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Reading edition
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ÉDITION DU «MONDE ILLUSTRÉ» 13, QUAI VOLTAIRE, 13. PARIS
MAURICE LEVEL
Les Portes De l'Enfer
1910
DU MÊME AUTEUR: L'Épouvante (Roman) 1 vol. L'Ombre (Roman) 1 vol.
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MAURICE LEVEL
LES PORTES DE L'ENFER
Sous la lumière rouge
Assis dans un large fauteuil près de la cheminée, les coudes aux genoux, les mains tendues au feu, il parlait d'une voix lente, s'arrêtant brusquement pour murmurer: «Oui… oui…», comme s'il avait eu besoin de reconnaître ses souvenirs et d'approuver sa mémoire fatiguée, puis reprenait la phrase interrompue.
Sur la table traînaient des papiers, des chiffons, des livres. La lampe éclairait mal; je ne voyais de lui que sa face un peu grise, et ses mains qui, sous la flamme du foyer, faisaient deux longues taches.
Le ronron du chat roulé devant le feu, et le crépitement des bûches où dansaient d'étranges lueurs, troublaient seuls le silence. Il semblait parler de très loin, comme dans un rêve:
—Oui… oui… Ce fut le grand, le plus grand malheur de ma vie. J'aurais pu supporter d'être réduit à la misère, de devenir infirme… tout… mais ça! Avoir vécu dix ans auprès d'une femme adorée, la voir disparaître, et rester seul, tout seul, devant l'avenir solitaire… C'est dur!… Il y aura six mois bientôt qu'elle est partie!… Que c'est long! et comme c'était court autrefois!… Encore, si je l'avais eue malade quelque temps, si l'on m'avait laissé comprendre!… C'est horrible à dire, mais quand on sait, n'est-ce pas, la raison se prépare… le coeur se vide peu à peu, et l'on s'habitue… tandis que là!…
—Je croyais, lui dis-je, qu'elle avait été souffrante quelque temps?
Il hocha la tête:
—Du tout, du tout… Jamais les médecins ne purent me dire ce qu'elle avait eu… Elle a été emportée en deux jours. Depuis, je ne sais ni comment, ni pourquoi je vis. Tout le jour, je rôde dans les chambres, poursuivant un souvenir qui s'enfuit, m'imaginant qu'elle va m'apparaître derrière une tenture, qu'un peu de son odeur flotte encore parmi ces pièces inhabitées…
Il étendit la main vers la table:
—Hier, tiens, j'ai retrouvé cela… cette voilette, dans une de mes poches. Elle me l'avait confiée un soir, nous allions au théâtre, et il me semble qu'elle sent son parfum, qu'elle est encore tiède d'avoir effleuré son visage… Mais non! Tout s'en va: seul le chagrin demeure… Il y a bien quelque chose, mais ça!…
Dans le premier moment de douleur, il vous vient parfois des idées extraordinaires… Croirais-tu que je l'ai photographiée sur son lit de mort! Dans cette pauvre chambre d'où son âme venait de partir, j'ai installé mon appareil, j'ai allumé du magnésium; enfin, à cette effroyable minute, j'ai fait avec un soin et des précautions méticuleuses, des choses qui me révoltent aujourd'hui… Malgré tout, quand j'y pense, je me dis qu'elle est là, que je pourrais la voir telle que je la vis pour la dernière fois!
—Et, où as-tu ce portrait? demandai-je.
Il s'avança un peu, et me répondit à mi-voix:
—Je ne l'ai pas, ou plutôt, si… je l'ai… J'ai le cliché. Mais je ne me suis jamais senti le courage de le développer… Il est resté dans l'appareil… j'ai peur d'y toucher… Et pourtant! comme je voudrais, comme je voudrais!…
Il posa sa main sur mon bras:
—Ecoute: ce soir… ta présence… d'avoir parlé d'elle… je me sens mieux… je me sens fort… Veux-tu, viens avec moi dans mon laboratoire… Nous allons développer ce cliché?…
Il interrogeait mon visage d'un regard anxieux d'enfant qui tremble qu'on lui refuse le jouet souhaité.
—Soit, lui dis-je.
Il se leva vivement.
—Oui… avec toi, ce ne sera pas la même chose… avec toi, je serai plus calme… et cela me fera du bien… beaucoup de bien… tu verras…
Nous entrâmes dans son laboratoire: un cabinet très sombre où des flacons étaient alignés sur des étagères. Une tablette chargée de cuvettes, de fioles et de livres, s'étendait d'un mur à l'autre.
Il ne parlait pas, vérifiant les étiquettes des bouteilles, essuyant les cuvettes, et la lueur de la bougie qui tremblait faisait danser autour de lui des ombres.
Il alluma une lanterne à verre rouge, éteignit sa bougie, et me dit:
—Ferme la porte.
Cette nuit déchirée par la lumière sanglante, avait quelque chose de dramatique. Des reflets inattendus s'accrochaient aux flancs des bouteilles, à ses joues sabrées de rides, à ses tempes creuses.
Il dit:
—La porte est bien fermée? Alors, je commence.
Il ouvrit un châssis, et en tira le cliché. Il le prit avec soin, les doigts écartés, les pouces et les index posés aux angles, et le regarda longuement, comme si ses yeux avaient pu voir l'image endormie qui tout à l'heure allait s'éveiller.
Il murmura:
—Elle est là! C'est horrible!…
Ensuite, lentement, il le laissa glisser dans le bain, et se mit à remuer la cuvette.
Je ne sais pourquoi, mais il me sembla que la porcelaine frappant à intervalles réguliers la planchette, rendait un son bizarre et douloureux. Sous la lumière rouge, le liquide caressait la plaque dans un va-et-vient monotone: le bruit léger qu'il faisait le long des parois évoquait un bruit de sanglots, et je ne pouvais détacher mes yeux de ce carré de verre à la couleur laiteuse qui, peu à peu, se teintait de noir, vers les bords.
Le bain, d'abord très clair, fonça insensiblement; bientôt, une tache apparut au milieu de la plaque, une tache qui, peu à peu, s'élargit, adoucie par endroits de nuances plus claires.
Je regardai mon ami. Ses lèvres, agitées d'un tremblement, murmuraient d'inintelligibles paroles.
Il retira le cliché, l'éleva à la hauteur de ses yeux, et, comme je me penchais sur son épaule, il parla:
—Cela vient… doucement… Mon bain est trop faible… Mais ce n'est rien… Voici que les blancs apparaissent… Attends… tu vas voir…
Il replaça la plaque, qui s'enfonça dans le liquide avec un bruit de ventouse qu'on tire.
Elle avait pris une couleur presque uniformément grise. Il baissa la tête, et dit simplement:
—Ce rectangle noir, c'est le lit… Plus haut, ce carré que tu aperçois (il me l'indiqua d'un mouvement du menton), l'oreiller; et, au milieu, cette zone plus claire avec une raie pâle qui tranche sur le fond noir… c'est Elle… avec le crucifix que j'avais mis entre ses doigts.
Sa voix s'étrangla un peu:
—Ma pauvre petite… ma chérie!…
Des larmes coulaient sur ses joues, de grands hoquets soulevaient sa poitrine… Et il pleura, sans effort, comme savent pleurer ceux qui ont l'habitude du chagrin, et à qui les sanglots sont devenus plus familiers que le sourire.
Parmi ses larmes, il disait:
—Les détails se précisent… Voici près d'Elle les cierges allumés et le rameau de buis bénit… ses cheveux que j'aimais tant… ses mains dont elle était si fière… et le petit chapelet blanc, retrouvé dans un livre de messe… Mon Dieu!… Cela me fait mal de revoir tout cela, et cependant, je suis heureux… très heureux… Il me semble que je la regarde, ma pauvre petite…
Sentant que l'émotion le gagnait, je voulus abréger, et lui dis:
—Ne crois-tu pas que le cliché soit assez venu…?
Il prit la plaque, l'approcha de la lanterne, l'examina de près, la remit dans le bain, la retira de nouveau, l'examina encore, la replaça, et murmura:
—Non… non…
Je me souviens que le son de sa voix et la brusquerie de son geste me frappèrent. Mais je n'eus pas le temps de réfléchir, car il se remit à parler.
—Il y a des choses qui vont venir, encore… C'est un peu long, mais, je t'ai dit… mon bain est faible… Alors, les détails n'apparaissent que progressivement.
Il compta: Un… deux… trois… quatre… cinq…
—Cette fois, c'est suffisant. A trop vouloir pousser, j'abîmerais….
Il prit le cliché, le secoua verticalement, le passa dans l'eau, et me le tendit:
—Regarde.
Mais soudain, comme j'allongeais la main, je le vis reculer vivement, se courber, approcher la plaque de la lanterne et, dans cette seconde, son visage éclairé par la lumière rouge m'apparut si effrayant que je m'écriai:
—Qu'est-ce que tu as?
Ses yeux étaient démesurément ouverts, ses lèvres relevées découvraient ses dents, ses mâchoires s'entrechoquaient; j'entendais son coeur bondir dans sa poitrine, et je voyais son grand corps osciller d'avant en arrière.
Je mis la main sur son épaule, et, cherchant à me rendre compte de ce qui faisait naître en lui cette effroyable angoisse, je lui criai pour la seconde fois:
—Voyons… Réponds… Qu'est-ce que tu as?
Alors, tournant vers moi une face qui n'avait plus rien d'humain, plongeant ses yeux sanglants dans mes yeux, il me saisit le poignet d'un mouvement si brutal que ses ongles entrèrent dans ma chair.
Par trois fois, il ouvrit la bouche, essayant de parler, et, tout à coup, brandissant le cliché au-dessus de sa tête, il hurla dans la nuit éclaboussée de rouge:
—J'ai!… J'ai!… Misérable! Bandit! Assassin que je suis! J'ai… qu'elle n'était pas morte!… J'ai… Que les yeux ont bougé!…
Soleil
Comme il avait été ramassé un soir d'hiver, petite chose vagissante, près d'une borne; comme rien dans ses pauvres langes n'indiquait même l'initiale d'un nom qui pût être le sien, et que les enfants douloureux sont ceux que le Seigneur préfère et qu'il réclame, on l'avait appelé Paradieu.
Jusqu'à douze ans, il était resté aux Enfants-Assistés, puis, un beau jour, s'était enfui, et avait pris la route, la besace au dos, la trique au poing.
Depuis, il avait vécu au hasard, un peu de charité, un peu en s'employant aux travaux des campagnes. Jamais, il ne restait longtemps au même endroit, craignant peut-être qu'on ne découvrît sa trace, peut-être seulement guidé par un obscur instinct qui le poussait vers le large horizon, vers les champs que l'été soulève, et les grands bois qui chantent d'éternelles chansons, avec des airs et des paroles que seuls ceux qui s'endorment dans leur ombre comprennent.
Il devint un homme. Un matin, les gendarmes l'éveillèrent au bord d'un fossé, et l'arrêtèrent pour vagabondage. On fit sur lui une enquête rapide; on apprit qu'il appartenait au contingent qui partait et que, déclaré bon absent, il devait être rendu quelques jours plus tard à la caserne. On lui dit:
—Tu as de la chance d'avoir été rencontré ainsi!… Une semaine de plus, tu étais insoumis.
Il ne saisit pas très exactement quelle était cette chance, ce que signifiait ce mot: «insoumis»; mais, comme il était doux et timide, il sourit:
—Oui, j'ai de la chance!
Il se laissa conduire au régiment sans révolte ni regret.
D'abord, la vie lui sembla facile et douce. Habitué à coucher le plus souvent à la belle étoile, à manger à la fortune du chemin, à grelotter, l'hiver, sous des haillons troués, à marcher tout le jour, le ventre creux, les jambes molles, il pensa, regardant le ciel d'automne, la terre nue, les arbres défeuillés et luisants, qu'en parlant de sa chance, on faisait allusion à son passé de misère, à ce présent de repos… Il s'étonnait d'entendre ses camarades se plaindre, et parlait peu, sachant très peu de mots.
L'hiver fut rude. L'exercice achevé, il contemplait les toits ouatés de neige, les oiseaux qui, dans les gouttières, piquaient la glace pour se désaltérer, les cheminées d'où la fumée montait, droite et légère, songeant:
—Je suis à l'abri, moi!… j'ai un lit!… Dans la chambrée, le poêle ronfle… je suis bien!…
Mais lorsque, avec le printemps revenu, les premiers bourgeons pointèrent au bout des branches, lorsqu'il revit le soleil, le ciel clair et les matinées lumineuses, un étrange malaise s'empara de lui.
