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Les Tourelles, volume I

CHANTILLY. (continued 2)

Reading edition

On assure qu’un sieur Petit, les ayant retrouvés, les garda soigneusement jusqu’en 1815, époque à laquelle, enfermés de nouveau dans une autre enveloppe d’argent, ils ont été scellés à la même place.

La nuit descendait, et pour un centenaire la fraîcheur de la forêt devenait d’instant en instant plus vive et plus pénétrante.

—C’est peut-être mon dernier soleil, me dit-il, mais il est beau! aussi beau que celui qui brilla sur le château le jour où je vis fouler cette pelouse, aujourd’hui veuve de tant de beaux équipages, par le comte du Nord, plus tard Paul Ier, empereur de toutes les Russies.

—Encore cette histoire, lui dis-je; car, sans vous qui me la racontera?

Il s’appuya sur moi et parla:

—Le comte du Nord voyageait en Europe; il vint en France, à Paris. A la cour on lui parla de Chantilly: il voulut le voir. Le prince de Condé retrouvait dans ces momens de réception toute la munificence de ses aïeux. Il reçut le royal étranger comme l’eût fait le grand Condé après la bataille de Rocroy; comme l’eût fait Louis XIV au grand Condé, avec des lauriers dans la main.

La réception fut majestueuse: elle parut froide. C’était calculé: l’ennui de la première journée avait été prévu. Après le dîner, après la promenade, après le jeu, il y avait encore de l’ennui, comme pendant le jeu, la promenade et le dîner.

Alors monsieur le prince proposa au comte du Nord, pour passer plus agréablement le reste de la soirée, une partie de chasse dans sa forêt. Cette invitation, faite à dix heures de la nuit et d’un ton sérieux, étonna beaucoup le prince, qui se la fit répéter, et qui n’y adhéra que sous forme de plaisanterie, n’imaginant pas qu’il fût possible de courre le sanglier et le cerf au milieu de l’obscurité.

Aussitôt, à un signal donné par le prince, les chevaux, tout sellés, tout bridés, sont conduits dans la cour des écuries, les chiens réunis en groupe, les piqueurs rassemblés; gentilshommes, valets, coureurs, tout met le pied à l’étrier. Le cor sonne; les princes de Condé et le comte du Nord s’élancent sur leurs chevaux; quelques dames osent suivre ces aventureux chasseurs.

La soirée est belle; la lune rayonne sur les magnifiques bois de Sylvie; la pelouse, vaste lac de gazon, jette son parfum fade à la nuit; on la foule quelque temps en silence. Il y a de l’étonnement dans ces chiens et dans ces chevaux éveillés au milieu de leur sommeil pour obéir à l’impérieuse voix de la chasse, à l’heure où tout dort, jusqu’aux arbres. Ils cherchent leur soleil et leur rosée si fraîche du matin et ces masses sonores d’air, qui répètent, avec la pureté du cristal, les aboiemens, les hennissemens, les fanfares; ils ne comprennent pas pour quel étrange courre on a réuni leurs meutes. Humbles, comme tous les animaux le sont la nuit, les chevaux battent le gazon d’un galop douteux; les chiens, l’oreille basse et le museau en quête, ne savent où chercher leur piste, sous un ciel sans vent connu, plein d’exhalaisons où ne se mêle aucune trace de gibier. Le gibier dort, le sanglier dans ses joncs sauvages et ses mares, le cerf sous les charmes immobiles, sous les oiseaux immobiles, sous un ciel immobile. La grande ame de la forêt, avec toutes ses agitations et ses intelligences, repose.

Et les chasseurs ont déjà passé la grille du château; ils sont deux cents; maîtres et valets. C’est la grande route du connétable. Le cor retentit.

