LES SOURCES (SECONDE PARTIE) OU LE PREMIER ET LE DERNIER LIVRE DE LA SCIENCE DU DEVOIR
Reading edition
PREMIER LIVRE PRÉPARATION
CHAPITRE PREMIER
I
Je vous ai autrefois proposé un plan d’études[44]. Je voudrais aujourd’hui vous proposer un plan de vie.
Ce plan de vie se résume en un mot, que j’ose vous adresser au nom de Dieu : « Mon fils, sois bon ! »
Le plan est simple ; mais vous verrez qu’il est aussi riche qu’il est simple.
Sans doute, il n’y a que les grands cœurs qui savent ce qu’il y a de gloire à être bon. Mais pourquoi vous, qui que vous soyez, n’auriez-vous pas déjà, ou n’oseriez-vous pas demander à Dieu, votre Père tout-puissant, un grand cœur et de grandes pensées ?
Essayons. Voyons si vous saurez comprendre la grandeur et la gloire de la bonté. Voyons si vous voulez cette gloire.
Donc, je vous le demande, voulez-vous être bon ? Voulez-vous être l’homme de bonne volonté que Dieu veut[45] ?
Voulez-vous consacrer votre vie à la justice et à la vérité ? Voulez-vous vraiment accomplir la mission de l’homme sur la terre ?
Voulez-vous être généreux, courageux, désintéressé ? Seriez-vous fier de devenir un serviteur des hommes, un ouvrier de Dieu ? Sauriez-vous suivre, avec une clairvoyance imperturbable, avec une indomptable résolution, le but humain, l’œuvre de Dieu ?
Quels que soient votre état ou votre âge, votre richesse ou votre pauvreté, votre ignorance ou votre science, vous pouvez, si vous avez un cœur vivant, vous pouvez concevoir la royale et divine ambition de mettre dans les destinées du monde votre poids de justice et de bonté.
Laissez-moi vous faire part du perpétuel étonnement de ma vie.
Il m’est entièrement impossible de concevoir pourquoi parmi tant d’hommes qui couvrent la face du monde, il n’en est point qui ait l’idée de prendre pour but réel et unique de sa vie, la justice[46]. Il n’y a pas de but si étrange, si mesquin, si difficile, si dangereux, que ne poursuivent avec ardeur, courage, sagacité, persévérance, des milliers d’hommes. Beaucoup d’hommes se jouent de la vie ; quelques-uns même la jettent ; et personne n’a l’idée de la poser comme une offrande et comme une force donnée à la justice !
Je vois des âmes qui semblent d’ailleurs dans l’ordre, dans la morale et la religion. Elles veulent assurément ne pas vivre dans l’iniquité. Mais le but n’est pas la justice. Elles ont un autre but constant, qui absorbe leurs pensées et leurs forces. Elles n’aiment point par-dessus toutes choses Dieu, la Justice, la Vérité.
Et je ne parle pas, en ce moment, de l’homme attaché à la terre pour en tirer par son labeur, le pain du jour. Je parle de l’homme libre, qui possède son temps et sa vie. Je parle de cet homme de vingt ans qui est né riche, qui est instruit, qui sait l’histoire, qui voit l’état du monde, et dont le cœur n’est pas encore éteint. Il entre dans la vie. Que va-t-il faire ? Je ne sais. Mais à coup sûr voici ce qu’il ne fera pas. Se tenant humblement et résolument devant Dieu et devant sa conscience, il n’aura point la surprenante audace de dire ceci : « Je ne veux rien ; je ne crains rien ; et n’ayant autre désir ni autre crainte, je donne ma vie à la justice et à la vérité. »
Voilà, dis-je, ce qui me surprend. Quoi ! personne ne comprend ce que veulent dire ces mots : donner vie à la justice et à la vérité ! Quoi ! votre esprit n’aperçoit pas le réel et le plein de cette sublime carrière ! Et votre cœur ne conçoit pas cette immense et simple ambition !
Eh bien ! je vous adresse ce livre pour vous aider à concevoir cette ambition. Je vous aiderai, et vous réveillerai peut-être, en vous disant comment Dieu m’a donné l’idée de cette consécration. Vous, de votre côté, aidez-moi, réveillez-moi : demandez-moi comment, ayant dans l’âme ces idées et ces germes, je les ai enfouis presque tous et n’ai pas su produire leurs fruits.
II
Mais combien il sera difficile peut-être de me faire entendre !
Nous sommes aujourd’hui, en Europe, cruellement divisés ; divisés par des ignorances incurables et par d’inextricables malentendus.
Tout est nié, tout est affirmé, absolument nié ou absolument affirmé. Les voix se choquent directement et s’éteignent l’une contre l’autre. Et déjà la colère intervient, la foudre s’accumule ; le sombre aveuglement de l’orage et de la colère nous enveloppe, et la lumière de la raison et la sérénité de la justice sont étouffées.
Mais ne pourrions-nous donc nous entendre en un point ? Ne pourrions-nous pas, tous ensemble, nous appuyer sur l’évident principe de l’éternelle morale, de l’infaillible et universelle religion ? Être bons les uns pour les autres, être justes les uns pour les autres ? Avoir pitié de l’immense multitude qui souffre, et vouloir essuyer tant de larmes ? Ne serait-ce pas là le point incontesté ? N’est-ce pas là l’évidence morale et la vérité nécessaire ? N’y aurait-il pas là une base inébranlable, un point de départ simple, solide et accepté de tous ?
Je l’espère, voilà par où commencera le retour à la paix, à l’union, à la force que donne l’union et aux miracles que produit la force des hommes unis.
Oui, nous nous unirons dans une immense pitié pour les souffrances du monde, et dans l’espoir et dans la volonté de les guérir.
Oui, la vérité se démontrera de nouveau, pour produire de nouveaux grands siècles. Elle se démontrera, non plus par des discours, mais bien par des miracles. Les discours sont usés. Jésus démontrait sa doctrine en guérissant les hommes et en multipliant les pains. La vérité réelle et incarnée veut, aujourd’hui encore, se démontrer en guérissant les peuples et en multipliant la vie dans toute l’humanité.
Il y a là un nouveau principe d’héroïsme et d’enthousiasme que Dieu veut inspirer à notre siècle. Ouvrons nos cœurs et nos esprits à cette inspiration et à cette force.
N’est-il pas temps de commencer les grands changements, les vraies révolutions, et d’imposer aux nations elles-mêmes les lois de Dieu ? Tu ne tueras pas ! Tu ne déroberas pas ! Pourquoi ces lois, évidemment divines et nécessaires, n’atteignent-elles que les hommes isolés, mais non pas les hommes rassemblés ? Pourquoi les peuples sont-ils ligués contre les lois de Dieu ? Comment un peuple dont la législation condamne le misérable qui vole un peu d’argent continue-t-il à s’organiser pour le pillage du globe ?
C’est en présence de ces questions que je vous dis, à vous qui voulez être clairvoyant et courageux, ces mots de la sainte Écriture : « Prends de la force, et deviens un homme. » Pourquoi ? Pour faire triompher sur la terre les évidences morales qui maintenant nous pressent. Deviens fort pour imposer au monde la raison et la loi de Dieu. Sois homme pour oser dire : « Au nom de Dieu, il faut que le désordre cesse. Je le veux. J’y mettrai ma tête s’il le faut. »
Oh ! pourquoi le courage moral et religieux existe-t-il à peine ? Est-ce la force de sacrifier sa vie qui manque à l’homme ? En aucune sorte. Parmi nous, qui n’a pas cet atroce courage des batailles, toujours prêt à marcher, sans hésiter, au-devant du fer et du feu ? Nul ne refuse de s’élancer contre la mort la plus épouvantable. Nul ne recule. Les enfants y vont comme les autres. Tout homme que soutiennent une patrie et l’honneur sait mourir. O sublime beauté du courage ! Grandeur, noblesse et majesté du genre humain ! Voyez, par ce sublime côté, si l’humanité n’est pas belle ! Voyez si l’homme n’est pas une force dont la grandeur est encore inconnue !
Que sera-ce donc quand cette force immense, cette incalculable puissance du courage qui sacrifie la vie, s’appliquera, non plus à l’extermination guerrière, tradition du vieux monde païen, mais à la protection de l’ordre et de la justice sur la terre, et à la réunion des peuples sous l’unité de la loi de Dieu ?
Nous avons commencé à régner magnifiquement sur la matière par la puissance des lois physiques enfin connues et appliquées. Commençons maintenant, par la puissance des lois morales éternellement connues, à régner sur nous-mêmes et sur le genre humain. On peut, on doit faire triompher dans l’ensemble la loi morale et la justice. On peut s’entendre pour réprimer par toute la terre ceux qui volent et qui tuent, hommes ou peuples. On peut marcher vers l’union croissante des hommes et des nations. Voilà le but. Voilà la terre promise ! Heureux ceux qui ne cessent d’y croire et d’y marcher !
C’est dans ce but et dans cette foi que je vous dis : Sois bon ! Prends de la force, et deviens homme !
CHAPITRE II
I
Mais pour comprendre ce plan de vie, et surtout pour oser l’entreprendre, il y a une première condition fondamentale qu’il faut remplir.
Il y a un obstacle à vaincre. Il y a comme une chaîne qu’il faut briser.
Cette chaîne, c’est l’illusion universelle qui nous attache à la vieille surface de ce monde tel qu’il est.
Cette chaîne, c’est l’amour de l’argent !
Mais, comme il est presque impossible de faire entendre ceci à aucun homme, il faut que je vous expose en détail par quelle voie et par quel bonheur il m’a été donné, dès ma jeunesse, de parvenir à comprendre ce point.
Écoutez, je vous prie, cette histoire de l’heure la meilleure de ma vie.
J’étais alors un écolier de dix-sept ans, qui venais d’obtenir, en mon collège, beaucoup d’honneurs, et en étais ravi de joie. Plein d’espérance, libre de toute souffrance et de toute peine, et d’ailleurs très ami du travail, j’étais heureux de vivre. Et c’est pourquoi un soir, au lieu de m’endormir, — je vois encore cette cellule du dortoir, — voici que je me mis à méditer sur mon bonheur.
Or, cette rêverie fut, sous une forme très simple, presque banale, le plus grand événement de ma vie. Je n’étais qu’un enfant. Une heure après, j’étais un homme.
Je récapitulais mes succès récents, et j’en méditais de plus grands pour l’année où j’entrais et pour celle qui suivait.
Je croyais voir ces dernières années s’achever dans un travail vigoureux et fécond. Je voyais croître peu à peu les forces de mon esprit, je sentais le talent venir.
Je sortais du collège et commençais, — toujours dans ma vision, — d’autres études qui préparaient ma carrière supposée. Dans ces études et cette carrière, j’espérais parvenir aux succès les plus éclatants.
Cependant l’orgueil juvénile se mêlait aussi de prudence et de raison. Je voyais cette énorme foule de concurrents que la lutte acharnée des concours m’apprenait à ne pas mépriser. Mais, ayant déjà entrevu que le noyau des amis du travail diminue vite à mesure qu’on avance dans la vie, je mettais ma confiance dans un travail toujours plus énergique, et j’arrivais ainsi aux premiers rangs. Puis, loin de m’enfermer dans l’étroite enceinte d’une carrière, je prétendais à toute la gloire que peuvent donner les lettres. Ici venaient encore des travaux, des succès, dont j’apercevais en esprit tous les détails, et dont je sentais toutes les joies.
La fortune venait par surcroît, solide, surabondante, tout honorable, fruit du travail et de la gloire.
Puis se déroulait un tableau d’une grande beauté.
Je voyais une splendide demeure, au milieu d’une splendide nature ; mon père et ma mère bien-aimés y vivaient près de moi.
Puis la grande lumière du tableau, l’âme de la gloire, de la nature, de la fortune, l’être idéal, rêvé depuis la première heure de l’adolescence, apparaissait dans la splendeur de sa beauté, dans la surnaturelle puissance de l’amour le plus pur, le plus fort et le plus religieux qui fut jamais.