Accoudé à la fenêtre, les poings au menton, les oreilles remplies d'un bruissement confus, les yeux mi-clos, il oublia l'abri des mauvais jours, les vêtements chauds; la bouche grande ouverte, il aspirait à pleins poumons la brise, qui lui portait, avec le parfum des campagnes, le souffle immense des espaces sans fin, et le ressouvenir de sa liberté en haillons…
Il devint triste, préoccupé, nerveux. Le soir, après la soupe, il s'enfuyait à travers champs. Mais, si loin qu'il courût, il humait encore l'haleine de la ville, il voyait les toits bleus des maisons, les longues cheminées des usines; il entendait les sonneries de la caserne, et cela l'empêchait de regarder les vastes horizons, d'écouter la musique des plaines… Il se parlait à lui-même:
—Tu n'es point fait pour cette existence-là!… Il faut reprendre ton bâton, ta besace!… Oui… mais… et la prison?…
Il résista de toutes ses forces deux semaines. Il était si triste, si las, que des camarades lui dirent:
—Faut te faire porter malade, Paradieu!
Mais il hocha la tête, et un beau soir, n'y tenant plus, il sortit comme de coutume, à cinq heures, déroba chez un fripier un vieux pantalon, une blouse, jeta par-dessus le pont son uniforme, sa baïonnette… et ne rentra plus au quartier.
Il marcha toute la nuit et tout le jour. Une ivresse le tenait. Il allait sous le ciel profond, libre, joyeux, à l'aventure. A l'ombre des saules, assis près d'un ruisseau, il riait et pleurait à la fois, les mains jointes, en extase, devant l'eau transparente, suivant le vol des libellules, l'ondulation des herbes et la nappe verte des champs, où les bêtes, le genou fléchi, broutaient avec un bruit gras et cadencé.
Pourtant, ce n'était plus en lui l'insouciance d'autrefois. Du contact rapide pris avec les hommes réguliers, il avait conservé, obscure et menaçante, la notion du châtiment.
Certes, il aimait toujours les bois et les grands prés, les arbres qui pleurent et les sources qui chantent; il les aimait peut-être plus qu'il ne les avait jamais aimés, et le soleil aussi, le compagnon géant qui fait les jours étincelants et permet les nuits tièdes; il les aimait… mais avec la terreur de leur être arraché. Il n'osait plus traverser les villages; il craignait les hommes, les fuyait, et, brusquement, au détour d'un chemin, des gendarmes lui mirent la main au collet.
Traduit devant un conseil de guerre, il fut condamné, pour désertion et destruction d'effets militaires, à cinq ans de prison.
Il ne comprit vraiment l'horreur—non de sa faute, mais de sa peine,—que lorsqu'il descendit de la voiture cellulaire, et pénétra dans le pénitencier.
Il endossa le pantalon et la vareuse bruns, le képi à longue visière, et, à la vue de la cour toute petite entourée de murs blancs, si hauts qu'il lui fallait jeter la tête en arrière pour voir le ciel; devant les casemates sombres et les arbres étiques, un froid mortel coula sur sa nuque. Il essaya de se raisonner un peu:
—Je ne suis pas perdu tout à fait, puisque je vois encore le ciel… Tant qu'on voit le soleil et le ciel, il y a de l'espoir… Autrement, ce serait la mort…
Mais au bout de vingt-quatre heures, il se mit à souffrir atrocement. A la caserne, c'était presque la liberté. Il pouvait, la journée achevée, galoper dans les champs. A l'exercice même (on les menait sur les remparts), ses pieds foulaient l'herbe verte et, devant lui, il regardait ce qui, jadis, était son bien: l'espace!…
Tandis qu'ici, il fallait demeurer tout le jour à l'atelier, sous l'oeil mauvais du sergent…
Il devint hargneux et sournois. Comprenant enfin son impuissance, il opposait à tout la force d'inertie, étouffant mal la révolte de son coeur.
Il devait rester apprenti trois mois. Au bout de ce temps, on le mit à l'ouvrage. Il dit:
—Je ne sais pas…
—Si votre tâche n'est pas faite, et bien faite, demain, vous aurez quatre jours de cellule…
Il répondit avec calme:
—Il est probable qu'elle ne le sera pas.
—Eh bien, vous allez y aller tout de suite!
On le poussa jusqu'aux cellules. Il entendit la porte se refermer sur lui, les clés grincer dans les serrures, et resta seul dans l'obscurité complète. Il s'arracha les cheveux.
Ah! les bandits! Comme du premier coup ils avaient bien trouvé le pire supplice! Lui, pour qui la lumière c'était la vie, ils l'avaient jeté dans le noir! On lui avait arraché le soleil par lambeaux… D'abord, un peu à la caserne… puis, à la prison… puis, dans les casemates… et puis, enfin, comme il lui en restait un peu, un tout petit peu, juste de quoi ne pas mourir… ils lui avaient tout enlevé…
Pourtant, à force d'écarquiller les yeux, il remarqua qu'un peu de jour glissait entre les barreaux scellés au-dessus de la porte. Il suivit le rayon. Il semblait venir du fond du couloir… puis se perdait. Il marcha dans sa cellule, cherchant à s'orienter, réfléchissant:
—Si la lumière vient jusqu'ici, c'est que le ciel n'est pas bien loin. Oui… Mais, le voir!… Voir le ciel… un tout petit peu… un petit coin… si petit, si petit…
Il mit les mains dans ses poches, et sentit quelque chose de lisse, un bout de glace que, peu de temps avant, il avait ramassé dans la cour. Il le prit dans la main, et la glace lui parut lumineuse. Il pensa:
—Tiens?… Que veut dire cela?…
Il se rendit compte qu'il était juste sur le trajet de la flèche de lumière. Et, soudain, comme, assis sur sa couchette, il fixait toujours le miroir, il poussa un cri.
Au fond de sa main, sur ce carré de verre, une miette de ciel se mirait; une miette, mais bleue, limpide, et si brillante, qu'on eût dit une étoile dansant au fond d'un puits.
Sa détresse fondit en une joie immense. Il n'osait faire un mouvement, craignant de voir s'enfuir la chère image, et, peu à peu, une bizarre pensée le pénétra:
—Il était mieux ici qu'à l'atelier: il faisait froid?… Il faisait noir?… Hé non! puisqu'il y avait du ciel!… Il était seul, du moins… Il pouvait penser, pleurer ou rire à sa guise, sans que pesât sur lui le regard féroce de l'adjudant. Prison pour prison, il préférait celle-là. Il n'y avait donc qu'une chose à faire: Y rester.
Dès lors, pour être puni de cellule, il apprit à ruser, supputant, au plus juste, le prix des fautes, se frottant les mains sitôt qu'on lui annonçait une augmentation, se faisant porter malade, sûr de n'être pas reconnu.
Quand il se vit 120 jours en perspective—car, dans les pénitenciers, la durée du temps de cellule n'a d'autre limite que celle de la résistance de l'homme—il respira.
Son coin de ciel dans le creux de sa main suffisait à son rêve. En s'éveillant, il se hâtait de le regarder, et disait:
—Il fait beau aujourd'hui.
Ou bien:
—Mauvais temps!… Nous aurons de la pluie…
Son imagination devenait de jour en jour plus aiguë; il vivait pour lui seul, à lui seul, une vie intense et profonde, et si, par aventure, l'aile d'un oiseau rayait son ciel d'une flèche brune, il croyait voir tous les nids des forêts, entendre les trilles des milliers de becs qui font vibrer les branches.
Or, un matin qu'il était plongé dans sa contemplation, l'adjudant ouvrit sa cellule et l'appela:
—Ici, Paradieu!
Perdu dans son rêve, Paradieu ne répondit pas.
—Eh bien! Vous êtes sourd?… Allons! Dehors!
Il ne bougea pas. L'adjudant le secoua par la manche:
—Faut-il que je vienne vous chercher?
Comme il était très faible, il se laissa aller sans résistance, mais la lumière l'éblouit, et il se mit à trembler.
—Vous ne savez plus rectifier la position?…
Il s'appuya au mur pour ne pas tomber, essayant de dissimuler son bout de miroir.
—Qu'est-ce que vous cachez là?
Il balbutia:
—Rien… Rien…
L'adjudant lui ouvrit les doigts et, apercevant la minuscule glace, ricana:
—Qu'est-ce que c'est que ça?
Il le regarda bien dans les yeux et répondit:
—Mon soleil!
—Voulez-vous me flanquer «votre soleil» en l'air!…
Paradieu referma vivement la main et s'adossa au mur.
—Allons, allons, grogna l'adjudant, au trot!
D'un revers de main, il lui frappa le poignet d'un coup si sec, que la glace tomba à terre et se brisa.
Une chose effrayante traversa le regard du prisonnier. Ses paupières s'ouvrirent, démesurées; il ne dit pas une parole, avança d'un pas; brusquement, ses mains s'abattirent sur le cou du sous-officier, s'y cramponnèrent si fort que la peau saigna sous ses ongles, que le corps fléchit, et roula inerte. Alors, penché sur la face violette, à bout de souffle, l'écume aux dents, il râla:
—Tu m'as volé mon soleil!… Tu me l'as volé… volé…
Puis, il s'agenouilla, ramassa d'une main tremblante les débris de son débris de glace, et se mit à pleurer à grands sanglots silencieux, comme pleurent les vieillards et les petits enfants…
Le droit au Couteau
—Asseyez-vous, docteur, je vous prie, et pardonnez-moi de vous avoir fait attendre…
D'un hochement de tête, le docteur refusa le siège qu'on lui offrait.
C'était un tout petit homme mince, aux membres grêles. Il avait une figure très pâle avec de grands yeux fatigués, une barbe d'un blond indécis qui, par places, laissait voir ses joues maigres, barbe triste d'adolescent ou de malade. Il était vêtu tout de noir, de ce noir mat qui, lorsqu'il s'use, blanchit aux coudes et le long des coutures. Dans ses habits trop larges, il paraissait encore plus menu, plus souffreteux, et ses mains, à demi recouvertes par le bas des manches, semblaient fluettes et débiles, des mains d'enfant, de fillette malingre.
—Qu'y a-t-il pour votre service?
D'une voix qui tremblait, et si basse qu'on l'entendit à peine, il répondit:
—Je viens vous demander de m'arrêter, monsieur le commissaire…
Le magistrat ouvrait la bouche pour se récrier, il reprit:
—Oui, j'ai bien dit: je viens vous demander de m'arrêter.
Et, comme si ces mots avaient soudain fouetté son courage prêt à défaillir, le geste plus souple, et la voix raffermie, il parla:
—Vous savez que depuis deux ans, je suis installé dans le quartier. Je crois y avoir, en toutes circonstances, fait acte d'homme honnête et bon. Chaque fois que ce fut nécessaire, j'ai visité, soigné les indigents. Je n'ai jamais marchandé ni mon temps, ni ma peine. Mais, ce que vous ignorez peut-être, c'est la situation exacte dans laquelle je me trouve. J'ai besoin de vous dire cela après la démarche que j'ai faite auprès de vous, avant l'aveu que je vais faire.
J'avais quatorze ans quand mon père mourut. Je restais seul avec ma mère, sans autre ressource que les quelques billets de cent francs qui se trouvaient à la maison. J'aurais pu, j'aurais dû entrer dans le commerce, essayer tout de suite d'apprendre un métier, de gagner ma vie. Ma mère ne voulut point consentir à me retirer du collège. J'achevai donc mes études, et mécaniquement, sans consulter mes aptitudes ni mes goûts, on décida que je ferais ma Médecine… parce que j'étais fils de médecin. Je me trouvai donc, à vingt-cinq ans, un diplôme entre les mains, mais sans un centime en poche. C'est très beau d'avoir un titre… encore faut-il posséder le moyen de s'en servir!
Pourtant, je ne me décourageai pas. En quémandant de droite et de gauche je parvins à m'acheter quelques meubles, à réunir de quoi payer un terme ou deux. Je m'installai dans votre quartier.
J'étais rempli d'illusions. Au bout de six mois, il m'en fallut rabattre: j'avais mangé les quelques sous durement récoltés, et ce que j'avais gagné ou rien!…
Alors commença pour ma pauvre mère et pour moi l'existence horrible de ceux qui n'osent pas crier leur misère. Il y a des métiers où l'on n'a pas le droit d'être besogneux. Je perdis deux ou trois malades, parce que j'envoyais trop tôt la note de mes honoraires. Que voulez-vous? Quand depuis deux jours nous n'avions mangé que du pain, quand je tremblais à l'approche du terme, et que je songeais: on te doit cent francs… Je les demandais. D'abord, je m'étais dit:
—Prends courage. Des jours meilleurs viendront.
Ah oui! Plus ça allait, moins je voyais de malades. Quelquefois, pour donner à ma mère un bout de pain plus gros, je rentrais vers deux ou trois heures de l'après-midi, affirmant que j'avais déjeuné avec un camarade. Et les dettes montaient… montaient!… Des idées de suicide me traversaient par instants la cervelle. Mais, même ça, c'était trop cher pour moi. Il y avait des matins où je n'aurais pas eu de quoi m'acheter six sous de charbon pour me tuer.
