LES SOURCES (PREMIÈRE PARTIE) CONSEILS POUR LA CONDUITE DE L’ESPRIT (continued 2)
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Il faut la reprendre. M. Poisson disait que les parties des mathématiques devaient être enseignées par la méthode infinitésimale. Quelques personnes se souviennent encore qu’un jour, présidant un concours d’agrégation, M. Poisson, oubliant un instant le candidat qu’il avait à juger, prit la parole et développa ceci : « qu’il y a en géométrie quatre méthodes : méthode de superposition, méthode de réduction à l’absurde, méthode des limites, méthode infinitésimale. La superposition, disait-il, n’est applicable qu’en très peu de cas ; la réduction à l’absurde suppose la vérité connue, et prouve alors qu’il ne peut en être autrement, mais sans montrer pourquoi. La méthode des limites, isolée de l’idée des infiniment petits[18], cette méthode plus généralement applicable que les deux autres, suppose aussi la vérité connue, et n’est, par conséquent, pas davantage une méthode d’investigation : ce sont trois méthodes de démonstration, applicables chacune, dans certains cas, aux vérités déjà connues. Au contraire, la méthode des infiniment petits se trouve être à la fois une méthode générale et toujours applicable, et de démonstration et d’investigation. » — Il est vrai, pendant que M. Poisson parlait ainsi, à côté de lui, un autre mathématicien illustre croyait l’arrêter tout court en lui disant : Qu’est-ce que les infiniment petits ? Je ne sais ce qu’a répondu M. Poisson. Mais, quant à la méthode, qu’importe la réponse ? Il suffit qu’avec notre notion, telle quelle, des infiniment petits, qui sont ce que Dieu sait, aussi bien que le point, la ligne, la surface, le solide et le reste, il suffit dis-je, que l’introduction de cette notion soit la voie, sans comparaison la plus facile et la plus courte, pour trouver et montrer la vérité mathématique.
C’est donc celle-là que nous prendrons.
Sans m’arrêter aux objections de ceux qui disent qu’on ne sait ce que c’est, qu’elle n’est point rigoureuse, je l’emploie parce qu’elle mène au but. D’ailleurs, nous avons répondu, ce semble, à ces difficultés dans le quatrième livre de notre Logique, et surtout dans notre introduction à la Logique.
Il y a, dans cette défiance de la rationalité des infiniment petits, ce que disait déjà Fontenelle, lorsque les esprits chagrins de l’Académie des sciences voulaient étouffer dans son germe la découverte de Leibniz, il y a une sainte horreur de l’infini ; il y a ce rationalisme pédant qui se donne bien du mal pour démontrer rigoureusement le postulatum d’Euclide, qui n’en a pas besoin ; il y a ce pédantisme qui se flatte, comme nous le disait un spirituel mathématicien, de trouver des difficultés là où personne n’en avait vu ; il y a ce que pensait Bordaz-Desmoulin, lequel a dit fort à propos : « L’infini qui ne fait qu’apparaître dans la science l’éblouit ; » il y a cette disposition qui poussa Lagrange à écrire sa Théorie des fonctions analytiques, dégagée de toute considération d’infiniment petits, etc. ; Il y a enfin cet étrange aveuglement des esprits d’une certaine nature, qui ne veulent point d’idées plus grandes que nous, et ignorent que, comme le dit Bossuet, « nous n’égalons jamais nos idées, tant Dieu a pris soin d’y marquer son infinité. »
Nous citions un autre mathématicien compétent, M. Coriolis, lequel, peu de temps avant sa mort, nous avouait qu’il eût aimé à consacrer le reste de ses forces à la réforme, dans ce sens, de l’enseignement mathématique. Tout ramener à la méthode infinitésimale était, me disait-il, l’idée de toute sa vie, comme professeur et comme directeur des études. A ses yeux, l’enseignement des mathématiques, aujourd’hui en France, était le plus lourd, le plus pédant, le plus fatigant pour les élèves et pour les maîtres qu’il fût possible de voir, et présentait le plus étrange exemple de routine qu’ait offert aucun enseignement dans aucun temps. « Quand on parle comme on le fait souvent, disait-il, de la routine des séminaires dans l’enseignement théologique, on est loin de se douter que l’enseignement mathématique est victime d’une routine incomparablement plus lourde et plus barbare. »
D’après ces autorités, ces raisons, et bien d’autres, je ne pense pas qu’il soit téméraire d’affirmer qu’une seule année d’études par la méthode infinitésimale, convenablement appliquée et présentée, donnerait, non pas plus d’acquis ni de détail, mais plus de résultats utiles, plus d’intuition géométrique, et surtout plus de développement des facultés mathématiques, que le séjour même de l’École polytechnique, qui est de deux ans, et qui suppose d’ordinaire trois années d’études préalables.
Par cette voie, qui est vraiment, comme le disait M. Poisson, la seule voie d’invention, ne voit-on pas qu’en peu de temps on apprendrait à l’élève géomètre à faire de petites découvertes, et à voir par lui-même, au lieu d’apprendre par cœur, sans voir ? Il développerait ses facultés, en acquérant la science, et accélérerait sa vitesse par chaque effort.
Je conclus, sur ce point, en répétant mon assertion : la méthode infinitésimale appliquée partout en mathématiques, c’est la lumière introduite dans la masse, c’est la vitesse substituée à la lenteur. Aussi je ne doute pas un seul instant que la solution du problème de l’enseignement ne réside surtout en ce point. On peut doubler, plus que doubler, la vitesse, la clarté, la fécondité de l’enseignement mathématique par l’introduction décidée de la méthode infinitésimale. On peut alors superposer les deux éducations nécessaires de l’esprit, faire pénétrer la science dans les lettres, trop vides et trop banales sans ce vigoureux aliment, et par contre, donner à la science la chaleur lumineuse, le feu, qui seul en transfigure la masse, et la change en diamant. Le premier qui, en France, instituera sur une base durable, par la voie que nous indiquons, cette pénétration mutuelle des lettres et des sciences dans la première éducation, celui-là doublera les lumières de la génération suivante, et deviendra peut-être le Richelieu d’un grand siècle.
IV
Reste donc un point dont personne ne s’occupe.
Nous étudions aujourd’hui les mathématiques soit pour passer un examen, soit pour apprendre aux autres à le passer, mais non pas pour savoir, pour posséder la science. Quand donc nous savons démontrer un théorème, c’est tout. Mais que fait-on de ce théorème démontré ? Que fait notre esprit de cette vérité dévoilée ? Quand est-ce qu’il la médite, la contemple en elle-même, et s’en nourrit ? Quel est le sens de cette géométrie et de ces formes ? Ces formes sont des caractères que nous avons appris à distinguer, à désigner, à reproduire, à comparer. Mais que veulent dire ces caractères ? S’il est vrai que les caractères mathématiques sont des vérités absolues, éternelles, elles sont en Dieu, elles sont la loi de toute chose. Nous commençons à le comprendre pour la nature inanimée : mais que sont-elles dans l’ordre vivant ? Que sont-elles dans l’âme ? Que sont-elles en Dieu ? Et quelle est la philosophie de ces formes ? Questions étranges pour les mathématiciens purs, aussi bien que pour les philosophes purs, mais questions que l’on posera, et que peut-être on résoudra un jour, quand les mathématiques se répandront dans l’ensemble de la science comparée.
Du reste, si vous avez lu et compris le quatrième livre de notre Logique, intitulé l’induction ou procédé infinitésimal, vous y avez vu un exemple de la comparaison de la philosophie et des mathématiques : exemple qui me paraît jeter une vive lumière sur le point capital de la Logique, lequel, étant demeuré obscur jusqu’à présent, quoique vaguement entrevu de tout temps, était une vraie pierre d’achoppement pour la philosophie.
V
Nul n’est juge dans sa propre cause. J’ose pourtant exhorter nos jeunes lecteurs à travailler, avec plus d’attention qu’on ne l’a su faire jusqu’ici, ce chapitre de la Logique, tel que je l’ai écrit. Il y a bientôt huit ans que j’ai publié la théorie du Procédé de transcendance. Depuis, cette théorie a été publiée en Allemagne par un auteur qui, de son côté, arrivait au même résultat. Nulle objection sérieuse ne nous a été faite, et j’ai d’ailleurs démontré ma pensée une dernière fois dans une introduction[19] qui me semble ne pouvoir plus être attaquée, du moins dans sa thèse principale. Voici cette thèse : La raison a deux procédés, déduction, induction, procédé de CONTINUITÉ et procédé de TRANSCENDANCE. Ces deux procédés nécessaires, de déduction et de transcendance, sont les deux procédés logiques fondamentaux de la géométrie, comme de toute autre science. En géométrie, comme partout, le procédé de transcendance ou l’induction est le procédé d’invention par excellence.
