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Les primitifs

LES INOÏTS OCCIDENTAUX (continued 2)

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La mère, qui perd son nourrisson, dépose le pauvre «papouse» dans une boîte élégamment ornée qu'elle se met sur le dos, pour la porter un long temps. Souvent elle prend la triste larve dans ses bras, enlève les moisissures, la désinfecte, lui fait un brin de toilette. Les primitifs tiennent la vie pour indestructible, la mort pour un changement d'état. Les animaux vont habiter l'autre monde, en attendant qu'ils retournent dans le nôtre. Immortel le ciron, éternels les moustiques. Le mort se fait suivre de tout son attirail de pêche; il s'en servira. Les outils et vêtements qu'il n'emporte pas, les objets d'usage personnel restent en sympathie avec lui; aussi leur contact donne froid, leur vue inspire la tristesse.

Des Koloches, plus simplistes que leurs voisins, affirment la métempsycose pure et simple. La mort, disent-ils, n'est qu'une dissolution momentanée, elle dure le temps qu'il faut à l'âme chassée de son domicile pour en trouver un nouveau dans un corps d'homme, de loup ou de corbeau—il n'importe. Muer en cachalot... quelle félicité! Les malades et les infirmes demandent souvent qu'on les tue au plus tôt, pour renaître jeunes et vigoureux.

Suivant la croyance généralement adoptée, l'âme a le choix entre deux séjours outre-tombe: celui d'en haut, Coudli-Parmian; celui d'en bas, Adli-Parmian, au fond de la mer. Le dernier est le préférable de beaucoup, dans une zone de ciel inclément et de terre inhospitalière, où presque toute la nourriture vient de l'Océan. Les Guinéens, aussi, croient savoir que les âmes continuent leur existence dans les profondeurs marines. L'Esquimau se croit perdu s'il s'éloigne un peu des côtes, le cœur lui manque quand il ne se sent plus à proximité des morses et des poissons[165]. Des missionnaires vantaient les félicités du paradis chrétien. On les interrompit:

—«Et les phoques? Vous ne dites rien des phoques. Avez-vous des phoques dans votre ciel?

—Des phoques? Non certes. Que feraient les phoques là-haut? Mais nous avons les anges et les archanges, nous avons les chérubins et les séraphins, les Dominations et les Puissances, les Douze Apôtres, les vingt-quatre vieillards...

—C'est fort bien, mais quels animaux avez-vous?

—Des animaux, aucun... Si, cependant, nous avons l'Agneau, nous avons un lion, un aigle, un veau... mais qui n'est pas votre veau marin, nous avons...

—Il suffit. Votre ciel n'a pas de phoque, et un ciel qui manque de phoques ne peut pas nous convenir!»

Au fond de l'Océan résident les bienheureux, les arcissat, recrutés parmi les baleiniers héroïques, parmi les bons marins noyés dans la tempête, parmi les hommes de cœur qui se sont suicidés plutôt que de vivre à la charge de leur famille, parmi «les femmes bien tatouées» mortes en couches, alors qu'elles accomplissaient le grand devoir de la maternité. Devant ces vaillants et vaillantes, les portes du Paradis sous-marin s'ouvrent d'elles-mêmes. Mais le commun des martyrs n'y pénètre que par le «sentier du Chien», chemin obscur, passant par les fiords, par des fentes de rocher; il faut dévaler cinq jours durant; on n'arrive que les membres meurtris et ensanglantés, si l'on arrive. Un coup de vent prenant par le travers, une glissade malencontreuse, et l'on choit dans quelque précipice. A certain moment, il faut se tenir en équilibre sur une roue tournante, lisse et polie, puis franchir un pont, pas plus large qu'une lame de couteau. Que de dangers, que de fatigues avant d'arriver à la porte gardée par des chiens monstrueux! Les âmes se guident par les sons d'un tambour magique qui résonne dans le lointain; tant pis pour celles qui se dévoient, dévorées par des animaux fantastiques, plus elles ne reparaissent. Cependant la majeure partie touche au port et va se loger sous la croûte de terre qu'elle habitait quand elle avait un corps. Aléouts, Koloches, Taïtanes, tous ont leur canton souterrain.

Combien plus facile la montée du ciel, vers lequel l'âme n'a qu'à se laisser aller, en flottant comme une fumée! Mais les gens de cœur réprouvent cette mollesse, préfèrent affronter les épouvantes du chemin lugubre. De peur que le mourant ne défaille au dernier moment, les amis l'arrachent à sa couche, le déposent à terre, et tout vivant, lui plaquent la figure contre le sol, comme pour lui donner la première impulsion vers le chemin d'en bas. Qui ne peinerait pour gagner ces régions inférieures, où, dans les salles toujours tièdes et lumineuses d'un kajim immense résonnent les tambourins éternels! Autour des énormes piliers sur lesquels la terre est fondée, on saute, on joue aux barres, on représente de splendides ballets. Et ces festins! ces mangaries! et les cétacés, et les cachalots,—prodigieux autant que le Léviathan du banquet d'Abraham,—qu'engloutiront les âmes esquimaudes![166]

