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Les Portes de l'Enfer

Front matter (continued 2)

Reading edition

—Ah! fit la vieille, j'en ai connu un, moi, un savant, celui-là, qui saurait vous guérir! Quand mon défunt mari est tombé aveugle, il est allé le consulter, vu qu'il avait grande renommée dans le pays, et il lui dit comme ça: «Je ne vous promets rien, mon brave… Pourtant… on peut toujours essayer!—Ah! que mon homme lui réplique, si vous m'y faites voir, je vous donne la moitié de mon bien!—Je ne vous demande rien, qu'il lui répond. Entrez à mon hôpital.» Au bout de deux mois, oui, monsieur, il commençait à voir. Il s'est éteint brusquement d'une congestion, sans ça!… Aussi, je ne serais que de vous…

Le soir même, sur la foi de ce conseil de paysanne, il partit, envahi d'un immense espoir sûr, certain que le sauveur était là.

Le docteur l'examina longuement, puis lui dit, comme à l'autre:

—Je ne promets rien… mais j'espère. Par exemple, ce sera long, très long…

Il se récria:

—Qu'est-ce que cela fait, pourvu que je guérisse!…

Quand il fut installé dans la maison de santé, il demanda:

Puis-je garder ma femme avec moi?

—Non… D'ailleurs, comme vous allez rester deux mois, peut-être plus, dans l'obscurité, votre femme ne pourrait vous tenir compagnie. En outre, il vous faut du calme, un repos moral absolu. Votre femme vous rendra visite chaque semaine, et, si vous le désirez, on la tiendra, jour par jour, au courant de votre état.

Il fit: «Bien», devenu soudain d'un égoïsme féroce, oubliant tout, à la seule pensée de sa vue reconquise.

… Lorsqu'au bout de trois mois, on lui fit quitter la chambre close, il demeura quelques instants sans oser lever les paupières, retardant la seconde décisive, dans la terreur de n'être pas guéri. Mais, tout d'un coup, ayant ouvert les yeux, il poussa un grand cri:

—J'ai vu!… J'y vois!…

Riant et pleurant à la fois, il happait d'un regard vorace le jour béni. Il ne distinguait pas encore autre chose qu'une vague lueur. C'était à peine, dans sa nuit, un reflet pâle et incertain; pourtant, il criait:

—J'y vois!… Je veux sortir!… Emmenez-moi!…

—Oh! lui dit le docteur, en le calmant d'une petite tape sur l'épaule, pas si vite! C'est maintenant qu'il faut redoubler de soins! Ne nous fatiguons pas… Pour aujourd'hui, cela suffit.

Il se laissa emmener, docile. Il resta éveillé toute la nuit, ouvrant et refermant les yeux très vite, juste assez pour apercevoir la lumière de la veilleuse.

Quand il fut un peu remis de sa joie, sa première pensée fut de faire écrire à sa femme. Comme elle serait contente! Comme ils allaient être heureux à présent!…

Ensuite, l'idée lui vint d'une chose autrement exquise! Puisqu'il devait rester ici encore plusieurs semaines, il ne lui annoncerait rien, et, un beau jour, comme si le miracle s'était produit brusquement, il lui dirait, d'un air très naturel:

—Tiens! cette robe te va bien! ou: «Tu as là un joli chapeau!…»

Elle le croirait fou; alors, il lui jetterait dans un baiser:

—Non! Je ne suis pas fou! J'y vois!

Il demanda le médecin, les infirmiers, tous ceux qui le soignaient, et, avec une joie d'enfant, leur fit la leçon:

—C'est bien entendu? Pas un sourire, pas un mot…

On lui promit. Peu à peu, il réapprit à connaître les objets, à distinguer les êtres, les visages. Il ne tâtonnait plus; ses gestes devenaient précis. Mais, peu à peu aussi, une grande impatience s'empara de lui. Il ne tenait plus en place.

—Docteur, je vais tout à fait bien… Laissez-moi m'en aller…

—Non… Pas encore…

—Quand?

—Bientôt. Il ne faut pas, pour quelques jours, risquer de tout compromettre.

Comme l'attente le rendait fiévreux, émotif à l'excès, on le laissa sortir. Il avait exigé qu'on ne prévînt personne. Il prendrait une voiture, et, tout seul, irait jusque chez lui.

Sur le pas de la porte, le médecin lui adressa ses dernières recommandations:

—Ne manquez pas de revenir chaque semaine, et surtout ne quittez pas vos verres fumés tant qu'il y aura du soleil. Le soleil, voilà votre grand ennemi. Si vous aviez une rechute…

—Oh! soyez sans crainte!

Il partit.

C'était une admirable matinée de juin. Il avait rabattu les bords de son chapeau pour se garantir de la lumière. La route lui sembla interminable. Enfin, les premières maisons du village apparurent. La voiture traversa la Grande-Rue, la place du Marché. En bas de la côte, il dit au cocher d'arrêter.

—C'est bien là?

—Oui, monsieur, voyez, droit devant vous.

Au bout du raidillon, la petite maison se dressait, toute blanche, baignée de lumière, dans le jardin déjà brûlé. L'ombre même était dorée, tant le soleil coulait gaiement le long des murs. Comme il était très ému, ses jambes tremblaient un peu sous lui. La chaleur de midi approchant l'étourdissait aussi. Il gravit la pente lentement. Passant la main entre les barreaux de la grille, il leva la targette, et, sur la pointe des pieds, de crainte que son pas fît crier les graviers du jardin, il avança. Il faisait si chaud que le chien endormi dans la niche ne l'entendit pas. Les volets étaient clos. Il voyait tout cela pour la première fois, et pourtant il se sentait chez lui. Il se disait:

—Oh! la jolie, la joyeuse petite maison!

Il en imaginait l'intérieur, les chambres confortables et fraîches. Il murmurait:

—Mon Dieu, que c'est bon! que c'est bon!

Il fut sur le point d'appeler: «Jeanne! C'est moi! Viens!» Mais il se contint. Pour que la surprise fût complète, il heurterait à la porte, et, quand elle ouvrirait, il lui tendrait les bras. Il avait si souvent rêvé cette minute qu'il aurait pu la raconter dans ses moindres détails. Et voici que le rêve était une réalité, une réalité baignée de lumière et de joie… pareille au rêve…!

Un banc était adossé contre la maison, juste sous une fenêtre. La marche, l'émotion l'ayant un peu oppressé, il s'assit pour reprendre haleine. Un murmure de voix vint frapper son oreille. On causait, on riait, derrière les volets… Il écouta… Des mots sans suite… deux voix.

—Tiens!… Avec qui ma femme parle-t-elle? Ah! c'est mon ami Sournize… Que disent-ils? Ils semblent bien gais… Sauraient-ils?…

Il se leva, et, les yeux à la fente des persiennes, regarda dans la pièce. Les voix se turent, puis reprirent. Sa femme disait:

—Voyons, veux-tu être sage et me laisser mettre le couvert?

Soudain, il les vit tous les deux dans un rayon de lumière. Elle, la tête renversée, les bras chargés de linge, s'abandonnait en riant aux bras de son ami qui l'embrassait dans la nuque, sur les yeux, sur les lèvres, avec de longs baisers qui la secouaient toute.

Il recula, d'un bond, la bouche ouverte pour hurler. Tout se mit à tourner autour de lui. De la main, il chercha le banc, et s'y laissa choir…

Ah! l'horrible, l'épouvantable chose! Ainsi, c'était là ce que lui réservait son retour! Tandis que lui endurait le supplice de devenir aveugle, voilà ce que faisaient sa femme et son meilleur ami! Les misérables!… Avaient-ils bien su mentir à sa face, narguer ses yeux vides!

Il se dressa, terrible, les poings levés, prêt au meurtre. Mais, comme il allait se jeter sur la porte, il sentit ses jambes fléchir. La vision des deux années d'ombre, si tranquilles, confiantes et douces qu'il venait de vivre, passa devant lui. Et sa faiblesse aussi lui apparut, son usure physique et morale, le sentiment qu'il n'était pas guéri, qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, il les perdrait, ses yeux, et pour toujours! Il lui faudrait alors vivre seul, farouche, comme une bête qui se cache pour mourir! Cette effrayante pensée le glaça… Non! Non! Tout, mais pas cela!… Il devrait voir ces regards qui n'étaient pas pour lui? ces baisers que les traîtres s'enverraient par-dessus son épaule?… Jamais!

Qu'est-ce qui l'empêchait maintenant d'entrer, en feignant de n'avoir rien entendu, rien vu?… Il se cogna la tête: Je ne veux pas! Je ne saurais pas dissimuler. Alors?…

… Alors, comme, du village, montaient lentement les douze coups de midi, comme le soleil, tout en haut de sa course, coulait une lumière ardente, une chaleur de fournaise, il s'assit.

D'un geste lent, il jeta son chapeau, enleva ses lunettes, et, les paupières grandes ouvertes, la face tendue vers le ciel, il donna ses yeux à manger au soleil.

D'abord, ce fut un éblouissement, puis un grand disque rouge s'aplatit sur sa face… Il lui sembla que quelque chose flambait, tout contre lui. Il eut une seconde de révolte. Il étendit la main vers ses lunettes… Il ne les voyait déjà plus…

La bonne nuit tranquille et calme, au bord de qui meurent les haines, s'était couchée sur lui, comme ces vagues fatiguées à la croupe alourdie qui, le soir, meurent à marée basse, sur le sable doré des grèves…

Le Disparu

Depuis huit jours, Gaspard, homme de peine, avait disparu. Son signalement avait été fourni à tous les Parquets. Vainement on avait exploré les berges de la Seine, les terrains vagues où, la nuit, passent sinistres et stridents les coups de sifflet des rôdeurs, les bouges où les escarpes et les filles se réunissent pour préparer leurs crimes… Tout ce qu'on avait pu savoir, c'est que Gaspard était resté deux mois en traitement à l'hôpital, qu'il en était sorti le lundi vers midi, qu'on l'avait vu quelques heures plus tard avec un inconnu, dans un cabaret du quartier. Mais, à partir de ce moment, on perdait sa trace et celle de son compagnon. Comme il n'avait sur lui ni argent, ni bijoux, comme il était brave ouvrier, bon époux et bon père de famille, les recherches devenaient presque impossibles et l'affaire allait être classée, quand, un matin, un homme se présenta dans un bureau de police et demanda à parler au commissaire.

—Monsieur, déclara-t-il, vous cherchez un nommé Gaspard qui, depuis huit jours, n'a pas reparu à son domicile. Je puis vous dire, si vous voulez bien m'accorder quelques minutes d'attention, ce qu'il est devenu. Il me faudra d'abord vous exposer certaines choses qui vous sembleront inutiles, mais que j'estime, moi, indispensables.

Tel que vous me voyez, mal habillé, le linge maculé, la barbe inculte, je ne suis ni un inventeur famélique, ni un ouvrier sans travail qui désire, pour s'abriter durant l'hiver, se faire mettre en prison.

Je suis tout simplement un étudiant en médecine que le parti pris, la méchanceté, ou la sottise d'un examinateur malveillant ont réduit à la misère.

Lorsque j'ai commencé mes études, mes parents étaient, sinon riches, du moins assez à leur aise pour subvenir à mes besoins. Coup sur coup, je perdis mon père et ma mère. Tous mes comptes réglés, je me trouvai seul, sans un ami, à la tête de quelques billets de banque qui, en calculant au plus juste, me permettaient de prendre mon diplôme à la condition, toutefois, de faire vite, et de ne pas manquer un seul examen. Une fois en possession de mon titre de docteur, j'aurais trouvé dans quelque coin perdu, un poste qui m'eût assuré la vie provisoirement. Tout était donc bien et sagement calculé.

Il y a un mois, je me présentai à mon dernier examen. C'est un examen clinique, un de ceux que l'on considère comme une simple formalité. Lorsqu'on a passé des années à l'hôpital, il faut être bien maladroit pour ne pas s'en tirer. Contre toutes les prévisions, je fus refusé. D'après mon examinateur, j'avais fait une erreur grave de diagnostic. J'eus beau discuter, essayer en faisant appel à mes souvenirs, en mettant en valeur tous les symptômes, tous les signes, de défendre mon opinion: ce fut inutile, je fus refusé. Pour tout autre, pour moi-même, quelques mois auparavant, un échec n'eût été qu'un petit froissement d'amour-propre, qu'un retard de quelques semaines. Dans ma situation, il prenait les proportions d'un désastre. Il me restait quinze francs en poche: toute ma fortune. A moins de compter sur une pluie d'or, je ne pouvais plus rien attendre. Les amis de tous les jours m'avaient depuis longtemps quitté: c'était la détresse absolue, complète, irrémissible.