Tous ces tableaux vivaient devant mes yeux. Dieu même, je crois, donnait en ce moment à mon esprit une force créatrice. Je sentais et palpais la vie. Je résumais des jours et des années en un instant. J’en tenais la substance, j’en sentais les délices, avec une force, une ivresse, une vivacité que la réalité n’a point. Je vis ainsi se dérouler, jour par jour, année par année, dans le plus bel ensemble et les plus riches détails, une vie comblée de tous les biens dont l’homme peut jouir sur la terre. Et la vie avançait, toujours plus belle et plus remplie, à mesure que mes années se déroulaient et se comptaient.
Et, en effet, je comptais mes années. J’allais de la jeunesse à la virilité, et puis à la maturité, et ces années de la maturité s’accumulaient.
Tout à coup j’aperçus, avec une vive tristesse, qu’à l’âge où je me voyais parvenu, mon père dépassait de bien loin les limites ordinaires de la vie. Mon père mourait, et j’étais à son lit de mort.
Ma mère, ma mère presque adorée, survivait jusqu’à l’âge le plus avancé. Mais enfin, elle aussi mourait. Abreuvé de douleur, je lui fermais les yeux.
Ma sœur et mes amis, peu à peu, suivaient la voie commune et me quittaient.
Mais voici qu’à son tour, la noble et belle compagne de ma jeunesse, l’âme de ma vie, entrait dans son hiver, recueillait ses rayons et se préparait au départ. Lui survivrais-je aussi ? Oui, elle aussi mourait. La voilà froide et morte sous mes yeux.
Épouvanté et brisé de douleur, je serrais mes fils dans mes bras. Ils étaient hommes depuis longtemps. J’étais moi-même fort avancé dans la vieillesse. Leur survivrais-je encore ? Hélas ! ma vie est inépuisable ! Je m’endurcis et je me dessèche sans mourir. Comme le tronc vidé d’un vieil arbre, je dure par mon écorce, et je vois, en effet, mourir mes fils.
Me voilà seul, sans branches ni rejetons, mais je végète encore un peu. Enfin mon heure arrive, et je suis sur mon lit de mort.
Oui, le moment viendra où je serai étendu sur un lit, je m’y débattrai pour mourir, et je mourrai.
En ce point de mon rêve éveillé, Dieu, qui voulait me faire traverser en une heure toute la vie et la mort, donnait de plus en plus à ma pensée la puissance créatrice. Ce que je pensais s’opérait.
Je voyais intuitivement toutes ces choses. Je les éprouvais toutes. Et tout était plus vif que la réalité. Il m’est impossible de dire avec quelle vérité je vis la mort. La mort me fut montrée, dévoilée et donnée. Je ne pense pas qu’à mon dernier moment je doive la voir et la sentir, comme je l’ai goûtée à cette heure.
Tout est donc fini ! m’écriai-je. Tout est anéanti ! Père, mère, sœur, amis, anéantis ! Bien-aimée de mon âme, compagne de ma vie heureuse, anéantie ! Êtres chéris, issus de mon sang et du sien, anéantis ! Moi-même je disparais. Plus de soleil ! Plus de monde ! Plus d’hommes ! Plus rien !
J’ai passé dans la vie un instant. Je vois encore mes années d’enfance ! Mon berceau, je le touche de mon lit de mort. Certes, il n’y a pas loin de la naissance à la mort la plus différée. C’est un seul jour, ou plutôt c’est un rêve. Les antiques et banales assertions des moralistes sont la vérité pure.
Voilà la vie ! Tous les hommes naissent et meurent ainsi, depuis le commencement du monde jusqu’à la fin. Les générations se succèdent, passent en courant et disparaissent.
Et je voyais, dans une lumière et sous des formes que rien n’effacera de ma mémoire, je voyais les innombrables multitudes, depuis le commencement des siècles jusqu’à la fin, passer, passer comme des troupeaux qui vont à la boucherie sans le savoir.
Et puis je les voyais couler comme les flots d’une rivière qui approche d’une grande cataracte et d’un abîme. Tous les flots y viennent à leur tour, ils tombent, mais pour rester sous terre et ne plus revoir le soleil.
Je voyais, dans ce fleuve, de petits flots surgir et jaillir un instant, et, pendant la durée d’un clin d’œil, refléter un rayon de soleil, puis se ternir et s’enfoncer. Ce flot, c’est moi. Ceux qui ont lui tout à côté, ce sont les êtres que j’ai aimés. Mais tous sont déjà sous la terre et dans l’ombre.
A cette vue, j’étais immobile et comme cloué par l’étonnement et la terreur.
Mais que signifie tout cela ? m’écriai-je.
Pourquoi les hommes ne font-ils pas une ligue pour chercher avant tout l’explication de cette affreuse énigme et pour transformer tout cela ? Personne ne s’en inquiète ! On passe sans s’informer de rien. On vit comme les moucherons qui bourdonnent et qui dansent dans un rayon de soleil. A quoi servent ces apparitions d’un instant, au milieu de ce fleuve qui passe ? Pourquoi passe-t-on ? Pourquoi est-on venu ? A quoi bon tout ce qui existe ?
J’étais désespéré pour moi, désespéré pour tous les hommes. Je regardais toujours avec terreur l’abominable et insoluble énigme.
Alors un immense désespoir rassembla mes idées et mes forces pour achever violemment quelque issue et trouver quelque part une ressource et une explication. Se peut-il que ce soit là tout ? Se peut-il que tout soit absurde, inutile et dénué de sens ? Les choses ont-elles une raison d’être, et quelle est-elle ? Si ce que je vois n’est pas tout, où est le reste ? Et à quoi sert ce que je vois ? Ne peut-on point briser ce rêve ?
Mais je n’apercevais aucune réponse à ces questions.
En ce temps-là je n’avais aucune religion. Je ne croyais à rien, sinon peut-être à Dieu. J’avais pour le catholicisme toute l’horreur et tout le dégoût qu’ont pu jamais avoir ses ennemis les plus aveugles.
Cependant je me mis à penser à Dieu. O mon Dieu, m’écriai-je, m’entendez-vous ? — Point de réponse. Le ciel est sourd et vide. — Et, toujours plus désespéré, j’essayai un nouvel effort.
Bientôt, sous cet effort vraiment immense, tout mon être éprouva comme une vigoureuse contraction, comme un reflux de la vie entière vers le centre.
Il me sembla que j’entrais dans mon âme et que je pénétrais en moi à des profondeurs insondables, que pour la première fois j’entrevoyais. Je crois voir encore aujourd’hui ces étranges profondeurs. Ce que je dis ici ne sont pas des paroles cherchées. Vous devez le sentir. Ce sont des descriptions de faits, qui sont encore et seront toujours sous mes yeux ineffaçablement.
Tout à coup de l’insondable et mystérieux abîme partit un cri perçant, redoublé, déchirant, capable, à ce qui me semblait d’atteindre aux dernières limites de l’univers, de pénétrer et d’ébranler tout ce qui est. Il me semblait qu’en ce fond de mon âme, un être très puissant, autre que moi, donnait à ce grand cri de toute ma nature soulevée une irrésistible énergie. « O Dieu ! ô Dieu ! criai-je, expliquez-moi l’énigme. Mon Dieu, je le promets et je le jure, faites-moi connaître la vérité ; je lui consacrerai ma vie. »
Aussitôt je compris que cet immense effort et ce grand cri de l’homme entier n’avait pas été vain. Je sentis qu’une réponse me viendrait ; mais je ne voyais pas de quel côté.
Pourtant cela seul me calma. La vérité doit exister. La vérité existe. Elle est belle, elle répond à tout. Oui, je la chercherai, et je la connaîtrai et lui consacrerai ma vie.
Alors je m’aperçus que j’étais encore au collège dans ma cellule. Mais je n’étais plus un enfant.
Telle est la première partie de l’histoire.
Voici la seconde :
II
Après le grand événement intime qui me fit passer en une heure de l’enfance à la virilité, je demeurai plus d’une année sans tirer de tout ce que j’avais vu et senti aucune conclusion explicite.
Mais la direction morale de ma vie était changée. Je n’avais plus aucune illusion, ni aucune espérance, dans le sens ordinaire du mot. Tout ce qui, la veille, me séduisait était anéanti. Tous les palais, tous les trésors, tous les honneurs du monde, tout le pouvoir, toute la splendeur des rois, toute la gloire des héros, toute celle des lettres, tout cela me semblait puéril. On m’eût en ce moment proposé un empire, que je l’eusse dédaigné. La vie entière me paraissait si stérile et si vide que je pensais parfois à la quitter. J’étais devenu très sérieux, très critique et très fier. Tous les hommes me paraissaient nuls et inintelligents. A mes yeux, la raison n’était chez eux qu’en germe, mais point en exercice. Par toute leur vie, leurs habitudes, leurs mouvements moraux et intellectuels, je les voyais assez peu différents des animaux.
Aujourd’hui, tout cela, sans doute, me semble encore vrai en partie ; mais je le sens tout autrement, et d’ailleurs je sais autre chose.
Il serait trop long de vous dire comment je fus ramené de la tristesse critique et de l’orgueil à l’estime et à la poursuite de cet état d’amour et de bonté, qui est l’état où notre Père met l’âme de ceux qui veulent devenir ses enfants. Je ne vous dirai point en ce moment comment je fus conduit à ce que je sais être la lumière. Je me borne à l’histoire de ce bienheureux commencement de mon éducation par Dieu.
Quand j’eus compris que le monde et l’humanité sont perfectibles ; que l’état animal du genre humain peut et doit être transformé ; que la raison doit cesser d’être en germe, et qu’elle doit parvenir à régner sur le monde ; quand je compris qu’il est un règne de la justice et de la vérité qui approche, et dont l’avènement dépend de nos efforts ; que la sainte compassion pour tant de larmes et de souffrances ne sera pas toujours stérile ; et qu’enfin l’Évangile de Jésus est l’annonce de cet avenir, l’instrument de ces transformations, la loi nouvelle de ce monde meilleur ; quand j’ai su contempler en elle-même cette loi de Dieu, et quand j’ai vu, avec une certitude nécessairement et absolument infaillible, que cette loi est la lumière même, la vérité que j’avais demandée : alors, avec une joie immense et un indicible transport, embrassant ma fortune et mon bien de toutes les forces de mon âme, je consacrai ma vie, comme je l’avais juré, à faire connaître, à faire régner cette vérité, espoir de tous les peuples, ressource de tous les hommes dans la vie et la mort.
Mais je vous prie, décidé que j’étais à consacrer ma vie à la vérité seule, — consécration qui était mon bonheur et qui me suffisait, — quel temps pouvais-je donner à autre chose ? Il est clair que je ne tenais plus à la vieille surface de ce monde tel qu’il est, ni surtout à son Dieu, qui est l’argent. Je n’avais aucun temps à donner à l’acquisition des richesses.
Et puis, considérant que l’immense multitude des hommes doivent, jour par jour, gagner leur vie en travaillant, et ne possèdent rien dont ils puissent vivre un jour sans travailler, je refusai le privilège et l’exception, et voulus rester pauvre, comme le sont à peu près tous les hommes.
Jésus-Christ est né pauvre, a voulu vivre et mourir pauvre. Il a travaillé de ses mains pendant trente ans pour gagner son pain de chaque jour. Lorsqu’il a cessé son travail pour commencer sa prédication, il n’avait rien ; il recevait son humble nourriture de ses amis, ou de la foule qui l’entourait, ou des femmes qui le suivaient pour le servir. Il marchait et passait en bénissant et enseignant, mais n’avait ni terres ni maisons où il pût demeurer. « Les renards, disait-il, ont des tanières, et les oiseaux du ciel leur nid ; le Fils de l’homme n’a pas seulement un lieu pour reposer sa tête. »
Cette parole, je l’avoue, perçait mon cœur de part en part et le remplissait d’enthousiasme. Moi aussi, si j’avais du courage, je pourrais passer en ce monde à la suite de mon Maître en faisant quelque bien, sans jamais posséder un lieu pour reposer ma tête. Et cela me semblait beau et bon. Il me semblait qu’en renonçant à tout, — à ce tout que je connaissais n’être rien, — je gagnais Dieu, la bonté, la lumière, la liberté, et que je recevais en échange le pouvoir de propager la vérité.