Quelle différence entre l'Enfer souterrain, séjour de liesse, et l'atmosphère, autre Océan, mais aux profondeurs stériles, déserts immenses, hantés par la Famine! Les âmes flottent dans les nuages, errent dolentes, affamées, transies, secouées et culbutées par les intempéries, en danger d'être entraînées dans les tourbillons des espaces célestes. Toutefois, quelque bonne aubaine leur arrive de temps à autre; par aventure, les pauvrettes se donnent de l'agrément; dans les aurores boréales leurs innombrables multitudes courent et bondissent à travers les cieux, rapides comme l'éclair. Divisées en deux camps, on les a vues pousser, de-ci de-là, une tête de cétacé qui leur servait de balle. Même elles se livrent de terribles combats, leur sang tombe alors en flocons de neige, car elles n'ont pas dans les artères la belle liqueur vermeille des vivants, mais une lymphe froide et blanche. Quelle bataille dans les airs, quand sur le sol la neige s'amoncelle! Physiciens de même force,

«les Indiens des Pampas ont appris, de source certaine, que dans la céleste demeure de Pillan, leurs guerriers jouissent d'une ivresse qui serait éternelle, si elle n'était interrompue par des chasses splendides, dans lesquelles ils tuent tant et tant d'autruches que les plumes tombant en amas, forment les nuages au-dessus de nos têtes[167].»

Des chamanes de haut vol, les Platon et Thomas d'Aquin aléouts, ont donné corps à ce catéchisme rudimentaire, l'ont développé en un système subtil et compliqué:

Après le dernier soupir, l'organisme se décompose en ses éléments premiers, mais le cadavre garde quelque sensibilité aussi longtemps qu'il conserve sa forme. L'âme, ténue et transparente comme l'air, mais d'aspect tant soit peu grisâtre, se dédouble en Ombre et en Esprit: la première se rend dans la demeure souterraine, le second dans les espaces aériens. Si nous interprétons correctement nos textes, l'Ombre des Hyperboréens, vapeur du sang, paraît correspondre à la psyché gréco-romaine, représenter l'espèce dans l'individu. Les Ombres restent dans Coudli un temps quelconque,—les unes davantage, les autres moins, puis rentrent dans le corps d'une femme, fréquemment avertie par songe, et renaissent sur terre.—Quant à l'Esprit, il opère la respiration, il constitue l'élément irréductible, le noyau de la personnalité. Par l'Ombre, l'homme fait partie intégrante de l'humanité; par l'Esprit, il s'en distingue. Nul doute que ce souffle vivifiant des chamanes ne soit le «vent frais» des Égyptiens, le rouach de l'Ancien Testament, le pneuma du Nouveau, l'aura des stoïciens. Sorti du grand réservoir atmosphérique, il y rentrera. Tornasouk, l'Être Suprême, est appelé le «Seigneur des Brises[168]». Ceux dont l'excellence native est prouvée par une activité hors ligne, vont s'associer aux autres Esprits qui demeurent par delà le firmament, sphère solide comme son nom l'indique, calotte circulaire qui a la dureté et la couleur transparente de la glace bleue, et qui tourne autour d'une montagne prodigieusement haute, un Mérou situé tout au fond des régions polaires. Les Esprits, qui ont appartenu aux hommes heureux et intelligents par excellence, vont se mêler aux étoiles; car tous les astres furent des Inoïts. Quant au «moi» des lâches, quant à celui des méchants sorciers, la tempête les balaie et les pourchasse; le vent apporte leurs gémissements. Ils peuvent s'obstiner dans leur déchéance, empirer leur misère, mais cela ne les mènera pas loin, car ils tombent alors dans la stupidité, perdent le sentiment et finalement l'existence; l'air dont ils se composaient rentre en des substances nouvelles.

—Mais, ô docteur subtil, comment font vos bienheureux pour pérambuler les étoiles en même temps que l'Élysée des abîmes marins? Comment l'Ombre et l'Esprit peuvent-ils exister séparément?

L'Hyperboréen balbutie: «Les pères nous ont enseigné ainsi.»—S'il eût étudié dans nos écoles, il pourrait demander:

—Est-ce que votre mythologie ne montre pas Hercule présent à la fois dans l'Hadès et dans l'Olympe? Pourquoi tant de rigueur envers nos angakout? Pourquoi leur imposer une logique dont vous dispensez Homère et Virgile?

Mieux que toute chose, le repos plaît aux Aléouts, le doux nonchaloir. Du haut de leurs rochers ou de leurs toits gazonnés, ils se plaisent à contempler la mer. On a dit qu'ils attendaient le lever de l'aurore, pour se donner un bain de lumière. Toujours est-il que, de grand matin déjà, hommes et femmes montent au poste d'observation. Pas de nuages, pas de vapeurs, pas de brouillards qui leur échappent; de leur direction, de leurs formes et nuances, ils déduisent le temps qu'il fera, le mouvement de la mer, la force et la nature des vagues. S'ils ont du loisir, ils restent des heures sans bouger ni faire signe, sans souffler mot. En dépit des brumes et des vents glacés, ces rêveurs indolents et mélancoliques connaissent le «kief» des Orientaux. La paresse n'est point leur vice, puisqu'ils fournissent avec patience et conscience un travail considérable, s'ils en ont compris la nécessité; mais ils prendront garde à ne dépenser en peine et en efforts que l'indispensable, préférant, comme le sage Salomon, «une seule poignée avec repos, à deux pleines poignées avec tracas et rongement d'esprit».

