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Les pastorales de Longus, ou Daphnis et Chloé

LES PASTORALES DE LONGUS.

Jacques Amyot translation

LIVRE PREMIER.

En l'île de Lesbos chassant, dans un bois consacré aux Nymphes je vis la plus belle chose que j'aie vue en ma vie, une image peinte, une histoire d'amour. Le parc, de soi-même, étoit beau; fleurs n'y manquoient, arbres épais, fraîche fontaine qui nourrissoit et les arbres et les fleurs; mais la peinture, plus plaisante encore que tout le reste, étoit d'un sujet amoureux et de merveilleux artifice; tellement que plusieurs, même étrangers, qui en avoient ouï parler, venoient là, dévots aux Nymphes, et curieux de voir cette peinture. Femmes s'y voyoient accouchant, autres enveloppant de langes des enfants; de petits poupards exposés à la merci de fortune; bêtes qui les nourrissoient, pâtres qui les enlevoient; jeunes gens unis par amour; des pirates en mer, des ennemis à terre qui couroient le pays, avec bien d'autres choses, et toutes amoureuses, lesquelles je regardai en si grand plaisir, et les trouvai si belles, qu'il me prit envie de les coucher par écrit. Si cherchai quelqu'un qui me les donnât à entendre par le menu; et avant le tout entendu, en composai ces quatre livres, que je dédie comme une offrande à Amour, aux Nymphes et à Pan, espérant que le conte en sera agréable à plusieurs manières de gens, pour ce qu'il peut servir à guérir le malade, consoler le dolent, remettre en mémoire de ses amours celui qui autrefois aura été amoureux, et instruire celui qui ne l'aura encore point été. Car jamais ne fut ni ne sera qui se puisse tenir d'aimer, tant qu'il y aura beauté au monde, et que les yeux regarderont. Nous-mêmes, veuille le Dieu que sages puissions ici parler des autres!

Mitylène est ville de Lesbos, belle et grande, coupée de canaux par l'eau de la mer qui flue dedans et tout à l'entour, ornée de ponts de pierre blanche et polie; à voir, vous diriez non une ville, mais comme un amas de petites îles. Environ huit ou neuf lieues loin de cette ville de Mitylène, un riche homme avoit une terre: plus bel héritage n'étoit en toute la contrée; bois remplis de gibier, coteaux revêtus de vignes, champs à porter froment, pâturages pour le bétail, et le tout au long de la marine, où le flot lavoit une plage étendue de sable fin.

En cette terre un chevrier nommé Lamon, gardant son troupeau, trouva un petit enfant qu'une de ses chèvres allaitoit, et voici la manière comment. Il y avoit un hallier fort épais de ronces et d'épines, tout couvert par-dessus de lierre, et au-dessous, la terre feutrée d'herbe menue et délicate, sur laquelle étoit le petit enfant gisant. Là s'en couroit cette chèvre, de sorte que bien souvent on ne savoit ce qu'elle devenoit, et abandonnant son chevreau, se tenoit auprès de l'enfant. Pitié vint à Lamon du chevreau délaissé. Un jour il prend garde par où elle alloit; sur le chaud du midi, la suivant à la trace, il voit comme elle entroit sous le hallier doucement et passoît ses pattes tout beau par-dessus l'enfant, peur de lui faire mal; et l'enfant prenoit à belles mains son pis comme si c'eût été mamelle de nourrice. Surpris, ainsi qu'on peut penser, il approche, et trouve que c'étoit un petit garçon, beau, bien fait, et en plus riche maillot que convenir ne sembloit à tel abandon; car il étoit enveloppé d'un mantelet de pourpre avec une agrafe d'or; près de lui avoit un petit couteau à manche d'ivoire.

Si fut entre deux d'emporter ces enseignes de reconnoissance, sans autrement se soucier de l'enfant; puis, ayant honte de ne se montrer du moins aussi humain que sa chèvre, quand la nuit fut venue il prend tout, et les joyaux, et l'enfant et la chèvre, qu'il conduisit à sa femme Myrtale, laquelle, ébahie, s'écria si à cette heure les chèvres faisoient de petits garçons. Et Lamon lui conta tout, comme il l'avoit trouvé gisant et la chèvre le nourrissant, et comment il avoit eu honte de le laisser périr. Elle fut bien d'avis que vraiment il ne l'avoit pas dû faire; et tous deux d'accord de l'élever, ils serrèrent ce qui s'étoit trouvé quant et lui, disant par-tout qu'il est à eux; et afin que le nom même sentît mieux son pasteur, l'appelèrent Daphnis.

A quelque deux ans de là, un berger des environs, qui avoit nom Dryas, vit une toute pareille chose et trouva semblable aventure. Un antre étoit en ce canton, qu'on appeloit l'antre des Nymphes, grande et grosse roche creuse par le dedans, toute ronde par le dehors, et dedans y avoit les figures des Nymphes, taillées de pierre, les pieds sans chaussures, les bras nus jusques aux épaules, les cheveux épars autour du col, ceintes sur les reins, toutes ayant le visage riant et la contenance telle comme si elles eussent ballé ensemble. Du milieu de la roche et du plus creux de l'antre sourdoit une fontaine, dont l'eau, qui s'épandoit en forme de bassin, nourrissoit là au devant une herbe fraîche et touffue, et s'écouloit à travers le beau pré verdoyant. On voyoit attachées au roc force seilles à traire le lait, force flûtes et chalumeaux, offrandes des anciens pasteurs.

En cette caverne une brebis, qui naguères avoit agnelé, alloit si souvent, que le berger la crut perdue plus d'une fois. La voulant châtier, afin qu'elle demeurât au troupeau, comme devant, à paître avec les autres, il coupe un scion de franc osier, dont il fit un collet en manière de lacs courant, et s'en venoit pour l'attraper au creux du rocher. Mais quand il y fut, il trouva autre chose: il voit la brebis donner son pis à un enfant, avec amour et douceur telles que mère autrement n'eût su faire; et l'enfant, de sa petite bouche belle et nette, pource que la brebis lui léchoit le visage après qu'étoit saoul de tetter, prenoit sans un seul cri puis l'un puis l'autre bout du pis, de grand appétit. Cet enfant étoit une fille, et avec elle aussi, pour marques à la pouvoir un jour connoître, on avoit laissé une coiffe de réseau d'or, des patins dorés et des chaussettes brodées d'or.

Dryas, estimant cette rencontre venir expressément des Dieux, et instruit à la pitié par l'exemple de sa brebis, enlève l'enfant dans ses bras, met les joyaux dans son bissac, non sans faire prière aux Nymphes qu'à bonne heure pût-il élever leur pauvre petite suppliante; puis, quand vint l'heure de remener son troupeau au tect, retournant au lieu de sa demeurance champêtre, conte à sa femme ce qu'il avoit vu, lui montre ce qu'il avoit trouvé, disant qu'elle ne feroit que bien si elle vouloit de là en avant tenir cet enfant pour sa fille, et comme sienne la nourrir, sans rien dire de telle aventure. Napé, c'étoit le nom de la bergère, Napé, de ce moment, fut mère à la petite créature, et tant l'aima qu'elle paroissoit proprement jalouse de surpasser en cela sa brebis, qui toujours l'allaitoit de son pis: et pour mieux faire croire qu'elle fût sienne, lui donna aussi un nom pastoral, la nommant Chloé.

Ces deux enfants en peu de temps devinrent grands, et d'une beauté qui sembloit autre que rustique. Et sur le point que l'un fut parvenu à l'âge de quinze ans, et l'autre de deux moins, Lamon et Dryas en une même nuit songèrent tous deux un tel songe: Il leur fut avis que les Nymphes, celles-là mêmes de l'antre où étoit cette fontaine, et où Dryas avoit trouvé la petite fille, livroient Daphnis et Chloé aux mains d'un jeune garçonnet fort vif et beau à merveille, qui avoit des ailes aux épaules, portoit un petit arc et de petites flèches, et, les ayant touchés tous deux d'une même flèche, commandoit à l'un paître de là en avant les chèvres, et à l'autre les brebis. Telle vision aux bons pasteurs présageant le sort à venir de leurs nourrissons, bien leur fâchoit qu'ils fussent aussi destinés à garder les bêtes. Car jusque là ils avoient cru que les marques trouvées quant et eux leur promettoient meilleure fortune, et aussi les avoient élevés plus délicatement qu'on ne fait les enfants des bergers, leur faisant apprendre les lettres, et tout le bien et honneur qui se pouvoit en un lieu champêtre; si résolurent toutefois d'obéir aux Dieux touchant l'état de ceux qui par leur providence avoient été sauvés, et, après avoir communiqué leurs songes ensemble, et sacrifié en la caverne à ce jeune garçonnet qui avoit des ailés aux épaules (car ils n'en eussent su dire le nom), les envoyèrent aux champs, leur enseignant toutes choses que bergers doivent sçavoir, comment il faut faire paître les bêtes avant midi, et comment après que le chaud est passé; à quelle heure convient les mener boire, à quelle heure les ramener au tect; à quoi il est besoin user de la houlette, à quoi de la voix seulement. Eux prirent cette charge avec autant de joie comme si c'eût été quelque grande seigneurie, et aimoient leurs chèvres et brebis trop plus affectueusement que n'est la coutume des bergers, pour ce qu'elle se sentoit tenue de la vie à une brebis, et lui de sa part se souvenoit qu'une chèvre l'avoit nourri.

Or étoit-il lors environ le commencement du printemps, que toutes fleurs sont en vigueur, celles des bois, celles des prés, et celles des montagnes. Aussi jà commençoit à s'ouïr par les champs bourdonnement d'abeilles, gazouillement d'oiseaux, bêlement d'agneaux nouveau nés. Les troupeaux bondissoient sur les collines, les mouches à miel murmuraient par les prairies, les oiseaux faisoient résonner les buissons de leur chant. Toutes choses adonc faisant bien leur devoir de s'égayer à la saison nouvelle, eux aussi, tendres, jeunes d'âge, se mirent à imiter ce qu'ils entendoient et voyoient. Car entendant chanter les oiseaux, ils chantaient; voyant bondir les agneaux, ils sautoient à l'envi; et, comme les abeilles, alloient cueillant des fleurs, dont ils jetoient les unes dans leur sein, et des autres arrangeoient des chapelets pour les Nymphes; et toujours se tenoient ensemble, toute besogne faisoient en commun, paissant leurs troupeaux l'un près de l'autre. Souventes fois Daphnis alloit faire revenir les brebis de Chloé, qui s'étoient un peu loin écartées du troupeau; souvent Chloé retenoit les chèvres trop hardies voulant monter au plus haut des rochers droits et coupés; quelquefois l'un tout seul gardoit les deux troupeaux, pendant le temps que l'autre vaquoit à quelque jeu. Leurs jeux étoient jeux de bergers et d'enfants. Elle, s'en allant dès le matin cueillir quelque part du menu jonc, en faisoit une cage à cigale, et cependant ne se soucioit aucunement de son troupeau; lui d'autre côté, ayant coupé des roseaux, en pertuisoit les jointures, puis les colloit ensemble avec de la cire molle, et s'apprenoit à en jouer bien souvent jusques à la nuit. Quelquefois ils partageoient ensemble leur lait ou leur vin, et de tous vivres qu'ils avoient portés du logis se faisoient part l'un à l'autre. Bref, on eût plutôt vu les brebis dispersées paissant chacune à part, que l'un de l'autre séparés, Daphnis et Chloé.