Un jour donc, après avoir très mûrement pesé les conséquences les plus cruelles de la pauvreté et de la vie évangélique, je les acceptai librement. Puis, pour donner plus de solennité à l’acte qui allait décider de ma vie, j’entrai dans une église, et là, comme j’étais seul, étendant la main vers l’autel, je fis vœu de ne jamais devenir riche, de ne jamais avoir qu’un but, et de ne posséder qu’un bien, la vérité, et s’il se pouvait, la justice.
Vous comprenez pourquoi je vous dis cette histoire. C’est pour vous montrer, si je puis, comment il faut, au début de la vie, savoir d’abord se mettre en liberté, se dégager de la stérile routine du vieux monde, et garder toutes ses forces pour chercher l’unique nécessaire et l’unique vie permanente et féconde.
En outre, je sais qu’il existe, de plusieurs côtés, un certain nombre d’hommes de cœur, dont la raison est développée, qui aiment, en effet, la justice et veulent se dévouer à son triomphe. J’ai voulu, en me faisant connaître à eux, non pas dans mes inconséquences ni dans mes fautes, dont je demande pardon à Dieu, mais dans l’intention droite et bonne qui, depuis ma jeunesse, a dirigé ma vie, j’ai voulu qu’aucun de ces hommes ne pût douter de mon point de départ et de mon but.
Qu’ils sachent bien que dans toutes ces questions, politiques, sociales, philosophiques ou religieuses, je suis aussi libre de préjugés et d’étroites et mauvaises passions que pourrait l’être un mort. C’est qu’en effet j’ai traversé la mort.
Et puis qu’ils sachent aussi que cette histoire, qui est la mienne, littéralement vraie dans chaque mot, est, à peu de chose près, celle de bien des milliers de prêtres en France et dans le monde entier. Seulement ces généreux et vénérés frères, presque tous, ont su mieux employer que moi le don de Dieu[47].
CHAPITRE III
I
Et maintenant, je répète ma question :
Voulez-vous être bon ? Voulez-vous suivre le plan de Dieu ? Voulez-vous consacrer votre vie à la justice et à la vérité ?
Alors le premier pas à faire, c’est de vaincre l’obstacle. C’est de briser la chaîne qui tient captifs les hommes et les nations. C’est d’être libre à l’égard de ce monde tel qu’il est.
Comprenez bien ceci : les hommes, liés par la tradition du vieux monde, et emportés par la pente du grossier égoïsme, se trompent à peu près tous, presque toujours, comme s’ils n’avaient pas la raison. Ils vivent encore pour la plupart, dans une avidité presque animale. C’est là leur chaîne, c’est là le paganisme et l’esclavage toujours vivants.
Il y a, pour l’individu comme pour la société, deux voies, deux buts, deux cultes. Il y a Dieu et il y a l’idole. Et savez-vous, d’après l’Évangile, ce qu’est l’idole ? L’Évangile dit qu’il y a deux maîtres qu’on ne peut servir à la fois, et ces deux maîtres sont Dieu et l’argent. « Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et l’argent[48]. »
Ainsi donc l’idole, c’est l’argent.
Mais c’est ici que le monde rit de l’Évangile : Ils se moquaient de lui (deridebant illum), dit le texte sacré. Et c’est ici que nous-mêmes nous avons besoin de courage pour prêcher l’Évangile et pour répéter la grande loi : « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. » Mais l’Évangile explique la loi, et pose le principe de la science par un seul mot : richesses d’iniquités, dit-il, mammona iniquitatis.
Donc, ce qui est maudit, ce n’est pas le travail qui accumule des forces représentées par la richesse, mais bien l’iniquité qui les détruit.
L’argent, cette idole qu’on ne peut pas servir si l’on sert Dieu, c’est le culte des richesses injustes, le culte des richesses pour jouir, culte qui brise en effet les forces du travail, et qui ruine les nations.
En ce sens donc, l’argent est véritablement le grand et universel sacrement de tous les cultes faux et de toutes les idolâtries. Plus que le Destin, plus que Jupiter, il est maître des dieux et des hommes. Il est évidemment maître de Jupiter, dieu du pouvoir ; de Mars, dieu de la guerre ; de Vénus impudique ou pudique[49] ; de Mercure, dieu des voleurs, des vendeurs, des joueurs, et aussi dieu de l’éloquence, c’est-à-dire de la grande foule de ceux qui écrivent et qui parlent. L’argent est donc la grande idole et le sacrement de tout mal, et le grand ennemi de Dieu.
Or, tant que les individus et les peuples ne reviendront pas avec foi au culte du vrai Dieu et ne briseront pas l’idole, tout progrès de chaque homme et du monde est absolument impossible. Aucun triomphe du royaume de Dieu n’est concevable. La justice et la vérité ne pourront faire un pas de plus.
Fouler aux pieds l’idole, c’est donc le commencement de la vie morale, c’est le principe et la condition absolue de tout progrès de l’homme et de la société.
Ce n’est pas sans admiration qu’en ouvrant l’Évangile je trouve que la première parole du premier discours du Sauveur est celle-ci : « Bienheureux les pauvres, parce que le royaume du ciel est à eux. »
Ailleurs je lis cette étonnante condamnation : « Il est impossible qu’un riche entre dans le royaume du ciel. » C’est-à-dire : il est impossible que l’adorateur de l’argent, que l’homme qui n’a pas vaincu cette idole, entre dans le royaume du ciel, dans la justice et dans la vérité, et vienne jamais à la lumière et au bonheur de l’éternelle justice et de l’éternelle vérité.
En effet, ne voyez-vous pas qu’il y a dans toute âme deux choses, la raison et la passion ? J’appelle passion cette pente qui nous porte toujours à jouir et à jouir trop ; à fuir le travail pour jouir ; à s’abaisser, à se dégrader, à ramper, à mentir, à tromper, à voler, à tuer pour jouir, et pour atteindre le grand et universel sacrement de toutes les jouissances, l’argent. Tel est le culte de l’idole. Mais, je vous prie, qu’est-ce que gagnent ces païens dans leur abominable culte ? Évidemment tous les maux physiques et moraux.
La science et l’expérience nous disent qu’il y a, dans le cœur et le sang humain, un instinct avide et furieux, une faim, une soif de joie, qui ne cesse de nous emporter. La science ajoute que celui qui se livre à cette pente tue son corps. Celui-là marche vers toutes les maladies, vers la vieillesse précoce et vers la mort avant le terme.
Presque tous les hommes courent ainsi prématurément vers la mort. Et c’est pourquoi la science ajoute : « L’homme ne meurt pas, il se tue. »
Mais s’il tue résolument son corps, est-ce qu’il ne tue pas son âme encore plus vite ? Qu’est-ce qu’une âme sans dignité, sans vérité, sans force contre la passion, une âme où règnent une bassesse incurable, une soif continue de jouir, le féroce égoïsme, et le mépris du droit d’autrui et de la vie d’autrui, quand il s’agit d’argent pour soi, de joie pour soi ?
Évidemment tous les hommes naissent dans la passion, dans la pente vers soi contre tous, dans ce besoin du mauvais feu des jouissances qui brûlent la vie, consument le corps et l’âme, et nous portent vers la décadence continue, vers toute souffrance pour nous et autrui.
Mais, grâce à Dieu, il y a dans nos cœurs et dans nos âmes une autre force. C’est celle que j’appelle ici la raison. Je parle de la vraie raison, de l’éternelle raison ! La raison, dis-je, parlant dans la conscience, est la force qui lutte contre la décadence, qui remonte le courant du mal et brise l’obstacle quand il le faut. Le travail, le courage, l’espérance, la vertu, la justice pour autrui, la victoire sur le lâche et cruel égoïsme, la tempérance, la dignité, la croissance de l’esprit vers la sagesse et la lumière, et celle du cœur vers la justice et la bonté, voilà ce que j’appelle l’effort, dans la conscience, de la raison bénie de Dieu.
N’est-il pas évident que l’obstacle à tout bien et à tout progrès, c’est la pente cupide à jouir et à posséder ? L’obstacle, c’est cette avidité d’esprit et de cœur que l’on peut appeler d’un seul mot l’esprit de lucre ou l’amour des richesses. Mais au contraire, la force régénératrice, le ressort du progrès, le bien moral, c’est manifestement cet esprit de sobriété, de désintéressement, de dignité, de vigueur contre l’égoïsme, que l’on peut appeler d’un seul mot : « l’esprit de pauvreté ».
Dès lors, comme le dit l’Évangile, il est impossible qu’un riche entre dans le royaume du ciel, et, d’un autre côté, il est évident que : « Bienheureux sont les pauvres, car le royaume du ciel leur appartient. »
L’esprit de pauvreté est le sel de la terre. C’est l’unique voie de cette transformation des sociétés que Dieu veut aujourd’hui. C’est la seule force qui puisse accomplir la mission de l’homme sur la terre, savoir : Mettre en ordre le monde, et disposer le globe terrestre dans l’équité.
II
Mais entendons-nous bien sur ce qu’il faut nommer « l’esprit de pauvreté ». C’est le premier point à connaître et à pratiquer en tout temps, mais aujourd’hui surtout. C’est, comme je vous l’ai dit, le premier mot du premier discours de Jésus.
Il y a, me dit-on souvent, il y a quelque chose qui sonne faux, et qui jamais ne sera vulgairement accepté dans cet axiome qui est l’axiome chrétien, savoir : « Être misérable en cette vie pour être heureux dans l’autre. »
Je vous réponds : Ce mot que vous nommez l’axiome chrétien, n’est pas chrétien, il est absurde. Or, l’Évangile est, partout et toujours, la raison même. L’Évangile dit : « Celui qui renonce à tout, trouve tout, au centuple, même en cette vie[50]. » Il dit encore : « Les pauvres et les doux posséderont la terre. » Et saint Paul dit : « Notre loi est utile à tout, et à la vie présente et à la vie future. »
Mais qu’est-ce donc alors que cet esprit évangélique de renoncement, de détachement, de pauvreté ? Le voici : On ne peut servir Dieu et l’argent. C’est Dieu qu’il faut servir, non l’argent. Il faut préférer à l’argent la justice, la vérité, l’honneur, la vertu, la morale, la dignité, la liberté. Est-ce douteux ? Il faut encore lui préférer la science, l’art, la sagesse, le travail, et quand il faut choisir, on doit résolument fouler aux pieds l’argent, et choisir la justice. Voilà ce qui est bon. Encore une fois, est-ce douteux ?
Pensez-vous, ô mon fils, que le chrétien, lorsqu’il choisit sa voie avec conscience et liberté, se dise jamais : « Je serai misérable en cette vie pour être heureux dans l’autre ? » Tout au contraire, il doit oser se dire : « Je voudrais posséder le souverain bien dès cette vie. » Pour cela, laissons ce qui n’est pas le bien ni le bonheur, et possédons la vérité, source du vrai bonheur.
Mais quoi ! dans la voie commune de ce monde, est-ce donc le bonheur que les hommes poursuivent et qu’ils trouvent ? Mais n’est-il pas visible, tout au contraire, qu’à peu près tous les hommes se trompent, égarés par un aveuglement grossier, par une avidité presque animale ? On se jette comme les animaux sur la matière, et l’on se bat pour prendre les grandes parts.
Assurément, la vie telle que nous l’avons faite ressemble à un festin sauvage, où de grossiers convives s’arrachent les mets au lieu de se les offrir. Ne devrions-nous pas changer cette manière de poursuivre le bien ?
