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Les primitifs

LES NAÏRS

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OU LA NOBLESSE GUERRIÈRE

ET

LA FAMILLE MATERNELLE[225]

Un bloc erratique en plein champ de blé, un menhir au milieu d'un jardin, dressant sa tête de granit au-dessus des pervenches, clématites et roses grimpantes, tels nous apparaissent les Naïrs, qui, dans un État des mieux policés, ont conservé avec une ténacité singulière la coutume de la Famille Maternelle, une des plus antiques dont nous ayons connaissance, et sans laquelle nombre de Primitifs resteraient inexplicables. Ces débris de préhistoire, enchâssés dans la civilisation orientale, ne sont pas la moindre merveille du Pays des diamants et pierres précieuses.

Du cap Comorin à Mangalore, entre les Ghâts et la mer des Indes, s'étend le Malabar ou Malayalam, mot tamoul signifiant une «bande de terrain au pied des montagnes». Peu de plaines, sol très accidenté. Le paysage ressemble fort à celui qu'on admire tant aux Sandwich et autres îles de l'Océanie[226]. Des pluies abondantes donnent au «jardin de la Péninsule» une végétation vigoureuse. De la moindre motte sort une fleur, même le sable verdoie. Les vagues de la mer baignent les pieds des cocotiers; au-dessus des rizières, sur chaque butte, sur chaque éminence, s'élèvent des bosquets d'arbres: mangotiers, bambous, bananiers gigantesques, catchous à fleurs rouges, pipoulas au frémissant feuillage, papayers à grandes feuilles palmées, disposées en verticilles.

Au milieu de cette verdure, des pagodes et des maisonnettes blanches, au-dessus desquelles l'aréca[227], le plus gracieux des palmiers, balance ses palmes plumulées à tout souffle de vent. Entre les rizières et les champs de cannes on traverse des allées d'ananas et d'aloës; on entre dans le plus petit village par de magnifiques avenues d'arbres au bienfaisant ombrage. La nature se montre belle, le ciel clément et la terre généreuse. Pour parler comme Firdousi, «la chaleur est fraîche, tiède la froidure.» Nulle part l'homme n'a moins de droits à se dire et à se sentir malheureux.

Le sol fertile, qui produit tant de fleurs resplendissantes et de fruits savoureux, donne naissance à de beaux types humains, à des hommes bien faits, des femmes bien tournées. Population mêlée. Le commerce et la petite industrie ont enrichi le Malabar, et dans cette autre Phénicie attiré de nombreux immigrants. Sur un fond indigène, plus ou moins dense, brochent les brahmanes; des Arabes Moplahs et des Malais se sont fixés dans les ports que fréquentent les Européens. Les Portugais vinrent les premiers, les Hollandais suivirent, les Anglais y sont jusqu'à nouvel ordre.

Les aborigènes se partagent en castes nombreuses. Tout en premier, la race guerrière et aristocratique des Naïrs[228]. Quoique de souche soudra, disent les brahmines, ils se sont faits officiers militaires et civils, administrateurs de toute catégorie. Avec leurs sous-castes, ils formaient naguère le cinquième de la population. Venaient en dernier lieu la peuplade rustique des Tchermour[229], ou autochtones, et comme intermédiaires, les Tirs[230], émigrés de Ceylan, dit-on, pépinière d'artisans, cultivateurs et domestiques, devenus, depuis un temps immémorial, serfs et clients des Naïrs, leurs métayers ou fermiers. Tout modestes et retenues qu'elles soient, leurs femmes ne veulent d'aucun vêtement au-dessus de la ceinture; disant qu'elles ne sont pas des prostituées pour se couvrir les seins. Du reste, elles sont jolies, ont une superbe chevelure. Les dames anglaises, qui les engagent comme bonnes et nourrices, ont maintes fois essayé de leur faire porter fichu, au nom du décorum britannique, mais ont trouvé la ferme résistance qu'elles eussent elles-mêmes opposée, si on leur eût demandé d'aller dévêtues par voies et par chemins. Dans ce même Malabar, à la fin du siècle dernier, le sultan Tippo avait voulu contraindre à s'habiller les Malai Coudiacrou qui gagnent leur vie à extraire le jus des palmiers; il leur offrit même de les fournir de toile tous les ans aux frais de l'État. Les pauvres gens exposèrent qu'ils ne pourraient jamais se faire à l'embarras de porter peille sur le corps. Leurs humbles remontrances restant sans effet, ils se décidèrent en masse à quitter le pays. Ce qu'entendant, le souverain prit le parti de les laisser tranquilles dans leurs forêts[231]. Du reste, les Naïrs, eux aussi, se couvrent très parcimonieusement; les femmes, même les princesses, à peine plus que les hommes[232].

Outre leur physionomie particulière, et certains détails du costume, les brahmanes se reconnaissent à la houppette de cheveux qu'ils portent en avant, houppette que tous autres rejettent en arrière. Les Naïrs se rasent la tête, ne ménageant qu'une boucle étroite et mince, nouée au bout, qu'ils étendent à plat sur le crâne; les femmes ont le bon sens de respecter leur longue chevelure, d'un noir éclatant. Teint brun olive, extrémités fines, taille élégante, maintien noble, port distingué. C'est une race bien venue, qui, au dire de Richard Burton, ressemble singulièrement aux portraits qu'on donnait, à la fin du dernier siècle, comme représentant les insulaires du Pacifique.

Les Naïrs de l'ancien type, autant de guerriers spartiates, autant de chevaliers d'une Cour d'Amour. Tous savaient au moins lire et écrire; mais leur principale éducation se faisait au gymnase et à la salle d'armes, où ils apprenaient à mépriser la fatigue, à ne pas se soucier des blessures, à montrer un courage indomptable qui souvent frisait la témérité et même la folie. Ils allaient au combat presque nus, jetaient avec une égale virtuosité leur lance en avant et en arrière, tiraient de l'arc avec une telle adresse, qu'il leur arrivait de piquer une seconde flèche dans la première[233]. Leur agilité extraordinaire les faisait redouter dans les combats des forêts et jungles. Ils se vouaient à la mort sans trop se faire prier, et alors un seul tenait pied contre cent. Ceux que le prince attachait à sa personne tenaient à honneur de ne pas lui survivre. Écoutons Pyrard qui les vit en leur beau temps:

«Les Naires... sont tous seigneurs du pays, et vivent de leurs revenus et de la pension que le roi leur donne. Ce sont les hommes les plus beaux, mieux formez et proportionnez que je vis jamais; ils sont de couleur basannée et olivastre, et tous de taille haute et alaigre; au demeurant, les meilleurs soldats du monde, hardis et courageux, fort adroits à manier les armes, avec une telle dextérité et souplesse de membres qu'ils se plient en toutes les postures qu'on sçaurait dire, de sorte qu'ils esquivent et parent subtilement tous les coups qu'on pourrait leur porter, et se lancent contre leurs ennemis en même temps[234].»

En somme, on ne vit jamais plus brillants soldats. Aussi leur orgueil n'était pas mince. Tout individu de caste inférieure qui se serait permis de les toucher ou seulement effleurer de son haleine, ils étaient sous l'obligation de le tuer, ou de périr eux-mêmes[235]. Aujourd'hui encore, quand la police leur donne à garder des prisonniers de la plèbe, il est amusant de voir comment ils n'osent les approcher, ne songent qu'à maintenir les distances[236]; on dirait qu'ils les redoutent. Ils ont refusé bataille à des ennemis jugés trop inférieurs: on leur eût manqué de respect en leur opposant de simples Tayeurs, et jusqu'à la fin du dernier siècle, un prince eût craint de les offenser mortellement en leur donnant comme adversaires de simples roturiers et petits soldats, des pas grand'chose. Cette vanité n'est point le fait des seuls Naïrs, toutes les armes aristocratiques en ont leur dose:

«A la bataille de Bouvines, les chevaliers flamands, après avoir renversé quelques hommes d'armes, les laissèrent de côté, ne voulant combattre qu'entre gentilshommes[237]... Ils s'indignèrent que la première charge dirigée contre eux n'eût pas été faite par des chevaliers, ainsi qu'il était convenable, mais par des gens de Soissons, menés par un certain Garin. Ils montrèrent une répugnance extrême à se défendre, car c'est la dernière honte pour des hommes issus d'un sang illustre, d'être vaincus par des enfants du peuple. Ils demeuraient donc immobiles à leur poste[238].»

Interdit de mettre un Naïr en prison. D'une accusation qui l'atteignait il se justifiait par l'ordalie,—saisissait un fer rouge et le portait à quelque distance, trempait la main dans de l'huile bouillante,—allait prendre un bain dans un étang d'alligators. L'accusation était-elle prouvée? Des envoyés du roi avaient mission de le tuer où ils le trouvaient; sauf à laisser l'ordre, piqué dans le cadavre.