Or, si j’ai raison, il s’ensuit que le chapitre principal de la Logique, la logique d’invention, disait Leibniz, ce chapitre, oublié par la philosophie contemporaine, est remis en lumière. Il s’ensuit encore selon moi, que le secret, la formule générale de ces jugements prompts, rapides et sûrs que pose le sens commun, formule que cherchait ou regrettait Jouffroy[20] et qu’il croyait possible de déterminer, se trouve maintenant en effet déterminée. Les obstacles logiques, élevés contre l’instinct des âmes et le mouvement spontané des esprits, sont scientifiquement renversés.
Cela mérite d’être vérifié.
Pascal a dit : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. » Eh bien ! je suis très fier d’avoir écrit des volumes de logique qui démontrent, entre autres choses, que les raisons du cœur sont bonnes.
Mais quittons brusquement ce sujet, pour qu’il ne nous mène pas trop loin.
Passons à la principale application des mathématiques, l’astronomie.
CHAPITRE IX ASTRONOMIE
L’ignorance du public au sujet de l’astronomie est véritablement étrange.
J’ai connu des hommes très instruits qui m’ont longtemps soutenu, très vivement, en me qualifiant d’empiriste, que le vieux système astronomique, plus philosophique, disait-on, que le nouveau, était le vrai ; que le soleil tourne autour de la terre, non la terre autour du soleil.
Ainsi cette science simple, facile, régulière, lumineuse, majestueuse et religieuse, cette science pleine, dans ses détails, du plus puissant intérêt, cette science, modèle des sciences, et chef-d’œuvre de l’esprit humain, non seulement n’est pas encore devenue populaire, mais même est absolument inconnue de la plupart de ceux qui ont reçu une éducation libérale complète.
Il est vrai que cela tient en grande partie à la manière dont on l’enseigne.
D’abord, la science est encombrée d’instruments, hérissée d’algèbre, défigurée par un bon nombre de mots effrayants, enveloppée de cercles dont l’imagination ne peut sortir, masquée surtout par les incroyables figures d’animaux, de dieux et de serpents que vous savez. Rien n’effraye plus les esprits que ces figures. De sorte qu’il faut braver les tentations de découragement, et briser une épaisse écorce pour parvenir jusqu’au noyau, au résultat utile, au fait. De plus, on expose d’ordinaire l’astronomie d’une étrange façon. On commence par décrire longuement et minutieusement à l’élève des apparences dont on lui apprendra ensuite la fausseté. Pourquoi ne pas dire tout de suite et franchement ce qui en est ?
Je me souviens d’un fort habile homme qui, sur la lecture du premier volume d’un de nos plus savants traités d’astronomie, voyant l’auteur parler toujours des mouvements du soleil, des cercles qu’il parcourt, des révolutions diurnes, de ses mouvements annuels, progrès, stations et rétrogradations, croyait, d’après cet exposé, que l’Académie des sciences était revenue au système de Ptolémée.
Je ne pense pas qu’il faille procéder ainsi quand on n’a pas de temps à perdre.
Commencez, comme pour toute autre science, par une seule leçon sur l’ensemble ; puis une leçon sur le système solaire, une autre sur le système stellaire, une troisième sur les Nébuleuses. Reprenez le système solaire en dix ou douze leçons, le système stellaire en trois ou quatre, les Nébuleuses plus brièvement encore. Dans ces leçons, ne parlez pas des apparences qui fourvoient l’imagination, ne dites que ce qui est, donnez les résultats, les résultats certains ; mettez à part ce qui est contestable au sujet des étoiles et au sujet surtout des Nébuleuses. Parlez très peu d’abord des instruments et des méthodes, qui sont l’échafaudage du monument ; montrez le monument lui-même, il le mérite. Puis recommencez encore plus amplement, et tout en multipliant les détails précis, serrez de près l’unité de la science ; montrez la cause unique de toutes les formes et de tous les mouvements, l’attraction et sa loi. Voyez sortir de là, par voie de conséquence, la courbe du second degré, le cercle et sa famille, pour régner seuls sur tous les astres ; et ne rejetez pas trop vite ce que disait Kepler, compétent en ces choses, puisque c’est lui qui les a découvertes, que le cercle est un symbole de l’âme et de la Trinité de Dieu, de sorte que l’âme et Dieu seraient partout retracés dans le ciel et en seraient la loi. Placez ici la mécanique céleste, et l’application surprenante de précision et de délicatesse du calcul infinitésimal à l’analyse de toutes ces formes et de tous ces mouvements. Faites connaître cette puissance du calcul qui pèse sur les astres, et qui annonce leurs mouvements plusieurs années d’avance, non pas à la minute, ni à la seconde, mais par dixième de seconde ; qui sur l’imperceptible frémissement d’un astre, affirme, comme l’a fait M. Leverrier, qu’il y a un astre invisible, à un milliard de lieues, qui inquiète celui que l’on voit ; puis enfin, calculant le sens et l’amplitude du frémissement, dénonce le lieu et l’heure où l’on apercevra l’astre inconnu.
Pendant ces leçons développées, la description des instruments, des méthodes et des procédés et l’histoire de la science se placent çà et là comme digression, avec un très grand intérêt : surtout l’admirable histoire de Kepler, qui est la Genèse de l’astronomie.
Mais quand vous connaîtrez tout le matériel de la science, les faits et leurs lois, que votre imagination se représentera, jusqu’à un certain point, l’ensemble des formes et des mouvements, — je parle ici du système solaire, qui est la partie achevée de la science : — quand vous saurez les distances des planètes au soleil, leur grandeur relative, leur densité, le temps des rotations et des révolutions ; quand vous verrez toute cette flotte de mondes voguer de concert et avancer dans le même sens ; et notre terre aussi flottant comme un navire autour de cette île de lumière qui est notre soleil : quand vous verrez les décroissances étranges de lumière, de chaleur et de mouvement pour les mondes éloignés du centre ; puis l’incroyable excentricité et l’espèce de folie des comètes, qui semblent se débattre sous la loi dont elles sont d’ailleurs dominées tout autant que les mondes habitables ; et puis leur étonnante mobilité de formes, leurs combustions furieuses, tantôt dans la chaleur et tantôt dans le froid ; quand vous verrez toute cette géométrie en action, toute cette physique vivante, tout ce merveilleux mécanisme de la nature, toujours entretenu par la présence de Dieu, et manifestement réglé par sa sagesse, sous des lois qui sont son image ; quand vous verrez la vie et la mort dans le ciel : un monde brisé dont les débris roulent près de nous, le ciel emportant avec lui ses cadavres dans son voyage du temps comme la terre emporte les siens ; quand vous verrez des étoiles disparaître, pendant que d’autres naissent, croissent et grandissent ; quand vous apercevrez ces Nébuleuses, — que ce soient des groupes de soleils ou bien des groupes d’atomes, que les unes soient soleils, d’autres atomes, poussière d’atomes ou poussière de soleils, qu’importe ? — quand vous verrez les groupes de même race, mais de différents âges, parvenus sous nos yeux à différents degrés de formation, et laissant voir la marche du développement, comme nous voyons dans une forêt de chênes, le développement de l’arbre dans tous ses âges ; puis, quand vous verrez sur tous les mondes ces alternances de nuit et de jour, ces vicissitudes de saisons, en harmonie avec la vie de la nature, je dirai même avec la vie de nos pensées et de nos âmes : vicissitudes, alternatives, partout inévitables, excepté dans ce monde central où règne un plein été, un plein midi ; alors, s’il n’entre dans votre astronomie ni poésie, ni philosophie, ni religion, ni morale, ni espérances, ni conjectures de la vie éternelle et de l’état stable du monde futur ; si vous ne comprenez rien à ce mot sublime de Ritter : « La terre, dans ses révolutions perpétuelles, cherche peut-être le lieu de son éternel repos ; » si vous ne comprenez ces mots de saint Thomas d’Aquin : « Rien ne se meut pour se mouvoir, mais bien pour arriver : tous ces mouvements cesseront ; » — si vous ne comprenez ces mots de Herder : « La dispersion des mondes ne subsistera pas : Dieu les ramènera à l’unité, et réunira dans un même jardin les plus belles fleurs de tous les mondes ; » — si vous ne croyez pas à cette prophétie de saint Pierre : « Il y aura de nouveaux cieux et une nouvelle terre ; » et à cet oracle du Christ : « Il n’y aura plus qu’une bergerie, » — si, en face de ces caractères si grandioses, et de ces traits fondamentaux de l’œuvre visible de Dieu, vous regardez sans voir et sans comprendre, sans soupçonner la possibilité du sens : alors, oh ! alors, je vous plains !