La vie ne pourrait-elle donc pas un jour devenir une agape où chacun offrirait au lieu de prendre ; où celui qui attire à lui prête à rire ; où l’honnête homme trouve bon de n’accepter qu’une part modeste ; où, tandis que les petites gens, s’il s’en trouve, s’occupent des mets, les premiers animent le festin par leur grâce et par leur esprit ? Je ne vois pas pourquoi la vie entière ne prendrait pas cette forme, cette beauté et cette dignité. Quand on saura comprendre, ce qui est évident, que l’argent et le pain très nécessaires assurément, sont pourtant les moindres des biens, et que, parmi les forces et les biens, l’esprit, la sagesse et la science, et surtout la bonté, le courage, la liberté, l’amour sont de beaucoup les plus puissantes des forces pour le bonheur présent et quotidien, il y aura, j’espère, parmi les hommes, une plus ardente poursuite des plus grands biens, une plus faible recherche des moindres, et alors le pain et l’argent seront moins grossièrement poursuivis, et moins odieusement partagés.
III
Vous le voyez, l’unique moyen de donner au monde un élan, c’est de briser en votre cœur l’idole, l’idole de tous les temps et de tous les lieux, et de comprendre le premier mot du premier discours de Jésus : « Bienheureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté. »
Mais, pour parler précisément : qu’est-ce donc que la pauvreté ?
La pauvreté, ce n’est pas la misère, ce n’est pas l’indigence, c’est la vie quotidienne conquise par le travail.
Ainsi définie, la pauvreté manifestement est chose sainte et sacrée : que tous nous devons respecter, estimer et chercher.
En effet, si Dieu notre Père bien-aimé, qui nous gouverne par sa Providence, nous avait mis, tels que nous sommes, dans un monde riche, — ce monde est pauvre, et Dieu fait homme a voulu être pauvre aussi ; — s’il nous avait placés dans un monde opulent, évidemment nous étions tous perdus. Qu’eût été pour nous un tel monde, qui eût spontanément offert à nos besoins, à nos désirs, tout ce qu’ils demandaient ? C’eût été un monde sans efforts, sans travail, sans courage, sans héroïsme et sans génie, sans rien de ce qui constitue l’homme, et encore moins l’enfant de Dieu. Il n’y aurait eu sur une terre ainsi faite ni hommes, ni fils de Dieu.
Donc notre Père nous a mis dans un monde vigoureux, dans une dure école, dans un monde pauvre, où son fils bien-aimé peut développer son âme, son cœur, son génie et son héroïsme.
Un monde sans lutte, sans obstacles, sans danger et sans mort, n’eût fait de nous qu’une race méprisable. Mais le monde où nous sommes fait des âmes fortes, qui ont l’effort, la constance, l’énergie, le courage et le dévouement, tout ce qui est beau, digne et glorieux.
Voilà la pauvreté : elle est la maîtresse du travail et de l’effort, la mère de toute vertu. Elle est l’institutrice du genre humain.
Or, il y a des hommes, ceux que l’Évangile nomme les riches, et dont il dit : Malheur aux riches ! Il y a des hommes qui méprisent ces grands biens, et dont la vie est un perpétuel souci pour fuir la pauvreté, c’est-à-dire le travail, c’est-à-dire l’effort qui développe, le courage qui lutte, qui affronte le danger, et qui dompte l’obstacle.
L’homme a été placé sur cette terre pour la garder, la défendre et la cultiver. C’est évident.
Or, il y a des hommes qui s’abstiennent de ce travail et de ce combat.
Vous qui lisez ces lignes, vous qui êtes riches, qui n’avez jusqu’ici vécu que pour jouir, qui perdez votre vie dans l’immoralité, dans l’inutilité, je vous le demande, est-ce là le rôle que, définitivement et après réflexion, vous acceptez ? Vous mettre, pour vous garantir, derrière la masse qui combat et qui meurt ?
Mais je vous prie, lorsqu’il y a une guerre visible, avez-vous peur et fuyez-vous ? Certes quand il y a du fer et du feu à braver, vous marchez devant les soldats sans qu’aucune conscription vous oblige. Vous êtes les premiers au danger, et vous trouveriez fort étrange qu’un soldat prétendît vous couvrir de son corps. Vous êtes braves, vous êtes généreux, vous êtes courageux, vous êtes nobles !
Mais alors pourquoi vous enfouir dans la honte, la désertion, la trahison, quand il s’agit de cette milice universelle et nécessaire, qui est la vie ? Savez-vous donc ce que vous faites, vous qui tenez en main l’argent, c’est-à-dire l’arme ou l’instrument ; vous qui avez, par cela même, entre les mains, la force de cent ou de mille hommes ; qui, à vous seul, êtes une légion par l’or dont vous êtes armé ? Voici ce que vous faites : pendant le combat même vous désertez, et alors vos frères sont vaincus. Les, chefs désertent, ceux qui sont bien armés s’en vont : alors la pauvreté qui était un ressort et une force, la pauvreté se transforme en misère, en faiblesse, en dénûment, en esclavage, et l’homme vaincu meurt par la faim.
O riches, comprenez-vous bien maintenant ce qu’est la pauvreté ? Comprenez-vous enfin qu’elle est l’universel devoir, puisqu’elle est le travail, la lutte et l’effort quotidien ? En ce sens, tout homme doit vouloir être pauvre et se faire pauvre, car c’est en ce sens qu’il est dit : « Malheur aux riches ! » Comprenez-vous aussi ce qu’est en elle-même la richesse, et ce qu’est la propriété ? Comprenez-vous que la propriété est le salaire de cent ou de mille ouvriers, donné d’avance à un chef de travail ? Et ce chef de travail doit compte à Dieu de l’emploi des salaires, comme il doit compte, en outre, ainsi que tous les autres, de l’emploi de sa vie.
Et de ce point de vue, quand on prêche le mépris des richesses, ne pourrait-on aussi, et pour arriver au même but, prêcher l’estime, le respect de l’argent ? Qu’est-ce donc que l’argent, et d’où vient-il ? L’argent, c’est du travail accumulé, c’est du temps, c’est de la vie humaine, c’est du sang, des sueurs et des larmes. Voilà ce que vous tenez en vos mains. Qu’en ferez-vous ?
Ne voyez-vous pas en ce point tout l’Évangile et tout le jugement de Dieu ?
L’Évangile appelle riche, riche maudit, celui qui, tenant en sa main ce sang, ces larmes qui d’ordinaire ne sont pas les siennes, les prostitue, les répand pour jouir. L’Évangile appelle pauvre, pauvre d’esprit, celui qui, sachant ce qu’il tient en sa main, respecte ces biens sacrés, et ne les donne qu’au salut des hommes et au progrès du monde. Et je comprends alors que la morale, comme l’Évangile, se résume en une seule question : Que ferez-vous du sang de l’homme et de ses larmes ? Consécration ? Profanation ?
CHAPITRE IV
I
Oui, nobles cœurs, vous comprenez ces choses, et, je l’espère, vous les aimez. Vous voulez la justice, et vous sentez que vous pourrez aimer votre devoir dans cette lutte héroïque qui est la marche de l’humanité vers son but. Vous comprenez ce qu’il y a d’honneur et de vraie gloire à marcher parmi les premiers et à conduire les autres avec courage vers la terre à venir d’un siècle meilleur et plus heureux.
Peut-être même avez-vous dans le cœur un de ces impétueux courages, capables de tout oser et de tout sacrifier pour renverser l’obstacle et parvenir au but.
Dans ce cas, il est une vertu qu’il faut joindre au zèle de la justice : c’est la sagesse.
Si vous voulez par vos efforts, devenir un soldat du progrès, un ouvrier de la justice, il faut au désintéressement et au courage, qui est la première condition, unir cette sagesse paisible et lumineuse qui voit clairement l’œuvre et le but, qui ne produit que des efforts vrais, ne s’agite pas dans la violence, et n’arrache pas le blé pour arracher l’ivraie.
Parlons plus clairement. Si vous voulez aujourd’hui travailler au bien des hommes, il vous faut renoncer d’abord à la grande maladie mentale de notre époque, savoir : la manie aveugle et farouche qui renverse et qui brise.
Tout briser pour tout reconstruire sur un plan tout nouveau, tel est, au milieu de nous, depuis bientôt un siècle, le risible, cruel et criminel effort du zèle ignorant et farouche de la grande foule des insensés.
Si vous ne savez pas vous dégager absolument de cette folie stupide, vous pouvez beaucoup pour le mal, mais vous êtes impuissant pour le bien. Vous n’essuierez pas une seule larme, vous en ferez couler beaucoup.
II
Ami, quand j’étais jeune et ignorant, mais déjà décidé à travailler pour la justice, j’ai eu d’abord aussi ce zèle amer, sombre et stérile, qui veut tout arracher et qui blasphème le bien présent, faute d’en comprendre la grandeur.
Écoutez : voici un mystère que j’ai bien longtemps ignoré, aveuglé que j’étais par la folie du siècle. Ce beau mystère, je n’en vois la splendide clarté, je vous l’avoue, que depuis peu de jours.
Le voici : c’est qu’en toutes choses, Dieu a beaucoup plus fait pour nous que nous ne le savons.
Nous sommes plus près de tous les biens que nous ne pouvons le soupçonner ! Nous ne sommes séparés du ciel et de la terre promise que par un obstacle moral que la liberté peut briser.
Tout est donné, mais l’homme ne sait pas encore prendre.
Notre aveugle ignorance, notre tristesse ingrate ne savent pas voir que, dans tous les ordres de choses, même dans l’ordre social, Dieu nous donne tout.
« Si vous saviez le don de Dieu[51] ! » dit l’Évangile : parole universelle, vraie toujours et partout.
« Cette terre est sainte, » s’écrie le patriarche dans sa vision, « et moi, je l’ignorais[52] ! » Oui, nous ignorons presque tous ce qu’il y a de saint et de sacré dans le monde présent tel qu’il est.
La vie des hommes sur terre n’est pas plus livrée au hasard que celle de la nature, ou que la vie des astres.
La bonté de Dieu donne tout germe, et ses saintes lois providentielles travaillent à tout développer.
Que manque-t-il donc ? où est le mal ? où est l’obstacle ? Le voici : c’est notre aveuglement et notre iniquité ! l’aveugle iniquité ! Il n’y a que cet obstacle unique, que ce seul ennemi à combattre pour que tout bien se développe.
Tout le travail humain se résume dans cette divine et merveilleuse parole : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. »
Oui, tout le reste sera donné, ou plutôt tout n’est-il pas déjà donné ?
III
Ah ! si vous saviez le don de Dieu ! La grâce de Dieu est donnée à tous, dès l’origine. Dieu verse son soleil et sa rosée, dit l’Évangile, sur les méchants comme sur les bons. Otez l’obstacle de l’injustice, et l’esprit de Dieu remplit l’âme.
Ce que le dogme enseigne de la grâce et de l’esprit de Dieu est vrai de toutes les sources de la vie.
Le pain du corps nous est donné. La chaleur est donnée à nos membres, la lumière à nos yeux. Les germes sont donnés à profusion au vaste sein de la nourrice du genre humain. L’eau, l’électricité, la lumière, la chaleur, la fécondité lui sont versés à flots.
Le lait maternel est donné aux lèvres de l’enfant, dès qu’il peut l’attirer et le prendre ; et quand il ne pouvait rien prendre, le sang lui-même était donné, le sang providentiel et maternel coulait en lui sans lui.
Et, quant à la lumière de la raison, elle illumine tout homme venant en ce monde. La vérité aussi nous est donnée ; la certitude nous est inoculée ; mais l’inquiétude ingrate et sophistique de nos esprits s’en dégage et s’échappe ; et la réflexion maladroits et défiante, par je ne sais quel aveugle effort, parvient au doute et à l’erreur[53].