«Honneur et galanterie! Amour et bataille! Mon épée et ma maîtresse!» prenaient-ils pour devise. Bretteurs et chatouilleux sur le point d'honneur. Détail à noter: les parties intéressées ne vidaient pas toujours leur querelle en personne; des amis l'épousaient à leur place, surtout si l'affaire en question était d'ordre civil et engageait des intérêts considérables. Les seconds prenaient leur temps, soignaient leur escrime, pourvoyaient à leurs propres affaires; la rencontre pouvait même être ajournée à douze ans, dernier terme. Ces affaires d'honneur, et en général les duels judiciaires, procuraient un revenu au roi, arbitre officiel dont l'intervention était payée suivant la fortune des litigants.

Jadis au Malayalam, on s'était précautionné contre le danger que l'État tombât en des mains séniles, et qu'un maniaque décidât des affaires les plus importantes. La constitution exigeait que le prince qui aurait parachevé douze ans de règne ne les dépassât pas d'un jour; il fallait que le Fils du Soleil entrât en son repos, après avoir travaillé pendant tout un cycle. A la dernière heure, il présentait au peuple son successeur, se poignardait ensuite.

La coutume avait sa raison d'être, puisque d'autres populations, en Afrique notamment, l'ont mise en vigueur. Mais les autocrates, on le devine, goûtent le système médiocrement, le tournent, s'ils peuvent. Le souverain des Toltèques avait obtenu une latitude très raisonnable: avant de le faire périr, ses peuples lui accordaient cinquante-deux ans de règne, toute la durée du cycle mexicain. Le bœuf Apis jouissait de sa divinité pendant vingt-cinq ans.

De magnifiques fêtes, un grand jubilé étaient annoncés, à Calicut, pour clore dignement la carrière du monarque. Au grand jour, le roi inaugurait lui-même ses obsèques, et, marchant en tête d'une procession, composée des plus grands dignitaires, descendait au rivage. Quand ses pieds avaient touché l'eau, il jetait bas ses armes, déposait sa couronne, dépouillait ses vêtements, s'asseyait sur un coussin, croisait les bras. Sur ce, quatre Naïrs qu'il avait instamment priés de lui rendre un dernier service,—celui de l'égorger,—prenaient un bain dans la mer, tout à côté du prince. Des Brahmanes les purifiaient, les habillaient de gala, les poudraient de safran, les aspergeaient d'eau parfumée, puis, leur remettaient sabre et bouclier. Au cri de: «Allez-y!» les champions se précipitaient sur les gardes disposés en épais bataillons autour du roi, frappaient d'estoc et de taille, tâchaient de se frayer un passage jusqu'à l'homme assis sur le coussin. Incroyable ou non, la légende affirme que, plus d'un de ces désespérés plongea son épée dans la poitrine royale. Au vainqueur de monter ensuite sur le trône qu'il avait si bien gagné: «Ote-toi que je m'y mette!»—Après tout, si le prince était impopulaire, les régiments désaffectionés, décidés à faire preuve de maladresse...

Il paraît que, dans les temps anciens, les Aryas envoyèrent au Malayalam des colonies conduites par des prêtres, qui s'emparèrent du pays et asservirent les habitants, sans rencontrer de résistance sérieuse. Combien la conquête fut facile, les légendes le font deviner en montrant Vichnou faisant, à leur rencontre, surgir la terre du sein des flots. Les nouveaux venus n'eurent pas à partager avec les Kchatryas ou guerriers, qui, ailleurs, balançaient le pouvoir des Brahmanes et les obligeaient à soutenir une lutte séculaire, dans laquelle les triomphes alternaient avec de cruels revers. Mais il y a danger à vaincre trop aisément. N'ayant à compter ni avec des ennemis ni avec des rivaux, les conquérants tournèrent leur activité et leur savoir-faire les uns contre les autres. Des prêtres-seigneurs querellaient des seigneurs-prêtres; les saints personnages s'entre-pillaient, s'entre-détruisaient, et, après s'être mutuellement affaiblis, ils furent obligés d'accepter la souveraineté d'un prince temporel résidant à Qadesh. Les théocraties sont coutumières de ces malheurs, inexplicables, nous dit-on. Mais les dissensions intestines avaient relevé peu à peu l'élément indigène qui donna naissance à l'aristocratie militaire, dite des Naïrs. Des commerçants arabes s'établissaient dans les ports, s'enrichissaient en même temps que le pays dont ils firent un entrepôt des marchandises d'Europe et d'Afrique, du Deccan, de la Perse et de la Chine. Peu à peu, ils déplacèrent dans le Malayalam le centre de gravité, firent pencher la balance du pouvoir. En tant que sectaires de l'Islam, ils s'entendaient mieux avec les indigènes qu'avec les Brahmanes, entichés de leur orthodoxie védantique. Si bien qu'une révolution éclata dans la seconde moitié du XIIe siècle. Le petit peuple, l'aristocratie locale, les commerçants étrangers, combinant leurs efforts, renversèrent le régime prêtre. Tcher Rouman, personnage historique ou légendaire, dont le nom indique un représentant des «hommes du sol», assembla des armées, livra des batailles, gagna des victoires. La faction sacerdotale porta la peine de l'orgueil qui l'avait empêchée de se fondre avec la nation; la nation secoua son joug, l'obligea de s'avouer vaincue et d'entrer en composition. Tcher Rouman divisa le pays en douze districts, sous douze gouverneurs, siégeant en douze villes, dont la plus ancienne, Quilon, fut réservée aux Brahmanes, matés désormais, qui acceptaient ou faisaient semblant d'accepter le nouvel état de choses. La Cannanore de nos cartes, Nannour, d'où était partie la révolution, prit un caractère essentiellement indigène. Une treizième cité, Coricot ou Calicut[239], fut fondée, et mise à part, pour devenir le magasin arabe, le quartier général de la confédération nouvelle, et la résidence du président qui prit le nom de Grand Tamoul[240]. La succession au trône qui jusque-là s'était effectuée de père en fils, suivant le droit des conquérants, fut désormais rendue au fils de la sœur, conformément au droit primitif.

On devine que la révolution qui mit fin au régime brahmanique prenait ses origines dans l'ordre social. Jusque-là deux systèmes avaient été en lutte irréconciliable pendant une longue suite de générations: le Patriarcat des races privilégiées, et le Matriarcat, essentiellement populaire et démocratique. Ainsi, les Brahmanes, malgré leur force et leur adresse, ne purent imposer définitivement à leurs sujets du Malabar la coutume qui trace la démarcation entre deux mondes: celui des peuples qui ont une histoire, et celui des peuples qui n'en ont pas. Il semble que la grande coutume, sur laquelle nos civilisations modernes sont fondées, eût dû s'imposer elle-même, ou se faire accepter sans grands combats, si elle eût vraiment possédé la supériorité qu'elle s'attribue. Mais n'anticipons pas sur les explications que nous donnerons ci-après.

La révolution populaire triompha du système aristocratique; elle fit plus, elle se maintint, et le pays entra dans une ère de prospérité. A la fin du XIIIe siècle, Marco Polo s'émerveillait de la richesse des villes, de la richesse des campagnes; prospérité que Camoëns et les Portugais admiraient encore au milieu du XVIe siècle.

«A Calicut, le Samori ou Zamorin est l'un des plus grands et des plus riches princes de l'Inde. Il peut mettre en armes 150,000 Naïres, sans compter les Malabares et Mahométans, tant de son royaume, que de tous les pirates et corsaires du pays, qui sont sans nombre. Tous les roys Naïres de cette côte sont ses vassaux, lui obéissent, et cèdent à sa grandeur, excepté celui de Cochin, avec lequel il a presque toujours la guerre, depuis que les Portugais sont à Cochin[241].»

L'arrivée des Portugais, leur invasion pacifique d'abord, porta un premier coup à l'existence de la confédération; que, par la suite, désagrégèrent et démantelèrent les Hollandais, les Français et enfin les Anglais auxquels réussit la conquête totale.

Trois religions s'employèrent dans le Malabar contre la famille maternelle: celle de Brahma, celle de l'Évangile, celle de Mahomet.

Suivant une légende qu'il serait difficile de prouver ou de réfuter, l'apôtre saint Thomas aurait abordé ces parages, où sa prédication lui aurait valu les palmes du martyre. Ce qui est prouvé par le fait suivant: au lieu du supplice, la terre resta rouge. Les pèlerins qui s'administrent de cette argile sont aussitôt guéris de leurs fièvres et autres maladies[242]; prodige semblable à celui de Tantah, en Égypte, où tout un champ resta coloré du sang des martyrs, au nombre de quatre-vingt mille, tous décollés au même endroit[243]. La gloire de saint Thomas pénétra jusque dans la Gaule mérovingienne, et saint Grégoire, écrivant en la cité de Tours, rapporte que dans la chapelle mortuaire de l'apôtre

«... Une lampe, placée devant le tombeau, brûle jour et nuit, sans mèche et sans être alimentée par de l'huile. Le vent ne l'éteint pas, elle ne se renverse jamais, éclaire sans se consumer. Car elle est entretenue par une vertu de l'apôtre, inconnue à l'homme, mais où l'on sent la puissance divine[244].»