Or, je quittai la salle d'examen avec la conviction que mon malade avait bien ce que j'avais dit, que le professeur se trompait lourdement, que moi, le refusé, j'avais raison! Je m'enfermai dans ma chambre. Toute la nuit, je compulsai mes notes, mes traités de médecine, et ma certitude se précisa encore.

Le lendemain, je retournai à l'hôpital. Salle Ambroise-Paré, lit 27, je vis mon homme. Il était étendu, maigre, hâve, décharné. Sa tête où les pommettes saillaient, s'enfonçait sur l'oreiller blanc. Sur son front moite, les cheveux pendaient rares, ternes, humides. Les lèvres entr'ouvertes laissaient voir les gencives blêmes et les dents qui s'entre-choquaient dans un tremblement continu, tandis que les narines aux ailes dilatées battaient à petits coups pressés, pour aspirer l'air qui fuyait.

Le malade me reconnut et sourit. Pour la seconde fois, je l'interrogeai. Il me répondit de la même voix entrecoupée que j'avais entendue la veille. Pour la seconde fois, je l'examinai: je trouvai les mêmes symptômes et ma conviction se raffermit encore.

Je songeai: c'est l'autre qui se trompe. Cependant, je suis refusé. Réclamer? A quoi bon! Depuis quand donne-t-on raison à un candidat contre son juge?…

Deux, trois jours de suite je revins, et, chaque fois, je sortis avec une conviction plus absolue. En admettant que les symptômes observés pussent être interprétés de différentes manières, la marche même de l'affection venait donner à mon diagnostic une valeur plus probante encore. Si j'avais dit vrai, il était dans la nécessité des événements que mon malade mourût. Un miracle seul pouvait—je ne dis pas même le guérir, mais le prolonger. Et, visiblement, mon malade déclinait, perdait ses forces: ce n'était plus qu'une question de jours.

Je ne suis pas méchant, je vous l'assure. J'ai pleuré mes parents, je ne me suis jamais consolé de leur mort. Mais là, en vérité, je puis dire que j'ai guetté avec une joie sauvage les progrès du mal, que je me suis penché sur cette agonie avec une jouissance véritable.

Pourquoi?… Ce n'était même plus dans le but de faire revenir sur une sentence qui arrêtait mes études, sentence désormais sans appel. J'étais sollicité, poussé par une curiosité affreuse, par une curiosité féroce. Il n'y a qu'un enfant, un assassin ou un savant pour avoir de ces curiosités-là: et j'étais devenu les trois choses à la fois.

Depuis deux jours, l'homme râlait. Des sons rauques sortaient de sa bouche; dans sa poitrine, l'air passait en ronflant; ses doigts, d'un geste lent, tiraient les draps jusqu'au menton—on dit dans les campagnes que c'est signe de mort. On lui avait donné les derniers sacrements. Ses voisins courbés sur leur lit épiaient son hoquet: je triomphais!…

Or, un matin, comme je demandais ainsi que chaque jour à la surveillante:

—Eh bien! notre 27?

Elle me répondit:

—Mais on dirait qu'il remonte!

Je haussai les épaules. Dans son lit, la face moins creuse, le regard plus précis, la respiration moins oppressée, l'homme me sourit presque. Pour la première fois, j'eus une hésitation.

—Est-ce que, par hasard, l'autre aurait dit vrai?… Mais non! C'était impossible!… Pourtant, le lendemain, les jours suivants, le mieux s'accentua. La fièvre tomba, l'appétit revint, le miracle s'accomplit: et ce fut la résurrection.

Une fureur s'empara de moi. Malgré la clarté apparente des faits, mes doutes du début s'étaient évanouis. Contre l'évidence même, je demeurais certain d'avoir raison: il allait mourir, il était impossible qu'il ne mourût pas!

Je me débattais comme un furieux entre les faits et ma conviction. Je sentais, par instants, ma tête s'égarer. A ma fenêtre, je croyais voir les faces grimaçantes, ironiques, de l'examinateur et du moribond, collées aux vitres pour me narguer. Le jour venu, je courais à l'hôpital.

—Le no 27?

—Sortant, ce matin.

Je faillis tomber à la renverse.

Debout dans ses vêtements fripés, encore maigre et débile, mais vivant, enfin, l'homme était devant moi! Il me dit:

—Ah! je reviens de loin! N'est-ce pas, monsieur? Je n'oublierai pas les soins que vous avez eus pour moi pendant ces dernières semaines.

Je dus me faire violence pour ne pas laisser voir l'éclair de mes yeux.

Cet être ressuscité était pour moi une sorte de problème insoluble, l'énigme vivante qui hanterait désormais mes nuits et mes jours. Depuis une semaine, je n'avais presque rien mangé. L'excitation cérébrale seule me soutenait, me faisait avancer.

Devant la porte de l'hospice, je l'attendis:

—Allons, mon brave, venez prendre un verre avec moi, lui dis-je.

Il me suivit, mais ne voulut point me laisser payer; du reste, cela m'eût été impossible, je n'avais plus un sou.

—Venez chez moi, lui dis-je encore, voulez-vous? Je vous examinerai à loisir.

—Certainement, monsieur!

A peine fus-je dans ma chambre, qu'une pensée horrible s'empara de moi. Là, sous l'épaisseur de quelques millimètres de peau, d'os et de muscle, dans les poumons de cet être, était cachée la clé du mystère qui me hantait. Savoir! Je voulais savoir! Je le pouvais!…

Tandis que j'appuyais l'oreille contre lui, j'entendais les battements de son coeur, les crépitements de sa respiration courte, et tout en haut des épaules, un souffle dur comme celui que fait la bouche sur les larges coquilles marines. Derrière mes paupières closes, je devinais par le regard, ce que percevaient mes oreilles: le poumon affaissé, d'un gris bleuté, troué comme une ruche, tacheté par endroits de points nacrés ou blancs, et, par endroits, rugueux comme une nappe sous laquelle traînent des miettes de pain durci…

Je me redressai. D'un bond, je fus près de l'homme. Sur ma table, je saisis un scalpel, et d'un seul coup, je lui coupai la gorge.

Il tomba, sans un cri.

Alors, je l'étendis sur le plancher, et je fis l'autopsie sur le corps pantelant.

… Eh bien! monsieur, j'avais raison! Cet homme était tuberculeux! Par quel miracle avait-il survécu?… Je l'ignore. Mais, en fin de compte, ce n'était point cela qu'on me demandait. Je ne m'étais pas trompé.

Je travaillai tout le jour, toute la nuit, et ainsi, pendant une semaine. Ce matin, j'ai mis le corps dans une malle. Je l'ai descendu avec l'aide de mon concierge, et je l'ai fait charger sur la voiture qui m'attend devant la porte. Vous le trouverez, proprement recousu. Il ne lui manque que les poumons: je les garde.

Quant à l'homme, c'est Gaspard, le disparu que vous cherchez. Voici, monsieur, son histoire et la mienne.

Le Baiser

—Oui, ma Soeur, c'est pour une femme qu'il s'est fait ça, mon pauvre petit! Depuis qu'il l'avait connue, il n'était plus le même. Lui d'habitude doux, poli, il était devenu méchant et brusque. Il me contait des histoires pour ne pas me donner sa paye, le samedi. Des fois, je l'attendais jusqu'à des deux heures du matin, et, lorsque je l'avais entendu fermer la porte, et que, tout doucement, pour qu'il ne se doute pas que je le guettais, j'entrais à pas de loup dans sa chambre, je voyais qu'il avait les yeux gonflés et qu'il pleurait, tout en dormant.

D'abord, j'ai cru qu'il avait des ennuis à l'atelier. J'allai chez son patron, et son patron me dit: «Mais non. Seulement, nous remarquons aussi qu'il se dérange, qu'il n'est plus à son travail comme avant. Il doit avoir de mauvaises fréquentations.» Alors, en prenant bien garde qu'il ne s'aperçoive de rien, je l'ai surveillé, et j'ai appris qu'il était avec une fille du quartier, une drôlesse, une fille des rues—excusez-moi—qui, le soir, se promenait sur le trottoir pour chercher des hommes.

Ç'aurait été une ouvrière comme lui, malgré que je sois vieille et que j'aie besoin de ce qu'il gagnait pour vivre, je les aurais mariés. Mais ça!… Pourtant, j'allai la trouver. Je lui dis de me le laisser, que je n'avais que lui. Elle m'a mise à la porte, avec des mots… et, dans l'escalier, je l'entendais qui me criait:

—Te le prendre? Eh bien! tu vas voir si je vais te le renvoyer…

Le lendemain, on me rapporta mon petit sur une civière. Il avait une balle dans la poitrine. A ce que j'ai compris ou deviné, il avait dû se disputer avec elle, rapport à moi, et puis à cause qu'il ne lui donnait pas assez d'argent. Quand il a senti qu'elle s'était assez amusée, qu'elle ne voulait plus de lui, sans penser ni à son mal, ni à moi, ni à rien, perdant la tête, quoi, il a tenté de se suicider. Ah! c'est bien de la peine, à mon âge!

Debout près du lit du blessé, la Religieuse avait écouté sans mot dire. Le malade, dans le coma, happait l'air par petits appels saccadés. La mère continua, toute tremblante:

—Et, qu'est-ce qu'a dit le médecin?… Y a-t-il de l'espoir?

—C'est bien grave, ma pauvre femme, mais il ne faut pas désespérer. Il est jeune… Maintenant, rentrez chez vous. Il ne faut pas, lorsqu'il ouvrira les yeux, qu'il ait l'émotion de vous voir. Soyez sans crainte, il sera bien soigné. Vous pourrez venir un moment demain, tous les jours.

Pleurant plus fort, mais se mordant les lèvres pour que, des autres lits, on n'entendît pas ses sanglots, la vieille s'en alla, se retournant à chaque pas vers la rangée des lits blancs tous pareils.

Un grand silence planait sur la salle. Le soir tombait très doucement. Le bruit, les chuchotements qu'avait fait naître l'arrivée d'un entrant s'étaient tus peu à peu. C'était l'heure où les malades fatigués s'assoupissent. La Soeur s'assit au chevet du blessé.

Elle était toute jeune. Ses yeux étaient clairs, et son regard avait l'étonnement des regards d'enfant. Sa bouche n'avait pas encore pris ce pli que donnent aux lèvres les prières chuchotées sans cesse. Son visage était rose et doux; les cheveux qui, parfois, glissaient de la cornette sur son front, y mettaient un reflet d'or. Cependant, malgré son rire de petite fille, elle savait les mots qui calment les douleurs. Sa voix avait, pour parler aux malades, ces inflexions de tendresse qu'a la voix d'une maman ou d'une soeur aînée.

Vers le milieu de la nuit, le blessé reprit connaissance. La Soeur ne l'avait pas quitté. Il voulait questionner. Elle le fit taire. Il obéit, docile, et s'assoupit encore.

Durant les premiers jours, il la vit ainsi, presque sans cesse, assise près de lui. Il parlait peu, craintif, presque honteux, et demeurait des heures entières immobile, les yeux clos, soulevant seulement les paupières, quand la porte s'ouvrait, puis les refermant aussitôt pour retomber dans sa torpeur.

Dans ces très courts instants, une ou deux fois il avait dit, timidement:

—Ma Soeur…

Et quand la Soeur, penchée vers lui, avait répondu:

—Quoi donc, petit?

Soudain replié sur lui-même, il avait murmuré:

—Rien… Rien…

Un matin, il s'enhardit:

—Dites-moi, ma Soeur, depuis que je suis là, personne n'est venu demander de mes nouvelles?

—Mais si, votre maman, vous savez bien?

—Oui… Mais, en dehors d'elle?

—Non, personne.

Il hocha la tête, et ses cils se mouillèrent.

—Allons, petit, il ne faut pas pleurer.

Mais lui, pris à présent, après son long mutisme, d'un grand besoin de confier sa peine à quelqu'un:

—Ce n'est pas bien… Je peux vous dire tout, vous êtes bonne avec moi… et ça me soulagera de vous causer… Maman ne sait pas, elle croit que j'ai été blessé par accident… Eh bien! ce n'est pas vrai. J'ai voulu me tuer…

La Soeur l'arrêta d'un geste:

—Elle sait…

—Ah!…

Il se tut, puis, hochant la tête:

—Ma pauvre vieille!… Je lui ai fait bien de la peine! Il faut me pardonner… ce n'est pas de ma faute… J'étais si malheureux. Quand cette femme m'a quitté, j'ai cru que je ne pourrais plus vivre. Je l'aimais tant!… Elle aurait fait de moi ce qu'elle aurait voulu… Et vous voyez, elle me sait malade, bien malade à cause d'elle… Elle ne vient pas même me voir. Quand j'épiais, en entendant grincer la porte, c'est elle que j'attendais… je l'espérais. A présent, je suis bien sûr qu'elle ne viendra pas… Je préfère ça… Je ne penserai plus à elle… Je ne l'aimerai plus… Non, je ne l'aime plus…

Des larmes, coulant sur ses joues, démentaient ses paroles.