CHAPITRE X PHYSIQUE
Qu’est-ce que la physique ? Nous appelons physique la science de la nature inorganique, et physiologie la science de la nature organisée. Ces mots s’entendent suffisamment.
Dans la nature inorganique, nous distinguons deux choses : la matière et la force. Sans discuter si ce qu’on nomme matière n’est pas aussi purement un effet de la force (ce que nous ne pensons pas, du moins dans le sens ordinaire des dynamistes), continuons à poser, avec le peuple, la distinction de matière et de force.
Qu’est-ce que la matière ? La physique n’en dit rien. C’est une question fondamentale de la métaphysique, qu’il est certes permis au physicien de méditer et de poursuivre : mais, de fait, dans l’état actuel de la science, la physique ne parle que peu ou point de la matière, et ne traite que des forces.
La physique, c’est donc la théorie des forces de la nature inorganique.
N’y a-t-il qu’une seule force ? Y en a-t-il trois ? Y en a-t-il quatre ? Le fait est que la science tend à les ramener toutes à une seule, l’électricité, qui produit trois effets ou forces dérivées, l’attraction, la lumière, la chaleur.
Ceci renferme donc toute la physique.
Qu’il y ait une première leçon d’ensemble sur ce sujet, c’est-à-dire sur l’électricité, en notant, toutefois, que la physique traite aussi du son, qui n’est qu’une imitation et une image grossie de la lumière, et rentre sous la même théorie.
Viendront ensuite trois leçons sur l’attraction, sur la lumière, sur la chaleur, considérées dans leurs effets généraux, et comme produits de l’électricité. — Puis une leçon spéciale sur l’acoustique.
Ensuite il faudra reprendre en détail les grands chapitres de la physique, en développant, dans chacun de ces chapitres, la théorie des ondes, qui est le fond et l’unité de la science.
C’est par ce point que la physique touche à la géométrie, et que l’on entre en physique et géométrie comparées. La théorie des ondes développe et embrasse toute la physique. Et qu’est-ce que les ondes ? Des sphères se développant avec une vitesse calculable, se succédant à intervalles comptés. Ce sont des mouvements, des formes, des nombres. Là encore les mathématiques, la géométrie sont partout. La Bible l’avait bien dit : « Tout est compté, pesé et mesuré. » Omnia in numero, pondere et mensura. Descartes avait raison de dire : « Tout se fait par formes et mouvements ; » il avait raison d’affirmer qu’on poursuivrait dans le détail des phénomènes les lois précises de ces formes et de ces mouvements, espérance que Pascal lui-même n’osait concevoir, et qui est aujourd’hui accomplie, en grande partie du moins.
Du reste, la science avance chaque jour dans cette voie. Tout se calcule, tout est compté, pesé et mesuré. On finira probablement par soumettre à l’analyse mathématique les phénomènes chimiques eux-mêmes. N’avons-nous pas déjà les étonnants travaux d’un illustre mathématicien[21] sur les atomes, non seulement atomes des corps, mais atomes de la lumière : travaux où le génie atteint par le calcul les formes de l’atome, et leurs variations, et leur polarité, d’où résultent le jeu variable des forces dans la matière et les variations de chaleur, de couleur, de répulsion et d’attraction ? Là se trouve probablement la prochaine grande découverte à faire dans les sciences : il nous faut les Kepler et les Newton de l’infiniment petit. On attend les législateurs de l’atome, comme on a les législateurs des astres.
Rien ne me semblerait plus utile, en physique, que de méditer ces questions, dût-on se borner à les poser.
Quoi qu’il en soit, une fois rattachées à la géométrie et au calcul, la physique et la chimie se rattacheront plus haut encore.
Je ne crains nullement d’affirmer, conformément à ma thèse générale sur la science comparée, qu’il faut remonter, par la physique et la chimie, à travers les mathématiques, jusqu’à la philosophie, et jusqu’à la théologie : la philosophie et la théologie, du reste, étant certainement comparables et mutuellement pénétrables.
Si nous croyons, comme l’affirme un esprit distingué qui entre dans cette voie[22], que « toute science qui s’isole se condamne à la stérilité ; » que « cette philosophie qui continue à la fois les grandes traditions… de Descartes, de Leibniz, est capable de passer la frontière, et d’entrer sur le terrain de la physique ; » nous croyons de même que la physique aussi est aujourd’hui capable de monter plus haut, et que cette tentative de physique et de philosophie comparée est, comme le dit encore le même auteur, « une tentative qui, un jour ou l’autre, doit réussir[23]. »
Il faut en venir à comprendre ce qu’il y a sous cette théorie nouvelle des ondes, sous ces formes sphéroïdales qui sont partout, sous cette loi générale de la raison inverse du carré des distances, ce qu’il y a enfin dans toute force. Il faut savoir s’il est vrai et visible en physique, comme cela est visible en psychologie, que Dieu opère en tout ce qui opère ; que l’attraction, la lumière, la chaleur sont des effets de la présence de Dieu, produits par lui comme cause première, et radicalement impossibles sans son action perpétuelle. Il faut voir si cette vérité théologique n’est pas impliquée dans cette étrange propriété du mouvement et de la propagation des forces, leur persistance indéfinie, sans fatigue ni altération, de sorte que le rayonnement d’une force quelconque se conserve toujours tout entier à quelque distance du centre que l’onde soit parvenue. Il faut savoir si on ne peut pas dire que Dieu, par là, a pris soin de marquer son infinité dans la force, comme il a pris soin, dit Bossuet, de marquer son infinité dans nos idées ; si dès lors on ne peut pas apercevoir le côté de la force qui est de Dieu, comme on aperçoit, en psychologie, le côté de la raison et des idées qui est donné de Dieu ; comme en effet on doit finir par distinguer, dans tout ce qui est créé, le fini, qui est le créé lui-même et l’indispensable présence de l’incommunicable infini, qui porte et soutient le fini.
Je vais plus loin ; je crois avec l’auteur déjà cité qui en a montré quelque chose, « à l’accord des conclusions légitimes de la méthode rationnelle en philosophie et dans les sciences naturelles avec les enseignements chrétiens sur la nature de Dieu, sur sa providence et sur sa création[24]. »
Et pour vous dire le fond de ma pensée qui, au premier abord, pourra choquer bien des esprits, je suis très convaincu qu’il est possible d’entreprendre d’une manière véritablement scientifique, ce qui a été déjà vaguement entrepris tant de fois, je veux dire d’appliquer à toute la physique et à toutes les sciences, l’idée qui inspira Kepler dans sa merveilleuse découverte du monde astronomique, et qu’il indique dans son chapitre : « Du reflet de la Trinité dans la sphère. » De adumbratione Trinitatis in sphærico. Si la sphère et ses dérivés sont partout, si cette forme renferme, en effet, quelque vestige, quelque ombre du grand mystère, il s’ensuit donc qu’il y a partout vestige de la Trinité, comme l’affirmait Kepler d’après la théologie catholique.
Et, pour ce qui est de la physique en particulier, je ne dirai pas avec les Allemands, ni avec Lamennais dans son Esquisse d’une philosophie, « que toute force, quelle qu’elle soit, est un écoulement du Père, un don qu’il fait de lui-même ; que toute intelligence, toute forme, quelle qu’elle soit (notamment la lumière) est un écoulement du Fils, un don qu’il fait de lui-même ; que toute vie (notamment le calorique) est un écoulement de l’Esprit, un don qu’il fait de lui-même[25], » et que par conséquent les trois forces de la nature sont les personnes divines. Nous dirons que tout ce panthéisme est absurde ; il renferme pourtant une vérité qu’il défigure, savoir : l’universelle présence de Dieu et son action universelle, et la signature en toute chose de son indivisible Trinité, ce que saint Paul touchait quand il disait : « Nous sommes en lui, vivons en lui, et nous mouvons en lui. » In ipso vivimus, movemur et sumus.
