CLAUDE FARRÈRE (continued 2)
Reading edition
Amoureuse tout de bon, et jalouse. Bertrand Peyras, d'ailleurs, taquin comme un moustique, ne négligeait aucune occasion de larder à vif cette jalousie toujours prompte à s'enflammer. A ce jeu très peu charitable, il goûtait un plaisir qu'il dissimulait mal.
Naïve à vingt-quatre ans comme elle avait pu l'être à douze, Célia donnait immanquablement dans chaque panneau, et, dix fois de suite, la même agacerie du gamin la dressait sur ses ergots, crispée, rageuse:
—D'où viens-tu, à sept heures au lieu de cinq?
—Mon autre maîtresse ne voulait pas me laisser partir....
Elle n'allait pas jusqu'à croire des horreurs pareilles. Mais, tout de même, elle endêvait ferme. Et puis, au fond, elle n'était pas tellement sûre.... Avec un homme, sait-on jamais?...
Et, quand enfin le gamin l'embrassait, elle, avant de lui rendre son baiser, flairait d'abord passionnément l'odeur familière de la moustache, des cheveux, des mains mêmes, pour bien vérifier qu'une autre odeur ne fût pas mêlée à cette odeur-là....
Il avait pourtant l'air d'aimer sa maîtresse, ce gosse. Sans doute la tourmentait-il du soir au matin et du matin au soir. Mais c'était en sa qualité de gosse, de sale gosse sans raison ni pitié. Et cela ne l'empêchait pas de la câliner très délicatement, du matin au soir et du soir au matin, avec les mêmes façons moitié folles et moitié tendres dont il l'avait ensorcelée, le premier jour. L'ensorcellement n'était pas près d'être brisé.
—Je t'aime,—avait-elle dit une fois,—je t'aime parce que tu ressembles à quelqu'un que j'ai connu autrefois, et qui m'a fait tout le mal imaginable.
—Moi,—avait-il répondu,—je t'aime parce que tu ne ressembles à aucune autre....
Il savait par expérience que nul compliment ne porte plus juste: pas une petite rien du tout qui ne se targue avec candeur d'être une femme «pas comme les autres». Mais Peyras ne mentait qu'à demi, en répétant à Célia cette phrase qu'il avait répétée uniformément à toutes ses précédentes amies: Célia, pareille à n'importe quelle courtisane par l'amour, la jalousie, la naïveté, l'orgueil intime, se distinguait de toutes par le bizarre contraste d'une nature très simple et quasi instinctive avec une culture très complète et quasi raffinée. La marquise Dorée, jugeant Célia capable «d'écrire des lettres de quatre pages, et de n'y pas lâcher une faute d'orthographe», était restée fort au-dessous de la vérité.
Bertrand Peyras eût tôt fait de s'en apercevoir: les scènes quotidiennes, pleurées, grincées et trépignées, à la mode féminine universelle, alternaient avec des conversations littéraires, artistiques voire scientifiques, qui sentaient d'une lieue la lycéenne lauréate des concours.
—Parole!—jugeait l'aspirant, comme avait jugé la demi-mondaine,—parole! tu es une drôle de fille!... Tu me fais l'effet d'une sauvagesse de Papouasie, qui aurait passé son baccalauréat!...
Et, telle quelle, elle ne lui déplaisait pas du tout. Il le lui avait dit, très flatteusement, au saut de leur lit nuptial:
—Je t'adore! et tu es même la seule que j'adore comme ça!...
Ravie, elle lui proposa, tout de go, une entrée en ménage:
—Veux-tu nous mettre ensemble tout à fait? puisque tu m'adores?.....
Mais, quoique l'adorant, il fit un saut de carpe:
—Ensemble tout à fait!... Malheureuse!... C'est qu'elle vous envoie ça sans un sourire!... Mais, jeune inconsciente, vous ignorez donc que la solde magnifique d'un aspirant de première classe, tel moi-même, s'élève, au plus grand total, à deux cent dix francs par mois?
—Je sais bien!...
—Tu sais bien!... Alors, quoi? Te figures-tu que je possède, en outre de ces appointements princiers, le capital de quelques cent mille livres de rente?... comme L'Estissac?... ou comme son ami, le portefaix du Rhône?... Voyons, mon chéri!... Si je l'avais, ce capital, je ne serais pas ici!... Je ferais la fête avec des filles de joie!...
—Hein?
—Crac! ça y est!... La panthère noire se déchaîne!... Non, je t'en prie!... pas de scène à propos de ces filles de joie, trop hypothétiques.... Et soyons sérieux comme deux vieux papes!... Ma petite enfant, je n'ai, tout de bon, pas le sou.... Et ça ne suffît vraiment pas, pour entretenir une femme ... surtout cette année que le beurre est si cher....
Elle se taisait, déconcertée. Néanmoins, au bout d'une minute, elle insinua:
—C'est que ... tu ne sais pas ... en ce moment, je n'ai pas besoin de beaucoup d'argent ... parce que Riveral ... Riveral, mon ancien ami, qui est parti pour la Chine ... m'en a laissé un peu.... et, même, a promis de m'en envoyer de là-bas, chaque mois, pendant un bout de temps.... Il n'en fera probablement rien, mais....
L'aspirant leva les sourcils:
—Pourquoi donc n'en ferait-il rien?
—Parce que ... dame!... ce serait un peu baroque!... Songe: c'est complètement fini, nous deux Riveral.... Il le sait, que je prends d'autres amants....
—Naturellement, il le sait! Il n'est pas idiot, cet homme!... Mais ça ne l'empêche pas de penser à toi, j'imagine ... et de t'aider à vivre, mon pauvre chat!... Ça n'a rien de baroque....
Elle le regardait avec des yeux étonnés. Elle reprit, hésitant un brin:
—Enfin, dans tous les cas ... comme je te le disais tantôt ... je n'ai pas besoin de beaucoup d'argent.... Et si tu voulais ... avec ce que nous recevrions de Riveral....
—Fitchtre!... Non, par exemple!...
Posément il s'expliqua, beaucoup plus sérieux que les deux vieux papes de tout à l'heure:
—Ma petite Célia, vous êtes un amour de me tendre comme cela la plus appétissante moitié de votre galette.... Mais ma galette à moi est trop mince pour que je puisse accepter.... Le pique-nique serait déplorablement inégal.... Écoutez-moi bien, ma gentille: être votre amant, votre seul amant, je ne peux pas,—je ne veux pas:—ce ne serait vraiment pas très honorable.... En somme, il faut que vous dîniez presque tous les jours.... Et moi, j'ai bien juste de quoi vous payer un bifteck sur sept.... Conclusion: il vous faudra tôt ou tard gagner les six autres.... Dieu me garde de les manger dans votre assiette....
Elle avait baissé le front. Il vit deux larmes qui roulaient le long des belles joues veloutées.
—Mimi! vilaine chérie! vous n'allez pas pleurer pour une saleté de midship[1] comme moi, voyons!... Et puis, réfléchis donc, petite cruche: le septième bifteck! nous le mangerons ensemble! Et c'est si tant tellement meilleur, quand on a beaucoup, beaucoup attendu.... Et qu'on a faim, faim, faim!...
Et les choses s'étaient arrangées comme cela,—théoriquement.
Théoriquement: parce qu'en pratique, Bertrand Peyras, quinze jours de suite, vint dormir à la villa Chichourle chaque fois que le service de quart ne l'obligea pas à veiller sur le pont de son cuirassé.
On avait fort à propos touché la solde du mois le 1er décembre. Et l'on vivait sur cette solde sans la ménager, comme font tous les marins,—matelots, officiers, et jusqu'à l'amiral,—en accord avec l'antique adage: «Tant qu'il y en a, il y en a; et quand il n'y en a plus, on s'amarre au mât de misaine avec un tour mort et deux demi-clés[2].»
Il y en avait encore un petit peu. On en profitait pour faire la grande fête. Toulon, sous ce rapport, est une ville bénie, où les soupers de minuit et demi coûtent communément moins chers que les déjeuners de midi moins le quart. Si bien que les pauvres diables d'aspirants y peuvent, très correctement, rouler à peu près carrosse, sept ou huit jours sur trente, à charge, bien entendu, d'aller tout à fait à pied, les vingt-deux ou vingt-trois jours restants.
Et des habitudes étaient nées.
Peyras descendait à terre par le canot major de trois heures trente. Vers quatre heures, il débarquait donc sur le quai de Cronstadt, et commençait par expédier bon train les affaires quotidiennes,—menus achats, commissions pour camarades retenus à bord, tournée rapide chez le libraire, coup d'œil aux étalages du marchand chinois et du marchand japonais: il y a graine de collectionneur semée dans toute cervelle maritime. Enfin, la liste du jour épuisée, Peyras sautait en tramway, et le tramway, trente minutes plus tard, le déposait au bord du boulevard Cunéo, à vingt pas de la rue Sainte-Rose. La villa Chichourle tendait sa façade bleue aux rayons du soleil près de se coucher derrière les montagnes de l'ouest; et le ciel carmin et la mer écarlate teintaient la façade bleue de violet.
Selon l'heure,—cinq, six ou sept,—on s'aimait alors, ou on se querellait. Et l'une ou l'autre péripétie dénouée, on s'habillait, à dessein d'aller dîner en ville. Célia, à diverses reprises avait proposé l'ordinaire plus frugal de l'excellente mère Agassen. Mais Peyras avait deux raisons péremptoires de décliner ces propositions économiques:
—Ta mère Agassen n'est d'abord qu'une immonde fripouille, et tu t'en apercevras plus tôt que tu ne penses ... ma pauvre petite oie à plumes, va!... Et puis je ne tiens pas le moins du monde à prendre pension dans une gargote avec toi. Ce serait bon si nous étions mari et femme. Mais, comme nous voilà, j'aime beaucoup mieux t'avoir huit jours au lieu de quinze, et t'exhiber, ces huit jours-là, dans des cabarets décents. Au moins les gens sauront-ils ainsi que tu n'es pas une femme que l'on traite par-dessous la jambe ... si j'ose employer cette locution vraiment inconvenante à force d'être imagée....
On dînait donc à la Pintade, ou chez Margassou; à moins qu'on ne désirât s'encanailler élégamment, en allant goûter des «pieds et paquets»[3] que fricote, en plein quartier réservé[4], le traiteur Marius Agantanière, homme fort à la mode, poète provençal à ses heures, et conseiller général du département, quoique ne sachant pas le français. Ces soirs-là étaient joyeux. Pour parvenir au caveau du conseiller général poète, on avait à parcourir quelques cent mètres de ruelles invraisemblablement bariolées et parfumées, de par l'arc-en-ciel des lanternes à gros numéros qui se balançaient devant chaque porte en guise d'enseignes très parlantes, et de par le flot de femmes aux trois quarts nues que chaque porte déversait immanquablement vers tout passant du sexe mâle. Peyras, quoique ayant Célia à son bras, n'était point épargné. Les donzelles innombrables, tout le long du chemin surgies autour de lui, ne s'en accrochaient pas moins passionnément à ses habits, et ne s'inquiétaient de sa compagne que pour l'insulter à profusion. Très écœurée, et feignant de l'être plus encore, Célia ne ripostait pas d'une syllabe, mais s'exaspérait d'entendre l'aspirant, ravi de ces algarades, répondre aux sollicitations comme aux brocards, et provoquer parfois les adversaires trop lentes à l'attaque.
—Ça t'amuse, alors de haranguer ces créatures, et d'être raccroché jusque sous mon nez? Tu sais, si tu veux que je te laisse seul?...
Il haussait les épaules:
—Que tu es bécasse!
—C'est de ce quartier-ci que tu viens, les soirs où tu n'arrives au Mourillon que passé sept heures?
—Oui!... Je ne voulais pas te l'avouer, pour ne pas te faire de peine.... Mais puisque tu l'as deviné!... J'ai une maîtresse ici, rue de la Visitation ... au grand 9 ... une blonde dodue!... Et, tiens! la voilà justement, sous le réverbère!... Tu la vois? je vais l'appeler, écoute plutôt.... Salut, ma belle chatte! Sias poulido[5]!... Eh bien? Célia?... tu as entendu? Et tu ne lui sautes pas aux yeux?...
Elle se taisait, ravalant son dépit.
Tout de même, au bout de cette traversée rebutante, le restaurant, avec sa salle en contre-bas, ses chaises de paille tricolore et la fantaisie ahurissante des fresques de ses murs, était un dédommagement auquel Célia ne se montrait pas insensible. Davantage encore elle se réjouissait du pêle-mêle indescriptible de la chambrée: les dames «en semble maison», sobrement vêtues de la liquette traditionnelle, et leurs amis, cravatés de soie vert-pomme, y alternaient avec des officiers, des bourgeois corrects, des demi-mondaines à cheval sur les convenances, et force matelots, les uns en goguette, les autres graves de cette imperturbable gravité du matelot, qui a vu trop de choses pour s'étonner d'aucune; et la note la plus extravagante était fournie par de bonnes gens du petit peuple, qui, candidement, venaient s'attabler là en famille,—père, mère, garçonnets, fillettes, bébés en lisières,—pour savourer sans vergogne une large platée de ces «pieds et paquets», orgueil et renommée de Marius Angantanière, poète, conseiller général, et fin maître-queux!...
—Je me figure,—avait dit Célia, le jour que Peyras lui révélait ce lieu baroque,—je me figure que les tavernes de Suburre, dans la Rome antique, devaient ressembler à ça....
Sur quoi Peyras avait cessé net d'admirer le caveau, pour considérer sa maîtresse.
C'est ce jour-là qu'il l'avait traitée de sauvagesse bachelière....