Il réfléchit, et reprit:

—C'est un grand péché, n'est-ce pas, ma Soeur, que de vouloir se suicider?

—Un très grand péché. Le plus grand.

—Quand on est trop malheureux, cependant… Vous qui avez toujours prié le bon Dieu, vous ne connaissez pas ça…

Elle baissa la tête, joignit les mains, ses épaules parurent frissonner, les ailes de sa coiffe battirent, et d'une voix si basse qu'on ne pouvait savoir si des larmes n'y tremblaient pas:

—Chut… chut… Ne vous fatiguez pas… Reposez-vous, petit…

Le début de la nuit fut bon. Vers deux heures, le malade s'agita.

—Eh bien! dit la Soeur qu'on avait éveillée, qu'est-ce que c'est?… On n'est pas sage?

Il répondit des mots incohérents, la parole dure, saccadée.

Elle avait pris une de ses mains dans la sienne, et de l'autre épongeait son visage couvert de sueur, essayant de le calmer.

Lui, à ce contact, sous cette lente caresse, s'apaisait. Sa voix se faisait moins tranchante, ses paroles moins heurtées, et leur sens devenait plus clair. Il parlait avec, parfois, une intonation de colère.

—Ah! te voilà?… Mais oui. Une autre fois, j'arriverai plus tôt. Je suis allé un peu loin pour t'apporter des fleurs… Pas jolies?… Dimanche, si tu veux, nous sortirons ensemble. On ira déjeuner au bord de l'eau, et le soir, on se couchera de bonne heure. On aura toute la nuit pour s'aimer… Si tu savais comme je t'aime! J'aime tes yeux, tes cheveux, ta peau qui sent bon.

Il disait tout cela d'une voix suppliante, comme une prière passionnée.

Ensuite, il se remit à parler vite, brouillant les mots.

La Soeur, le regard perdu, laissait passer sans les interrompre toutes ces phrases, et c'était comme une musique d'amour, sur qui chantait la prière que ses lèvres machinalement, murmuraient.

Le malade geignait. Tout à coup, comme il semblait près de s'assoupir, il se dressa, d'un brusque coup de reins.

—Qu'est-ce que tu dis?… M'en aller?… Ne plus revenir?…

Il haletait, le souffle court, pénible, rauque, et cette sorte de râle fit tressaillir la religieuse.

Elle prit une lumière, et l'approcha de lui.

Il était blême, avec des yeux troubles et fous. De grandes ombres descendaient de ses joues aux commissures de ses lèvres. Ses tempes semblaient s'être aplaties. Ses cheveux, luisants de sueur, collaient par mèches à son front, et les ailes de son nez aminci battaient à coups précipités, tirant vers elles tout le visage.

Ah! qu'elle les connaissait, ces faces d'agonie tourmentées et terribles, comme si l'âme voulait en une seconde y revivre toute sa vie…

A mi-voix, pour ne pas troubler le repos des autres malades, elle dit à une infirmière:

—Vite… vite… allez chercher l'interne de garde, l'aumônier… le 6 est bien mal…

Elle s'était agenouillée près du lit:

—Mon Dieu! que votre volonté soit faite, mais pardonnez à cet enfant.

L'agonisant avait pris ses mains dans les siennes, et délirait encore, mais d'une voix lointaine, lointaine…

—Reste… Je te donnerai tout ce que tu voudras… Pourvu que tu ne me quittes pas… Si tu me laisses, je mourrai… Viens…

D'un geste lent, il attirait la Soeur vers lui.

—Viens…

Arc-bouté sur ses coudes, il se souleva:

—Viens… viens…

Sa tête effleurait le front de la religieuse. Le cou tendu, il se pencha vers elle.

—Viens… Je t'adore…

Il frôlait ses yeux et ses joues… Il descendit jusqu'à ses lèvres:

Elle eut un tressaillement, se raidit et voulut l'écarter.

Mais lui, la saisit aux épaules, et, traînant son rêve jusqu'au seuil de l'éternité, implora:

—Oh! reste… je t'aime…

… Elle ferma les yeux, et inclina la tête. Le mourant prit sa bouche et la meurtrit d'un baiser silencieux, profond, un de ces grands baisers où les êtres se mêlent, un baiser pareil à ceux qu'il avait appris entre les bras de la prostituée.

Sous la caresse, les lèvres de la Soeur s'étaient disjointes et tremblaient… d'une dernière prière ou d'un premier frisson?… ayant, en souvenir peut-être d'un amour défunt, prêté sa chair de vierge à cette illusion d'adieu.

Le Rapide de 10 h. 50

—Comment ça, vous nous quittez? me dit l'infirme…

—Il le faut. Je dois être à Marseille lundi matin. Je prends ce soir, à la gare de Lyon, le rapide de 10 heures 50. C'est un bon train… Mais, vous devez le connaître, puisque, si je ne me trompe, avant votre maladie, vous étiez employé au P.L.M.?

Il ferma les yeux, et, devenu soudain très pâle, murmura:

—Oui… je le connais… oh! oui!…

De grosses larmes coulaient sur ses joues. Il se tut un instant, et reprit:

—Personne ne le connaît mieux que moi!…

Croyant que le seul souvenir de son ancienne profession l'avait attendri, je lui dis:

—Ah! c'est un beau métier! Un métier intelligent!

Il tressaillit, et, son corps paralysé tendu dans un effort violent, les yeux secs, mais remplis d'angoisse, protesta:

—Oh! monsieur! Ne dites pas cela! Un beau métier?… Vous voulez dire un métier de terreur et de mort… Un métier d'épouvante et de cauchemars… Tenez… Je ne vous suis rien, pourtant, faites-moi un plaisir… Prenez le train que vous voudrez, mais pas celui de 10 heures 50…

—Pourquoi? fis-je en souriant. Seriez-vous superstitieux?

—Je ne suis pas superstitieux… Je suis simplement le mécanicien qui conduisait le rapide 17 le jour de la catastrophe du 24 juillet 1894. Et, c'est un tel souvenir dans ma vie, que rien ne pourra jamais l'effacer de ma mémoire…

Nous étions partis de la gare de Lyon à l'heure réglementaire, et nous roulions depuis deux heures environ.—Il avait fait une journée étouffante.—Sur la plate-forme de la machine, malgré la vitesse considérable à laquelle nous marchions, l'air nous arrivait dans la figure, lourd, écoeurant. Un vrai temps d'orage, quoi…

Tout d'un coup, comme si l'on avait tourné le bouton d'une lampe électrique, tout s'éteignit dans le ciel. Plus une étoile. Plus de lune, et de grands éclairs qui rayaient la nuit d'une clarté si violente et si blanche, qu'après eux l'obscurité semblait aussi épaisse que de l'encre.

Je dis à mon chauffeur:

—Ça y est! Il va pleuvoir!

—Il ne sera que temps! C'est à n'y plus tenir dans cette fournaise. Par exemple, il faudra faire attention aux signaux.

—Pas peur! J'ouvre l'oeil!

Cela tonnait si fort que je n'entendais plus ni le fracas des roues, ni le souffle de la locomotive.

La pluie ne venait toujours pas, et l'orage se rapprochait. Nous filions dans sa direction. On aurait dit que nous courions après.

On a beau n'être pas poltron, cela fait tout de même quelque chose de se sentir lancé dans la tourmente sur cette bête d'acier qui fonce comme une folle.

Devant nous—oh! pas à cent mètres—un éclair piqua droit au sol, et il flambait encore devant moi, qu'une détonation terrible retentit, puis une autre, si déchirante, que je fermai les yeux, et m'abattis sur les genoux.

Je demeurai ainsi quelques secondes, ahuri, assommé, dans cette espèce de torpeur où doivent se trouver les gens après un formidable coup de poing sur la nuque.

Enfin, je revins à moi. J'étais toujours sur les genoux, le dos appuyé à la paroi de la plate-forme. Il me semblait que je revenais de centaines de lieues. J'essayai de me relever. Impossible. Mes jambes restaient sous moi, molles, impuissantes. Je crus m'être cassé quelque chose dans ma chute. Pourtant, je n'éprouvais aucune douleur, si légère fût-elle. Je voulus, m'aidant de mes mains, me redresser… Mes bras pendaient inertes à mes côtés!

J'étais là, affolé, avec cette sensation vraiment extraordinaire que mes bras ni mes jambes n'étaient plus à moi; que je ne leur commandais plus… ou qu'ils ne voulaient plus m'obéir… que c'étaient des choses sans vie, tout comme mes vêtements que le vent soulevait… Je ne sais quel sentiment ou quelle force m'empêchaient d'ouvrir les yeux.

Nous roulions à toute vitesse. L'orage grondait encore, mais moins rude, plus éloigné. La pluie tombait. Je l'entendais crépiter sur l'acier, et je sentais des gouttes tièdes sur ma figure.

Une grande détente s'était faite en moi. Je me sentais vraiment bien, tout à fait bien, un peu las seulement. Le souvenir de mon métier, de mon travail, m'arracha cependant à ma somnolence, et, ne comprenant pas encore par quel étrange phénomène j'étais comme paralysé, j'appelai mon chauffeur pour qu'il m'aidât à me relever:

Pas de réponse!

Il y a un bruit étourdissant sur une machine en vitesse. Je le hélai plus fort.

—François! Hé! François! Un coup de main!…

Rien! Alors, une angoisse me prit. J'eus peur. Peur de qui? de quoi?… Je ne savais pas… J'ouvris les yeux et je poussai un hurlement: oui, je dus hurler d'épouvante.

La plate-forme était vide. Mon chauffeur avait disparu!

Dans cette seconde, avec une rapidité, une clarté surprenantes, tout ce qui s'était passé depuis le coup de tonnerre m'apparut.

La foudre avait éclaté sur nous, tuant mon chauffeur qui avait roulé sur la voie. Moi, j'étais paralysé!…

Non, monsieur, quand je serais savant et que je chercherais des mots et des mots, nulle parole au monde ne saurait vous donner une idée de la terreur qui s'empara de moi.

Au feu, les soldats voient tomber leurs camarades autour d'eux, et n'en demeurent pas moins à leur poste, l'arme à la main. Mais ils savent d'où vient le coup qui les frappe. Ils regardent les corps effondrés. Ils redoutent la balle, et l'attendent pourtant. Mon compagnon à moi m'avait été enlevé comme par magie, arraché!… volatilisé!…

Ceci n'est rien encore. A peine cette première vision se fût-elle précisée, qu'une autre monta, et celle-là si terrible que je ne puis l'évoquer sans frémir.

Derrière moi, dans leurs wagons, deux cents voyageurs dormaient ou conversaient paisiblement; deux cents êtres humains emportés dans une course vertigineuse; deux cents, qui galopaient vers la mort, car ils n'avaient pour les conduire qu'une chose inerte et sans force, incapable même d'étendre un bras, un paralytique… un infirme… Moi!…

Et plus mon corps était incapable d'agir, plus ma pensée jonglait avec les visions, les souvenirs.

D'abord, ce fut le profil même de la ligne qui m'apparut. Devant moi, je voyais les rails luire sous le reflet de la lune. Nous filions! Nous filions!… Ah! je la retrouvais cette sensation de vitesse que l'habitude vous fait oublier! Le train passa comme un éclair dans une petite gare. Si vertigineuse que fût sa course, j'eus cependant le temps de distinguer dans un bureau, sur le quai, un employé qui sommeillait près de l'appareil télégraphique. Une ou deux trépidations sur la plaque tournante; le claquement des disques; la voie rayée par les rails entrecroisés, soudain plus large puis plus rétrécie… la tranchée profonde, et, de nouveau, la course dans la nuit…

Après, ce fut le tunnel où nous nous engouffrâmes dans un galop d'ouragan… Encore une fois la route libre. Maintenant, car je savais où nous étions, je songeais:

—Cette fois, nous déraillons. Dans deux minutes, nous arrivons à une courbe si accentuée qu'à l'allure où je roule, nos roues vont chasser hors du rail…

Le bon Dieu, sans doute, ne voulait pas que ce fut là encore. La machine, tout le train pencha… les rails grincèrent sous les roues affolées… et nous passâmes!…

Cette rampe avait été ma grande terreur. Je respirai. Les feux n'étant plus alimentés allaient s'éteindre… La machine s'arrêterait… Le garde-freins accourrait en tête du train… Je lui dirais ce qui avait eu lieu… Il poserait des pétards à l'avant et à l'arrière… Nous étions sauvés!…

Mais mon calme ne dura pas longtemps! Nous venions de brûler une gare, quand je vis une chose qui fit se dresser mes cheveux: le disque était fermé. La voie sur laquelle je m'engageais n'était pas libre…

Dès cet instant, comment je ne suis pas devenu fou, je ne sais pas. Imaginez ce qui peut se passer dans le cerveau d'un homme qui, lancé sur une locomotive à plus de cent à l'heure, est averti qu'un obstacle lui barre la route!…

Rien n'existait plus en moi que cette pensée:

—Si tu n'arrêtes pas, tu vas aller t'écraser avec tout ton train!—Pour éviter cette effrayante chose, il faudrait un geste! le simple geste de saisir les leviers qui sont à cinquante centimètres de toi… Mais ce geste, tu ne le feras pas. Tu ne peux pas le faire… et tu verras tout… tu assisteras au drame… tu vivras cette agonie cent fois plus effroyable que toutes les morts, d'apercevoir devant toi la chose sur laquelle tu iras te broyer… de la regarder grandir… de courir sur elle!…

Je voulais fermer les yeux… Je ne pouvais pas. C'était plus fort que moi, plus fort que tout. Il fallait… Et j'ai vu, oui, monsieur, j'ai vu! Je devinai l'obstacle avant même qu'il apparût. Bientôt, je n'eus plus de doute… C'était un train en détresse qui obstruait la voie. Je distinguai son ombre et ses feux d'arrière! Ça approchait… Ça approchait. Est-ce que je sais pourquoi je hurlai: «Au secours! Arrêtez!…» Qui pouvait m'entendre? Ça approchait. Tout était mort en moi, sauf la tête. Et celle-là vivait de l'effroyable vie de mes yeux qui voyaient dans la nuit, de mes oreilles qui percevaient tous les bruits par-dessus le ronflement des roues; de ma volonté qui me lançait des ordres affolés, telle un chef qui essaie de ramener ses soldats en déroute.