Or, parmi tels jeux enfantins, Amour leur voulut donner du souci. En ces quartiers y avoit une louve, laquelle ayant naguères louveté, ravissoit des autres troupeaux de la proie à foison, dont elle nourrissoit ses louveteaux; et pour ce, gens assemblés des villages d'alentour faisoient la nuit des fosses d'une brasse de largeur et quatre de profondeur, et la terre qu'ils en tiraient, non toute, mais la plupart, l'épandoient au loin; puis étendant sur l'ouverture des verges longues et grêles, les couvraient en semant par-dessus le demeurant de la terre, afin que la place parût toute plaine et unie comme devant, en sorte que s'il n'eût passé par-dessus qu'un lièvre en courant, il eût rompu les verges, qui étoient, par manière de dire, plus foibles que brins de paille, et lors eût-on bien vu que ce n'étoit point terre ferme, mais une feinte seulement. Ayant fait plusieurs telles fosses en la montagne et en la plaine, ils ne purent prendre la louve, car elle sentit l'embûche, mais furent cause que plusieurs chèvres et brebis périrent, et presque Daphnis lui-même, par tel inconvénient:

Deux boucs s'échauffèrent de jalousie à cosser l'un contre l'autre, et si rudement se heurtèrent que la corne de l'un fut rompue; de quoi sentant grande douleur celui qui étoit écorné, se mit en bramant à fuir, et le victorieux à le poursuivre, sans le vouloir laisser en paix. Daphnis fut marri de voir ce bouc mutilé de sa corne; et, se courrouçant à l'autre, qui encore n'étoit content de l'avoir ainsi laidement accoutré, si prend en son poing sa houlette et s'en court après ce poursuivant. De le bouc fuyant les coups, et lui le poursuivant en courroux, guères ne regardoient devant eux; et tous deux tombèrent dans un de ces pièges, le bouc le premier et Daphnis après, ce qui l'engarda de se faire mal, pour ce que le bouc soutint sa chute. Or au fond de cette fosse, il attendoit si quelqu'un viendroit point l'en retirer et pleuroit. Chloé ayant de loin vu son accident, accourt, et voyant qu'il étoit en vie, s'en va vite appeler au secours un bouvier de là auprès. Le bouvier vint; il eût bien voulu avoir une corde à lui tendre, mais ils n'en trouvèrent brin. Par quoi Chloé, déliant le cordon qui entourait ses cheveux, le donne au bouvier, lequel en dévale un bout à Daphnis, et tenant l'autre avec Chloé, tant firent-ils eux deux en tirant de dessus le bord de la fosse, et lui en s'aidant et grimpant du mieux qu'il pouvoit, que finablement ils le mirent hors du piège. Puis retirant par le même moyen le bouc, dont les cornes en tombant s'étoient rompues toutes deux (tant le vaincu avoit été bien et promptement vengé), ils en firent don au bouvier pour sa récompense, et entre eux convinrent de dire au logis, si on le demandoit, que le loup l'avoit emporté.

Revenus ensuite à leurs troupeaux, les ayant trouvés qui paissoient tranquillement et en bon ordre, chèvres et brebis, ils s'assirent au pied d'un chêne et regardèrent si Daphnis étoit point quelque part blessé. Il n'y avoit en tout son corps trace de sang ni mal quelconque, mais bien de la terre et de la boue parmi ses cheveux et sur lui. Si délibéra de se laver, afin que Lamon et Myrtale ne s'aperçussent de rien. Venant donc avec Chloé à la caverne des Nymphes, il lui donna sa pannetière et son sayon à garder, et se mit au bord de la fontaine à laver ses cheveux et son corps.

Ses cheveux étoient noirs comme ébène, tombant sur son col bruni par le hâle; on eût dit que c'étoit leur ombre qui en obscurcissoit la teinte. Chloé le regardoit, et lors elle s'avisa que Daphnis étoit beau; et comme elle ne l'avoit point jusque-là trouvé beau, elle s'imagina que le bain lui donnoit cette beauté. Elle lui lava le dos et les épaules, et en le lavant sa peau lui sembla si fine et si douce, que plus d'une fois, sans qu'il en vît rien, elle se toucha elle-même, doutant à part soi qui des deux avoit le corps plus délicat. Comme il se faisoit tard pour lors, étant déjà le soleil bien bas, ils ramenèrent leurs bêtes aux étables, et de là en avant Chloé n'eut plus autre chose en l'idée que de revoir Daphnis se baigner. Quand ils furent le lendemain de retour au pâturage, Daphnis, assis sous le chêne à son ordinaire, jouoit de la flûte et regardoit ses chèvres couchées, qui sembloient prendre plaisir à si douce mélodie. Chloé pareillement, assise auprès de lui, voyoit paître ses brebis; mais plus souvent elle avoit les yeux sur Daphnis jouant de la flûte, et alors aussi elle le trouvoit beau; et pensant que ce fût la musique qui le faisoit paraître ainsi, elle prenoit la flûte après lui, pour voir d'être belle comme lui. Enfin, elle voulut qu'il se baignât encore, et pendant qu'il se baignoit elle le voyoit tout nu, et le voyant elle ne se pouvoit tenir de le toucher; puis le soir, retournant au logis, elle pensoit à Daphnis nu, et ce penser-là étoit commencement d'amour. Bientôt elle n'eut plus souci ni souvenir de rien que de Daphnis, et de rien ne parloit que de lui. Ce qu'elle éprouvoit, elle n'eût su dire ce que c'étoit, simple fille nourrie aux champs, et n'ayant ouï en sa vie le nom seulement d'amour. Son âme étoit oppressée; malgré elle bien souvent ses yeux s'emplissoient de larmes. Elle passoit les jours sans prendre de nourriture, les nuits sans trouver de sommeil: elle rioit et puis pleurait; elle s'endormoit et aussitôt se réveilloit en sursaut; elle pâlissoit et au même instant son visage se colorait de feu. La génisse piquée du taon n'est point si follement agitée. De fois à autre elle tomboit en une sorte de rêverie, et toute seulette discourait ainsi: «A cette heure je suis malade, et ne sais quel est mon mal. Je souffre, et n'ai point de blessure. Je m'afflige, et si n'ai perdu pas une de mes brebis. Je brûle, assise sous une ombre si épaisse. Combien de fois les ronces m'ont égratignée, et je ne pleurois pas! Combien d'abeilles m'ont piquée de leur aiguillon, et j'en étois bientôt guérie! Il faut donc dire que ce qui m'atteint au cœur cette fois est plus poignant que tout cela. De vrai, Daphnis est beau, mais il ne l'est pas seul. Ses joues sont vermeilles, aussi sont les fleurs; il chante, aussi font les oiseaux; pourtant quand j'ai vu les fleurs ou entendu les oiseaux, je n'y pense plus après. Ah! que ne suis-je sa flûte, pour toucher ses lèvres! que ne suis-je son petit chevreau, pour qu'il me prenne dans ses bras! O méchante fontaine qui l'as rendu si beau, ne peux-tu m'embellir aussi? O Nymphes! vous me laissez mourir, moi que vous avez vue naître et vivre ici parmi vous! Qui après moi vous fera des guirlandes et des bouquets, et qui aura soin de mes pauvres agneaux, et de toi aussi, ma jolie cigale, que j'ai eu tant de peine à prendre? Hélas! que te sert maintenant de chanter au chaud du midi? Ta voix ne peut plus m'endormir sous les voûtes de ces antres; Daphnis m'a ravi le sommeil.» Ainsi disoit et soupiroit la dolente jouvencelle, cherchant en soi-même que c'étoit d'amour, dont elle sentoit les feux, et si n'en pouvoit trouver le nom.

Mais Dorcon, ce bouvier qui avoit retiré de la fosse Daphnis et le bouc, jeune gars à qui le premier poil commençoit à poindre, étant jà dès cette rencontre féru de l'amour de Chloé, se passionnoit de jour en jour plus vivement pour elle, et, tenant peu de compte de Daphnis, qui lui sembloit un enfant, fit dessein de tout tenter, ou par présents, ou par ruse, ou à l'aventure par force, pour avoir contentement, instruit qu'il étoit, lui, du nom et aussi des œuvres d'amour. Ses présents furent d'abord, à Daphnis une belle flûte ayant ses cannes unies avec du laiton au lieu de cire, à la fillette une peau de faon toute marquetés de taches blanches, pour s'en couvrir les épaules. Puis croyant par de tels dons s'être fait ami de l'un et de l'autre, bientôt il négligea Daphnis; mais à Chloé chaque jour il apportoit quelque chose. C'étoient tantôt fromages gras, tantôt fruits, en maturité, tantôt chapelets de fleurs nouvelles, ou bien des oiseaux qu'il prenoit au nid; même une fois il lui donna un gobelet doré sur les bords, et une autre fois un petit veau qu'il lui porta de la montagne. Elle, simple et sans défiance, ignorant que tous ces dons fussent amorce amoureuse, les prenoit bien volontiers, et en montroit grand plaisir; mais son plaisir étoit moins d'avoir que donner à Daphnis.

Et un jour Daphnis (car si falloit-il qu'il connût aussi la détressse d'amour) prit querelle avec Dorcon. Ils contestoient de leur beauté, devant Chloé, qui les jugea, et un baiser de Chloé fut le prix destiné au vainqueur; là où Dorcon le premier parla: «Moi, dit-il, je suis plus grand que lui. Je garde les bœufs, lui les chèvres; or, autant les bœufs valent mieux que les chèvres, d'autant vaut mieux le bouvier que le chevrier. Je suis blanc comme le lait, blond comme gerbe à la moisson, frais comme la feuillée au printemps. Aussi est-ce ma mère, et non pas quelque bête, qui m'a nourri enfant. Il est petit, lui, chétif, n'ayant de barbe non plus qu'une femme, le corps noir comme peau de loup. Il vit avec les boucs, ce n'est pas pour sentir bon. Et puis, chevrier, pauvre hère, il n'a pas vaillant tant seulement de quoi nourrir un chien. On dit qu'il a tété une chèvre; je le crois, ma fy, et n'est pas merveille si, nourrisson de bique, il a l'air d'un biquet.»

Ainsi dit Dorcon; et Daphnis: «Oui, une chèvre m'a nourri de même que Jupiter, et je garde les chèvres, et les rends meilleures que ne seront jamais les vaches de celui-ci. Je mène paître les boucs, et si n'ai rien de leur senteur, non plus que Pan, qui toutefois a plus de bouc en soi que d'autre nature. Pour vivre je me contente de lait, de fromage, de pain bis, et de vin clairet, qui sont mets et boissons de pâtres comme nous, et les partageant avec toi, Chloé, il ne me soucie de ce que mangent les riches. Je n'ai point de barbe, ni Bacchus non plus; je suis brun: l'hyacinthe est noire, et si vaut mieux pourtant Bacchus que les Satyres, et préfère-t-on l'hyacinthe au lis. Celui-là est roux comme un renard, blanc comme une fille de la ville, et le voilà tantôt barbu comme un bouc. Si c'est moi que tu baises, Chloé, tu baiseras ma bouche; si c'est lui, tu baiseras ces poils qui lui viennent aux lèvres. Qu'il te souvienne, pastourelle, qu'à toi aussi une brebis t'a donné son lait, et cependant tu es belle.» A ce mot, Chloé ne put le laisser achever: mais, en partie pour le plaisir qu'elle eut de s'entendre louer, et aussi que de long-temps elle avoit envie de le baiser, sautant en pieds, d'une gentille et toute naïve façon, elle lui donna le prix. Ce fut bien un baiser innocent et sans art; toutefois c'étoit assez pour enflammer un cœur dans ses jeunes années.

Dorcon, se voyant vaincu, s'enfuit dans le bois pour cacher sa honte et son déplaisir, et depuis cherchoit autre voie à pouvoir jouir de ses amours. Pour Daphnis, il étoit comme s'il eût reçu non pas un baiser de Chloé, mais une piqûre envenimée. Il devint triste: en un moment, il soupiroit, il frissonnoit, le cœur lui battoit, il pâlissoit quand il regardoit la Chloé, puis tout à coup une rougeur lui couvroit le visage. Pour la première fois alors il admira le blond de ses cheveux, la douceur de ses yeux et la fraîcheur d'un teint plus blanc que la jonchée du lait de ses brebis. On eût dit que de cette heure il commençoit à voir et qu'il avoit été aveugle jusque-là. Il ne prenoit plus de nourriture que comme pour en goûter, de boisson seulement que pour mouiller ses lèvres. Il étoit pensif, muet, lui auparavant plus babillard que les cigales; il restoit assis, immobile, lui qui avoit accoutumé de sauter plus que ses chevreaux. Son troupeau étoit oublié, sa flûte par terre abandonnée; il baissoit la tête comme une fleur qui se penche sur sa tige; il se consumoit, il séchoit comme les herbes au temps chaud, n'ayant plus de joie, plus de babil, fors qu'il parlât à elle ou d'elle. S'il se trouvoit seul aucune fois, il alloit devisant en lui-même: «Dea, que me fait donc le baiser de Chloé? Ses lèvres sont plus tendres que roses, sa bouche plus douce qu'une gauffre à miel, et son baiser est plus amer que la piqûre d'une abeille. J'ai bien baisé souvent mes chevreaux; j'ai baisé de ses agneaux à elle, qui ne faisoient encore que naître, et aussi ce petit veau que lui a donné Dorcon; mais ce baiser ici est tout autre chose. Le pouls m'en bat; le cœur m'en tressaut; mon âme en languit, et pourtant je désire la baiser derechef. O mauvaise victoire! O étrange mal dont je ne saurois dire le nom! Chloé avoit-elle goûté de quelque poison avant que de me baiser? Mais comment n'en est-elle point morte? Oh! comme les arondelles chantent, et ma flûte ne dit mot! Comme les chevreaux sautent, et je suis assis! Comme toutes fleurs sont en vigueur, et je n'en fais point de bouquets ni de chapelets! La violette, et le muguet fleurissent, Daphnis se fane; Dorcon à la fin paroîtra plus beau que moi.» Voilà comment se passionnoit le pauvre Daphnis, et les paroles qu'il disoit, comme celui qui lors premier expérimentoit les étincelles d'amour.