Mais le plus souvent Célia reculait devant l'épreuve préalable de cette terrible rue de la Visitation. Et c'était alors le dîner très bourgeois de la Pintade, ou celui du restaurant Margassou, très bourgeois pareillement.—Très bourgeois l'un et l'autre, oui ... ou du moins, les gens qui ne savaient pas pouvaient les juger tels....
A la Pintade, la salle ressemblait à n'importe quelle salle de brasserie. Tous les habitués de toutes les «Munich», de toutes les «Strasbourg», de toutes les «Alsaciennes» et de toutes les «Lorraine» s'y seraient crus chez eux, dès le seuil franchi. Chez Margassou, c'était l'hôtellerie de province, claire et nue, avec des rideaux blancs aux fenêtres. Célia, au commencement, avait allongé des moues dédaigneuses. Ce n'était plus Paris....
Mais elle s'était souvenue d'une parole de Riveral:
—C'est autre chose ... peut-être est-ce mieux.... Et bientôt elle avait compris.
La première explication lui avait été fournie sans tarder, la première fois qu'elle était entrée, au bras de Peyras, dans l'une de ces auberges obligatoires,—les seules de Toulon;—c'était chez Margassou, cette fois-là. A l'une des tables proches de la porte, un homme à cheveux blancs, d'assez haute mine, était assis déjà. En passant, Célia avait regardé cet homme. Et cet homme, rencontrant ce regard et apercevant l'aspirant, s'était soulevé de sa chaise pour saluer le couple, courtoisement.
—Qui est-ce, ce vieux?—avait demandé Célia.
La réponse l'avait confondue:
—Ce vieux, ma chère? c'est le vice-amiral Felte, commandant en chef l'escadre de la Méditerranée Occidentale et du Levant....
Elle n'avait plus soufflé mot d'un grand quart d'heure. Ses yeux ahuris ne quittaient pas l'homme à cheveux blancs, qui continuait, le plus paisiblement du monde, de pignocher un très simple repas. Force gens entraient et sortaient, officiers pour la plupart, quoique presque tous vêtus d'habits civils. Tous, avec grand respect, s'inclinaient en passant près de l'amiral. Et à tous, l'amiral rendait un cordial sourire, sans jamais manquer de prévenir le salut, lorsqu'une femme accompagnait l'officier....
—Enfin, quoi!—avait fini par murmurer Célia;—cet amiral-là?... est-ce qu'il nous prend pour des femmes mariées?
L'aspirant, bouche ouverte, avait écarquillé les yeux:
—Pour des femmes mariées?... Ici?... Tu es folle?
—Mais regarde!... Il nous salue?...
—Naturellement!... En voilà, une idée de l'autre monde!... Alors, tu te figurais que, parce que tu n'es pas mariée, lui ne serait pas poli?
Elle s'était tue, désemparée derechef. Et, de tout le dîner, elle n'avait plus parlé que par monosyllabes. Au dessert pourtant, elle était revenue à la charge une dernière fois:
—Dis-moi?... Est-ce que vous en avez beaucoup, d'amiraux aussi polis que celui-là?
L'aspirant avait haussé les épaules, assez fièrement:
—Il n'en manque pas, grâce à Dieu! Vois-tu, mon petit, chez nous, marins, les mufles sont heureusement l'exception....
Après dîner, le cérémonial quotidien exigeait qu'on allât s'attabler boulevard de Strasbourg, à la terrasse d'un des cafés à la mode. On se retrouvait là, camarades de bord, petites amies, compagnons et compagnes de fête, et l'on buvait en groupes,—très sobrement.—De cela aussi Célia s'était étonnée.
—Moi qui me figurais que les officiers de marine levaient volontiers le coude!...
—Autrefois, oui.... Du temps des vaisseaux à voiles.... Tu comprends, c'était l'époque des croisières qui n'en finissaient plus.... On naviguait des semaines et des mois, sans escales ni relâches.... On mangeait du vieux bœuf salé, on buvait de la vieille eau saumâtre.... Et, bien entendu, la question femmes ne se posait même pas. Tout le long de la traversée, on faisait l'amour «à longueur de gaffe».... Et ce qu'elles étaient longues, les gaffes des vaisseaux à voiles!... Je t'en montrerai qu'on conserve au musée de l'arsenal.... Le ministère en a réuni toute une collection, de 1902 à 1904.... Mais après des croisières de ce goût-là, tu te figures si on s'en donnait, en arrivant au port!... C'est bien simple: tout le monde était soûl quinze jours de suite!... On appelait ça: tirer une bordée ... Et rien ne se portait plus élégamment, ma chère! les amiraux donnaient l'exemple; chaque matin, la police les ramassait, avec le plus profond respect, ivres-morts dans le ruisseau de la rue du Rempart.... Ah! c'était le bon temps!... Mais la marine à vapeur a bouleversé tout ça. Plus de bœuf salé, plus d'eau pourrie.... Pour comble, la mode a pris, il y a quelques dix ans, de fumer l'opium.... Ça, ç'a été le coup de grâce: un fumeur d'opium ne peut pas avaler une seule goutte d'alcool, tu sais.... Alors patatras! En cinq secs, plus un ivrogne.... Par la suite, la mode de fumer l'opium a passé.... Mais la mode de se soûler n'est pas revenue....
Plus tard, c'était le bar du Casino, où l'on allait sucer le cocktail de dix heures. Les vendredis, une cohue joyeuse se bousculait dans la salle étroite, et les huit tabourets qui font face au comptoir étaient pris d'assaut. Les autres jours, par contre, le bar était quasi vide, et seuls les habitués s'y donnaient rendez-vous, en tout petit comité, pour bavarder, confortablement et entre soi. Les barmen oisifs écoutaient la causerie d'une oreille attentive, et s'y mêlaient de temps en temps, avec le fabuleux sans-gêne des Provençaux, gens candides dans le dictionnaire desquels le mot «discrétion» ne figure pas.
Et, le cocktail sucé, on s'en allait, et l'on prenait position, au coin du boulevard et de la rue de l'Intendance, pour attraper au passage le tram qui part de la gare à dix heures et demie. Là encore, on se retrouvait en pays ami. Tout le véhicule, intérieur, plate-forme arrière, plate-forme avant, était bourré, à raison de deux personnes par place, de Mourillonnais regagnant leurs pénates. Et le Mourillon n'est pas tellement vaste qu'on puisse l'habiter six semaines sans en connaître tous les indigènes. Célia, s'asseyant tant bien que mal,—moitié sur la banquette, moitié sur les genoux de ses voisins,—ne voyait que des visages familiers autour d'elle. On échangeait des saluts et des sourires. Les femmes mariées seules, et non sans regret, se tenaient hors de ce commerce cordial. Leur dignité les enchaînait, et elles demeuraient dans leur coin, raides et figées, beaucoup moins méprisantes qu'envieuses.—«Ces demi-mondaines, ma chère!... Leurs amants se coupent en quatre pour elles!... Tenez, celle-ci s'appelle Célia.... Le petit aspirant qui est avec elle lui a payé cette semaine une robe chez ma couturière ... une robe inouïe, ma chère: mousquetaire, avec le boléro court et la tunique longue très serrée, et un bas de jupe ample, ample!... J'ai demandé la pareille à mon mari: ce qu'il m'a envoyé promener!...»
Car on ne s'ignorait pas d'un camp à l'autre. Et les jeunes filles elles-mêmes, tant du monde élégant que de la bourgeoisie grande ou petite, savaient à merveille chaque nom de courtisane, et chaque nom d'amant, et chaque aventure, et chaque passade,—tout comme les courtisanes savaient, d'une science aussi certaine, chaque nom de jeune fille, et chaque nom de fiancé, et chaque flirt, et chaque potin. Voire, si, dans le tramway du Mourillon, on n'échangeait ni salut, ni sourire, on se jetait volontiers des clins d'œil qui n'étaient pas obligatoirement hostiles....
Le tramway, quoique alourdi par tant de voyageurs divers, n'en roulait pas moins à grande allure, dans la solitude propice de la ville endormie. Passé le boulevard Cunéo, la villa Chichourle tendait sa face bleue aux rayons de la lune, dont le cyprès d'argent s'allongeait sur la Grande Rade; et le ciel ardoise et la mer lazulite teintaient la façade bleue de brun.
Dans la chambre à coucher, le lit ouvert attendait les amants. Mais on ne se couchait pas tout de suite. Quoique décembre fut commencé, les nuits étaient encore toutes tièdes et sereines. On s'installait sur la terrasse, ou dans le pavillon chinois du jardin. Et l'on demeurait très longtemps sous les étoiles, à causer d'abord, et à se taire ensuite.
Puis, quand on était las, ou quand un souffle du large avait fait frissonner les épaules de la jeune femme, ou quand le parfum de ces épaules avait fait tressaillir l'aspirant, on rentrait. Favouille, patiemment stylée par Peyras, qui ne manquait point de ténacité, n'oubliait plus maintenant d'allumer les lampes en temps opportun. Le cabinet de toilette était éclairé. Peyras n'y entrait point, laissant toujours sa maîtresse se dévêtir seule, et procéder sans témoin à sa toilette de nuit. Et cette délicatesse si simple et cependant rare la pénétrait chaque fois d'une gratitude nouvelle....
De grand matin, l'aspirant, après un dernier baiser, discret, au front de la dormeuse, s'en allait sur la pointe des pieds. L'air piquant du petit jour séchait à ses joues la moiteur du lit amoureux, chassait de sa moustache l'odeur féminine qui l'imprégnait encore. Dans le tramway de sept heures, les petites ouvrières soufflaient sur leurs doigts gourds, et regardaient avec malice les yeux cernés du monsieur somnolent sur sa banquette, et rougissaient tout à coup, en songeant à leurs yeux à elles, cernés pareillement, à n'en pas douter....
Au quai de Cronstadt, les canots majors, leurs pavillons claquant à la brise, attendaient les officiers en retard. Déjà, aux cornes des cuirassés, les couleurs montaient, saluées par la fusillade réglementaire....
CHAPITRE VII
OU CÉLIA, AMOUREUSE, S'INQUIÈTE, S'AFFLIGE ET S'ENNUIE
Un jour sur trois, Bertrand Peyras, retenu à son bord par le service de nuit, ne descendait pas à terre. Et Célia, trente-six heures durant, faisait métier de veuve.
Trente-six heures, puisque l'aspirant, ayant quitté sa maîtresse dès le patron-minet, ne rentrait au bercail que le lendemain, à la brune.—Trente-six heures que Célia trouvait longues. Les marins ne sont pas des époux encombrants, et les femmes éprises de liberté n'en sauraient souhaiter de meilleurs. Mais ils sont en revanche des amants fort irréguliers, et leurs maîtresses ont lieu de se plaindre, pour peu qu'elles soient de complexion le moins du monde amoureuse, et qu'elles n'aiment point à dormir seules.
Célia, pour ce motif ou pour tout autre, s'estimait à plaindre en effet; tellement qu'une après-midi de décembre la marquise Dorée, entrant à l'improviste dans le salon de la villa Chichourle, trouva sa protégée pleurant d'ennui.
—Allons, bon!—fit avec autorité cette femme d'expérience.—Quoi encore de cassé? Les haricots ne veulent pas cuire, dans la marmite d'aujourd'hui?
D'un haussement d'épaules éloquent, Célia exprima à quel point la marmite d'aujourd'hui lui semblait identique à la marmite d'hier, identique aussi à la marmite de demain,—identique déplorablement.
—Mais dites, voyons! qu'est-ce qui ne va pas?
—Rien ne va!—murmura la pleureuse.
Elle tamponnait ses yeux d'un mouchoir déjà fort humide.
—Rien,—fit la marquise,—ce n'est guère. Expliquez un peu, mon petit. Peyras?...
Célia inclina la tête:
—Oui, d'abord! Peyras!... Il n'est pas là, vous voyez bien.
—Mais c'est son jour de quart?
—Oui.
—Eh bien, alors?
—Alors, je suis toute seule, Dorée. Déjà, ce n'est pas drôle....
—Non!... Celle-là, par exemple!... Alors c'est ça, le grand chagrin?...
—Ça, oui ... et le reste....
—Mais parlez donc! Quel reste?
—Tout....
La tête dolente se balançait mélancoliquement.
—Tout, Dorée.... Oh! je sais bien que vous allez me dire que je suis folle de pleurer aujourd'hui, puisqu'aujourd'hui n'est pas pire qu'hier.... Vous avez raison.... Depuis le temps que ça dure, je devrais sûrement avoir pris l'habitude,—l'habitude de pleurer.... Mais, à Paris, le métier m'occupait, m'absorbait ... je n'avais pas cinq minutes par jour pour réfléchir.... Il fallait du soir au matin courir de-ci, courir de-là, s'habiller, se déshabiller.... Et, le travail fini, j'étais si lasse que, souvent je n'avais même pas le courage d'ôter mon corset pour me jeter sur mon lit ... je dormais comme une brute, sans penser à rien.... Ici, je pense. Ce n'est pas gai de penser....
La visiteuse avait posé sa joue sur son poing:
—Pas très gai, évidemment....
—Pas gai du tout! Tenez, rien qu'une chose à laquelle je ne peux pas m'empêcher de réfléchir soixante fois l'heure.... Vous avez vingt-cinq ans, vous....
—Vingt-cinq, oui ... un peu plus de vingt-cinq....
—Vingt-six, si vous voulez.... Moi, vingt-quatre. C'est tout un.... Enfin, vous et moi, nous sommes jeunes....
—Heureusement!