Les voyageurs sont intéressants à entendre sur ces chrétiens, les Thomistes, appelés aussi Jacobites. Ils ont quantité de livres qui traitent de sortilèges, avec lesquels ils assurent que leurs prêtres font tout ce qu'ils veulent, et que les diables leur obéissent[245]... Ils invoquent les saints, prient pour les morts, mais ignorent le Purgatoire. Leur eau bénite jouit de propriétés miraculeuses,—sans doute, parce qu'elle a été mélangée de la susdite terre rouge,—ils rejettent la transsubstantiation, communient avec de l'arrak en guise de vin[246], avec du pain de froment levé, assaisonné d'huile et de sel, et pour le consacrer, font tomber le gâteau sur l'autel, par un trou ménagé dans le plafond.

A l'instar de l'Église primitive, ils célébraient des agapes avec mets non sanglants, riz, pâtes, miel, canne sucrée. Pour baptiser leurs enfants, ils leur imprimaient sur le front le signe de la croix avec un fer rouge,—on dit que les chrétiens d'Abyssinie conservèrent longtemps cette coutume—et dès qu'ils les avaient ainsi marqués, fussent-ils encore à la mamelle, ils les faisaient communier sous les deux espèces[247]. Les prêtres sont appelés Kassanar[248], se marient et portent longue barbe. Au Vendredi-Saint, ils crèvent les yeux à Judas l'Iscariote; au dessert ils apportent un gâteau, tous y piquent le couteau; et quand chacun y a été de son coup, mangent la pâtisserie. A Pâques, les fidèles relatent leurs gros péchés de l'année sur des morceaux de papier dont ils bourrent un canon de bambou; la décharge disperse en l'air toutes les fautes de la communauté, et plus il n'en sera question[249]. Le recensement de 1872 indiquait un chiffre de quatre cent mille Jacobites[250].

Au temps de leurs premières ferveurs, ces nouveaux convertis, imbus des doctrines apportées de Syrie et d'Arménie, avaient pensé constituer au Malabar un nouvel ordre de choses: abolir l'antique matriarcat, inaugurer un patriarcat tout autrement rigoureux que le brahmanique. Ils déclarèrent le sexe féminin déchu de tout droit à l'héritage, et leurs descendants continuent à donner tout aux garçons, rien aux filles.

Les conquêtes des Portugais firent au début une haute position aux confrères chrétiens, les Nasarani, lesquels, du reste, n'avaient pas besoin d'être protégés. La commerçante Calicut devait sa prospérité, sa puissance et sa richesse à sa tolérance envers tous les cultes: «Chacun y vit en grande liberté de conscience», remarquait Pyrard, qui, parmi les chrétiens d'Europe, n'avait pas été habitué à ce spectacle. En 1541, survint l'étonnant François de Xavier, qui, assisté de quelques compagnons seulement, et plus heureux que l'apôtre Thomas lui-même, fit la plus merveilleuse pêche qui soit jamais entrée en la barque de saint Pierre[251]: cinq cent mille hommes d'un coup de filet[252]. Maintes fois il se plaignit d'avoir les bras cassés de fatigue,—baptêmes par centaines et centaines,—il regrettait aussi de ne rien entendre à ce que racontaient ses intéressants néophytes. Sans doute, la secte eût pu constituer un parti puissant en faveur des Lusitaniens, asseoir définitivement leur puissance, n'était que les chrétiens d'Occident se mirent en devoir de tyranniser leurs frères d'Orient, de les traiter en hérétiques, ni plus ni moins que les frères d'Abyssinie, non moins miraculeusement retrouvés. Les Jacobites eurent l'impardonnable tort de ne pas se soumettre immédiatement à l'évêque de Rome; ils s'obstinèrent à refuser les nouvelles prières, liturgies et incantations latines auxquelles ils n'entendaient goutte, à conserver leurs formulaires syriaques auxquels ils ne comprenaient pas davantage, mais qu'ils disaient avoir été dictés par Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même; ils se défendaient en disant que les formules sacramentelles perdent force et vertu, dès qu'elles subissent le moindre changement, ne serait-ce que dans la prononciation. Des deux parts on s'entêtait le plus à ce que l'on connaissait le moins.

Les choses étaient bien gâtées, quand survinrent les Jésuites. La Mission romaine s'ingratia chez les princes, les habitants et même les prêtres. Ils se disaient les Brahmanes de l'Occident[253], s'habillaient en brahmanes, mangeaient à la brahmane, marquaient du dégoût pour tout ce que rejetaient les brahmanes, se conformaient aux pratiques et coutumes des brahmanes, faisaient décider par un concile à leur dévotion que le cordon sacré, porté par les brahmanes en leur qualité de régénérés ou «deux fois nés», est dépourvu de toute signification religieuse, et n'a qu'une valeur de distinction sociale, purement sociale. Eux-mêmes imaginèrent de se partager en jésuites de haute caste et jésuites de basse caste; et quand un jésuite porté dans son palanquin rencontrait un jésuite marchant à pied, les deux jésuites faisaient semblant de ne point se connaître. S'évertuant à donner la couleur brahmanique à leurs doctrines, ils forgèrent un cinquième livre des Védas, qu'ils firent découvrir comme par hasard: toute la révélation chrétienne y était contenue. Brahmanisant pour que les brahmanes christianisassent, ils faisaient un tel amalgame de rits brahmano-chrétiens et christiano-brahmaniques, qu'entre Christ et Crichna on n'eût su distinguer. Aussi firent-ils des convertis par milliers. Personne mieux qu'eux ne pratiqua le précepte donné par l'apôtre saint Paul: «se faire tout à tous.»

Plus sévères, beaucoup plus sévères, les Carmes et Dominicains réprimandaient cette conduite avec véhémence, ne ménageaient pas les épithètes de fourbes et parjures. Le Saint-Siège ne savait à qui entendre. Mais les uns et les autres s'accordaient pour traiter les pauvres Jacobites avec une inflexible rigueur. Les exploits de la Santa Hermandad au Malabar et à Ceylan, les bûchers et les autodafés de Goa sont tristement célèbres. Nombre de Jacobites se réfugièrent à l'étranger, l'évêque s'échappa dans les montagnes, ce qui lui valut le sobriquet de «prélat marron». L'Inquisition travailla si bien qu'elle supprima la majeure partie des hérétiques, c'est-à-dire des chrétiens primitifs.

Les survivants accueillirent avec un soupir du soulagement les Hollandais qui, en 1663, s'emparèrent du Malabar. L'archevêque s'enfuit à son tour, mais en retroussant sa robe, lança les foudres de l'excommunication sur son confrère, l'évêque syriaque, et sur tout le vieux parti qui se réclamait de l'apôtre saint Thomas:

«Ah qu'il est beau de voir des frères, D'un même amour unis entre eux!»

A leur tour, les Hollandais avancèrent avec leur dogmatique; ils exigeaient des gardes champêtres et juges de paix une déclaration de conformité à la Confession helvétique; même pour signer un simple bail à ferme[254], il fallait montrer patte blanche. Le Formulaire de Dordrecht était répété sous les manguiers où jacassaient les perroquets, où roucoulaient les pigeons.

Par-dessus vinrent les Anglais, qui à l'action des dominies substituèrent celle des révérends et missionnaires anglicans. Mais leur propagande manqua de zèle, et les coreligionnaires s'indignaient de leur tiédeur. En effet, les chrétiens disparaissaient comme par enchantement, on n'en trouvait plus en des districts où jusque-là on les avait comptés par milliers.

Au milieu de ces revirements, on avait perdu de vue les questions du matriarcat. Malgré l'élan de sa première attaque, le christianisme n'avait pas ébranlé l'antique institution; il est même permis de supposer que s'il ne fit pas plus de progrès pendant une si longue existence, c'est qu'il ne pouvait avoir l'appui de celles qu'il excluait de la propriété, auxquelles il refusait le droit, dont il restreignait la liberté et l'indépendance. Or, en ce pays, les femmes sont plus qu'ailleurs influentes et respectées; depuis temps immémorial, la coutume du Malabar ne permettait pas qu'une personne du sexe féminin fût condamnée à mort; seulement, dans les cas extrêmes, la criminelle était vendue comme esclave, expédiée par delà les frontières.

Où la Croix avait échoué, l'Islam ne paraît pas avoir même essayé de combattre. Nous avons déjà vu comment il s'était allié avec l'élément indigène contre la domination brahmanique. Les rigoristes musulmans n'ont pas cessé de reprocher aux Arabes du Malayalam la faiblesse de leur prosélytisme, la tiédeur de leur opposition à un système évidemment contraire à la loi de Mahomet. Acceptant ce qu'ils sentaient ne pouvoir empêcher, ces immigrants avaient épousé des natives, fait naître la race métisse des Mapillas[255], et adopté, sans paraître en souffrir, l'hérédité suivant la ligne féminine, régime qui de l'oncle maternel fait le chef de famille; et qu'ont également accepté les Musulmans des Laquedives[256].