Le courage, la force, ont des limites, et je les avais dépassées quand, une nuit, on sonna à ma porte. Il faut avoir été médecin débutant pour comprendre la joie du coup de sonnette qui vous fait sauter à bas du lit.
Je m'habillai en hâte, et me rendis au chevet du malade. Auprès de lui, il y avait sa femme, ses deux enfants, une bonne. Tous ces gens étaient affolés. Il avait été pris brusquement de douleurs, de vomissements, de hoquets. Je n'eus pas besoin d'un bien long examen pour établir mon diagnostic: c'était une appendicite. Je le dis à sa femme. Elle me demanda:
—Faut-il l'opérer?
Le cas me parut si foudroyant, si grave, que, contrairement à la règle qu'on suit en général, et qui conseille d'attendre que la crise soit passée, je répondis:
—Oui.
Elle supplia. Quand?
—Au plus tôt. Demain, à la première heure.
Jusqu'ici, rien que de très licite dans ma conduite. Mais, je n'eus pas plutôt prononcé le mot «opération» qu'une idée sauta devant mes yeux et ne s'en éloigna plus.
Je regardai autour de moi. La chambre à laquelle je n'avais pas prêté attention jusque-là, me parut élégante, presque luxueuse.
C'était la première fois que j'étais appelé dans un milieu riche depuis mon installation. Mon premier mouvement avait été pour dire:
—Faites appeler un chirurgien.
Mais la phrase ne sortit pas de ma bouche, car aussitôt je me répondis:
—Imbécile! Tu vas faire profiter un autre de cette aubaine. Tu vas faire gagner cinquante ou cent louis à un monsieur que tu ne connais pas! qui n'en a pas besoin, et toi, pauvre diable, tu auras dix francs pour ta visite de nuit, un point, c'est tout! Opère donc toi-même!
Je me débattais bien un peu contre cette voix impérieuse.
—Mais je ne saurai pas… Je le tuerai… Je n'ai pas le droit…
La voix ricanait:
«Pas le droit? On t'a délivré un diplôme, à quoi te sert-il donc? Il ne te dit pas: Je te permets de faire ceci et non cela. Il te laisse carte blanche. Tu n'as que ta conscience pour arbitre, et c'est moi qui suis ta conscience et qui te crie: Va! va! c'est du pain! Depuis deux jours, tu n'as pas mangé. Ta vieille mère meurt de faim. Dans quinze jours, ton propriétaire va vous jeter tous les deux à la rue…» Et ce fut cette voix abominable qui parla par ma bouche lorsque je dis:
—J'opérerai le malade demain matin.
Je dus trembler en prononçant ces mots. Si la famille avait élevé la moindre objection, je me serais récusé. Je vous dirai plus encore: je souhaitai qu'on me proposât un maître: on ne me dit rien. J'avais inspiré confiance à ces gens… ils se livraient à moi… De retour dans mon cabinet, je me pris la tête à deux mains, me disant: C'est de la folie! C'est un crime! A peine si tu sais disséquer, et tu t'arroges le droit de prendre un couteau et d'opérer sur le vivant!… Non… Non… Pour de l'argent, tu ne feras pas ça!…
Mais la canaille qui s'était déjà penchée sur moi tout à l'heure, me nargua encore:
—Sot! timide! lâche!
Elle siffla ainsi toute la nuit, et quand le jour parut, elle avait retourné ma raison.
—Eh! parbleu! Je serais trop bête, vraiment! J'ai le droit! Il n'y a dans le parchemin qui me confère le titre de docteur en médecine, rien qui m'interdise d'opérer! J'ai le droit! J'ai le droit!…
Alors, fiévreux, je me mis à feuilleter des livres, comme un candidat paresseux qui se hâte, une heure avant un examen. Je lus des pages et des pages. Les mots filaient devant mes yeux sans y laisser de trace… Les dessins, les titres couraient… couraient…
A huit heures je pris les rares instruments que je n'avais pas encore engagés ou vendus: quelques pinces, deux bistouris, des écarteurs, et me voilà en route. Je priai, en passant, un camarade encore étudiant de venir donner le chloroforme, et j'arrivai ainsi chez mes clients.
Je repris un peu de sang-froid pendant les préparatifs. Je fis tendre la chambre avec des draps, je mis une toile cirée sur la table. Je stérilisai tant bien que mal mes instruments. Mais je me rendais compte que je faisais traîner tout cela en longueur, pour retarder la minute décisive de l'acte opératoire. Enfin, je commençai.
Dès la première incision, tout se mit à tourner autour de moi. Je m'énervai pour une artériole qui donnait un peu et que je ne pus saisir dans ma pince. Toutes ces choses qui paraissent si simples quand on les voit faire par un autre me semblaient terriblement difficiles. Je coupais. Je pinçais. Je liais, sans voir ni savoir au juste ce que je faisais. Quand ma main entra dans la plaie, j'avais totalement perdu la tête. Je suis persuadé à présent qu'avec du sang-froid, j'aurais pu en venir à bout… Mais le remords, l'effroi devant la responsabilité morale, la peur, l'affreuse peur, m'avaient pris, et, après une heure d'efforts désordonnés, la raison à la dérive, avec la seule hâte de me sauver, d'être seul, la tête en feu, les reins broyés, sans avoir rien fait, rien, qu'une plaie béante, je fermai, multipliant les points de suture, comme s'ils avaient mieux pu cacher mon crime.
Une fois le patient étendu dans son lit, sa femme me remit une enveloppe. Elle contenait dix billets de cent francs. J'eus une seconde de joie.—Oh! une seconde, une seule!—Car aussitôt, la réalité se mit en travers de ma route, traînant le remords avec elle. La voix qui m'avait parlé dans la nuit se taisait. Je sais, à présent, quelle était cette voix! Ce n'était pas ma conscience, comme elle disait: c'était une voleuse, une criminelle qui, pour mieux se glisser jusqu'à moi, en avait pris le nom et l'allure, c'était la Misère, la Misère hideuse! Maintenant qu'elle avait fait le mal, elle avait sauté hors de moi comme un chat qui s'échappe, et me laissait tout seul.
Mon opéré vécut encore deux jours, qui furent pour moi deux jours de torture et d'effroi. D'heure en heure, je dus suivre les progrès de mon crime. Oui, de mon crime, car ayant vu la résistance désespérée que cet homme opposa à la mort, j'ai la certitude que, bien opéré, il était sauvé.
Quand tout fut fini, ces pauvres gens n'eurent pas une parole de reproche.
S'ils avaient su!…
Mais moi, je n'y puis plus tenir. Ces mille francs auxquels je n'ai pas touché, me brûlent les doigts. Je n'en veux plus… Vous comprenez… Tenez… les voilà…
J'ai beau me dire que la Loi ne peut rien contre moi, que j'avais le droit d'opérer, je ne m'en regarde pas moins comme un criminel. Et ceux qui n'ayant fait de moi, en cinq ans d'études, qu'un guérisseur, un rebouteux, m'ont donné le droit de m'abriter derrière un diplôme qui ment, sont des criminels, eux aussi… S'il n'y a pas de loi contre moi et contre eux, il faut en faire… il faut m'arrêter… J'ai tué froidement, sciemment… Je ne peux plus vivre libre avec cette peine dans le coeur… Arrêtez-moi, monsieur…
Le coq chanta
—En voilà une surprise! fit la vieille en m'apercevant. C'est gentil de nous revenir, c'est gentil!
Tout en grimpant le raidillon bordé de haies fleuries, elle me regardait, curieuse:
—Quand je pense qu'il y a quatre ans déjà que vous êtes parti! Oh! vous n'avez pas changé; je vous ai remis tout de suite… C'est les autres qui seront étonnés!
Comme nous arrivions près de l'enclos, je lui demandai:
—Et le père, toujours solide?
—Le père?…
Sa voix tomba.
—Le père… vous ne savez pas, c'est vrai. Voilà deux ans tantôt qu'il est aveugle.
Aveugle! Dans la splendeur de ce matin d'août, sous la lumière éblouissante qui descendait du ciel tranquille, et, passant entre les arbres aux lourdes branches, tigrait de feu les champs dorés, le mot «aveugle» me causa une impression étrange.
La barrière poussée, nous fûmes dans le jardin.
—Holà! mon homme, cria la vieille, dis au petiot de t'aider à descendre. Voici une visite qui te fera plaisir.
De la maison, une voix triste répondit:
—Qui donc ça?
—M. Jean!
Le vieux parut sur le perron. Sa haute taille s'était voûtée; ses cheveux noirs étaient devenus blancs, et ses mains calleuses hésitaient sur l'épaule du gamin qui lui servait de guide. J'allai à lui. Il était très ému, et ses lèvres tremblaient.
—Vous déjeunez avec nous, n'est-ce pas?
—Volontiers.
—Dis donc, la mère, qu'est-ce qu'on lui donnera de bon, au Parisien?
—Ah! fit-elle, si seulement vous étiez venu samedi, on aurait eu le choix. A présent, faudra se contenter de ce qu'on aura. On vous fera d'abord une omelette au lard, puis on tordra le cou à un poulet, on cueillera de beaux artichauts. Comme dessert, de la crème et des fruits. Ça vous va?
—Parbleu! C'est excellent!
Mais le vieux, qui avait écouté sans rien dire, intervint:
—Auquel poulet que tu tordras le cou?
—N'y a pas de choix; ils sont tous vieux, et les poules sont à couver. On prendra le petit coq rouge…
—Ah! non, dit le vieux, faisant de la main un geste violent de refus. Ah! non! Faut point faire ça! faut point défaire des paires. Il a sa poule, laisse-le.
En parlant, il avait gardé cette pose figée des aveugles qui conversent sans se détourner jamais, n'ayant plus à chercher les visages. Et, comme la vieille et moi nous nous taisions, il reprit:
—Écoutez-moi bien, monsieur Jean, et vous comprendrez pourquoi, même pour vous, je ne veux pas qu'on tue le petit coq.
Quand vous m'avez connu, malgré mes soixante ans sonnés, j'avais bon pied, bon oeil, et ne me doutais guère que, vivant, il m'arriverait de ne plus voir la lumière du bon Dieu. Le mal m'a pris, un jour que nous venions de recevoir des amis de la ville. Ils étaient arrivés à l'improviste, et, les provisions étant épuisées, pour déjeuner, on décida de faire sauter une petite poule blanche qu'on avait achetée pour égayer le poulailler. J'allai la chercher moi-même; mais quand je l'emportai, son coq—on aurait dit qu'elle comprenait, cette bête—me sauta dans les jambes, vola jusqu'à mes mains, criant, griffant, battant des ailes. Ça me fit drôle, je l'avoue; mais, cinq minutes après, je n'y pensais plus. Le soir, en rentrant au logis, je m'aperçus que j'avais comme des mouches qui dansaient sur mes yeux. Je crus que c'était la fatigue. Pourtant, la nuit, la tête me fit mal, et le matin, à l'heure de partir aux champs, j'avais comme un brouillard devant moi. Cela dura ainsi près d'une semaine. Croyant que le soleil me faisait mal, je restai à la maison. La chaleur tombée, je sortais dans l'enclos, j'allais causer aux bêtes. Elles me connaissaient bien, allez, et quand j'entrais à la basse-cour, les poulets venaient picorer dans ma main. Mais le petit coq blanc se sauvait de moi. Dès que j'arrivais, il courait en battant des ailes, et se cachait près des couveuses. Si bien qu'une fois, je dis à ma femme:
—Regarde donc le petit coq. On dirait qu'il a peur, et que quelqu'un lui a fait des misères.
Aujourd'hui, je me souviens de ça; mais, à l'époque, je n'y prêtai pas grande attention. D'autant que mes yeux ne guérissaient pas. Cela durait depuis deux mois, quand je me décidai à consulter un docteur de la ville. Tout de suite, il me dit que c'était très grave. J'eus peur, n'est-ce pas; mettez-vous à ma place…
—C'est-il que vous croyez que je perdrai la vue?
Il ne me dit pas oui, il ne me dit pas non; mais il m'ordonna de rester couché sur le dos, à plat, sans bouger, même pour manger, pendant deux ou trois mois.
—Au moins, que je lui dis, je guérirai?