—Nous sommes jeunes. Mais un jour, Dorée, nous serons vieilles. Et une demi-mondaine vieille, qu'est-ce que ça devient?
—Oh! zut!... Si vous avez souvent des idées de ce tonneau-là!...
—Qu'est-ce que ça devient, Dorée, une demi-mondaine dont les hommes ne veulent plus? Il faut tout de même que ça mange et que ça boive, que ça se couche le soir dans un lit et que ça n'ait pas trop froid l'hiver.... Les autres femmes, elles continuent d'avoir des maris, des enfants, des familles.... Mais nous? l'hôpital, hein? et encore!... quand l'hôpital est plein?... Pas gai du tout, allez, ma pauvre....
Elle laissait retomber son front dans le creux de ses mains.
—Pas gai du tout!... Ah! Dorée, Dorée ... celles qui pouvaient aller ailleurs ... et qui sont venues où nous voilà ... elles ont fait une fière bêtise.... Vous ne pouviez peut-être pas, vous.... Moi, je pouvais....
Le mouchoir n'était plus qu'une boulette de linon, trempée d'eau amère. Et la voix ressemblait à un hoquet, très lamentable.
Mais, debout, énergique et péremptoire, la marquise Dorée coupa court à la lamentation:
—Vous, mon petit ... d'abord ... vous n'êtes pas encore au point qu'il faut pour habiter le Mourillon. Vous devrez lâcher votre villa et venir vous installer à Toulon même, en ville.
—Pourquoi?
—Parce qu'ici n'habitent que des femmes sérieuses, quasi mariées, comme sont les maîtresses d'officiers coloniaux, ou endurcies à la vie, comme je suis, moi. Tant que vous vous emballerez sur le premier midship venu, pour sangloter ensuite chaque fois qu'il dort autre part que dans votre lit, vous serez mieux à votre place rue de l'Ordonnance ou place d'Armes, dans le quartier des Petite Horreur, des Farigoulette et des Mie TSF.... Là perche le bataillon des mômes de votre espèce, des mômes qui ne sont pas encore revenues des sottises et des rêvasseries, des mômes qui ne savent pas encore vivre comme on doit, comme vous saurez plus tard, quand vos amants vous auront appris. Là-bas, vous auriez des camarades avec qui vous jacasseriez aux heures vides ... et vous auriez d'autres midships avec qui vous oublieriez un peu le vôtre. Ça vous ferait énormément de bien....
Mais Célia hochait la tête:
—Je n'ai pas du tout envie de tromper Bertrand, d'abord.... Ensuite la villa est louée pour un an, Dorée: Riveral a payé les deux termes d'avance.... Donc....
La marquise interrompit:
—Il vous aimait bien, Riveral....
—Oui,—dit Célia, indifférente.
Tout ce qui n'était pas Peyras avait cessé de lui importer.
—Enfin!—conclut la marquise,—restez ici, si vous y tenez! Mais, en tous cas, ne vous confinez pas entre vos quatre murs. Aujourd'hui, par exemple ... il fait beau ... le soleil est très chaud pour décembre ... alors, qu'est-ce que c'est que ce peignoir que vous traînez là? Vous avez l'air de relever de maladie! Hop! deux-temps, trois mouvements, enfilez une robe, je vous enlève. Il n'est pas trois heures, allons voir Jannik!
—A Tamaris?
—A Tamaris, villa Bleue! Oui!
—C'est fou! nous n'arriverons jamais! c'est au diable, Tamaris!
—Il n'est pas trois heures, je me tue à vous le dire! Nous arriverons juste pour le thé. Hop! debout!
—Vous êtes terrible! on n'a pas le temps de souffler avec vous....
—Mais dépêchez-vous donc!... D'abord, vous qui êtes une femme bien élevée, vous pourriez bien vous souvenir de l'invitation qu'elle vous a faite au bar, Jannik, l'avant-dernier vendredi ... le vendredi de votre coup de foudre.... Une invitation, ça vaut une visite, ma chère!
—C'est vrai!—avoua Célia.
Elle se tourna à regret vers la pendrille.
—Quelle robe, Dorée?
Elle était toujours très docile aux conseils.
—Une robe simple.... A Toulon, on ne s'habille guère, vous savez.... Les trois quarts du temps, vous mettez plutôt trop de belles choses.... Sans compter qu'avec Jannik, c'est charité de ne pas se faire trop chic....
Célia, qui passait les manches de son tailleur, s'arrêta, un bras en l'air.
—Dorée ... sérieusement ... elle est si malade, Jannik?... L'autre soir, au bar, elle avait des couleurs superbes ... et elle riait, rappelez-vous!...
Sentencieuse, la marquise leva un doigt:
—On a les couleurs qu'on veut, mon petit: les bâtons de rouge n'ont pas été inventés pour les fox.... Et quant à la gaîté, chacun garde son caractère. Jannik est bâtie pour faire risette jusqu'aux croque-morts, c'est moi qui vous le dis! Mais les croque-morts emporteront tout de même Jannik....
Dans le tramway, elles s'étaient assises à côté l'une de l'autre. Et elles causaient bas, graves et pincées comme il convient à des femmes respectables.
La marquise Dorée revenait à ses croque-morts:
—J'ai rencontré L'Estissac avant-hier. Il m'a dit: «Jamais les médecins n'ont eu le moindre espoir: la sale petite bête s'est soignée beaucoup trop tard; et, en outre, elle a toujours fait tout ce qu'il fallait faire pour claquer. Mais, jusqu'ici, on avait encore du temps devant soi; tandis qu'à présent la phthisie commence à galoper....» Voilà où c'en est! Pauvre gosse!... Il faudra prendre garde à ne pas l'effrayer, tout à l'heure....
—L'Estissac est très amoureux d'elle, naturellement?
—Lui? Pas pour un sou! Peut-être autrefois ... je n'en sais rien.... Mais, aujourd'hui, il l'aime en camarade ... comme tous les autres, d'ailleurs.... J'ai bien connu deux bonshommes qui étaient amoureux de Jannik ... un lieutenant de vaisseau et un commissaire.... Mais le commissaire est à Madagascar.... Et le lieutenant de vaisseau, c'était Querrier.... Querrier, vous savez! Querrier, qui est mort dans l'abordage du Pirate et de l'Austerlitz.... Vous savez bien! le Pirate a été coupé en deux, par un faux coup de barre de l'Austerlitz.... Les baleinières de sauvetage ont failli repêcher Querrier: on était arrivé jusqu'à lui; il nageait encore.... Mais un peu plus loin, des matelots barbotaient. Alors Querrier a crié aux baleinières: «Ceux-là d'abord! Moi le dernier!» Et quand on est revenu vers lui, il avait coulé bas.... C'était un homme!... Pauvre Querrier.... Il aimait bien Jannik, et d'amour, lui!... Je me rappelle le temps qu'ils fumaient ensemble rue Courbet.... Tout le monde fumait, alors: c'était la grande mode.... Jannik habitait la maison du numéro 44, celle qu'on appelle la Volière.... Querrier venait y passer une nuit sur deux, l'autre nuit étant réservée au commissaire.... Mais c'était Querrier que Jannik préférait. J'allais souvent les voir dans leur fumerie, sans fumer, moi, parce que l'opium abîme la voix ... et je pensais déjà au théâtre.... Je les vois encore tous les deux sur leurs nattes.... Querrier faisait les pipes et Jannik les fumait.... Moi, je me couchais en face d'eux, et je regardais la tête de Jannik blottie dans le «creux» de Querrier.... Et puis je chantais, et Querrier me disait toujours: «Marquise, vous avez un million dans le gosier.... Allez à l'Opéra, passez à la caisse.... Dès que vous aurez touché le million, par exemple, vous vous souviendrez du prophète ... du prophète Querrier ... et en récompense de la prophétie, vous donnerez la moitié du million au prophète ... pas? pour que le prophète la donne à Jannik!... Alors Jannik pourra foutre à la porte la brute sanguinaire ... ce qui est impossible actuellement, vu l'éliage des ors....» C'était le commissaire qu'il appelait la brute sanguinaire.... Vous comprenez, ni l'un ni l'autre n'avait assez d'argent pour entretenir Jannik à soi seul.... Et, bien entendu, c'était par plaisanterie que Querrier traitait l'autre de brute.... Ils ne s'en voulaient pas, vous pensez!... Et je me souviens même qu'un jour où Jannik avait eu envie d'un service à thé, ils s'arrangèrent pour le lui offrir à eux deux, la veille de sa fête....
A la station de la Mairie, elles avaient quitté le tramway. Maintenant, elles traversaient la rade, à bord du petit vapeur à cheminée jaune qui dessert les deux presqu'îles du sud, Sicié et Cépet. Alentour, les cuirassés de l'escadre, bien alignés sur deux rangs, et rigoureusement immobiles malgré la brise et le clapotis, composaient un archipel d'acier.
—Ils sont beaux!—admirait la marquise.
—Je ne sais pas les reconnaître,—dit Célia.—Où est l'Auerstedt,—celui de Peyras?...
—Oh! zut!—protesta l'autre, moitié rieuse, moitié lassée.—Vous ne rêvez donc qu'à votre gosse, jour et nuit?
Elle indiqua tout de même:
—L'Auerstedt, c'est le troisième de la seconde ligne ... là-bas, le plus loin....
Célia s'étonna:
—Comment pouvez-vous deviner? Ils sont tous pareils!...
—Non!... Il y a de petites différences.... Sûr et certain que le ministre s'embrouillerait ... et les députés comme lui ... et les journalistes ... Vous lisez les canards d'ici? On y confond tout, cuirassés, croiseurs, torpilleurs.... Une vraie salade.... Mais dès qu'on se donne la peine de regarder un peu!... L'Auerstedt, par exemple: il a deux cornes à son mât arrière ... et il n'a pas de pavillon d'amiral.... Si vous vous promeniez de temps en temps sur rade avec des officiers, ils vous apprendraient....
Elle ajouta, doctorale:
—Ce n'est pas un fameux bateau, cet Auerstedt.... Il n'a quasi pas de canons ... comme tous les bateaux français, d'ailleurs! Comptez plutôt: les quatre 305 de chasse et de retraite, quatre ... les 194 qu'on voit sortir des petites tourelles et des casemates ... un, deux, trois, quatre, cinq ... cinq de chaque bord ... dix en tout, par conséquent ... et avec les quatre gros, quatorze.... L'Estissac nous montrait la semaine dernière des plans de cuirassés allemands ... c'est une autre paire de manches!...
Célia, stupéfaite, ouvrait de grands yeux:
—Comme vous êtes savante!...
—Mais non, mon petit!... Ce que je sais là, tout le monde en France devrait le savoir.... Et justement, les officiers enragent parce que personne ne le sait ... personne, comme je vous disais: ni les journalistes, ni les députés, ni même, les trois quarts du temps, le ministre.... Ce n'est pourtant pas la mer à boire.... Il suffit d'écouter un peu, et de réfléchir.... Très vite, on peut prendre part aux conversations....
—Oui, mais pour nous, à quoi bon?
—A quoi bon? Mon pauvre petit! on n'a encore rien trouvé de mieux, pour s'attacher les hommes, que de s'intéresser à ce qui les intéresse!... Et c'est une fameuse blague de raconter, comme les imbéciles racontent, que les officiers de marine en ont plein le dos de leurs bateaux, de leurs canons et du reste et que ça leur suffit amplement de s'en occuper quand ils sont de quart!... Pas un mot de vrai là-dedans! Ce qui exaspère les officiers, c'est de lire les idioties des gazettes, ou d'entendre parler les gens qui n'y connaissent rien.... Mais dès qu'on dit trois mots de bon sens, les officiers sont ravis.... Et ils ne se font pas prier pour répondre.... Et on n'en finit pas de bavarder....
Elle s'interrompit pour regarder Célia:
—Ah çà! de quoi diable causez-vous donc, avec votre Peyras?
Célia sourit:
—Oh!... pas de grand'chose.... D'abord, n'est-ce pas?... les gestes peuvent très bien remplacer les paroles.... Et nous gesticulons beaucoup....
La marquise éclata de rire:
—Petite ordure, va!... Si on croirait jamais des choses pareilles, à la voir comme la voilà!... sainte Nitouche, va!...
Elle s'interrompit encore:
—Tout de même.... Vous ne gesticulez pas perpétuellement, dix fois par nuit et douze fois par jour?... Alors, dans les intervalles?
—Dans les intervalles,—fit Célia, naïve,—on se dispute ... naturellement!...
—Hum!—protesta la marquise Dorée,—ça me paraît moins naturel qu'à vous, ces disputes obligatoires.... Ma gosse, j'en suis toujours pour ce que je vous ai prédit le premier soir: à prendre feu, comme vous avez fait, sans savoir pourquoi, et à gesticuler sans trêve ni répit, avec des «scènasses» en guise d'intermèdes, vous ne vous préparez pas des avenirs bleus et roses!... Achetez tout de suite douze douzaines de grands mouchoirs.... Il n'y en aura pas de trop pour essuyer vos yeux!...
CHAPITRE VIII
UNE VILLA TRÈS BLEUE
La grille de la villa Bleue était ouverte. Par une allée qui contournait un massif de beaux palmiers, Dorée et Célia s'acheminèrent vers la maison, dont la façade claire transparaissait derrière plusieurs pins maritimes groupés.
—C'est joli!—admira Célia.
—Vous verrez la vue qu'on a d'en haut!—promit la marquise.
Le jardin s'étageait en pelouses successives, coupées, de distance en distance, par de petits perrons de briques, à l'italienne.