Une lumière brille, deux lumières, vingt lumières, mille; on y voit à vingt pas, à une lieue, à droite, à gauche, partout; mille sinuosités, trente ou quarante lieues de lignes courbes s’embrasent; les lumières y ruissellent comme des fleuves; les routes qui s’entrecoupent, étroites et rapides, s’illuminent aussi et vont comme une flèche jusqu’à ce qu’elles rencontrent une étoile, une table, un carrefour qui les fasse tourner ou jaillir en nouvelles routes de feu, pour plus loin, après avoir encore couru, être brisées de nouveau jusqu’aux limites indéterminées du bois, de carrefour en carrefour, de poteau en poteau, de rond-point en rond-point. Le jour n’a pas cet éclat. Sur le feuillage ou sous le feuillage, les mêmes tremblemens de lumière; les mêmes gouttes de clarté sur les branches intermédiaires, comme à midi, l’été; et à ce jour factice, les oiseaux s’éveillent, battent des ailes, et chantent; les chiens ont retrouvé leurs voix, les chevaux leurs pas. Dans les fourrés, le cerf remue; dans sa bauge le sanglier grogne. Toutes les harmonies s’éveillent sans l’ordre de Dieu. En avant les chevaux, les chiens et les hommes! en avant les limiers, qui débusquent le cerf, trompent toutes ses allures, qui saisissent dans l’air le cri qu’il y a jeté, sur la terre le souffle qu’il y a répandu, dans l’eau la trace qu’il y a laissée, qui vont, qui bondissent, qui nagent, avec cette rectitude de volonté dont la pensée s’épouvante! En avant donc les chiens! puisqu’il est midi! qu’on va sonner la curée! Il est midi, le ciel est rempli d’étoiles.

Ce fut une magnifique surprise pour M. le comte du Nord que cette forêt, qui contient près de huit mille arpens, illuminée comme un palais le jour de la naissance d’un souverain. Ce fut aussi dans cet instant que, se tournant avec sa grâce française, monsieur le comte dit au plus âgé des princes: «Jusqu’à présent les rois m’ont reçu en ami; aujourd’hui Condé me reçoit en roi.»

Le prestige de cette illumination était dû à des torches de résine portées par les vassaux de monseigneur. De dix pas en dix pas un paysan à la livrée du prince était le chandelier immobile d’une torche.

Sans parler des allées, contre-allées, qu’on se place seulement à la Table, principal carrefour de la forêt, et l’on sera le centre de douze routes, dont la moindre n’a pas moins d’une lieue d’étendue: qu’on calcule maintenant la population de vassaux attachés à la maison du prince. Il était impossible d’afficher avec plus de délicatesse et d’éclat, aux yeux de l’illustre étranger, en l’honneur de qui la fête était donnée, la richesse féodale de la maison. Pauvres vassaux! diront quelques-uns.—Ils se sont vengés. Il resta une torche de cette fête; avec celle-là on brûla bien des châteaux, et avec le manche on chassa de son socle de canons et de boulets la statue du connétable de Montmorency.

—Continuons la fête.

Les cerfs de la forêt, à ce midi sans aurore, reconnurent leur ennemi, l’homme, et s’élancèrent dans les allées par troupeaux, croyant à la réalité du jour. C’était vraiment grand et digne d’un prince que ce spectacle d’animaux courant sur une ligne de feu, entre d’immobiles flambeaux, surtout lorsqu’ils apparaissaient au fond de la perspective, alors qu’on ne distinguait plus que leur bois, et que les torches semblaient des étincelles.—C’était vraiment grand et beau! Le bruit du cor dans une nuit semblable, où le plaisir avait l’aspect du désastre, la joie le caractère de l’effroi, la fête celui d’un incendie.

Le cerf fut débusqué; alors un spectacle toujours neuf, toujours admirable à la clarté du jour, emprunta de la clarté des flambeaux un aspect difficile à décrire. Chevaux, chiens et chasseurs dérobent en courant, à ce bariolage de couleurs, tranchées de vert sombre et de fumée de résine alternativement, des ombres fortes ou effacées par les lumières. Obligé de parcourir sans déviation la ligne de feu qui brûle ses deux prunelles, le cerf renverse, tantôt à droite, tantôt à gauche, six hommes ou six flambeaux, peu importe. Les vassaux se rapprochent, et la symétrie n’a pas à souffrir. Pauvre cerf! comme il va malgré les chiens pendus en grappe à ses flancs, malgré les chevaux, autres chiens plus forts, qui hennissent, malgré les hommes, autres chiens qui parlent! Il devance ces chiens, ces hommes, ces chevaux, le vent, la pensée; mais il ne peut devancer ce qui est immobile et qui ne finit pas, des hommes debout, des torches enflammées. Il sait le carrefour du Connétable; il y pense; il y est; c’est une lieue. Il en franchit d’un bond la table de pierre de cinquante couverts; autour de la table encore du feu. Il sait le carrefour de l’Abreuvoir; il y est; il est déjà plus loin, il a encore vu du feu. Alors sa vitesse n’est plus un élan, c’est un vol; ses quatre jambes pliées sous le ventre, sa tête disparue dans la ligne allongée de son corps, entièrement masquée par le massacre de son bois, il parcourt les espaces avant de les avoir conçus; les espaces ne sont plus que des êtres de raison; les hommes et les arbres sont des lignes noires, les torches une ligne rouge, lui une pensée. Il ne doit plus compter ni sur l’air ni sur la terre; la terre et l’air sont peuplés de bruits qui sonnent sa mort. Aux étangs! aux étangs! Il y en a cinq au milieu de la forêt. A des heures plus douces, et quand la lune les éclairait, il y est venu avec les faons et les biches y boire et s’y rafraîchir.