Mais Dorcon, ce gars, ce bouvier amoureux aussi de Chloé, prenant le moment que Dryas plantoit un arbre pour soutenir quelque vigne, comme il le connoissoit déjà, d'alors que lui Dryas gardoit les bêtes aux champs, le vient trouver avec de beaux fromages gras, et d'abord il lui donna ses fromages; puis, commençant à entrer en propos par leur ancienne connoissance, fit tant qu'il tomba sur les termes du mariage de Chloé, disant qu'il la veut prendre à femme, lui promet pour lui de beaux présents, comme bouvier ayant de quoi. Il lui vouloit donner, dit-il, un couple de bœufs de labour, quatre ruches d'abeilles, cinquante pieds de pommiers, un cuir de bœuf à semeler souliers, et par chacun an un veau tout prêt à sevrer; tellement que touché de son amitié, alléché par ses promesses, Dryas lui cuida presque accorder le mariage. Mais songeant puis après que la fille étoit née pour bien plus grand parti, et craignant qu'un jour, si elle venoit à être reconnue, et ses parents à savoir que pour la friandise de tels dons il l'eût mariée en si bas lieu, on ne lui en voulût mal de mort, il refusa toutes ses offres, et l'éconduisit en le priant de lui pardonner.

Par ainsi, Dorcon, se voyant pour la deuxième fois frustré de son espérance, et encore qu'il avoit pour néant perdu ses bons fromages gras, délibéra, puisqu'autrement ne pouvoit, la première fois qu'il la trouverait seule à seul, mettre la main sur Chloé. Pour à quoi parvenir, s'étant avisé qu'ils menoient l'un après l'autre boire leurs bêtes, Chloé un jour, et Daphnis l'autre, il usa d'une finesse de jeune pâtre qu'il étoit. Il prend la peau d'un grand loup qu'un sien taureau, en combattant pour la défense des vaches, avoit tué avec ses cornes, et se l'étend sur le dos, si bien que les jambes de devant lui couvraient les bras et les mains, celles de derrière lui pendoient sur les cuisses jusqu'aux talons, et la hure le coiffoit en la forme même et manière du cabasset d'un homme de guerre. S'étant ainsi fait loup tout au mieux qu'il pouvoit, il s'en vient droit à la fontaine où buvaient chèvres et brebis après qu'elles avoient pâturé. Or étoit cette fontaine en une vallée assez creuse, et toute la place à l'entour pleine de ronces et d'épines, de chardons et bas genevriers, tellement qu'un vrai loup s'y fût bien aisément caché. Dorcon se musse là dedans entre ces épines, attendant l'heure que les bêtes vinssent boire, et avoit bonne espérance qu'il effrayeroit Chloé sous cette forme de loup, et la saisiroit au corps pour en faire à son plaisir.

Tantôt après elle arriva. Elle amenoit boire les deux troupeaux, ayant laissé Daphnis coupant de la plus tendre ramée verte pour ses chevreaux après pâture. Les chiens qui leur aidoient à la garde des bêtes suivoient; et comme naturellement ils chassent mettant le nez par-tout, ils sentirent Dorcon se remuer voulant assaillir la fillette: si se prennent à aboyer, se ruent sur lui comme sur un loup, et l'environnant qu'il n'osoit encore, tant il avoit de peur, se dresser tout-à-fait sur ses pieds, mordent en furie la peau de loup, et tiraient à belles dents. Lui, d'abord honteux d'être reconnu, et défendu quelque temps de cette peau qui le couvrait, se tenoit tapi contre terre dans le hallier, sans dire mot; mais quand Chloé, apercevant au travers de ces broussailles oreille droite et poil de bête, appela toute épouvantée Daphnis au secours, et que les chiens, lui ayant arraché sa peau de loup, commencèrent à le mordre lui-même à bon escient, lors il se prit à crier si haut qu'il put, priant Chloé et Daphnis, qui jà étoit accouru, de lui vouloir être en aide; ce qu'ils firent, et avec, leur sifflement accoutumé, eurent incontinent apaisé les chiens; puis amenèrent à la fontaine le malheureux Dorcon, qui avoit été mors et aux cuisses et aux épaules, lui lavèrent ses blessures où les dents l'avoient atteint, et puis lui mirent dessus de l'écorce d'orme mâchée, étant tous deux si peu rusés et si peu expérimenté aux hardies entreprises d'amour, qu'ils estimèrent que cette embûche de Dorcon avec sa peau de loup ne fût que jeu seulement, au moyen de quoi ils ne se courroucèrent point à lui, mais le reconfortèrent et le reconvoyèrent quelque espace de chemin, en le menant par la main; et lui, qui avoit été en si grand danger de sa personne, et que l'on avoit recous de la gueule, non du loup, comme il se dit communément, mais des chiens, s'en alla panser les morsures qu'il avoit par tout le corps.

Daphnis et Chloé cependant, jusques à nuit close, travaillèrent après leurs chèvres et brebis, qui, effrayées de la peau de loup, effarouchées d'ouïr si fort aboyer les chiens, fuyoient les unes à la cime des plus hauts rochers, les autres au plus bas des plages de la mer, toutes au demeurant bien apprises de venir, à la voix de leurs pasteurs, se ranger au son du flageolet, s'amasser ensemble en oyant seulement battre des mains; mais la peur leur avoit alors fait tout oublier; et après les avoir suivies à la trace comme des lièvres, et à grand'peine retrouvées, les ramenèrent toutes au tect; puis s'en allèrent aussi reposer; là où ils dormirent cette seule nuit de bon sommeil. Car le travail qu'ils avoient pris leur fut un remède pour l'heure au mésaise d'amour: mais revenant le jour, ils eurent même passion qu'auparavant, joie à se revoir, peine à se quitter; ils souffroient, ils vouloient quelque chose, et ne savoient ce qu'ils vouloient. Cela seulement savoient-ils bien, l'un que son mal étoit venu d'un baiser, l'autre, d'un baigner.

Mais plus encore les enflammoit la saison de l'année. Il étoit jà environ la fin du printemps et commencement de l'été, toutes choses en vigueur; et déjà montroient les arbres leurs fruits, les blés leurs épis; et aussi étoit la voix des cigales plaisante à ouïr, tout gracieux le bêlement des brebis, la richesse des champs admirable à voir, l'air tout embaumé soève à respirer; les fleuves paroissoient endormis, coulant lentement et sans bruit; les vents sembloient orgues ou flûtes, tant ils soupiraient doucement à travers les branches des pins. On eût dit que les pommes d'elles-mêmes se laissoient tomber enamourées, que le soleil amant de beauté faisoit chacun dépouiller. Daphnis, de toutes parts échauffé, se jetoit dans les rivières, et tantôt se lavoit, tantôt s'ébattoit à vouloir saisir les poissons, qui glissant dans l'onde se perdoient sous sa main; et souvent buvoit, comme si avec l'eau il eût dû éteindre le feu qui le brûloit. Chloé, après avoir trait toutes ses brebis, et la plupart aussi des chèvres de Daphnis, demeuroit long-temps empêchée à faire prendre le lait et à chasser les mouches, qui fort la molestoient, et les chassant la piquoient; cela fait, elle se lavoit le visage, et, couronnée des plus tendres branchettes de pin, ceinte de la peau de faon, elle emplissoit une sébile de vin mêlé avec du lait, pour boire avec Daphnis.

Puis quand ce venoit sur le midi, adonc étoient-ils tous deux plus ardemment épris que jamais, pource que Chloé, voyant en Daphnis entièrement nu une beauté de tout point accomplie, se fondoit et périssoit d'amour, considérant qu'il n'y avoit en toute sa personne chose quelconque à redire; et lui, la voyant, avec cette peau de faon et cette couronne de pin, lui tendre à boire dans sa sébile, pensoit voir une des Nymphes mêmes qui étoient dans la caverne; si accouroit incontinent, et lui ôtant sa couronne qu'il baisoit d'abord, se la mettoit sur la tête, et elle, pendant qu'il se baignoit tout nu, prenoit sa robe et se la vêtissoit, la baisant aussi premièrement. Tantôt ils s'entre-jetoient des pommes, tantôt ils aornoient leurs têtes et tressoient leurs cheveux l'un à l'autre, disant Chloé que les cheveux de Daphnis ressembloient aux grains de myrte, pource qu'ils étoient noirs, et Daphnis accomparant le visage de Chloé à une belle pomme, pource qu'il étoit blanc et vermeil. Aucune fois il lui apprenoit à jouer de la flûte, et quand elle commençoit à souffler dedans, il la lui ôtoit; puis il en parcouroit des lèvres tous les tuyaux d'un bout à l'autre, faisant ainsi semblant de lui vouloir montrer où elle avoit failli, afin de la baiser à demi, en baisant la flûte aux endroits que quittoit sa bouche.

Ainsi comme il étoit après à en sonner joyeusement sur la chaleur de midi, pendant que leurs troupeaux étoient tapis à l'ombre, Chloé ne se donna garde qu'elle fut endormie: ce que Daphnis apercevant, pose sa flûte pour à son aise la regarder et contempler, n'ayant alors nulle honte, et disoit à part soi ces paroles tout bas: «Oh! comme dorment ses yeux! Comme sa bouche respire! Pommes ni aubépines fleuries n'exhalent un air si doux. Je ne l'ose baiser toutefois; son baiser pique au cœur, et fait devenir fou, comme le miel nouveau. Puis, j'ai peur de l'éveiller. O fâcheuses cigales! Elles ne la laisseront jà dormir, si haut elles crient. Et d'autre côté ces boucquins ici ne cesseront aujourd'hui de s'entre-heurter avec leurs cornes. O loups, plus couards que renards, où êtes-vous à cette heure, que vous ne les venez happer?»

Ainsi qu'il étoit en ces termes, une cigale poursuivie par une arondelle se vint jeter d'aventure dedans le sein de Chloé; pourquoi l'arondelle ne la put prendre, ni ne put aussi retenir son vol, qu'elle ne s'abattit jusqu'à toucher de l'aile le visage de Chloé, dont elle s'éveilla en sursaut, et ne sachant que c'étoit, s'écria bien haut: mais quand elle eut vu l'arondelle voletant encore autour d'elle, et Daphnis riant de sa peur, elle s'assura, et frottoit ses yeux qui avoient encore envie de dormir; et lors la cigale se prend à chanter entre les tetins mêmes de la gente pastourelle, comme si dans cet asile elle lui eût voulu rendre grâce de son salut, dont Chloé, de nouveau surprise, s'écria encore plus fort, et Daphnis de rire; et usant de cette occasion, il lui mit la main bien avant dans le sein, d'où il retira la gentille cigale, qui ne se pouvoit jamais taire, quoiqu'il la tînt dans la main. Chloé fut bien aise de la voir, et l'ayant baisée, la remit chantant toujours dans son sein.