Pourquoi Dieu n’aurait-il pas fait pour le cœur et pour l’esprit de l’homme ce qu’il a fait manifestement pour son corps ?
La vraie sagesse est donnée dans ses bases nécessaires ; et les sophistes qui cherchent à créer le commencement de la sagesse sont d’inintelligents ingrats.
La vraie religion est donnée, et, s’il est évident que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu, j’en conclus que la parole de Dieu est au milieu de nous, aussi bien que le pain : je dis qu’elle couve le monde, et qu’elle atteint, explicitement ou implicitement, tous les hommes. La religion est vraie. Il n’y a qu’une seule religion. C’est celle qui est entière, universelle, de tous les temps et de tous les lieux. Oui, la vraie religion est au milieu de nous, richement répandue, comme les bienfaits de la nature. Oui, Dieu même s’est donné. Oui, le céleste idéal, le bien suprême qu’appelle tout cœur et que rêve tout esprit, c’est-à-dire Dieu, Dieu s’offre à nous, s’incarne, s’unit à l’âme et à l’esprit, s’unit à l’homme entier, se donne à respirer comme l’air[54], se distribue en nourriture et en breuvage : sang immortel de la vie à venir, qui, dans cette vie terrestre, pénètre en nous sans nous, — comme dans la vie préparatoire, antérieure à notre naissance, le sang providentiel et maternel entrait en nous sans nous.
Et, de nos jours surtout, les biens nous sont donnés jusque dans les détails du luxe. Sans parler des merveilles et des beautés de l’art, la vraie science aujourd’hui est à nous. D’immenses régions de vérités merveilleuses et fécondes sont accessibles à tous. L’immense domaine des sciences mathématiques offre à l’esprit humain un monde indéfini d’affirmations, applicables à la domination de la nature. La forme du ciel visible est connue dans le détail de ses mouvements et dans le principe de ses lois. On calcule la distance des astres : on sait leur poids. Puis enfin viennent les merveilles contemporaines des applications de la science, et, avant tout, l’espace vaincu par l’homme, et le genre humain ramené à n’avoir plus qu’une seule demeure, où bientôt tous les hommes pourront s’entendre comme dans une assemblée.
IV
Et, après tout cela, les amis de l’humanité, les cœurs altérés de justice, ceux qui contemplent la charité humaine, et qui, comme Jésus-Christ lui-même, pleurent à la vue de ses souffrances, ces âmes généreuses, lumineuses entre toutes, ne soupçonneraient pas que là aussi, je veux dire dans l’ordre social, d’innombrables biens sont donnés, et que de puissantes et saintes lois vivent et travaillent pour le riche développement de ces biens ! Ils ne soupçonneraient pas que le mal, que l’obstacle, c’est notre aveugle ingratitude qui ne voit pas les biens, n’en comprend pas les germes, et foule aux pieds les lois ! Ils n’auraient pas la joie de découvrir que notre tâche est simple : anéantir l’obstacle de l’injustice, c’est-à-dire pratiquer simplement, d’homme à homme, de peuple à peuple, de gouvernant à gouverné, les grandes lois morales nécessaires, éternellement connues, sensibles à toute conscience, visibles à toute raison ! Ils ne comprendraient pas enfin qu’en cherchant la justice toute seule, tout est donné ou vous sera donné !
O ami ! entendez donc bien, avec la sainte et pleine logique du cœur, avec la sainte raison de la nature non mutilée, que, puisque vous avez trouvé dans ce monde, en y venant, cette merveilleuse création de Dieu, la famille, et, par l’amour paternel et la providence maternelle, la vie donnée à ce qui n’était pas, entretenue et suppléée en ce qui ne pouvait pas, par cela seul il est certain qu’il y a une éternelle et toute-puissante paternité, pour tous les hommes unis, aussi bien que pour l’homme isolé.
Il y a une paternité, une famille, une patrie invisible qui veille sur nous, nous, c’est-à-dire toute l’humanité ; famille qui d’abord nous donne tout, sans nous, et qui développe tout ensuite, avec nous et par nous, si nous n’y mettons pas d’obstacle et si nous voulons travailler.
V
Espérons, ô mon frère, que cette sérénité de regard qui voit ces choses va se joindre à votre zèle et à votre courage. L’homme et le monde, en s’élevant, marchent de la terreur à la confiance, en même temps que de l’aveuglement à la lumière. La lumière montre la beauté des choses que cachaient les ténèbres. Un des vices trop peu remarqués de la nature humaine, c’est l’esprit de blasphème, cet esprit qui dénigre, qui voit noir et qui parle noir. « Si vous avez la vie nouvelle, dit saint Paul aux chrétiens, déposez l’aigre levain de la vieille forme : colère, indignation, malignité, blasphème. » Oui, à mesure que l’homme se renouvelle en Dieu, le blasphème cesse et la reconnaissance vient avec la lumière. L’homme cesse de voir en noir ce jardin de la terre, de blasphémer la vie et son auteur. Peu à peu il découvre l’immense beauté des choses, et dans les biens présents la magnificence des promesses. Gardons-nous de nos impatiences idéales vers la perfection absolue, et du mépris des biens présents et relatifs. Que d’hommes se tuent corporellement par la recherche d’une santé parfaite, par le mépris et par la stagnation des forces suffisantes qu’ils ont, mais qu’ils n’emploient pas ! Et, dans la vie des âmes, que d’âmes, au moment où Dieu les inspire, s’éloignent de Dieu, par je ne sais quelle froideur chagrine, sous prétexte d’indignité, en attendant un temps meilleur ! Et quand on a perdu, dans l’ingrate inertie, ses forces d’âme ou de corps, on sent qu’alors, avant cette perte, on possédait la vie assez pour conquérir la vie plus abondante. Quant à moi, je sais, par une longue expérience, qu’un des plus grands obstacles de ma vie a été l’ignorance et le dédain du bien présent. On attend un présent meilleur pour l’exploiter, et ce présent meilleur ne peut venir que du présent réel et actuel que l’on délaisse et que l’on détruit. Et les méchants, par leur noir et sinistre esprit, et les bons, par leur impatience exaltée ou par leur inquiétude ingrate, conspirent dans ce dédain.
La vraie sagesse, dans la sérénité, voit autrement. Elle voit dans l’homme et dans le monde trois choses : des germes magnifiques, des lois qui développent les germes, et l’obstacle moral qui les arrête. Elle voit que, en tout, l’état du monde, des peuples et de chaque homme, d’ordinaire, est tout ce que comporte la vie morale qu’on a. Vous parlez d’esclavage ! Êtes-vous capables de liberté ? Soyez capables de liberté, et dites : Que la liberté soit ; la liberté sera, et tout le reste ainsi.
Il n’y a donc pas lieu à la sombre violence qui brise et tue pour arriver à vivifier. Il n’y a pas lieu à détruire la société contemporaine pour la refaire sur un plan meilleur. Il n’y a pas lieu à ces risibles et impuissants efforts de génie fou, d’héroïsme effaré qu’on dépense à créer l’organisation sociale véritable. L’organisation sociale véritable, ô mon frère, bien avant que vous fussiez né, est, depuis l’origine, créée de Dieu et donnée de Dieu dans ses bases essentielles et dans les lois qui la développent ; tout aussi bien que l’organisation de votre corps était créée de Dieu, dans le sein maternel, bien avant qu’il vous fût possible de le savoir et de le vouloir.
Encore une fois, comprenez-le. Ce qui se fait en nous et dans le monde, sans nous ou malgré nous, par la bonté de Dieu et par ses lois providentielles, est toujours beaucoup plus de la moitié de l’œuvre. Nous, nous avons à saisir, à comprendre, à suivre, à obéir et à continuer. Mais surtout, — là est notre grandeur et notre royauté, — nous avons à connaître et à vaincre, par la raison et par la liberté, et par d’héroïques entreprises, quand il le faut, l’obstacle, l’obstacle moral, qui s’interpose entre l’homme et les dons de Dieu.
Donc la morale, la morale absolue, nécessaire, évidente, la justice, en un mot ; voilà, dans tous les ordres de choses, la sainte et simple condition de tout progrès et de tout bien.
DERNIER LIVRE LES APHORISMES DE LA SCIENCE DU DEVOIR
CHAPITRE PREMIER
Courage ! oui, l’esprit humain marche, et en ce siècle même, il développe une science qui aura sur le monde plus d’influence que n’en a eu, depuis deux siècles, la science des forces de la nature.
Cette science, c’est la science du Devoir.
J’entends par là qu’en ce siècle-ci l’Histoire, la Politique, la Science économique, le Droit, et tout l’ensemble des sciences sociales, se rattachant décidément à l’éternelle justice, tendent à s’unir en une science supérieure, qui sera la science du Devoir.
Et cette grande science, la plus féconde de toutes, démontrera en toute lumière, développera, dans le détail des précisions et des applications, la riche beauté de l’inspiration primitive des consciences, et la divine fécondité des préceptes et des conseils de Jésus-Christ et de l’Église.
La conscience est donnée à tous, en tous temps, en tous lieux, et elle suffit. Chacun sera jugé sur ce qui lui aura été donné. Mais l’homme juste doit travailler, chaque jour, à éclairer sa conscience par la science, et la science doit, par l’effort de la raison et de la liberté, se développer de siècle en siècle.
Le principe de la science est simple : comme en astronomie, l’attraction et sa loi. Mais ses applications constituent la plus variée et la plus étendue des sciences.
Ce principe simple qui est dans la science du Devoir ce qu’est en astronomie l’attraction, on le peut énoncer ainsi : Assistance due par tout être à tout être.
Assistance due par tout être à tout être ! C’est une autre manière de dire, comme saint Paul : « Toute la loi est dans un seul mot : Tu aimeras ton prochain comme toi-même[55]. » C’est une autre manière de dire : « Faites à autrui ce que vous voudriez qu’on vous fît[56]. » Voilà le principe du Devoir.
Et je laisse à dessein, dans la formule, le mot être au lieu du mot homme, moins général. Cette étendue sans bornes de l’objet du devoir me rappelle la parole du Seigneur : « Allez dans l’univers entier, et portez à toute créature la bonne nouvelle[57] ! » C’est qu’en effet, le devoir ne va pas seulement de l’homme à l’homme, mais bien aussi à toute la création, à tout être, sans exception.
Le devoir, c’est d’aller au but et d’y mener toute la création. Et nous devons aller au but, qui est l’union des êtres entre eux et avec Dieu, « de toute notre âme et de tout notre cœur, de tout notre esprit et de toutes nos forces[58]. »
Et je médite avec bonheur l’universalité sans restriction de la formule : « par tout être à tout être. » Je me souviens de l’insistance avec laquelle saint Paul demande avant tout aux chrétiens d’assister et de porter par l’âme et l’incessante prière « TOUS LES HOMMES ; car Dieu veut sauver TOUS LES HOMMES, car le Christ s’est donné POUR TOUS[59]. »
Et ce principe de l’universalité du devoir et de son objet rentre encore dans cette sublime parole : « Chrétiens, vous rendrez compte, non pas seulement de vous-mêmes, mais bien du monde entier[60]. »
L’universalité absolue du devoir à l’égard de tout le genre humain, voilà ce qu’il convient plus que jamais, aujourd’hui que le globe est ramené à l’unité, d’inculquer par l’éducation à tout homme venant en ce monde. Pourquoi ? parce que cette vue sublime est propre à décupler dans tous les cœurs l’enthousiasme et l’effort. Pourquoi encore ? Parce qu’il est plus facile de mettre en ordre le monde entier qu’un seul État ou une seule ville. Les nations ne se sauveront point isolées, non plus que les individus. En ce siècle, c’est un mouvement de totalité que Dieu demande au genre humain. Et je répète avec une joie profonde que cette belle science du Devoir, nécessaire à ce grand mouvement, Dieu veut, aujourd’hui, la donner à l’Europe dans le détail de ses applications. Cette science n’était encore que dans sa tige, maintenant voici les rameaux et les fruits. Notre Maître disait : « Si vous conservez ma parole, vous connaîtrez la vérité. » Oui, la parole évangélique, vérité implicite complète, conservée dans le monde chrétien, a fructifié ; et nous arrivons aujourd’hui à la lumière visible, à la connaissance scientifique d’une partie de cette vérité.