—Peut-être…
De retour chez nous, je pleurai tout mon saoul. Je me doutais bien qu'il ne voulait pas tout me dire, que j'allais devenir aveugle. Je me mis à marcher par la maison, par le jardin, regardant de mes yeux grands ouverts où les mouches dansaient toujours, comme si j'avais pu enfermer là-dedans tout ce que, bientôt, je ne verrais plus: les meubles, le bon lit, et la pendule qui tic-taque dans sa gaine, et le vieux chien qui dort auprès de la broche qui tourne, les arbres du jardin et les fleurs des massifs; le puits, d'où la fraîcheur monte pendant l'été, le gai poulailler où les bêtes tapent du bec entre les cailloux gris, et le petit coq blanc qui se cacha quand il me vit paraître, le petit coq si triste, avec ses plumes ternes et sa crête pâlie…
… Le lendemain, je commençai le traitement. Je me couchai; on ferma les volets, et, afin qu'on puisse se guider dans la pièce pour me servir, on alluma sur la cheminée une veilleuse: c'est tout ce qu'on m'avait permis comme lumière. Ah! ces journées! en ai-je fait des réflexions, et tristes! me suis-je creusé la tête, pour savoir d'où le mal pouvait venir!
Un matin, des voisins m'amenèrent un rebouteux du pays. Il me posa d'abord des questions à n'en plus finir, puis fit des tas de signes sur moi, et me dit brusquement:
—Est-ce que vous n'avez jamais fait de mal aux bêtes?
Du coup, le petit coq revint à mon esprit. A lui, non certes, je n'en avais pas fait; mais j'avais pris sa poule, et il l'avait bien défendue, et il dépérissait depuis!…
A partir de ce moment-là, ce fut une idée fixe. Tous les matins, je demandais des nouvelles de la bête; on me répondait en haussant les épaules:
—Mais il va bien! Qu'est-ce que tu as donc à t'en soucier si fort?
Je n'osais point le dire, monsieur, ce que j'avais. Mais ce qui est bien sûr, c'est que le petit coq ne chantait plus, et que mon mal ne faisait qu'empirer. Je voyais moins distinctement la flamme de la veilleuse qu'aux premiers jours.
Une nuit, ma femme était étendue près de moi; je m'assoupis. Au bout d'un moment, je m'éveillai. Je ne vis rien. Pas de veilleuse, pas une lueur. Au bruit que je fis en me retournant, ma femme s'éveilla à son tour:
—Qu'est-ce que tu veux? qu'elle me dit. Tu as besoin de quelque chose?
—Non.
—Alors, rendors-toi, mon homme.
—Je n'ai plus sommeil. Quelle heure peut-il être?
—Je ne sais pas.
Vous savez, on est méchant quand on est malade. Je lui dis un peu durement:
—Vois comme tu prends mal soin de moi! Tu n'as même pas préparé la veilleuse!…
—Comment cela?
—Mais non. Elle est éteinte!
Elle se tut un instant, et fit avec un drôle d'air: «C'est vrai… Je te demande pardon… Veux-tu que je me lève?»
J'eus regret de l'avoir brusquée, et je lui dis: «Non, ce n'est pas la peine, je n'en ai pas besoin, dors…»
Je demeurai éveillé. J'écoutais l'horloge battre. Ce que ça dure, une nuit sans sommeil! et puis cette faible lumière de la veilleuse à laquelle j'étais habitué, me manquait.
Et, peu à peu, une pensée me vint: comment ma femme, si soigneuse à sa coutume, n'a-t-elle pas songé à la lumière?… Quelle drôle de voix elle avait en me répondant; elle était peut-être mal éveillée?… Mais non; elle m'avait causé avant… Alors?…
Est-ce que la veilleuse serait allumée et que je ne la verrais pas?… Mais… si c'est ça… c'est fini… Je suis aveugle…
J'appelai: «Hé, la mère!»
Je n'avais pas achevé qu'elle me dit d'une voix bien claire, comme quelqu'un qui ne dormait pas:
—Quoi donc, mon homme?
—Tu es sûre que la veilleuse est éteinte?
Elle hésita:
—Oui… Mais oui…
—Ça n'est pas vrai! Je suis aveugle!
—Mon pauvre homme… Mon pauvre homme…
—Lève-toi, criai-je… Ouvre les volets… que je voie.
—Mais ce n'est pas la peine; il n'est pas jour encore…
—Si! si! Lève-toi! Ouvre!
J'entendis la fenêtre grincer et les persiennes battre.
—Tu vois bien, murmura-t-elle, qu'il fait nuit.
—Ah! bon Dieu! Je respirai! Elle m'avait dit vrai! J'avais cru, tant les heures m'avaient paru longues, qu'il faisait jour, que la veilleuse brûlait et que je ne la voyais plus… Il faisait encore nuit, bien nuit!…
Alors, monsieur, dans le silence et dans ma nuit, le petit coq, muet depuis des jours, chanta! Il chanta, d'une voix triomphante qui dut gonfler son cou et le dresser sur ses petites pattes.
Il chanta, et je compris que le jour que je ne verrais plus jamais était là, que la veilleuse éclairait la pièce, et que ma femme, depuis des heures, me mentait pieusement, pour retarder l'instant où j'aurais tout appris!…
Le coq chanta encore, joyeux, peut-être parce qu'il savait que j'étais aveugle, et j'entendis ma pauvre vieille qui pleurait.
L'Horloge
Presque cachée au fond d'un jardin inculte, avec ses volets toujours clos, ses murs qui s'effritaient, rôtis par le soleil, lavés par les averses, son toit de briques d'où jamais une fumée ne s'élevait, elle était vraiment bizarre cette petite maison que, dans le pays, on nommait la «Maison du Crime».
J'avais toujours eu le désir de la visiter sans jamais en trouver le moyen, lorsqu'un jour je vis se balancer contre la porte un écriteau avec ces mots: «A louer».
Je crus d'abord à une plaisanterie. Pourtant, je ne sais quelle curiosité me poussant, je sonnai. Grêle, avec un son fêlé, une cloche tinta. J'attendis… Enfin il me sembla qu'un bruit venait du fond de la maison. Je prêtai l'oreille… J'entendis un frôlement de pas traînants, des tintements de clefs… des grincements de serrures… et la porte, ayant crié sur ses gonds, s'ouvrit. Un grand vieillard s'avança vers moi. Sa mise était sévère, son allure cérémonieuse et digne, son visage impassible et sa démarche lente: c'était bien l'étrange habitant qu'il fallait à cette étrange demeure.
Il traversa l'allée, ouvrit la grille, et, s'effaçant pour me laisser passer, me dit d'une voix sans timbre:
—C'est pour louer, monsieur?
A tout hasard, je répondis: «Oui».
Dans ses yeux, un étonnement passa. Il s'inclina, puis, ayant avec soin refermé la grille, murmura:
—Fort bien. S'il vous plaît de me suivre…
La maison n'offrait par elle-même rien de particulièrement intéressant. Tout y était vieux, triste, délabré. Le long des murs, les papiers, par endroits, s'étaient déchirés et pendaient, laissant voir le plâtre jauni. Des cadres à la vitre embuée recouvraient des gravures passées; les meubles, d'une forme antique, étaient couverts d'une couche épaisse de poussière, et les feuillages du jardin tamisaient si étroitement la lumière que les pièces s'éclairaient à peine d'une lueur indécise, quand on poussait les volets.
Le maître du logis me guidait dans l'appartement, refermant les portes avec un soin silencieux, me renseignant en quelques mots brefs:
—Ici, une chambre à coucher. Un cabinet de toilette. Là, une autre chambre. La lingerie communiquant avec une chambre d'amis. A l'étage supérieur, les communs, le grenier.
La visite achevée, je dis machinalement—pour dire quelque chose:
—C'est tout?
Il s'arrêta, me fixa longuement, comme si ma question avait eu quelque chose d'insolite, puis, ayant choisi dans son trousseau une clef, il l'enfonça dans une serrure qu'il fit jouer, et me répondit d'une voix bizarre:
—Non. Il y a encore cette pièce.
J'entrai. Il y faisait très sombre, très humide. Je distinguai une fenêtre munie d'épais barreaux, deux escabeaux, une table carrée poussée le long d'un mur. Il entre-bâilla les volets, et, dans le demi-jour revenu, j'aperçus, pendant à un crochet du plafond, une corde avec un noeud coulant, et, dans un coin, une horloge de campagne, si poussiéreuse qu'elle n'avait plus de couleur, et qui, malgré qu'elle semblât, ainsi que tous les objets de cette maison, n'avoir pas été touchée depuis des années, battait l'heure d'un tic-tac lugubre et régulier.
De suite, cette simple horloge retint mes regards et ma pensée avec une force si extraordinaire que la parole de l'inconnu résonnant dans cette salle basse, me fit à peine tressaillir.
—C'est ici la chambre du crime.
Je me tournai vers lui. Il était immobile; pas un muscle de son visage n'avait bougé. Il ajouta—et je crus discerner une sorte d'ironie dans sa voix:
—… Puisque cette maison est la maison du crime!…
Je le regardai, stupéfait, j'entendais derrière moi le tic-tac de l'horloge. Il n'eut l'air de remarquer ni ma surprise, ni ma pâleur, et, m'ayant désigné un des escabeaux, il s'assit sur l'autre, et poursuivit:
—Je vous dis cela, monsieur, car je n'ai pas cru un seul instant que vous fussiez venu ici pour louer… Ne protestez pas!… Vous êtes venu ici pour voir… Vous avez vu… Vous êtes venu ici pour savoir… Eh bien! vous allez savoir…
Cela semble toujours ridicule lorsqu'un homme de mon âge—j'ai bien près de quatre-vingts ans, parle d'amour. Cependant, c'est une histoire d'amour que je vais vous conter. Elle remonte à plus d'un demi-siècle. La voici: je me suis marié très jeune—je n'avais pas vingt-trois ans—avec une femme que j'aimais à la folie, et qui m'aimait aussi—je le croyais du moins. Afin d'éviter les importuns, de jouir en paix de mon bonheur, j'avais acheté cette petite maison, et nous étions venus l'habiter. Pour être tout à fait sincère, je vous dirai qu'il y avait peut-être dans cette sorte d'exil autre chose que le souci d'abriter ma lune de miel. Il y avait surtout un vague besoin de soustraire ma femme aux tentations du monde, car j'étais d'une jalousie farouche. Nous vivions là depuis quelques mois, lorsqu'un jour je fus appelé auprès d'un parent malade.
Ici, c'est l'éternelle histoire de l'adultère. Je revins plus tôt que je ne le pensais, qu'elle ne le pensait surtout. J'ouvris la porte sans méfiance, j'entendis un murmure confus de voix; comme par enchantement, toutes les lumières s'éteignirent… Je m'élançai dans l'escalier… une forme fuyait… Je me jetai à sa poursuite, et là, devant la porte de cette pièce, je saisis le fuyard au collet. Tout en le maintenant du poing contre le mur, je fouillai dans ma poche, je pris une allumette, et, devant moi, je vis un homme à demi vêtu, pieds nus, livide, qui essayait de se débattre sous mon étreinte.
Sur le premier moment, je crus avoir affaire à un voleur, mais, le désordre de sa mise fit naître en moi un terrible soupçon… J'appelai:
—Louise! Louise!
Rien… Traînant l'homme par la gorge, j'allai jusqu'au fond du corridor, et, dans le retrait de l'escalier, j'aperçus ma femme, en chemise, échevelée, qui, dès qu'elle me vit, se mit à hurler: «Pitié! Pitié!…»
… Un être ombrageux et jaloux comme moi, n'a pas été sans réfléchir, dans les heures les plus calmes, à ce que serait son attitude s'il surprenait sa femme aux bras d'un amant. Je m'étais toujours dit: «Ce serait plus fort que moi… Je les tuerais à coups de pied, à coups de poing!…»
Eh bien…, pas du tout!… Au lieu du geste impulsif et sauvage que je m'attendais à avoir, un calme effrayant terrassa mon instinct. Une haine froide, raisonnée, glaça ma fureur, et mon esprit fut assez lucide pour comprendre qu'en les tuant sur la seconde, je me vengerais mal, que, dans leur épouvante, ils ne sentiraient pas mes coups, et, décidé au crime,—mais au crime savant, raffiné,—je les pris tous deux comme des loques, je les poussai dans cette pièce, et, une fois que je les vis à terre, pantelants, je me penchai sur eux, et, sans un cri, sans un geste, je leur dis:
«Vous avez voulu être en tête-à-tête? Soyez heureux! Je vous y laisse. Mais prenez bien votre compte d'amour! Il est minuit. Lorsqu'il sera quatre heures à cette horloge, je vous tuerai comme des chiens!…»
Puis je sortis, fermant la porte à double tour. Je montai dans mon cabinet, et là, tout seul, j'eus une explosion de douleur, et sanglotai longtemps, la tête dans mes mains.