Une autre fois ils entendirent du bois prochain un ramier, au roucoulement duquel Chloé ayant pris plaisir, demanda à Daphnis que c'étoit qu'il disoit, et Daphnis lui fit le conte qu'on en fait communément. «Ma mie, dit-il, au temps passé y avoit une fille belle et jolie, en fleur d'âge comme toi. Elle gardoit les vaches et chantoit plaisamment; et, tant ses vaches aimoient son chant, elle les gouvernoit de la voix seulement; jamais ne donnoit coup de houlette ni piqûre d'aiguillon; mais, assise à l'ombre de quelque beau pin, la tête couronnée de feuillage, elle chantoit Pan et Pitys; dont ses vaches étoient si aises qu'elles ne s'éloignoient point d'elle. Or y avoit-il non guère loin de là un jeune garçon qui gardoit les bœufs, beau lui-même, chantant bien aussi, lequel étrivoit à chanter à l'encontre d'elle, d'un chant plus fort, comme étant mâle, et aussi doux, comme étant jeune; tellement qu'il attire à travers le bocage et emmène avec soi huit des plus belles vaches qu'elle eût en son troupeau. La pauvrette adonc déplaisante autant de son troupeau diminué comme d'avoir été vaincue au chanter, demandoit aux Dieux d'être oiseau avant que retourner ainsi à la maison. Les Dieux accomplirent son désir, et en firent un oiseau de montagne, qui aime toujours à chanter comme quand elle étoit fille, et encore aujourd'hui se plaint de sa déconvenue, et va disant qu'elle cherche ses vaches égarées.»

Tels étoient les plaisirs que l'été leur donnoit. Mais la saison d'automne venue, au temps que la grappe est pleine, certains corsaires de Tyr s'étant mis sur une fûte du pays de Carie, afin qu'on ne pensât que ce fussent barbares, vinrent aborder en cette côte, et, descendant à terre armés de corselets et d'épées, pillèrent ce qu'ils purent trouver, comme vin odorant, force grain, miel en rayons, et même emmenèrent quelques bœufs et vaches de Dorcon. Or en courant çà et là, ils rencontrèrent de male aventure Daphnis qui s'alloit ébattant le long du rivage de la mer, seul; car Chloé, comme simple fille, crainte des autres pasteurs, qui eussent pu en folâtrant lui faire quelque déplaisir, ne sortoit si matin du logis, et ne menoit qu'à haute heure paître les brebis de Dryas. Eux voyant ce jeune garçon grand et beau, et de plus de valeur que ce qu'ils eussent pu davantage ravir par les champs, ne s'amusèrent plus ni à poursuivre les chèvres, ni à chercher à dérober autre chose de ces campagnes, mais l'entraînèrent dans leur fûte, pleurant et ne sachant que faire, sinon qu'il appeloit à haute voix Chloé tant qu'il pouvoit crier.

Or ne faisoient-ils guère que remonter en leur esquif et mettre les mains aux rames, quand Chloé vint, qui apportoit une flûte neuve à Daphnis. Mais voyant çà et là les chèvres dispersées, et entendant sa voix, qui l'appeloit toujours de plus fort en plus fort, elle jette la flûte, laisse là son troupeau, et s'en va courant vers Dorcon, pour le faire venir au secours. Elle le trouva étendu par terre, tout taillé de grands coups d'épée que lui avoient donnés les brigands, et à peine respirant encore, tant il avoit perdu de sang; mais lorsqu'il entrevit Chloé, le souvenir de son amour le ranimant quelque peu: «Chloé, ma mie, lui dit-il, je m'en vas tout-à-l'heure mourir. J'ai voulu défendre mes bœufs, ces méchants larrons de corsaires m'ont navré comme tu vois. Mais toi, Chloé, sauve Daphnis; venge-moi; fais-les périr. J'ai accoutumé mes vaches à suivre le son de ma flûte, et de si loin qu'elles soient, venir à moi dès qu'elles en entendent l'appel. Prends-la, va au bord de la mer, joue cet air que j'appris à Daphnis et qu'il t'a montré. Au demeurant laisse faire ma flûte et mes bœufs sur le vaisseau. Je te la donne, cette flûte, de laquelle j'ai gagné le prix contre tant de bergers et bouviers; et pour cela, seulement, je te prie, baise-moi avant que je meure, pleure-moi quand je serai mort, et à tout le moins, lorsque tu verras vacher gardant ses bêtes aux champs, aie souvenance de moi.»

Dorcon, achevant ces paroles et recevant d'elle un dernier baiser, laissa sur ses lèvres, avec le baiser, la voix et la vie en même temps. Chloé prit la flûte, la mit à sa bouche, et sonnant si haut qu'elle pouvoit, les vaches qui l'entendent reconnoissent aussitôt le son de la flûte et la note de la chanson, et toutes d'une secousse se jettent en meuglant dans la mer; et comme elles prirent leur élan toutes du même bord, et que par leur chute la mer s'entrouvrit, l'esquif renversé, l'eau se refermant, tout fut submergé. Les gens plongés en la mer revinrent bientôt sur l'eau, mais non pas tous avec même espérance de salut. Car les brigands avoient leurs épées au côté; leurs corselets au dos, leurs bottines à mi-jambe, tandis que Daphnis étoit tout déchaux, comme celui qui ne menoit ses chèvres que dans la plaine, et quasi nu au demeurant, car il faisoit encore chaud. Eux donc, après avoir duré quelques temps à nager, furent tirés à fond et noyés par la pesanteur de leurs armes; mais Daphnis eut bientôt quitté si peu de vêtements qu'il portoit, et encore se lassoit-il à force, n'ayant coutume que nager dans les rivières. Nécessité toutefois lui montra ce qu'il devoit faire. Il se mit entre deux vaches, et se prenant à leurs cornes avec les deux mains, fut par elles porté sans peine quelconque, aussi à son aise comme s'il eût conduit un chariot. Car le bœuf nage beaucoup mieux et plus long-temps que ne fait l'homme, et n'est animal au monde qui en cela le surpasse, si ce ne sont oiseaux aquatiques, ou bien encore poissons; tellement que jamais bœuf ni vache ne se noyeroient, si la corne de leurs pieds ne s'amollissoit dans l'eau, de quoi font foi plusieurs détroits en la mer, qui jusques aujourd'hui sont appelés Bosphores, c'est-à-dire trajets ou passages de bœufs.

Voilà comment, se sauva Daphnis, et contre toute espérance échappant deux grands dangers, ne fut ni pris ni noyé. Venu à terre là où étoit Chloé sur la rive, qui pleuroit et rioit tout ensemble, il se jette dans ses bras, lui demandant pourquoi elle jouoit ainsi de la flûte; et Chloé lui conta tout: qu'elle avoit été pour appeler Dorcon, que ses vaches étoient apprises à venir au son de la flûte, qu'il lui avoit dit d'en jouer, et qu'il étoit mort. Seulement oublia-t-elle, ou possible ne voulut dire qu'elle l'eût baisé.

Adonc tous deux délibérèrent d'honorer la mémoire de celui qui leur avoit fait tant de bien, et s'en allèrent, avec ses parents et amis, ensevelir le corps du malheureux Dorcon, sur lequel ils jetèrent force terre, plantèrent à l'entour des arbres stériles, y pendirent chacun quelque chose de ce qu'il recueilloit aux champs, versèrent du lait sur sa tombe, y épreignirent des grappes, y brisèrent des flûtes. On ouït ses vaches mugir et bramer piteusement; on les vit çà et là courir comme bêtes égarées; ce que ces pâtres et bouviers déclarèrent être le deuil que les pauvres bêtes menoient du trépas de leur maître.

Finies en cette manière les obsèques de Dorcon, Chloé conduisit Daphnis à la caverne des Nymphes, où elle le lava, et lors elle-même pour la première fois en présence de Daphnis lava aussi son beau corps blanc et poli, qui n'avoit que faire de bain pour paroître beau; puis cueillant ensemble des fleurs que portoit la saison, en firent des couronnes aux images des Nymphes, et contre la roche attachèrent la flûte de Dorcon pour offrande. Cela fait ils retournèrent vers leurs chèvres et brebis, lesquelles ils trouvèrent toutes tapies contre terre, sans paître ni bêler, pour l'ennui et regret qu'elles avoient, ainsi qu'on peut croire, de ne voir plus Daphnis ni Chloé. Mais sitôt qu'elles les aperçurent, et qu'eux se mirent à les appeler comme de coutume et à leur jouer du flageolet, elles se levèrent incontinent, et se prirent les brebis à paître, et les chèvres à sauteler en bêlant, comme pour fêter le retour de leur chevrier.

Mais quoi qu'il y eût, Daphnis ne se pouvoit éjouir à bon escient depuis qu'il eut vu Chloé nue, et sa beauté à découvert, qu'il n'avoit point encore vue. Il s'en sentoit le cœur malade ne plus ne moins que d'un venin qui l'eût en secret consumé. Son souffle aucune fois étoit fort et hâté, comme quelque ennemi l'eût poursuivi prêt à l'atteindre; d'autres fois foible et débile, comme d'un à qui manquent tout à coup la force et l'haleine, et lui sembloit le bain de Chloé plus redoutable que la mer dont il étoit échappé. Bref, il lui étoit avis que son âme fût toujours entre les brigands, tant il avoit de peine, jeune garçon nourri aux champs, qui ne savoit encore que c'est du brigandage d'amour.

LIVRE SECOND.

Étant jà l'automne en sa force et le temps des vendanges venu, chacun aux champs étoit en besogne à faire ses apprêts; les uns racoutroient les pressoirs, les autres nettoyoient les jarres; ceux-ci émouloient leurs serpettes, ceux-là se tissoient des paniers; aucuns mettoient à point la meule à pressurer les raisins écrasés, d'autres apprêtoient l'osier sec dont on avoit ôté l'écorce à force de le battre, pour en faire flambeaux à tirer le moût pendant la nuit; et à cette cause Daphnis et Chloé, cessant pour quelques jours de mener leurs bêtes aux champs, prétoient aussi à tels travaux l'œuvre et labeur de leurs mains. Il portoit, lui, la vendange dedans une hotte et la fouloit en la cuve, puis aidoit à remplir les jarres; elle, d'autre côté, préparait à manger aux vendangeurs, et leur versoit du vin de l'année précédente; puis elle se mettoit à vendanger aussi les plus basses branches des vignes où elle pouvoit avenir. Car les vignes de Lesbos sont basses pour la plupart, au moins non élevées sur arbres fort hauts, et les branches en pendent jusque contre terre, s'étendant çà et là comme lierre, si qu'un enfant hors du maillot, par manière de dire, atteindrait aux grappes.

Et comme la coutume est en telle fête de Bacchus, à la naissance du vin, on avoit appelé des champs de là entour bon nombre de femmes pour aider, lesquelles jetoient toutes les yeux sur Daphnis, et en le louant disoient qu'il étoit aussi beau que Bacchus; et y en eut une d'elles, plus éveillée que les autres, qui le baisa, dont il fut bien aise; mais non Chloé, qui en avoit de la jalousie. Les hommes, d'autre part, dans les cuves et pressoirs, jetoient à Chloé plusieurs paroles à la traverse, et en la voyant trépignoient comme des Satyres à la vue de quelque Bacchante, disant que de bon cœur ils deviendroient moutons, pour être menés et gardés par telle bergère; à quoi Chloé prenoit plaisir; mais Daphnis en avoit de l'ennui. Tellement que l'un et l'autre souhaitoient que les vendanges fussent bientôt finies, pour pouvoir retourner aux champs en la manière accoutumée, et, au lieu du bruit et des cris de ces vendangeurs, entendre le son de la flûte ou le bêlement des troupeaux.

En peu de jours tout fut achevé, le raisin cueilli, la vendange foulée, le vin dans les jarres, si qu'il ne fut plus besoin d'en empêcher tant de gens; au moyen de quoi ils recommencèrent à mener leurs bêtes aux champs comme devant, et, portant aux Nymphes des grappes pendantes encore au sarment pour prémices de la vendange, les vinrent en grande joie honorer, et saluer, de quoi faire ils n'avoient par le passé jamais été paresseux. Car, et le matin, dès que leurs troupeaux commençoient à paître, ils les venoient d'abord saluer, et le soir, retournant de pâture, les alloient derechef adorer; et jamais n'y alloient qu'ils ne leur portassent quelque offrande, tantôt des fleurs, tantôt des fruits, une fois de la ramée verte, et une autre fois quelque libation de lait; dont puis après ils reçurent des déesses bien ample récompense. Mais pour lors ils folâtraient comme deux jeunes levrons, ils sautoient, ils flûtoient ensemble, ils chantoient, luttoient bras à bras l'un contre l'autre, à l'envi de leurs béliers et bouquins.