—L'avantage de percher à flanc de montagne,—expliquait Dorée,—c'est que les moustiques n'arrivent pas jusqu'à la villa. Une ascension pareille, vous comprenez, ça les dégoûte! et Jannik peut dormir en paix, sans moustiquaire....
La maison maintenant était proche. Dorée parla bas:
—Sans moustiquaire,—répéta-t-elle.—A l'air libre, on respire toujours un peu mieux ... et la pauvre chérie en vivra peut-être un mois de plus....
—Bonjour!—cria une voix fluette.
De sa chaise-longue, installée sur la plus haute pelouse, à l'ombre odorante et chaude des pins, Jannik venait d'apercevoir ses visiteuses.
On s'embrassa, avec effusion.—Du moment qu'on n'était pas des dames brouillées à mort, on ne pouvait qu'être des dames passionnément amies.—Puis la marquise Dorée risqua le compliment de saison:
—Mon beau Mimi! on ne vous demande pas comment vous allez: vous avez une de ces mines!...
—Oui, n'est-ce pas?—renchérit Jannik, pince-sans-rire.—Aussi j'en profite: J'ai fait dire au marchand de cercueils d'attendre la semaine prochaine, pour livrer....
Les boutades macabres étaient le fort de Jannik. Elle en abusait, et semblait s'y délecter, ne manquant certes en cela ni d'esprit, ni de courage. Mais c'était bien moins bravade ou piaffe, de sa part, que calcul,—calcul pitoyable et navrant: car, au fond d'elle-même, elle n'en était pas tellement persuadée, qu'elle fût tout de bon mourante. Et elle doutait, et elle espérait, et elle désirait, et elle voulait guérir. Alors, incertaine, anxieuse, et tourmentée du terrible besoin de savoir, elle parlait hardiment de sa mort prochaine, pour épier avec des yeux aigus l'attitude, le regard, et la pensée secrète de ceux qui l'avaient écoutée.
Heureusement, la marquise Dorée était rompue à ce jeu lugubre:
—Ah! oui,—riposta-t-elle tout de go, imperturbable.—Mais, si l'objet n'est pas encore confectionné, commandez donc la plus grande taille ... puisque on ne sait pas au juste qui mourra «en premier» dans la maison!... Une grande «caisse,» n'importe qui peut tenir dedans....
—Moi, par exemple,—approuva L'Estissac.
Il était là, assis par terre, le dos à un tronc d'arbre.
La marquise Dorée s'empressa vers lui:
—Je ne vous voyais pas!... comment allez-vous?
—Bien. Aussi bien que l'enfant.
Il maniait des échantillons d'étoffes. Intriguée, Célia s'approcha:
—Vous vous amusez?
—Oui, chère madame, je m'amuse à combiner le costume de Jannik pour le prochain bal syphilitique.
—Syphilitique?...
Elle avait ouvert une telle bouche que, malgré le sérieux dont il se départait rarement, le duc éclata de rire:
—Seriez-vous par hasard Toulonnaise de si fraîche date que vous ignoriez?...
Jannik interrompit:
—Naturellement, elle ignore!... Elle ne connaît encore rien ni personne!... Mais je vais lui expliquer, moi: les bals syphilitiques, ma chère ... soyez tranquille! ce n'est rien de scandaleux!... les bals syphilitiques, à Toulon, ce sont tout bonnement les bals que les officiers offrent aux demi-mondaines....
L'Estissac compléta l'explication:
—Et nous les nommons de ce nom précis par protestation contre l'idiote hypocrisie moderne!... Nous, marins, tenons à ne pas imiter le pudique Brieux: nous parlons français, et nous appelons les chats des chats.
—Mais pourquoi ce nom-là, plutôt qu'un autre?
—Par politesse et sympathie envers les pauvres gens, mâles et femelles, qui, avant d'enfiler leurs dominos, ont subi la douloureuse injection sous-cutanée....
—Vous comprenez,—fit Jannik, gamine,—ils ont le droit de se figurer, ce soir-là, que tout le monde est comme eux ... ça les console!...
La marquise s'était tournée vers Célia.
—C'est vrai, au fait! nous n'y avons pas songé encore!... Il faudra vous préoccuper d'un costume, mon petit!...
—Déguisez-vous en dame toute nue,—conseilla Jannik:—le costume vous ira comme un gant, et il ne va pas à tout le monde.... Vous riez! Ce n'est presque pas une plaisanterie, vous savez! Ils sont très décolletés, nos bals syphilitiques!... L'an dernier déjà, Petite Horreur y est venue en chemise de nuit....
—Nous ferons mieux cette année,—dit le duc.
—Vous vous y prenez tôt, en tout cas! dès décembre!
—A cause du départ probable de l'escadre pour le Levant....
Soigneusement, il avait rangé ses échantillons dans une corbeille. Et il vint à Jannik:
—Il est l'heure de votre côtelette, petite fille.... Voulez-vous que j'aille dire à Sylvie?...
—S'il vous plaît.... Et demandez le thé, du même coup ... le thé, pour ceux qui n'ont pas encore leur concession perpétuelle retenue....
—Vous allez vous faire gifler, si vous dites trop de bêtises!...
Il entra dans la maison.
—Eh bien!—fit Jannik, se retournant vers ses visiteuses:—Dorée, et vous, madame ... comment trouvez-vous mon jardin?...
Fière, elle tendait les deux bras vers le gazon frais tondu. Un rayon de soleil joua sur ses mains quasi transparentes....
Par delà les pins maritimes, par delà les pelouses et le massif de palmiers, la Petite Rade apparaissait, si bizarrement encadrée de montagnes qu'on la pouvait prendre pour un lac. Et, dans ce lac, la presqu'île de Balaguier, avec ses cyprès et ses parasols, s'allongeait comme s'allongent les presqu'îles des estampes japonaises. L'air était si pur et le soleil si vif que les lointains ne s'estompaient pas. Et tout le paysage ne formait qu'un plan, sans nulle perspective raisonnable.
—Rien que pour voir cette vue-là,—dit la marquise, on ferait tous les jours le voyage de Mourillon à Tamaris!...
—Alors, faites-le!
—Ce n'est pas l'envie qui m'en manque!... Mais vous savez ce que c'est; on se lève chaque soir entre quatre et cinq, et avant qu'on se soit seulement débarbouillée....
—Et cette jolie dame-là,—fit Jannik en regardant Célia silencieuse,—est-ce qu'elle se lève aussi entre quatre et cinq?
Ce fut Dorée qui répondit:
—Cette jolie dame-là, vous devriez bien lui faire un bout de morale! Elle est amoureuse comme une bête.
—Bon Dieu! De qui?
—D'un aspirant, pas sérieux du tout!...
Célia, rouge comme feu, protesta d'une main molle. Mais Jannik écartait les deux bras en signe d'impuissance très résignée:
—Quelle diable de morale voulez-vous que je lui fasse?... Vrai, je ne manquerais pas d'aplomb si je reprochais son aspirant, à cette gosse, moi qui ai passé ma vie à me toquer de tous ceux que j'ai rencontrés!...
Mais la marquise ne se démontait pas:
—Voyons, Jannik! Vous croyez que cette petite n'aurait pas mieux à faire, pour ses débuts à Toulon?... Je ne «la disputerais» pas pour un béguin!... Une bêtise de temps en temps, tout le monde a le droit de la faire.... On n'est pas de bois, évidemment.... Mais ce que je n'admets pas, c'est l'exagération! Elle n'en dort plus, elle n'en vit plus, à force de rêver à son midship! Et, bien entendu, comme elle n'a que lui en tête, elle n'accepterait pas, pour un coup de canon, de prendre un autre ami ... quelqu'un qui compterait....
—Bah!—fit Jannik, insouciante.—Les béguins passent!... Et il est toujours temps de prendre des amis qui comptent.... Il ne faut pas être trop pratique!... Surtout....
Elle penchait la tête de côté, comme pour mieux apercevoir la mer bleue, au bout de la perspective fuyante des pelouses vertes:
—Surtout, Dorée, que cela dépend des femmes.... Nous ne sommes pas pareilles, toutes.... Et ça ne nous réussirait pas à toutes, d'être pratiques....
L'autre s'étonna:
—Bon!... qu'est-ce que vous allez chercher là?... Jannik se prit à tousser, et, d'une longue minute, ne put répondre. Quand elle y parvint, sa voix, toujours menue, sembla d'un cristal fêlé, près de se rompre.
—Je ne vais rien chercher.... Et je vous assure que j'ai raison.... Réfléchissez un peu, et vous direz comme moi.... Nous, les demi-mondaines, on nous englobe toutes dans une seule catégorie, et on se figure que, toutes, nous avons été coulées dans le même moule.... Nous devons penser de même, vouloir de même, agir de même.... Eh bien! non!... On se fourre le doigt dans l'œil.... Nous sommes bien plus différentes entre nous que les femmes du monde entre elles.... Oui! dame!... Être demi-mondaines, ce n'est pas le résultat d'une éducation, ni d'une vocation ... c'est le résultat d'un accident ... et cet accident-là peut tomber sur n'importe quelle jeune fille.... Alors, il y a un mélange extraordinaire, parmi nous.... Tenez, vous, Dorée, vous m'avez raconté votre histoire ... vous êtes née je ne sais plus dans quel pays extravagant ... et votre maman était une écuyère extrêmement célèbre, qui avait eu des princes et des rois parmi ses amants.... Donc, c'est tout naturel que vous ayez le goût des aventures et que vous soyez très ambitieuse.... Et vous avez vingt fois raison de bien gouverner votre barque, et de tout calculer pour devenir illustre à votre tour, et applaudie, et riche, comme a été votre maman.... Soyez pratique, par conséquent: ça en vaut la peine et ça vous réussira, à vous.... Mais à d'autres? à moi, par exemple?... Je suis une petite Brezounec de quatre sous, moi!... Mon père était ouvrier de l'arsenal, à Brest. Ma mère «faisait» la blanchisseuse. Et ils se battaient chaque fois qu'ils étaient soûls: les samedis soir, les dimanches et les lundis.... On s'empilait tous ensemble,—c'est-à-dire eux deux, mes trois sœurs, mes quatre frères, et moi,—dans la plus ignoble chambre, visqueuse et moisie, de la plus sale maison de tout Recouvrance[1].... Là-dedans, vous pensez que je ne rêvais pas à des Princes Charmants. Mon idéal, c'était de devenir une dame comme celles dont ma mère lavait le linge dans la Penfel[2], une belle dame à chemises festonnées et à pantalons de vrai madapolam, tout coton! Le premier midship que j'ai suivi m'a payé du premier coup des affaires encore plus somptueuses!... Vous voyez bien que je n'avais que faire d'être pratique!... Sans jamais me donner aucun mal, sans rien prévoir, sans rien combiner, j'ai toujours eu tout ce que je désirais, avant même de le désirer.... Je désirais si peu de chose!... Et il y a beaucoup de femmes, parmi nous, qui ne désirent guère plus de chose que moi....
Sur le dernier mot, le cristal de la voix se brisa. Une nouvelle quinte, sèche, essoufflée, lamentable, secoua tout le pauvre corps terrassé sur la chaise-longue. Et Dorée, qui avait peut-être une réplique prête, la garda pour soi, et se tut.
L'Estissac revenait, précédant Sylvie,—la femme de chambre,—qui marchait à pas prudents, un vaste plateau à thé en équilibre sur ses bras. Le duc portait lui-même une tasse dont il remuait soigneusement le contenu à la cuiller.
—Le côtelette commandée,—annonça-t-il, d'un ton de maître d'hôtel.
Jannik, la tasse en main, faisait la moue.
—Eh bien? vous ne buvez pas?
Elle allongea les lèvres davantage:
—Mon pauvre L'Estissac!... ce n'est pas pour critiquer vos talents culinaires.... Mais c'est tout juste appétissant, cette viande raclée dans ce bouillon!...
Il plaisanta, comme on plaisante avec les bébés malades, pour leur faire avaler la tisane amère:
—Faut-il que je goûte, pour vous prouver que c'est bon?
Elle sourit, et but d'un trait,—pour lui faire plaisir.
Célia admirait le plateau d'argent, et le service japonais et la dentelle Renaissance du napperon, et le tablier très brodé de Sylvie....
C'était une maison joliment tenue, la maison de Jannik!...
L'Estissac s'était rassis par terre, le dos au même arbre.
—De la maison,—dit-il,—je vous ai entendue discourir, petite bavarde....
—Oui,—fit Jannik:—j'expliquais à Dorée que mon premier amant me fit cadeau de trois chemises à rubans roses et de deux pantalons assortis.
—C'était un homme généreux.
—C'était un petit aspirant gentil, qui fit deux parts de sa solde: la plus grosse passa dans la bourse de la lingère et la plus petite passa dans ma bourse à moi.
—Alors,—jugea le duc,—c'était mieux qu'un homme généreux: c'était un honnête homme. Qu'est-il devenu?
Mélancolique, la jeune femme montra du doigt la terre:
—Saïgon,—dit-elle, laconiquement:—Jardin d'Acclimatation....
Dorée regarda Célia, et traduisit:
—Cimetière....
Jannik reprenait le fil de ses souvenirs:
—J'avais quatorze ans. Pour être battue le moins possible, j'étais le moins possible à la maison.... Et pour gagner des sous j'avais inventé de vendre des bouquets de violettes au Casino.... Brest avait un vrai Casino, en ce temps-là.... Un soir, je vendais donc mes bouquets de violettes.... Voilà que je remarque un midship joli, joli, joli.... Vous n'avez jamais vu de midship aussi joli.... Il avait la peau plus douce que moi!... et ses ongles brillaient!... J'ai tout de suite prélevé huit sous sur ma recette, pour acheter d'abord un polissoir....