Ça approchait!… Plus que cinq cents mètres… Plus que trois cents… Des ombres couraient sur la voie… plus que cent… Cent mètres, autant dire un éclair!… C'était la fin!… La rencontre… Le charnier… l'écrasement!…

Ah! monsieur! celui qui n'a pas vu ça!…

… Je suis revenu à moi sous un amas de décombres. Des appels affreux passaient dans la nuit. Je distinguai dans les champs des gens qui couraient en portant des lanternes, d'autres qui, dans leurs bras, soulevaient des blessés… et des cris… des pleurs…

Je voyais, j'entendais tout cela. Je ne souffrais pas. Je ne pensais pas… Je n'appelais pas à mon secours…

Entre deux poutres qui se croisaient au-dessus de ma tête, si près que mes lèvres les effleuraient, je regardais seulement un coin de ciel très doux, très pur, où une toute petite étoile tremblait, claire, jolie… et qui m'amusait…

Illusion…

Blême de froid, serrant au fond des poches les quelques sous qu'il avait récoltés depuis le matin à ouvrir et fermer les portières, la tête inclinée sur l'épaule, pour tenter d'échapper à la bise, le mendiant rôdait parmi la foule, trop las pour implorer les passants, trop glacé pour oser tendre sa main nue.

La neige descendait en tout petits flocons obliques, qui s'accrochaient dans sa barbe, ou fondaient dans son cou. Il ne s'en apercevait point et songeait:

—Si j'étais riche, une heure…—Je voudrais une voiture!…

Il s'arrêta, réfléchit un peu, hocha la tête, et se répondit à lui-même:

—Et puis après?…

Il reprit son rêve. Et toujours, à peine l'avait-il formulé, il haussait les épaules.

—Ce n'est pas cela! Est-il donc si difficile de trouver une minute de vrai bonheur…

… Comme il allait ainsi, il vit, sous le porche d'une maison, un autre mendiant qui grelottait, les traits tirés, la main tendue, demandant d'une voix si triste et si faible, qu'elle se perdait dans le murmure de la rue:

—La charité, s'il vous plaît… La charité…

Auprès du mendiant, un chien était assis, un pauvre chien au poil mouillé qui, transi, tremblant sur ses pattes, jappait très doucement en agitant la queue. Il s'arrêta. Le chien, devant cet autre compagnon de misère, jappa plus fort et le frôla de son museau.

Lui, regardait le mendiant, ses haillons, ses souliers éculés, ses pauvres mains bleuies de froid, sa face impassible, sa face livide aux yeux clos, et la pancarte grise qui s'étalait sur sa poitrine avec ce mot: «Aveugle.»

L'aveugle, sentant un homme arrêté près de lui, redit son refrain lamentable:

—Ayez pitié, monsieur… La charité…

Le mendiant demeurait immobile. Les passants pressaient le pas et détournaient la tête. Une femme emmitouflée de fourrures, suivie d'un valet en livrée qui l'abritait d'un parapluie, traversa la voûte, marchant vite, sur la pointe des pieds, garantissant sa bouche avec son manchon, et s'engouffra dans sa voiture.

L'aveugle murmurait toujours de sa voix monotone:

—Charité… S'il vous plaît…

Mais nul n'y faisait attention. Alors, le mendiant prit dans sa poche quelques sous, et les lui tendit. Le chien, voyant son geste, aboya de plaisir. L'aveugle referma ses doigts tremblants et dit:

—Merci, monsieur… Le bon Dieu vous le rende…

En s'entendant nommer «monsieur», le mendiant fut sur le point de s'écrier:

—Non! Pas monsieur, mon pauvre vieux! C'est un miséreux comme toi qui t'a écouté…

Mais il se tut, et sachant, lui, parler aux pauvres, répondit:

—Il n'y a pas de quoi, mon brave homme…

—Vous êtes bien bon, monsieur…, il fait si froid, d'avoir sorti la main de votre poche pour me donner. La saison n'est pas tendre aux infirmes!… Si vous saviez!…

Une immense pitié descendit dans le coeur du mendiant qui balbutia:

—Je sais… je sais…

Puis, oubliant devant cette infortune son infortune à lui, il ajouta:

—Vous êtes aveugle de naissance?

—Non… c'est avec l'âge, que c'est venu… Aux Quinze-Vingts, on m'a dit que c'était une maladie de vieillesse… la cataracte, qu'ils appellent, je crois… Mais je sais bien, moi, que ce n'est pas la vieillesse seulement qui m'a mis là!… C'est à force de souffrir, de pleurer… J'ai trop pleuré…

—Vous avez donc été bien malheureux?…

L'aveugle joignit les mains:

—Oh! monsieur!… Dans l'espace d'une année, j'ai perdu ma femme, ma fille, mes deux fils… tout ce que j'aimais… tout ce qui m'aimait… J'ai failli mourir moi-même, puis, j'ai guéri… Mais, je ne pouvais plus travailler… Alors, la misère est venue… la grande misère… Je ne mange pas tous tes jours, allez!… Je n'ai rien pris depuis hier qu'un bout de pain dont j'ai donné la moitié à mon chien… Avec ce que vous m'avez donné, je m'en achèterai un peu pour ce soir et demain.

Tout en l'écoutant, le mendiant remuait les sous au fond de sa poche. Il les tâtait, les palpait, distinguant au toucher les gros des petits. Il en compta vingt-trois. Alors, il dit:

—Venez avec moi. Il fait trop froid ici. Je vais vous emmener manger quelque chose.

L'aveugle rougit de plaisir, et balbutia:

—Oh! monsieur… vous êtes trop bon…

—Venez…

Il le prit par le bras, évitant de le frôler de ses bandes, pour que l'autre ne sentit point l'étoffe humide et trop légère: et ils se mirent en route. Le chien, le nez au vent, l'oreille vive, attentif, se faufilait entre les passants, tirant brusquement sur sa chaîne pour traverser au milieu des voitures. Ils marchèrent ainsi longtemps, puis s'arrêtèrent devant un petit restaurant, dans une rue obscure.

Le mendiant ouvrit la porte, et dit à l'aveugle:

—Entrez…

Ensuite, ayant cherché une table près du poêle, il le fit asseoir, et s'assit près de lui.

Des ouvriers, silencieux, mangeaient dans de petites assiettes lourdes. L'aveugle ayant détaché la laisse de son chien tendit les mains au feu, et soupira:

—Il fait bon, ici…

Le mendiant appela la fille qui servait et lui dit:

—Une soupe et du bouilli.

La bonne demanda:

—Et pour vous?…

—Rien.

Quand la soupe qui sentait bon les légumes et la viande fut devant lui, l'aveugle se mit à manger, lentement, sans parler. Le mendiant le contemplait, coupant de petits bouts de pain qu'il tendait au chien, sous la table. La soupe et la viande finies, il dit:

—Buvez un verre, ça vous donnera des jambes!

Ensuite, il héla la servante:

—Combien?

—Un franc cinq.

Il paya, laissa deux sous de pourboire, et fit lever son compagnon. Quand ils furent de nouveau dans la rue, il demanda:

—Est-ce loin, là où vous logez?

—Où sommes-nous?

—Près de la gare Saint-Lazare.

—Encore assez… Je couche dans un hangar, de l'autre côté de l'eau.

—Eh bien! je vais vous faire un bout de conduite.

L'aveugle remerciait toujours. Lui répliquait:

—Non… non… ça ne vaut pas la peine…

Sans qu'il s'expliquât pourquoi, il se sentait heureux, profondément heureux, plus heureux qu'il ne se souvenait d'avoir jamais été. Il marchait, perdu dans un rêve, ne songeant même pas que, lui non plus, n'avait pas mangé depuis la veille, qu'il n'avait pas un abri où coucher, oubliant sa misère, ses loques, et qu'il était un mendiant. De temps en temps, il disait doucement à l'aveugle:

—Je ne vais pas trop vite?… Vous n'êtes pas fatigué?…

L'aveugle, humble et reconnaissant, répondait:

—Non… oh! non, monsieur!…

Et lui, souriait de s'entendre appeler ainsi, bercé par cette illusion qu'il donnait à l'autre, et que l'autre lui rendait, d'être un heureux, un riche charitable…

Sur les quais, l'aveugle, sentant la fraîcheur de l'eau voisine, lui dit:

—Maintenant, je trouverai bien mon chemin tout seul. J'ai mon chien.

—Oui, je vais vous laisser, fit le mendiant, d'une voix grave.

Car une étrange pensée venait de naître en lui: ce mirage qu'il avait tant et si souvent souhaité, ne venait-il pas de se produire? N'avait-il pas eu quelques instants l'illusion du bonheur?… Ce que, dans son imagination, ni le luxe entrevu, ni la bonne chère, ni l'amour, n'avaient pu lui procurer, la route faite auprès de ce très humble ne venait-elle pas de le lui offrir?… Cet aveugle se douterait-il qu'il s'était appuyé au bras d'un mendiant pareil à lui? Lui-même n'avait-il pas pu se croire riche, et retrouverait-il jamais la joie profonde, sans mélange, de ce soir?…

Tandis qu'il songeait, son rêve semblait se troubler. La réalité revenait. Il dit une seconde fois:

—Oui… je vais vous laisser.

Ils étaient parvenus au milieu du pont. Il s'arrêta, fouillant encore dans ses poches, pour voir s'il n'y retrouverait pas quelques sous… Plus rien…

Alors, il prit la main de l'aveugle, la serra longuement, et, comme l'autre lui disait:

—Merci, monsieur… Dites-moi votre nom, pour que je le répète dans mes prières…

Il lui murmura, presque bas:

—Ce n'est pas la peine… Rentrez maintenant… C'est moi qui suis très heureux… Au revoir…

Il fit quelques pas, s'arrêta, regardant fixement l'eau qui frissonnait devant lui, dit encore d'une voix plus forte:

—Au revoir…

Et, brusquement, enjamba le parapet…

… Un grand bruit d'eau… des appels: «Au secours!… Courez sur la berge!»

L'aveugle, immobile, bousculé par les gens qui galopaient, cria:

—Qu'est-ce que c'est?… Qu'est-ce qu'il y a?…

Un gamin qui l'avait presque renversé en le heurtant, répondit sans s'arrêter:

—Un mendigot qui vient de piquer une tête!

Alors, d'un geste las, il haussa les épaules, et murmura:

—Il a eu au moins le courage, celui-là!…

Puis, du bout du pied, il toucha les flancs de son chien, et se remit en route, tâtant le sol de son bâton, la face tendue vers le ciel, les reins cambrés… sans savoir…

Un Savant

Nadal, le grand Nadal, professeur à la Faculté de médecine, membre de l'Institut, grand-officier de la Légion d'honneur, allait mourir.

Depuis quarante ans, il avait été la gloire et l'orgueil de sa profession. Fils d'ouvriers, il s'était élevé, par la seule puissance de son travail, aux plus hautes dignités. Les plus sévères s'inclinaient devant sa probité scientifique, les plus pauvres devant son inépuisable bonté. Il aurait pu être millionnaire, et vivait à peine à son aise dans un appartement modeste de la rive gauche. Par tous les temps, été, hiver, il s'en allait à pied dans les quartiers populeux, s'asseyant au chevet des plus humbles.