Et ainsi comme ils s'ébattoient, survint un vieillard portant grosse cape de poil de chèvre, des sabots en ses pieds, panetière à son col, vieille aussi la panetière. Se séant auprès d'eux, il se prit à leur dire: «Le bon homme Philétas, enfants, c'est moi, qui jadis ai chanté maintes chansons à ces Nymphes, maintefois ai joué de la flûte à ce Dieu Pan que voici, grand troupeau de bœufs gouvernois avec la seule musique, et m'en viens vers vous à cette heure, vous déclarer ce que j'ai vu et annoncer ce que j'ai ouï.

Un jardin est à moi, ouvrage de mes mains, que j'ai planté moi-même, affié, accoutré, depuis le temps que, pour ma vieillesse, je ne mène plus les bêtes aux champs. Toujours y a dans ce jardin tout ce qu'on y sauroit souhaiter selon la saison; au printemps, des roses, des lis, des violettes simples et doubles; en été, du pavot, des poires, des pommes de plusieurs espèces; maintenant qu'il est automne, du raisin, des figues, des grenades, des myrtes verts; et y viennent chaque matin à grandes volées toutes sortes d'oiseaux, les uns pour y trouver à repaître, les autres pour y chanter; car il est couvert d'ombrage, arrosé de trois fontaines, et si épais planté d'arbres, que qui en ôteroit la muraille qui le clôt, on diroit à le voir que ce seroit un bois.

Aujourd'hui environ midi, j'y ai vu un jeune garçonnet sous mes myrtes et grenadiers, qui tenoit en ses mains des grenades et des grains de myrte, blanc comme lait, rouge comme feu, poli et net comme ne venant que d'être lavé. Il étoit nu, il étoit seul, et se jouoit à cueillir de mes fruits comme si le verger eût été sien. Si m'en suis couru pour le tenir, crainte, comme il étoit frétillant et remuant, qu'il ne me rompît quelque arbuste; mais il m'est légèrement échappé des mains, tantôt se coulant entre les rosiers, tantôt se cachant sous les pavots, comme feroit un petit perdreau. J'ai autrefois eu bien affaire à courir après quelques chevreaux de lait, et souvent ai travaillé voulant attrapper de jeunes veaux qui sautoient autour de leur mère; mais ceci est toute autre chose, et n'est pas possible au monde de le prendre. Par quoi, me trouvant bientôt las, comme vieux et ancien que je suis, et m'appuyant sur mon bâton, en prenant garde qu'il ne s'enfuît, je lui ai demandé à qui il étoit de nos voisins, et à quelle occasion il venoit ainsi cueillir les fruits du jardin d'autrui. Il ne m'a rien répondu, mais, s'approchant de moi, s'est pris à me sourire fort délicatement, en me jetant des grains de myrte, ce qui m'a, ne sais comment, amolli et attendri le cœur, de sorte que je n'ai plus su me courroucer à lui. Si l'ai prié de s'en venir à moi sans rien craindre, jurant par mes myrtes que je le laisserois aller quand il voudrait, avec des pommes et des grenades que je lui donnerois, et lui souffrirois prendre des fruits de mes arbres, et cueillir de mes fleurs autant comme il voudrait, pourvu qu'il me donnât un baiser seulement.

Et adonc se prenant à rire avec une chère gaie, et bonne et gentille grâce, m'a jeté une voix si aimable et si douce, que ni l'arondelle, ni le rossignol, ni le cygne, fût-il aussi vieux comme je suis, n'en saurait jeter de pareille, disant: Quant à moi, Philétas, ce ne me seroit point de peine de te baiser; car j'aime plus être baisé que tu ne desires, toi, retourner en ta jeunesse: mais garde que ce que tu me demandes ne soit un don mal séant et peu convenable à ton âge, pource que ta vieillesse ne t'exemptera point de me vouloir poursuivre, quand tu m'auras une fois baisé; et n'y a aigle ni faucon, ni autre oiseau de proie, tant ait-il l'aile vite et légère, qui me pût atteindre. Je ne suis point enfant, combien que j'en aie l'apparence; mais suis plus ancien que Saturne, plus ancien même que tout le temps. Je te connois dès-lors qu'étant en la fleur de ton âge, tu gardois en ce prochain pâtis un si beau et gras troupeau de vaches, et étois près de toi quand tu jouois de la flûte sous ces hêtres, amoureux d'Amaryllide. Mais tu ne me voyois pas, encore que je fusse avec ton amie, laquelle je t'ai enfin donnée, et tu en as eu de beaux enfants, qui maintenant sont bons laboureurs et bouviers; et pour le présent je gouverne Daphnis et Chloé; et après que je les ai le matin mis ensemble, je m'en viens en ton verger; là je prends plaisir aux arbres et aux fleurs, et me lave en ces fontaines; qui est la cause que toutes les plantes et les fleurs de ton jardin sont si belles à voir, pour ce que mon bain les arrose. Regarde si tu verras pas une branche d'arbre rompue, ton fruit aucunement abattu ou gâté, aucun pied d'herbe ou de fleur foulée, ni jamais tes fontaines troublées; et te répute bien heureux de ce que toi seul entre les hommes, dans ta vieillesse, tu es encore bien voulu de cet enfant.»

Cela dit, il s'est enlevé sur les myrtes ne plus ne moins que feroit un petit rossignol, et, sautelant de branche en branche par entre les feuilles, est enfin monté jusques à la cîme. J'ai vu ses petites ailes, son petit arc et ses flèches en écharpe sur ses épaules, puis ai été tout ébahi que je n'ai plus vu ni ses flèches ni lui. Or, si je n'ai pour néant vécu tant d'années, et diminué de sens en avançant d'âge, mes enfants, je vous assure que vous êtes tous deux dévoués à l'Amour, et qu'Amour a soin de vous.»

Ils furent aussi aises d'ouïr ce propos comme si on leur eût conté quelque belle et plaisante fable. Si lui demandèrent que c'étoit d'Amour; s'il étoit oiseau ou enfant, et quel pouvoir il avoit. Adonc Philétas se prit derechef à leur dire: «Amour est un Dieu, mes enfants. Il est jeune, beau, a des ailes; pourquoi il se plaît avec la jeunesse, cherche la beauté et ravit les ames, ayant plus de pouvoir que Jupiter même. Il règne sur les astres, sur les éléments, gouverne le monde, et conduit les autres Dieux comme vous avec la houlette menez vos chèvres et brebis. Les fleurs sont ouvrage d'Amour; les plantes et les arbres sont de sa facture; c'est par lui que les rivières coulent; et que les vents soufflent. J'ai vu les taureaux amoureux: ils mugissoient ne plus ne moins que si le taon les eût piqués; j'ai vu le bouquin aimer sa chèvre, et il la suivoit par-tout. Moi-même j'ai été jeune, et j'aimois Amaryllide; mais lors il ne me souvenoit de manger ni de boire, ni ne prenois aucun repos; mon ame souffroit; mon cœur palpitoit; mon corps tressailloit; je pleurois, je criois comme qui m'eût battu; je ne parlois non plus que si j'eusse été mort; je me jetois dans les rivières comme si un feu m'eût brûlé; j'invoquois Pan, qui fut aussi blessé de l'amour de Pitys; je remerciois Echo, qui appeloit Amaryllide après moi, et de dépit rompois ma flûte, de ce qu'elle savoit bien mener mes vaches, et ne me pouvoit faire venir mon Amaryllide. Car il n'est remède ni breuvage quelconque, ni charme, ni chant, ni paroles, qui guérissent le mal d'amour, sinon le baiser, embrasser, coucher ensemble nue à nu.»

Philétas, après les avoir ainsi enseignés, se départit d'avec eux, emportant pour son loyer quelques fromages et un chevreau daguet, qu'ils lui donnèrent. Mais quand il s'en fut allé, eux, demeurés tout seuls et ayant alors pour la première fois entendu le nom d'amour, se trouvèrent en plus grande détresse qu'auparavant, et, retournés en leurs maisons, passèrent la nuit à comparer ce qu'ils sentoient en eux-mêmes avec les paroles du vieillard: «Les amants souffrent nous souffrons; ils ne font compte de boire ni de manger: aussi peu en faisons nous; ils ne peuvent dormir, ni nous clore la paupière; il leur est avis qu'ils brûlent: nous avons le feu au-dedans de nous; ils désirent s'entrevoir: las! pour autre chose ne prions que le jour revienne bientôt. C'est cela sans point de doute qu'on appelle amour; tous deux sommes énamourés, et si ne le savions pas. Mais si c'est amour ce que nous sentons, je suis aimé; que me manque-t-il donc? Et pourquoi sommes-nous ainsi mal à notre aise? A quoi faire nous entre-cherchons-nous? Philétas nous dit vrai; ce jeune garçonnet qu'il a vu en son jardin, c'est lui-même qui jadis apparut à nos pères et leur dit en songe qu'ils nous envoyassent garder les bêtes aux champs. Comment le pourra-t-on prendre? Il est petit et s'enfuira; de lui échapper n'est possible, car il a des ailes et nous atteindra. Faut-il avoir recours aux Nymphes? Pan n'aida de rien Philétas quand il aimoit Amaryllide. Essayons les remèdes qu'il a dit, baiser, accoler, coucher nue à nu. Vrai est qu'il fait froid; mais nous l'endurerons.» Ainsi leur étoit la nuit une seconde école en laquelle ils recordoient les enseignements de Philétas.

Le lendemain au point du jour ils menèrent leurs bêtes aux champs, s'entre-baisèrent l'un l'autre aussitôt qu'ils se virent, ce qu'ils n'avoient oncques fait encore, et, croisant leurs bras, s'accolèrent; mais le dernier remède ..., ils n'osoient, se dépouiller et coucher nus. Aussi eût-ce été trop hardiment fait, non pas seulement à jeune bergère telle qu'étoit Chloé, mais même à lui chevrier. Ils ne purent donc la nuit suivante reposer non plus que l'autre, et n'eurent ailleurs la pensée qu'à remémorer ce qu'ils avoient fait, et regretter ce qu'ils avoient omis à faire, disant ainsi en eux-mêmes: «Nous nous sommes baisés, et de rien ne nous a servi; nous nous sommes l'un l'autre accolés, et rien ne nous en est amendé. Il faut donc dire que coucher ensemble est le vrai remède d'amour; il le faut donc essayer aussi. Car pour sûr il y doit avoir quelque chose plus qu'au baiser.»

Après semblables pensers, leurs songes, ainsi qu'on peut croire, furent d'amour et de baisers, et ce qu'ils n'avoient point fait le jour, ils le faisoient lors en songeant, couchés nue à nu. Dès le fin matin donc ils se levèrent plus épris encore que devant, et chassant avec le sifflet leurs bêtes aux champs, leur tardoit qu'ils ne se trouvoient pour répéter leurs baisers, et de si loin qu'ils se virent, coururent en souriant l'un vers l'autre, puis s'entre-baisèrent, puis s'entre-accolèrent; mais le troisième point ne pouvoit venir; car Daphnis n'osoit en parler, ni ne vouloit Chloé commencer, jusqu'à ce que l'aventure les conduisit à ce faire en cette manière.

Ils étoient sous le chêne assis l'un près de l'autre, et ayant goûté du plaisir de baiser, ne se pouvoient saouler de cette volupté. L'embrassement suivoit quant et quant pour baiser plus serré, et en ce point, comme Daphnis tira sa prise un peu trop fort, Chloé sans y penser se coucha sur un côté, et Daphnis, en suivant la bouche de Chloé pour ne perdre l'aise du baiser, se laissa de même tomber sur le côté; et, reconnoissant tous deux en cette contenance la forme de leur songe, long-temps demeurèrent couchés de la sorte, se tenant bras à bras aussi étroitement comme s'ils eussent été liés ensemble, sans y chercher rien davantage; mais pensant que ce fût le dernier point de jouissance amoureuse, consumèrent en ces vaines étreintes la plus grande partie du jour, tant que le soir les y trouva; et lors, en maudissant la nuit, ils se séparèrent et ramenèrent leurs troupeaux au tect. Et peut-être enfin eussent-ils fait quelque chose à bon escient, n'eût été un tel tumulte qui survint en la contrée.