Dans ce chapitre intitulé Aphorismes de la science du Devoir, je veux essayer d’énoncer en résumés succincts, mais non pas secs, les résultats scientifiques principaux auxquels, dans l’ordre moral, l’esprit public des peuples européens parvient ou sera parvenu, j’espère, avant un siècle.
I
Voici donc le principe simple de la science de Devoir : Assistance due par tout être à tout être.
II
L’accomplissement du Devoir, dans le sens plein du mot, c’est l’effort de l’homme tout entier pour porter toute la création à son but.
III
L’effort de l’homme entier, l’acte de l’âme totale, en style évangélique, qui est le style de Dieu, se nomme AMOUR. C’est pourquoi il est dit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu — qui est le but et la fin des êtres — de toute ton âme, de tout ton cœur, de tout ton esprit et de toutes tes forces. » L’acte d’amour, l’effort pour assister, c’est l’opération générale de l’âme dans la lumière et dans la liberté. Amour n’est pas passion, mais acte d’âme.
IV
L’amour, comme le pose la divine formule, doit être l’amour du prochain, c’est-à-dire que l’effort pour assister tout être doit suivre la hiérarchie des devoirs. La règle donc, c’est d’aller au plus près ; d’aimer dans la proximité, comme l’attraction attire sous la loi des distances. Mais entendez-le bien.
V
L’homme se doit au prochain d’abord. Mais qui est mon prochain ? demandait-on au Christ. Et le Christ répondait que le prochain, c’est l’homme que vous trouvez blessé sur le chemin.
VI
Mais la règle d’aimer le prochain est absolue dans son énoncé et métaphysiquement rigoureuse. L’effort pour assister ou pour aimer est véritablement réglé par la loi de proximité ; proximité non pas physique, mais morale et métaphysique. D’après cette règle, l’amour bien ordonné commence par Dieu, qui m’est plus intime que moi-même ; puis il descend à moi, qui suis d’abord responsable de moi ; puis ensuite il s’étend au prochain qui me touche, et puis à la patrie et puis au genre humain.
VII
Oui certes, le premier de tous nos devoirs, c’est d’aimer Dieu par-dessus toutes choses. Oui : servir Dieu, le mot est bon. Je dirai même assister Dieu : car le Verbe incarné nous dit : « C’est moi-même que vous assistez. » Et mihi fecistis. Assister Dieu ! c’est le mot de saint Paul. « Nous aidons Dieu ! » Dei adjutores sumus. Oui, aider Dieu, c’est-à-dire lui ouvrir les âmes, la mienne d’abord, et puis les autres ; le faire entrer dans tous les êtres que lui ferme la perversité, l’assister et l’aider pour qu’il vienne à son but et y mène toute la création, afin que lui, bonté suprême, vérité absolue, beauté, félicité, amour, soit tout en tous.
VIII
Oui, je l’assiste ainsi et je le sers, lui, source de tous les biens, en m’efforçant incessamment de le connaître et de l’aimer, et d’être à lui et avec lui de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces et de tout mon esprit.
IX
Et cela même, si je sais l’accomplir, opère tout mon Devoir envers moi-même et toute l’assistance que je dois à tout mon être. Car ne cessant, par l’amour et l’effort, de puiser en Dieu, comme fait le nouveau-né attaché au sein maternel, je puise la vie dans la source infinie, et je la fais descendre dans toutes mes forces et toutes mes facultés. Je fais descendre la vie de Dieu dans mon cœur, et puis dans mon esprit, et enfin dans mon corps.
X
Et ce n’est pas en vain que l’Évangile nous dit que les deux grands préceptes aimer Dieu et aimer son prochain sont semblables et ne font qu’un. C’est qu’en effet l’amour de Dieu donne l’amour du prochain, et le service de Dieu sert le prochain. Car que puise-t-on en Dieu par l’acte d’âme, sinon la foi et la lumière, la liberté, l’amour ? Or, ce sont là les forces qui bénissent la terre, qui nous rendent riches pour assister le genre humain, clairvoyants, résolus, pour pousser le monde à son but.
XI
Celui donc qui remplit le premier devoir, qui puise en Dieu la foi, la certitude, la lumière et la liberté, celui-là veut et opère le devoir tout entier, car il veut et opère l’assistance de tout son être à tous les êtres.
XII
Ainsi mon premier devoir, mon devoir envers Dieu, implique, s’il est rempli, l’accomplissement de mon devoir envers moi-même et envers les autres ; car si je suis le coopérateur de Dieu dans sa volonté très certaine de me conduire au but, c’est moi-même que j’ai assisté. Et si la vie de Dieu réside en moi, c’est-à-dire si j’ai pu acquérir la justice, il est visible encore que j’ai travaillé pour autrui.
Ainsi les trois devoirs sont identiques. Distinguons, cependant, afin d’arriver au détail.
CHAPITRE II LE DEVOIR ENVERS DIEU
I
Je vous le dis solennellement : voici le fond des choses, voici toute la perfection de la vie. C’est l’Évangile qui parle :
« Je ne suis pas seul ; mon Père est en moi. — Mon Père agit incessamment, et moi j’agis incessamment. Et ce que je vois dans mon Père, je le fais. »
Ainsi parle celui qui est l’Homme-Dieu.
II
Et moi aussi, moi le dernier des hommes, je porte en moi mon Père, mon créateur, la source éternelle de ma vie. Mon Père ne cesse d’opérer en moi, et de m’exciter vers le but, par de continuelles inspirations et impulsions. Le désir nécessaire du bonheur et la perpétuelle inquiétude de toute âme sont les effets de l’incessante opération. C’est à moi de sentir, de comprendre ce que veut opérer le Père, et d’agir sous l’action, avec raison et liberté.
III
Dieu qui nous porte, qui est en nous, qui est notre principe et notre source, prépare, commence nos actes et nos pensées. Il vit d’avance, en lui, éternellement, ce qu’il nous veut faire vivre dans le temps. L’idée qu’il a de nous, son éternelle volonté sur nous, constituent notre histoire idéale, le grand poème possible de notre vie. Ce beau poème, notre Père plein d’amour ne cesse pas de nous l’inspirer dans le profond désir de l’âme, dans la conscience, dans la lumière de la raison qui éclaire tout homme en ce monde. Il y a là une immobile et simple et infinie activité providentielle, qui contient et opère en elle éternellement tout le détail possible de nos actes et de nos mouvements. Il faut que notre vie, développée dans le temps et l’espace, soit l’image de cet infini.
IV
Je supplie Dieu d’ouvrir les yeux à tous les hommes qui pensent, afin qu’ils se liguent pour comprendre et pour faire comprendre ce point : Le Père est avec nous ; notre Dieu est en nous. Il vit en nous, et il veut nous guider, et nous, ses enfants libres, nous suivons ou nous résistons. Eh quoi ! est-ce que la profonde séduction du Panthéisme, jointe à sa manifeste absurdité, ne nous ouvriront pas les yeux ? Ne comprenez-vous pas qu’assurément tout être n’est pas Dieu, mais qu’en tout être est Dieu, surtout dans l’âme intelligente et libre, où il opère, éclaire, inspire ? Voilà le fond commun de la métaphysique, de la logique, de la morale et de toute la science du Devoir.
V
Oui, mon Père est en moi, au cœur de l’âme et à la source de mon être : et il éclaire, et il opère, et il inspire, et il remplit ma jeunesse d’une sainte joie. Et ma jeunesse, ce n’est pas seulement le commencement de mes années, c’est encore cette jeunesse radicale, qui, à tout âge, est toujours en mon centre, à l’origine des flots, au commencement des impulsions et des inspirations. Heureux ceux qui, par la tendresse reconnaissante, par l’humble recueillement, ne cessent de se retremper dans la source ! C’est ainsi que mon Père me rajeunit incessamment, me renouvelle en tout mouvement de ma vie. Qui ne sait plus se rajeunir touche à la mort.
VI
En aimant Dieu, c’est-à-dire en ne cessant d’opérer l’acte d’âme qui sert Dieu et l’assiste, c’est moi-même que j’assiste, c’est à moi que je donne la vie.
Je puise en Dieu d’abord la force radicale, le ressort premier de la vie, c’est-à-dire le ressort croissant de la lumière et du bonheur, de la justice et de la vérité. J’y puise ce bien fondamental, la certitude, la foi ! J’y puise l’espoir, et la joie de l’effort. De là coulent dans mon intelligence la lumière grandissante, et dans ma volonté la liberté croissante. La source vive dont parlait Jésus à la Samaritaine, la source vive est ouverte en moi.
VII
L’effort moral pour puiser dans cette source, c’est la prière, nom sacré, le plus clair de tous pour exprimer l’acte fondamental de la vie libre et raisonnable. La prière continue est donc le devoir essentiel, universel et principal de tous les hommes, précisément comme le devoir de la feuille verte est d’attirer la sève et de respirer l’air : sans quoi la feuille va sécher et tomber.
VIII
Il faut se rappeler ici cette autre déclaration évangélique : « Ayez la foi en Dieu, et alors, quoi que vous demandiez (quidquid petieritis), quoi que vous commandiez sans hésiter, ce sera fait (quidquid dixeritis fiet). » Telle est l’idée complète de la prière. L’Évangile nous apprend que la prière, c’est-à-dire l’acte d’âme fondamental, est d’un côté demande à Dieu, et de l’autre, ordre inculqué aux choses. L’âme supplie Dieu d’envoyer la vie, et elle ordonne au monde de recevoir la vie, et aux obstacles de disparaître, transportant par la foi les montagnes, qui arrêtent la marche du monde.
IX
Quiconque donc remplit, dans l’étendue du sens évangélique, le grand devoir de la prière, celui-là remplit tout devoir.
Celui qui prie assiste toutes les âmes, il assiste ses frères et les soutient par le salutaire et puissant magnétisme d’une âme qui croit, qui sait et veut. Il opère ce que saint Paul nous supplie de faire avant toutes choses, des prières, des supplications, des instances, et des actions de grâces pour tous les hommes.
Quel est le sens scientifique de ceci ? c’est que, très réellement, comme le dit Fénelon, les hommes se touchent d’un bout du monde à l’autre. Ils nous touchent ! Voilà donc ce prochain qu’il nous faut assister. Or, en ce réel contact des âmes, est-ce que mes élans de cœur, mes certitudes, mes résolutions, mes lumières ne sont en rien communicables ? Certes, si aujourd’hui les corps se touchent et se communiquent d’un bout du monde à l’autre, dans l’électricité, me fera-t-on croire, je vous prie, que les âmes ne communiquent pas ? Mais le contact des âmes, certain d’avance par la raison et par la foi, est aujourd’hui sensible par l’expérience. Ici encore, moi qui écris ces lignes, je sais, j’ai vu. Eh bien ! ô âme, si vous avez en vous la source vive, la source des rayons, des impulsions, des convictions, des espérances, comment ces flots vivants pourraient-ils ne pas découler de votre âme sur toute âme ? Oh ! voilà la grande assistance ! C’est pour cela qu’Isaïe dit : « Quand tu auras versé ton âme dans une autre âme qui allait succomber, quand tu auras rempli l’âme affamée, ce sera la justice et la plénitude du Devoir[61]. »
X
Et saint Paul nous demande l’incessante vigilance dans l’essentiel et nécessaire accomplissement de ce devoir : assistance de l’âme à toute âme. Écoutez-le : « Ne cessez de prier, ne cessez de supplier, en tous temps, dans le Saint-Esprit ; ne cessez de veiller, dans cet Esprit-Saint, en toute instance et toute supplication pour tous vos frères[62]. »
Et ne semble-t-il pas que si vous cessez de veiller, d’insister, de faire effort, de tenir bon, tout va se relâcher, le monde va reculer, vos frères vont sentir en eux moins de force et d’appui ? Oui, certes, il en est ainsi. Chacun de nous, pour sa part, porte le monde ; et ceux qui cessent de travailler et de veiller chargent les autres.