CHAPITRE XI PHYSIOLOGIE
S’il est une science que stérilise son isolement, et que vivifierait, ou plutôt que transfigurerait son union à la philosophie, et par celle-ci à la théologie, c’est la physiologie[26].
Je vous signale l’état actuel de cette science. Il est tel aujourd’hui, en France, que le doyen d’une faculté de médecine, dans son cours de 1850, citait à ses élèves Helvétius, Cabanis et Condillac, comme les auteurs à consulter sur les rapports du physique et du moral.
D’un autre côté, néanmoins, la physiologie, de Burdach, longtemps repoussée, commence à être appréciée par les esprits philosophiques. On fera justice des traces de panthéisme que renferme ce grand ouvrage, et l’on saura en exploiter les fécondes intuitions.
Burdach avait écrit un premier traité de physiologie (Blick in’s Leben) où il cherche à montrer dans l’ensemble et les détails de la science une seule idée, celle de la Trinité. Mais ce travail ayant été taxé de conception physiologique a priori (grande injure aux yeux des physiologues), l’auteur a écrit, en conservant le plan invisible de son idée, son traité de physiologie expérimentale.
Un esprit au moins aussi profond que Burdach, mais plus exact et entièrement chrétien, c’est Schubert (de Munich). Il faut connaître surtout son livre intitulé : Histoire de l’âme. Vous y trouverez de très grandes vues de théologie, de philosophie et de physiologie comparées, sans panthéisme.
Un homme, Gœrres, moins spécial que les précédents, en physiologie, n’est rien moins que le premier auteur d’une découverte fondamentale vulgairement attribuée à d’autres. Gœrres, le premier, a distingué dans la moelle épinière les nerfs du sentiment et les nerfs du mouvement. Or, ce vigoureux esprit a fait dans sa mystique et ailleurs d’heureux efforts de physiologie et de psychologie comparées.
L’étude de la physiologie aura pour vous, entre autres avantages, ce résultat pratique, de vous faire toucher du doigt la profonde décadence de la philosophie médicale parmi nous, de vous montrer clairement la possibilité d’une magnifique réforme, et de vous inspirer peut-être la grande pensée de l’entreprendre.
Quant à nous, nous avons parlé de ces choses dans le Traité de la CONNAISSANCE DE L’AME, et nous croyons avoir posé les bases de la Psychologie et de la Physiologie comparées[27]. Efforcez-vous de comprendre, de juger par vous-même, les thèses que j’ai essayé d’établir sur ce point. Elles sont le fruit d’un fort grand travail suivi pendant un quart de siècle au moins. Elles n’ont point été attaquées. Au point de vue physiologique, des esprits éminents les ont jugées solides.
CHAPITRE XII GÉOLOGIE, GÉOGRAPHIE, HISTOIRE
I
Ce qui manque, à peu près partout dans l’enseignement, c’est l’ensemble. Mais dans aucun enseignement ce défaut n’est plus sensible ni surtout plus fâcheux qu’en histoire.
Le défaut d’ensemble en histoire équivaut à l’erreur. Faute d’ensemble, on perd de vue la proportionnalité des faits ; dès lors, toute la science du passé devient informe sous nos yeux. On fausse l’histoire en ôtant aux faits leur mesure. On ne ment pas, on ne tronque pas absolument, on n’ajoute pas, mais on groupe les objets, et on dirige où l’on veut la lumière qui les montre. On a deux manières inverses de voir, l’une qui grossit, l’autre qui diminue, ce qui détruit toute la vérité du spectacle ; on voit, comme cet animal de la fable, successivement avec les verres opposés de cette lunette.
On voit de près tout ce qui charme. On voit de loin ce qui déplaît.
Par là, on peut établir par l’histoire les plus redoutables mensonges et les plus pernicieuses erreurs. C’est pour cela que M. de Maistre a pu dire : « L’histoire depuis trois cents ans, est une conspiration permanente contre la vérité. » Parole capitale, à laquelle on commence à faire droit.
Je voudrais pour cette seconde éducation que vous entreprenez par amour de la vérité, vous voir reprendre vos études historiques en commençant par l’histoire universelle, vue d’abord dans le plus rapide ensemble. Dès ce premier coup d’œil jeté sur toute l’histoire, je voudrais faire entrer toute la science comparée que comporte l’histoire, astronomie, géologie, géographie, philologie, philosophie, théologie. Évidemment l’esprit moderne travaille à la philosophie de l’histoire, et la vanité d’un si grand nombre de tentatives malheureuses sur ce point n’empêche pas cette tendance d’être profondément utile et vraie.
Et puisque j’ai nommé la théologie, je voudrais, en effet, que l’histoire fût pour vous une étude sacrée, et que vous pussiez dire avec Ritter : « Cette science est pour moi une religion. » Je voudrais qu’avec saint Augustin et Bossuet, vous pussiez contempler dans son ensemble la marche du genre humain, en y cherchant cette trace de Dieu dont un prophète a dit : « Seigneur, qu’il nous soit donné de connaître votre route sur cette terre, et votre plan providentiel pour le salut de tous les peuples[28]. » Est-ce que le progrès de l’histoire est autre chose que le progrès de la religion ? Est-ce qu’on ne peut pas donner de la religion et de l’histoire cette seule et même définition : « Le progrès de l’union des hommes entre eux et avec Dieu ? »
Puis il faudrait étudier d’abord le théâtre où se passe la scène de l’histoire, — cette planète qui nous est donnée, — et méditer ce qui nous est connu de sa nature, de son origine et de ses destinées.
Il faut d’abord la voir voguer comme un navire et louvoyer sur l’écliptique, en roulant sur son axe, et courant autour de ce centre glorieux d’où lui viennent la lumière et la vie. Il faut voir sa petitesse relative, connaître sa jeunesse, et savoir qu’elle mourra. Nous avons parmi les planètes une planète morte, les autres mourront aussi. Nous voyons parmi les étoiles s’éteindre des soleils ; le nôtre s’éteindra aussi. Ce qu’il faut en conclure d’abord est que nous sommes des passagers sur un vaisseau. Puis en voyant courir ce vaisseau, avec son infatigable vitesse et la surprenante précision de sa marche, demandons-nous : Pourquoi court-il, et où va-t-il ? et répondons avec le prince des géographes : « La terre, dans ses révolutions perpétuelles, cherche peut-être le lieu de son éternel repos[29]. »
Quand nous saurons par l’astronomie et la géologie que nous avons commencé, — puisque si notre terre n’a pas été d’abord un nuage, ce qui est bien probable pourtant, du moins il est certain qu’elle a été tout entière dans le feu, puis tout entière sous l’eau ; — quand nous saurons que nous avons commencé, que nous sommes jeunes, que nous devons finir, nous tiendrons les deux bouts de l’histoire, notre origine et notre fin, et nous ne pourrons regarder l’une et l’autre que dans une humble et religieuse contemplation. La vue de ce monde qui est né, qui doit mourir, qui est en marche, qui est toujours à moitié dans la nuit et à moitié dans la lumière, qui est fécond par places et par intermittences, nous fera comprendre ces poétiques assertions de Herder : « Notre humanité n’est qu’un état de préparation et le bouton d’une fleur qui doit éclore. L’état présent de l’homme est le lien qui unit deux mondes. »
Puis, regardant en elle-même cette demeure du genre humain ; examinant son plan géographique, aussi visiblement tracé avec intelligence que le plan d’une maison ; contemplant aussi le prodige de sa vie météorologique et de ses arrosements : ces inondations de lumière, de chaleur, d’électricité, d’eau féconde, qui ont un but aussi visible, aussi prémédité que le travail d’un jardinier ; n’oubliant pas de remarquer aussi la richesse de son sein, plein d’armes, d’instruments, de trésors, — vous conclurez encore, avec Ritter, « que notre globe est manifestement une demeure préparée par une intelligente bonté, pour l’éducation d’une race d’hommes. »
Et lorsqu’enfin sur ce théâtre vous verrez venir successivement des créatures irraisonnables et muettes, pour y attendre un être intelligent et libre, qui parle, qui connaît et qui veut ; quand vous verrez, comme de vos yeux, Dieu même déposer sur la terre l’homme qui n’y était pas l’heure d’avant, et quand vous aurez bien compris qu’il est une date précise, un lieu précis où un homme a été tout à coup suscité dans le monde pour être père du genre humain ; je crois que ce spectacle, si vous savez le contempler, en laissant tomber un instant le lourd aveuglement et l’inquiète incrédulité qui nous dérobent tout rayon de lumière, je crois que ce spectacle mettra en vous le germe de l’histoire, et l’esprit de l’histoire pour développer le germe.