Des jeunes gens riches de Méthymne, voulant passer joyeusement le temps des vendanges et s'aller ébattre quelque peu au loin, tirèrent un bateau en mer, mirent leurs valets à la rame, et s'en vinrent dans les parages du territoire de Mitylène, pour ce qu'il y a par-tout bons abris pour se retirer, belle plage pour se baigner, et est bordée de beaux édifices, avec jardins, parcs et bois que les uns nature a produits, les autres la main de l'homme. En voguant ainsi au long de la côte, et descendant ci et là, où désir leur en prenoit, ils ne faisoient mal quelconque ni déplaisir à personne, mais s'ébattaient entre eux à divers passetemps. Tantôt, avec des hameçons attachés d'un brin de fil au bout de quelque long roseau, ils pêchoient, de dessus un écueil jeté fort avant en la mer, des poissons qui hantent autour des rochers; tantôt prenoient avec leurs chiens et leurs filets les lièvres qui fuyoient des vignes pour le bruit des vendangeurs; ou bien ils tendoient aux oiseaux, trouvant temps et lieu favorables, et avec des lacs courants, prenoient des oies sauvages, des halbrans, des outardes et autre tel gibier de plaine, dont ils avoient, outre le plaisir, de quoi fournir à leurs repas. S'il leur falloit quelque chose plus, ils l'achetoient au prochain village, payant le prix et au-delà. Il ne leur falloit que le pain et le vin, et le logis aussi; car ils ne trouvoient pas qu'il fût sûr, étant la saison de l'automne, de coucher en mer, et à cette cause ils tiroient la nuit leur bateau à terre, peur de la tourmente pendant qu'ils dormoient.

Mais quelque paysan de là entour ayant affaire d'une corde dont on suspend la meule à presser le raisin, étant la sienne par aventure usée ou rompue, s'en vint de nuit au bord de la mer, et, trouvant le bateau sans garde, délia la corde qui le lioit, l'emporta en son logis et s'en servit à son besoin. Le matin ces jeunes gens cherchèrent partout leur corde; mais nul ne confessoit l'avoir prise: par quoi, après qu'ils eurent un peu querellé avec leurs hôtes, ils tirèrent outre, et ayant fait environ deux lieues, vinrent aborder à ces champs où se tenoient Daphnis et Chloé, pour ce qu'il y avoit, ce leur sembla, belle plaine à courir le lièvre. Or n'avoient-ils plus de corde pour attacher leur bateau, et à cette cause prirent du franc osier vert, le plus long qu'ils purent finer, le tordirent et en firent une hart, dont ils lièrent leur bateau à terre, puis, lâchant leurs chiens, se mirent à chasser et tendirent leurs toiles aux passages qu'ils trouvèrent plus à propos. Ces chiens, en courant çà et là et aboyant, effrayèrent les chèvres de Daphnis, lesquelles abandonnèrent incontinent les coteaux, et s'enfuirent vers la marine, là où, ne trouvant rien à brouter parmi le sable, aucunes plus hardies que les autres s'approchèrent du bateau et rongèrent la hart d'osier vert dont il étoit attaché.

La mer étoit un peu émue d'un vent de terre qui se levoit; le bateau une fois délié, les vagues le poussèrent, l'éloignèrent du bord et le portoient en mer; de quoi les chasseurs s'étant apperçus, les uns accoururent au rivage, les autres rappelèrent leurs chiens, et tous ensemble menoient tel bruit que les gens de là entour, pâtres, vignerons, laboureurs, les entendant, vinrent de toutes parts; mais ils n'y purent que faire. Car le vent, fraîchissant toujours de plus en plus, mena la barque au gré du flot si roide et si loin, qu'elle fut tantôt hors de vue.

Par quoi ces jeunes gens, dolents outre mesure, perdant leur bateau, biens et tout, cherchèrent le chevrier qui devoit garder les chèvres, et trouvant là Daphnis parmi les regardants, en chaude colère commencèrent à le battre et à le vouloir dépouiller; même y en eut un d'entre eux qui détacha la laisse dont il menoit son chien, et prit les deux mains à Daphnis pour les lui lier derrière le dos. Lui, comme ils le battoient, crioit, imploroit l'aide d'un chacun, mais sur tous appeloit à son secours Lamon et Dryas, lesquels accourus, tous deux verts vieillards, ayant les mains rudes, endurcies du labeur des champs, prirent très bien sa défense contre les jeunes Méthymniens, en leur remontrant qu'il falloit entendre du moins ce garçon, pour voir s'il avoit tort, et que chacun dît ses raisons. Ceux de Méthymne le voulurent, et d'un commun accord on élut pour arbitre le bouvier Philétas, à cause que c'étoit le plus ancien qui se trouvât là présent, et qu'entre ceux de son village il avoit le bruit d'être homme de grande foi et loyauté. Adonc les jeunes gens, prenant la parole, firent en termes courts et clairs leur plainte de telle sorte, devant le chef bouvier:

«Nous étions descendus en ces champs pour chasser, et avions attaché notre barque au rivage avec une hart d'osier vert; puis nous nous étions mis en quête avec nos chiens, et cependant les chèvres de celui-ci sont venues, ont mangé l'osier dont notre bateau étoit attaché, et par ainsi l'ont détaché. Vous mêmes l'avez pu voir emporté en pleine mer. Et ce qu'il y a dedans perdu pour nous, combien pensez-vous qu'il vaille? Combien d'habits et d'équipages! Combien de beaux harnois pour nos chiens! et de l'argent plus qu'il n'en faudroit pour acheter tous ces champs! En récompense de quoi, nous voulons emmener ce méchant chant chevrier-ci, lequel entend si mal le métier dont il se mêle, que de hanter avec ses chèvres au long des plages de la mer, comme s'il étoit marinier.»

Voilà ce que dirent les Méthymniens. Daphnis étoit tout moulu des coups qu'il avoit reçus; mais, voyant Chloé présente, il ne s'étonna de rien, et leur répondit franchement: «Je garde bien mes chèvres, et n'y a personne en tout le village qui se soit jamais plaint que pas une d'elles ait rien brouté en son jardin, ni rompu ou gâté un bourgeon dans sa vigne. Mais ceux-ci eux-mêmes sont mauvais chasseurs, et ont des chiens mal appris, qui ne font que courir çà et là, et aboyer tant et si fort, qu'ils ont effarouché mes chèvres et les ont chassées de la plaine et de la montagne vers la mer, comme eussent pu faire des loups. Or à présent elles ont mangé quelque osier: pouvoient-elles emmi ces sables brouter le thym ou le serpolet? Leur bateau est péri en mer: qu'ils s'en prennent à la tourmente, mes chèvres n'en sont pas cause. Voire mais, il y avoit dedans tant de biens, des habits, de l'argent: Et qui seroit si sot de croire qu'un bateau portant tout cela n'eût pour l'attacher qu'une hart d'osier?»

En disant ces paroles il se prit à pleurer, et fit grande pitié à tous les assistants; tellement que Philétas, qui devoit donner sa sentence, jura le dieu Pan et les Nymphes que Daphnis n'avoit point de tort, ni ses chèvres non plus, et que la faute, si faute y avoit, étoit aux vents et à la mer, desquels il n'étoit pas juge pour la leur faire réparer. Ce néanmoins le bon Philétas ne sut si bien dire que les Méthymniens s'en contentassent; mais derechef en grande fureur prirent Daphnis, et le vouloient lier pour l'emmener, n'eût été que les paysans, de ce mutinés, se ruèrent en criant sur eux, comme une volée d'étourneaux, et leur ôtèrent des mains Daphnis, qui se défendoit bien aussi et à son tour les chargeoit. Si qu'à grands coups de pierres et de bâtons, ils chassèrent les Méthymniens, et ne cessèrent de les poursuivre qu'ils ne les eussent menés battant hors de leur territoire. Daphnis et Chloé restés seuls, elle eut tout loisir de le conduire en la caverne des Nymphes, où elle lui lava le visage tout souillé du sang qui lui étoit coulé du nez; puis, tirant de sa panetière un peu de fromage et du tourteau, elle lui en fit manger, et, qui plus le conforta, lui donna de sa tendre bouche un baiser plus doux que miel.

Ainsi échappa Daphnis de ce danger; mais la chose n'en demeura pas là. Car ces jeunes gens de Méthymne, retournés chez eux à pied, au lieu qu'ils étoient venus en un beau bateau; blessés et mal menés, au lieu qu'ils étoient partis gais et bien délibérés, firent assembler le conseil de la ville, auquel ils requirent, en habits et contenance de suppliants, être vengés de l'outrage qu'ils avoient souffert, ne disant de vrai pas un mot, de peur que, s'ils eussent conté le fait comme il étoit allé, on ne se fût moqué d'eux de s'être ainsi laissé battre par des paysans, mais accusant hautement les Mityléniens de les avoir pillés, et pris leur bateau sans autre forme de procès, comme en guerre ouverte.

Ceux de Méthymne ajoutèrent aisément foi à leur dire, pour autant mêmement qu'ils les voyoient blessés; et quant et quant, estimant chose juste et raisonnable de venger un tel outrage fait aux enfants des plus nobles maisons de leur ville, décernèrent sur-le-champ la guerre contre les Mityléniens, sans leur envoyer ni héraut ni déclaration, et commandèrent à leur capitaine qu'il mît promptement en mer dix galères pour aller faire du pis qu'il pourroit en toute leur côte. Ils pensèrent que ce ne seroit pas sûrement ni sagement fait de hasarder plus grosse flotte à l'approche de l'hiver.

Le capitaine dès le lendemain eut dressé son équipage, et, usant pour moins d'embarras de ses soldats mêmes au lieu de rameurs, alla fourrager toutes les terres des Mityléniens qui étoient voisines de la mer, là où il prit force bétail, force grain, vin en quantité, pour ce qu'il n'y avoit guère que vendanges étoient faites, et grand nombre de prisonniers, gens qui travaillent à ces champs; et aussi s'en vint débarquer où gardoient leurs bêtes Daphnis et Chloé, courut le pays, ravit et pilla tout ce qu'il y trouva. Daphnis pour lors n'étoit pas avec son troupeau; il étoit dans le bois à cueillir de la ramée verte pour donner l'hiver aux chevreaux, et, voyant du haut des arbres les ennemis dans la plaine, se cacha au creux d'un vieux chêne. Chloé, qui étoit demeurée avec les troupeaux, se cuida sauver de vitesse, et se jeta comme en un asile dans l'antre des Nymphes, poursuivie jusqu'au lieu même, et là, prioit au nom des Nymphes ces soldats de ne vouloir faire déplaisir ni à elle ni à ses bêtes; mais en vain. Car les gens de Méthymne, après avoir fait plusieurs vilenies et moqueries aux images des Nymphes, l'emmenèrent elle et ses bêtes, en la chassant devant eux à coups de houssine comme une chèvre ou une brebis, et, voyant qu'ils avoient déjà plein leurs vaisseaux de toute sorte de butin, ne voulurent plus tirer outre, mais reprirent la route de leurs maisons, craignant l'hiver et les ennemis.

Ainsi s'en alloient les Méthymniens à force de rames, faisant peu de chemin, car le temps fut si calme, qu'il ne tiroit ni vent ni haleine quelconque; et Daphnis, sorti de son creux après que tout ce bruit fut passé, s'en vint dans la plaine où leurs bêtes avoient coutume de pâturer, et n'y voyant plus ni ses chèvres, ni les brebis, ni Chloé, mais seulement les champs tout seuls, et la flûte de laquelle Chloé se souloit ébattre jetée là, se prit à crier et pleurer, et en soupirant amèrement s'en couroit tantôt sous le fouteau à l'ombre duquel ils avoient accoutumé de se seoir, tantôt au rivage de la mer, pour voir s'il la trouveroit point, et tantôt dans l'antre des Nymphes où il l'avoit vue fuir, et là, se jetant par terre devant leurs images, se complaignit à elles, disant qu'elles lui avoient bien failli au besoin «Chloé, disoit-il, vient d'être arrachée de vos autels, et vous avez bien eu le cœur de le voir et l'endurer! elle qui vous a fait tant de beaux chapelets de fleurs! elle qui vous offroit toujours du premier lait! elle qui vous a donné ce flageolet même que je vois ici pendu! Jamais loup ne me ravit une seule de mes chèvres, et les ennemis m'ont maintenant ravi le troupeau entier et ma compagne bergère aussi. Mes chèvres, ils les tueront et écorcheront incontinent; les brebis, ils en feront des sacrifices aux Dieux; et Chloé demeurera en quelque ville loin de moi. Comment oserai-je à cette heure m'en aller devers mon père et ma mère, sans mes chèvres, sans Chloé, pour être désormais misérable manœuvre; car il n'y a plus chez nous de bêtes que je pusse garder. Mais non, je ne bougerai d'ici, attendant la mort ou d'autres ennemis qui m'emmènent aussi. Hélas! Chloé, es-tu en même peine que moi? te souvient-il de ces champs? as-tu point de regret aux Nymphes et à moi? ou si te reconfortent nos brebis et nos chèvres prisonnières avec toi?»