Donc, encore une fois, le devoir envers Dieu implique tout. Tout devoir implique tout devoir. Mais distinguons encore.
CHAPITRE III DEVOIR DE L’HOMME ENVERS LUI-MÊME
I
Notre devoir envers nous-mêmes, c’est de nous élever nous-mêmes.
Il y a une éducation primitive, impersonnelle, qui est de Dieu, de la nature et de la société. Mais Dieu qui nous commence par lui-même ou par sa création, Dieu veut que nous nous achevions par réflexion et liberté : c’est l’éducation personnelle.
II
Ici, la première partie du Devoir, c’est le profond respect de ce qui est commencé en nous, sans nous, par Dieu, par la famille, par la société, par l’Église. C’est l’assimilation laborieuse et l’adoption par choix de ce qui nous était d’abord imposé ou inoculé. Ici commence la crise de l’éducation personnelle.
III
Cette crise, de nos jours surtout, n’est pas bien traversée par la plupart des hommes. Ils ne respectent pas, n’acceptent pas et n’approfondissent pas. Ils méprisent et ils foulent aux pieds les riches données providentielles. Au lieu d’imiter les Apôtres en présence des filets remplis ; au lieu de discerner, de prendre à peu près tout, en repoussant quelques rebuts, ils rejettent en bloc dans la mer cette abondance qui leur était venue par grâce. Après quoi, la plupart vivent tout le jour, pauvres de vie morale, pauvres de foi, et ce n’est que l’épuisement et la tristesse du soir qui les ramènent à rechercher, à retrouver quelque chose des richesses qu’ils tenaient le matin dans leur miraculeux filet.
IV
Beaucoup d’hommes, il est vrai, manquent du bienfait de l’éducation primitive ; ils naissent sans patrimoine moral, et n’ont reçu peut-être, pour viatique de cette vie difficile, que la perversité des exemples et des maximes. Mais la raison et l’Évangile le disent : il ne sera demandé à chacun que ce qui lui aura été donné. Dieu demande à chaque âme une seule chose, toujours possible et toujours provoquée en nous par la conscience et l’impulsion actuelle du Père, savoir : l’effort pour s’orienter vers le bien à partir du point, quel qu’il soit, où l’on est.
V
En chaque point où se trouve une âme, s’ouvre toujours la double voie. Toujours ceci est vrai : « Dieu pose l’homme et lui donne sa loi, puis le laisse à sa liberté ; la vie, la mort sont devant lui, il aura ce qu’il choisira[63]. » Le premier acte de l’éducation personnelle, acte d’où tout dépend, c’est le choix primitif, radical, entre la double direction : droiture, perversité, bien ou mal, vie ou mort. Voulez-vous être bon ? Voilà bien la question première.
VI
La droiture, l’orientation instinctive vers le but, quelque pratique de la justice connue, quelque amour de la vérité entrevue, voilà ce qui conduira l’homme, de proche en proche, où Dieu le veut, s’il persévère, s’il fait effort, s’il veut marcher.
VII
Qu’il marche donc et fasse effort, et entreprenne, à partir du point où il est, l’éducation de tout son être, esprit et corps.
VIII
On parle quelquefois du devoir envers notre corps. Pourquoi non ? Or, le premier devoir envers le corps, c’est, avant tout, le bon choix entre les deux directions morales, bien ou mal, vie ou mort. La santé, la longévité, la beauté, vous les donnez le plus souvent à votre corps par votre choix. La grande majorité des hommes tuent leur corps par le vice. La science a fait l’axiome qu’il faut répéter à chaque page : L’homme ne meurt pas, il se tue. Et quant à la beauté, c’est l’âme qui transfigure le corps et qui lui donne un sens. L’expression de la face de l’homme n’est que la résultante des habitudes. Assistez donc ce pauvre corps, soutenez-le, transfigurez-le, s’il se peut, par la sérénité, la pureté, la paix, par le courage, par l’intelligence, et par la noblesse décidée des désirs, des habitudes et des résolutions.
IX
Encore un mot sur le devoir envers le corps. Souvenez-vous de ces trois paroles : « 1o La sagesse, dit l’Ancien Testament, ne peut pas habiter dans un corps que le péché corrompt[64]. 2o Lorsque votre intention est simple et droite, dit l’Évangile, tout votre corps est éclairé, et il devient pour vous comme un réflecteur de lumière[65]. 3o La beauté du visage dans un âge avancé est comme la lampe qui luit sur le chandelier saint[66]. » N’oubliez pas que c’est l’homme tout entier, âme et corps, qui agit en tout, même dans l’œuvre morale et intellectuelle. Enfin n’oubliez pas que la sainte communion catholique se donne pour protéger et soutenir l’âme et le corps : Ad tutamentum mentis et corporis.
X
Mais revenons à l’âme. Le choix fait, la mort écartée et la vie posée en principe par la droiture de l’intention, il faut, pour que cet acte fondamental de l’éducation personnelle donne ses fruits, il faut agir et travailler, et déployer ses forces. C’est le moment. « Prends de la force, et deviens homme, » dit alors la conscience : Confortare et esto vir. Cette parole est dite à tout homme à l’entrée de la vie, comme au prophète à l’entrée de la terre promise. Il s’agit en effet d’entreprendre, et cela par nous-mêmes, l’éducation de l’intelligence et l’éducation de la volonté. Il s’agit de conquérir la vérité, la liberté.
XI
La vérité, la liberté, quel but ! L’Europe contemporaine n’est pas encore arrivée à ce but. Le monde n’a pas encore poussé l’Évangile assez loin pour le connaître comme vérité, à plus forte raison pour en tirer la liberté. Les immenses régions lumineuses déjà conquises sont éparses comme sciences séparées, ne sont pas encore rassemblées comme vérité, ramenées à Dieu et à l’âme, au devoir, comme source et instrument de liberté. Mais je ne cesse de dire que nous sommes en cette crise, et que « les aigles » cherchent à s’assembler. Les sciences convergent, et c’est dans la science du Devoir qu’elles semblent vouloir s’unir. Beaucoup d’esprits l’entrevoient et le veulent. Gloire aux héroïques ouvriers de l’esprit qui, précédant leur siècle, dévouvriront le grand passage vers la terre promise, le passage, par la vérité, à la justice et à la liberté ! Voilà le devoir du génie.
XII
Mais il s’agit ici de nous, de nous tous, du dernier d’entre nous. S’éclairer et s’instruire, chercher la vérité, c’est le devoir de tous les hommes. Que faire si le génie, et les peuples les plus avancés cherchent encore ?
Or, ce qui est le suprême devoir du génie est aussi le premier et le plus simple devoir intellectuel de tout homme. Et pour tout homme, le devoir est possible. Voici comment : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. » Voilà toute la méthode, méthode simple et méthode nécessaire pour arriver à la vérité.
Poursuivez la justice, la vérité est donnée par surcroît. Cherchez la connaissance et la pratique du devoir, c’est le propre commencement de la marche vers l’ensemble des vérités ; c’est aller vers cette science suprême dont Jésus dit : Si vous conservez ma parole, c’est-à-dire si vous pratiquez la justice, vous CONNAITREZ LA VÉRITÉ.
XIII
La morale, morale sociale et individuelle, nationale et internationale, la morale, dis-je, ses conséquences et sa sanction, ses conséquences éternelles et présentes, quelle science ne rentre pas dans cette science-là ? L’hygiène y rentre, et combien n’est-il pas nécessaire d’enseigner l’hygiène à tout homme ! Toute l’économie politique est-elle donc autre chose que la morale : science du travail et de la sagesse, de l’équité et de la liberté, et des sanctions immédiates, matérielles, manifestes, du travail, de la sagesse, de l’équité et de la liberté ? C’est l’un des plus saisissants points de vue de la science du Devoir. La politique est identique à la morale ; ceux qui l’ignorent sont politiques du temps passé. Et l’histoire n’est-elle pas la morale en action ? Qu’y doit-on voir, sinon la marche du genre humain, accélérée ou entravée par le bien ou le mal ? Et la géographie, inséparable de l’histoire, n’implique-t-elle pas la science de la nature entière, et n’apporte-t-elle pas dès lors à la morale tout ce tribut ? Que dire de la logique ? N’est-elle pas véritablement inséparable de la morale, comme sont inséparables l’intelligence et la volonté, deux facultés d’une même âme simple[67] ?
Le devoir donc, le devoir intellectuel, est de chercher surtout cette science d’ensemble qu’on peut nommer la vérité. Et ce résumé se trouve être plus clair que les détails et ce tout est, à la fois, et plus riche et moins lourd que les parties.
XIV
Mais, à vrai dire, le devoir intellectuel consiste moins encore dans l’acquisition de la science que dans l’éducation des facultés. « La vie est plus que la nourriture, dit l’Évangile, et le corps plus que le vêtement ; » formule applicable partout. Considérez votre esprit comme un être à qui vous devez assistance, et comprenez qu’il vaut mieux lui donner la force que le vêtement, et la santé que la richesse, et la vertu que tout le reste. Rendez votre esprit juste, actif, prudent, droit, sincère, désintéressé. Acquérez ce que saint Thomas nomme les vertus intellectuelles, et vous aurez donné à votre esprit plus que la science. Vous lui aurez donné la lumière et la liberté, et vous aurez créé en vous la raison consistante, capable de se tenir debout dans les tempêtes de l’opinion et de la passion.
XV
La maternelle Providence a voulu que ce premier devoir intellectuel, la poursuite des vertus de l’esprit, fût beaucoup plus accessible à tout homme, riche ou pauvre, que l’acquisition de la science. Lisez les admirables pages de Channing sur l’éducation personnelle de l’ouvrier. La science elle-même, d’ailleurs, quand on le voudra bien, sera beaucoup moins inaccessible à la masse des hommes qui travaillent, qu’on ne le saurait croire à la vue de l’état pédantesque où vivent encore nos sciences. L’exposition des sciences en langue vulgaire est l’un des plus pressants devoirs intellectuels des grands esprits et des amis de l’humanité.
XVI
Et n’oublions jamais que, de toutes les vertus intellectuelles[68], la plus féconde et la plus nécessaire, c’est la foi : la foi dans tous les sens du mot, y compris son grand sens théologique. La foi, c’est l’assentiment libre, habituel, de l’esprit et de la volonté, aux vérités que Dieu révèle. Qu’il les révèle à la conscience, à la raison, au genre humain ou à l’Église, par la nature ou par l’histoire, par tradition ou par inspiration, naturellement ou surnaturellement, la foi est une vertu de l’âme qui sent, en toutes choses, ce qui est de Dieu ; qui le sent, dis-je, qui s’y attache, et prend Dieu même, Dieu réel et présent, pour fondement de ses magnifiques certitudes. La foi, divine ténacité de l’âme, tient à Dieu même, à Dieu, source de vérité et source de liberté. La foi est l’orientation de l’âme tout entière vers le vrai. Elle sait d’avance que LA VÉRITÉ EST, qu’elle est belle, qu’elle répond à tout. La foi possède la vérité avant de l’avoir vue, et y tient par le centre et le fond quand la surface de réflexion n’en analyse encore aucun détail.