Soudain, la petite pendule de la cheminée sonna… Un… deux… trois… je tressaillis… trois heures!… Je regardai le cadran. Mais non! C'étaient quatre heures moins un quart qui venaient de sonner… Je passai ma main sur mes yeux, comme au sortir d'un rêve, et tout haut, pour être sûr de moi, je prononçai:
—Allons! Il faut punir maintenant!…
Dans le tiroir de mon bureau, je saisis mon revolver, j'y glissai six cartouches. Je pris un candélabre, et je descendis…
Je devais être effrayant à voir, mais je ne tremblais pas. Dans l'escalier, je prêtai l'oreille… Un tel silence planait sur toute la maison, que je me demandai une seconde: «Se seraient-ils enfuis?…»
Je m'engageai dans le corridor. Je n'entendais toujours rien, si ce n'est le tic-tac profond de l'horloge qui, dans la salle basse, allait marquer l'heure des misérables. Je posai le candélabre à terre, et regardai ma montre: quatre heures!… D'un geste décidé, je saisis la clef… quand un éclat de rire… un éclat de rire effroyable, surhumain, me traversa les oreilles… Je restai, une seconde, étranglé de frayeur… Un silence… Je me crus le jouet de quelque hallucination, et j'ouvris violemment la porte.
Alors, monsieur, je vis une effrayante chose:
Attaché par le cou à cette corde, l'homme se balançait dans le vide, et, dans un coin, tapie comme une bête, les yeux hagards et les ongles aux dents, ma femme me dévisageait. Tout d'un coup, elle se mit à rire, de ce terrible rire qui m'avait glacé tout à l'heure. Elle riait aux éclats, puis se taisait. Sa figure prenait soudain une expression indicible d'angoisse, et, la face tournée vers un coin de la salle, fixant une chose que je ne voyais pas, elle disait des mots sans suite, parmi lesquels, un seul, toujours le même, revenait sans cesse:
—L'horloge!… L'horloge!…
Moi, venu en justicier, je restais effaré, entre ce pendu et cette folle qui geignait sans répit: «L'horloge… L'horloge!…» Je demeurais stupide devant cet inexplicable dénouement. Fallait-il croire que l'homme eût été assez lâche pour se suicider, n'osant affronter ma vengeance, et laisser sa complice seule en face de moi?…
… La lueur sale de l'aube naissante glissait doucement dans la pièce. Brusquement, ma femme poussa un cri en étendant les bras:
—Là! Là!…
Mon regard, machinalement, suivit son geste, et, devant moi je ne vis rien que l'horloge.
D'abord, je ne compris pas; puis, une chose d'apparence très simple me frappa: l'horloge battait. Dans la haute gaine, son tic-tac résonnait comme un coeur dans une poitrine. Son large cadran faisait tache dans le coin d'ombre; on y pouvait lire les chiffres…
Mais ce cadran n'avait pas d'aiguilles!…
Et soudain, la vérité se fit jour en moi, l'effroyable agonie des deux misérables m'apparut. Je la suivis, je la vécus avec eux par la pensée, et, aujourd'hui, je peux, d'une façon certaine, expliquer comment les choses se passèrent. Je leur avais dit: «Quand il sera quatre heures à cette horloge, je vous tuerai.» La porte fermée, ils avaient essayé de fuir; mais quand ils s'étaient rendu compte que c'était impossible, que tous leurs efforts seraient vains, dans leur cerveau vidé par la peur, ils n'avaient plus entendu que ce tic-tac dont chaque note tirait une goutte de leur sang. Ensuite, perdant la tête, par ce reste d'instinct qui fait que le condamné se cramponne à l'existence au pied même de l'échafaud, ils avaient voulu se rendre compte de ce qui leur restait à vivre et s'étaient rués vers l'horloge… Mais, l'horloge sans aiguilles, l'horloge qui savait le temps, le martelait de son va-et-vient implacable, ne voulait plus dire son secret: elle l'avait dans le ventre, et le gardait bien!… Et ils eurent beau épier son souffle, compter ses battements, ils entendirent sa chanson lugubre, et ne la comprirent pas.
Alors, les secondes devinrent pour eux des heures, des nuits, des siècles! Chaque bruit était peut-être le dernier?… Autant de fois le balancier buta, autant de fois ils eurent l'angoisse du massacre. A chaque oscillation, ils crurent voir cette porte s'ouvrir… Ils moururent ainsi cent fois, mille fois, déchiquetés, par bribes!… Ah! je n'avais pas prévu ce supplice-là, ce supplice grand comme le Destin qui leur étreignit lentement, d'une main pesante, impitoyable, le coeur, la peau, la raison.
Les hommes ne savent pas punir comme cela, monsieur, et dans cette minute, j'ai béni le ciel.
Bien entendu, je fus arrêté, et jugé. Devant le tribunal, j'ai cru inutile d'expliquer les événements… Je tenais si peu à la vie… Pourtant, il faut penser que mon heure n'était pas arrivée, puisque, accusé—et convaincu—d'assassinat, je bénéficiai de circonstances atténuantes, et fus condamné à cinq ans de prison seulement!
Après, je suis revenu ici. J'ai laissé toutes choses en place. Rien ne vit plus autour de moi que cette horloge, et je la remonte pieusement. Je reste parfois des heures à contempler son cadran vide… Je lui parle… Je crois, en vérité, que les choses ont une âme, car, par moments, il semble me regarder, ce cadran.—Mais, maintenant, c'est fini. L'horloge peut se taire: ma femme s'est éteinte, il y a deux jours, dans une maison de fous.
D'autres gens habiteront entre ces murs… Ils y auront des tristesses… des joies… Nul n'y goûtera plus les âpres voluptés de la vengeance que j'y connus…
Il parla encore longtemps… La nuit tombait… Des ombres s'étalaient aux murs gris de poussière. L'horloge avec son cadran vide, l'horloge qui avait vu tant d'effrayantes choses, l'horloge pleurait dans sa gaine de bois…
Le mauvais Guide
Combien s'était-il écoulé de jours, de semaines ou de mois, depuis qu'il pourrissait au fond de ce cul de basse fosse?… L'homme n'aurait pu le dire.
Dans son cachot tout rempli d'ombre, nulle lueur ne passait. En s'aidant des genoux et des mains, il avait, dressé sur sa couchette scellée au mur, tâté le plafond de sa prison. Mais, pas plus là qu'aux parois lisses, ni qu'aux dalles humides, ni qu'à la porte aux fers rouillés, ses doigts n'avaient trouvé le moindre trou, la moindre fente.
D'abord, il avait pensé que ses yeux s'habituant à la nuit cruelle finiraient par y distinguer les objets; que, sa raison aidant ses sens exaspérés, il pourrait deviner, parmi ces ténèbres, un peu de l'âme impalpable du jour qui ne disparaît jamais tout à fait pour les vivants.
Mais ses yeux grands ouverts avaient en vain pleuré dans la nuit, ses paupières avaient saigné sous l'effort inutile: tout était noir, tout restait noir.
Il n'entendait, dans ce tombeau où traînait sa trop lente agonie, que, de temps en temps, le pas du geôlier qui lui apportait sa pitance. Pendant une seconde, la porte de son cachot s'entr'ouvrait. Ses yeux clignotants pouvaient voir la tache rousse d'une lanterne, et la tache plus pâle d'une face penchée ou d'une main tendue, car l'ombre des couloirs se mélangeait à l'ombre impénétrable de sa cellule. Puis, la porte se refermait. Le bruit de pas dans les corridors allait diminuant, et, de nouveau, le grand silence épaississait sa nuit.
Parfois aussi, il entendait le vent gémir, et le clapotis monotone de l'eau qui, dans les fossés, venait battre les murs du donjon. Des rêves fous de ciel, de liberté et de lumière avaient d'abord hanté son sommeil agité. Puis, de ses songes mêmes, la lumière désapprise s'en alla. Il ne lui resta plus que la seule obsession de s'échapper de ce sépulcre; des plans s'enchevêtrèrent dans sa tête égarée, tous et toujours aboutissant au même but: la fuite!
Un jour—ou une nuit, il n'aurait su le dire—comme il songeait, assis sur sa couchette, le bruit des pas du geôlier le tira de sa torpeur. Bien que, depuis longtemps, il eût cessé d'éprouver, à l'approche de ce vivant, le moindre émoi, comme son estomac criait la faim, et que ses lèvres desséchées avaient besoin de se désaltérer, il se leva et se mit à marcher à tâtons.
Une bouffée d'air froid jeta autour de lui une odeur aigre de pierre humide. A la lueur du falot, il vit à terre sa cruche et son écuelle. L'huis entr'ouvert se referma. Il étendit la main vers la cruche de grès, mais, au moment de la saisir, il s'arrêta: un cri étrange avait traversé le silence. Il attendit, croyant avoir mal entendu. Il fit un pas: le même cri monta du sol. Il s'agenouilla, modulant doucement un claquement de lèvres, comme pour appeler un chien. Rien ne répondit. Rampant, à quatre pattes, il tâtait les dalles autour de lui. Ayant trouvé la cruche, il la prit et se mit à boire à grands coups, puis, la reposa dans un angle.
Soudain, un contact visqueux et froid le fit tressaillir. Sous sa main, une chose sembla fuir, et le cri qui l'avait étonné, tout à l'heure, s'éleva, fluté, étrange. Il resta, sans bouger, le poing fermé sur la masse gluante qui semblait palpiter, battre à coups rapides et rythmés entra ses doigts. Le cri, une nouvelle fois, vibra dans ses oreilles. La chose se ramassa sous son étreinte, pour s'échapper. Alors, au milieu de son dégoût et de son angoisse, une lueur se fit, et malgré lui, il dit, presque à voix haute:
—C'est une bête!…
Le son de sa propre voix lui fit peur.
Il répéta:
—C'est une bête… une bête…
Et, tout à coup, il frissonna de tous ses membres; la sueur perla sur son front. Plus de doute: le cri étrange, le corps visqueux… c'était le cri, c'était le corps d'un crapaud. Un crapaud!… Il s'imagina voir la bête horrible, la bête impure, avec son dos zébré, son ventre blanc, et ses gros yeux dorés.
Ses doigts se détendirent. Le crapaud retomba avec un bruit mou.
Alors, l'instinct craintif, à la fois, et méchant de l'homme s'éveilla, et, d'un coup de talon, il voulut l'écraser. Son pied heurta la bête flasque. Il crut l'avoir tuée. Mais le crapaud, mutilé sans être mort, se remit à pousser son cri. L'homme le poursuivit, tapant le sol de ses mains ouvertes.
A son dégoût insurmontable se mêlait un obscur remords de bourreau. Il voulait tuer la bête, non plus seulement pour ne plus risquer de la frôler, mais encore pour étouffer sa plainte. Peine inutile. Le cri partait, d'ici… de là… et chaque fois que ses doigts croyaient atteindre la bête douloureuse, ils ne rencontraient que la dalle glacée ou le mur rêche.
Épuisé, les genoux tuméfiés et les paumes sanglantes, il s'étendit sur sa couchette, et s'endormit.
Dès qu'il fut éveillé, il songea:
—La bête doit être morte.
Il prêta l'oreille. Pendant un moment, il n'entendit que la plainte lointaine du vent. Il respira plus largement, soulagé. Il se leva, et, toujours tâtonnant, gagna la porte. Depuis longtemps, à l'aide d'un vieux bout de fer oublié dans un coin, il essayait d'en user les gonds. Il reprit son patient travail, raclant sans bruit.
Soudain, le cri du crapaud s'éleva:
—Ah! bête immonde, gronda le prisonnier, je te ferai bien taire! Il recommença sa chasse, mais en vain. Lorsqu'il croyait tenir la bête, elle glissait entre ses doigts.
Cela dura des jours et des jours. S'il ne travaillait pas à déchirer sa porte, il rampait pour atteindre l'invisible crapaud. L'appel de la bête blessée résonnait à intervalles réguliers. Et le captif, exaspéré, suant de peur, sentait par moments sa raison se troubler. Ah! quelle volupté c'eût été d'écraser le monstre, de le voir éclater sous sa botte!…
Presque dément, il l'insultait, le provoquait:
—Viens donc! viens donc!… Montre-toi!… ose te montrer!…
… Or, il advint qu'à force de limer les gonds de la porte, ils cédèrent et que le battant, ayant pivoté lourdement, s'ouvrit.
Une porte!… Qu'était-ce auprès de ces barrières effrayantes qu'il lui faudrait franchir, sans doute, avant que de revoir le jour!… Pourtant, une joie infinie réchauffa son courage. Il pensa:
—Puisque Dieu a permis qu'avec mes mains je puisse détruire la première, c'est peut-être qu'il veut que les autres s'écroulent devant moi.