Comme il achevoit ces paroles, le cœur gros de chagrin, de pleurs, le voilà pris d'un profond somme, et lui apparoissent les trois Nymphes, en guise de belles et grandes femmes, demi-nues, les pieds sans chaussure, les cheveux épars, en tout semblables aux images. Si lui fut avis, dès l'abord, qu'elles avoient pitié de lui; puis d'elles trois la plus âgée lui dit en le réconfortant: «Ne te plains point de nous, Daphnis, nous avons plus de souci de Chloé que tu n'as toi-même. Nous en prîmes pitié dès-lors qu'elle venoit de naître, et, abandonnée en cet antre, l'avons fait élever et nourrir. Car, afin que tu le saches, rien n'a de commun Chloé avec Dryas et ses brebis, ni toi non plus avec Lamon. Et quant à ce qui est d'elle, nous y avons déjà pourvu. Elle n'ira point prisonnière avec ces soldats à Méthymne, ni ne sera partie de leur butin. Pan, qui est là sous ce pin, et que vous n'honorez jamais seulement de quelques fleurettes, c'est lui que nous avons prié de vouloir secourir Chloé, parce qu'il fréquente volontiers entre gens de guerre, et lui-même a conduit des guerres, quittant le repos des champs. Il marche dès cette heure, dangereux ennemi, contre ceux de Méthymne. Pourtant ne t'afflige point, mais te lève et t'en va consoler Lamon et Myrtale, qui sont jetés à terre comme toi, croyant que tu aies été pris et emmené sur les vaisseaux. Demain reviendra ta Chloé, avec vos brebis et vos chèvres, et si les garderez encore et jouerez de la flûte ensemble. Au demeurant Amour aura soin de vous.»

Daphnis, ayant ouï et vu telles choses, s'éveilla soudain en sursaut, et, pleurant autant de joie que de tristesse, adora les Nymphes, prosterné devant leurs images, et leur promit, si Chloé retournoit à sauveté, de leur sacrifier la plus grasse de ses chèvres; et courant au pin sous lequel étoit le dieu Pan représenté avec les pieds d'un bouc, deux cornes en la tête, qui d'une main tenoit sa flûte, et de l'autre arrêtoit un bouquin, l'adora aussi, et le pria qu'il lui plût faire promptement revenir Chloé, lui promettant semblablement de lui sacrifier un bouc; et jusques au soir environ le soleil couchant, à peine cessa-t-il ses larmes et ses vœux pour le retour de Chloé. Enfin, ramassant sa feuillée, s'en retourna au logis, où il ôta de grand émoi Lamon et Myrtale, et les remplit de liesse; puis mangea un petit et s'en alla dormir; mais ce ne fut pas sans pleurer, ni faire prière aux Nymphes qu'elles lui apparussent encore, et que le jour revînt bientôt, et avec le jour, selon leur promesse, Chloé. Jamais nuit ne lui fut si longue. Or voici comme il en alla.

Le capitaine de Méthymne, ayant navigué à la rame environ cinq quarts de lieue, voulut un petit rafraîchir ses gens las d'avoir couru le pays, et, trouvant un promontoire assez avancé en mer, dont l'extrémité présentoit deux pointes en manière de croissant, abri aussi sûr qu'aucun port, il y jeta l'ancre sous une roche haute et droite, sans autrement aborder, afin que de la côte à toute aventure on ne lui pût faire nul déplaisir, et ainsi permit à ses gens de se traiter et réjouir en pleine assurance. Eux, ayant à bord foison de tous vivres qu'ils avoient pillés, se mirent à manger, boire et faire fête comme on fait pour une victoire. Mais dès que le jour fut failli, et que la nuit eut mis fin à leur bonne chère, il leur fut avis soudainement que la terre étoit toute en feu, et vers la haute mer entendirent un bruissement dans le lointain, comme des rames d'une grosse flotte qui fût venue contre eux. L'un crioit aux armes, l'autre appeloit ses compagnons; l'un pensoit être jà blessé, l'autre croyoit voir un homme mort gisant devant lui. Bref, y avoit tout tel tumulte comme en un combat de nuit; et si n'y avoit point d'ennemis.

Après une nuit si terrible, le jour vint, qui les effraya encore davantage. Car ils virent les boucs de Daphnis et ses chèvres, les cornes toutes entortillées de rameaux de lierre avec leurs grappes; ils entendirent les brebis et béliers de Chloé qui hurloient, comme loups; elle-même on la vit couronnée de branchages de pin. Et en la mer se faisoient aussi choses étranges à conter. Car quand ils pensoient lever les ancres, elles tenoient au fond; quand ils cuidoient abattre leurs rames pour voguer, elles se rompoient. Les dauphins, sautant autour des vaisseaux et les battant de leur queue, en décousoient les jointures. Et entendoit-on du haut de la roche le son d'une flûte à sept cannes telle qu'en ont les bergers; mais ce son n'étoit point plaisant à ouïr, comme seroit le son d'une flûte ordinaire, ains épouvantoit ceux qui l'entendoient comme l'éclat imprévu d'une trompette de guerre: de quoi ils étoient tous en merveilleux effroi, et couroient aux armes, disant que c'étoient les ennemis qui les venoient attaquer, et ne savoit-on par où; et lors désiraient que la nuit revînt, comme s'ils eussent dû avoir trêve quand elle seroit venue.

Or n'étoit celui parmi eux conservant tant soit peu de sens, qui ne connût clairement que tous ces prodiges venoient du dieu Pan, irrité contre eux pour quelque méfait; mais ils n'en pouvoient deviner la cause, n'ayant touché chose qu'ils sussent appartenir à Pan; jusqu'à ce qu'environ midi le capitaine, non sans expresse ordonnance divine, s'endormit, et lui apparut Pan lui-même disant telles paroles: «O méchants sacrilèges! comme avez-vous été si forcenés que d'oser emplir d'alarme les champs que j'aime uniquement, ravir les troupeaux qui sont en ma protection, et arracher par force d'un lieu saint une jeune fille de laquelle Amour veut faire une histoire singulière, et n'avez point eu de crainte ni de révérence aux Nymphes qui le vous ont vu faire, ni à moi aussi, qui suis le dieu Pan? Jamais vous ne verrez Méthymne, si vous y prétendez porter un tel butin, ni jamais n'échapperez le son de cette mienne flûte, qui vous a naguère effrayés. Je vous ferai tous abymer au fond de la mer et manger aux poissons, si tu ne rends, et bientôt, Chloé aux Nymphes à qui vous l'avez enlevée, et quant et elle ses brebis et tout le troupeau des chèvres. Pourtant lève-toi sans délai, et la remets à terre avec ce que je t'ai dit, et je vous conduirai tous deux en vos maisons, elle par terre et toi par mer.»

A ces paroles, tout troublé, le capitaine Bryaxis (car ainsi avoit-il nom) s'éveilla en sursaut, et de chaque galère aussitôt faisant appeler les chefs, commanda qu'on cherchât entre les prisonniers Chloé, jeune bergère, et fut fait; et n'eurent pas de peine à la trouver, car elle étoit assise la tête couronnée de pin. Si la mènent au capitaine; et lui, connoissant bien à cela que c'étoit pour elle qu'il avoit eu cette apparition en dormant, la conduisit lui-même à terre dans la galère capitainesse, dont elle ne fut pas plutôt hors, que du haut de la roche aussitôt on entend un nouveau son de flûte, non plus épouvantable en manière de l'alarme, mais tel que bergers ont coutume de sonner quand c'est pour mener leurs bêtes aux champs; et brebis aussitôt de sortir du navire, courant par l'escale sans broncher, et les chèvres encore mieux, comme celles qui savoient jà gravir et descendre tous lieux escarpés. Puis chèvres et brebis à terre entourèrent Chloé, bondissant, sautelant et bêlant, et sembloient s'éjouir avec elle de leur commune délivrance.

Mais les troupeaux des autres bergers et chevriers demeurèrent où on les avoit mis, et ne bougèrent de dessous le tillac des galères, comme n'étant point pour eux le son de la flûte; de quoi tout le monde s'émerveilla grandement, et en loua la puissance et bonté de Pan. Et encore vit-on de plus étranges merveilles en l'un et en l'autre élément: car les galères des Méthymniens démarrèrent d'elles-mêmes, avant qu'on eût levé les ancres, et y avoit un dauphin qui les conduisoit, sautant hors de l'eau devant la capitainesse; et sur terre un fort doux et plaisant son de flûte conduisoit les deux troupeaux, sans que l'on pût voir qui en jouoit; si que les brebis et les chèvres marchoient et paissoient en même temps, avec très-grand plaisir d'ouïr telle mélodie.

C'étoit environ l'heure qu'on ramène les bêtes aux champs après midi. Daphnis, apercevant de tout loin, d'une vedette élevée, Chloé avec les deux troupeaux: «O Nymphes! ô Pan!» s'écria-t-il; et, descendu dans la plaine, court à elle, se jette dans ses bras, épris de si grande joie qu'il en tomba tout pâmé. A peine purent le ranimer les baisers même de Chloé qui le pressoit contre son sein. Ayant enfin repris ses esprits, il s'en fut avec elle sous le hêtre, là où s'étant tous deux assis, il ne faillit, à lui demander comme elle avoit pu échapper des mains de tant d'ennemis, et Chloé lui conta tout, son enlèvement dans la grotte, son départ sur le vaisseau, et le lierre venu aux cornes de ses chèvres, et la couronne de feuillage de pin sur sa tête; ses brebis qui avoient hurlé, le feu sur la terre, le bruit en la mer, les deux sortes de son de flûte, l'un de paix, l'autre de guerre, la nuit pleine d'horreur, et comme une certaine mélodie musicale l'avoit conduite tout le chemin sans qu'elle en vît rien.

Adonc reconnoissant Daphnis le Secours manifeste de Pan et l'effet de ce que les Nymphes lui avoient promis, conta de sa part à Chloé tout ce qu'il avoit ouï, tout ce qu'il avoit vu, et comme, se mourant d'amour et de regret, il avoit été par les Nymphes rendu à la vie. Puis il l'envoya quérir Dryas et Lamon, et quant et quant tout ce qui fait besoin pour un sacrifice, et lui-même cependant prit la plus grasse chèvre qui fût en son troupeau, de laquelle il entortilla les cornes avec du lierre, en la même sorte et manière que les ennemis les avoient vues, et après lui avoir versé du lait entre les cornes, la sacrifia aux Nymphes, la pendit et l'écorcha, et leur en consacra la peau attachée au roc. Puis quand Chloé fut revenue, amenant Dryas et Lamon et leurs femmes, il fit rôtir une partie de la chair et bouillir le reste; mais avant tout il mit à part les prémices pour les Nymphes, leur épandit de la cruche pleine une libation de vin doux, et, ayant accommodé de petits lits de feuillage et verde ramée pour tous les convives, se mit avec eux à faire bonne chère, et néanmoins avoit toujours l'œil sur les troupeaux, crainte que le loup survenant d'emblée ne fît son coup pendant ce temps-là. Puis tous, ayant bien repu, se mirent à chanter des hymnes aux Nymphes, que d'anciens pasteurs avoient composées. La nuit venue, ils se couchèrent en la place même emmi les champs, et le lendemain eurent aussi souvenance de Pan. Si prirent le bouc chef du troupeau, et, couronné de branchages de pin, le menèrent au pin sous lequel étoit l'image du Dieu, et, louant et remerciant la bonté de Pan, le lui sacrifièrent, le pendirent, l'écorchèrent, puis firent bouillir une partie de la chair et rôtir l'autre, et le tout étendirent emmi le beau pré sur verde feuillade. La peau avec les cornes fut au tronc de l'arbre attachée tout contre l'image de Pan, offrande pastorale à un Dieu pastoral; et ne s'oublièrent non plus de lui mettre à part les prémices, et si firent en son honneur les libations accoutumées. Chloé chanta, Daphnis joua de la flûte, et chacun prit place à table.