Quelle était donc cette «famille maternelle» qui se maintint à travers tant d'obstacles, tant d'invasions et de si longs siècles, cette famille à laquelle les Naïrs et la plupart des enfants du Malabar se montraient si fort attachés?

Depuis que les mémorables travaux de Bachofen et Mac Lennan ont ouvert à la science sociale des horizons nouveaux, on sait que ce fut sous l'influence, non de la famille paternelle, mais de la maternelle, que l'humanité émergea des promiscuités premières. Longtemps on ignora la paternité, longtemps la part que l'homme prend dans l'acte de la génération passa pour secondaire ou pour impossible à déterminer. Ce fut sous l'influence de la maternité, fait tangible, que s'élaborèrent et se développèrent les notions de race, de famille, de partages et d'hérédité.

Au début, toutes les femmes appartenaient à tous les mâles de la tribu, indistinctement. Entre les enfants qui n'avaient d'autre père que l'ensemble des guerriers, il ne pouvait être distingué que par les mères, d'où les clans maternels qui longtemps existèrent sans rivaux. Ils se sont maintenus chez la plupart des peuplades sauvages ou demi-barbares, ils étaient de règle chez les anciens Étrusques, Campaniens, Athéniens, Argiens, Arcadiens, Pélages, Lyciens et Cariens, pour ne nommer que ceux-là. Encore sous la trente-troisième année de Ptolémée Philadelphe, la matronymie faisait loi en Égypte; les parties qui intervenaient dans les actes publics apparaissaient comme fils de leur mère, ne mentionnaient pas leur père; même le nouveau marié perdait son nom pour prendre celui de sa femme[257], abandonnait à l'épouse tout ce qu'il possédait, en prévision de la famille qu'elle donnerait; ne se réservait rien en propre, demandant seulement à être entretenu jusqu'à la fin de ses jours, puis enseveli d'une façon convenable.

Telle famille, telle propriété. Quand la propriété prit forme et consistance, la transmission s'opéra au profit de la lignée maternelle. Le «matrimoine» précéda le «patrimoine». Point n'est besoin de rapporter la «coutume de Barèges» ou celle des anciens Ibères. Ne sortons pas de l'Inde anglaise:

«Les Nicobariens préfèrent avoir des filles que des garçons. Ce n'est point à l'homme de choisir sa compagne et de la faire entrer dans sa hutte, mais à la femme de se prendre un compagnon et de l'amener chez elle. Les parents qui n'ont que des fils ont une triste vieillesse. Délaissés par leurs garçons, les uns après les autres, ils s'éteignent dans la solitude; ceux qui ont la chance d'avoir des filles deviennent le centre d'une famille grandissante[258].»

«Chez les Khassias des Monts Garro, les biens passent de mère en fille. La femme, directrice de la communauté, vit sur sa propriété et dans sa maison à elle; se choisit un époux à son gré, ne regarde pas longtemps à divorcer. Il est vrai qu'elles travaillent plus que les hommes; ce sont elles qui portent dans de grands paniers les voyageurs qui traversent le pays[259].»

«Les Pani Kotch, voisins des précédents, reconnaissent à leurs femmes une situation privilégiée, qu'elles légitiment par un travail plus actif et plus intelligent que celui du sexe masculin. A elles de fouir le sol, de le semer et complanter; à elles de filer, de tisser, à elles aussi de brasser la bière; elles ne se refusent à aucune corvée, ne laissant aux hommes que les plus grossiers ouvrages. Les mères de famille marient leur progéniture encore en bas âge; dépensent, aux repas des fiançailles, moitié moins pour le conjoint que pour la conjointe. Quant aux filles adultes et aux veuves, elles savent fort bien se trouver des époux; aux riches, les partis ne manquent guère. Le préféré va vivre chez la belle-mère qui règne et gouverne, prenant sa fille pour premier ministre. Si le consort se permet des dépenses auxquelles il n'a pas été autorisé spécialement, il les soldera comme il pourra. On a vu vendre pour esclaves des pères de famille, l'épouse se refusant à payer les amendes qu'ils avaient encourues;—il lui était loisible de convoler en secondes noces[260].»

Nulle population ne s'est complu davantage que les Naïrs dans la famille maternelle, ne l'a plus logiquement développée, en dépit des obstacles accumulés contre cette institution par une race admirablement intelligente, et qui, de plus, était servie par la victoire.

Les Brahmanes, cette caste orgueilleuse et d'intelligence affinée, comment eussent-ils renoncé à dominer, à exploiter des populations simples et naïves? Entre le patriarcat et le matriarcat, entre ces deux systèmes de filiation, la conciliation semblait impossible, infranchissable. Ils tournèrent l'obstacle avec une ingéniosité, une persévérance dignes d'une race sacerdotale. Ils étaient obligés de reconnaître que décidément la population indigène ne voulait pas de leur système familial. L'imposer à nouveau, impossible. Et cependant, leur loi était formelle; ils ne pouvaient abandonner la filiation par le père sans se frapper eux-mêmes de déshérence, sans avouer qu'ils s'étaient trompés. Nous verrons comment ils s'y prirent.

Les Naïrs aiment leur famille plus qu'autre chose au monde, en font le but de leur existence. Comme tous les Indous, ils tiennent pour répréhensible l'homme qui, de propos délibéré, refuserait d'être père et se priverait des doux soucis que les enfants coûtent à élever; ils s'indignent contre la fille qui se refuse à être mère[261]; ils vouent à de terribles châtiments dans l'autre monde celle qui n'a pas reproduit l'espèce. Les onze mille vierges, gloire de Cologne, firent bien de se présenter devant saint Pierre qui les reçut avec honneur dans le paradis chrétien; du paradis tamoul elles n'eussent jamais franchi le pont-levis. On marie les Malabares dans leur douzième année et même auparavant. Un astrologue fait choix d'un jour heureux pour la fête, qui est célébrée en grande pompe. Ont été convoqués musiciens et comédiens, saltimbanques, danseurs et danseuses. Sont présents, les parents et amis venus de près ou de loin. L'oncle et les frères de la mariée reçoivent les visiteurs, les présentent à la mère et aux sœurs, parées de leurs plus beaux habits. La demoiselle et le monsieur qu'on lui a choisi pour époux font leur entrée. En grande cérémonie on leur passe au cou une chaîne d'or avec deux carcans mignons, et ainsi enchaînés l'un à l'autre ils vont et viennent devant l'assemblée. Après quelques tours de promenade, on les délivre, mais tout aussitôt l'époux noue à la gorge de l'épousée un tali, l'équivalent indou de notre anneau de mariage. C'est un cordon auquel on a attaché quelque bagatelle symbolique: ici une pierre précieuse, là une feuille d'or enroulée en cornet, et traversé par un fil de soie. Sitôt le tali attaché, les jeunes gens sont déclarés unis au nom de la loi, et les divertissements commencent. Après quatre ou cinq jours de festivités, les gens de la noce sont congédiés, même le nouvel époux. On le remercie poliment du service rendu:

—«Nous vous remboursons vos dépenses, nous vous faisons cadeau d'un habillement complet, et nous vous mettons dans la main une douzaine de francs, après quoi, vous êtes tenu d'honneur à ne plus encombrer de votre présence l'appartement conjugal.»

Un demi-Brahmane, quelque Franciscain ou Capucin, comme on dirait chez nous, consent parfois à faire lui-même et en personne la remise du tali; mais cet honneur fait à l'épousée, il se refuse à l'œuvre maritale, pour laquelle consommer on appelle un entrepreneur payé à forfait. Marco Polo, que ces épousailles émerveillaient fort, raconte en substance:

«Les Patamares, faquins et ouvriers du port, embauchés pour la besogne, marchandent leur service, débattent la rémunération; mais s'ils tiennent trop haut les prix, on s'adresse à des Arabes et étrangers, qui, travaillant gratis et sans se faire prier, seraient préférés à tous autres, s'ils savaient s'éloigner à temps. Plus d'un voyageur bien fait et d'aspect agréable a été surpris par la proposition qu'on lui faisait d'épouser, sur l'heure, quelque charmante créature; mais après le mariage, la famille lui tirait la révérence en lui faisant comprendre qu'il y aurait indiscrétion à rester plus longtemps, et danger à revenir.—Cependant la mariée portera toute la vie le précieux tali autour du cou et ne le quittera que si l'homme qui le lui a remis vient à mourir. Alors elle prendra le deuil, se purifiera, se baignera, et tout sera dit.»

Cela ressemble peu, il font l'avouer, aux larmoyantes histoires qu'on nous avait contées de la «veuve du Malabar».