Avec lui, disparaissait une belle figure, un de ces rares échantillons d'humanité qui, à eux seuls, consolent de toutes les laideurs de la vie. Son existence avait été celle d'un savant et d'un sage. Sa fin avait l'harmonie calme d'un beau soir.

Quand il sentit que la mort était là, il manda auprès de lui ses élèves préférés.

Lorsqu'ils furent tous rassemblés autour de son lit, il leur fit signe d'approcher, et, le corps plié en deux, les bras ramenés en avant, les doigts un peu crispés à la couverture, il demeura quelques instants silencieux.

Déjà des ombres grises descendaient de son immense front jusqu'aux lignes pâles de son visage.

Dans un coin, un vieillard pleurait en silence. Les autres se taisaient, recueillis.

Il ouvrit les yeux, et, de cette belle voix large et grave que connaissaient si bien les pauvres qu'il avait consolés et ses disciples dont il avait façonné le cerveau, il parla:

—Mes chers amis, je vous remercie profondément d'être venus écouter les dernières recommandations du vieux maître qui s'en va.

Il s'arrêta, cherchant les mots. Sa voix un instant vivante et claire s'assourdissait. Les phrases qui, jadis, venaient en foule sous les lèvres, imagées, fortes, précises, semblaient fuir.

Un de ses élèves lui dit très doucement:

—Maître, il ne faut pas vous fatiguer…

Il releva la tête, passa ses doigts sur ses tempes, et reprit:

—Je ne me fatigue pas… Ce n'est pas encore la mort qui étouffe ma voix et embarrasse ma parole… c'est la peur!…

Tous, à ce mot qu'il n'avait jamais prononcé, se regardèrent, interdits. Il ajouta:

—Oui… la peur… la peur de ce que je vais vous dire, car c'est une si effrayante chose, que mon poil se hérisse à la seule pensée de vous le révéler, et que vous-mêmes serez glacés d'effroi lorsque vous l'aurez entendu!…

Approchez… c'est toute ma vie que je vous livre… tout mon crime que je vais expier.

J'ai vu des meurtriers… J'ai vu des parricides… Il n'est pas un seul des plus infâmes criminels que je ne tremble de retrouver là-bas…

Écoutez-moi…

Tous ici, vous savez, pour en avoir partagé parfois les travaux, à quelle recherche j'avais consacré ma vie. Vous savez avec quelle opiniâtreté sauvage j'ai voulu découvrir la nature du cancer, son traitement, sa guérison… J'ai passé des jours et des nuits penché sur des cultures, enfermé dans mon laboratoire. J'ai connu toutes les affres des inventeurs… vous les avez ressenties avec moi. Puis, un beau jour, quand, à force de travaux, de calculs, d'essais, nous fûmes arrivés à un résultat… souvenez-vous… J'ai fait la première application de mon sérum.

Je vous demandai sur l'honneur de n'en souffler mot à âme qui vive. Dieu m'est témoin qu'alors, je n'avais aucune intention coupable. Je voulais seulement pouvoir poursuivre mes essais dans le calme et dans le recueillement. Vous-mêmes ignoriez sur quel sujet j'expérimentais, et nul de vous ne chercha à le savoir…

Il prit sa tête entre ses mains, appuyant sur ses yeux comme pour écraser une vision passagère, et reprit d'une voix forte:

—Eh bien! La malade traitée par moi guérit!…

Croyant d'abord à une simple coïncidence, j'hésitai à vous en faire part. Je tentai donc une seconde expérience, une troisième… dix… vingt… trente!… toutes furent concluantes!

N'ayant dit, ni aux malades, ni à leur entourage de quel mal ils étaient atteints, ils ne purent colporter les cures merveilleuses. Et je fus seul au monde, seul, à savoir quelle chose formidable j'avais découverte!…

Pour la seconde fois, il se tut, et soupira:

—C'est épouvantable!

Tout autre, à ma place, aurait exulté de joie. Un orgueil sans limites aurait inondé son coeur… Pas moi! Il se produisit en moi une chose extraordinaire… Il me sembla qu'un vide immense venait de se creuser dans ma vie, que, brusquement, tout ce qui en faisait le but, la raison, avait disparu!

Songez que pendant trente ans, toutes mes journées, toutes mes veilles avaient été hantées par ce seul problème: la guérison du cancer! Et voilà que d'un coup ma pensée ne savait plus où s'accrocher, mon activité sur quel champ se déployer!

J'avais suivi cet effroyable mal ainsi qu'un jardinier patient suit le bourgeon dont les feuilles s'entr'ouvrent insensiblement. Certes, j'avais compati aux douleurs des hommes, mais—je m'en rendais bien compte à présent—la maladie m'intéressait bien plus que le malade.

Chose horrible! J'éprouvais plus de plaisir, de volupté, à étudier le fléau qu'à le combattre!…

Maintenant, c'était fini. Envolées les heures longues et légères durant lesquelles je travaillais comme travaille un poète qui suit son rêve. Au lieu du soin de chaque jour, de l'angoisse de chaque seconde; au lieu de ces sensations du joueur qui, de loin, accompagne des yeux sur un champ de courses le galop du cheval qui porte sa fortune, au lieu de tout cela… quelques centimètres cubes de liquide sous la peau, et la guérison brutale… stupide!…

Vous n'osez plus me regarder! Vous détournez la tête… Pourtant, vous ne savez pas tout, et je veux tout vous dire.

Sa voix faiblissait. Son front se couvrait de sueur. Il demanda: «A boire!» et vida d'un trait le verre d'eau qu'on lui tendit. D'un revers de manche, il essuya ses lèvres, et reprit, parlant vite:

—Je me hâte, car il faut que j'aille jusqu'au bout. Vous tous qui êtes ici, rappelez-vous ce jour où je vous déclarai tristement: Notre expérience n'a rien donné… pas un semblant de résultat… Tout est à refaire.

Vous m'avez cru. Hélas! vous m'avez plaint, et je mentais! Ici se place l'épisode le plus effroyable de mon effroyable forfait.

Il tourna lentement la tête vers le vieillard qui, tout à l'heure, pleurait en silence:

—Ecoute, Dornoy, viens ici… viens tout près… C'est à ce moment que ta femme se mourait du cancer… ta femme, la compagne adorée de toute ta vie… celle qui avait, près de toi, traversé souriante les plus dures épreuves, et que tu chérissais par-dessus tout… Je t'ai vu chez moi, dans cette chambre, un soir, sanglotant, car tu la savais perdue, et tu disais:

—Pourquoi ai-je appris tant de choses, puisque tout ce que j'en retire aujourd'hui, c'est la certitude que nulle puissance au monde ne saurait la sauver!

En t'écoutant, des pensées diaboliques me vinrent. Je l'avais, moi, cette puissance surhumaine, je l'avais!… Mais la voix mauvaise, la hideuse voix de l'implacable curiosité scientifique, hurlait si fort à mes oreilles, que je n'entendais plus celle de ma conscience. Je luttais, cependant. Je fus sur le point de crier: «Tiens! Voilà! Prends! ta femme est sauvée!…» Tu as murmuré: «Donne-moi de ton sérum… qu'il soit dit que j'ai tout essayé…» Et, soudain, je me suis senti de marbre. Plus une fibre de mon coeur n'a tressailli, et je t'ai répondu: «A quoi bon?… Ce serait augmenter ses souffrances!…»

Tu es parti, et, quand la porte se fut fermée sur toi, je courus à mon laboratoire, et, pour être certain de ne pas succomber à la tentation, je brisai mes tubes… j'écrasai mes cultures… je déchirai tous mes papiers, afin que, moi vivant, nul ne pût retrouver la trace de ma découverte… et de mon crime. Sûr enfin que mon secret était à tout jamais enseveli, que désormais je pourrais encore suivre ce mal hideux et guetter son allure, je repris mes recherches, sur d'autres bases… de nouveau séparé du monde par l'ivresse égoïste de la recherche!

Mais—et ce fut le début de l'expiation—toujours je revenais à mon point de départ. Toujours je voyais devant moi ce que j'avais cru déchirer, et dont je n'avais rien détruit, car ma pensée ne s'en pouvait plus détacher. La recherche était sans charme pour moi, puisque à peine le problème posé, j'en trouvais la solution….

Pour la première fois de ma vie, je dus cesser tout travail!

Il prit un temps, cherchant à ressaisir sa respiration qui devenait sifflante et courte:

—Tel est mon crime, le plus effroyable des crimes, car c'est un crime contre l'humanité tout entière.

Pour que ma punition soit complète, il faut que vous sachiez ce qu'était le remède. Vous le publierez. Mais, je vous supplie, je vous ordonne de n'y pas mêler mon nom. Je ne mérite pas cette gloire.

Il suffoquait. Quelqu'un voulut le soulever dans son lit. Il le repoussa, et, la face tordue, les yeux fixes, il haleta avec une telle autorité que tous obéirent:

—Écrivez! La fabrication de mon sérum est fondée sur ce fait qu'une solution…

Il se rejeta brusquement en arrière, la bouche grande ouverte, la face terreuse. Insensiblement, il glissa sur ses oreillers; d'un geste lent, ses mains plissèrent le drap, un frisson le secoua…

… Alors, celui qui, tout à l'heure, avait pleuré, celui dont il avait laissé mourir la femme, se pencha vers lui, mit les doigts sur ses yeux éteints, ferma ses paupières, et, doucement, d'une voix sans colère, mais qui tremblait un peu, dit aux autres:

—C'est fini… Allez… Je reste auprès de lui…

«Mes Yeux»

Debout dans sa large capote d'hôpital qui la faisait paraître plus maigre encore, la petite malade se tenait immobile au pied de son lit.

Elle avait une figure mince, avec des yeux bleutés si grands que tout son visage en était éclairé: des yeux douloureux, profonds et bistrés. De ses joues pâles, piquées de rouge aux deux pommettes, un sillon descendait, chemin que les pleurs avaient tracé.

Quand l'interne s'arrêta devant elle, elle inclina la tête.

—Eh bien! petite 4, qu'est-ce que l'on me dit? Vous voulez sortir?

Elle répondit, presque bas:

—Oui, monsieur…

—Ce n'est pas raisonnable. A peine si vous vous levez depuis huit jours! Avec le temps qu'il fait, vous allez retomber malade. Attendez. Vous n'êtes pas malheureuse, ici?… Personne ne vous fait de misères?

Du même ton humble et très doux, elle répondit encore:

—Non… Oh! non, monsieur…

—Alors?…

Cette fois, avec un peu plus d'énergie dans la voix, elle dit:

—Il faut que je sorte.

Et, parlant vite, allant au-devant de la question, elle continua:

—C'est aujourd'hui la Toussaint. J'ai promis d'apporter des fleurs sur la tombe de mon ami… J'ai juré… Il n'a plus que moi… Si je n'y allais pas, personne n'y viendrait… J'ai juré…

Une larme glissait sous sa paupière. Elle l'écrasa du doigt.

Un peu ému par cette douleur craintive, peut-être par curiosité, peut-être machinalement, ou bien encore pour ne pas rester coi et s'en aller sans un mot de pitié, l'interne demanda:

—Il y a longtemps qu'il est mort?

—Un an bientôt…

—De quoi? Savez-vous?…

Elle parut soudain plus menue, ses épaules semblèrent plus rentrées, ses mains plus blêmes, et, les yeux mi-clos, les lèvres tremblantes, murmura:

—Il a été exécuté…

L'interne se mordit les lèvres, et dit très bas:

—Oh! pardon, ma pauvre petite. Puisque vous le voulez absolument, sortez… Ne prenez pas froid. Vous rentrerez demain.

… La grille de l'hôpital franchie, elle frissonna.

C'était une matinée chagrine d'automne. De l'eau suintait le long des murs. Tout était gris: le ciel, les maisons, les arbres dénudés et l'horizon brumeux où les gens passaient vite, fuyant la tristesse des rues.

Comme elle était tombée malade en plein été, elle portait une jupe très mince, un pauvre caraco de toile claire. Le ruban froissé qui entourait son cou décharné la faisait encore plus lamentable. Jupe, corsage, ruban que le soleil, peut-être, faisait sourire, et qui semblaient pleurer dans le jour hésitant…

Elle se mit en marche d'un pas indécis, s'arrêtant à chaque minute, essoufflée et la tête lourde. Les gens qui la croisaient se retournaient quelques secondes. Elle semblait hésiter, prête à parler, puis, peureuse, regardant de droite et de gauche, reprenait son chemin… Elle traversa ainsi la moitié de Paris. Sur les quais, elle resta immobile, contemplant le flot lourd et boueux. Un grand froid la secoua, et craignant de ne plus pouvoir avancer, elle se remit en route.