Vous verrez bien que cet homme, qui est intelligent et libre, a un but idéal qu’il peut connaître, et que sa liberté doit atteindre. La marche vers le but, c’est l’histoire, et comme l’homme marche au but librement par le chemin qu’il veut, et s’en détourne s’il le veut, vous comprendrez qu’il est le roi du monde et en dirige sous l’œil de Dieu, la destinée.
Et aussitôt vous diviserez l’histoire en trois questions :
Premièrement : Où en sommes-nous, relativement au but ?
Secondement : Quelle route avons-nous parcourue ?
Troisièmement : Quel chemin nous reste-t-il à faire ? qu’est-ce que le passé nous apprend sur la marche de l’avenir ?
II
Notez que l’enseignement ordinaire de l’histoire ne traite jamais la première question. Je me suis souvent demandé pourquoi il n’y avait nulle part un cours d’histoire sur ce sujet : ÉTAT PRÉSENT DU GLOBE. C’est par là qu’il vous faut commencer dans votre seconde éducation. Il semble du reste qu’un homme religieux, aimant Dieu et ses frères, devrait toujours avoir l’image totale du globe présente à la pensée. Nous prions devant le crucifix. C’est justement ce qui convient. Mais la vraie croix n’est pas isolée de la terre : la vraie croix est plantée en terre ; le crucifix réel tient au globe : la base, le pied du crucifix, c’est un globe arrosé du sang de Jésus-Christ. Ne faites jamais de ces deux choses qu’une seule image. C’est là la vraie, la belle, la complète image de piété. Regardez, contemplez cette terre, temple de Dieu, cette demeure commune de nos frères et de nos sœurs donnée de Dieu à ses enfants ; et dites-vous : Où en sont-ils ? Que deviennent-ils ? Qu’est-ce que leur passé ? Où sont leurs espérances ? Priez alors pour eux, et rappelez-vous cette partie d’une prière catholique : « O père qui as donné à tes enfants ce globe pour le cultiver, fais qu’ils n’aient qu’un cœur et qu’une âme, de même qu’ils n’ont qu’une seule demeure. »
Ici encore, vous pourrez recevoir l’esprit de l’histoire et l’amour de son plan providentiel.
Regardez donc et comparez, sur toute la terre, l’état présent des hommes, les circonscriptions naturelles dans le plan de la terre habitable, les races, les langues, les religions, l’état intellectuel et moral, l’état social et politique. Faites intervenir ici les grands résultats de la physiologie, de la philologie et de la symbolique comparées.
Vous ne tarderez pas à découvrir une race centrale et civilisatrice, enveloppée par le reste du genre humain, comme un noyau par son écorce, race blanche, géographiquement entourée d’hommes de toute couleur, dépositaire du culte d’un seul Dieu, entourée d’idolâtres ou même d’adorateurs explicites du mal ; dans cette race seule, la famille, c’est-à-dire l’élément social, constitué par l’unité du lien ; dans cette race seule, quelques traces de chasteté, c’est-à-dire de spiritualité, tempérant la fermentation maladive de la génération charnelle, et permettant à quelques hommes, en quelque chose, de devenir lumière et amour libre, afin de diriger le monde vers la justice, la vérité, la liberté, l’union ; partout ailleurs, l’humanité découronnée, dégradée par la sensualité débordante, et par l’intempérance sans frein ; partout ailleurs, l’humanité paralysée, écrasée dans l’un des deux côtés d’elle-même, l’un des deux sexes ; mais toujours la justice, l’intelligence, la science, la force, la dignité, la liberté, ou leur absence, proportionnées, dans chaque partie du genre humain, à la plus grande ou moindre participation de chaque peuple à la lumière et à la religion du noyau central et civilisateur.
Mais parmi les peuples même les plus rapprochés du modèle, quelle distance relativement à l’idéal ! A part quelques héros, où en sont les meilleurs des hommes et les peuples les plus éclairés ? Que savent-ils et comment vivent-ils ? Chez qui Dieu règne-t-il ? De quel peuple Dieu peut-il se servir aujourd’hui pour faire marcher l’histoire, et avancer le monde vers le but de sa volonté sainte ?
Voilà quelques remarques sur la première question : Où en sommes-nous ?
III
Entrez alors dans la seconde, et, sans jamais perdre de vue tout ce premier tableau, reprenez, toujours par voie de synchronisme, et d’histoire générale comparée, l’histoire distincte des races et des nations ; toujours avec rapidité, en parcourant, aussi rapidement qu’il se pourra, chaque ligne, depuis son origine perceptible jusqu’à nos jours. Les revues de totalités peuvent seules instruire. Par là seulement, vous comprendrez ce qui retarde ou avance chaque nation et l’ensemble de l’humanité. Par là vous verrez clairement où est le courant principal de l’histoire ; où sont les eaux stagnantes. Vous verrez à quelle époque précise l’humanité a cessé de dormir comme un lac, lac exposé à se corrompre tout entier ; à quelle époque précise s’est enfin écoulé du lac un fleuve d’eau vive et vivifiante, qui peut-être entraînera tout.
Vous suivrez facilement ensuite le chemin parcouru par le fleuve.
IV
Quant à la troisième des questions historiques, « quelle est la voie de l’avenir ? » je crois qu’il vous sera utile de la poser et de la traiter. Ce n’est plus, si l’on veut, que de la philosophie de l’histoire. Soit. C’est précisément la science comparée que nous cherchons.
Dans cette question, il faut partir de ce principe, que l’homme est libre et que le genre humain finira comme il voudra. Il faut admettre, avec l’Écriture sainte, que « Dieu a mis l’humanité et l’a laissée dans la main de son propre conseil ; que la vie et la mort sont devant nous ; qu’il nous sera donné ce vers quoi nous tendrons la main. » D’après cela, Herder avait raison de dire : « Tout ce qu’une nation ou une partie de l’humanité voudra sincèrement pour son bien lui sera donné. » Ce qui s’appuie encore sur la parole du Christ : « Si vous aviez la foi, rien ne vous serait impossible. »
Cela posé, nous devons croire qu’il est possible d’atteindre le but, et que si l’Église catholique dit : « O Père, qui as donné à tes enfants ce globe pour le cultiver, fais qu’ils n’aient qu’un cœur et qu’une âme, de même qu’ils n’ont qu’une seule demeure ; » si cette sublime parole est manifestement le but, nous pouvons y atteindre, ou tout au moins en approcher, autant que l’homme sur terre peut approcher de la perfection. « Si on le voulait, dit saint Augustin, si l’on suivait les préceptes de Dieu, la république terrestre ferait, par sa félicité, l’ornement de ce monde présent, et s’avancerait, en montant toujours, vers le royaume de la vie éternelle[30]. »
Voilà le but, l’idéal, le possible. Nous sommes libres d’y arriver. Mais y arriverons-nous, et par quelle voie, et quel serait, en ce cas, le plan de l’histoire future ? C’est la question.
Et quelle question plus grande et plus pressante ? C’est l’homme voyageur sur la terre qui se demande : Où est ma route ? Où est « ce chemin de Dieu sur la terre[31] », qu’il faut connaître, et qui mène au but ?
Vous comprenez que cette question est digne des plus sérieuses méditations d’une vie entière.
CHAPITRE XIII LA MORALE
A vrai dire, l’histoire n’est que la morale en action. Mais il faut ajouter un mot sur la morale considérée comme science.
Je viens de lire avec bonheur un livre intitulé : Conscience et Science du devoir[32].
Ce livre est un signe du temps.
Oui, nous sommes dans le siècle de la science comparée, et aussi dans cette époque du monde qui correspond à l’état d’esprit de Leibniz lorsqu’il disait : « Je n’ai traversé la métaphysique et les sciences que pour arriver à la morale. »
Et c’est l’état d’esprit où je me trouve moi-même depuis bien des années. Aujourd’hui, je suis obligé d’avouer que j’ai horreur de la métaphysique abstraite, et de toute science qui ne se relie pas à la morale, à Dieu, au bien des hommes. Et je vois, avec une joie profonde, mon siècle en venir au même point.