Aux étangs! il y court.

Les étangs, magnifiques pièces d’eau, qu’une étroite chaussée divise, et qui semblent, lorsque le soleil les éclaire, une rosace de cristal, dont le château de la reine Blanche, qui les domine, est le médaillon gothique.

Aux étangs, les chiens ont devancé le cerf, et là comme ailleurs la fatale illumination des torches l’attend. Rien n’est beau comme les étangs pourpres des flammes qui les cernent, réfléchissant les étoiles immobiles et la fumée qui court à leur surface. Le cerf y plonge, et le bruit de sa chute se perd au milieu du bruit des chevaux et des hommes qui arrivent, des chiens qui sont arrivés. Ce fut un moment dont le souvenir ne se perdra pas, celui où les princes et leur innombrable suite, penchés curieusement sur leurs chevaux, à la lueur de ce lac, alors véritable miroir ardent, furent témoins de la prise et de la mort du cerf. Tout était rouge; eaux, ciel, château, cavaliers, dames, chasseurs, chevaux, chiens; auprès et au loin tout était rouge.

On déchira le cerf; les chiens eurent le morceau d’élite; des dames de la cour rirent comme des folles; le cerf pleura. Cette fête coûta prodigieusement; mais monseigneur le comte du Nord avait eu une chasse au flambeau.

Au château le souper attendait le retour des chasseurs. Ils furent reçus sous une tente parée d’emblèmes analogues à la fête: des bois de cerf soutenaient les rideaux et les draperies. Au dessert, quand les prestiges du cuisinier et de l’échanson, deux emplois où les premiers mérites se sont toujours mis en relief dans la maison des Condé, témoin Vatel, eurent achevé d’éblouir l’imagination septentrionale de l’auguste étranger, le prince se leva et dit au comte du Nord: «Où monsieur le comte croit-il être?—Je crois être, répond celui-ci, dans le château de Condé, le plus noblement hospitalier des princes, et dans son plus riche appartement.»

Les rideaux s’écartent, les deux côtés du pavillon s’ouvrent, et le comte du Nord, à son inexprimable étonnement, se trouve au centre des écuries du château. Trois cents chevaux, chacun dans sa stalle, ceux-ci hennissant, ceux-ci courbés sur l’avoine, ceux-là perdant la sueur sous l’éponge, ceux-là frappant les dalles, tous sous la main d’un domestique, complètent cette surprenante perspective.

C’était en effet une bizarre idée du prince d’avoir traité un futur souverain dans les écuries du château. Mais personne n’ignore, et nous l’avons dit plus haut, que les écuries du château de Chantilly sont une des merveilles architecturales de la France. Aussi, lorsqu’en 1814, au retour des princes dans leurs propriétés, une délicate précaution voulait leur éviter d’abord la vue de leur château démantelé par la bande noire, le prince de Condé se hâta de demander à son introducteur: «A-t-on respecté les écuries?—Oui, monseigneur.—Maintenant, ajouta-t-il avec joie, vous pouvez tout m’apprendre.»

Il était nuit, nous étions à la porte de l’hôpital de Chantilly; le centenaire me dit adieu.

NOTES.

Page 94, ligne 18.