Arrêtons-nous, un instant, pour constater que ces curieux mariages sont évidemment un reliquat de l'époque brahmanique, alors que les conquérants s'évertuaient à imposer leurs institutions à une peuplade qui n'en avait cure. Peut-être, les habitants, chefs de famille, étaient-ils malmenés, s'ils ne prouvaient avoir satisfait aux prescriptions du mariage légal? Ils en prenaient bravement leur parti et se mariaient pour la forme, le fiancé et la fiancée s'accordant à ne pas prendre au sérieux l'engagement contracté. L'officier d'état civil exigeait un billet de mariage?—On lui apportait son billet. Mais aucune police ne pouvait forcer les nouveaux époux à se prendre en affection, ne pouvait contraindre le père à s'inquiéter d'enfants qui lui étaient indifférents. On avait beau le déclarer auteur authentique de sa progéniture; il haussait les épaules. Car la paternité ne compte pour rien en ces pays où tous les enfants ont une mère, mais point de père. Ce n'est pas que la filiation fût toujours incertaine. Il est des princesses, hautes et puissantes dames, qui se permettent la fantaisie d'avoir un amant en titre, et même de n'en avoir qu'un seul. A Cannour, Buchanan alla présenter ses respects à la Bibi, qui l'accueillit fort bien et lui présenta le père de ses enfants. Au dîner de gala qui fut donné au voyageur, le mari de la reine mangeait à l'office. Les princes et rois avaient des maîtresses sur la fidélité desquelles ils pouvaient compter et qu'ils gardaient la vie durant; mais les enfants, réputés de sang non royal, appartenaient à la famille de la mère et à celle-là seulement. Jusqu'ici, nous avions cru que, de toutes les joies, celles de la paternité sont les plus douces et profondes... Voici des hommes qui les ignorent. Nous avions cru la paternité un sentiment naturel... Elle n'est qu'une idée acquise.

Partout ailleurs, le mariage est ou a été la prise de possession de la femme par l'homme. La coutume malabare[262] fait exception à la règle; les noces n'interviennent que pour émanciper la femme et l'introduire dans le monde. Pour gagner l'indépendance elle prend maître; le contrat de servitude en main, elle acquiert la liberté de sa personne. Pourvu qu'elle porte son tali au cou, elle est affranchie du lien conjugal. Ce n'est pas la première fois qu'on a vu un symbole verser en son contraire, une institution se dénaturer et changer du tout au tout. Mais reprenons le fil:

L'épouse émancipée demeure chez sa mère, au besoin chez un de ses frères, à moins qu'elle ne préfère s'installer dans ses meubles. Elle entend mener joyeuse vie, se lier avec qui elle l'entendra, mais avec son mari légal, l'opinion publique ne le lui pardonnerait point. Les premières présentations sont faites par ses deux protecteurs, la mère et l'oncle maternel. Dans le nord du Malayalam, où la progression vers la famille paternelle est plus avancée, les convenances ne permettent guère à la dame d'avoir plus d'un galant à la fois. Mais dans le sud, dont nous décrivons plus particulièrement la coutume, la femme est d'autant plus considérée qu'elle a plus d'attentifs, quatre, cinq, six, sept, pas au delà de dix à douze; car il y a des bornes à tout. Suivant les convenances réciproques, chacun est l'hôte privilégié pendant vingt-quatre heures, une semaine, une décade ou une demi-décade. Le roi du jour veut-il écarter les visiteurs, se débarrasser des importuns? A la porte, il accroche son bouclier, fiche son épée[263] ou son couteau; on sait ce que cela veut dire.

Et que faire en dehors du service de la reine? Ce qui plaît. Le semainier d'un groupe est libre de postuler les mêmes fonctions en tous autres endroits; il se présente, est agréé ou refusé, va, vient, sort, rentre. Où il y a gêne, il n'y a pas plaisir. Les actionnaires de ces sociétés à capital variable contribuent, chacun pour sa quote-part, aux dépenses de l'établissement. Qui pourvoit aux vivres, qui aux boissons, qui à l'écurie, qui au jardin. L'amant premier en titre, l'amant favorisé, est chargé du vêtement, article qui peut ne pas monter bien haut, car sous cet agréable climat le monde s'habille peu; moins on est vêtue, plus on montre de perles et joyaux. Les femmes prennent grand soin de leur chevelure; on vante leur taille élégante, leur aspect décent et agréable, l'amabilité de leurs manières. En principe, les cadeaux ne sont pas coûteux; il est admis qu'on doit aux belles faire une existence confortable, suivant le train de vie auquel elles étaient habituées, mais pas davantage, car elles veulent s'amuser, mais non s'enrichir. Si une femme est libre d'avoir sa douzaine de cavaliers, les cavaliers à leur tour sont libres d'avoir autant de maîtresses, chez lesquelles ils répartissent leur stock de vêtements, armes, chevaux et objets personnels. Quand la fille renvoie au favori la robe dont il lui avait fait présent, il comprend qu'il doit cesser ses visites, et cherche fortune ailleurs.

On a prétendu que ce genre de vie avait été imaginé par les souverains et les législateurs, afin de créer une aristocratie guerrière, indifférente au lucre, insensible aux soucis de famille ou d'ambition. Mais pareil genre de vie ne s'invente pas. Insistons sur le fait que ces mœurs sont celles des nobles et gentilshommes, le petit peuple n'ayant ni assez de fortune ni assez de loisir pour vivre d'une vie dont le mobile principal n'est pas le travail, mais l'agrément. Cette liberté de mœurs est le privilège des classes dirigeantes, leur prérogative essentielle. Un Naïr est bienvenu à se lier avec telle ou telle, une Naïre accorde ses faveurs à qui lui plaira, mais on ne s'encanaille pas. Il y a trois siècles, les mésalliés étaient tués ou assassinés par leurs pairs. Aujourd'hui, les infractions ne sont plus punies de mort, mais de déshonneur. Ailleurs, l'adultère se commet d'individu à individu, ici de caste à caste. «De noble seigneur à honneste dame», pour parler le langage du sieur de Brantôme, rien qu'honnestetés; mais un manant s'en mêler, fi donc! Le Zamorin pouvait prendre pour favorite toute jolie personne de la noblesse; chacun se faisait honneur et plaisir à lui complaire; mais il n'aurait pas fallu qu'une princesse distinguât un rustre et lui accordât ses faveurs.

Insistons sur les plus intéressants aspects de cette famille malabare, restée si primitive encore: succession de mère en fille, et d'oncle aux enfants de la sœur aînée[264]; la maison dirigée par la mère ou par la plus âgée des filles;—la polyandrie et la polygamie se coudoyant ou inextricablement mêlées, grâce à l'institution des «ménages sociétaires». Ainsi, telle femme est l'épouse de plusieurs hommes, qui ont à leur tour chacun plusieurs maîtresses. En thèse générale, la polygamie est le fait des riches et puissants, tels que les Naïrs de la haute société; la polyandrie la ressource des pauvres, tels que les charpentiers, fondeurs, orfèvres et forgerons[265]. Il s'ensuit que l'une est beaucoup plus fréquente que l'autre, tant au Malabar qu'en plusieurs parties de l'Inde, et notamment à Ceylan[266]. La forme la plus simple et la plus générale est la polyandrie adelphique, dans laquelle plusieurs frères s'attachent à une seule femme. Les cinq Pandouides avaient une épouse commune; ce qui n'empêchait pas chaque frère de courir aventure, de contracter mariage pour son compte, mais les épouses qu'ils amenaient devaient toutes accepter la suprématie de la grande, de l'incomparable Krishna Draaupadi[267]. La coutume étant encore assez répandue, nous n'en citerons que des exemples du passé et en petit nombre: l'Arabie Heureuse, dans laquelle la femme était commune à tous les frères[268];—Sparte, où il en était de même dans les familles pauvres[269];—les Canaries[270].

Les frères Naïrs se mettent souvent à plusieurs, disions-nous, pour entretenir une femme; quant à leurs sœurs, elles vivent en hétaïres; et par une exception singulière, vrai paradoxe social, il leur faut être mariées pour jouir de la liberté des amours. Observation importante: la conjugalité est ici dominée par la fraternité, ou si l'on préfère, par l'adelphisme: les relations entre époux et épouse, entre amant et maîtresse sont moins intimes qu'entre frères et sœurs. Dans notre milieu, et sous l'influence des «idées acquises», la chose paraît inexplicable et presque contre nature; mais là-bas, on ne suppose pas qu'il puisse en être autrement.