Doués d'une endurance à toute épreuve, ils résistent au froid, à la faim, à la fatigue, avec un calme et une sérénité qui méritaient l'admiration et leur ont valu le mépris. Tant qu'ils ne sont pas poussés à bout,—et alors leur rage ne connaît aucune borne, et s'ils ne se peuvent venger, ils se suicideront sans hésiter,—les Aléouts ont la forte patience du bœuf, la douceur affectueuse de la vache; aussi n'a-t-on pas manqué de dire que leur patience, attribut bestial, dérive de l'insensibilité. La douleur serait bien vive et l'oppression bien dure qui provoqueraient une plainte; la maladie n'arrache aucun soupir, aucun gémissement.

N'ayant rien mis sous la dent depuis trois à quatre jours, cet homme peine et fatigue sans trahir aucun malaise. On l'interroge:—«Tu souffres?»—Il ne répond pas, et si l'on insiste, il sourit tristement. Aux chasseurs il arrive de s'attraper la jambe dans un piège à loup ou renard. Le fer barbelé ne peut être retiré qu'à travers le membre; ils subissent l'opération sans geste d'impatience, au besoin, l'exécutent tout seuls. Du reste, ces blessures, traitées par la diète et le repos, ne tardent pas à guérir.

A la différence de nos polissons, les enfants ne se giflent, ne se talochent; leur dépit ne se manifeste que par des observations désagréables à l'adresse des parents. D'ailleurs, à se chamailler on serait empêché, les termes d'injure et d'insulte faisant défaut à la langue. Mais il y a été pourvu par la civilisation, et les ivrognes qui s'apostrophent, disposent aujourd'hui d'un petit stock de termes outrageants, tiré du vocabulaire russe. Jadis, quand des hostilités s'engageaient de tribu à tribu, la plus enragée dressait une embuscade, tentait un mauvais coup, le réussissait ou non, puis battait en retraite. Pareilles attrapades n'étaient point fréquentes, puisque le père Veniani ne vit pas une seule rixe à Ounalaska, pendant dix ans de séjour, et que Ross ne put faire comprendre aux Baffinois, qui manquent d'armes de guerre, ce que nous entendons par les batailles et les combats. Dans toute la Boothia Felix, on ne connaissait qu'un seul cas de meurtre; personne ne frayait avec son auteur, chacun l'évitait. Pacifiques à l'excès, ils se soumettront à qui voudra les commander,—il leur est pourtant très désagréable d'obéir,—mais de lutter et se quereller, encore plus. Si quelque jeunesse avance son opinion d'une façon plus tranchée qu'il ne conviendrait, les anciens, fussent-ils d'un avis contraire, passent la chose en plaisanterie, ou demandent: «Explique tes raisons. Peut-être sais-tu du nouveau?»—Ces naïfs osent à peine engager une affaire d'achat ou de vente pour leur propre compte; modestes à l'excès, ils ne peuvent, sans malaise, s'entendre louer, et rougissent jusqu'aux oreilles si on les complimente devant un ami; par contre, des reproches devant un étranger les mettront en fureur. Avec toute leur patience, ils ont parfois des revirements subits, d'abominables colères:

«Charley revint bredouille. Sa femme arriva pour décharger le bateau; elle pataugeait dans la boue, sa charge sur les épaules, quand Charley, sans motif apparent, d'un coup vigoureux, lui déchargea son harpon dans le dos; heureusement que la pointe s'arrêta dans l'épaisseur des habits. L'autre se retourna sans mot dire, dégagea le harpon, et reprit sa marche. Quand ils s'en prennent à leurs épouses, ils saisissent le premier objet qui leur tombe sous la main: couteau, pierre ou hache, et le lancent sur leur moitié,—ils en font autant à leurs chiens. Quoique souvent maltraitée, la femme est l'objet d'une affection réelle et constante[169]».

Explique qui pourra ces contradictions et ces inégalités de caractère. Cook, un des premiers, loua leur bienveillance. Cartwright, qui avait vécu de longues années chez les Labradoriens, ne pouvait assez vanter leur courage et leur endurance, leur tendresse et leur bonté.

«Jugez de leur probité. Nous avions déchargé tout un attirail: bois, charbon, goudron, huiles, marmites, cordes, filins, lances, harpons, tous objets qui pour les Esquimaux représentaient des trésors; ils n'y touchèrent pas, bien que toute cette marchandise restât à l'abandon, sans aucune garde ou surveillance[170].»