La place Maubert, l'avenue des Gobelins franchies, elle se sentait presque chez elle, dans son quartier. Bientôt, elle rencontra des figures de connaissance, des gens qui, la voyant passer, disaient:

—Mais… est-ce que ce n'est pas la maîtresse de Vandat?… Qu'elle est changée!…

—Quel Vandat?

—Mais Vandat l'assa….

Elle pressait le pas, crispant ses doigts sur sa face pour ne pas entendre la fin du mot…

Le jour commençait à décroître quand elle arriva devant l'hôtel borgne où elle demeurait avant sa maladie. Elle entra. Des souteneurs et des filles jouaient aux cartes dans le petit café d'en bas. Dès qu'ils la virent, ils s'écrièrent:

—Tiens! Voilà «Mes Yeux»! (On l'appelait ainsi, autrefois.) Tu prends quelque chose, «Mes Yeux»? Assieds-toi…

Un peu émue, suffoquée par la fumée qui flottait épaisse et âcre, elle toussa, soudain très rouge, et répondit:

—Non… Je n'ai pas le temps… La patronne est là?

—Oui. La voilà.

Elle sourit, d'un air gêné:

—Madame, ce serait pour avoir quelques vêtements. J'ai un peu froid avec ceux-là…

—On a dû monter vos frusques au grenier, je ne sais pas au juste où elles sont. En attendant qu'on les trouve, restez toujours ici à vous chauffer.

—Non, je n'ai pas le temps… Je reviendrai tout à l'heure.

Elle se dirigea vers la porte. Un homme ricana:

—Déjà au travail? Tu ne perds pas de temps!

Elle sortit, et le froid lui parut encore plus piquant, maintenant qu'elle avait séjourné dans cette atmosphère trop chaude. Sur le trottoir, des gens passaient, des bouquets, des couronnes dans les bras; des gens en deuil à la démarche lente; d'autres endimanchés, portant aussi des bouquets, mais causant et riant, allant au cimetière sans grand émoi, comme on accomplit un devoir où il entre autant d'habitude que de sentiment. Et, rien qu'à voir ces hommes, ces femmes, ces enfants, l'on pouvait deviner ceux dont les deuils étaient proches et la douleur mal assoupie.

Le long de la chaussée, de petites voitures de fleurs étaient arrêtées. Des chrysanthèmes aux pétales fléchis se penchaient, en bottes, sur des roses: de-ci, de-là, des mimosas laissaient tomber sur des violettes leur poudre d'or. Plus près du cimetière, devant les marbriers, des pots de fleurs s'étageaient, tristes, pareils, fusains au feuillage assombri, pensées à la face inquiétante; plus loin, des immortelles et de larges couronnes perlées…

Elle regardait tout cela d'un oeil d'envie, songeant:

—Si je pouvais lui en porter, à Lui!… dans le fond du cimetière, dans ce pauvre carré triste et désert, où il dort sans une croix, sans un mot!

—Assassin!

Elle n'y pensait guère! C'était l'homme adoré, l'amant, qui était là, l'amant qui avait eu son corps, toute son âme… Dans un moment de folie, il avait tué… N'avait-il pas payé sa dette horrible?…

Du jour où on le lui avait enlevé, elle s'était juré de n'être plus à un autre, jamais, d'abandonner sa vie de fille perdue, de travailler, de redevenir honnête et de se laisser oublier… N'était-ce pas assez qu'elle se souvînt!…

Elle regardait toujours les fleurs. Le marchand lui dit:

—Un bouquet? Des chrysanthèmes? Des roses?…

Elle s'en alla sans répondre, car elle n'avait pas un sou.

Alors, une idée se planta en elle: «Des fleurs. Il me faut des fleurs… Il faut que je lui en donne… J'ai juré.»

Elle tombait de fatigue et de faim, mais n'y songeait guère. Elle ne songeait plus qu'à la terre si nue, là-bas, à la terre qu'un pauvre bouquet égaierait quelques heures… Oui, mais de l'argent!… Tout naturellement, une idée lui vint qui n'effleura même pas sa pudeur revenue depuis son voeu d'honnêteté.

Comme un bon ouvrier qui s'en retourne à l'atelier reprendre ses outils et sa tâche, ayant, d'un geste machinal, rehaussé son chignon et tendu son corsage, elle se mit en marche par les rues où, tant de fois, tandis que son homme jouait au cabaret, elle avait rôdé le soir, faisant, sans tristesse ni joie, son métier…

Elle marchait, l'oeil aux aguets, cambrant la taille, provocante, sifflant aux hommes, entre les dents:

—Psstt!… Ecoute un peu…

Mais tous, en la voyant si hâve, pressaient le pas. Car son visage n'était plus fait, vraiment, pour le plaisir, son visage ravagé, ni son corps efflanqué, ni son buste dont les épaules saillaient, sous la toile trop claire.

Autrefois, quand elle était jolie, quand elle était «Mes Yeux», elle ne restait pas longtemps inactive; mais à présent!…

—Psstt!… Ecoute un peu!… Psstt! joli blond…

Tous passaient, sans même détourner la tête. Le jour diminuait plus vite. Tout en arpentant le trottoir, elle pensait:

—Ça va fermer avant que j'aie pu acheter des fleurs…

Un petit brouillard tombait, impalpable, silencieux, et les formes, déjà, se noyaient d'ombre. Dans sa figure émaciée, on ne voyait presque plus que les yeux, ses deux grands yeux douloureux et ardents.

Au coin d'une rue déserte, un homme allait, le col du pardessus levé, les mains aux poches. Elle le frôla, et, dans sa voix voilée, mettant toute la force de son désir, murmura:

—Ecoute… Viens chez moi…

Il la regarda un instant. Elle s'était approchée de lui, enfonçant son regard dans le sien, son regard infini qui n'était plus son regard prometteur de fille.

Il lui prit le bras. Alors, elle l'entraîna vers l'hôtel borgne où elle était entrée tout à l'heure. Vite, elle demanda, entr'ouvrant la porte:

—Ma clef… Une bougie…

La patronne lui glissa, à mi-voix:

—Au 23, deuxième étage, troisième porte.

Elle dit, de même:

—Je sais…

Les hommes et les filles s'étaient penchés, et, tout en montant l'escalier, elle entendit des exclamations et des rires.

… Quand elle descendit, la nuit arrivait presque. Elle jeta un rapide «Au revoir» à son compagnon d'un instant, et se mit à courir. Elle s'arrêta devant le marchand de fleurs, prit un bouquet au hasard, et jeta les deux pièces blanches qui sonnaient dans sa main.

Vite, vite, elle marcha vers le cimetière. Des gens en sortaient par groupes. Elle tremblait:

—Pourvu que j'arrive à temps!…

Sous la porte, un gardien lui dit:

—Trop tard. On ferme!

Elle supplia:

—Oh! monsieur! Le temps d'entrer et de sortir… deux secondes…

—Allez, alors, mais vite.

A travers les allées, elle courut, butant aux pierres. Le chemin était long. Elle respirait à peine, avec une sensation de braise dans la poitrine. Au Mur des Suppliciés, elle s'arrêta, tomba sur les genoux, et ses fleurs se répandirent sur le sol. De grandes larmes coulaient sur ses joues, sur les paumes de ses mains dont elle cachait sa figure. Elle essaya de prier: mais elle ne savait plus de prières, et les lèvres sur la terre, elle sanglota:

—Oh! mon petit! mon petit!…

Puis, lasse, si lasse qu'elle ne sentait plus ses jambes, pourtant, avec un peu de joie dans le coeur, elle se releva, et s'en alla.

Elle sourit au gardien:

—Vous voyez, je n'ai pas été longue.

Maintenant qu'elle avait visité son homme, elle se rendait compte de la fatigue et du froid. Elle se traîna pour tousser, s'appuyant contre les murs.

Arrivée à l'hôtel, elle ouvrit. Dans la salle, trop chaude, enfumée, les filles et les souteneurs jouaient toujours. Elle se tint immobile sur le seuil et fit: «Bonjour.»

Les conversations s'étaient tues. Elle s'efforça de rire.

Dans le fond, une femme se renversa sur sa chaise, et cria:

—Dis donc, «Mes Yeux»! T'as fait un joli chopin pour ta rentrée!…

Elle haussa les épaules. L'autre continua:

—Tu sais pas qui c'est?

—Non…

—Eh bien! c'est le Bingue!

«Mes Yeux» balbutia:

—Qu'est-ce que tu dis? Le…

Et la fille, avalant une lampée et reprenant sa partie, lui jeta:

—Le Bingue… Le bourreau, quoi!…

L'Encaisseur

Ravenot, encaisseur depuis dix ans dans la même banque, était un employé modèle. Jamais on n'avait eu la moindre observation à lui adresser, jamais on n'avait relevé la plus petite erreur dans ses comptes.

Vivant seul, évitant avec soin les relations nouvelles, n'allant pas au café, n'ayant pas de maîtresse, il semblait heureux, sans désirs. Si parfois quelqu'un disait devant lui:

—Ce doit être tentant de manier de si grosses sommes!

Il répondait simplement:

—Pourquoi? L'argent qui ne vous appartient pas n'est pas de l'argent.

Il était l'homme intègre de son quartier, l'arbitre des questions délicates.

Un soir d'échéances, il ne rentra pas chez lui. L'idée d'un acte délictueux de sa part n'effleura même pas ceux qui le connaissaient. L'hypothèse d'un crime était seule possible. La police vérifia sa tournée. Il avait ponctuellement présenté ses billets, encaissé sa dernière valeur près de la porte de Montrouge, vers sept heures. Sa recette se montait alors à plus de deux cent mille francs. Depuis, on pendait sa trace. On fit des rafles, des battues dans les terrains vagues qui bordent les fortifications. On fouilla les cahutes sordides qui, de loin en loin, se dressent dans la zone militaire: rien. Par acquit de conscience, on télégraphia dans toutes les directions, dans toutes les gares-frontières. Mais pour les directeurs de la banque aussi bien que pour la Sûreté, il était hors de doute que des rôdeurs l'avaient suivi, dévalisé et jeté à l'eau. D'après certains indices même, on crut pouvoir affirmer que le coup était préparé de longue date par des professionnels du crime.

Un seul homme dans Paris haussait les épaules en lisant cela dans les journaux: cet homme, c'était Ravenot.

A l'heure où les plus fins limiers de la préfecture perdaient sa piste, il avait rejoint la Seine par les boulevards extérieurs. Sous l'arche d'un pont, il avait pris des vêtements bourgeois déposés par lui en cet endroit depuis la veille, mis dans ses poches les deux cent mille francs encaissés, fait de son uniforme et de sa sacoche un ballot lesté d'une énorme pierre, jeté le tout dans le fleuve, et, tranquillement, était rentré dans Paris. Il coucha à l'hôtel, et dormit d'un sommeil paisible. En quelques heures, il était devenu un voleur émérite.

Il aurait pu, profitant de son avance, prendre le train et passer la frontière. Mais il était trop avisé pour croire que quelques centaines de kilomètres vous mettent à l'abri des gendarmes, et ne se faisait pas d'illusion sur le sort qui l'attendait. Il serait pris, il n'y avait aucun doute à cet égard. Aussi bien, son raisonnement était-il tout autre.

Le jour venu, il glissa les deux cent mille francs dans une enveloppe qu'il scella de cinq cachets, et se rendit chez un notaire.

—Monsieur, dit-il, voici ce dont il s'agit. J'ai dans cette enveloppe des valeurs, des papiers que je désire mettre en sûreté. Je pars pour un lointain voyage, et je ne sais quand je reviendrai. Je vais vous confier ce pli. Rien ne s'oppose, je pense, à ce que j'effectue ce dépôt entre vos mains?

—Rien. Je vous établis un reçu…

Il acquiesça, puis réfléchit. Un reçu? Où le mettre? A qui le confier? Si je le conserve sur moi, je perds tout le bénéfice de mon dépôt… Il hésita, n'ayant pas prévu cette complication, puis, d'un air très naturel:

—Mon Dieu, je suis seul au monde, sans parents, sans amis. Le voyage que j'entreprends est très… hasardeux. Mon reçu courrait le risque d'être perdu… détruit… Pour la régularité des choses—on ne sait ni qui vit, ni qui meurt—ne pourriez-vous conserver ce papier par devers vous, dans vos archives? Ainsi, lors de mon retour, il me suffirait de dire mon nom soit à vous, soit à votre successeur….

—C'est que….

—Notez sur le reçu qu'il ne peut être réclamé que sous cette forme. En somme, si risque il y a, je suis seul à le courir.

—Soit! Veuillez me dire votre nom. Il répondit sans hésiter:

—Duverger, Henri Duverger.

Quand il fut dans la rue, il poussa un soupir de soulagement. La première partie de son programme était achevée. On pouvait lui mettre la main au collet: le produit de son vol était hors d'atteinte.