Le couloir qui fuyait entre les murailles épaisses était à peu près aussi sombre que son oubliette. Ses yeux distinguèrent cependant une vague lueur venue, il ne savait pas d'où, mais qui adoucissait la nuit. Le coeur battant à faire éclater sa poitrine, il prêta l'oreille. Pas un bruit. Il se dit:
—Le geôlier dort… Les gardes fatigués sont, sans doute, assoupis… En route!
Il fit un pas:
—Par où?… A droite?… A gauche?… Les minutes valent des siècles… une seconde, c'est une fortune… je ne puis en perdre une seule… De quel côté sont les issues? De quel côté me dirigeant, fuirai-je vers la campagne claire?
Il comprit qu'il allait se perdre, qu'il ne trouverait pas d'issue et qu'il se jetterait dans les bras des bourreaux. Une rage impuissante versa des larmes dans ses yeux. Il rugit:
«Oh! toute ma raison inutile pour un éclair d'instinct!» Il crispait ses doigts dans ses cheveux, ses ongles labourant sa peau.
Et voici que, dans le même instant, retentit le cri lugubre du crapaud. A la lueur mourante qui tout à l'heure, avait ravi ses yeux, il vit luire son corps gluant. Un attendrissement l'envahit, il regarda l'animal détesté comme un sauveur. Il se mit sur la pointe des pieds pour ne pas le gêner dans sa route, devinant que la bête allait d'instinct vers la lumière, et, qu'en suivant sur les dalles sonores la trace immonde de sa course, il marcherait, lui, vers le jour radieux.
La bête, estropiée jadis, avançait par sauts maladroits. Il ne la quittait plus des yeux, guettant sa piste. Derrière elle il rampa dans des corridors, montant et descendant des marches, murmurant avec un accent de prière:
—Va… va… Emmène-moi…
Tout à coup, un vent frais caressa son visage, et, devant lui, se détacha un pan de ciel, où des étoiles achevaient de briller. Au loin, un rais de lumière neigeuse frangé de nuages, lui apparut. Les deux mains jointes, il pleura.
Ensuite, secouant son émotion, il avança une jambe: son pied glissa. Il posa l'autre: l'autre glissa aussi. Le sol semblait se dérober sous lui, il enfonça jusqu'aux chevilles. Il essaya de dégager ses jambes prisonnières: il enfonça plus vite. Il était enlisé maintenant jusqu'aux genoux. Il étendit les mains, et, ses mains, qu'il croyait appuyer sur la terre solide, enfoncèrent dans une boue épaisse… Il descendait, descendait… Il voulut appeler: sa voix s'éteignit dans sa gorge. La boue montait. Il en avait jusqu'aux hanches… Elle étreignit son ventre, glissa jusqu'aux aisselles, effleura son menton et vint frôler ses lèvres…
Alors, comme dans un suprême effort, il ouvrait toute grande la bouche pour hurler, il entendit le cri qui avait obsédé ses veilles; il sentit un corps mou contre sa face blême, et devant lui, ventre gonflé, pattes tendues, il vit passer le gros crapaud qui s'étala dans l'eau fétide.
L'homme gémit:
—Ah! tu te venges!…
Puis, il ferma les yeux, râla: «Mea culpa» et disparut.
… De l'étang, soudain éveillé, s'élevèrent des coassements joyeux… La nuit mourait au bord du ciel changeant. Les rides du marais s'élargissaient dans l'ombre… L'eau se tut.
Un oiseau de ténèbres, fuyant le jour à tire d'ailes, effleura de son vol la moire sombre de l'étang, et l'aube lente, à travers la pluie grise, se hissa tout à fait sur l'horizon.
Fascination
Il y a une heure, j'étais un prisonnier. Et quel prisonnier! Ce n'était pas ma liberté ou mon honneur que je jouais: c'était ma tête.
J'ai connu les sommeils terrifiés avec les cauchemars de guillotine. J'ai passé avec épouvante mes mains moites sur mon cou glacé, pour deviner la route étroite qu'allait y tracer le couteau. J'ai frémi aux murmures hostiles de la foule. A mes oreilles, j'ai entendu hurler: «A mort!»
Tout cela, d'un seul mot, vient de s'évanouir. Je suis libre. J'ai retrouvé la rue bruyante et les lumières des magasins. Tout à l'heure, je vais dîner, bien à mon aise. Assis auprès du feu, je fumerai ma pipe, et, cette nuit, je m'endormirai calme, reposé, dans le lit tiède qui m'attend.
Et pourtant, je ne me suis jamais senti criminel autant qu'à cette heure où des juges viennent de m'absoudre. Je me demande par quelle aberration ils n'ont pas su voir l'être que je suis en réalité. Je demeure interdit devant la puissance de la dénégation, et j'ai besoin, pour bien reprendre mes esprits, d'écrire la vérité masquée depuis trois mois avec tant de cynisme, que j'en arrive, par instants, à me prendre moi-même à mes mensonges.
Car, en vérité, je suis un assassin: j'ai tué une femme.
Pourquoi?… Je ne l'ai jamais su exactement.
Pas par jalousie, en tous cas: je ne l'aimais pas. Pas pour la voler: je suis riche, et les quelques francs qu'on a trouvés sur elle n'auraient pu me tenter. Pas par colère, non plus…
Nous étions dans cette chambre. Elle, debout auprès de cette glace; moi, assis, comme je le suis à présent. Je lisais. Elle me dit:
—Descendons… Nous irons faire un tour au Bois.
Sans lever les yeux, je répondis:
—Non, je suis fatigué. Restons.
Elle insista. Je m'obstinai dans mon refus. Elle insista encore, et sa voix m'énerva. Elle parlait d'un ton rageur, coupant ses phrases de petits ricanements, de haussements d'épaules. A plusieurs reprises, je tâchai de l'interrompre:
—Tais-toi, veux-tu?… Tais-toi, je t'en prie…
Elle continuait. Je me levai, et me mis à marcher par la chambre, et, tout en marchant, j'aperçus sur la cheminée un petit revolver que j'ai coutume de porter sur moi, le soir. Machinalement, je le pris. Dès la seconde où je l'eus entre les mains, une chose bizarre se passa en moi. La voix de ma maîtresse, qui m'agaçait seulement, au début, m'horripila à un point tel que je ne saurais le dire. Ce n'étaient pas les paroles qu'elle prononçait qui m'exaspéraient, c'était sa voix, sa voix seule. Elle aurait dit des mots sans suite ou des vers admirables, que j'en aurais éprouvé la même crispation. Un besoin me venait de repos, de calme absolu. Comment, pourquoi s'établit-il dans ma tête un rapprochement entre le revolver que je maniais, et le silence que je ne pouvais obtenir?… Toujours est-il que ce rapprochement, ce rapport, se précisèrent. Je me vis, braquant l'arme, appuyant sur la gâchette, et je vis aussi la femme tombant, sans un cri.
En général, ce sont là de ces hallucinations vertigineuses qui traversent le cerveau sans que la pensée s'y arrête. Mais, cette fois, on eût dit qu'en passant, cette vision s'était brusquement accrochée à ma raison, comme un ongle s'accroche dans de la soie, et qu'elle s'y emmêlait d'autant plus que j'essayais plus violemment de l'en arracher. Je posai le revolver sur la table. Je n'en pouvais détacher mes regards. Je voulus détourner la tête: mes yeux me rappelaient vers lui.
Il était là, devant moi, petite chose inanimée, avec sa crosse d'ivoire, son barillet et son canon brillants. Deux, trois fois, j'avançai, puis je retirai la main. C'était plus fort que moi. Un besoin me venait de le saisir, de le toucher.
On a parfois, penché sur le danger, de ces tentations inexplicables. Je me souviens qu'un jour, au parc des Buttes-Chaumont, je dus me cramponner au parapet, en cet endroit qu'on nomme le Pont des Suicidés, pour ne pas me jeter dans le vide. D'autres fois aussi, et souvent, me trouvant seul, en wagon, j'ai éprouvé le désir maladif de tirer le signal d'alarme. Cette poignée de nickel me sollicitait, m'attirait. J'avais beau me dire que l'acte que j'allais commettre était absurde, qu'on m'infligerait une peine sévère; si le hasard d'un arrêt brusque, ou le passage d'un train, n'avaient détourné violemment ma pensée, je suis persuadé que j'aurais succombé à la tentation.
Eh bien! dans ce moment, j'éprouvais le même vertige. Mes yeux et mes mains n'obéissaient plus à ma volonté. Je me regardais, comme s'il se fût agi d'un autre, et que j'eusse suivi ses gestes, sans comprendre où ils allaient aboutir.
Parlait-elle?… Se taisait-elle?… Je l'ignore. La seule chose dont je conserve la perception et le souvenir assez nets, c'est que, l'arme à la main, je marchai vers elle, que mon poing s'éleva, et que, lorsqu'il fut à la hauteur de son front, j'appuyai sur la détente. Cela fit un bruit sec comme un claquement de fouet. Je vis une tache rouge, toute petite, sous la paupière droite, et la femme tomba, molle, comme un jupon qu'on lâche et qui s'étale sur les tapis.
Alors, instantanément, la raison me revint. Une terreur folle s'empara de moi. Je jetai le revolver. Je courus comme un insensé dans tous les coins de la chambre, sans songer même à me pencher sur ma victime, et, je ne sais quel instinct de basse lâcheté me poussant, j'ouvris la porte, et, galopant dans l'escalier, je criai:
—Au secours!… Elle s'est tuée!…
Tout d'abord, on crut au suicide. Puis, des experts le trouvèrent bien improbable. Je fus arrêté. L'instruction fut longue. J'aurais pu, d'un seul mot, tout élucider. Je n'avais qu'à dire:
—Voilà comment les choses se passèrent.
Je persistai à nier, opiniâtre. Et comme en fin de compte, il faut toujours assigner un mobile à un acte criminel, et qu'aucun n'avait pu être retenu contre moi, je fus acquitté.
J'envisage tout cela de sang-froid, maintenant et je me demande si je n'eus pas tort de mentir. Si j'avais conté aux jurés ce que j'écris ici, m'auraient-ils cru? m'auraient-ils absous? Je crois que j'ai bien fait de nier. Il y a de ces vérités qui ressemblent, à s'y méprendre, au mensonge…
… Mon Dieu, que c'est donc bon d'être libre, de pouvoir aller et venir à sa guise!
De ma fenêtre, je vois la rue, les maisons et les arbres… C'est ici même que le drame s'est passé. On ne voulait pas me donner cette chambre. J'ai tenu, moi, à m'y retrouver. Je ne crains pas les spectres. Enfin, pour consigner ces notes, il valait mieux que je fusse là. Il semble que les souvenirs s'éveillent plus volontiers dans les endroits où ils naquirent.
… Vraiment, cette confession m'a tout à fait remis. J'ai l'âme claire, nette, comme lavée.
Je vais tâcher d'oublier ce mauvais rêve. J'irai vivre à la campagne, loin de Paris. On aura vite fait de ne plus se souvenir de mon nom. Je serai un autre homme, avec une existence nouvelle, des habits de paysan… Je ne me reconnaîtrai plus moi-même.
Il est une chose surtout que je ne veux pas conserver: c'est ce revolver que tout à l'heure on m'a rendu au greffe du tribunal. Il me rappellerait des heures trop pénibles. Si j'ai besoin d'une arme, j'en achèterai un autre.
Il est devant moi, tandis que j'écris, et sa vue me fait mal. Pourtant, c'est peu de chose!… Il est joli… on dirait d'un bijou, d'un bibelot coquet… Vu ainsi, ça n'a pas l'air méchant.
… Je viens de le prendre dans la main. Il est très léger et très doux. Il est aussi très froid… Il m'effraie un peu… C'est mystérieux, cette arme qui dort… Un couteau, on voit le danger; on suit la pointe aiguë et la lame tranchante… Ça, rien: Il faut savoir… Je ne veux pas le conserver… Je le vendrai, dès demain… Oh! le vendre?… Je le donnerai… Eh bien! non! Je le jetterai…
Au fond, pourquoi? En tous cas, je ne veux plus le voir de quelque temps. Je le regarde trop… C'est bien naturel, n'est-ce pas?… Il est là, comme un témoin muet… Décidément, je ne le conserverai pas une heure de plus.
… J'écris toujours, avec cette arme devant moi.
—Les gens qui se suicident doivent tracer ainsi leurs volontés dernières. Quelles sensations peuvent-ils bien éprouver?… Je les imagine fort justement. Ils n'osent pas regarder… d'abord, puis, leur résolution prise, qui sait si, au contraire, ils peuvent détacher leurs yeux du pistolet?… s'ils ne sont pas invinciblement attirés, fascinés?…
Vraiment, faut-il tant de courage pour se tuer?—Le plus dur, ce doit être le simple geste d'étendre la main, de prendre l'arme, et d'en sentir le froid…
… Eh bien non! Je le tiens dans ma main gauche… j'appuie le canon contre ma tempe… Ce n'est pas une sensation autrement désagréable… Un tout petit frisson… ensuite, l'acier s'échauffe au contact de la chair…
Non, ce n'est pas cela qui doit être le plus horrible… C'est la seconde où l'on presse la détente… le dernier ordre que l'âme va donner à la machine…
… Qui sait?… Cela non plus n'est rien, peut-être?… Quand le vertige vous a pris, on se sent attiré irrésistiblement.