—Une folie!—fit l'Estissac, sévère.
—Fichtre! oui.... Mais dès le lendemain j'en fis une autre, plus grave.... J'avais passé quatre heures de nuit à frotter mes ongles.... Ça me donna du courage. Le soir, au Casino, j'allais droit à mon midship, et, pan! je lui fis ma déclaration.... Il en resta indigo!... Mais écoutez le plus beau de mon histoire: «Tu as seize ans?—me dit-il.... (Vous comprenez, je me vieillissais, pour ne pas être traitée en bébé!)—Tu as seize ans? Et personne ne t'a eue encore? Eh bien! ma fille, si tu te figures que je vais accepter d'être le premier!... Allez, oust! va te faire fesser par ta mère!» Il ne voulut même pas m'embrasser!...
—Dur!
—Plutôt, oui!... Je n'ai jamais tant pleuré de ma vie.... Mais quatre jours après, je rappliquais, décidée à tout: «Me revoilà! Vous n'avez pas accepté d'être le premier.... Eh bien! vous serez le second!... Hier, j'ai demandé à ... mon cousin.... Et c'est fait!...» Bien entendu, il n'y avait pas un mot de vrai, dans ce conte-là. Mais le midship fit semblant d'y croire. On chercha une chambre. On n'en trouva pas. Et comme il faisait beau, on alla s'aimer sur le cours d'Ajot, dans les massifs de cyclamens ... c'est le jardinier de la ville qui a dû être furieux, le lendemain!... Tiens!... bonjour, vous tous!... Vous arrivez très bien: Il y a du thé dans la théière, et il y a notre petite amie Célia pour faire la jeune fille....
Une caravane de visiteurs apparaissait entre les pins. Célia reconnut Farigoulette et la Mie T.S.F., avec deux autres femmes et plusieurs officiers, qu'elle avait déjà rencontrés çà et là....
—Jannik!—annonça l'un des nouveaux venus, quand furent achevées les embrassades obligatoires,—Jannik! je ne viens pas chez vous, moi, pour boire votre thé, manger vos gâteaux et ne pas vous dire merci, comme vont faire, à n'en pas douter, tous les goinfres qui m'accompagnent. Non! je viens chez vous, Jannik, pour frapper à la porte de votre sagesse, et pénétrer sous le toit de votre raison!...
C'était un gamin à jolie moustache, dont les yeux vifs pétillaient.
—Conseillez-moi donc, ô Jannik!... Vous me connaissez: nous avons dormi ensemble cinq ou six savoureuses nuits, au temps jadis....
Elle éclata de rire, très amusée:
—Chut!... Voulez-vous bien vous taire?... Est-ce qu'on dit ces choses-là?...
—Pourquoi non? Il n'y a pas de honte!... au contraire: votre choix, chère madame et amie, m'a beaucoup honoré!...
Elle riait de plus belle, et cita les bons auteurs:
—«Vous vous moquez, monsieur! tout l'honneur fut pour moi!...» Mais ... à part ça?...
—A part ça, voici: il est possible que, d'aujourd'hui à trois mois, je sois un homme marié. Quel est votre sentiment là-dessus? Ferai-je bien? ferai-je mal? Que me conseillez-vous?
—Moi?... Rien du tout!...
Elle secouait énergiquement sa tête malicieuse:
—Rien de rien! Mon petit Port-Cros, vous êtes majeur, pas? Et vous n'avez besoin du consentement de personne, sauf de votre ministre, qui ne le refuse jamais, pour faire toutes les bêtises qui vous passeront par la tête,—la bêtise conjugale, notamment?—Donc, faites!...
Il la regarda bien en face, puis, familier, vint s'asseoir sur la chaise-longue:
—Rien de plus exact!—dit-il, soudain sérieux.—Je n'ai en effet père ni mère à consulter, sauf pour la forme. Mais voilà précisément pourquoi je viens vous consulter, vous, sur le fond!... Maintenant, je ne plaisante plus!... Jannik, mon vieux, vous êtes un ami trop bon et trop sûr pour me refuser la consultation que je sollicite ... et un docteur trop docte pour ne pas me la fournir excellente!
Touchée, elle lui tendit la main:
—C'est gentil, ce que vous me dites là!
Il baisa la fine patte maigre, et, reprenant le ton plaisant:
—Vous voyez! Pas possible de vous dérober, chère madame et amie! Ça ne serait vraiment pas digne de vous, de laisser un ancien amant dans l'obscurité, l'indécision, l'incertitude et autres mélasses!... Votre devoir est tout tracé: parlez! ôtez-moi de mon doute!...
Elle haussa drôlement ses pauvres épaules creusées:
—Toqué, va! Ah! ma petite Célia! s'il est pareil à celui-ci, votre midship ... je vous plains de tout mon cœur!... Et ça prétend faire le bonheur d'une dame, ces moutards-là?... Enfin! tout de même ... puisqu'il a demandé poliment, on lui donnera ... Port-Cros, mon vieux ... qui est-ce, la jeune fille? venez dire le nom tout bas ... dans le creux de mon oreille.... Les secrets n'en sortent jamais, de ce creux-là; vous le savez?
—Je le sais,—dit le fiancé.—Vous êtes un très honnête homme!...
Il s'approcha, confia le nom, et, leste, baisa l'oreille.
—Oh!—fit Jannik,—insupportable garçon! Me voilà dépeignée!... Petite brute! et qui veut des conseils, encore!... Tenez! attrapez celui-là, d'abord: le conseil de ne jamais embrasser une femme à tort et à travers ... surtout quand elle est coiffée....
Elle tapotait ses cheveux d'une main adroite:
—Oui!... Et cela dit, récapitulons.... Mademoiselle ... disons mademoiselle Chose.... Bon! Elle a vingt-quatre ans....
—Comment devinez-vous son âge?
—Port-Cros, voyons! ne soyez pas absurde!... Comme si, à Toulon, une demi-mondaine pouvait ignorer l'âge d'une jeune fille du monde! D'où sortez-vous, mon pauvre ami?... Donc, vingt-quatre ans, et vous vingt-six.... Les familles ... la dot ... les argents ... les caractères réciproques.... Bon! j'ai tout ce qu'il me faut, laissez-moi réfléchir.... Je vous dirai mon opinion quand le soleil sera couché.... D'ici là ... Célia, mon chéri ... vous permettez que je vous appelle Célia tout court, hein?... Alors, Célia!.... servez-leur à boire et à manger, à tous ces hommes ... ils ont droit au pain et au sel ... au cake et au thé ... pour leur peine d'être venus de Toulon à Tamaris voir si Jannik était déjà enterrée.... Moi, pendant que vous travaillerez, je dirai des horreurs avec Farigoulette.... C'est de son âge.... Et les autres dames écouteront....
Autour de la chaise-longue les autres dames formaient déjà le cercle. Mais avant que Farigoulette eût entamé les horreurs promises, une discussion technique s'était engagée entre L'Estissac et l'un des officiers qui venaient d'arriver. Il s'agissait du Béveziers—le croiseur qui, un an plus tôt, avait fait côte au Brésil contre les brisants d'Aguape. Et, à cette discussion, les femmes, toutes, tinrent à honneur de se mêler.
On jugeait avec quelque sévérité le commandant du Béveziers, coupable d'avoir navigué, par nuit noire, trop près d'un littoral dépourvu de phare, contre lequel d'autres bâtiments s'étaient déjà perdus.
—Je croyais,—fit observer, modeste et judicieuse,—la maîtresse de maison, je croyais qu'en pareil cas vous aviez toujours la ressource de sonder?
L'Estissac s'inclina:
—Rien n'est plus juste, chère madame! et vous faites grand honneur à vos professeurs de navigation pratique. Si le commandant du Béveziers eût fait comme vous conseillez, il eût sauvé son navire. Mais, par un oubli vraiment symptomatique, ni cet homme, ni le conseil de guerre chargé de son procès ne se sont souvenus qu'il existait des sondeurs à bord des vaisseaux de la République! L'une de ces petites filles aurait bien dû, la veille du dit procès, aller dormir dans le lit de l'un des juges: l'oubli dont nous parlons eût peut-être été réparé, je veux dire puni....
Jannik riait et haussait les épaules.
—C'est comme je vous le dis!—insista le duc.—La vérité, d'ailleurs, a coutume de sortir des bouches enfantines. Même, il sied, à ce propos, de baiser les dites bouches, par respect....
Et il baisa la bouche de Jannik.
La tasse d'une main, le sucrier de l'autre, Célia s'approchait de Port-Cros, le fiancé:
—Deux morceaux, monsieur?
—Un seul, voulez-vous....
Elle le servit, il remercia:
—Quelle jeune fille accomplie! Peste! j'ai envie de vous adresser ma future: vous lui donneriez des leçons.... Figurez-vous qu'avant-hier elle a délicatement humecté les genoux d'une vieille dame avec deux litres d'orangeade glacée!...
Célia riait:
—Monsieur Port-Cros ... j'aime mieux vous l'avouer tout de suite: votre future ... je n'y crois qu'à moitié!...
—Ah bah!... pourquoi?
—Vous en parlez trop pour qu'elle existe!...
—Tiens, tiens, tiens!... c'est amusant ce que vous imaginez là!...
Il l'avait débarrassée du sucrier, et s'en fut lui-même le reposer sur le plateau. Il reposa sa tasse aussi, oubliant de la boire, et revint à Célia:
—Vous,—dit-il,—donnez votre main: je vais lire dedans!... Vous êtes une provinciale, mon enfant: c'est écrit là ... une provinciale de Paris, dites-vous?... je veux bien.... Paris n'est pas moins province que Lyon, Marseille, Bordeaux ou Fouilly-les-Oies ... vous êtes donc une provinciale, et vous n'avez pas encore acquis les mœurs de notre capitale toulonnaise.... Ça viendra, consolez-vous!...
Il appuya sa bouche dans la paume fraîche, et, après la caresse:
—En sorte,—reprit-il,—qu'en votre qualité de provinciale, vous n'en revenez pas d'entendre un candidat au mariage solliciter l'avis et le conseil d'une demi-mondaine qui fut sa maîtresse. Vous jugez le susdit candidat grotesque des pieds à la tête, et, qui pis est, indécent de la tête aux pieds: je parie même que vous êtes horriblement choquée d'avoir failli ouïr, dans ce cercle de femmes «de mauvaise vie», le nom d'une jeune fille très pure!... Pas la peine de hausser les épaules: vous êtes choquée, ça se voit. Allons! bon! voilà qu'elle se vexe!... Mais non, petite fille, je ne me moque pas de vous!... Au contraire, je trouve très gentil, très touchant, même, votre haut-le-corps de tout à l'heure.... Seulement, vous avez tort, et j'ai raison. Vous vous êtes dit: «Voilà un vilain bonhomme qui, ce soir, fera sa cour à une pauvre innocente, après s'être moqué d'elle, chez une «grue», cette après-midi!» Ce n'est pas vrai, ma chère! je ne me moque pas de ma fiancée le moins du monde. Et c'est dans son intérêt,—oui, dans l'intérêt de cette pauvre innocente,—que je suis venu demander, très sérieusement, l'opinion de Jannik sur nos chances de bonheur ou de malheur ... l'opinion de Jannik, laquelle Jannik, quoi qu'en puissent penser les Parisiens, Lyonnais, Marseillais et autres gens barbares, n'est pas «une grue». Nous, gens policés, traitons plus honorablement nos petites amies et alliées!... Celle-ci,—il montra d'un clin d'œil la maîtresse de maison—, celle-ci est une charmante femme qui certes n'est inférieure à mademoiselle.... Chose ... ni par l'esprit, ni par le cœur. Et je vous jure bien que je n'ai pas plus de scrupule à nommer aujourd'hui mademoiselle Chose à Jannik que je n'en aurai demain à nommer Jannik à mademoiselle Chose!... Par ailleurs, qui peut mieux me connaître et mieux jauger mes qualités conjugales qu'une camarade intelligente et fine, dont je fus, il n'y a guère plus de six mois, l'amant?...
Les yeux grands ouverts, Célia considérait l'officier.
—Quod erat demonstrandum!—conclut-il en embrassant derechef la main qu'il n'avait pas lâchée.—Trois conférences comme celle-là, et vous serez sacrée Toulonaise....