La civilisation chrétienne, depuis trois cents ans, a créé ces sciences merveilleuses que traversa Leibniz, et qui changent aujourd’hui la figure du monde matériel ; et maintenant, par l’histoire et la science sociale, développées surtout en notre siècle, l’esprit humain arrive à la morale, je dis à la morale considérée comme science, comme science très étendue, très féconde et très inconnue : science destinée à terminer la crise où l’Europe se débat depuis un siècle : science destinée à nous conduire à cet ordre nouveau dont Chateaubriand dit : « C’est sur la base du christianisme, — c’est-à-dire de la morale universelle, — que doit se reconstituer, après un siècle ou deux, la vieille société qui se décompose à présent. »
Tel est le temps où nous vivons. Et c’est un signe du temps que l’existence de plusieurs livres, tels que celui dont j’ai cité le titre, et d’un enseignement public aussi large et aussi élevé que celui qui se donne dans plusieurs chaires de la Faculté de droit de Paris, C’est une grande joie, pour ceux qui connaissent la courbe qui suit notre siècle, d’entendre ses discours où l’on recueille cette conclusion : « La jurisprudence est placée au point d’intersection où les données de toutes les autres sciences viennent converger, pour que la science du devoir les coordonne. Le droit, qui doit diriger les nations, que peut-il sans les enseignements de la religion comme de la physiologie, de l’histoire comme de l’économie politique ? Ce n’est pas une parole ambitieuse, c’est une vérité très certaine que cette antique définition : La science du devoir est la science d’ensemble des choses divines et des choses humaines[33]. »
L’on comprend donc enfin que Droit, soit naturel, soit positif, Législation, Science gouvernementale, Politique, Économie politique, Science sociale et le reste, ne sont que des chapitres séparés d’une science unique et supérieure, qui n’est autre que la morale ou la science du devoir, et que cette science ne saurait être séparée de la religion. Et l’on proteste enfin hautement contre la mutilation qu’on opère quand on prétend voir des sciences différentes dans les divers aspects d’une science unique[34].
Oui, mutilation ! Et de là les jugements si opposés que portent, sur la valeur et la tendance de plusieurs de ces sciences, des esprits qui devraient s’entendre. On m’assure, par exemple, que l’Économie politique est un fléau. Moi, je dis : C’est le salut des sociétés. Fléau, je le veux bien, pour ceux qui parlent d’économie politique séparée, mutilée ; mais moi qui crois devoir toujours, d’après le conseil des sages, considérer les choses et en parler selon leur vérité et non selon leur vanité, je vois, ou du moins, je veux voir, les êtres et les idées, non dans leur essence isolée, mais dans leurs relations vivantes et nécessaires. Quand je dis feuille d’arbre, je n’entends pas feuille tombée, mais feuille tenant à l’arbre. Et quand je parle d’Économie politique, je parle de la science sociale et de la science sociale ramenée à la morale, et de la morale ramenée à la religion. Voilà donc ce que l’on commence à comprendre. Et l’on comprend aussi, dès lors, que la science du devoir est aussi étendue, aussi riche, aussi capable de progrès, que la conscience du devoir est simple, universelle, primitive, antérieure à tout.
Science, c’est conscience éclairée, conscience qui veut et sait, qui, voulant la justice, connaît le point d’application où doit porter la force pour faire jaillir la justice triomphante, et atteindre le but, salut des hommes, des peuples et du genre humain.
L’effort pour pousser le monde à son but, voilà notre devoir. La lumière qui éclaire cet effort, voilà la science du devoir.
Ici, jeunes gens, est le grand point : connaître son devoir ! Savoir ce qu’en ce siècle même vous devez à votre patrie et au genre humain tout entier ; ne pas seulement avoir au cœur le dévouement, l’héroïsme peut-être, qui est en vous ; mais savoir comment doit s’appliquer la bonne volonté du devoir, savoir juger les illusions du but, les effets des milieux, des distances ; connaître les faux mouvements des bonnes volontés ignorantes, les faux élans des héroïsmes subversifs qui tuent pour délivrer, qui écrasent pour sauver. Il faut que si l’on donne son âme, sa vie, son enthousiasme, on sache du moins mener au but ces forces magnifiques avec la précision même de la science, qui mène au but l’emportement du feu, qui dirige sur des lignes tracées l’insaisissable éclair.
Vouloir et savoir, c’est pouvoir ; vouloir ne suffit pas.
Oh ! liguons-nous pour connaître le détail du devoir, ses voies utiles et véritables, en chaque temps, pour chaque âme, et surtout au temps où nous sommes. « Qu’il nous soit donné de connaître la marche de Dieu sur la terre, et son plan de salut pour tous les peuples. Ut cognoscamus in terra viam tuam, in omnibus gentibus salutare tuum. »
Je n’en dirai pas plus sur la morale, mais je travaille de tout cœur à vous offrir bientôt mon faible essai sur ce couronnement de la philosophie.
Quant aux rapports de la science du devoir, de toute la science sociale et de la théologie, je n’en dirai ici que ce seul mot, c’est que le grand progrès de science morale, de science sociale que j’aperçois, est l’aurore de ce retour à la théologie, enfin comprise, que j’attends et annonce.
CHAPITRE XIV LA THÉOLOGIE
On disait autrefois que la théologie est la reine des sciences, que la philosophie est sa servante.
Voici, je crois, la vérité sur ce sujet. Il y a, dit Pascal, trois mondes : le monde des corps, le monde des esprits, et un troisième monde qui est Dieu, qui est surnaturel, relativement aux deux premiers. Or, la philosophie est du second monde ; elle doit régner sur le premier, et elle doit se soumettre au troisième, non pour s’anéantir, mais pour monter plus haut.
En d’autres termes la philosophie est la science propre que porte et que possède l’esprit humain ; c’est l’esprit humain développé. L’esprit humain développé doit pénétrer le monde des corps, en connaître les lois. Mais il doit, en même temps, se soumettre à Dieu, non plus seulement de cette soumission nécessaire à son développement propre, mais de cette autre soumission plus profonde qui développe en lui la lumière de Dieu même ; qui, à la propre racine et à la propre substance de l’homme, ajoute les fruits dont Dieu est la racine et la substance.
Or, l’esprit humain est capable du développement qui vient de Dieu, comme un arbre est capable de greffe,
Et peut porter des fruits qui ne sont pas les siens.
Ces fruits nouveaux détruisent-ils le vieil arbre ? Ils l’honorent et le glorifient. Lui enlèvent-ils sa sève ? Non ; mais ils donnent à cette sève qui demeurait stérile, un cours glorieux. C’est ainsi que la science divine ne détruit pas la science humaine, mais l’illumine.
Or, la théologie, c’est la philosophie greffée. Et cette greffe, c’est l’esprit de Dieu même enté sur l’esprit humain. Et cette donnée nouvelle est et doit être surnaturelle, c’est-à-dire d’une autre nature que l’esprit humain même, infinie en présence de lui qui est fini, quoique indéfiniment grandissant.
Je n’explique pas ici le mystère de la greffe, ni pour le monde des corps, ni pour le monde des esprits. Je n’entends pas du reste, prouver ici ces assertions, je veux seulement vous donner des conseils pour l’étude de la théologie et vous y exhorter.
Remarquez d’abord que la théologie catholique, indépendamment de tout ce qu’enseigne la foi chrétienne, est manifestement, et ne peut pas ne pas être le plus grand monument, sans nulle comparaison, qu’ait élevé l’esprit humain. Je dis qu’outre la lumière divine, surnaturelle, dont, selon nous, la théologie est remplie, cette théologie est et ne peut pas ne pas être le plus immense faisceau de lumière humaine que les hommes aient jamais formé.
Voyez le fait. Quels sont les grands théologiens ? — Je ne parle pas de saint Paul. — Nos deux plus grands théologiens sont saint Augustin et saint Thomas d’Aquin. Le troisième est très difficile à nommer. Il y en a vingt, vraiment grands et profonds, et dont le plus glorieux n’est pas, comme théologien, le plus grand. Mais enfin, pour les hommes de lettres, mettons Bossuet. Voici donc saint Augustin, saint Thomas et Bossuet. Or, je vous prie, ne voyez-vous pas que saint Augustin renferme tout Platon, mais Platon précisé et encore agrandi ? Me direz-vous que saint Thomas d’Aquin ne contient pas en lui tout Aristote, mais Aristote élevé de terre, lumineux et non plus ténébreux ? Me direz-vous que Leibniz n’est pas d’accord avec Bossuet ? Prétendrez-vous que Descartes tout entier n’a pas nourri Bossuet, et n’ait passé dans son génie ? Voici donc, dans nos trois grands théologiens, un faisceau composé des principaux génies du premier ordre. Citez un homme vraiment considérable qui pense dans un autre sens, et qui ait une autre lumière, un autre soleil de vérité que cette société de génies !