XVII
Et c’est ainsi que les vertus intellectuelles tiennent aux vertus morales. La foi est la racine commune. La foi est précisément cette parole dont Jésus a dit : « Si vous conservez ma Parole, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. » O hommes, c’est ici ou jamais qu’il faut l’effort de l’éducation personnelle. C’est de la liberté maintenant qu’il s’agit, et de toute votre dignité d’hommes. C’est ici qu’il faut dire : « Aide-toi, le ciel t’aidera ; prends de la force, et deviens homme ! » — Courage, ami ; fussiez-vous courbé tout le jour par le travail vers la terre, fussiez-vous enfoui dans les mines, courage, levez la tête, et laissez bondir votre cœur ! L’éducation morale, encore beaucoup plus importante que l’éducation intellectuelle, est toujours en vos mains. Vous avez Dieu, la raison et la foi, la droiture, la bonne volonté, la prière et l’élan du cœur : vous pouvez faire de votre esprit une lumière toujours grandissante, et de toute votre âme, une âme libre. Vous pouvez devenir un homme, un sage, un saint, un bienfaiteur de votre race et du genre humain. Oui, par la seule consistance de votre âme en Dieu, dans la justice et dans la vérité voulues, dans le courage qui donne la liberté, vous bénissez implicitement et vous aidez les âmes de tous les hommes. Vous êtes dans le faisceau des âmes, un aimant vigoureux qui aimante et oriente les autres.
Et nous venons ici à nos devoirs envers autrui, presque déjà remplis par l’accomplissement du devoir envers Dieu et envers nous-mêmes.
CHAPITRE IV DEVOIRS DE L’HOMME ENVERS AUTRUI. LA FAMILLE.
Il les faut tous assister et aimer ! la famille, la patrie, l’homme, quel qu’il soit, qui se trouve blessé près de nous, le genre humain, l’Église, c’est-à-dire l’assemblée des hommes unis entre eux et avec Dieu. Quels objets à aimer, à servir, à aider dans la marche vers Dieu !
I
Mais, pour accomplir toutes ces choses, après votre éducation personnelle, ô homme, bénissez Dieu, vous n’êtes pas seul ! Oh ! si vous étiez seul, que la tâche serait lourde ! Malheur à l’être moral qui serait seul ! Mais l’homme n’est pas un être solitaire, c’est un être groupé. La grappe, l’épi sont bien plutôt notre symbole que la perle ou que le diamant. Ami, il y a la famille, la famille dont vous sortez, et la famille que vous fondez.
II
La famille ! Parlons de celle que vous fondez. Peut-être comprendrez-vous mieux. Oui, pour accomplir ces devoirs et vous aider dans ces efforts, vous avez un secours intime, un aide qui est presque vous-même : Adjutorium simile sibi. Vous avez une permanente ressource, une récompense toujours présente, un objet visible d’amour à qui Dieu même vous a uni par contrat naturel, social, légal, sacré. Voilà la force : « car, dit le Christ, lorsque deux d’entre vous s’unissent en mon nom sur la terre, quoi qu’ils demandent, ils l’obtiendront. » On peut donc tout. O ami, dix années de travail et d’éducation personnelle vigoureuse, est-ce trop pour vous rendre digne que Dieu vous donne sa fille comme compagne de toute votre vie ? Ignorez-vous que le mariage chrétien dans sa condition sainte implique ceci : c’est que Dieu même donne son fils ou sa fille, et une dot qui est un royaume ?
III
Cette condition, notre théologie inconnue, — elle est publique, écrite partout, mais inconnue, — notre théologie catholique la définit ainsi : Le mariage est un sacrement des vivants, c’est-à-dire qu’il faut être en état de grâce pour se marier comme pour communier. Qui d’entre nous ose communier indignement ? Personne. Pourquoi donc osez-vous vous marier indignement ?
IV
Oui, la voilà, cette fille de roi, qui méritait qu’on travaillât pour l’obtenir et que, pour gagner son amour qui vient du ciel, on fût beau, pur, courageux, intelligent, libre, honoré, ami de Dieu, capable par le caractère et le talent de la défendre, de l’aider et de la glorifier, elle et les fils qui naîtront d’elle !
V
Mais ces choses sont si grandes, que l’amour seul, l’amour d’un noble cœur, peut les comprendre. Heureux le siècle, prochain j’espère, qui aura le respect pratique et l’intelligence de ce sacrement des vivants ! Alors on pourra dire : Retour à Dieu, commencement de l’ère sociale du christianisme par la transformation de la famille, par le mariage chrétien enfin compris !
VI
Le vrai mariage, le mariage saint, le mariage avec le fils ou la fille de Dieu, quelle fortune et quel avenir ! Mais est-ce que le dernier des hommes n’y est pas appelé ? Gloire à Dieu ! Tous les hommes ont une grande mission ! Les différences sociales s’effacent devant cette grande égalité du royal mariage offert à tous avec le fils ou la fille de Dieu.
VII
Et que serait-ce si je parlais ici de ceux qui par un plus étonnant mystère, entrent plus avant encore, pour la vie et l’éternité, dans l’intime adoption de Dieu ? Voilà surtout ceux qui peuvent dire : « Je ne suis pas seul, car mon Père est en moi. »
VIII
Mais c’est surtout quand l’homme est père qu’il connaît de quels biens Dieu nous comble dans la famille. Quant à moi, je ne comprends bien la grandeur de ces dons primitifs qu’à mesure que j’avance dans la vie. Heureux les petits enfants, récentes fleurs que rien n’a flétries, et dont l’Évangile dit : « Leurs anges voient en tout temps la face du Père qui est au ciel. » Oui, l’inspiration pure du Père, qui est au ciel et dans leur âme, coule abondante et sans entrave dans leurs âmes innocentes. Leurs anges voient Dieu. Eux, ils n’en savent rien, mais ils en vivent, et tressaillent de joie dans cette lumière universelle du Père où ils croissent pleins de pressentiments, de germes, de ravissants élans. Or, qui est le ministre et le prêtre, et j’allais presque dire le Dieu visible de cette première période de la vie ? C’est le Père.
IX
Oui, j’en ai le plein et bienheureux souvenir, comme s’il était d’hier, et beaucoup d’âmes m’ont raconté les faits de leur enfance, assez nombreux, assez distincts pour servir de base scientifique. Oui, l’âme pure du petit enfant voit dans son père un homme divin, tout sage et tout-puissant, et dans sa mère tous les trésors de la bonté, de l’amour et de la beauté. Je ne sais rien de plus profond que ces paroles de la piété chrétienne que disent aux petits enfants, dans les écoles et les églises, les prêtres et les religieuses : « Mon enfant, voyez dans votre père Jésus-Christ, et dans votre mère la sainte Vierge ! » La famille, c’est l’Église primitive et privée, c’est la religion naturelle, admirable symbole, puissante préparation de la surnaturelle et universelle religion. O homme, ô compagne de l’homme, voilà donc ce que croient de vous ces petits ! Voilà ce que Dieu leur fait croire, Dieu qui veut leur donner, en vous montrant à eux, les saintes visions et les idées divines, les plus grandes, les plus vraies, les plus fécondes qu’ils pourront jamais acquérir ! Parlez ! est-ce une assez magnifique mission ? Votre devoir, c’est donc de représenter Dieu ! Être pour eux un Dieu visible, les remplissant ainsi de joie, de foi, de confiance, d’idéales espérances, de célestes images, et souvent, dès la plus tendre enfance, d’ineffaçables sentiments de justice, d’héroïsme et d’honneur. Voilà ce que vous leur devez. C’est pour eux l’impulsion initiale de la vie : ne voulez-vous donc pas la rendre, pour ces pauvres petits que Dieu vous a confiés, puissante, heureuse et sainte ? Dieu soit loué ! il y a des pères et des mères qui remplissent, en esprit et en vérité, cet admirable sacerdoce. Et vous, ne le voulez-vous pas aussi ? Vous leur devez donc, ô mon frère, le spectacle de toute beauté morale. Le leur donnerez-vous, si vous n’êtes pur, digne, juste, tempérant, intelligent et religieux, maître de vous dans la douceur et la bonté ? Prenez garde ! ils sentent l’imperceptible : ils voient tout et comprennent tout.
X
Heureux, mille fois heureux ceux qui ont reçu de leurs pères, et laissent à leurs enfants, comme héritage fondamental, ces images et ces souvenirs ! Puissance bénie des traditions sacrées de la famille, que vous êtes grande et que vous êtes rare ! Aujourd’hui, les générations morcelées vivent à part, et les familles ne forment plus, dans la trame sociale, ces lignes suivies, fermes et continues, qui font la solidité de l’ensemble. Oh ! que ne comprend-on la noblesse ! Et comment tous les hommes, depuis le prince jusqu’au dernier des pâtres, ne la désirent-ils pas et ne travaillent-ils pas à la fonder ? Oui, la noblesse pour tous ! Elle est ouverte à tous par le travail et la vertu. Le culte des ancêtres ! Belle parole et grande chose ! Est-ce donc que tout homme n’a pas en lui le profond et providentiel désir de laisser une mémoire bénie ? Le Christ lui-même, second père des hommes, lorsqu’il transmet son sang à la nouvelle humanité, n’a-t-il pas dit : « Faites ceci en mémoire de moi ? » Est-ce que tout père ne devrait pas aussi vouloir transmettre, avec son sang, une noble, sainte et bienfaisante mémoire ?
XI
Voici que depuis peu de jours l’art de fixer l’image de la figure humaine devient si populaire et si facile, que les peintres, aidés du soleil, parcourent dans toute l’Europe jusqu’aux moindres villages, et font si bien que fort souvent ils ne laissent pas dans la contrée une seule figure humaine sans la saisir. Eh bien ! voilà les portraits des ancêtres. Ce qui n’était possible, il y a quelques siècles, qu’aux rois et aux seigneurs, sera bientôt réalisé pour tous ; l’usage de ces collections s’étendra : on mettra les noms et les dates, puis quelques faits saillants : fonctions, honneurs, services, actes de dévouement. Les maires et les curés signeront les portraits, constateront les souvenirs. Voilà les parchemins, voilà les titres de noblesse ! O mon frère, qui que vous soyez, devenez fondateur ou bien régénérateur d’une race noble ! Portez avec vigueur à son grand but, qui est la multiplication des justes et des enfants de Dieu, celle des lignées humaines dont vous êtes un anneau : en cela seul, vous aurez été un bienfaiteur de l’humanité.
XII
Oui, nous ferons ces choses, et bien d’autres, quand la lumière et la céleste sève évangéliques rentreront dans ces masses humaines desséchées, comme lumières et ondées de printemps sur les campagnes après l’hiver[69]. Oui, c’est mon cher espoir, avant trois siècles quand le chaos présent sera dompté, quand la science du Devoir aura fait le progrès dont la crise s’opère aujourd’hui, les nations deviendront plus nobles, et la noblesse pénétrera jusqu’à leurs dernières fibres[70].
CONCLUSION
La volonté d’abolir la misère conduit à l’Évangile et puis à l’Église catholique.
La terre remplie, et trop petite, tend vers le ciel.
Au fond, la grande terreur et la grande douleur, c’est la mort. La grande consolation sera donc l’immortalité manifeste.
I
Je ne demande au monde contemporain qu’une seule chose : la volonté déterminée d’abolir la misère.
Qu’on se décide publiquement, solennellement, à prendre pour devise la parole de Moïse : « O Israël, tu ne souffriras pas qu’il y ait dans ton sein un seul mendiant ni un seul indigent. »
Que tous les peuples, toutes les sectes, tous les partis s’accordent sur ce point unique et le poursuivent sans jamais s’arrêter, et il suffit.
Je dis que, par cela même, la justice, la vérité, la religion se répandent sur la terre.
Par cela même, le christianisme et le catholicisme, qui est le christianisme entier, gouvernent le monde.
Comment cela ?
C’est que le christianisme entier, on ne peut trop le répéter, se réduit à un point : « J’ai eu faim, dit le Christ, et vous m’avez nourri : vous êtes sauvés. — J’ai eu faim, et vous ne m’avez pas nourri ; vous êtes jugés et condamnés. » Voilà le point. Selon l’Évangile, tout est là, non en ce sens que ce seul point exclue le reste, mais en ce sens qu’il implique tout. Il implique et attire et suppose toute pratique, toute vertu chrétienne, et la vraie vie de l’âme en Dieu.