Je sens très bien cela… … On n'est plus rien… … On ne sent plus rien… … L'inconnu vous appelle, … vous tire… vous happe… … Et on appuie sur la déten…
Circonstances atténuantes
Ce fut par le journal que la Françoise apprit l'arrestation de son gars.
La chose lui sembla d'abord si monstrueuse qu'elle n'y voulut point croire.
Son gars, son petit gars, si poli, si timide, qui était venu un mois auparavant passer les congés de Pâques auprès d'elle; son gars, un voleur et un assassin?… Elle le revoyait! dans son uniforme de fantassin, avec sa bonne figure; elle sentait encore sur ses joues ridées la caresse de son gros baiser d'au revoir, et, remuant ces souvenirs doux et tranquilles, haussait les épaules, se répétant:
—Sûr, ils se sont trompés. Ce n'est pas lui.
Pourtant, c'était bien écrit, en grands caractères: «Un soldat criminel.» Ça se passait dans la garnison du petit, et l'on disait son nom, en toutes lettres.
Elle demeurait atterrée, les lunettes levées sur le front, les mains jointes, la bouche tremblante, parlant toute seule, dans le silence tiède de la cuisine, regardant sans les voir le vieux chien assoupi près de la porte ouverte, et l'horloge qui, dans sa gaine, coupait le temps de son tic-tac grave et traînant…
Quelqu'un entra. Elle sursauta:
—Qui est là?
Ayant reconnu une voisine, et ne voulant pas laisser deviner son trouble, elle ajouta:
—Je dormais… Il fait si chaud…
Elle, d'habitude un peu silencieuse, réservée, parlait, parlait… posant les questions et faisant les réponses, de crainte qu'on ne l'interrogeât, se demandant, tandis qu'elle débitait ses phrases décousues:
—Sait-elle?…
Elle se tut, ne trouvant plus de mots. Avec un drôle d'air, la voisine lui dit:
—Y a-t-il longtemps que vous n'avez eu des nouvelles du fils?
—Non… Ce matin.
Elle n'ajouta pas comment! Tout aussitôt, un grand besoin lui vint d'être consolée, rassurée, d'entendre une autre voix que la sienne se révolter, proclamer: «C'est une erreur! Ce n'est pas lui, voyons!…»
Elle montra le journal, et, d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre plaisant:
—Vous avez lu?… Est-ce drôle, hein?
La gorge sèche, avec des larmes au bord des paupières, elle ajouta:
—On est bête, tout de même… Sur le premier moment, ça m'a donné un coup!… Faut-il!…
La voisine se taisait toujours. Elle répéta:
—C'est drôle, hein!… C'est drôle!…
—Oui, c'est drôle qu'ils soient deux à porter le même nom dans le même régiment.
Avec un grand soupir, la vieille s'écria:
—Je me disais bien, aussi!… Voilà… Ils sont deux… Ce n'est pas le mien!…
—Mais, je ne sais point, fit la commère. Je vous demande… Ce serait à souhaiter… parce que, une supposition que ce soit lui… On raconte déjà que c'est lui qui avait fait le coup chez le tonnelier… Oui, les 300 francs qu'on a volés, juste comme il était en permission.
La mère s'était dressée, toute pâle, les poings fermés:
—Peut-on dire!… Ça n'est pas lui, non, ça n'est pas lui… Vous n'avez pas honte!… Qu'est-ce qu'on vous a fait, pour que vous vous mettiez tous après nous?… Pauvre petiot!… On va bien voir!…
Et, sans fermer la porte derrière elle, sans même prendre ses sabots, elle courut jusqu'à la gare.
Elle arriva à la ville sur le coup de sept heures. Durant le voyage, sa terreur n'avait fait que croître. Elle ne disait plus: «C'est impossible!» mais: «Si c'était vrai!…» La route lui avait paru interminable, tandis que, devant elle, filaient la campagne, les champs, les poteaux télégraphiques et les fils qui montent et descendent dans un balancement vertigineux. Lorsque le train stoppa, elle se mit à trembler, trouvant presque que l'instant où elle allait savoir enfin était trop vite arrivé.
Elle murmurait des Pater et des Ave, ajoutant des supplications aux prières qui, machinalement, venaient à ses lèvres:
—Oh! bonne Vierge, vous n'avez pas voulu ça, n'est-ce pas?… Les belles prières que je vous ferai tout à l'heure!…
Derrière la grille, la cour de la caserne s'allongeait toute blanche, avec ses bâtiments carrés. Des soldats étaient assis sur le pas de la porte, causant, dans le calme du soir. Son petit lui avait appris à connaître les grades. Très humble, elle s'arrêta:
—Pardon, monsieur le sergent, je voudrais vous demander un petit mot. Voilà…
Elle hésita, n'osant dire tout de suite sa vraie peur.
—Voilà… C'est rapport à mon fils… Michon, Jules, de la 3e compagnie… Je voudrais savoir si… je pourrais le voir…
Elle essaya de sourire:
—Je suis sa mère… sa maman… Non? Eh bien!… où est-il donc?… il n'est pas malade, je pense?… Alors?… Si, je sais?… Non, mais non… je ne sais pas… Il est puni?… A la salle de police?… non?… En… en prison… vous dites?… Il va passer en conseil de guerre?…
Elle cacha sa tête dans ses mains:
—Bonne Dame, c'était donc vrai! Bonne Dame!…
Elle s'éloigna, titubant presque. A la prison militaire, on lui dit que le petit était au secret, et ce mot de secret grandit encore son épouvante. Elle le vit seul, à jamais séparé du monde, enfermé. On lui dit d'aller voir son avocat, et, du même pas heurté, elle s'en fut chez l'avocat. Par lui, elle sut toute la vérité. Le doute n'était plus possible. Le petit avait tué pour voler; on avait retrouvé l'argent—près de six cents francs—dans sa paillasse… Enfin, il avait avoué.
Quand elle eut vainement pleuré, supplié pour qu'on le lui laissât voir, elle rentra au village. Chacun savait. Craignant les paroles et les regards, elle revint chez elle, à la nuit. Comme une pauvre bête qui redoute les coups et qui se cache, elle n'osait plus sortir, gardant ses persiennes fermées, prenant chaque matin, en tremblant, le journal glissé sous sa porte.
Ainsi, elle lut tous les détails du crime et tout ce dont on accusait son enfant. Des gens avaient déposé devant le juge, et tous laissaient entendre que c'était le fils Michon qui avait volé le tonnelier. Ça, ça n'était pas vrai! Elle en jurerait… Puis de cela aussi, elle se prenait à douter.
Au bout d'un mois, elle retourna chez l'avocat. Maintenant, elle ne demandait plus à voir son fils, non qu'elle eût cessé de l'aimer, grand Dieu!… Elle avait honte…
—Qu'est-ce qu'ils vont lui faire, mon bon monsieur? Vous n'allez pas me le laisser prendre…
—Ma pauvre femme, j'ai bien peur… Si seulement je trouvais une circonstance atténuante…
—Comment dites-vous ça? Une circonstance… qu'est-ce que ça signifie?…
—Ça signifie quelque chose qui diminuerait sa faute aux yeux des juges. Tenez, par exemple: un homme vole; si on peut prouver que la misère l'a poussé, qu'il a volé, c'est vrai, mais pour donner du pain à ses enfants, eh bien! c'est une circonstance atténuante. Tandis que lui! Il n'en est même pas à son coup d'essai. Cet autre vol—qu'il nie—mais… Enfin, je tenterai tout ce qu'il sera humainement possible de tenter.
La Françoise s'en retourna, plus lasse et plus douloureuse que jamais, l'esprit torturé par ces mots nouveaux: «Circonstances atténuantes». Comme elle aurait voulu la trouver, cette excuse, à quoi s'accrocherait peut-être un peu de pardon!… Mais rien. Le crime seul restait évident, monstrueux, sans rien qui pût en amoindrir l'horreur…
Le jour du jugement arriva. Elle repartit, achevant de gravir son calvaire. Dans le train, elle priait, invoquant tous les saints, et, dans sa tête vide, ces mots, si souvent répétés, résonnaient: «Circonstances atténuantes… Circonstances atténuantes…»
Elle attendit dans une pièce triste, avec les témoins qui parlaient tout bas devant elle. Quand vint son tour, elle entra d'un pas incertain, clignant des paupières sous la lumière trop blanche, et, tout de suite, son regard fut sur le gars qui, la tête baissée, un mouchoir à grands carreaux bleus dans les doigts, pleurait à courts sanglots… Ensuite, elle se raidit devant les juges.
Elle avait voulu comparaître. A cette heure, elle se demandait pourquoi… Elle ne savait rien, la pauvre vieille; elle n'avait rien à dire!… Qu'est-ce qu'elle était là?… Rien. La mère de ce petit, simplement. Elle l'avait fait, oui… caressé, oui… élevé, oui… Il était à elle, pourtant… Mais non, il n'était plus à elle aujourd'hui.
A toutes les questions, elle répondait par des signes ou d'inintelligibles paroles. Un grand silence pesait sur la salle. Une infinie pitié descendait sur cette paysanne en deuil, tassée par le chagrin.
—C'est votre seul enfant? dit le président.
—Oui, monsieur.
—Tant qu'il a été chez vous, avez-vous eu à vous plaindre de lui?
—Oh non! monsieur!…
—Lui connaissiez-vous de mauvaises fréquentations?
—Jamais. Ni son père, que tout le monde aimait et respectait, ni moi, n'aurions permis… On peut dire que nous étions bien estimés, allez!…
—Nous savons, nous savons…
Puis se tournant vers l'accusé:
—Vous le saviez aussi, et c'est bien pour cela que, vous sentant à l'abri derrière l'honorabilité de vos parents, vous profitiez de votre séjour chez votre mère pour voler… Comment soupçonner le fils de si braves gens?… D'aucuns peuvent dire: «Je ne suis qu'à demi responsable. Les mauvais exemples que j'eus sous les yeux m'ont perdu». Vous, vous n'avez même pas cette excuse.
Alors, la vieille parut faire un puissant effort sur elle-même. Dans ses yeux tout petits, où les larmes avaient mangé les cils, une lueur étrange passa, et, le front baissé, sans un geste, d'une voix qui ne tremblait presque plus, elle parla.
—Pardonnez-moi, monsieur. Il faut que je vous dise la vérité. Le petit est coupable, bien coupable, c'est vrai… Mais il n'est pas le seul… Tout à l'heure, je vous ai dit que je n'ai jamais rien eu à me reprocher… J'ai menti. Les trois cents francs du tonnelier, c'est moi qui les ai volés, moi… Quand le petit est venu en permission, je lui ai avoué… Alors, cet enfant, il a pris peur… il s'est dit que sa mère allait être perdue d'honneur et de réputation… et c'est pour les rendre, pour que personne ne porte plainte, qu'il a volé à son tour… Enfin, il s'est affolé… il a été surpris… et le malheur s'est fait.
Elle se tut un instant, oppressée; puis, d'un ton plus bas:
—J'ai menti… Je suis une mauvaise femme. C'est moi qui ai été le mauvais exemple… Il faut m'arrêter… C'est une circonstance atténuante pour lui, n'est-ce pas?… Pardon, monsieur…
Plus courbée, les épaules plus humbles et la tête plus basse, elle semblait petite, petite…
… Le fils ne fut condamné qu'aux travaux forcés à perpétuité. Elle, mourut peu après, réprouvée par tout le village. On dit pour elle une rapide messe, et l'on mit son corps en pleine terre, tout au bout du cimetière, en un coin où, dans les plus beaux jours, l'église et son clocher n'étendaient même pas leur ombre.
Cette histoire me fut contée près de sa tombe qu'ornaient seules une croix de bois noir, abîmée par le temps, et une couronne de perles rouillée, tordue, cassée, où, cependant, je pus lire ces mots:
A Françoise Michon.—Les juges de son fils.
Le Puits
Assis au seuil de sa maison, les jambes écartées, les deux mains appuyées au pommeau de sa canne, le vieux gardait le silence, ce silence des paysans dont on ne saurait dire s'il est peuplé de souvenirs ou s'il est morne et sans pensée.
La journée s'achevait. Dans le ciel amolli montait l'appel lointain des bêtes à l'étable. Un vieux cheval passa, rentrant tout seul à l'écurie, tirant derrière lui ses traits qui traînaient sur la route.