L’autorité d’un homme du premier ordre est grande assurément. Mais qu’est-ce que l’autorité de plusieurs hommes de premier ordre, je dis plus, l’autorité de tous les hommes du premier ordre, parlant à l’unisson ? Or, saint Augustin, saint Thomas d’Aquin et Bossuet parlent à l’unisson ; ceux qu’ils impliquent en eux parlent de même ; tout ce qui, dans Platon, dans Aristote, dans Leibniz et Descartes, n’entre pas dans cet unisson que forment les trois autres, qui sont théologiens, tient de l’erreur, de l’accident, et ne saurait compter. Ce sont des fautes, comme les plus grands hommes en commettent.
Mais est-ce là toute l’autorité humaine de la théologie ? Je n’en ai dit que la moindre partie. La théologie, toujours considérée seulement dans son côté humain, est la seule science, ceci est capital, que le genre humain ait travaillé en commun. Tout ce que le père des hommes, sorti des mains de Dieu, et ses premiers enfants ont livré à la mémoire du genre humain et à la tradition universelle ; tout ce que les prophètes et les vrais fils de Dieu, dans tous les temps, ont pu voir et recevoir de Dieu ; tout ce que les apôtres du Christ, les martyrs et les Pères ont compris ; tout ce que les méditations des solitaires, qui n’aimèrent que la vérité, ont mystérieusement excité dans l’esprit humain ; tout ce que les grands ordres religieux, travaillant en commun, comparant, débattant sans cesse leurs travaux, ont développé et précisé ; tout ce que les conciles généraux, les premières assemblées universelles qu’ait vues le monde, ont défini ; tout ce que les erreurs, mises à jour, reconnues et jugées à leurs fruits, dans l’importante histoire des sectes, nous ont ôté d’incertitudes ; tout ce que les saints et les saintes, ces sources vives de pure lumière, ont inspiré, sans écrire ni parler : tout cela mis en un, voilà la théologie catholique. Vous le comprenez maintenant, c’est la seule science que l’esprit humain ait enfantée d’ensemble. Les grandes œuvres philosophiques sont des œuvres de grandeur isolée ; l’œuvre théologique est un mouvement de totalité du vaste cœur et de l’immense esprit humain. De plus, s’il est vrai, comme on n’en peut douter, que là où les esprits s’unissent, là se trouve Dieu, il s’ensuit que la théologie catholique est l’œuvre universelle et la voix unanime des hommes qui ont été unis entre eux et avec Dieu. C’est pourquoi je répète parce que je l’ai prouvé, que la théologie catholique est et ne peut pas être autre chose que le plus grand monument qu’ait élevé l’esprit humain, et le plus grand faisceau de lumière qu’il y ait en ce monde.
Et maintenant, comment expliquez-vous qu’un homme qui cherche la vérité ne fasse pas sa première étude de cette science-là ?
Voilà pourquoi, si vous avez compris ce qui précède, et si vous voulez travailler à relever l’esprit humain vers la lumière, vous étudierez la théologie catholique, toujours.
Voici comment vous procéderez.
Vous commencerez par apprendre par cœur, et mot pour mot, le Tout, comme l’enfant apprend ses prières.
Ce monument incomparable de la théologie a un plan simple et facile à connaître. Cet immense faisceau de lumière se réduit à un petit nombre de vérités, peut-être à trois, et à une. Mais, sans remonter si haut vers l’unité divine de cette lumière, il se trouve que toute la théologie catholique est formulée en un petit nombre de propositions dogmatiques qu’on nomme articles de foi, auxquelles les théologiens en ajoutent d’autres qui, sans être articles de foi, sont tenues pour certaines, comme dérivant rigoureusement des articles de foi.
Toutes ces propositions peuvent être, et, de fait, ont été imprimées en huit pages.
Je demande comment il se fait que tout homme instruit ne les sache pas par cœur littéralement[35].
Si vous êtes chrétiens, voilà le détail de votre foi ; si vous n’êtes pas chrétiens, voilà cette grande croyance chrétienne, la seule qui ait chance d’être vraie, et qu’il vous faut connaître, pour savoir si vous y viendrez. Si vous êtes ennemi, décidé à combattre le christianisme, prenez la peine de le connaître, du moins dans son énoncé. Vos coups porteront moins à faux.
Vous prendrez donc une Théologie élémentaire quelconque, vulgaire, enseignée dans les Séminaires. Je vous recommande celle de Perrone, qui est récente, très répandue, qui vient de Rome. Vous ouvrirez la table des matières, qui a été imprimée en huit pages, et qui n’est autre chose que la suite des théorèmes théologiques, articles de foi ou autres. Vous apprendrez par cœur ces théorèmes, et vous connaîtrez l’énoncé complet, authentique, officiel du dogme catholique[36].
De plus, vous aurez sous la main un Bossuet, un Thomassin, un saint Thomas d’Aquin et un saint Augustin ; et, en outre, le Dictionnaire théologique de Bergier, en un volume.
Vous vous attacherez à saint Thomas d’Aquin avant tout autre. Vous n’oublierez pas qu’au dernier concile général, à Trente, il y avait sur le bureau de l’assemblée, à droite du crucifix, la Bible ; à gauche, la Somme de saint Thomas d’Aquin.
Quant à la Bible, il est bien entendu que vous la lirez chaque jour ; que vous lirez et pratiquerez l’Évangile, source vive et principale de toute lumière.
Mais, pour revenir à saint Thomas d’Aquin, c’est véritablement l’ange de l’école et le prince des théologiens. Égal, au moins, à Aristote comme métaphysicien et logicien ; nullement contraire à Platon, ce qui serait un défaut capital ; plein de saint Augustin, et impliquant, dès lors, ce que Platon a dit de vrai ; du reste, n’ayant pas tant les idées mêmes que les forces de ces génies, saint Thomas d’Aquin, dans sa Somme, saisit, résume, pénètre, ordonne, compare, explique, prouve et défend, par la raison, par la tradition, par toute la science possible, acquise ou devinée, les articles de la foi catholique dans leurs derniers détails, avec une précision, une lumière, un bonheur, une force, qui poussent sur presque toutes les questions le vrai jusqu’au sublime. Oui, on sent presque partout, si je puis m’exprimer ainsi, le germe du sublime frémir sous ses brèves et puissantes formules où le génie, inspiré de Dieu, fixe la vérité.
Saint Thomas d’Aquin est inconnu de nous, parce qu’il est trop grand. Son livre, comme l’eût dit Homère, est un de ces quartiers de roc que dix hommes de nos jours ne pourraient soulever. Comment notre esprit, habitué aux délayures du style contemporain, se ferait-il à la densité métallique du style de saint Thomas d’Aquin ?
L’ignorance même de la langue, de la typographie et de la forme extérieure dans la distribution des matières, nous arrête au seuil de la Somme de saint Thomas d’Aquin. Je sais un homme instruit, très occupé de philosophie et de théologie, qui, ayant ouvert un jour la Somme, ne tarda pas à refermer le livre avec dégoût. Et pourquoi ? Parce qu’il avait pris pour l’énoncé des thèses de saint Thomas l’énoncé des erreurs qu’il réfute. Cet homme vécut un an sur ce préjugé.
Lisez l’Index tertius de la Somme, pour connaître d’un coup d’œil les énoncés du grand Docteur sur chaque question. Il faut consulter cet Index sur toute question ; il en faut retenir, mot pour mot, beaucoup de formules.
Pour ce qui est de Thomassin, c’est un génie tout différent ; génie aussi, non du même ordre, et non moins inconnu. Thomassin, contemporain de Bossuet, a écrit en latin ses Dogmes théologiques qu’on pourrait appeler Medulla Patrum. Le tiers au moins de ces trois in-folio ne consiste qu’en citations des Pères, grecs et latins, souvent aussi des philosophes, le tout lié et cimenté par le génie qui pénètre et possède ce qu’il prend, agrandit ce qu’il touche, multiplie la valeur de ce qu’il emprunte, en groupant sous une lumière unique les précieuses parcelles qu’il recueille : tout cela dans un latin plein de verve, d’originalité, d’exubérante richesse.