Donc, la mère règne et gouverne; elle a dans la maison pour premier ministre la fille aînée, laquelle transmet les ordres à tout son petit monde. Dans les grandes cérémonies d'autrefois, le prince régnant, lui-même, cédait le pas à son aînée; à plus forte raison reconnaissait-il la primauté de sa mère, devant laquelle il n'osait s'asseoir, avant qu'elle lui en eût donné la permission,—telle était la règle au palais et dans la plus humble demeure du Naïr. Les frères obéissent à leur aînée, respectent leurs cadettes; avec lesquelles, pendant la première jeunesse, ils évitent de se tenir seuls, par crainte d'une surprise des sens. Les relations sont très différentes selon les âges. La langue tamoule, bien qu'elle distingue l'aînée des cadettes, et les cadettes suivant leur rang, n'a pas d'expression répondant à notre mot générique de sœur. Combien d'observateurs superficiels se hâteraient d'en conclure que cette population mal née ne connaît pas l'amour fraternel!

Les fils, cependant, ne sont pas obligés de demeurer avec leur mère, ils ont la faculté de se créer un nouvel intérieur. Qui veut, quitte la maison maternelle, emmenant sa sœur préférée pour lui donner la direction du ménage. La femme qu'il prendra vient en seconde ligne, devra à la belle-sœur soumission et respect. S'élève-t-il un conflit? Au mari de prendre fait et cause contre sa conjointe, laquelle aussi le sacrifiera, si les intérêts de son propre frère sont en jeu. Que l'époux vienne à mourir, aussitôt l'épouse partira avec ses enfants; quels qu'aient été son attachement et sa fidélité au défunt, on ne songera pas même à la garder. L'amour conjugal, chose passagère, pensent les Naïrs, l'amitié entre frère et sœur, chose durable. L'épopée des Nibelungen, sous sa forme primitive[271], témoigne d'un semblable état de choses, qui s'est perpétué en plusieurs pays, notamment en Serbie—à preuve les chants populaires—et chez les Yoroubas d'Abékouta, parmi lesquels les droits du frère priment ceux du mari, et même ceux du père[272].

Sans réclamer contre la coutume qui prévaut aujourd'hui; tout en admettant que nos civilisés ont leurs bonnes raisons de faire ce qu'ils font, il faut reconnaître que la coutume malabare simplifie singulièrement le Code civil et le Code pénal. Nul procès en adultère, en divorce, en séparation de corps ou de biens, aucune difficulté quant aux héritages... Quel allègement!

Mais comment se comportaient les Brahmanes vis-à-vis d'une institution qui renversa leur pouvoir, parce qu'ils avaient voulu la renverser? Pouvaient-ils reconnaître qu'ils s'étaient trompés?—Non, puisqu'ils sont prêtres. Donc ils n'ont cessé de la contester, de la dire bonne, tout au plus, pour des peuples arriérés et des castes méprisables. Tant qu'ils sont, ils se disent plus nobles que le roi, et les Tambourans ne leur vont pas à la cheville. Il suffit aux nobles qu'un Paria s'arrête à trente-deux pas, mais les prêtres et fils de prêtres exigent distance double. Ils se prétendent toujours les souverains légitimes du pays. Avant la conquête anglaise, le Zamorin, par la grâce de Dieu, se croyait l'autocrate et maître absolu... Quelle erreur que la sienne! Le dernier des prêtres lui était infiniment supérieur, si la religion n'a pas menti.—«C'est nous, disaient-ils, quand on voulait bien les écouter, c'est nous qui sommes les vrais rois de droit divin. Ce Tambouri, monarque soi-disant, n'est en fait et en droit qu'un usurpateur. Ces Naïrs, fiers de leurs richesses et des exploits de leurs ancêtres, ne sont après tout que d'impurs Soudras. Quant à nous, êtres d'essence surhumaine, immortels déguisés sous une enveloppe mortelle, nous voyageons sur terre pour voir nos sujets et les faire jouir de nos bienfaits. Certes, nous avons pour eux des bontés, et ne dédaignons point, par quelques gouttes de notre sang précieux, de les élever au-dessus de l'animalité: il sied aux dieux de répandre leurs grâces sans trop regarder où elles vont tomber. Car nous sommes vraiment divins, ayant pour nom Manoushya Devâh, les dieux parmi les hommes.»

Oublieraient-ils qu'ils furent les maîtres du pays, seigneurs temporels et spirituels? Une révolution, il est vrai, les a renversés, mais depuis six à sept siècles seulement. Il n'y a donc pas prescription. Parlant au nom du «Dieu qui vit à toujours», ayant de l'Éternel et de l'éternité plein la bouche, les sacerdots mesurent le temps autrement que de simples laïques, sur lesquels ils ont l'avantage de ne jamais accepter les faits accomplis.—Est-ce que les Brahmanes du Travancore se flatteraient de reconquérir leur antique Kérala? Non, puisqu'ils l'ont déjà fait. Provisoirement, ils ont délégué le pouvoir militaire. Tout jeune noble, en ceignant l'épée qui le fait chevalier, reçoit l'injonction: «Protège les vaches, défends les Brahmanes!» Ils se disent infiniment supérieurs aux autres hommes. On les prend pour tels, et ils n'accepteraient pas honneur et confort: otium cum dignitate? Ils ont enseigné bon peuple: «Si les Nambouris ont quelque déplaisir sur terre, la sainte Trimourti s'irrite dans les cieux», et bon peuple le croit.

«... Les plaines aux pieds des Ghâts émergèrent de la mer, par ordre de Vichnou, qui les légua à ses amis les Brahmanes, sous condition qu'elles rentreraient sous les flots, si elles cessaient d'être régies par des princes issus de semence brahmanique. Le pays tout entier doit servir par ses revenus à l'érection de temples et à des fondations pieuses, d'où son nom sacré de Kerm Baoumi, la Terre des bonnes œuvres[273].»

Autre légende[274] racontée pour la moralisation des masses: il s'agit des Nagas, ou serpents;—les serpents terrigènes symbolisent la population autochtone. Nous résumons:

«Les Nagas, maudits par leur mère, avaient été condamnés à périr tous. On en faisait massacre, ils allaient être exterminés jusqu'au dernier, quand se présenta le jeune prince Astika, Brahmane par le père, Naga par la mère, investi par conséquent de tous les droits, et de ceux donnés par le patriarcat, et de ceux conférés par le matriarcat. Astika s'apitoyant sur les misérables, obtint leur grâce, recueillit leurs tristes débris. Un Fils de Soleil avait bien voulu infuser de son sang généreux dans la race des ilotes, issue de la Terre: sa descendance brahmanique effectua la rédemption.»

Cette légende, évidemment inventée pour les besoins de la cause, donne la clé de la politique brahmanique: Puisque ces naïves populations matriarcales ne veulent connaître que la mère, nous les fournirons de pères, si tel est notre intérêt. Le patriarcat exploitera le matriarcat.

Mais comment cette sublime aristocratie pouvait-elle s'unir à des Naïres, à peine dignes de leur baiser humblement la main?

Admirez ici la prudence sacerdotale! Il n'y a que des maîtres en casuistique pour sauvegarder si habilement la vertu; il n'y a que des théologiens pour manœuvrer l'orthodoxie, avec tant de dextérité, entre des écueils où sombrerait une morale vulgaire. La loi de Manou enjoint à tout dévot d'avoir un fils, pour que les mânes des ancêtres soient sustentés par les sacrifices funèbres. La loi n'enjoint pas d'avoir plusieurs enfants, mais le permet, dit que les cadets sont issus, non pas du devoir, mais de la volupté... Eh bien, cette lignée surérogatoire, nos saints hommes la voueront au salut des classes inférieures. Puisque la transmission de la prêtrise s'effectue de premier-né en premier-né, les Nambouris marieront leur aîné suivant les rits consacrés. Quant aux cadets, ils ne perpétueront pas la race, ne s'engageront pas dans les «justes noces», mais voudront bien contracter quelques unions de courte durée avec des femmes étrangères; ils honoreront de leur bienveillance quelques filles d'inférieure condition. Un Brahmane donnera de la progéniture à une Naïre, jamais Naïr à fille brahmane. De la sorte, le droit du patriarcat est scrupuleusement respecté, et avec le matriarcat on se met dans les meilleurs termes.

Indifférents à la paternité qu'ils ignorent ou dédaignent de connaître, les Naïrs qui ont un héritage à léguer,—que ce soit un trône, des palais ou des propriétés territoriales,—ont été enseignés par une longue tradition que les prêtres, sorciers très distingués, apportent par leur magie toutes sortes de prospérités aux maisons dans lesquelles ils ont la complaisance d'entrer. Les grandes familles se croiraient amoindries si chaque génération ne leur apportait un influx de sang sacré. Avec reconnaissance, elles accueillent les services des prêtres cadets, beaux fils qui viennent munir d'héritiers les oncles à héritage. Le prince régnant recevait avec faveur les jolis Éliaçin, les faisait rafraîchir, les complimentait, les remerciait du grand honneur qu'ils voulaient bien faire à la maison. Puis il introduisait les muguets de sacristie dans la salle où, parées de leur mieux, les attendaient déjà la «Bibi» et les princesses ses filles. La jeunesse liait connaissance, se divertissait, courait les parties de campagne, roucoulait au clair de lune; le printemps suivant voyait éclore une couvée de petits Tambourans. Et la Bibi n'entendait point être négligée. La veille de ses noces, elle avait été purifiée de ses fautes par un Brahmane[275], lequel avait reçu quatre ou cinq cents ducats pour la corvée. Quand l'époux allait en voyage, il la donnait en garde à des prêtres qu'il remerciait à son retour de leur complaisance extrême[276]. Pedro Cabral raconte[277] qu'à Calicut les deux épouses royales recevaient chacune les attentions de dix Brahmanes; un moindre nombre n'eût pas suffi à l'honneur du souverain.