Il y a évidemment ici double emploi de la même histoire, ou anachronisme dans la mémoire du centenaire. L’événement est vrai; mais il arriva au duc de Bourbon, le dernier du nom, et non pas au prince de Bourbon fils du grand Condé, à moins qu’il ne soit arrivé à tous les deux. Dans une Vie de Louis-Joseph de Condé, imprimée en 1790, il est parlé de la séduction exercée, avec résultat d’un garçon, sur une blanchisseuse de Chantilly par le duc de Bourbon. Le prince de Condé aurait exigé de son fils les mêmes indemnités que le grand Condé, et il aurait obtenu la même obéissance. Nous nous serions gardés pourtant de citer cette histoire pleine de calomnies envers les princes, si le fait qu’on y trouve ne nous avait été garanti par la tradition du pays. La blanchisseuse et son fils existent encore.

Page 97, ligne 11.

Il était sujet à l’apoplexie. On sait les circonstances qui accompagnèrent un même accident dont il fut surpris chez Fontenelle. L’abbé et le philosophe discutaient paisiblement sur le système planétaire, lorsque le cuisinier de la maison se présenta avec une magnifique botte d’asperges, fruit nouveau de la saison. Prévost voulait les manger à la sauce, Fontenelle à l’huile. La dispute s’échauffait déjà entre les deux savans, lorsque le cuisinier les mit d’accord en promettant d’accommoder la moitié de la botte à la sauce, l’autre moitié à l’huile. Arrangement convenu. Les asperges allaient leur train. Prévost est tout-à-coup renversé par une attaque d’apoplexie. Fontenelle se lève; on croit qu’il va chercher un flacon de mélisse; il se précipite à l’office et s’écrie d’un ton triomphant: Chef! toutes à l’huile.

Page 99, ligne 16.

Cette histoire m’a été textuellement confirmée par une personne dont le témoignage ne sera pas mis en doute, par l’ancien curé de Saint-Firmin lui-même, l’ami de l’abbé Prévost. C’est donc peut-être à tort qu’on lit dans la Biographie universelle que «Prévot, le 23 novembre 1763, comme il traversait la forêt de Chantilly, une apoplexie soudaine le renversa au pied d’un arbre».

Page 142, ligne 1.

Le grand Condé écrivait déjà à son père en 1635: «J’ai entretenu, il est vrai, plus de chiens que le besoin ou le plaisir de la chasse n’en demandait. Vous pardonnerez cette faute à ma première ardeur pour cet amusement. Je me suis défait de tous mes chiens, excepté de neuf.»

Page 156, ligne 26.

Chantilly est le lieu de la France où l’on fabrique le mieux la dentelle.

Page 159, ligne 23.

Un acte à peu près semblable de générosité et de désintéressement eut lieu au retour des Bourbons. Le prince Alexandre Berthier vint rendre à Louis XVIII les titres du domaine de Grosbois. Après les avoir gardés vingt-quatre heures, le roi les rendit au prince paraphés et légalisés de sa propre main.

Page 169, ligne 16.

Le dernier des Condés a fait restaurer cette miniature gothique. A ses ordres, des maçons parisiens ont enlevé le moulin, ont exhaussé les deux tours, regratté la façade. C’est aujourd’hui aussi joli qu’une maison de la Chaussée d’Antin, avec logement de portier.

Page 171, ligne 6.

Mme de Sévigné reste bien loin de la magnificence de cette fête dans une lettre où elle décrit une réception que préparait le grand Condé à Louis XIV. Cependant elle en vaut la peine. «On croit que monsieur le prince n’en sera pas quitte pour 40,000 écus; il faut quatre repas, il y aura vingt-cinq tables servies à cinq services, sans compter une infinité d’autres qui surviendront. Il y aura pour 1,000 écus de jonquilles: jugez du reste à proportion.»

Page 171, ligne 9.

Cette noble hospitalité fut dignement récompensée. Lorsque les malheurs de l’exil poussèrent le prince de Condé, d’émigration en émigration, jusqu’en Russie, Paul Ier se souvint de l’accueil fait au comte du Nord. L’hôtel de Tzernichef fut décoré à la française et dans le goût de Chantilly. Les domestiques furent habillés à la livrée du prince, et sur la porte de l’hôtel était écrit en lettres d’or: HÔTEL DE CONDÉ.

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