Je n’ai rien à dire de Bossuet ni de saint Augustin. Pratiquez beaucoup la table des matières du second, merveilleux travail des bénédictins.
Quant à Bergier, c’est un Dictionnaire convenable, judicieux, ne manquant pas d’autorité.
Enfin ces livres seuls ne suffisent pas. Il vous faut un enseignement théologique oral, par un théologien de profession, enseignant dans les séminaires. Rien ne supplée à l’enseignement oral de la théologie. Dix années d’études solitaires vous laisseraient des traces notables d’ignorance.
Or, je crois pouvoir vous assurer que quand vous aurez commencé à comprendre la théologie catholique, vous serez profondément étonné de l’ignorance et de l’aveuglement de notre siècle à l’égard de ce foyer de lumière, auquel aucune autre lumière dans le monde ne saurait être comparée. Il vous semblera que depuis cent cinquante ans l’Europe est dans une nuit polaire, et que le soleil des esprits est caché derrière notre horizon trop détourné de Dieu, et derrière les sommets glacés de nos sciences froides.
Vous comprendrez que l’alliance dont on parle entre la philosophie et la théologie, alliance que les philosophes purs ne comprennent pas et ne peuvent pas exécuter, par cela même qu’ils ne sont que purs philosophes, est singulièrement avancée du côté des théologiens, qui, étant à la fois théologiens et philosophes, philosophes toujours plus complets, plus exacts, plus profonds, plus élevés que les philosophes purs, ont mission et capacité pour entreprendre et conclure l’alliance.
Vous verrez aussi que la théologie catholique, inspirée par le Christ, qui est Dieu, implique réellement toutes les sciences. Ce n’est pas nous qui les en déduirons, je le sais, et je sais que la prétention de tout déduire du dogme a été une source d’erreurs. Mais, à mesure que les sciences se forment par leur propre méthode et leurs propres principes, ce sont des concordances et des consonances merveilleuses avec la science de Dieu. Vous comprendrez que, comme le dit Pascal[37], la « religion doit être tellement l’objet et le centre où toutes choses tendent, que, qui en saura les principes, puisse rendre raison, et de toute la nature de l’homme en particulier et de toute la conduite du monde en général. »
Vous verrez peut-être aussi que, par le fait, la théologie catholique a directement inspiré tout le grand mouvement scientifique moderne, créé par le dix-septième siècle. Vous partagerez ma surprise et ma joie quand vous verrez se vérifier historiquement ce qui, a priori, doit être, savoir : que les saints produisent, ou sont eux-mêmes, les grands théologiens mystiques ; que les grands théologiens mystiques produisent les dogmatiques profonds et les vrais philosophes ; que tous ensemble produisent les savants créateurs, même en physique et en mathématiques ; comme par exemple, lorsqu’on voit les grands saints et théologiens mystiques du commencement du dix-septième siècle creuser plus profondément que jamais le rapport du mystère de Dieu à l’homme : le livrer à la pensée philosophique sous la forme du rapport métaphysique du fini à l’infini ; faire poindre dans une foule d’écrits ascétiques de surprenantes formules sur l’infini, le fini, le néant[38] : susciter chez Kepler, chez Pascal[39], et bien d’autres, les principes implicites, souvent même assez explicites, du calcul infinitésimal ; inspirer enfin à Leibniz son livre de Scientia infiniti, dont le calcul infinitésimal, qui est le levier universel des sciences, est un chapitre ; chapitre qui, ramené et comparé à la philosophie dont il vient, achèvera d’organiser cette reine des sciences.
CONCLUSION
Concluons tout ce livre.
Ce livre ne s’adresse qu’aux rares esprits qui aiment et cherchent la sagesse, et aux courages qui sacrifient tout à la justice et à la vérité.
Établir du silence dans son âme pour écouter en soi Dieu qui parle dans tous les hommes, surtout en ceux qui aiment la vérité ; se dégager de ses passions, et se tenir au-dessus de son siècle pour être plus près de Dieu et du cœur de l’humanité : fuir la méditation oisive et l’illusion des contemplations paresseuses, en fixant par la plume les vérités qui se déploient dans l’âme, sous le souffle de Dieu, quand elle est pure et en repos ; discipliner son corps, le pénétrer, le rapporter, comme un instrument, à son esprit et à son âme, pour que l’homme tout entier soit uni dans son œuvre ; consacrer à la vérité tout son temps, aussi bien que l’homme tout entier, âme et corps ; consacrer la journée entière, et ne pas mépriser la nuit même ni le sommeil ; consacrer le sommeil en consacrant le soir ; préparer au sommeil sa tâche, et le faire travailler ; fuir la dissipation qui interrompt l’esprit et qui l’éteint, pour trouver le repos qui le recueille et le féconde ; pratiquer, dans la continuité de l’adoration intérieure, ce que pratiquent les germes, qui croissent et qui grandissent, soit que l’on veille ou que l’on dorme : parvenir à la vraie prière, où la voix infaillible de Dieu se fait entendre ; où le contact de Dieu nous est donné, et où s’accomplit le mystère du rapport substantiel et vivant de l’âme à Dieu ; puiser dans cette union à Dieu l’inspiration réelle, c’est-à-dire la résolution de devenir un ouvrier dans la moisson de Dieu ; recevoir, dans cette inspiration et cette résolution, la connaissance des plaies de son âme et des souffrances du monde, la compassion pour ces souffrances et pour ces plaies, la force, la volonté de travailler à les guérir ; voir et juger, dans cette lumière, la crise du présent siècle, qui est la question du Seigneur ; pensez-vous que le Fils de l’homme trouve encore de la foi sur la terre ? Apprendre ce que Dieu veut du cœur humain et de l’esprit humain, et ce qu’il en exige pour leur donner ou leur laisser la foi ; rentrer dans la voie, manifestement droite, du dernier grand siècle, qui allait à Dieu par la sainteté et par la science, et unissait, fécondait, ou pour mieux dire, créait les sciences dans la lumière de Dieu ; reprendre le faisceau, trop longtemps brisé, des grandes lignes de l’esprit humain ; créer ainsi cette science comparée qui sera celle du prochain grand siècle ; remonter de chaque ligne de la science au centre de la comparaison ; y trouver Dieu partout, et sa lumière vivante et régénératrice ; faire redescendre cette lumière dans tous les canaux de la science, dans toutes les fibres de l’esprit ; délivrer, réchauffer les cœurs par cet influx nouveau ; et relever enfin, par une éducation plus lumineuse, les générations à venir : tel est l’ensemble des conseils qu’il faut donner, et du but qu’il faut proposer à celui qui veut être aujourd’hui disciple de Dieu.
Comprenez maintenant l’unité théorique, et le sens proprement scientifique de tout ceci.
Nous avons démontré ailleurs que le souverain procédé de la raison, celui qui donne la science, est un procédé qui mène, à partir de toute chose, à l’infini, à Dieu ; et que ce procédé donne la science, précisément en tant qu’il mène à Dieu et aux idées éternelles qui sont Dieu. Vous avez compris que ce ne sont pas là seulement de poétiques assertions, mais bien des vérités logiques précises et scientifiquement établies.
Mais ce procédé mène à Dieu, nous l’avons encore démontré, parce qu’il part de Dieu, c’est-à-dire du sens divin en nous, et d’un degré quelconque de foi en l’objet infini de ce sens ; et il y mène, en se servant de choses finies, l’âme et la nature, comme signes et comme images, pour expliquer ce sens obscur de l’infini que Dieu nous donne par son contact.
Donc la méthode pratique, pour aller à la science, consistera d’abord à développer en soi le sens divin ; en second lieu, à connaître son âme, à connaître la nature et ses lois, — ce qui renferme toutes les sciences partielles, — puis à remonter toujours, de notre âme, de tout état de l’âme, et de toute science partielle et de toute impression, jusqu’aux idées de Dieu et jusqu’au cœur de Dieu.
Oui, ceci est la méthode pratique pour arriver à la lumière : rappeler l’esprit à lui-même ; unir son esprit à son cœur, son cœur à Dieu ; et tout ramener, sans rien confondre, à cette unité intérieure qui est notre âme et Dieu.
Et l’homme arrivé là connaît la vie. Il sent et voit qu’aimer Dieu par-dessus toutes choses, aimer tous les hommes comme soi-même, donner son cœur, son âme, son esprit et ses forces pour rendre les hommes meilleurs et plus heureux, c’est la vie, c’est la loi, c’est le bonheur, la justice et la vérité.
FIN DES SOURCES