Il avait froidement calculé: A l'expiration de ma peine, je délivre mon dépôt. Nul ne saurait m'en contester la propriété. Quatre ou cinq mauvaises années à passer, et me voilà riche. C'est moins bête que de trimer toute sa vie! J'irai vivre à la campagne. Pour tous, je serai M. Duverger. Je vieillirai tranquille, en brave homme, faisant le bien, sans remords.

Il attendit encore vingt-quatre heures pour être certain qu'on ne possédait pas les numéros des billets de banque, et, rassuré sur ce point, délibérément, la cigarette aux lèvres, alla se constituer prisonnier.

Un autre, à sa place, eût imaginé quelque histoire. Il préféra dire la vérité, avouer son vol. A quoi bon perdre du temps? Mais à l'instruction, pas plus qu'aux assises, on ne put lui arracher un mot concernant l'usage qu'il avait fait des 200.000 francs. Il se borna a dire:

—Je ne sais plus. Je me suis endormi sur un banc…. J'ai été dévalisé à mon tour.

Grâce à ses antécédents irréprochables, il ne fut condamné qu'à cinq ans de prison. Il accueillit l'arrêt sans sourciller. Il avait trente-cinq ans. A quarante, il serait libre et riche. Il considérait cela comme un petit sacrifice nécessaire.

A la maison centrale où il purgea sa peine, il fut le modèle des détenus, comme il avait été le modèle des employés. Il regardait passer les jours sans impatience ni émoi, soucieux seulement de sa santé…. Enfin, le jour de sa libération arriva! On lui avait remis son petit pécule, mais il voulut aller de suite chez le notaire. L'avait-il assez rêvée, cette heure! Dans sa tête, il voyait la scène telle qu'elle allait se passer:

Il arrivait. On le faisait entrer dans le grand bureau solennel. Le notaire le reconnaîtrait-il?

Il se regarda dans une glace. Vraiment, il était bien vieilli, ravagé…. Non, certes, le notaire ne le reconnaîtrait pas. Ha! Ha! Ce ne serait que plus drôle!

—Vous désirez, monsieur?

—Je viens pour un dépôt effectué entre vos mains il y a cinq ans.

—Quel dépôt…? A quel nom?

—Au nom de Monsieur….

Il s'arrêta brusquement, et murmura:

—Ça, c'est un peu fort…! Je ne me souviens plus du nom que j'ai donné!

Il chercha, chercha…. Rien! Il s'assit sur un banc et, sentant l'énervement le gagner, se dit à lui-même:

—Voyons… du calme…! Monsieur…. Monsieur…. Ça commençait par… quelle lettre…?

Pendant une heure, il tourna, retourna sa mémoire, essayant de trouver un point de repère, un indice…. Peine perdue. Le nom dansait devant lui, autour de lui; il voyait ses lettres sauter, ses syllabes fuir…. A chaque seconde il avait la sensation de le tenir, de l'avoir sous les yeux, sur la langue…. Non! D'abord, cela n'avait été qu'un agacement; puis, n'était devenu irritant, lancinant… précis, douloureux, presque physiquement …! Des bouffées de chaleur montaient de ses reins à sa nuque. Ses muscles se crispaient; il ne pouvait plus demeurer en place. Des tics agitaient ses mains. Il mordait ses lèvres sèches. Il avait à la fois envie de pleurer et de battre. Mais, plus il forçait son attention, plus le nom semblait s'éloigner. Il frappa du pied, se leva et dit:

—A quoi bon chercher…? Je ne trouverai pas. Je n'ai qu'à ne pas y penser, il viendra tout seul!

Mais, on n'arrache pas ainsi de sa tête une idée obsédante. Il avait beau dévisager les passants, s'arrêter aux étalages, écouter les bruits de la rue, derrière ce qu'il écoutait sans entendre et ce qu'il regardait sans voir, une seule question persistait:

—Monsieur…? Monsieur…?

La nuit vint. Les trottoirs se firent déserts. Harassé de fatigue, il entra dans un hôtel, demanda une chambre et se jeta tout habilla sur son lit. Il cherchait toujours. A l'aube, il s'endormit. Quand il s'éveilla, il faisait grand jour. Il s'étira longuement, satisfait, et, tout à coup, l'obsession, un instant envolée, lui revint:

—Monsieur…? Monsieur…?

Un sentiment nouveau s'ajoutait a son angoisse: la peur! La peur de ne plus trouver ce nom, jamais. Il se leva, sortit, marcha des heures, à l'aventure, rôdant autour de la maison du notaire. Pour la deuxième fois, la nuit tomba. Il enfonçait ses ongles dans son crâne, gémissant:

—C'est à devenir fou!

Une effrayante idée s'étalait devant lui. Il avait 200.000 francs en billets de banque, 200.000 francs—mal acquis, entendu—mais, à lui, et il ne pourrait pas les tenir en sa possession! Pour les prendre, il avait fait cinq ans de bagne, et ils lui échappaient! Il les voyait, à portée de sa main, et un mot, un simple mot qui ne voulait pas venir, lui faisait perdre tout cela! Il se frappait la tête à grands coups, sentant sa raison chavirer, se heurtant aux becs de gaz, battant la rue comme un nomme ivre, butant aux rebords des trottoirs. Ce n'était plus de l'obsession, de la douleur, c'était une frénésie de tout son être, de son cerveau et de sa chair! La certitude était en lui qu'il ne trouverait plus. Il lui semblait qu'une voix ricanait à ses oreilles, que tes passants le montraient du doigt. Il se mit à courir, droit devant lui, bousculant les gens, n'évitant plus les voitures. Il aurait voulu que quelqu'un levât la main sur lui, afln de pouvoir frapper à son tour; qu'un cheval le roulât sur le sol, piétinât sa peau….

—Monsieur…? Monsieur…?

A ses pieds, la Seine coulait glauque, scintillant sous les étoiles. Il sanglota:

—Monsieur…? Oh! ce nom…! Ce nom…!

Il descendit les marches qui menaient à la rive et, à plat ventre, s'allongea vers le fleuve, pour y rafraîchir ses mains et son visage. Il haletait…; l'eau l'attira… prit ses yeux… ses oreilles… tout son corps…. Il se sentit glisser, n'eut même pas un geste pour se cramponner à la berge… et tomba…. Le froid le cingla. Il se débattit… tendit les bras… dressa la tête… disparut… revint à la surface, et, soudain, dans un effort désespéré, les yeux effrayants, hurla:

—J'ai trouvé…! Au secours! Duverger! Du….

… Le quai était désert. L'eau clapotait contre les piles du pont; l'écho de l'arche sombra redit le nom dans le silence…. Le fleuve ondulait, paresseux; des lueurs y dansaient, blanches et rouges…. Une vague un peu plus forte lécha la berge près des anneaux…. Tout se tut….

Les Corbeaux

Quand il eut fini sa soupe, le père Camus repoussa son assiette, et, les coudes sur la table, les poings au menton, se mit à regarder l'âtre fixement, suivant les lueurs et les ombres que la flamme étalait sur les cendres.

Dans le fond de la salle, sa femme allait et venait, remuant les plats, rangeant les assiettes. Une nappe de lumière descendue de la petite lampe coiffée de son abat-jour vert flottait entre le plancher et te plafond rayé de poutres sombres, éclairant seulement ses jupes et ses hanches. Elle ferma le buffet, repoussa les tiroirs et demanda:

—Tu ne veux pas autre chose?

—Non, fit Camus.

Et il se mit à siffloter un air entra ses dents. La femme écarta un rideau, colla son front à la vitre, revint auprès de la table et s'assit:

—Tu ne dis rien…. A quoi penses-tu?

Il laissa tomber sur elle un regard trouble et dit lentement:

—A quoi je pense…?

Puis, sa voix changea et il acheva d'un ton détaché:

—Je pense qu'il ferait bon rester ici, au chaud, mais qu'il n'est pas loin de neuf heures, et qu'il me faut partir si je ne veux pas manquer mon train.

Il passa un manteau, enfonça sa casquette sur sa tête, prit sa trique dans un coin, et s'arrêta une seconde sur le pas de la porte.

—Tu n'auras pas peur toute seule?

Elle se mit à rire. Il releva d'un coup d'épaule son caban qui glissait.

—Alors je m'en vais. Ne m'attends pas avant demain soir.

… La nuit était profonde et calme. Le chemin, blanc de neige, se confondait avec les champs. Au lieu de descendre droit devant lui, vers le village dont les feux brillaient au fond de la vallée, il prit par un sentier, se retournant de temps en temps vers sa maison qui semblait s'enfoncer à mesure qu'il descendait la côte. Le perron disparut d'abord, puis les fenêtres; le toit de chaume toucha le sol; la fumée qui montait toute droite devint moins épaisse, fut un nuage, une ombre, et il ne distingua plus rien que la campagne, blanche a perte de vue, hérissée par endroits de monticules et d'arbres dont les branches ployaient sous les flocons, comme sous des fruits lourds et savoureux.

Alors, il s'arrêta, pour reconnaître le sentier, tâtant le sol du bout de son gourdin, avançant les pieds avec précautions. Des pierres roulèrent sous son sabot. Il recula d'un pas, et prêta l'oreille. Un petit bruit sec de caillou crevant la glace vint jusqu'à lui; il murmura: «Je suis dans la bonne route.» Et, s'étant assis sur un tas de fagots, le manteau ramené sur les genoux, il réfléchit.

Depuis trois jours, la même pensée le tenait si fort que son cerveau s'ouvrait au point exact où il l'avait laissée, ainsi qu'un livre de chevet s'ouvre à la page cent fois relue.

Sa femme le trompait, sa femme qu'il avait prise sans un sou; elle le trompait avec Pierre le bouvier! D'abord, il avait cru que c'étaient médisances de jaloux, et puis à force de relire la lettre sans signature qui dénonçait les coupables, il avait fini par douter… puis par croire. Bien sûr, il avait eu tort de la prendre, si belle fille, si solide et si jeune, lui qui avait vingt-cinq ans de plus qu'elle. Il ne l'avait pas rendue malheureuse, pourtant, satisfaisant tous ses caprices, attentif à ses moindres désirs. Elle était la plus riche et la mieux habillée du village, et, pour le récompenser de tout cela!… Dans sa mémoire, mille souvenirs se bousculaient: des silences, des mauvaises humeurs sans raison, des petites choses, inexplicables d'abord, et qui deviennent si claires quand on sait!… Malgré tout, il hésitait encore, et, voulant en avoir le coeur net, prétextant un voyage, il avait pris pour quitter sa maison le sentier par où le galant ne manquerait pas de passer afin de n'être pas rencontré sur la route.

Au loin, il lui sembla entendre un bruit de pas étouffés par la neige. Il courba l'échine et se ramassa sur lui-même. Le bruit devint plus proche; une ombre se haussa en travers du sentier, grandit, et quand elle fut devant lui, il se dressa brusquement.

—Halte-là!

L'ombre s'arrêta. Camus distingua un homme, reconnut ses traits, l'empoigna au collet et lui cria dans la figure:

—Ah! ce coup-ci, je te tiens, crapule!

—Vous vous trompez, bégaya l'homme, vous….

Camus se mit à rire d'un rire terrible:

—Ah! ah! Je me trompe! Tu n'es pas Pierre le bouvier, peut-être…? Dis-moi un peu ce que tu viens faire par ici, à cette heure…. Tu ne réponds pas…? Je vais te te dire, moi: tu vas chez ma femme, dans ma maison!

—Mais pas du tout….

Le vieux grinça des dents:

—Tais-toi, menteur! Tu y vas…! Tu voulais la voir? Eh bien! je vais t'y amener! Allez! Marche!

Et il le poussa de toutes ses forces, hurfant comme pour faire partir un cheval rétif:

—Allez! Avance! Hue!

—Puisque je vous dis, répétait l'autre à demi étranglé, que je n'y vais pas….

—Avance!

—Puisque je vous répète….

En se débattant, d'homme glissa et tomba à la renverse. Pris d'une rage folle, Camus le voyant à terre, se mit à lui taper sur ta figure à coups de pied, à coups de poing. Le gars se releva d'un coup de reins, essuya d'un revers de main sa face éclaboussée de sang et lui cria:

—Eh bien! oui! J'y vais, chez ta femme! Tu es content! Et j'y retournerai, parce qu'elle ne veut plus de toi, elle ne veut plus….

Mais, comme il ouvrait encore la bouche pour cracher des injures, le vieux lui abattit sa trique sur la tête. Il poussa un grand cri, recula de deux pas… s'effondra… disparut….

Il y eut une demi-seconde de silence effrayant, quelques cailloux roulèrent en claquant… un bruit se fit entendre, large, profond….

Camus, le bâton à la main, les yeux dilatés; écouta…. Rien ne remuait…. Rien ne vivait autour de lui…. Il bégaya:

—Je l'ai jeté dans le ravin!