Le vieux le suivit des yeux, hocha la tête, et soupira:
—Quand j'aurai ton âge, on ne me verra plus sur les chemins!…
—Il est donc si âgé que cela? demandai-je.
—Vingt ans au moins. Ça fait quatre-vingts ans pour un homme.
—Et pourquoi ne vivriez-vous pas jusque-là?
—Pourquoi?… Regardez-moi. Je n'en ai seulement point cinquante… Vous m'auriez donné davantage?… Eh oui! Cinquante ans, et je ne peux plus travailler… C'est à peine si je tiens sur mes jambes.
—Vous avez fait une grave maladie?…
—Non. Autant dire même, je ne me suis jamais purgé. Seulement!—il heurta du poing son front ridé—seulement, c'est là que ça travaille… et on ne fait point des noces d'or avec certains souvenirs. Il y a des heures qui comptent plus que des années. Tenez, je vais vous conter mon histoire: vous jugerez vous-même.
Il y a de cela bien près de vingt-cinq ans. J'avais connu en allant à la ville la femme d'un cultivateur d'un village voisin. Le mari était vieux—il avait bien une couple de dix ans de plus que moi. La femme avait mon âge. Quand on est jeune, on ne réfléchit guère aux conséquences… Et puis, j'aurais réfléchi, voyez-vous, que cela n'aurait rien changé, vu que, quand l'amour parle, c'est que la raison est en courses.
Une nuit, j'étais auprès d'elle, son mari étant parti le matin pour mener des boeufs à la foire, quand j'entendis du bruit dans la maison… Je saute sur mes pieds… je passe mes souliers, ma veste; je descends l'escalier à pas de loup, je traverse la salle du bas, l'enclos…. Je n'y avais pas fait dix pas, que deux coups de fusil me partent dans le dos.
Instinctivement, je me jette à plat ventre. Je n'avais rien… Pas une égratignure. Mais, comme je me relevais, je vis, sur moi, le mari qui brandissait son fusil pour m'assommer. Je me mis à courir de toutes mes forces. Il se lança à ma poursuite. Je l'entendais qui hurlait:
—Gredin!… Canaille!… Voleur!… Arrêtez-le!…
En rase campagne, j'aurais eu vite fait de le dépasser, car mes jambes valaient mieux que les siennes, et pour galoper, on a plus de vent à vingt ans qu'à quarante. Mais, dans ce jardin que je ne connaissais pas, il avait l'avantage. Je butais dans les fils de fer, je heurtais les cloches à melons, et, chaque fois que je me relevais, j'entendais sa voix plus proche qui criait toujours:
—Arrêtez-le!… Arrêtez-le!…
J'arrivai enfin à la haie. M'arrachant la figure et les mains, je la franchis. De toute la vitesse de mes jambes je dévalai le coteau. Mais lui avait coupé au court, et me barrait la route, juste comme j'entrais dans une ferme abandonnée où je comptais bien l'égarer. Il se précipita sur moi à coups de pied, à coups de poing. Je tapais, moi aussi, comme un furieux. Je le pris à la gorge. Il cessa de cogner, et me saisit à bras-le-corps. Il me serrait à m'étouffer. Je voyais ses yeux qui lui sortaient de la tête. Mes jambes s'enchevêtraient dans les siennes. Il essayait de me mordre…
Mais, tout à coup, le terrain manqua sous nos pas. Il ouvrit les bras… je le lâchai… j'entendis à la fois son hurlement d'épouvante et le mien… Je me sentis tomber… tomber… et soudain, sous ce bras, sous l'aisselle, j'éprouvai une douleur terrible.
Il me sembla que j'avais été agrippé au vol… Quand je revins à moi, je ne compris d'abord ni où j'étais, ni comment j'étais retenu… Quelque chose m'arrachait les chairs de l'épaule et du bras. Mes deux pieds pendaient dans le vide… j'ouvris les yeux. Au-dessous de moi, quelque chose luisait, quelque chose de noir qui tremblait, où je voyais danser de petites lumières. J'essayai d'écarter les bras. Mais le mouvement que je tentai à gauche, me fit hurler de douleur.—J'étendis la main droite, et de ma paume ouverte, je cognai un mur froid, humide et gluant. Mes talons battaient aussi un mur, et, à chaque coup, cela faisait un bruit profond, comme un coup de pierre sur un tonneau vide.
Et voilà que, mes yeux s'étant habitués à l'obscurité, je vis devant moi, tellement près que si j'avais pu allonger la main, je l'aurais frôlée, une masse noire qui pendait à la paroi et tressaillait…
Petit à petit, dans cette masse d'abord confuse, je distinguai des bras… des jambes… et une tête… une effrayante tête aux yeux chavirés, à la bouche tordue… la tête de l'homme qui, tout à l'heure, avait roulé avec moi!…
Alors, seulement, je compris. En nous débattant, nous nous étions appuyés sur des planches qui recouvraient l'orifice d'un puits depuis longtemps abandonné. Les planches, pourries sans doute, avaient cédé sous notre poids, et, dans notre chute, nous avions été agrafés par deux crochets, vous savez, ces crochets qu'on mettait autrefois dans les puits pour y suspendre dans des paniers les bouteilles à rafraîchir, histoire d'éviter de dérouler la corde jusqu'en bas.
Nous étions pris, embrochés, comme des moutons à l'étal: moi, par l'aisselle, lui—je le voyais maintenant—par le flanc, le ventre déchiré, le corps pendant: d'un côté, les jambes, les cuisses—de l'autre, le tronc, la tête et les bras…
Jusqu'ici je n'avais entendu d'autre bruit que celui que je faisais moi-même en essayant de me débattre.—L'autre, en face, se mit à râler, et, dans le puits, son râle ronflait et s'allongeait avec un accent effroyable… En même temps, j'entendais un petit clapotis… toc… toc… toc… comme de l'eau qui tombe, goutte à goutte dans un vase… L'homme saignait lentement dans l'eau par sa terrible blessure… Je ne sais pas pourquoi, mais d'entendre ce gémissement, cela diminuait ma peur… Vous comprenez, je sentais quelqu'un, quelque chose près de moi…
Cela dura ainsi longtemps, très longtemps, puis l'obscurité commença de se dissiper. Le matin venait doucement… L'obscurité diminua encore… L'homme râlait plus court. Je vis, distinctement, dans ses moindres détails son effrayante tête… ses mains aux doigts crochus… les ronds que sur l'eau morte du puits faisaient les gouttes de son sang. Puis, la plainte se ralentit. Le corps eut une ou deux secousses. Il me sembla que la tête se tournait violemment vers moi, que les yeux cherchaient mes yeux, que la bouche s'ouvrait pour me crier encore: Gredin!… Canaille!… Plus rien… même plus le murmure des gouttes… le silence…
Devant ce mort, la peur, une effroyable peur s'empara de moi. Je ne sentais plus ma douleur. Je n'avais dans la tête qu'une pensée: j'étais là seul, perdu. Nul ne songerait à me chercher dans ce puits. J'y mourrais de souffrance, de faim. Crier? Appeler au secours? A quoi bon! Pas de chemin à proximité… Pourtant, je criai! j'appelai au secours… Rien. Personne ne répondit.
Le jour était venu tout à fait. Le soleil devait être haut sur l'horizon. Le coin de ciel que je pouvais apercevoir était d'un bleu sans tache… Je grelottais d'angoisse et de froid. Je sentais, je devinais cependant, que sur terre il faisait chaud, très chaud, car nous étions dans les premiers jours du mois d'août.
Je n'osais plus regarder le corps inerte. Je n'osais plus risquer un mouvement, un geste, tant le moindre tressaillement me causait d'intolérables souffrances.
Alors, dans mes oreilles, j'entendis un bourdonnement lointain, puis plus net et plus proche. Il me sembla que des brins d'herbe frôlaient ma figure. J'ouvris les yeux. Ah! ce n'était pas un rêve, un cauchemar! J'avais bien entendu. Ce qui bourdonnait autour de moi, c'étaient des mouches, des centaines, des milliers de mouches qui volaient près du corps immobile… près du mien!
Je ne sais plus combien de temps cela dura. Je sais seulement que je me sentis devenir fou. Autant que je pus raisonner, je me rendis compte que midi arrivait, ensuite que le soleil s'éloignait… Puis, le corps autour de qui dansaient les mouches me parut descendre insensiblement… glisser… glisser. J'entendis un grincement d'étoffe qu'on déchire… Le corps descendit plus vite… un autre grincement… un craquement comme quand on laisse traîner une brique le long d'un mur en pierres mal jointes… le bruit violent de quelque chose de lourd tombant dans l'eau du puits… Des gouttes rejaillirent jusqu'à moi. J'ouvris les yeux.
Le corps avait disparu. A sa place, un crochet tout rouge où se balançait un chiffon de drap… Après, je ne me souviens de rien.
On m'a raconté dans la suite qu'un gamin qui passait par là, s'étant penché pour jeter des cailloux, avait appelé au secours. D'après ce que j'ai calculé, j'étais resté là près de dix-huit heures.
Maintenant, je me demande si on n'aurait pas mieux fait de m'y laisser mourir. J'ai guéri, du corps, mais je peux dire qu'il ne s'écoule pas une heure sans que ça me revienne dans les yeux. Voilà vingt-cinq ans que j'ai devant moi cet homme accroché par le flanc, vingt-cinq ans que je vois sa figure, que je suis son corps déchiré, que je sens sur ma face les gouttes d'eau du puits…
—Et la femme? demandai-je.
Il me dit à mi-voix:
—Folle.
Il poussa un long soupir:
—Ah! je suis vieux, monsieur, bien vieux!
… La nuit était venue presque insensiblement. Une vapeur flottait sur la campagne. Au loin, un son de cloche s'éleva…
L'homme ôta son chapeau, s'agenouilla, fit un signe de croix, et me dit presque bas:
—C'est à cette heure qu'il est tombé…
Tout se tut. Un murmure tremblait encore dans le ciel. Au bout du chemin, un couple d'amoureux s'en allait à pas lents.—Le vieux priait en se frappant la poitrine…
Le Miracle
C'était venu tout doucement. D'abord, il avait senti devant ses yeux comme un voile, puis des ombres qui, par instants, obscurcissaient tous les objets. Les premiers temps, il se passait les mains sur les paupières, et n'y prenait point garde, se disant: C'est de trop travailler à la lumière. Il se reposa un peu. Mais le voile, insensiblement, s'épaissit; les ombres s'allongèrent, plus grandes et, sans oser se l'avouer, il eut peur.
Un soir, après dîner, tout lui paraissant sombre dans la pièce, malgré le grand feu de sarments et la lampe allumée, il dit à sa femme:
—Lève donc la mèche; on n'y voit goutte, ici…
—Comment! on n'y voit goutte? Mais la lampe éclaire fort bien!
Il fit: «Ah!…» et se mit à pleurer.
Stupéfaite, elle lui demanda:
—Qu'as-tu?
Il sanglota:
—Je deviens aveugle!…
Et parmi ses larmes, il lui conta en phrases décousues tout ce qu'il avait ressenti depuis des mois, son insouciance du début, ses inquiétudes, ses angoisses, l'horreur de songer que, bientôt, tout allait disparaître pour lui, et qu'il n'y verrait plus, jamais… jamais!
Alors, commença le défilé des médecins. Aucun ne sut arrêter les progrès du mal, et bientôt il devint tout à fait aveugle.
Sa femme, ses amis, l'entouraient d'attentions et de soins. Il parut se faire à son existence nouvelle, à cette vie intérieure et profonde des aveugles. Sa face impassible s'éclaira parfois d'un sourire; on eût dit qu'il se résignait.
On lui fit quitter Paris pour habiter la campagne. Il s'y trouva bien, se plaisant, durant des heures, à rêver, étendu sur une chaise longue, tandis que, près de lui, sa femme faisait de la musique ou lui lisait des vers. Il lui disait parfois:
—Je suis heureux… très heureux…
Et lorsque, par hasard, il l'entendait soupirer, il cherchait sa main, et lui murmurait doucement:
—Tu es là, près de moi… Les seuls qui m'aiment vraiment ne m'ont pas abandonné… Je ne regrette rien…
Mais, au fond de son coeur, une infinie tristesse sommeillait. Il se souvenait des soleils d'autrefois, de la lumière que, jadis, il aimait tant, rêvant, malgré lui, d'un miracle qui lui rendrait ses yeux éteints.
Un jour qu'il était assis devant sa porte, une vieille femme s'arrêta près de lui:
—Eh bien! mon bon monsieur, ça ne va toujours pas mieux?
—Non… Maintenant, c'est fini!… Il n'y a plus d'espoir…
—Et les docteurs, que disent-ils?
—Rien… Des bêtises…