Ainsi qu'ils faisoient chère lie, survint de cas d'aventure le bon homme Philétas, apportant à Pan quelques chapelets de fleurs, et des moissines avec les grappes et la pampre encore au sarment; et quant et lui amenoit son plus jeune fils Tityre, jeune petit gars ayant cheveux blonds et couleur vermeille, air vif et malin, et qui en courant sautoit ne plus ne moins qu'un chevreau. Dès qu'ils aperçurent Philétas, ils se levèrent tous, allèrent avec lui couronner l'image de Pan, et suspendirent les moissines du bon Philétas aux branches du pin; puis, lui faisant place parmi eux, le convièrent à leur repas. Or, quand ces vieillards eurent un peu bu, adonc commencèrent-ils à conter de leurs jeunes ans, comme ils gardoient leurs bêtes aux champs, comme ils étoient échappés de plusieurs dangers et surprises d'écumeurs de mer et de larrons. L'un se vantoit qu'il avoit une fois tué un loup, l'autre qu'après Pan il n'y avoit homme qui sût si bien jouer de la flûte que lui. C'étoit Philétas qui se donnoit cette louange. Daphnis et Chloé le prièrent qu'il leur voulût de grâce montrer un petit de sa science, et qu'en ce sacrifice fait à Pan, il honorât avec sa flûte le Dieu amateur de tels sons. Philétas y consentit, encore que pour sa vieillesse il se plaignit de n'avoir plus guère d'haleine, et prit la flûte de Daphnis. Mais elle se trouva trop petite pour y pouvoir montrer beaucoup de savoir et d'artifice, comme celle de quoi jouoit un jeune garçon seulement; par quoi il envoya Tityre en son logis, distant d'environ demi-lieue, pour lui apporter la sienne. L'enfant jette là son hocqueton, et s'en court comme un faon de biche; et cependant Lamon se mit à leur conter la fable de Syringe, pour laquelle apprendre il avoit donné à un chevrier de Sicile, qui en savoit la chanson, un bouc et une flûte.

«Cette Syringe, leur dit-il, aujourd'hui flûte pastorale, jadis étoit une belle fille ayant voix mélodieuse et grande science de musique. Elle gardoit les chèvres, chantoit et se jouoit avec les Nymphes. Pan, qui la voyoit aux champs garder ses bêtes, jouer, chanter, un jour vient à elle et la prie de ce qu'il vouloit, lui promettant faire que ses chèvres porteraient toutes deux chevreaux à chaque portée. Elle se moqua de son amour, et dit que jamais elle n'auroit ami, non seulement tel comme lui, qui sembloit proprement un bouc, mais ni autre quel qu'il fût. Pan la voulut prendre à force; elle s'enfuit; il la poursuivit; tant que pieds la purent porter, elle courut; mais, lasse à la fin de courir, elle se jette en un marais, et là se perd dans les roseaux. Pan coupe les cannes en courroux, et, n'y trouvant point la pucelle, connut son inconvénient; et lors, unissant avec de la cire les roseaux taillés inégaux, en signe d'amour non égale, il en fit cet instrument. Ainsi elle qui paravant étoit belle jeune fille, depuis a été un plaisant instrument de musique.»

Lamon à peine achevoit son conte, et bon Philétas de le louer, disant n'avoir ouï en sa vie chanson si jolie que cette fable, quand Tityre arriva portant la flûte de son père, grande à merveille, composée des plus grosses cannes que l'on trouve, accoutrée de laiton par-dessus la cire. On eût dit que c'étoit celle-là même que Pan fit la première. Philétas adonc se leva, et, assis sur son lit de feuillage, premièrement il essaya tous les chalumeaux, voir si rien empêchoit le vent, et voyant que chaque tuyau rendoit le son convenable, souffla dedans à bon escient. Si sembloit proprement un air de plusieurs flageolets jouants ensemble, tant menoient de bruit ces pipeaux: puis petit à petit diminuant la force du vent, ramena son jeu en un son tout-à-fait doux et plaisant, et, leur montrant tout l'artifice de la musique pastorale pour bien mener et faire paître les bêtes aux champs, leur fit voir comment il falloit souffler pour un troupeau de bœufs, quel son est mieux séant à un chevrier, quel jeu aiment les brebis et moutons; celui des brebis étoit gracieux; fort et grave celui des bœufs; celui des chèvres clair et aigu; et une seule flûte imitoit toutes ces diverses flûtes, du berger, du bouvier et du chevrier.

La compagnie à table écoutoit sans mot dire, couchée sur le feuillage, prenant très grand plaisir d'ouïr si bien jouer Philétas, jusqu'à ce que Dryas, se levant, le pria de jouer quelque gaie chanson en l'honneur de Bacchus, et lui cependant leur dansa une danse de vendange, faisant les gestes comme s'il eût, tantôt cueilli la grappe au cep, tantôt porté le raisin dans la hotte, puis les mines d'un qui foule la vendange, qui verse le vin dans les jarres, et d'un qui hume à bon escient la liqueur nouvelle. Routes lesquelles choses il fit si proprement et de si bonne grâce, approchant du naturel, qu'ils pensoient voir devant leurs yeux la vigne, le pressoir, et les jarres, et Dryas buvant le vin doux.

Ayant ainsi le troisième vieillard bien et gentiment fait son devoir de danser, à la fin alla baiser Daphnis et Chloé, lesquels incontinent se levèrent et dansèrent le conte de Lamon. Daphnis contrefaisoit le dieu Pan, Chloé la belle Syringe; il lui faisoit sa requête, et elle s'en rioit; elle s'enfuyoit, lui la poursuivoit, courant sur le bout des orteils pour mieux contrefaire les pieds de bouc; elle feignoit d'être lasse et de ne pouvoir plus courir, et au lieu des roseaux s'alloit cacher dans le bois.

Et Daphnis alors, prenant la grande flûte de Philétas, en tira d'abord un son douloureux, comme Pan qui se fût plaint de la jouvencelle; puis un son passionné, comme la priant d'amour; puis un son de rappel, comme cherchant par-tout ce qu'elle étoit devenue. Si que le bon homme lui-même Philétas, tout émerveillé, accourut le baiser, et après l'avoir baisé lui fit présent de sa flûte, en priant aux Dieux que Daphnis la laissât un jour à pareil successeur que lui. Daphnis donna la sienne petite à Pan, et ayant baisé Chloé comme revenue et retrouvée d'une véritable fuite, ramena jouant de la flûte ses bêtes aux étables, pource qu'il étoit déjà tard; et aussi fit Chloé les siennes au son des mêmes chalumeaux. Les chèvres marchoient côte à côte des brebis, et Chloé tout joignant Daphnis, de sorte qu'à chaque pas ils se baisoient l'un l'autre, et durèrent ainsi jusques à nuit close, et en se quittant complotèrent ensemble de ramener paître leurs troupeaux le lendemain au plus matin, comme ils firent. Car incontinent que le jour commença à poindre, ils revinrent aux pâturages, et ayant premièrement salué les Nymphes, puis après Pan, s'allèrent asseoir dessous le chêne, où ils jouèrent de la flûte ensemble, s'entre-baisèrent, s'embrassèrent, se couchèrent l'un près de l'autre, et, sans y faire rien davantage, se relevèrent. Ensuite ils songèrent à manger; et ils buvoient en même sébile du vin mêlé avec du lait.

Or échauffés et rendus plus hardis par toutes ces choses, ils contestoient entre eux d'amour, et en vinrent jusqu'à se vouloir assurer par serment l'un de l'autre. Daphnis, allant dessous le pin, jura par le dieu Pan qu'il ne vivroit jamais un seul jour sans Chloé; et Chloé, dans l'antre des Nymphes, jura devant leurs images de vivre et mourir avec Daphnis. Mais elle, comme une jeune et innocente fillette, fut si simple de vouloir que Daphnis au sortir de l'antre lui jurât un autre serment. Si lui dit: «Ce dieu Pan, Daphnis, est un dieu volage auquel il n'y a point de fiance; il a aimé Pitys, il a aimé Syringe; il ne cesse de pourchasser les Nymphes Épimélides, et on le voit toujours après les Dryades. Si tu me fausses la foi que tu m'as jurée, il ne s'en fera que rire, voire quand tu aurois plus de maîtresses qu'il n'a de chalumeaux en sa flûte. Et comment te puniroit-il, lui qui chaque jour fait amour nouvelle? Jure-moi par ton troupeau, et par la chèvre qui te nourrit et allaita, que jamais tu ne laisseras Chloé tant qu'elle te sera fidèle; et là où elle te fera faute, et aux Nymphes qu'elle a jurées, fuis-la ou la hais ou la tue, comme tu ferois un loup.»

Daphnis prit plaisir à ce doute, et, debout au milieu de son troupeau, tenant d'une main un bouc et de l'autre une chèvre, jura qu'il aimeroit Chloé tant qu'il en seroit aimé, et que si elle en aimoit un autre, il se tueroit au lieu d'elle; dont elle fut bien aise, et s'en assura plus que du premier serment, croyant les brebis et les chèvres être Dieux propres aux bergers et aux chevriers.

LIVRE TROISIÈME

Mais les Mityléniens, apprenant comme ceux de Méthymne avoient envoyé dix galères à leur dommage, et mêmement étant informés, par gens qui venoient de la campagne, comme on avoit couru leurs terres et pillé leurs biens, estimèrent que ce seroit lâcheté d'endurer un tel outrage des Méthymniens, et délibérèrent promptement prendre les armes contre eux. Si levèrent incontinent trois mille hommes de pied et cinq cents chevaux, et envoyèrent par terre leur capitaine général Hippase, craignant de les mettre sur mer en temps approchant de l'hyver.

Le capitaine, parti aussitôt avec ses gens, ne fourragea point les terres des Méthymniens, ni n'emmena le bétail des laboureurs et paysans, parce qu'il estimoit cela être le fait d'un larron et non pas d'un capitaine, ains tira droit vers la ville, espérant la surprendre les portes ouvertes et sans garde. Mais quand il en fut près environ six lieues, un héraut lui vint au-devant, qui lui demanda trêve au nom des Méthymniens. Car, ayant entendu depuis par leurs prisonniers que ceux de Mitylène ne savoient du tout rien de ce qui s'étoit passé, mais que c'étoit une querelle entre paysans et jeunes gens, où ceux-ci avoient eu des coups pour quelque insolence par eux faite, ils regrettoient fort d'avoir si à la légère offensé leurs voisins, et n'avoient autre désir que de rendre et restituer ce qui auroit été pris, pour pouvoir trafiquer et hanter comme devant les uns avec les autres sans crainte ni danger. Hippase envoya le héraut porter ses paroles au Sénat des Mityléniens, combien qu'il eût tout pouvoir et autorité absolue, et cependant alla camper à demi-lieue de Méthymne, attendant les ordres de sa ville. De là à deux jours ordre lui vint de recevoir les restitutions, et s'en retourner sans faire nul dommage. Car ayant le choix de la paix ou de la guerre, ils avoient pensé que la paix valoit mieux. Ainsi se termina la guerre entre Méthymne et Mitylène, finie comme elle fut commencée, par soudaine résolution.

Et là-dessus survint l'hyver, plus fâcheux que la guerre à Daphnis et à sa Chloé. Car incontinent la neige, tombant en grande abondance, couvrit les chemins et enferma les laboureurs en leurs maisons; les torrents impétueux tomboient aval du haut des montagnes, l'eau se geloit, les arbres sembloient morts, on ne voyoit plus la terre, sinon alentour des fontaines et de quelques ruisseaux; ainsi ne se pouvoient plus mener les bêtes aux champs, ni n'osoient les gens mettre seulement le nez hors la porte; mais, demeurant tous au logis, faisoient un grand feu, alentour duquel, dès que les coqs avoient chanté le matin, chacun venoit faire sa besogne. Les uns retordoient du fil, les autres tissoient du poil de chèvre, ou faisoient des collets à prendre les oiseaux. Le soin qu'il falloit lors avoir des bœufs étoit de leur donner de la paille à manger en la bouverie, aux chèvres et brebis de la feuillée en la bergerie, aux pourceaux de la faîne et du gland en la porcherie.

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