«Assailli par une tempête, le capitaine d'un bateau, qui avait des marchandises à transporter par delà le détroit de Béring, jetait ses matelots par-dessus bord, l'un après l'autre, sans qu'ils y trouvassent rien à redire. Ne s'étaient-ils pas engagés d'honneur à remettre la cargaison à bon port[171]?»

Tout individu qui recueille du bois flotté, ou quelque lais de naufrage, n'a qu'à mettre sa trouvaille au-dessus de la haute mer et à la fixer par un caillou, il peut la laisser dehors tant qu'il lui plaira. Qu'on découvre une cache de viande, on n'y touchera pas, quelle que soit la disette au logis. Les Weddas de Ceylan, incultes parmi les incultes, ont le même respect pour les provisions qu'ils trouvent accrochées à un arbre.

Honnêteté et véracité sont sœurs. L'Aléout, incapable de mentir, accablerait de son dédain l'homme qu'il surprendrait en mensonge, de la vie ne lui parlerait. Dans son exquise sincérité, il considère comme ne lui appartenant plus l'objet qu'il a promis; il le met de côté et, quelque besoin qu'il en ait, ne se l'empruntera même pas. Refuser un de ses présents, surtout s'il est peu considérable, c'est montrer qu'on ne l'aime pas.

Les marchés se font par intermédiaire. Tant que dure la négociation, le vendeur doit ignorer le nom de son acheteur, et réciproquement. «Par timidité», nous dit-on. Et si c'était par gentilhommerie? et pour mieux assurer l'équité des transactions? Ils s'abstiennent de traiter aucune affaire quand un membre de la communauté est malade[172]. Serait-ce par égard pour celui qui souffre, sentiment raffiné des convenances? La femme reste en dehors de toute affaire commerciale; on la veut au-dessus de tout soupçon de lucre, elle ne trafique de rien, ni avec les hommes, ni même avec d'autres femmes.

La théorie de la rente qui domine notre civilisation occidentale; le capital se reproduisant à perpétuité et multipliant par le travail d'autrui... quelle monstruosité pour ces gens de bonne volonté, qui prêtent volontiers tout outil ou instrument dont ils n'ont pas un besoin immédiat, auxquels il ne vient pas même l'idée de se faire indemniser, si l'emprunteur a perdu ou endommagé l'objet! Bien plus, qu'un chasseur ne puisse relever les pièges qu'il a tendus, qui les ira visiter aura le gibier. Pour prendre du poisson, les étrangers eux-mêmes peuvent profiter des barrages qu'ils n'ont ni établis ni installés. Que diraient de ces mœurs Terre-Neuve, Saint-Pierre et Miquelon? Tout gibier exceptionnel, gros comme la baleine, ou d'espèce rare, appartient à la communauté; on s'arrange de manière que tous y participent. Il est rare qu'un chef de famille possède autre chose qu'une barque et un traîneau, ses vêtements, ses armes et quelques outils.

Communistes sans le savoir, les Inoïts n'ont que les rudiments de la propriété privée qu'ils savent pourtant si bien respecter. Vivant en des plaines de neige, vaquant en compagnie à la plupart de leurs travaux sur la mer, la grande, vaste et mobile mer, qu'on ne saurait découper en lots et lopins, parceler en domaines, le partage égalitaire qu'ils font de leurs produits constitue une assurance mutuelle, sans laquelle ils périraient les uns après les autres. Tout phoque capturé est réparti, au moins en temps de disette, entre tous les chefs de famille. S'ils ne font pas les portions strictement égales, c'est qu'ils attribuent les plus grosses aux enfants; les adultes n'ont plus rien depuis longtemps, que les mioches reçoivent encore quelque chose.

Le fond du caractère est si bien communiste, que tout Esquimau qui arrive à posséder quelque chose, se fait gloire de tout donner, de tout distribuer, disant, lui aussi, qu'il est plus heureux de donner que de recevoir. La scène ci-après se passe sur les bords du Youkon:

«Tous les voisins avaient été invités. Jeux, chants, danses et banquets durèrent plusieurs jours. Le dernier soir, toutes provisions épuisées, l'hôte et l'hôtesse, vêtus de neuf, se mirent à faire des présents, donnant à chaque ami ce qu'ils pensaient lui convenir. Ils distribuèrent de la sorte 10 fusils, 10 habillements complets, 200 brasses de perles enfilées et des pelus en quantité: 10 de loup, 50 de biche, 100 de phoque, 200 de castor, 500 de zibeline, et de nombreuses couvertures. Après quoi, l'hôte et l'hôtesse dépouillèrent leurs costumes, dont ils firent aussi présent, se rhabillèrent avec des guenilles, et pour terminer firent une petite harangue: «Nous vous avons témoigné notre affection. Maintenant nous sommes plus pauvres qu'aucun de vous et ne le regrettons pas. Nous n'avons plus rien. Votre amitié nous suffit!»