La haute noblesse entend toujours être bien pourvue. Et la petite gentilhommerie réclame sa part. Les lévites se résignent... mais qu'il a d'exigences le culte de Brahma! Combien d'actes de sacrifice! Comptons un peu: les danseuses des temples, hiérodules et bayadères, devoir rigoureux, obligation sacrée;—les Tambourettes;—les princesses et les belles de la cour;—les gentes dames et cointes bachelettes de la province. Plus les familles sont de vieille date et de hautes prétentions, plus elles montrent d'attachement à la coutume. Les naturalistes s'étonnent de l'empressement dévoué que mettent les rouges-gorges, hoche-queues et autres volatiles, à élever l'oiselet qu'un coucou leur glisse subrepticement dans le nid. Ici, toute une population sollicite le coucou. Après la petite noblesse, les caciques de village font valoir leurs droits, les gros propriétaires ne veulent point être oubliés, encore moins les bourgeoises enrichies. Les hommes de Dieu font ce qu'ils peuvent, c'est assez. Au moindre fretin suffisent les prêtres de moindre note; aux classes moyennes, les ecclésiastiques d'âge moyen. Encore faut-il ajouter que les dévots personnages, après avoir fait aux bonnes femmes la charité,—là-bas, le don amoureux se demande et s'obtient pour l'amour du Seigneur céleste,—requièrent quelque aumône en argent. Et voyez comment la classe sacerdotale se montre de commerce plus facile que la gentilhommerie! Sous aucun prétexte, un Naïr «de la haute» ne nouerait de relations avec une fille ou une femme du commun; mais un prêtre se met au-dessus de cette faiblesse, moitié faisant la charité, moitié la recevant. Les vieux Nambouris fréquentent les paysannes et artisanes; sans grand zèle, il est vrai, puisque les rustres et prolétaires sont le plus souvent obligés de faire la besogne eux-mêmes. Cependant, à l'arrière de la cabane une petite porte s'entr'ouvre dès que le religieux vient y frapper. Même, on a l'attention de réserver pour son usage exclusif quelques menus ustensiles en métal, car ils ne pourraient manger, boire ni même se laver dans des vases contaminés par le contact des espèces. Permis de toucher à la femme soudra, mais non point à la cruche qu'elle rapporte de la fontaine. Un de ces Brahmanes se plaignait au missionnaire Weitbrecht[278] de n'avoir pas moins de dix épouses sur les bras.

«Ces Brahmes Koulinnes[279] sont des étalons pur sang auxquels il incombe d'ennoblir la race, et de cohabiter avec les vierges de caste inférieure. Le personnage vénérable court villes et campagnes; on lui fait des cadeaux en argent et en étoffes; on lui lave les pieds, on boit de cette lavasse, et on conserve le reste. Après un repas servi de mets délicats, il est conduit à la couche nuptiale, où la vierge l'attend, couronnée de fleurs.»

Celles qui ne sont pas admises à tant d'honneur demandent, en toute humilité, la permission de baiser au moins l'organe de l'homme divin[280], la faveur d'avoir, par lui, le front marqué avec une goutte de vermillon[281].

Toute l'Inde est imbue de la croyance que le sang sacerdotal est doué de vertus régénératrices. Les prêtres itinérants de Siva, connus sous le nom de djaugoumas, sont pour la plupart célibataires. Lorsque l'un d'eux fait à une adepte l'honneur d'entrer dans sa maison, tous les mâles qui l'habitent sont obligés de sortir et d'aller loger ailleurs; laissant leurs femmes et leurs filles avec le saint personnage, qui prolonge son séjour autant qu'il lui plaît[282]. Déjà l'Adi Parva du Maha Bharata abonde en historiettes de grands princes et puissants héros qui vont présenter leurs femmes et leurs filles, ornées et magnifiquement vêtues, à un hermite dévot, riche en pénitences, pour qu'il daigne leur accorder un fils de ses œuvres. C'est, pour commencer, l'auguste Pandou,—c'est le roi Bali,—c'est Vitchitravirya,—c'est Vipaçman,—c'est Djarâsandha,—c'est Bhima,—c'est Khounti bhodja—et il y en a d'autres.

On croit que nous exagérons?—Eh bien, passons la frontière, et entrons en Birmanie, où les grandes familles ont un directeur de conscience, auquel, avant la noce, elles envoient leur fille: «hommage lui est fait de la fleur virginale», suivant l'expression officielle. La première nuit de l'épousée cambodgienne appartenait ou appartient encore au prêtre, digne homme qui ne se laisse pas ainsi déranger de ses prières pour la première venue. Les nobles maisons reconnaissent le service par des cadeaux généreux et de magnifiques présents; en pareille matière, il n'y a pas à lésiner. Les familles bourgeoises s'y prennent à l'avance pour économiser la somme requise; les pauvres la ramassent par souscriptions, ou de bonnes âmes l'avancent sans intérêt, sachant qu'il leur en sera tenu compte dans l'autre monde[283]. Les îles Philippines possédaient naguère de ces prêtres qu'on payait assez cher pour leur complaisance[284].—Les santons Yézids, qui rendent même service, passent pour des bienfaiteurs publics[285]. En Égypte maint sale et vilain derviche est sollicité par des zélatrices, assailli par une troupe de dévotes[286]. Et dans le Nouveau Monde, au Nicaragua, la fille ne se mariait pas avant d'avoir passé une nuit dans le temple avec le prêtre[287]. Mais arrêtons-nous sur la pente, ce sujet n'est pas de ceux qu'on épuise en une page ou deux; rappelons seulement que, sous l'Empire, les dames romaines se jetaient dans les bras des thaumaturges, qu'elles prenaient pour des êtres semi-divins[288], donnant des plaisirs raffinés et une progéniture supérieure.

C'est ainsi que les Brahmanes dominent toujours, par la religion, un peuple qui avait pourtant réussi à s'affranchir de leur joug politique. Leurs fils sont princes et seigneurs du pays; de génération en génération, leurs bâtards tiennent en main le sceptre du royaume.

Dans les conditions décrites ci-dessus, les enfants qui voient plusieurs hommes se succéder dans la compagnie de leur mère, paraître puis disparaître, s'attachent à leur oncle maternel, comme au vrai représentant de la famille; ils s'attachent à lui bien plus qu'à leur propre père, quand même ce dernier les aurait élevés, rare occurrence parmi les classes élevées.—«Dans la philoprogéniture de nos moralistes européens, tout est étrange pour un Naïr, l'idée et la chose. Il est enseigné dès la plus tendre enfance que l'oncle est plus proche parent que le père; qu'il doit affectionner son neveu davantage que son propre fils[289].»

A Ceylan, grand déversoir de la population tamoule, le terme d'oncle passe pour plus honorable que celui de père; on s'adresse aux sorciers et danseurs du diable en les qualifiant d'«oncles, oncles vénérés[290]», titre équivalent à celui qui a cours ailleurs de Pères, Révérends Pères.—La «loi népotique» régit la succession au trône de Travancore, bien que le Maharadja se donne lui-même pour un Kchattrya[291]. Même régime chez les Ilawar d'origine cingalaise. Les Tchanar voisins partagent souvent leur héritage par moitié entre fils et neveux. Mais nous n'allons pas énumérer les peuples et peuplades qui, dans l'Inde et hors de l'Inde, règlent la succession d'oncle à neveu, ou sous la forme plus archaïque de mère à fille. Un homme qui perdrait à la fois son fils et son neveu,—supposons qu'ils soient emportés par une épidémie,—passerait pour dénué de sentiment naturel, s'il manifestait autant de regrets pour son fils que pour son neveu, n'eût-il jamais vu ce neveu, eût-il vu naître son fils et lui eût-il prodigué ses soins. Nous avons pris un cas extrême; mais le plus souvent, l'oncle maternel est bien le vrai protecteur des enfants, celui qui, après les avoir conseillés et dirigés sa vie durant, leur lègue son avoir. Dans le langage familier, les enfants appellent l'oncle: «celui qui nourrit», et le père: «celui qui habille». Prise à la lettre, cette désignation serait souvent inexacte, car tel père subvient à la nourriture en même temps qu'à la vêture de ses enfants; mais elle montre combien l'oncle l'emporte sur le père. Le premier «apanage». Le second fait cadeau des «épingles». L'oncle du Malabar distribue ses objets mobiliers aux neveux et nièces par égales portions. Quant à la terre, elle est transmise par les femmes; la mère la lègue à la fille aînée, sauf à celle-ci d'en confier l'exploitation au frère plus âgé, qui répartit les produits entre les membres de la famille.