La voix de Farigoulette, une voix d'écolière échappée, un filet de vinaigre, limpide tout de même, et savoureux, jaillissait parmi des exclamations:
—Je ne sais pas l'heure qu'il pouvait bien être ... neuf ou dix ... sûrement, pas midi.... Je dormais à poings fermés, seule: mon enseigne avait filé de bon matin pour attraper son canot major.... Pan, pan, pan!... une dégelée de coups de pieds dans ma porte!... Je saute du lit, moitié nue.... Je cours ouvrir.... Je me disais: Il y a le feu!... ou un tremblement de terre.... Ah! ouiche!... je vois deux «marque mal» plantés sur mon palier: «C'est vous, Marie Mourain?» J'en tombe affalée!... Vous comprenez: Marie Mourain, c'est mon vrai nom. Et personne ne le sait, ici. Je ne suis pas de Toulon,: je suis«étrangère du dehors»!... de Bandol[3]!... Bref je n'ai pas l'esprit de répondre non. Et crac! sans manières, le plus sale des deux «marque mal» me colle la main sur l'épaule: «Allez, marchez! au poste, et pas de rouspétance!» C'étaient deux mœurs qui venaient m'arrêter. Moi, bête comme un troupeau de dindes, au lieu de protester, de crier au secours, enfin de me débrouiller n'importe comment ... et j'avais la loi pour moi, clair comme le jour!... je me fiche à pleurer, et je demande seulement la permission de passer une jupe et d'emporter Boule de Suif, mon fox.... Pour finir, nous voilà tous dans la rue. J'avais honte, vous pouvez croire: pas habillée, pas peignée ... et les deux «marque mal» qui me tenaient par le bras, comme une voleuse.... Il n'y avait pas long de chemin, grâce à Dieu. Nous arrivons à la police.... Un «commissaire»[4] était là.... Ah! Seigneur! je me suis cru revenue chez mes parents, où, sur quatre mots qu'on disait, il y en avait toujours trois de gros!... Savez-vous son premier cri, à ce «commissaire»? «Enfin, j'en tiens une! Et ça a le toupet d'avoir des chiens, ces chiennes-là!» Et le voilà parti!... Ah! j'en ai entendu! et de toutes les sortes!... J'étais ci, j'étais ça, j'étais le reste!... Bref, au bout du chapelet, il rappelle les «mœurs» et donne l'ordre qu'on m'emmène, devinez où? au quartier réservé! pour me faire «passer la visite» avec les femmes «de maison»!... J'ai cru que ça y était, et qu'on allait me mettre en carte.... Par grande veine, une idée m'est poussée juste au dernier moment. «Pardon,—je dis au commissaire,—pardon! je dormais tout à l'heure, et je n'ai pas bien compris.... Vos hommes avaient un mandat, pour pénétrer chez moi?.» Il recommence à m'insulter: «Un mandat, pour pénétrer chez une pourriture comme toi? Ah çà!...» Mais je me rappelais ce que mon enseigne m'avait expliqué un jour: «Ils n'en avaient pas? Très bien! ça fera plaisir à mon ami quand je lui raconterai l'histoire ... oui, à mon ami, M. Tinville, le directeur du Petit Toulonnais....» C'était presque vrai, ce que je racontais là: on s'était aimé deux fois en quinze jours, Tinville et moi ... et, très gentiment, il m'avait promis de me débrouiller, si j'avais jamais des ennuis.... Ah! mes enfants! Rien qu'en entendant ce nom-là, Tinville, le commissaire est devenu pâle.... Et, du coup, il m'a offert une chaise!... Un quart d'heure après, c'était arrangé. Au lieu de me conduire à «la visite», on a envoyé un agent s'informer aux bureaux du Petit Toulonnais. Tinville a écrit deux mots sur un bout de papier. Et on m'a lâchée, séance tenante! Mais je l'ai échappée belle, hein!...
Les femmes s'écriaient. L'Estissac les interrompit:
—L'admirable de tout cela,—dit-il froidement,—c'est que, le 14 juillet 1789, une bande d'énergumènes a pris d'assaut la Bastille, pour protester contre les arrestations arbitraires, qui étaient, nul n'en ignore, la honte et l'opprobre de l'ancien régime!...
Les femmes, toutes ensemble, hochèrent la tête. Oui, c'était admirable, en effet, et L'Estissac n'avait pas tort. Mais à elles, le courage manquait pour plaisanter là-dessus. Et Jannik fut leur interprète à toutes:
—C'est pourtant dur,—murmura-t-elle,—de vivre sans cesse poursuivies, traquées, forcées, comme des bêtes féroces, comme des loups!...
Elle se tut, songeuse. Puis, ayant réfléchi:
—Port-Cros!—dit-elle tout à coup.—Port-Cros! mariez-vous!...
L'interpellé sursauta:
—Comme cela?—demanda-t-il.—Tout de suite? sans autre forme de procès? Est-ce l'aventure de Farigoulette qui vous inspire ce verdict?
—Ma foi! oui!...
Il s'étonna:
—Expliquez?...
—Oh!—dit-elle,—expliquer, ça n'a jamais été mon fort! Mais je suis sûre de ce que je vous dis: mariez-vous! C'est le meilleur parti.
Il questionna:
—Donc, vous croyez que je serai heureux?... que nous serons heureux, mademoiselle ... Chose ... et moi?
Elle allongea les lèvres:
—Peuh!... je n'en sais trop rien!... il y a du pour et du contre....
—Eh bien? alors?...
—Mais en tout cas, vous serez moins malheureux, elle et vous, en vous mariant qu'en ne vous mariant pas....
—Et du moment qu'il faut être mangé, et qu'il ne s'agit que de choisir la sauce....
—Pas la peine de rire, puisqu'au fond c'est exactement ce dont il s'agit!
—Je ne ris plus!... Il n'y a pas de quoi.... Et puis, je suis trop intrigué.... Cette Farigoulette qui décide de ma destinée conjugale, rien qu'en se crêpant le chignon avec la police....
L'Estissac toujours assis contre le tronc de son pin, émit un aphorisme:
—Dame! si Farigoulette était elle-même en possession d'une destinée conjugale, la police ne songerait un seul instant à se crêper le chignon avec Farigoulette!...
—Alors même—compléta l'un des auditeurs—que Farigoulette, femme mariée, se conduirait aussi mal, en sa qualité de femme mariée, que Farigoulette, demi-mondaine, se conduit bien en sa qualité de demi-mondaine!...
Farigoulette, bruyamment, approuva:
—Pardi! on le sait, que toutes les femmes mariées sont des pas grand'chose, qui nous chipent nos amants sans que jamais personne y trouve à redire! C'est une fameuse injustice, allez, la vie!
Elle secouait la tête et plissait la bouche. Elle avait tout à fait la mine d'une très vieille dame qui en a vu de bien des couleurs, et dont les illusions se sont envolées une à une au souffle de l'adversité. Cette mine-là, sur sa frimousse de quinze ans, faisait le plus drolatique des masques.
Port-Cros, candidat au mariage, se retournait vers Jannik.
—Bon!—fit-il.—Vous avez entendu, vous? «Toutes les femmes mariées sont des pas grand'chose!» Et c'est ça que vous voulez me faire épouser?
Jannik rit, et, comme d'habitude, son rire s'acheva en toux.
A la fin elle put cependant parler:
—Oui,—dit-elle, oui!—c'est ça que je veux vous faire épouser ... parce que, L'Estissac vient de vous l'expliquer, l'aventure de Farigoulette est une leçon pour nous tous.... Dans la vie, voyez-vous, mon petit Port-Cros, il n'y en a que pour les gens mariés.... La confiture est pour eux, le pain sec pour les célibataires!... Ne restez donc pas célibataire, vous qui pouvez devenir «genmarié»! et sautez sur la première occasion!... Mademoiselle Chose vous va comme un gant, mon ami.... Elle est gentille ... ce ne sera pas une corvée de dormir avec elle ... surtout pour vous qui savez dormir délicatement avec une femme: nous vous avons appris, nous, les chiennes et les pourritures, comme nous appelait le commissaire de Farigoulette.... Mademoiselle Chose profitera de nos leçons.... Quand elle aura des caprices, vous vous souviendrez des caprices que nous avions, nous, les pourritures et les chiennes.... Vous ne serez ni brutal, ni égoïste.... Et ça ira tant bien que mal, vous deux.... Mariez-vous, Port-Cros!
—Du diable! Vous êtes encourageante, mais sans exagération!... Une chose m'intrigue pourtant: si le mariage, n'importe quel mariage, vous semble à tel point désirable, pourquoi vous, Jannik, n'en avez-vous pas tâté?
—Moi?
—Vous! les occasions ne vous ont pas manqué, nous le savons tous très bien ... trois ou quatre fois, l'affaire n'a tenu qu'à vous: Vous n'aviez qu'à vouloir. Et vous n'avez pas voulu....
Elle souleva ses deux mains transparentes, et les laissa retomber sur le crêpe de son kimono:
—L'affaire n'a tenu qu'à moi, peut-être bien! Mais il y a le proverbe: Où la chèvre est attachée il faut qu'elle broute!... Moi, mon ami, j'étais attachée du côté des célibataires!...
L'Estissac avait quitté son fauteuil de gazon et son dossier d'écorce. Il vint à la chaise-longue, se pencha au-dessus et posa ses lèvres sur le front pâle de la fillette. La grande barbe assyrienne, d'ébène incrusté de cuivre, semblait vouloir mêler un peu de sa force à la faiblesse fragile du corps gisant....
—Broutez, petite chèvre!... C'est gentil, gentil, de n'avoir pas voulu nous quitter, nous, les gens à pain sec....
Elle glissa ses doigts parmi les larges boucles lustrées noires et rousses:
—Non!... ce n'est pas gentil ... c'est sage.... Est-ce qu'on se marie, quand on est née dans un taudis de Recouvrance, d'une blanchisseuse et d'un ouvrier «de port», soûls trois fois par semaine?... On ne peut pas ... on ne doit pas!... A moins, bien entendu, qu'on accepte de prendre soi-même un ouvrier «de port», de devenir une blanchisseuse, de se soûler trois fois par semaine, et de vivre dans la crasse, parmi des batailles et des raclées,—comme a fait maman!... Telle mère, telle fille!—Mais voilà! je n'avais pas la vocation: je n'aimais ni les coups de soulier, ni les «bolées» de fil en quatre!... et j'aimais à me laver la figure presque tous les jours!... Je n'étais visiblement pas faite pour le métier d'honnête femme!... j'ai mal tourné: j'ai pris des amants,—des officiers, des gens de mer,—qui m'ont appris à être propre, à être sobre, à être douce, à ne pas jurer, à lire, à réfléchir, à penser ... tous les vices, quoi!... Quant à épouser un de ces amants-là, et lui donner, en récompense de ses leçons, le beau-père et la belle-mère que je viens de vous dire,—non!... ce n'aurait pas été très honnête!...
Les derniers rayons du soleil avaient teinté d'écarlate les troncs rouges des pins parasols. Et la nuit impatiente s'élançait sur toute la rade, chassant devant soi le crépuscule violet et vert. Une bise de décembre souffla soudain dans l'obscurité naissante. Et L'Estissac, impérieux, enleva dans ses bras la malade et l'emporta brusquement de la pelouse vers la maison.
On s'embrassa beaucoup, puis l'on partit en bande. Le duc demeurait seul, ayant pris pension à la villa Bleue, «par économie», disait-il sans sourire. Il se proclamait d'ailleurs souffrant, et s'était mis au régime,—au régime de Jannik.—Et Jannik, prise au piège de cette délicate tendresse, se résignait à suivre, pour la santé de l'ami, les ordonnances des médecins....
Sous les étoiles, le petit vapeur à cheminée jaune se hâtait. Alentour, les cuirassés de l'escadre, étincelants de feux bariolés,—blancs, rouges, verts,—semblaient un archipel de pierreries....
Célia, assise en abord et penchée obliquement, s'accoudait à la rembarde, et contemplait l'eau noire.
—A quoi pensez-vous?—demanda la marquise Dorée, qui n'aimait pas le silence.
Mais Célia, parfois, l'aimait:
—A rien,—dit-elle.
CHAPITRE IX
SUR LE PONT D'AVIGNON TOUT LE MONDE DANSE, DANSE ...
Devant la porte du Casino, quatre mâts de chaloupe supportaient un velum en manière de marquise. Et deux sergents de ville, gonflés de leur importance, tenaient en respect la double haie des gamins accourus vers le spectacle alléchant. Au fronton de l'édifice, des lampes électriques bleues calligraphiaient l'inscription sensationnelle: Bal des Officiers de Marine. Et les fiacres-landaus, plus solennels et plus cahotants que jamais, roulaient à grand fracas sur le pavé du boulevard, apportant avec majesté le flot multicolore des demi-mondaines parées ou travesties....
Célia, descendant de voiture, avait levé les yeux vers l'inscription:
—Bal des Officiers de Marine?—épela-t-elle.—Tiens? et pourquoi pas: Bal Syphilitique?
L'Estissac, président de la fête, se tenait au bas du perron pour accueillir les belles invitées:
—Parce que nous sommes tolérants,—dit-il.—Bal Syphilitique, ça aurait pu choquer la pudeur burlesque d'un quelconque monsieur Bérenger, égaré parmi les passants de Toulon. Et nous tenons à ne choquer personne, ma chère! pas même le plus quelconque des messieurs Bérenger!...
Il s'interrompit, car Célia, debout sous le porche, n'avançait pas:
—Êtes-vous seule?—demanda-t-il.—Voulez-vous le bras d'un aspirant pour aller au vestiaire?
Une dizaine de midships, la pivoine traditionnelle épinglée au revers de l'habit, lui servaient d'aides de camp.
—Merci,—fit Célia.—Je suis avec Peyras.... Je ne sais pas ce qu'il fait dehors, par exemple, au lieu d'entrer!...
Dans le même instant le gamin arrivait:
—Me voilà!—dit-il.
Il entraînait Célia vers l'escalier du vestiaire. Mais Célia, acerbe, entama une scène:
—Quelle femme regardais-tu encore là-bas?
L'aspirant leva les épaules le plus haut qu'il put:
—Zut! assez de cette scie, pour l'amour de Dieu!...
Il entraîna Célia plus vite. Mais Célia tourna la tête, juste à temps pour apercevoir, au bas de l'escalier, plusieurs femmes qui franchissaient la porte à leur tour. L'une d'elles riait à grands éclats. Et Célia, soudain pâle, reconnut le rire agressif de la Marseillaise Joliette, et sa toison roussie au henné.
—Voyons! viens-tu, ou ne viens-tu pas?—grommelait Peyras.
Il semblait d'assez méchante humeur. Et sa maîtresse n'était pas moins nerveuse. Leur baromètre avait visiblement baissé jusqu'au-dessous du «variable».
—Écoute!—fit Célia tout à coup.—Tu ne diras pas que je t'ai pris en traître: Si tu me trompes avec cette grue-là, je te jure que je fais un malheur!...