Et, tout d'un coup, la terreur aux flancs, suant l'horreur et l'épouvante, il se mit à courir.

En apercevant sa maison, un peu de calme lui revint, avec une sorte d'orgueil. Il se sentait plus grand d'avoir frappé si fort. Il levait le poing pour heurter aux voleta quand la porte s'ouvrit. Sur le seuil, il aperçut sa femme qui, la lampe à la main, le corps penché, disait d'une voix tendre:

—C'est toi, mon chéri?

Il fut sur le point de lui sauter à la gorge et de crier, avec une joie sauvage:

—Ton chéri! Va le rejoindre dans le trou! Mais il se ressaisit:

—C'est moi, Camus!

Le rond de clarté que la lampe étendait sur la neige se mit à danser, et la femme recula. Il entra. Sans rien dire, il défit son manteau, jeta sa casquette sur la table, retira ses sabots, et s'assit. Il grelottait près du foyer ardent et parlait bas.

—J'ai manqué mon train…. La route est si mauvaise….

Il se leva:

—Si on allait se coucher?

Dans le lit, il se remit à trembler. Il sentait sa femme près de lui, il écoutait son souffle, épiait ses mouvements et songeait avec une joie sauvage:

—Elle ne dort pas! Elle se demande pourquoi il n'est pas venu, s'il m'a vu… si je me doute… et elle a peur…! Et nul ne connaîtra jamais la vérité. Si quelque jour on retrouve le corps, on se dira: le bouvier s'est trompé de chemin et il est allé se jeter dans la carrière.

Mais, peu à peu, une terreur l'envahit:

—Si je ne l'avais pas tué, pourtant! S'il aillait sortir mutilé, sanglant, et m'accuser, et dire: c'est Camus qui m'a poussé.

A cette pensée, une vision de gendarmes, de juges passa devant ses yeux, et il enfouit sa tête dans l'oreiller.

Au matin, il se leva, brisé de fatigue. La neige tombait sans arrêt. Tout le jour, il resta, assis auprès de la fenêtre, les yeux perdus entre le ciel épais et la campagne blanche, regardant parfois sa femme aller et venir. Elle avait les joues pâles, les yeux battus, et tressaillait au craquement d'une branche, à l'aboiement sonore et lointain d'un chien de ferme. Elle se sait à coudra, sans rien dire, puis laissa tomber l'ouvrage sur ses genoux…. Le crépuscule descendit. La nuit vint. Camus, pour la première fois, rompit le silence.

—A quoi penses-tu? Tu ne peux plus coudre, il fait noir….

Elle murmura: «C'est vrai» et alluma la lampe. Il s'aperçut que de grandes larmes avaient laissé une traînée luisante sur ses joues; il détourna la tête.

Il ne ferma pas l'oil de la nuit, et, au soleil levant, reprit sa place de la veille, près de la fenêtre, le regard invinciblement attiré vers ce même coin d'horizon, devinant sous le tapis plus épais et plus blanc le trou dans lequel l'autre avait roulé.

Ce fut ainsi pendant cinq jours; puis, un après-midi, la neige ayant cessé de tomber et le soleil jaunissant les nuages, il vit tournoyer un vol de corbeaux. Cela faisait sur le ciel morne une tache très noire et mouvante. De temps en temps, un des oiseaux se laissait choir, puis remontait, et d'autres descendaient, d'autres encore….

D'abord, il suivit machinalement leur manège, et, soudain, leurs cris traversant le silence, une réflexion lui vint:

—Mais ils sont au-dessus du trou…! Alors…? Ils viennent là, attirés par quelque chose… par une proie… par le corps de l'autre…!

Il repoussa sa chaise d'un geste si violent que sa femme leva les yeux vers lui, et, suivant son regard, aperçut, elle aussi, les corbeaux noirs dans te ciel pâle. Il pencha la tête de son côté, l'oeil allumé de haine. Une grimace tira sa figure ridée, il ramassa sa chaise, se frotta les mains, alluma sa pipe, se rassit, et se mit à fumer, les mains aux poches, les jambes allongées.

La femme demeurait immobile, regardant les oiseaux. L'un d'eux s'enleva plus haut que les autres, tenant une loque dans son bec. Le vieux se mit à ricaner; et la femme, tes yeux grands ouverts, joignit les mains et se cacha la tête dans son tablier.

Le jour baissait. L'ombre glissait des poutres au plancher. Les corbeaux innombrables montaient et descendaient d'un vol plus lourd, avec des appels moins stridents, et, peu à peu, mystérieuse et calme, la nuit se ferma sur le ciel morne.

Un Piquet?

Lorsque Ranaille s'entendit condamner à la peine de mort, on le vit d'un geste brusque rentrer la tête dans les épaules, serrer les mâchoires et considérer d'un regard indéfinissable ses énormes mains, inutiles à présent. Son émoi, d'ailleurs, dura peu, et comme dans le fond de la salle, d'où montait une buée poussiéreuse et chaude, éclataient des bravos, il se mit à hurler:

—Tas de feignants! Tas de lâches!!!

Avec une telle rage et d'un élan si furieux qu'on dut le traîner hors de son banc, mordant, tapant, à demi fou.

Le soir, il refusa toute nourriture, et, jusqu'au matin, ses gardiens l'entendirent se tordre dans la camisole de force, essayant de rompre ses liens. Il s'endormit enfin, maté par la fatigue, et le lendemain, son avocat le trouva calme, narquois et crâneur. Comme il était redevenu tranquille et semblait ne plus même se souvenir de sa crise, on lui retira, le jour, ses entraves. Libre, il s'étira, tendit ses bras puissants, passa la main sur son cou de taureau, où les cheveux déjà coupés à la tondeuse laissaient une petite route froide, frissonna comme un homme qui s'éveille dans un train au soleil levant, et dit à son gardien:

—Un petit piquet…?

Dehors, il faisait beau, et, bien que retardés par les hauts murs de la prison, des rayons de soleil, coulant entre les barreaux, mettaient dans la cellule des taches dorées, des traînées rousses, mobiles et changeantes, qui donnaient aux murs gris et à la grosse table, avec ses gobelets, sa bouteille et ses cartes, un air vague de guinguette un jour d'été.

Ayant gagné, il se renversa un peu sur son escabeau et dit en riant:

—Eh bien, mon vieux? une autre?

—Une autre, fit le gardien.

Ranaille battit les cartes lentement, et, le pouce levé pour la donne, demanda:

—Cela ne dure guère plus de quarante jours? Sans attendre la réponse, il ajouta:

—Moi. d'abord, je m'en fous. Ici ou à la Nouvelle….

Il ne songeait pas un instant que sa grâce pût être refusée. Durant de si longs mois il avait, par ses muscles de colosse, ses fureurs, son audace, si bien terrorisé tout un quartier, qu'il se demandait comment on avait osé l'arrêter, et qu'il s'imaginait maintenant qu'«on y regarderait à deux fois» avant de l'envoyer à l'échafaud. Parfois, cependant, traversé d'un doute, il contemplait ses bras, serrait les poings, faisant saillir ses biceps et se tendre sa chemise, puis haussait les épaules, rassuré au spectacle de sa force. Faisant des projets, rêvant de sa case sous les tropiques, de bonnes siestes à l'ombre des palmiers, d'une existence calme, un peu monotone peut-être, mais égayée par la possibilité de l'évasion, il oublia sa condamnation, l'arrêt menaçant, et franchit sans angoisse le cap de la troisième semaine, fumant, chantant et dormant bien.

Mais, au milieu de la vingt-deuxième nuit, il eut un cauchemar et s'éveilla trempé de sueur, livide, en appelant: «Au secours!»—Quand on lui demanda ce qu'il avait eu, il hocha la tête, répondit: «Rien…. Rien….» d'une voix étranglée, jeta sur les murs, sur son gardien et sur son propre corps des regards farouches. Il ne se rendormit qu'au grand jour, ayant gardé les yeux constamment fixés sur la porte qui, dans l'aube pâle, s'éclaira la dernière.

A partir de cette nuit, il devint nerveux, irritable. Toujours entre ses gardiens et lui, une chose dont il ne parlait pas se dressait, une chose terrible sans doute, dont l'apparition te faisait brusquement se taire au milieu d'une phrase et le laissait ensuite, pendant des heures, grelottant, la gorge sèche. Il ne chantait plus et, pris de soudaines colères, menaçait avec des cris furieux de tout casser, de tuer quelqu'un, levant les poings, hurlant «qu'il était un homme, qu'on n'avait pas le droit!» Et cette phrase «on n'a pas le droit!» devait répondre à une pensée obstinément accrochée dans son cerveau, car il la répétait sans cesse, à propos de tout, à propos de rien, dans la rage ou dans l'affaissement, interrompant un mot, arrêtant un geste pour la redire avec le même accent têtu:

—On n'a pas le droit. On n'a pas te droit…! Un jour, comme il était plus sombre encore que de coutume, son gardien lui proposa une partie de piquet. Il fit «Oui» sans enthousiasme et joua distraitement. Peu à peu, la partie sembla l'intéresser. Quand elle fut achevée, il discuta un coup, montra à son partenaire comment, pourquoi il avait mal joué, et proposa:

—Une autre?

Il gagna encore. Sa belle insouciance des premiers jours l'avait repris. Il riait, sifflotait, toute sa pensée concentrée sur les douze cartes qu'il tenait dans sa main gauche, tout le mystère de l'avenir enfermé dans son écart qu'il balançait en l'air de la main droite, avec une dernière réflexion, puis d'un geste décidé:—«Allons-y!»—Mais la veine qui l'avait favorisé au début le quitta.—Il avait de mauvais jeux, les cartes rentraient mal. Il sifflotait encore, mais avec rage. Sur un soixante que compta son gardien, il jeta ses cartes, s'emporta:

—Qu'est-ce que tu veux faire avec des jeux pareils?

Il perdit et déclara:

—Je ne joue plus.

Le voyant avec sa tête des mauvais jours, son gardien risqua:

—Allons…? Encore une petite?

Il se rassit en maugréant et perdit de nouveau. Alors, il entra dans une terrible colère:

—On ne doit pas compter comme ça! Ce n'est pas loyal!

Il vérifia l'addition; sa fureur s'exaspéra encore. Il cracha sa cigarette, hurla, les yeux injectés, les veines des tempes gonflées à éclater. Il fallut lui passer la camisole de force, comme le premier jour, et comme le premier jour encore, il bondit dans ses liens ainsi qu'une bête prise au piège, jusqu'à ce que, passant à la prière, il suppliât:

—On n'a pas le droit… Enlevez-moi ça…

Le lendemain, il demanda timidement:

—Un piquet?…

Devant les cartes, il reprit un peu de gaieté. Mais hargneux, mauvais joueur, quand la partie ne s'annonçait pas bonne pour lui, ses dents se serraient, il crispait les poings. Seule la menace de la camisole le calmait et il se remettait à jouer en griffant la table, grondant des injures et des jurons entrecoupés. Il avait pris son gardien en haine, suivait du regard le moindre de ses gestes, avec des yeux incendiés de tigre qui guette l'instant propice pour sauter sur sa proie, si bien que, pour éviter un drame, on lui en donna un nouveau.

Il le considéra d'abord avec méfiance. Bien qu'il eût souhaité étrangler le premier avec joie, il s'était en quelque manière habitué à ses façons, à sa parole tantôt brusque, tantôt blagueuse; il s'était habitué à le haïr, surtout, et cela lui manquait. Pourtant, le nouveau lui ayant, à son tour, proposé un piquet, il accepta. A ce moment, il en était au trentième jour de cellule, et commençait à s'inquiéter, à se tourner dans son lit jusqu'à l'aube.—Il gagna, fit une seconde partie, la gagna encore, et ainsi jusqu'au soir tombant. Jamais, depuis quatre semaines, la journée n'avait fui pour lui si légère. Il aimait le jeu, moins pour les émotions que pour la victoire, et puis—il osait à peine se l'avouer—chaque partie était pour lui une réussite, et la perte l'irritait et le terrifiait à la fois. Cette nuit-là, il dormit bien. A peine levé, il demanda les cartes et se remit à jouer et à gagner.

Le gardien, auquel on avait fait la leçon, s'appliquait à perdre. Ranaille, apaisé, ne pensait plus à rien. Les heures et les jours passaient tristes et lents. Au bout d'une huitaine, sa veine ne se démentant pas, il conçut quelques soupçons. A différentes reprises, le gardien avait omis de compter un quatorze ou une quatrième et joué en véritable apprenti, lui laissant, comme à plaisir, prendre l'avantage. Il l'observa, fut sur le point de le lui dire; mais à la fin, sa conviction étant faite, songeant non pas: «Il perd exprès», mais: «Il a peur de gagner», et éprouvant quelque orgueil à faire peur, même enchaîné, il se tut, satisfait: car la peur est un hommage pour la brute; c'est son respect.

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