Malheur pire que la mort s'il faut aliéner le matrimoine. On n'en a que de rares exemples. La cession est ainsi symbolisée: le vendeur verse sur les mains de l'acheteur une petite cruche d'eau prise à la terre aliénée. Autant que possible ledit matrimoine reste entier à travers les âges; on se garde de le diviser; au lieu de provoquer un partage suivi de morcellement, les frères s'arrangent à vivre dans la «frérière,» ou maison commune.—Quelques auteurs estiment que la succession va des enfants de la sœur aînée à ceux de la deuxième, puis à ceux de la troisième, et ainsi de suite; mais il est plus probable que l'ordre est réglé entre cousins par la date stricte des naissances.

Malgré tant de précautions pour prévenir l'extinction des familles, une rencontre de circonstances malheureuses peut faire tomber un héritage en vacance. Que fera l'homme qui, n'ayant ni sœur ni neveux fils de sœur, n'a pas d'héritier naturel?—Il adoptera une sœur qui perpétuera la famille.—Et si la sœur nouvelle reste sans géniture?—Eh bien, qu'elle en adopte à son tour!

A l'enfant qu'on lui apportera, la matrone tendra ses mamelles, ne seraient-elles qu'enduites de lait. Ce lait, si l'estomac le garde, l'adoption est définitive; mais s'il est rejeté ou si le sein n'est pas pris, il faut se pourvoir ailleurs, chercher autre héritier, autre héritière.

Ainsi constituée, la famille, pour peu qu'elle soit nombreuse, n'a guère pour chefs que des vieillards.—Le Zamorin était le plus ancien d'une parenté qui comptait près d'une centaine de membres. Souvent ses mains affaiblies se fatiguaient à tenir les rênes du gouvernement; et, préférant alors s'adonner à la dévotion, il confiait la direction des affaires à un régent, assisté d'un conseil d'État, toujours composé de cinq princes, héritiers présomptifs, et dont l'âge, par conséquent, se rapprochait le plus du sien. Maintes fois le vieillard appelé au pouvoir n'avait que le temps d'enterrer son prédécesseur, puis s'endormait du dernier sommeil. Ces bonshommes étaient le plus souvent de caractère pacifique; autant de gagné pour le peuple. Sans doute, plusieurs cas d'imbécillité s'étaient présentés, depuis que les souverains ne se poignardaient plus après douze ans de règne, mais on avait oublié de s'en offusquer. Jamais un de ces princes Naïrs n'assassina qui lui barrait le chemin du trône. Ce fait, on n'a pas manqué de le remarquer dans l'Inde, où les dynasties se sont toujours entre-déchirées, donnant aux gouvernés les exemples de frères égorgeant leurs frères, de fils se rebellant contre leur père, de pères empoisonnant leurs fils ou les faisant aveugler. Contraste facile à expliquer: le droit paternel soulève de terribles ambitions, crée des inégalités, des disparates extrêmes entre les plus proches. Le matriarcat, droit égalitaire, n'incite point à haines ni à jalousie, tend à la paix et à la tranquillité, fait les portions égales,—sauf qu'il avantage le plus jeune en quelques endroits.

Somme toute, il y a du bon dans ce Malabar, que ses habitants, avec une ironie dont il ne faut pas être dupe, ont appelé la Terre des Soixante-quatre abus. Autant que la Chine, il mériterait d'être appelé le «Pays de la piété filiale». Dans l'empire du Milieu, toutes les institutions civiles et politiques dérivent du droit paternel; ici, elles procèdent du droit maternel. Tout batailleurs, fiers et orgueilleux qu'ils sont, les Naïrs obéissent sans regret à la mère, assistée de l'oncle et secondée par la sœur aînée; le trio gère la propriété commune, à laquelle les participants rendent compte de leurs faits et gestes; ils ne se croient jamais si grands garçons qu'il leur faille se soustraire à la tutelle de «maman»; tant que tient «la vieille branche», ils y restent accrochés.

Que sont loin de nous ces manières d'être et de sentir! Que de siècles nous en séparent! Et cependant, il suffit de quelques jours pour passer de Londres ou de Paris à Calicut et Cannanore.

Notes in this chapter

Note 1 · Tant pour l'idée principale que pour la majeure partie des documents à l'appui, la présente étude est tirée de la monographie que M. BachofeNote 2 · Clements Markham.Note 3 · Areca betel, jacktree, nommé jaqua par les Portugais, du tamoul choulaka.Note 4 · Naïrs, Nayeurs, Naïmar, les guides, chefs ou conducteurs.Note 5 · Tcher, terre, mour, moucoul, enfants.Note 6 · Tayeurs, Tayar ou Chogans, Chagoouâns, Chanars, serviteurs, ou Tchanars (démonolâtres).Note 7 · Dubois, Mœurs de l'Inde.Note 8 · Duncan, Asiatic Researches, 1799.Note 9 · Graul, Reise nach Ost Indien.Note 10 · Voyage de François Pyrard (au commencement du XVIIe siècle).Note 11 · Thévenot.Note 12 · Day, The Land of the Permauls.Note 13 · Rigord, Vie de Philippe-Auguste.Note 14 · Guillaume le Breton, la Philippide.Note 15 · D'où sortirent les premières étoffes de calicot.Note 16 · Ou Tambouri, Tamouri, qui nous est mieux connu sous la forme arabisée de Zamorin. Les princes s'appelèrent Tambouran et les princesses TamboNote 17 · Voyage de François Pyrard.Note 18 · Marco Polo.Note 19 · Paul Lucas.Note 20 · Gregorius Turonensis, de Gloria Martyrum, trad. Bordier.Note 21 · Tavernier, Voyages, 1.Note 22 · Paoli.Note 23 · R. P. Philippi, Itinerarium Orientale.Note 24 · Du syriaque Quasi, ecclésiastique, et du tamoul Nar, Naïr, chef.Note 25 · Day, The Land of The Permauls.Note 26 · Allgemeine Zeitung, V. 1889.Note 27 · Matthieu, IV, 19.Note 28 · Mrs. Guthrie, My Year in an Indian Fort.Note 29 · R. P. Barreto, Relation des Missions de la province de Malabar, Paris, 1645.Note 30 · Journal des Missions évangéliques.Note 31 · Mapillas, les notables.Note 32 · Hunter, Imperial Gazetteer of India.Note 33 · Révillout, Papyrus démotiques.Note 34 · Vogel, Vom indischen Ocean bis zum Goldlande.Note 35 · Steel, Journal of the Ethnological Society, VII. Campbell.Note 36 · Hodgson, Journal of the Asiatic Society of Bengal, 1849, Dalton.Note 37 · «Si une fille, arrivée à l'époque où les signes de nubilité se manifestent, vient à mourir sans avoir eu commerce avec un homme, les préjugéNote 38 · Connue sous le nom de Marrou Moka tayoum.Note 39 · Thévenot, Voyage, V.Note 40 · Loi dite Alya Santana, Walhouse, Journal of the Anthropological Institute, 1874.Note 41 · Jacolliot.Note 42 · Maha Bharata, Adi Parva.Note 43 · Duncan, Historical Remarks.Note 44 · Strabon.Note 45 · Polybe et Xénophon.Note 46 · Béthencourt.Note 47 · L'Islandaise. Bachofen, Antiquarische Briefe.Note 48 · Townsend, Journal des Missions évangéliques.Note 49 · Duncan, Asiatic Researches, 1799.Note 50 · Mahabharata, Adi Parva.Note 51 · Mounshi Abdoul Bahaman Khan, dans l'Oriental Christian Spectator, 1840Note 52 · Thomas Herbert, Voyage, etc.Note 53 · Collecção de noticias.Note 54 · Journal des Missions évangéliques, 1852.Note 55 · Dr Roberts, De Delhi à Bombay, Maulaïsseur.Note 56 · Picart, Cérémonies religieuses.Note 57 · Tavernier, Voyages, etc.Note 58 · Dubois, Mœurs de l'Inde, Cf. Herbert, Voyage, II.Note 59 · Relation chinoise, traduction Abel de Rémusat.—Lassen, Indische Alterthumskunde.—Adolf Bastian.Note 60 · Démeunier, l'Esprit des usages.Note 61 · Creagh, Armenians, Koords and Turks.Note 62 · Mémoires du chevalier d'Arvieux.Note 63 · Bancroft, The Native Races of America. Andagoya.Note 64 · Lucien, Alexandre.Note 65 · Rich. Burton, History of Sindh.Note 66 · John Callaway, The Practices of a Capua, or Devil Priest.Note 67 · Hunter, Imperial Gazetteer of India. Marumakkatayam Law.
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