—Encore! ça devient une maladie, ma parole!... De quelle grue s'agit-il, cette fois?
Il le savait à merveille. Et elle jugea superflu de le renseigner davantage. D'ailleurs lui-même ne tenait pas à éterniser le débat. Il coupa court:
—Et puis, barca! je m'en fiche et je m'en contre-fiche! Tu as suffisamment admiré le vestiaire?... Alors en avant! marche!... Lançons-nous!...
Elle s'empara du bras qu'il n'offrait pas. Et, bon gré mal gré, leur entrée fut, comme Célia la voulait, maritale.
Depuis déjà plusieurs nuits la lune rousse brillait au firmament de la villa Chichourle.
Malgré ses honorables résolutions, Bertrand Peyras continuait d'être l'amant—le seul amant—de Célia. Et décembre était vieux de dix-neuf jours. La solde touchée le 1er du mois n'était donc plus qu'un souvenir,—très vague.—Et toute l'ingéniosité de l'aspirant ne suppléait pas à ce vide absolu de toutes ses poches.
Sitôt le dernier louis envolé, Peyras avait bien tenté la loyale rupture prévue dès l'origine. Mais Célia, chaque jour plus amoureuse que la veille, avait jeté des cris d'écorchée:
—Tu me quittes pour une autre femme!
Il s'était d'abord moqué d'elle, selon le rite régulier:
—Oui, mon enfant! Je te quitte pour une autre femme, pour une femme très riche, qui m'entretiendra sur un pied luxueux....
Mais, jalouse jusqu'à la frénésie, Célia ne goûtait pas les railleries. Elle coupa celle-ci par une crise de nerfs, et Peyras effaré dut promettre de revenir, «en camarade», de revenir «encore deux ou trois fois»....
—Après-demain, là!...
—Oh! demain!... je t'en prie!... demain!...
Il était revenu demain, puis après-demain, puis les jours suivants.... Et, bien entendu, on avait été camarades, camarades de lit.
—Qu'est-ce que ça peut bien te faire de n'avoir pas d'argent? puisque je ne te demande rien?... et puisque je ne veux plus ni dîner en ville, ni aller au Casino, ni aller au café....
Ça lui faisait beaucoup. Il eût infiniment préféré qu'elle allât au café, qu'elle allât au Casino, qu'elle dînât en ville, et qu'un autre amant assumât à son tour la flatteuse charge de la conduire dans tous ces lieux très chers. Lui, Peyras, aurait eu licence de traîner ailleurs un célibat frugal, et libre....
Oui! mais quoi?... il ne pouvait tout de même pas pousser de force sa maîtresse vers les bras du premier venu ... ni s'exposer, par un «lâchage» pur et simple, à des scènes publiques et retentissantes.... Déjà Célia n'hésitait pas à venir l'attendre, en plein quai de Cronstadt, à l'arrivée du canot major. Et d'un geste victorieux, elle enlevait son amant, sous le regard narquois de la douzaine d'officiers débarqués du même canot.
Le plus prudent était de se résigner,—pour un temps.—Et Peyras se résignait,—de fort mauvaise grâce:
—C'était drôle au commencement,—s'avouait-il sans fard;—mais à présent!... J'ai gratté le baccalauréat; et il ne reste plus que la sauvagesse!...
Du vestiaire, on passait dans le couloir des galeries de balcon; et, des galeries, on redescendait au rez-de-chaussée par l'escalier des loges. La dernière marche franchie, Peyras et Célia avaient débouché en plein bal, à peu près comme les taureaux de combat débouchent, hors du torril, en pleine corrida.
Le bal, talonné à coups de cymbales et de trombones par la plus atroce musique de cirque qu'on eût pu trouver, tournoyait en bondissant, d'une allure épileptique.
C'était un bal très bizarre,—le plus bizarre peut-être de tous les bals de la décente Europe.—Célia, d'ailleurs, ne s'en aperçut pas tout de suite; et elle commença par faire la moue.
En effet, ni la salle, ni la chambrée n'étaient exagérément somptueuses. La décoration se bornait à quelques cordons de lampes électriques, à quelques guirlandes de lanternes chinoises, à quelques rosaces de parasols japonais;—rien davantage.—Quant à l'assemblée, elle était pis que diverse: panachée; et panachée principalement d'inélégances. La tenue de soirée n'était pas du tout de rigueur; bien au contraire, les plus fantasques accoutrements étaient accueillis. En sorte que, s'il ne manquait pas d'habits corrects, non plus que de robes bas décolletées, non plus que de costumes dignes en tous points des luxueuses redoutes, de Nice, de Cannes, et de Monte-Carlo, il manquait moins encore de vestons et de trotteurs, voire de peignoirs et de pyjamas; et l'on ne comptait plus les clowns de calicot, ni les dominos de lustrine, ni les cagoules à dix-neuf sous.... Cela n'eût pas encore été grand'chose: la cocasserie même de l'ensemble en excluait toute vulgarité. Mais, tels quels, peignoirs, trotteurs, habits, vestons, pyjamas, masques et mascarades composaient seulement une moitié du bal,—la moitié magnifique et reluisante!—et la très petite moitié: car le rez-de-chaussée lui suffisait, salle, scène, coulisses et bar; elle y tenait à l'aise, et s'y ébattait avec ampleur; tandis que le reste du vaisseau, balcon, loges, galeries des deux étages, poulailler, cintres mêmes, contenait péniblement l'autre moitié,—la très grande:—cohue considérable, hétéroclite, extravagante, conviée Dieu sait à quel titre! (la tradition des bals syphilitiques exige qu'on prodigue ces invitations de seconde classe dites extérieures,) et venue non pour danser, mais pour regarder; non pour être vue, mais pour voir; venue par conséquent sans façon, et dans le plus rustique appareil: les femmes en savates, les hommes sans faux col.
Et, dame! cette cohue-là n'était pas des plus gracieuses à contempler. Célia, l'apercevant, avait été excusable d'allonger les lèvres. Tout de même, c'était une cohue pittoresque. Et le bal syphilitique lui devait peut-être beaucoup de cette extraordinaire bizarrerie qui le mettait si fort à part de tous les bals imaginables, passés, présents ou futurs. Ce peuple et cette bourgeoisie qui s'entassaient sur les gradins du Casino étaient certes libérés de bien des pudeurs conventionnelles et autres, pour accourir en telle affluence, et sans nulle hypocrisie, au spectacle assez coloré de la fête qu'offraient, très officiellement, aux courtisanes de Toulon leurs amants et leurs camarades. Il fallait que la contagion maritime et coloniale eût passé par là. Car c'étaient des familles entières, de bonnes et honnêtes familles, qui s'asseyaient sur ces gradins, joyeusement et sans vergogne. Et les mamans installaient sur leurs genoux leur petites filles, pour que les mignonnes pussent admirer plus à l'aise les belles dames qui gambadaient si bien, en relevant si haut leurs jupes.... A n'en pas douter, des vocations s'éveillaient là....
En sorte que la salle entière était emplie. On dansait sur le parquet ciré de l'orchestre et du parterre. On faisait tapisserie dans le promenoir. On se reposait sur la scène, qu'un perron improvisé reliait au parquet de danse, et qui faisait office de buffet, avec maintes petites tables et force plantes vertes isolant agréablement les couples. On buvait aussi au bar, autre buffet plus intime et plus silencieux. Et on se caressait dans les coulisses.—Non qu'aucun geste, même hardi, fût proprement interdit au milieu du bal, sous la plus large clarté des lustres, des rampes et des cordons lumineux. Mais, toujours civiles et correctes, les demi-mondaines, même échauffées par plusieurs heures de valses lentes et de galops tout à fait échevelés, même déséquilibrées par les plus perfides cocktails et par les rainbows les plus nuancés, préféraient s'abriter derrière un portant ou derrière une toile, pour tromper leurs amis en titre plus discrètement, plus gentiment....
D'ailleurs, quoiqu'il se passât dans les coulisses, au bar, ou parmi les bosquets de plantes vertes qui changeaient la scène en jardin, c'était au centre même de la salle, là où l'on dansait, que le bal prenait toute sa valeur et toute sa signification. Les cuivres, infatigablement, martelaient d'enragées cadences. Et, sans trêve, un tourbillon d'hommes et de femmes virait éperdument, parmi d'effarantes clameurs. Ce n'étaient pas seulement des couples enlacés comme il est d'usage; c'étaient des groupes baroques, des rondes et des farandoles, des bandes cabriolantes qui galopaient par trois, par quatre, par six, la main dans la main et criant de plaisir; c'étaient des cavaliers seuls qui se ruaient en projectiles d'un pourtour à l'autre; c'étaient de folles écuyères qui chevauchaient le cou de leurs danseurs, ou d'héroïques amazones qui s'érigeaient debout sur n'importe quelles épaules de bonne volonté, au plus grand risque de piquer une tête sur le plancher; c'étaient enfin des femmes aux trois quarts nues, qui passaient de bras en bras, et jetaient leurs corps ardents à tous les hommes; et celles-ci ressuscitaient tout de bon les ménades et les bacchantes, quoiqu'elles ne fussent pourtant ivres que de bruit, de lumière, de mouvement et de jeune gaîté. Car, si paradoxal que cela pût sembler, le bal syphilitique était sobre et n'était pas pervers. Orgie, soit; mais orgie franche et saine,—nette, sans rien de trouble ni de douteux....
Célia cependant ne l'avait pas, du premier coup d'œil, jugée telle.—Ces gens qui se trémoussaient comme doivent faire les Peaux-Rouges autour du poteau de torture,—ces hommes enragés qui braillaient à s'arracher la gorge,—ces femmes en folie qui s'accrochaient au premier venu comme une maîtresse n'oserait pas s'accrocher à son amant,—non! ça ne lui disait rien qui vaille! Peyras, à côté d'elle, considérait le bal avec les yeux approbateurs de quelqu'un qui va s'y mêler activement. Elle le regarda de coin, jalouse d'avance:
—Danse avec moi, veux-tu?—dit-elle.
Il retint un claquement de langue agacé. Voyons! ce n'est pas au bal syphilitique qu'on va danser par couples légitimes! Drôle d'endroit, pour reprendre en public la chanson conjugale! Que diable! pour cette chanson-là, l'alcôve suffit!...
Mais il ne voulut pas être méchant pour commencer:
—Je veux bien,—dit-il.
Et le tourbillon les emporta, enlacés.
Onze heures et demie venaient de sonner. Le bal, jusqu'alors terne et quasi morne, s'était enfiévré tout d'un coup, en moins de cinq minutes. Les rites, en effet, prescrivent à toute femme qui se respecte d'arriver au bal syphilitique à onze heures et demie très exactement. Plus tôt, on aurait l'air de vouloir allumer les lustres,—telles les bonnes bourgeoises qui s'asseyent aux galeries dès l'ouverture des portes, et qui pour rien au monde ne perdraient une bribe du spectacle. Et plus tard, on aurait l'air de poser,—de poser à celle qui ne peut pas s'habiller dans le même temps que le commun des mortelles....
Et c'était maintenant le défilé de toutes les célébrités. Farigoulette, Petite Horreur et la Mie T.S.F. étaient arrivées ensemble, sur les talons de la Marseillaise Joliette. La marquise Dorée avait fait une entrée à sensation. Et Jannik s'avançait à son tour, au bras d'un midship dépêché par L'Estissac. La pauvre petite s'était fait très belle pour cette fête qui risquait d'être sa dernière fête: elle portait une robe Directoire, d'un satin tout revêtu d'Irlande, et si délicatement adouci et fané, que les joues de la malade, toujours trop blêmes sous leur fard, en devenaient presque fraîches et brillantes. Célia, qui dansait, s'arrêta pour admirer cette robe. Elle-même était d'ailleurs gentiment nippée, d'un fourreau moderne très drapé et très ajusté tout ensemble, et qui soulignait avec hardiesse son beau corps ferme et charnu. Et quand elle complimenta Jannik, Jannik put lui rendre un compliment tout à fait sincère.
—C'est vrai qu'il y a quelques toilettes assez bien,—constata Célia la minute d'après, tandis qu'elle s'éloignait, toujours au bras de Peyras;—mais il y en a d'autres!... Tiens! regarde cette caricature!...
La caricature était Joliette la Marseillaise, qui arborait un costume de cigarrière sévillane. Incontestablement, sa toison rousse jurait avec la mantille à franges et la fleur de grenadier piquée au chignon. Mais, tout de même, le corsage collant dessinait une poitrine orgueilleuse qui ne le cédait point à la poitrine de Célia....
Et Célia surprit un regard que Peyras jetait vers la «caricature», et qui n'était pas un regard ironique....
—Danse avec moi, veux-tu?—dit-elle, brusque.
Il lui reprit la taille, d'un geste mal résigné....
Jannik aussi dansait. L'Estissac lui avait fait faire un premier tour, puis, paternellement, l'avait obligée de s'asseoir pour se reposer un peu: car le souffle lui manquait tout de suite. Mais elle était bientôt repartie. Tous ses anciens amants et tous ses camarades lui faisaient fête, et chacun exigeait d'elle un bout de valse ou de boston, affectant de la traiter en femme absolument bien portante. Et elle s'y laissait prendre à moitié,—à moitié seulement.
D'autres gens entraient, en retard. Parmi ceux-là, Lohéac de Villaine, le portefaix comte et marquis, avait traversé la salle et s'était assis à l'une des tables de la scène. Mais, cette fois, il avait renoncé à son veston de drap pilote et au jersey bleu qui naguère lui servait de chemise; et son habit ne laissait rien à critiquer.
