors retentissent du nom des deux sœurs; on sonde les fossés, on secoue les grilles; les garde-chasse vont fouiller le bois, quand madame Campan, réunissant toutes les élèves, toutes les maîtresses et sous-maîtresses dans la salle de réception, leur apprend avec beaucoup de calme que les deux sœurs sont retrouvées, qu’elles n’ont même jamais été perdues, puisque depuis le dîner elles sont toutes les deux à l’infirmerie, l’aînée pour veiller auprès du lit de sa sœur cadette, incommodée pour avoir mangé trop précipitamment.
Le calme rentra dans la maison.
Les pensionnaires allèrent se coucher, désespérées sans doute de voir un beau roman si tôt fini.
Dix minutes après, le château était endormi.
Madame Campan seule était éveillée, écrivant au grand-chancelier de la Légion-d’Honneur pour lui offrir sa démission d’intendante de l’établissement d’Écouen, à jamais perdu par le déplorable enlèvement de deux pensionnaires.
Les élèves ne s’étaient pas trompées: on avait enlevé les deux sœurs.
Comment? C’est ce qui étonne, c’est ce qui effraie, lorsqu’on songe à la hauteur des murs, à la profondeur des fossés, au rapprochement des barreaux de fer, à vingt autres précautions intérieures que nous apprécierions mal aujourd’hui, telles que portes, doubles portes à ouvrir, gardiens à fasciner, gens d’Écouen à éviter, vigies naturelles de la maison, qui n’auraient pas manqué de ramener les deux fugitives.
Le grand-chancelier reçut la nouvelle de l’enlèvement au milieu de la nuit, et sa réponse, qui parvint avant le jour à madame Campan, fut qu’il en parlerait à l’empereur, n’osant prendre sur lui l’exécution de mesures capables d’attirer une attention scandaleuse sur l’institution.
Quand, au petit lever, Napoléon eut pris connaissance de l’événement, il fit quelques questions sur l’âge et la famille des deux pensionnaires; il demanda le réglement intérieur de la maison. Après l’avoir lu avec sa pénétration d’aigle, il posa le doigt avec force sur un article, et sourit; puis il roula le réglement d’Écouen et recommanda au chancelier de ne rien entreprendre pour retrouver les deux pensionnaires.
Le soir, le chancelier remettait à l’empereur une lettre où madame Campan annonçait que les deux sœurs, rendues à leurs classes, ne s’étaient évadées que pour embrasser leur mère, qui les attendait dans un hôtel d’Écouen. Elles avaient été poussées à cette évasion par la rigueur du réglement, qui ne permettait aux filles de communiquer avec leurs mères qu’une fois tous les quinze jours. Elles n’avaient pu se résigner à une aussi longue privation.
—Écrivez à madame Campan, dit Napoléon, que les deux sœurs seront mises aux arrêts pendant une heure.
Mais ajoutez qu’à dater d’aujourd’hui il sera libre à toutes les pensionnaires d’embrasser leurs mères quand elles le demanderont.
Ne faites pas doubler les grilles; corrigez les réglemens: je réponds du reste.
Rappelons encore un épisode dans lequel se retrouve l’affection que madame Campan avait su établir entre ses élèves, et dont la source découlait de sa haute intelligence et de la perfection de son cœur.
A Écouen il régnait entre les pensionnaires de la Légion-d’Honneur une amitié universelle. Cette amitié était si vive et si pure qu’elle effaçait les inégalités de la naissance. Quoique ces jeunes filles fussent toutes des rameaux d’un arbre vénérable, toutes n’appartenaient pas à des familles d’une égale illustration militaire. Plus fortunée que la renommée des pères, l’amitié des enfans ne connaissait pas de différences. La fille du lieutenant appelait du doux nom de sœur la fille du général; l’héritière d’un maréchal de France avait pour confidente de ses ambitions d’étude l’orpheline du simple soldat tué à Wagram. Napoléon encourageait cette égalité. Quand il allait à Écouen, et il s’y rendait souvent, il saluait avec respect, sans distinction pour les grades plus ou moins élevés des parens, tous ces enfans dont il se disait le père.
Parmi ces jeunes élèves venues à Écouen de tous les climats, pour aller représenter plus tard la gloire de la France dans leur patrie, il en était trois dont l’attachement était si profond qu’on le citait comme un modèle, même dans une institution où, je l’ai dit, l’émulation n’atteignait jamais aux limites de l’envie, et où le succès des unes était le bonheur des autres. Et quels succès! Les prix annuels étaient proclamés par le grand-chancelier de France, et les couronnes de laurier étaient posées sur la tête des élèves par l’impératrice, la femme de Napoléon!
Ces trois élèves se nommaient: Marie, Clarisse et Hortense. Marie était la fille d’un pauvre sous-lieutenant, qui avait perdu la vue par suite d’un coup de feu dans les campagnes du Rhin; Clarisse était la fille d’un de ces généraux que la guerre avait enrichis, et auxquels Napoléon avait donné des principautés, en attendant mieux; et Hortense, la troisième amie, était encore d’une plus illustre naissance.
Je ne sais si les trois amies étaient les meilleures élèves de madame Campan, mais elles marchaient d’un pas si égal dans leurs études, qu’aux distributions des prix, on était toujours sûr d’entendre prononcer leurs trois noms à la suite par le grand-chancelier, et de les voir toutes trois se lever pour recevoir la même récompense.
Seulement, tandis que la foule des mères applaudissait, tandis que des mains de généraux couvertes de cicatrices saluaient Clarisse et Hortense, les filles de leurs camarades, il y avait dans un coin une mère qui n’applaudissait pas. Comment l’aurait-elle pu? Ses mains étaient sur ses yeux. C’était la mère de Marie, la femme du pauvre sous-lieutenant blessé d’un coup de feu pendant les campagnes du Rhin.
Des années s’écoulèrent, et l’intimité des trois jeunes pensionnaires ne s’affaiblit pas; mais elle fut soumise un jour à une rude épreuve, à une de ces épreuves dont la pensée remplit les yeux de larmes. Il fallut se séparer! De trois ne rester plus que deux! Qu’allait devenir celle qui partait? Que deviendraient les deux autres amies? Plus de plaisir aux récréations tant désirées, sous les tilleuls d’Écouen, le soir, quand le vent parlait de Paris, la grande ville, et se parfumait de l’odeur résineuse des bois de Chantilly. Il fut versé bien des larmes entre ces tourelles, derrière ces murs couverts de lierre et auprès de cette chapelle d’Écouen.