Chacun fit un geste de remerciement, et se retira en silence. La fête avait coûté quinze années de travaux, d'économies et de privations[173]. La famille n'avait pas tout perdu, puisqu'elle avait gagné l'estime et la reconnaissance de ses concitoyens; ce qu'elle avait dépensé matériellement lui était rendu en honneur et en considération. Qui a montré tant de munificence et de générosité, devient une sorte de personnage consulaire, est consulté dans les cas difficiles, et lorsqu'il a parlé, nul ne se permet de contredire[174].

Et leur hospitalité! Ceux qui arrivent du dehors se mettent au chaud, sous la même couverture que ceux du dedans. Hall raconte avec émotion, comment un jour qu'il était revenu tout transi, une vieille maman prit ses pieds glacés, et après les avoir bien frottés, les mit dans sa gorge pour les mieux réchauffer.

A part les vices et dérèglements sexuels, ces braves gens ont réalisé l'idéal ébionite. Ce sont vraiment les «pauvres», les «simples de cœur», dont l'Imitation de Jésus-Christ prêche l'exemple; «les gueux» de Béranger, «les gueux qui s'aiment entre eux».

Qui a, partage avec qui n'a rien. L'affamé, sans mot d'excuse, ni parole de prière, va s'asseoir à côté de celui qui mange, met la main au plat. Les Européens, toujours défiants et prompts aux jugements sévères, ne pouvaient manquer de prendre pour vol et pillage ces mœurs de communistes. En effet, les innocents, dans leurs premières visites aux navires, faisaient comme chez eux, attrapaient ce qui leur plaisait, l'emportaient, pensant qu'il n'y avait que la peine de prendre. S'apercevant que les étrangers trouvaient cette conduite détestable, ils restituèrent ce qu'ils s'étaient indûment approprié, se mirent en frais pour rentrer en grâce.

«Ces Esquimaux, remarque Lubbock, ont moins de religion et plus de moralité qu'aucune autre race.»

Des missionnaires grecs—nous honorons leur sincérité—avouèrent que les Aléouts ne pouvaient que perdre au changement qu'on leur proposait, et que leur conversion au christianisme serait peu désirable[175]. L'exemple n'est pas tout à fait isolé; d'honnêtes évangélistes danois en dirent autant des Nicobariens, et s'en retournèrent.

Chose singulière! les Grecs et les Romains s'épanchaient en éloges sur les hommes par delà les vents du nord, «les Hyperboréens sans reproche», qui vivaient dans un bonheur parfait et la plus pure innocence. Par leur douceur et leurs mœurs pacifiques, les Esquimaux eussent pu inspirer la légende; sauf que les hyperborei campi et les hyperboreæ oræ d'Horace et de Virgile étaient supposés se trouver sous «un ciel où le soleil ne se couchait pas», ce qui à la rigueur pourrait s'expliquer par le soleil de minuit. Mais nous ne supposons pas que cette légende soit aucunement fondée en fait, nous la prenons pour tout autre chose. Acte de foi, affirmation confiante et hardie, elle dit que la justice, le vœu secret de tous les cœurs, n'est pas une triste duperie, que la fraternité entre les hommes n'est point une chimère. Convaincus qu'il est possible de réaliser leur idéal, des fervents ont raconté, ils ont même cru, que leur rêve avait déjà reçu accomplissement, que cela s'était vu... Où?—Bien loin, bien loin, à tous les bouts du monde—chez les Hyperboréens—chez les gymnosophistes de l'Inde—chez les Éthiopiens—dans le royaume du Prêtre Jean—dans celui de l'Eldorado—et aussi dans l'abbaye de Thélème.

—Et rien du gouvernement?

—En effet, nous l'avions oublié. Ce qui nous excuse, c'est que les Aléouts n'en avaient pratiquement pas avant que les Russes fussent venus s'imposer. Personne ne commandait, personne n'obéissait. Les baleiniers et les angakout exerçaient une influence prédominante, en vertu de leur intelligence et de leur bravoure reconnues pour supérieures; mais quiconque pouvait les contredire, s'il lui plaisait. Les vieillards aussi se géraient en conseillers publics; on s'en rapportait à eux, parce qu'on le voulait bien. Les îles importantes, les grandes agglomérations, étaient arrivées à une manière de représentant. Un Tajoun[176], président élu, centralisait les informations, gouvernait à la papa. On l'exemptait des corvées, et des rameurs étaient attachés à son bateau d'office, au Bucentaure d'Ounimak ou d'Ounalaska. Souvent, il possédait quelques esclaves qu'on immolait à sa mort pour lui tenir compagnie; les Koloches n'ont pas encore abandonné la coutume. Les prérogatives du Tajoun n'étaient guère qu'honorifiques. S'il était désigné pour diriger une expédition de pêche, l'entreprise terminée, adieu le commandement, car «notre ennemi, c'est notre maître». Les légendes stigmatisent quelques tyrans du temps jadis qui auraient usurpé le pouvoir; elles célèbrent leurs meurtriers comme des bienfaiteurs publics[177].

En somme, l'Esquimau n'est point dépourvu d'ambition, mais il recherche moins la domination que la supériorité, il préfère la direction au commandement. Il n'a pas besoin, comme nous, d'une autorité devant laquelle il faille trembler, il n'arme pas la Justice d'un glaive, l'Autorité d'une massue aux clous d'airain. Sans prisons ni gendarmes, sans huissiers ni recors, comment fait-il donc? Pauvre sauvage, ne le voilà-t-il pas bien à plaindre!

Deux années après l'expédition de Béring et Tchirikof, en 1741, le sergent Bassof, stationné au Kamtschatka, construisit un bateau en os, et cingla à la bonne fortune vers les îles Aléoutes. En 1745, un autre Russe, Michel Nevodsikof, visita l'archipel, et, à son retour, raconta que les plus précieuses pelleteries de renards arctiques, d'ours et de loutres marines, abondaient en ces lointains parages. Ses récits merveilleux excitèrent l'enthousiasme de gens hardis, décidés à réussir coûte que coûte. Partis seuls ou par bandes, des aventuriers toujours plus nombreux se mirent à la tête des indigènes inoffensifs, et bientôt les traitèrent en esclaves.

En 1764, le gouvernement russe concéda l'exploitation de l'archipel à une compagnie dite «Sibéro-Américaine», dont le siège administratif et politique devait être à Pétersbourg, et le comptoir principal à Irkoutsk. Conçue sur le modèle de la Compagnie des Indes, elle se proposait de conquérir les Kouriles et l'Archipel Aléoute, prendre pied sur le continent américain, du 54e degré nord à la Mer glaciale, comptait se faufiler au Japon, y faire merveilles. On lui concédait le droit d'enrôler des soldats, de construire des forts, d'arborer pavillon. Le tout, à charge de prélever au profit de la Couronne 10 p. 100 sur ses bénéfices nets, sans préjudice d'un tribut en pelleteries que paieraient les naturels: «Dans le cuir d'autrui, large courroie!»

Les civilisateurs arrivaient avec canons, mitraille et proclamations magnifiques. Ils apportaient l'abondance, disaient-ils; ils apportaient les arts et l'industrie de l'Occident; ils apportaient les félicités éternelles que dispense la religion orthodoxe; ils apportaient des haches, des couteaux, du fer, de l'acier, du bois, des couvertures, plusieurs choses utiles, d'autres que la nouveauté faisait paraître admirables; ils apportaient surtout du tabac, et la merveilleuse, l'effrayante eau-de-vie, pour laquelle tout sauvage donne son âme. Ils passaient pour des êtres divins, et leur empereur pour le Dieu du monde[178]. Vu les bienfaits que conférait leur seule présence, ils ne pouvaient pas moins faire que de s'adjuger le territoire, imposer quelques redevances. Et les Aléouts de livrer leurs fourrures, d'admirer la générosité des étrangers. Un jour, les gens du comptoir intimèrent l'ordre de remettre la moitié, ni plus ni moins, du produit des chasses et des pêches, «pour mieux le répartir suivant les besoins»; les naïfs obéirent, espérant que leurs hôtes procéderaient à la distribution avec plus d'intelligence et d'équité qu'ils ne faisaient eux-mêmes. On devine comment s'opéra le partage, on devine aussi comment le fusil, terrible logicien, fit justice des réclamations. Sans doute, ce confiant abandon était une sottise inexcusable. Mais admirez la différence d'homme à homme, de sauvage à civilisé! Que l'Assistance publique demande seulement aux Parisiens la moitié de tous leurs revenus, gains et salaires, pour en faire profiter les pauvres, les nécessiteux et supprimer la misère..... Comme on lui répondra!

Leur pouvoir se consolidant, les Russes levèrent le masque du philanthrope, rognèrent de saison en saison la part des affamés et besogneux. Pour empiler des pelus, pour emplir d'huile les barriques, ils se firent aussi cruels que les Conquistadores l'avaient été pour amasser l'or. Le traitant tourna vite à l'assassin. On en vit qui s'amusaient à ranger ces misérables païens en ligne serrée, et pariaient à travers combien de têtes pénétreraient les balles de carabine[179]. Ils prenaient les filles et les femmes, les gardant comme otages des pères et maris. En haut lieu, cependant, on eut honte de ce qui se passait. L'impératrice Catherine, très pieuse comme on sait, voulant faire quelque chose, décida, en 1793, qu'on enverrait des missionnaires à ces pauvres Aléouts, pour leur inculquer le christianisme, et des galériens pour les initier à l'agriculture. Par le vaisseau les Trois-Saints, elle leur dépêcha une cargaison de forçats; l'illustre amie des philosophes et des économistes n'imaginait rien de mieux en faveur des malheureux indigènes. Mais qui l'eût cru? Les choses allèrent de mal en pis. En 1799, réorganisation de l'entreprise: afin d'accomplir une œuvre civilisatrice, s'il faut en croire la charte officielle,—afin de promouvoir le commerce et l'agriculture,—afin de faciliter les découvertes scientifiques,—afin de propager la foi orthodoxe. Pour quels objets, la Compagnie, confirmée dans ses droits et privilèges, fut transformée en représentante et déléguée de la Couronne, qui lui donna des soldats. Résister à ses agissements devenait un crime. Les Aléouts qu'on lui avait livrés comme sujets, elle les traita en esclaves; sans leur donner aucune rémunération ni même les nourrir, elle les accablait de corvées. Quand ils apportaient les pelleteries exigées, ils n'avaient fait que leur devoir, et malheur à eux s'ils ne l'accomplissaient pas[180]! Malgré les efforts des missionnaires, parmi lesquels le brave père Innocent Veniani, l'évangélisation n'avançait guère. Voilà qu'on imagina d'exempter les néophytes de toute redevance pendant trois années consécutives. Miracle! Ce fut une Pentecôte nouvelle, la grâce s'épancha à flots, la vérité illumina les cœurs, les multitudes accoururent aux fonts baptismaux. Mais l'éternelle félicité était dédaignée, tant qu'elle ne donnait pas une couverture et un couteau pour arrhes; avec le Paradis, on exigeait un paquet de ficelles et six hameçons[181].

Les chefs de la Compagnie se titraient officiellement de Très Honorables; ils qualifiaient d'Honorables leurs principaux employés, et daignaient donner du «Demi-Honnêtes» à leurs écrivains et comptables, appellation trop flatteuse encore. Krusenstern, un marin sans artifice, déclarait que, pour entrer dans ce service, il fallait être mauvais sujet, aventurier de vilaine espèce. Au dire de Langsdorf:

«Les Aléouts sont commandés par quelques promyschlenik[182], scélérats ignares et malveillants, que des crimes multipliés ont fait chasser de leur pays natal. Ils font ce qui leur plaît et n'ont aucun compte à rendre. Une peste terrible ferait moins de ravages que cette administration-là.»

Le naturaliste Kittlitz, qui accompagna l'amiral Lutke dans ces parages et fut hébergé de comptoir en comptoir, n'osait dire la vérité, mais la laissait deviner:

«La Compagnie russo-américaine exige le service d'une moitié de l'entière population masculine, âgée de 18 à 50 ans. Le travail est entièrement gratuit. Elle engage aussi quelques salariés. Pendant six mois les hommes vont sur mer à la chasse des animaux marins, et pendant les six autres mois courent le renard. Dans ces conditions, il est difficile de comprendre comment il peut rester assez de bras pour subvenir aux besoins les plus indispensables de la famille.»

Trois générations de chrétiens et de civilisateurs suffirent pour épuiser le pays et le saigner à blanc. Les îles étaient riches en animaux à fourrure, donc il fallait exterminer les animaux à fourrure. Des seules îles de Pribylon, on tira 2,500,000 peaux d'ours marins, pendant les trente années qui suivirent la découverte[183]. On tua tant, que certaine année[184], environ 800,000 peaux étaient entassées dans les magasins, et comme on n'en avait pas l'écoulement, on en brûla la majeure partie. L'exploitation atteignit son terme logique: la ruine. Ce pillage finit par coûter au delà de ce qu'il rapportait; «l'affaire ne payait plus», et en 1867, l'on vendit l'Aléoutie aux États-Unis, avec ce qu'elle contenait encore d'Aléouts.

Que feront les Américains de ce nouveau territoire dont ils ont maintenant la responsabilité? Comment traiteront-ils les indigènes?—A la façon des Peaux-Rouges, probablement. Voudraient-ils ressusciter l'infortunée peuplade, ils ne pourraient: elle agonise déjà. Mais s'ils veulent adoucir sa fin, qu'ils se hâtent.

Affamée, fatiguée, surmenée, la population a pris l'existence en dégoût. Pourquoi se donner des enfants qu'on serait incapable de nourrir? Pourquoi augmenter le nombre des malheureux? Quand abordèrent les civilisés, escortés de leurs bienfaits, les Aléouts nombraient cent mille, s'il faut en croire les premiers trafiquants, mais le chiffre nous paraît très exagéré. L'évaluation, peut-être encore trop forte, donnée par Chélikof en 1791, portait cinquante mille âmes, dont le père Joasaph se vantait d'avoir converti tout un quart. En 1860, les registres paroissiaux n'accusaient plus que dix mille individus, et, dans ce total, comprenant les Russes et les métis, les Aléouts proprement dits n'entraient que pour deux mille environ[185]. Le changement de suzeraineté n'a point apporté, ne pouvait apporter d'amélioration immédiate. Ainsi chez les Oulongues, visités par Dall, sur une population mixte de 2,450 individus, la mortalité est de 130 pour une nativité de 100. Les Aléoutes sont peu fécondes. On s'accorde à dire que la race entière des Esquimaux dépérit rapidement, sauf peut-être dans les districts groenlandais, sur lesquels le Danemark veille avec une sollicitude paternelle.

Sur les Inoïts fait ravage la consomption, qui tue à elle seule plus d'individus que toutes les autres maladies; et ce terrible fléau, jusqu'alors inconnu, c'est la civilisation qui l'apporta[186]. Tout à côté, les Peaux-Rouges sont détruits par la petite vérole, triste cadeau des Visages Pâles.

Pourquoi cette action funeste du civilisé sur le sauvage?—D'autres apprécieront les causes physiologiques; examinons quelques-unes des causes morales qui amènent ce résultat.

Pris pour des dieux, forts du prestige qui entoure le civilisé, tout grossier et ignorant qu'il soit, les Russes n'eurent qu'à se montrer pour s'emparer de tout un archipel et réduire toute sa population en servitude.

—L'Aléout était donc lâche et indigne de la liberté?

—Non pas. Écoutez le témoignage que donne à sa race un des hommes qui la connaissent le mieux:

«Les Inoïts sont des Inoïts, Inoïts ils resteront. L'indépendance est le trait essentiel de leur caractère; ils ne supportent jamais la contrainte, quels engagements qu'ils aient pris ou qu'on leur ait fait prendre. Nés libres, sur une terre sauvage, ils veulent aller et venir à leur guise, jamais ils ne se laisseront mener à la baguette[187].»

—Les Aléouts, cependant, se sont laissé mener à la baguette?...

—A la baguette.... cela mérite explication. Les Russes eussent volontiers joué du knout et de la plète nationale sur ces fantasques insulaires, qui se laissaient tuer presque avec indifférence, et qui, sans mot dire, allaient se suicider pour un coup de bâton. C'est parce que les Russes prétendaient les mener à la baguette que les Aléouts meurent ou sont morts. La vie sans liberté ne leur offrant aucun charme, ils pensèrent s'enfuir dans l'autre monde, pour échapper aux tâcherons et aux exacteurs. Ils avaient commencé par se donner sans réserve, mais n'avaient pas pensé que ce serait pour être fouettés. Dociles et disciplinables à un rare degré, ils avaient accepté la direction d'hommes dont ils s'exagéraient la supériorité, et qu'ils prenaient pour des frères aînés. Que n'eussent accompli des hommes intelligents et bons avec ces volontés qui s'offraient de si bonne grâce! Mais quoi! des âmes et des cœurs? Les flibustiers ne demandaient que huile et saindoux, que peaux de martre et de renard[188].

Généralisons la question:

Dans les luttes pour l'existence, à travers lesquelles l'humanité se fraye un chemin sanglant, les vertus passives sont égorgées par les vices agressifs. Et sans agiter la question vice et vertu, on a vu partout, au contact des blancs, se détraquer les systèmes politiques et sociaux, les anciennes coutumes tomber en désuétude, les distinctions antérieures devenir sans objet. Ce que les indigènes avaient pris jusque-là pour dieux, bons esprits, patrons et protecteurs, était transformé en diables d'enfer; la conscience troublée ne se reconnaissait plus dans les questions de bien ou de mal. Le fusil et l'eau-de-vie, il n'y avait plus que cela. Les chefs, bafoués par un paltoquet d'outre-mer, se sentaient dégradés, avaient perdu toute volonté, toute dignité devant le pistolet, tonnerre de poche; les sorciers eux-mêmes avaient perdu la tête, reconnaissant leur ridicule impuissance devant la grande magie des blancs. Les bras du guerrier tombaient paralysés devant les armes foudroyantes; avec son arc et ses flèches, un héros n'était plus qu'un sot en face d'une carabine. En perdant toute confiance en eux-mêmes, ils perdaient le plaisir de vivre et jusqu'à leur tempérament. Plus de joie ni de gaieté, plus de chants ni de danses, plus d'imaginations grotesques et bouffonnes. Renfermons-nous dans un jour triste et sombre, dans une atmosphère épaisse et lourde; descendons tout vivants dans un caveau funéraire... celui de notre nation; mourons avec ce qui fut notre patrie[189].

La civilisation moderne, irrésistible quand elle détraque et désorganise les sociétés barbares, se montre d'une singulière maladresse à les améliorer. C'est faute de bonté, faute d'humanité. Notre génie ne se montre ni aimable ni sympathique. Quoi! rencontrer un peuple si doux et patient, si bien porté à la justice et à l'équité, mais ne savoir que subjuguer et fustiger, que décimer et détruire! Ce petit monde avait la gaieté, l'enjouement, la bravoure; il ne demandait qu'à travailler pour vivre, mais il voulait aussi chanter, danser et festoyer. Et dès que notre progrès l'accointa, le voilà triste et morose. Ce peuple est toujours un enfant, mais un enfant désabusé; nous l'avons découragé par tant d'injustices, tant troublé, tant affolé que nous avons brisé le grand ressort, tari la vie dans sa source. Ainsi en advint-il des Guanches, naguère un des échantillons les mieux réussis de l'espèce. Simples, heureux, innocents, ils avaient mérité qu'on donnât à leurs îles le nom de «Fortunées». Nous les supprimâmes—pourquoi et comment? Et quand aura disparu le dernier de ces pauvres Aléouts, on entendra dire:—«Quel dommage!»

Notes in this chapter

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