—Vous revoilà?—avait dit L'Estissac en l'apercevant.—Est-ce que votre gladiateur est encore ancré à Saint-Louis du Rhône?
—Non. Je ne suis plus débardeur. J'ai démissionné.
—Ah?... Et quelle nouvelle carrière comptez-vous embrasser?
—Seulement celle-ci jusqu'à nouvel ordre: danseur au bal syphilitique.
—Parfait!... En ce cas, buvez avec moi.... Champagne? brut, naturellement?...
—Oui.... Heidsieck Monopole, rouge ... si vous voulez....
—C'est le mien....
Leur table touchait à la rampe. Une simple balustrade les séparait de la foule tourbillonnante. Et, à cause de la différence de niveau qu'il y avait entre la salle et la scène, ils voyaient à merveille tout le monde et chacun, et ne perdaient pas un détail du spectacle.
—Amusant,—fit Lohéac.
D'un geste du doigt il englobait tout le Casino, des cintres au parterre.
—Amusant,—répéta le duc.
Ils se turent un moment. Puis, sans préambule, Lohéac questionna:
—Comment avez-vous fait?
Le duc le regarda:
—Comment?...
Lohéac inclina la tête.
—Comment, oui? pour obtenir tout ce que vous avez obtenu là, et que je n'ai rencontré nulle part ailleurs?... et pour être les gens que vous êtes?
Il avait tiré de sa poche un porte-cigarettes, et l'offrait ouvert à L'Estissac. L'Estissac prit, alluma et poussa trois bouffées.
—Nous avons voyagé,—répondit-il enfin.—Nous sommes les seuls Français qui aient voyagé, voyagé tout de bon. Cela explique bien des choses.
—Peut-être,—dit Lohéac.
Il allumait à son tour une cigarette et s'enveloppa de fumée.
—N'importe,—reprit-il,—le résultat est extraordinaire. Je passe sur le fait matériel: vous avez ici des courtisanes qui semblent ressuscitées de l'antique. Elle sont jeunes, toutes: pas une de ces exhitions quadragénaires dont la fête parisienne a le privilège. Elles sont belles, et leurs gorges nues éclipseraient les colliers de perles de là-bas. Elles sont délicates et fines, et quelques-unes ont de l'esprit; d'autres, de la culture. Et par-dessus tout, elles sont heureuses et n'ont point ces mines de chien fouetté qu'ont inévitablement toutes les demi-mondaines de France et d'ailleurs, toutes celles du moins qui n'ont pas encore conquis leur auto, leur hôtel et leurs diamants. ... Je passe là-dessus, quoique cela seul mériterait une admiration. Mais comment avez-vous fait pour obtenir la transformation morale de ces créatures, dégradées et flétries en tout autre lieu, régénérées ici? Vos courtisanes ont une conscience, un honneur, une vertu. Affranchies de l'ancienne loi, de la loi religieuse et chaste du christianisme, elles ne sont pas tombées dans l'anarchie et dans l'abjection, comme tombent toutes les autres courtisanes: elles ont retrouvé une autre loi,—la loi antique peut-être, celle d'Athènes ou d'Alexandrie, je ne sais au juste,—mais une loi: une raison; un guide; ce qui est nécessaire aux femmes pour suivre un droit chemin dans la vie et ne pas dérailler hors de la vraie vertu naturelle, qui est de ne jamais faire aucun mal à aucun être. Vous avez réalisé cela, que je croyais la plus irréalisable des chimères. Comment vous y êtes-vous pris?
—Nous avons voyagé,—répéta le duc.
Il expliqua, après un silence:
—Nous avons voyagé non pas en touristes, non pas en clients des agences Cook, non pas même en promeneurs errant seuls par le monde, et sachant regarder ce qu'ils voient;—mais en escargots emportant avec nous notre maison, et continuant, dans chaque pays où nous arrivions, de mener notre existence normale et casanière, notre existence de France; car partout nous étions à bord de nos navires comme sur un lambeau détaché du sol natal. Débarrassés ainsi de tout le fatras encombrant des voyages vulgaires, débarrassés des hôtels, des gares, des passeports, des guides et des itinéraires, nous n'avons eu, partout où nous étions, qu'à vivre et qu'à ouvrir les yeux. Considérable avantage sur tous les autres voyageurs, mon cher! Le résultat, vous l'avez constaté: nous avons peu à peu usé nos préjugés en les frottant contre les préjugés du reste de la terre. Et nous avons retrouvé, sans le faire exprès, à tâtons, cette vraie vertu naturelle que vous définissiez très bien tout à l'heure. L'ayant retrouvée et adoptée pour nous, nous l'avons ensuite, et tout naturellement, communiquée à nos petites compagnes. Voilà le mystère expliqué.
—Non,—dit Lohéac.—Que vous ayez retrouvé la vertu naturelle, je l'admets.... Et encore!... votre explication néglige l'inévitable résistance des imbéciles.... Mais que vous ayez communiqué cette vertu à vos petites compagnes, je ne l'admets pas, je ne peux pas l'admettre!... Nous, Parisiens, passons pour être, tant bien que mal, spirituels: où avez-vous jamais vu que nous eussions communiqué notre esprit aux grues avec qui nous couchons?
—Parbleu!—fit le duc.—Où avez-vous jamais vu vous-même que c'est en couchant avec une femme qu'on lui peut communiquer quoi que ce soit, hormis un enfant? Vos Parisiens ont des préjugés, Lohéac; et leurs préjugés les condamnent à ne jamais traiter une courtisane autrement qu'avec mépris ou ironie. Mes marins n'ont plus de préjugés. Et pourquoi traiteraient-ils une courtisane moins honorablement qu'une femme mariée? L'une comme l'autre n'est-elle pas obligée à des complaisances sentimentales et sensuelles envers son seigneur et maître? L'une comme l'autre, en rémunération de ces complaisances, ne reçoit-elle pas de ce seigneur le vivre, le couvert, et la parure? L'une comme l'autre, par conséquent, ne vend-elle pas, très honnêtement et loyalement, son corps et son cœur à un homme, pour qu'il en use à son gré? Où donc gît la différence,—autre part que dans les préjugés de certaines religions et de certaines morales conventionnelles?—Beaucoup de peuples sont affranchis de ces morales et de ces religions. Ils nous en ont, nous, affranchis à notre tour. Et voilà pourquoi, parlant à nos maîtresses comme vous parlez à vos épouses, nous obtenons de celles-là tout ce que vous obtenez de celles-ci.
—Mais l'éducation première?
—Nous la reprenons, nous la refaisons! Sans doute y faut-il de la patience et de la persévérance. Mais s'il s'agit de faire pousser une moisson de froment, ne pensez-vous pas qu'un terrain inculte sera souvent plus docile qu'un champ déjà couvert d'orge ou de seigle?
—Vous êtes poétique!... Et surtout vous êtes audacieux! Tout de bon, vous estimez qu'une fille du plus bas peuple, grandie dans l'ignorance et dans la grossièreté, est apte, mieux qu'une jeune personne du monde ou de la bourgeoisie, à devenir une femme aimable?
—Ce serait paradoxal. Je vais beaucoup moins loin.... Mais j'affirme que, bien des fois, la dite jeune personne ne brillera pas auprès de la dite fille du bas peuple, celle-ci ayant passé par l'école de ses amants....
Il se pencha sur la balustrade, et, dominant la salle, désigna à Lohéac la robe Directoire de Jannik qui s'était reprise à danser:
—Tenez!... sans chercher bien loin ... cette blondinette ... Jannik ... vous la connaissez; vous l'avez rencontrée déjà, vous l'avez entendue babiller et rire, et narguer assez élégamment la mort qu'elle sent tout de même accrochée à ses deux poumons, hélas!... Mais n'importe! regardez d'abord cette grâce et cette finesse, regardez, le goût charmant de cette dentelle flottant autour de ce satin.... Une femme de notre monde aurait-elle trouvé mieux? Je ne crois pas.... Mais je dirai comme vous disiez tout à l'heure: cela n'est encore rien!... Il vous faudrait pouvoir regarder plus profond, regarder l'esprit, regarder l'intelligence, regarder le cœur! Et vous seriez stupéfait, conquis, séduit!... Eh bien! tout cela, mon ami, sort d'un bouge.—Assurément, le cas de Jannik est un cas extrême, un superlatif, une exception. Très peu des fillettes d'ici lui peuvent être comparées, et j'en sais des douzaines sur lesquelles nos conseils et notre exemple ont glissé comme l'eau sur l'ardoise.... Bah! N'est-ce pas déjà très beau d'aboutir, fût-ce une fois sur dix, à une Jannik?...
—Certes!... Mais vous parlez d'esprit, d'intelligence et de cœur.... Passe pour l'esprit, qui est à la rigueur contagieux.... Passe pour l'intelligence, qui peut s'éveiller ou s'ouvrir.... Mais le cœur?... Avez-vous une baguette magique pour changer les pierres en pain tendre et les petites gueuses en braves filles?
—Une baguette? Oui! Nous en avons une, et la plus magique de toutes! Lohéac, est-ce à vous qu'il faut rappeler le fameux quatrain?
Il déclama à mi-voix, un coude sur la table et la tempe sur le poing:
—«Comment, disaient-ils, Sans philtres subtils Être aimés des belles? —Aimez,» disaient-elles ...
«Voilà toute la magie, mon cher! Vous, gens de terre, couchez avec vos maîtresses et les méprisez. Nous, gens de mer, aimons les nôtres et les estimons. En vertu de quoi vos maîtresses sont vos ennemies, tandis que les nôtres sont nos alliées.... En vertu de quoi vos maîtresses se dégradent et s'avilissent tandis que les nôtres s'élèvent et se perfectionnent.... Car la haine est un mauvais ferment, et la tendresse une bonne semence. Une femme aimée d'un homme de cœur devient, trois fois sur quatre, une femme de cœur.... Comprenez-moi! je dis aimée:—aimée amicalement, affectueusement,—et non pas aimée amoureusement, de cet amour égoïste, jaloux, tyran, féroce, que les imbéciles proclament la plus admirable des passions....
—Vous n'êtes plus poétique du tout!... Mais je vous avais très bien compris.... Et peut-être avez-vous raison....
La bouteille d'Heidsieck était vide. Lohéac en décoiffa une seconde et but lentement un verre plein. Le duc, silencieux, regardait le bal, toujours déchaîné. Jannik, vite à bout de souffle, s'était rassise sur les marches du perron qui montait de la salle à la scène. Des officiers l'entouraient, riant et la faisant rire.
—Bref,—reprit Lohéac tout à coup,—vous avez inventé une définition neuve du mot prostitution. Les os du vieux Littré doivent en frémir!...
Le duc pencha la tête de côté:
—Voyons?...
—«École polytechnique et morale pour jeunes femmes mal élevées, dont les amants sont mieux élevés qu'elles.»
—Pas trop mal.... Incomplet pourtant....
Il but à son tour, et reposant son verre.
—Incomplet,—redit-il.—Vous ne savez pas encore tout: l'école en question est une école mutuelle.
—Mutuelle?...
—Oui. Les jeunes femmes y apprennent de leurs amis tout ce qu'elles n'avaient point appris jadis de leurs parents. Mais les jeunes hommes y apprennent aussi de leurs amies mille choses très précieuses que nul professeur autre n'aurait jamais pu leur enseigner!...
—La vie à deux?
—La vie à deux, d'abord. Et ce n'est déjà pas un apprentissage à dédaigner. Croyez-vous qu'au point de vue du mariage à venir ce ne soit rien d'avoir vécu des mois ou des semaines côte à côte avec une camarade digne de l'estime et de l'affection d'un galant homme? Le profit serait nul d'une liaison avec une grue vulgaire, créature tellement artificielle qu'elle cesse d'être une femme; et nul aussi, d'un collage avec la classique petite ouvrière, lectrice de chiens écrasés. Au lieu qu'une Jannik lit Baudelaire et dit la vérité.... Mais la vie à deux n'est pas tout: il y a mieux....
—Comme chez Nicolet?
—Si vous voulez!... Lohéac, vous m'avez posé deux questions, tout à l'heure: l'une à propos de nos maîtresses,—et je crois y avoir répondu;—l'autre à propos de nous-mêmes: vous m'avez demandé comment nous avions fait pour devenir les gens que nous sommes. Précisons d'abord: à votre compte, quelles gens sommes-nous?
Leurs deux verres étaient vides. Lohéac de Villaine les remplit jusqu'au bord l'un et l'autre. Puis, levant le sien:
—Vous êtes—dit-il—les seules gens que j'ai jamais connus pour qui la formule républicaine: Liberté, Égalité, Fraternité, ne soit pas une grotesque foutaise! Sur l'honneur, vous êtes ces gens-là! Et je veux boire à vous!... Vous êtes, vous, marins, la seule caste profondément démocratique qu'il y ait en France, la seule dont chaque compagnon s'intitule sans mensonge le camarade des autres, la seule qui ignore toute hiérarchie d'argent, de naissance ou de grade, la seule qui, librement, n'accepte et ne révère qu'une supériorité, la supériorité des cheveux blancs! Vous, L'Estissac, deux fois duc et quinze fois millionnaire, je vous ai vu faire asseoir votre matelot à votre table;—et votre amiral, à trois pas de vous, ne fronçait même pas les sourcils.—A votre santé, capitaine!... Et puissiez-vous, vous et les vôtres, conquérir à votre exemple notre pauvre humanité borgne et bancale, vaniteuse, fétichiste, bouffonne, despotique et servile!...
Poliment, L'Estissac fit rubis sur l'ongle. Après quoi: