LES PASTORALES DE LONGUS. (continued 2)
Jacques Amyot translation
Étant ainsi chacun contraint de garder la maison, pour la rudesse du temps, les autres, tant laboureurs que pasteurs, en étoient aises, parce qu'ils avoient un peu de relâche en leurs travaux, faisoient bons repas et long somme, tellement que l'hyver leur sembloit plus doux que non pas l'été, ni l'automne, ni le printemps avec. Mais Daphnis et Chloé, se souvenant des plaisirs passés, comme ils s'entrebaisoient, comme ils s'entr'embrassoient, et de leurs joyeux passetemps emmi ces champs et ces prairies, toute nuit soupiroient en grande peine sans pouvoir dormir, attendant la saison nouvelle ne plus ne moins qu'une seconde vie après la mort. Chaque fois qu'ils trouvoient sous leur main la panetière dont ils souloient tirer leur manger, cela leur mettoit deuil au cœur; apercevant la sébile où ils étoient coutumiers de boire l'un après l'autre, ou bien la flûte, qui étoit un don d'amourette, jetée à terre quelque part sans que l'on en tînt compte, cela renouveloit leur regret. Si prioient aux Nymphes et à Pan qu'ils les délivrassent de ces maux, et leur remontrassent enfin, à eux et à leurs bêtes, le soleil beau et clair; et quant et quant, faisant ces prières aux Dieux, cherchoient quelque invention par laquelle ils se pussent entrevoir. Chloé de soi n'y eût su que faire, et aussi, n'avoit guère moyen; car celle qu'on estimoit sa mère étoit tout le jour après elle, lui montrant à carder la laine et à tourner le fuseau, et lui parlant de la marier; mais Daphnis, comme celui qui avoit plus de loisir et plus de sens aussi que la fillette, trouva pour la voir une telle finesse:
Devant le logis de Dryas, tout contre le mur de la cour, étoient deux grands myrtes et un lierre, les myrtes bien près l'un de l'autre et quasi joints par le pied, tellement que le lierre les embrassant tous deux, et s'étendant en guise de vigne sur l'un et sur l'autre, y faisoit une manière de loge fort couverte, tant les feuilles étoient épaisses et tissues, s'il faut ainsi dire, les unes avec les autres; par dedans pendoient force grappes noires, comme raisins à la treille; à l'occasion de quoi y avoit toujours, mêmement l'hyver, grande multitude d'oiseaux qui lors ne trouvoient rien ailleurs, force merles, force grives, force ramiers, force bisets, et de tous autres oiseaux aimant à manger grains de lierre. Daphnis sortit de la maison sous couleur d'aller tendre à ces oiseaux, ayant plein son bissac de fouaces et de gâteaux au miel, et portant aussi, afin qu'on le crût mieux, de la glu et des collets. La distance de l'une des maisons à l'autre étoit d'environ demi-lieue, et la neige, non encore durcie par le froid, lui eût fait avoir bien de la peine, n'eût été qu'Amour passe par-tout et franchit le feu, l'eau, la neige, voire même celle de la Scythie. Daphnis fit le chemin tout d'une course, et, arrivé devant la demeure de Dryas, secoua la neige qu'il avoit aux pieds, tendit ses collets, englua de longues verges, puis se mit en aguet là auprès, épiant quand viendroient les oiseaux, et à l'aventure Chloé.
Or, quant aux oiseaux, il en vint grande compagnie, et en prit tant qu'il avoit assez affaire à les amasser, à les tuer et à les plumer; mais de la maison ne sortoit personne, homme ni femme, ni coq, ni poule; ains se tenoient tous au-dedans clos et cois au long du feu, dont le pauvre Daphnis étoit en grand émoi d'être venu si mal à point et à heure si malheureuse. Si osa bien penser de trouver un prétexte pour tout droit entrer léans, discourant en lui-même quelle couleur seroit la plus croyable. «Je viens quérir du feu.—Comment? n'avez-vous point de plus proches voisins?—Je demande du pain.—Ton bissac est plein de vivres.—Du vin.—Il n'y a que trois jours que vous avez fait vendanges.—Le loup m'a poursuivi.—Et où en est la trace?—Je suis venu chasser aux oiseaux.—Que ne t'en vas-tu donc après que tu en as assez pris?—Je veux voir Chloé.» Telle chose ne se pouvoit bonnement confesser à un père et à une mère. Ainsi n'y avoit-il pas une de toutes ces occasions-là qui ne portât quelque soupçon. «Mieux vaut, disoit-il, que je m'en aille. Je la reverrai au printemps: non cet hyver, puisque les Dieux, comme je crois, ne veulent pas.» Ayant fait en lui-même ces devis, et serrant jà ce qu'il avoit pris de grives et autres oiseaux, il s'en alloit partir; mais, comme si expressément Amour eût eu pitié de lui, voici qu'il avint:
Dryas et sa famille à table, le pain et la viande toute prête, chacun entendoit à boire et à manger, et cependant un des chiens de la bergerie, voyant qu'on ne se donnoit point de garde de lui, happe un lopin de chair et s'enfuit hors de la maison; de quoi Dryas courroucé, pour autant mêmement que c'étoit sa part, prend un bâton et court après. En le poursuivant il vint à passer au long de ce lierre où Daphnis avoit tendu ses gluaux, et le vit comme il chargeoit déjà sa prise sur ses épaules, prêt à s'en retourner; et sitôt qu'il l'aperçut, oubliant et chair et chien: «Dieu te gard, mon fils!» s'écria-t-il; puis le vient accoler et baiser, le prend par la main et le mène en sa maison.
Quand ils se virent l'un l'autre, à peine qu'ils ne tombèrent tous deux, de grande aise qu'ils eurent. Ils se forcèrent toutefois de se tenir sur leurs pieds, s'entr'appelèrent, se donnèrent le bon jour, et se baisèrent, ce qui leur fut comme un étai et appui qui leur vint à point pour les engarder de tomber.
Ayant ainsi Daphnis contre son espérance vu, et davantage ayant baisé sa Chloé, s'assit auprès du feu et déchargea sur la table ses grives et ses ramiers, contant à la compagnie comment, ennuyé de tant demeurer à la maison, il s'en étoit venu chasser aux oiseaux, et comment il en avoit pris aucuns avec des collets, d'autres avec des gluaux, ainsi qu'ils venoient aux grains de lierre et de myrte. Ceux de la maison le louèrent grandement de son bon esprit, et le prièrent de manger à bonne chère de ce que le mâtin leur avoit laissé, commandant à Chloé qu'elle leur versât à boire, ce qu'elle fit bien volontiers, à tous les autres premièrement, et puis à Daphnis le dernier; car elle faisoit semblant d'être fâchée contre lui de ce qu'étant venu si près, il s'en étoit voulu aller sans la voir ni parler à elle; et néanmoins, avant que lui présenter à boire, elle but un trait en la tasse, puis lui bailla le demeurant, et lui, encore qu'il eût grand'soif, but lentement et à longue haleine, pour en avoir tant plus de plaisir.
Si fut tantôt la table vide de pain et chair, et lors, assis, ils lui demandèrent nouvelles de Myrtale et Lamon, disant qu'ils étaient bien heureux d'avoir un tel bâton de leur vieillesse; desquelles louanges Daphnis n'étoit pas marri, mêmement qu'on les lui donnoit en présence de sa Chloé. Mais quand ils lui dirent qu'ils le retenoient ce jour et celui d'après, à cause qu'ils devoient le lendemain faire un sacrifice à Bacchus, peu s'en fallut qu'il ne les adorât au lieu de Bacchus. Si tira de son bissac force gâteaux, et des oiseaux qu'ils habillèrent pour le souper. Ainsi fut derechef le feu allumé, le vin tiré, la table dressée, et sitôt qu'il fut nuit close se mirent à manger, après quoi ils passèrent le temps, partie à faire des plaisants contes, et partie à chanter, jusqu'à ce que sommeil leur vint; et lors ils s'en allèrent coucher, Chloé avec sa mère, Daphnis avec Dryas. Chloé n'eut autre bien la nuit que de penser à son Daphnis, qu'elle verroit le lendemain tout le jour, et lui se repaissoit d'une vaine volupté, tenant à grand heur de coucher seulement avec le père de sa Chloé; de sorte que plus d'une fois il l'embrassa et baisa, croyant en rêve embrasser et baiser Chloé.
Le matin il fit un froid extrême, et tira un vent de bise si âpre qu'il brûloit et perçoit tout. Quand ils furent levés, Dryas sacrifia à Bacchus un chevreau d'un an, alluma un grand feu et apprêta le dîner. Adonc, cependant que Napé entendoit à cuire le pain, et Dryas à faire bouillir le chevreau, Chloé et Daphnis, étant de loisir, sortirent tous deux de la maison et s'en allèrent sous le lierre, où ils dressèrent des collets, tendirent des gluaux et prirent encore grand nombre d'oiseaux, en s'entre-baisant parmi continuellement, et tenant tels propos amoureux: «Je suis venu pour toi, Chloé.—Je sais bien, Daphnis.—A cause de toi, belle, je tue ces pauvres oiseaux. Qu'est-il de nos amours? m'as-tu point oublié?—Non, par les Nymphes que je t'ai jurées dans cette grotte où nous nous reverrons dès que la neige sera fondue. —Ah! Chloé, qu'elle est haute cette neige! ne fondrai-je point moi-même avant elle? —Ne te soucie, Daphnis; le soleil sera chaud, mais que vienne prime-vère.—Ah! le fût-il déjà comme le feu qui brûle mon cœur!—Badin, tu te moques de moi, et tu me tromperas quelque jour.—Non ferai, par mes chèvres que tu m'as fait jurer.»
Ainsi que Chloé répondoit en cette sorte à son Daphnis, ne plus ne moins que l'écho, Napé les appela: ils s'y en coururent, portant avec eux leur prise, bien plus grande que celle de la veille, et, après avoir fait des libations à Bacchus, se mirent à manger, ayant sur leurs têtes des couronnes de lierre; et à la fin, ayant bien repu et chanté l'hymne à Bacchus, renvoyèrent Daphnis en lui garnissant très bien son bissac de pain et de chair, et si lui rendirent ses grives et ramiers, disant que quant à eux ils en prendroient bien toujours quand ils voudroient, tant que dureroit l'hiver, et que les grappes ne faudroient au lierre. Ainsi se partit Daphnis, en les baisant tous premier que Chloé, afin que son baiser lui restât pur et net. Depuis il y revint plusieurs fois par autres subtilités, de sorte que l'hiver ne se passa point tout pour eux sans quelque plaisir amoureux.
Et sur le commencement du printemps, que la neige se fondoit, la terre se découvrait et l'herbe dessous poignoit, les bergers alors sortirent et menèrent leurs bêtes aux champs, mais devant tous Daphnis et Chloé, comme ceux qui servoient eux-mêmes à un bien plus grand pasteur; et d'abord s'en coururent droit aux Nymphes dans la caverne, ensuite à Pan sous le pin, puis sous le chêne, où ils s'assirent en regardant paître leurs troupeaux et s'entre-baisant quant et quant; puis allèrent chercher des fleurs pour en faire des couronnes aux Dieux. Mais les fleurs à peine commençoient d'éclore, par la douceur du petit béat de zéphyre qui les ranimoit, et la chaleur du soleil qui les entr'ouvroit. Toutefois encore trouvèrent-ils de la violette, des narcisses, du muguet, et autres telles premières fleurs que produit la saison nouvelle, dont ils firent des chapelets et en couronnèrent les têtes aux images, en leur offrant du lait nouveau de leurs brebis et de leurs chèvres; puis essayèrent à jouer un peu de leurs chalumeaux, comme s'ils eussent voulu provoquer les rossignols à chanter, lesquels leur répondoient de dedans les buissons, commençant petit à petit à lamenter encore Itys et recorder leur ramage, qu'un long silence leur avoit fait oublier.
Et alors aussi les brebis bêloient, les agneaux sautoient et se courboient sous le ventre de leur mère, les béliers poursuivoient les brebis qui n'avoient point encore agnelé, et, les ayant arrêtées, sailloient puis l'une, puis l'autre; autant en faisoient les boucs après les chèvres, sautant à l'environ, combattant et se cossant fièrement pour l'amour d'elles. Chacun avoit les siennes à soi, et gardoit qu'autre ne fît tort à ses amours; toutes choses dont la vue auroit en des vieillards éteints rallumé le feu de Vénus, et trop mieux échauffoit ces deux jeunes personnes, qui, de long-temps inquiets, pourchassant le dernier but du contentement d'amour, brûloient et se consumoient de tout ce qu'ils entendoient et voyoient, cherchant quelque chose qu'ils ne pouvoient trouver, outre le baiser et l'embrasser. Mêmement Daphnis, qui, devenu grand et en bon point, pour n'avoir bougé tout l'hiver de la maison à ne rien faire, frissoit après le baiser, et étoit gros, comme l'on dit, d'embrasser, faisant toutes choses plus curieusement et plus hardiment que paravant, pressant Chloé de lui accorder tout ce qu'il vouloit, et de se coucher nue à nu avec lui plus longuement qu'ils n'avoient accoutumé. «Car il n'y a, disoit-il, que ce seul point qui nous manque des enseignements de Philétas, pour la dernière et seule médecine qui apaise l'amour.»
Et Chloé lui demandant ce qu'il y pouvoit avoir outre se baiser, s'embrasser et se coucher tout vêtus, et ce qu'il pensoit faire plus quand ils seroient couchés nus? «Cela, lui dit-il, que les beliers font aux brebis et les boucs aux chèvres. Vois-tu comment après cela les brebis ne s'enfuient plus, ni les beliers ne se travaillent plus à courir après, mais paissent tous les deux amiablement ensemble, comme étant l'un et l'autre assouvis et contents; et doit bien être quelque chose plus douce que ce que nous faisons, et dont la douceur surpasse l'amertume d'amour.—Et mais, fit-elle, vois-tu pas que les beliers et les brebis, les boucs et les chèvres, faisant ce que tu dis, se tiennent debout; les mâles montent dessus, les femelles soutiennent les mâles sur le dos. Et toi tu veux que je me couche avec toi à terre, et toute nue. Sont-elles donc pas plus vêtues de leur laine ou bien de leur poil que moi de ce qui me couvre?»
Il la crut, et comme elle voulut, se coucha près d'elle, où il fut longtemps, ne sachant comment faire pour venir à bout de ce qu'il desiroit. Il la fit relever, l'embrassa par derrière en imitant les boucs; mais il s'en trouvoit encore moins satisfait que devant. Si se rassit à terre, et se prit à pleurer de ce qu'il savoit moins que les belins accomplir les œuvres d'amour.
Or y avoit-il non guère loin de là un qui cultivoit son propre héritage et s'appeloit Chromis, homme ayant jà passé le meilleur de son âge et étant tout-à-l'heure cassé. Il tenoit avec soi certaine petite femme, jeune et belle et délicate, pour autant mêmement qu'elle étoit de la ville, et avoit nom Lycenion; laquelle, voyant passer tous les matins Daphnis, qui menoit ses bêtes en pâture et le soir les ramenoit au tect, eut envie de s'accointer de lui pour en faire son amoureux, et tant le guetta, qu'une fois le trouvant seulet, elle lui donna une flûte, une gaufre à miel, et une panetière de peau de cerf; mais elle n'osa lui rien dire, se doutant qu'il aimoit Chloé, parce qu'il étoit toujours avec elle; et néanmoins n'en savoit autre chose, sinon qu'elle les avoit vus sourire l'un à l'autre et se faire des signes. Si fit entendre à Chromis, un matin, qu'elle s'en alloit voir une sienne voisine en travail d'enfant, suivit les jeunes gens pas à pas, et, se cachant entre des buissons pour n'être point aperçue, vit de là tout ce qu'ils faisoient, entendit tout ce qu'ils disoient, et très bien sut remarquer comment et pour quelle cause pleuroit le pauvre Daphnis. Par quoi, ayant pitié de leur peine, et quant et quant considérant que double occasion de bien faire se présentoit à elle, l'une de les instruire de leur bien, l'autre d'accomplir son désir, elle usa d'une telle finesse:
Le lendemain, feignant d'aller voir sa voisine qui travailloit d'enfant, elle vient droit au chêne sous lequel étoit Daphnis avec Chloé, et, contrefaisant la marrie troublée: «Hélas! mon ami, dit-elle, Daphnis, je te prie, aide-moi. De mes vingt oisons, voilà un aigle qui m'en emporte le plus beau. Mais, parce qu'il est trop pesant, l'aigle ne l'a pu enlever jusque sur cette roche là haut, où est son aire, ains est allé cheoir avec au fond du vallon, dedans ce bois içi: et pour ce, je te prie, mon Daphnis, viens-y avec moi, car toute seule j'ai peur, et m'aide à le recourir. Ne veuille souffrir que mon compte demeure imparfait. A l'aventure pourras-tu bien tuer l'aigle même, qui ainsi ne ravira plus vos agneaux ni vos chevreaux; et Chloé ce temps pendant gardera vos deux troupeaux. Tes chèvres la connoissent aussi bien comme toi, car vous êtes toujours ensemble.»
Daphnis, ne se doutant de rien, se leva incontinent, prit sa houlette en sa main, et s'en fut avec Lycenion. Elle le mena loin de Chloé, dans le plus épais du bois, près d'une fontaine, où l'ayant fait seoir: «Tu aimes, lui dit-elle, Daphnis, tu aimes la Chloé. Les Nymphes me l'ont dit cette nuit. Elles me sont venues, ces Nymphes, conter en dormant les pleurs que tu faisois hier, et si m'ont commandé que je t'ôtasse de cette peine, en t'apprenant l'œuvre d'amour, qui n'est pas seulement baiser et embrasser, ni faire comme les beliers et bouquins; c'est bien autre chose, et bien plus plaisante que tout cela. Par quoi, si tu veux être quitte du déplaisir que tu en as, et trouver l'aise que tu y cherches, ne fais seulement que te donner à moi, apprenti joyeux et gaillard, et moi, pour l'amour des Nymphes, je te montrerai ce qui en est.»
Daphnis perdit toute contenance, tant il fut aise, comme un pauvre garçon de village jeune et amoureux. Si se met à genoux devant Lycenion, la priant à mains jointes de tôt lui montrer ce doux métier, afin qu'il pût faire à Chloé ce qu'il désiroit; et comme si c'eût été quelque grand et merveilleux secret, lui promit un chevreau de lait, des fromages frais, de la crème, et plutôt la chèvre avec. Adonc le voyant Lycenion plus naïf et plus simple encore qu'elle n'avoit imaginé, se prit à l'instruire en cette façon. Elle lui commanda de s'asseoir auprès d'elle, puis de la baiser tout ainsi qu'ils avoient de coutume entre eux, et en la baisant de l'embrasser, et finalement de se coucher à terre au long d'elle. Comme il se fut assis, qu'il l'eut baisée, se fut couché, elle, le trouvant en état, le souleva un peu et se glissa sous lui, puis elle le mit dans le chemin qu'il avoit jusque-là cherché, où chose ne fit qui ne soit en tel cas accoutumée, nature elle-même du reste l'instruisant assez.
Finie l'amoureuse leçon, Daphnis, aussi simple que devant, s'en voulut courir vers Chloé pour lui faire tout aussitôt ce qu'il venoit d'apprendre, comme s'il eût eu peur de l'oublier. Mais Lycenion le retint et lui dit: «Il faut que tu saches encore ceci, Daphnis: c'est que, comme j'étois déjà femme, tu ne m'as point fait mal à ce coup; car un autre homme, il y a déjà quelque temps, m'enseigna cela que je te viens d'apprendre et en eut mon pucelage pour son loyer. Mais Chloé, lorsqu'elle luttera cette lutte avec toi, la première fois elle criera, elle pleurera, et si saignera comme qui l'auroit tuée; mais n'aye point de peur, et quand elle voudra se prêter à toi, amène-la ici, afin que si elle crie, personne ne l'entende, et si elle pleure, personne ne la voie, et si elle saigne, qu'elle se puisse laver en cette fontaine. Et te souvienne cependant que je t'ai fait homme premier que Chloé.»
Après lui avoir donné ces avis, Lycenion s'en alla d'un autre côté du bois, faisant semblant de chercher encore son oison, et Daphnis alors, songeant à ce qu'elle lui avoit dit, ne savoit plus s'il oseroit rien exiger de Chloé outre le baiser et l'embrasser. Il ne vouloir point la faire crier, car ce lui sembloit acte d'ennemi; ni la faire pleurer, car c'eût été signe qu'elle eût senti mal; ou la foire saigner, car, étant novice, il craignoit ce sang, et pensoit être impossible qu'il sortît du sang sinon d'une blessure. Si s'en revint du bois en résolution de prendre avec elle les plaisirs accoutumés seulement, et, venu à l'endroit où elle étoit assise faisant un chapelet de violette, lui controuva qu'il avoit arraché des serres mêmes de l'aigle l'oison de Lycenion; puis, l'embrassant, la baisa comme Lycenion l'avoit baisé durant le déduit, car cela seul lui pouvoit-il, à son avis, faire sans danger; et Chloé lui mit sur la tête le chapelet qu'elle avoit fait, et en même temps lui baisoit les cheveux, comme sentant à son gré meilleur que les violettes; puis lui donna de sa panetière à repaître du raisin sec et quelques pains, et souventefois lui prenoit de la bouche un morceau et le mangeoit, elle, comme petits oiseaux prennent la becquée du bec de leur mère.
Ainsi qu'ils mangeoient ensemble, ayant moins de souci de manger que de s'entrebaiser, une barque de pêcheurs parut, qui voguait au long de la côte. Il ne faisoit vent quelconque, et étoit la mer fort calme, au moyen de quoi ils alloient à rames et ramoient à la plus grande diligence qu'ils pouvoient, pour porter en quelque riche maison de la ville leur poisson tout frais pêché; et ce que tous, mariniers ont accoutumé de faire pour alléger leur travail, ceux-ci le faisoient alors; c'est que l'un d'eux chantoit une chanson marine, dont la cadence régloit le mouvement des rames, et les autres, de même qu'en un chœur de musique, unissoient par intervalles leur voix à celle du chanteur. Or, tant qu'ils voguèrent en pleine mer, le son, dans cette étendue, se perdoit, et la voix s'évanouissoit en l'air; mais quand ils vinrent à passer la pointe d'un écueil et entrer en une baye profonde en forme de croissant, on ouït bien plus fort le bruit des rames, et bien plus distinctement le refrain de leur chanson, pource que le fond de la baye se terminoit en un vallon creux, lequel, recevant le son comme le vent qui s'entonne dedans une flûte, rendoit un retentissement qui représentoit à part le bruit des rames, et la voix des chanteurs à part, chose plaisante à ouïr. Car comme une voix venoit d'abord de la mer, celle qui répondoit de terre résonnoit d'autant plus tard, que plus tard avoit commencé l'autre.
Daphnis, qui savoit que c'étoit de ce retentissement, ne regardoit rien qu'en la mer, et prenoit singulier plaisir à voir la barque voguer vite comme voleroit un oiseau, tâchant à retenir quelque chose de la chanson qu'il pût jouer après sur sa flûte. Mais Chloé, n'ayant jamais ouï ce résonnement de la voix qu'on appelle écho, tournoit la tête, tantôt du côté de la mer, lorsque les pêcheurs chantoient, tantôt vers le bois, cherchant qui leur répondoit. Eux passés, tout se tut en la mer et dans le vallon, et Chloé demandoit à Daphnis si derrière l'écueil y avoit point une autre mer, une autre barque et d'autres rameurs qui chantassent. Il se prit doucement à sourire, et plus doucement encore la baisa; puis, lui mettant sur la tête le chapelet de violettes, commença à lui conter la fable d'Écho, lui demandant pour loyer de lui faire ce beau conte dix autres baisers. Si lui dit: «Il y a, ma mie, plusieurs sortes de Nymphes; les unes sont Nymphes des bois, les autres des prés ou des eaux, toutes belles, toutes savantes en l'art de chanter; et fille d'une d'elles fut jadis Écho, mortelle, pource qu'elle étoit née d'un père mortel; belle, comme fille de belle mère. Elle fut nourrie par les Nymphes et apprise par les Muses, qui lui montrèrent à jouer de la flûte, à former des sons sur la lyre et sur la cithare, et lui enseignèrent toute sorte de chant; si qu'étant jà venue en la fleur de son âge, elle dansoit avec les Nymphes et chantoit avec les Muses: mais elle fuyoit les mâles, autant les Dieux que les hommes, aimant la virginité. Pan se courrouça contre elle, jaloux de ce qu'elle chantoit si bien, et dépité de ne pouvoir jouir de sa beauté. Il rendit furieux les pâtres et chevriers du pays, qui, comme loups ou chiens enragés, se jetèrent sur la pauvre fille, la déchirèrent, chantant encore, et çà et là dispersèrent ses membres pleins d'harmonie. Terre les reçut en faveur des Nymphes, conserva son chant, retient sa musique, et depuis, par le vouloir des Muses, imite les voix et les sons, représente, ainsi que faisoit la pucelle de son vivant, hommes, Dieux, bêtes, instruments, et Pan quand il joue de la flûte, lequel, entendant contrefaire son jeu, saute et court par les montagnes, non pour autre envie, mais cherchant où est l'écolier qui se cache et répète son jeu, sans qu'il le voie ni connoisse.»
Daphnis ayant fait ce conte, Chloé le baisa, non seulement dix fois, comme il avoit demandé, mais beaucoup plus. Car Écho redit, peu s'en faut, tout ce qu'il avoit dit, comme pour témoigner qu'il n'avoit point menti.
La chaleur alloit tous les jours de plus en plus augmentant, parce que le printemps finissoit et l'été commençoit; et aussi avoient-ils de nouveaux passe-temps convenables à la saison d'été. Daphnis nageoit dans les rivières, Chloé se baignoit dans les fontaines; il jouoit de la flûte à l'envi des pins que les vents faisoient résonner; elle chantoit à l'encontre des rossignols à qui mieux mieux. Ensemble ils chassoient aux cigales, prenoient des sauterelles, cueilloient les fleurs, crouloient les arbres, mangeoient les fruits; et à la fin se couchèrent tous deux sous une même peau de chèvre, nue à nu; et lors eût Chloé facilement été faite femme, si Daphnis n'eût craint de lui faire sang; de quoi il avoit si belle peur, qu'appréhendant de n'être pas toujours maître de soi, souvent il empêchoit Chloé de se dépouiller toute nue, tellement qu'elle-même s'en étonnoit; mais elle avoit honte de lui en demander la cause.
Il y eut durant cet été grande presse et pourchas amoureux autour de Chloé pour l'avoir en mariage, et venoit-on de tous côtés la demander à Dryas. Aucuns lui portoient des présents, et tous lui faisoient de grandes promesses; tellement que Napé, mue d'avarice, lui conseilloit de la marier, et ne tenir point plus long-temps une fille si grande en sa maison; que si on ne se hâtait de lui donner mari, elle pourroit à l'aventure bientôt, en gardant ses bêtes par les champs, perdre son pucelage, et se marier pour des pommes ou des roses avec quelque berger; et, ce disoit Napé, valoit mieux, pour le bien d'elle et d'eux aussi, la faire maîtresse de la maison de quelque bon laboureur, et prendre ce qu'on leur offroit, qu'ils garderoient à leur propre fils. Car nonguères auparavant leur étoit né un petit garçon. Et Dryas lui-même quelquefois se laissoit aller à ces raisons; aussi que chacun lui faisoit des offres bien au-delà de ce que méritoit une simple bergère; mais, considérant puis après que la fille n'étoit pas née pour s'allier en paysannerie, et que s'il arrivoit qu'un jour elle retrouvât sa famille, elle les feroit tous heureux, il différoit toujours d'en rendre certaine réponse, et les remettoit d'une saison à l'autre, dont lui venoit à lui cependant tout plein de présents qu'on lui faisoit.
Ce que Chloé entendant en étoit fort déplaisante, et toutefois fut long-temps sans vouloir dire à Daphnis la cause de son ennui. Mais voyant qu'il l'en pressoit et importunoit souvent, et s'ennuyoit plus de n'en rien savoir qu'il n'auroit pu faire après l'avoir su, elle lui conta tout: combien ils étoient de poursuivants qui la demandoient; combien riches! les paroles que disoit Napé à celle fin de la faire accorder, et comment Dryas n'y avoit point contredit, mais remettoit le tout aux prochaines vendanges. Daphnis, oyant telles nouvelles, à peine qu'il ne perdit sens et entendement; et, se séant à terre, se prit à pleurer, disant qu'il mourroit si Chloé cessoit de venir aux champs garder les bêtes avec lui, et que non lui seulement, mais que les brebis et moutons en mourroient de déplaisir, s'ils perdoient une telle bergère. Puis y ayant un peu pensé, il reprit courage et se mit en tête qu'il la pourroit avoir lui-même, s'il la demandoit à son père, espérant facilement l'emporter sur tous les autres, et leur être préféré. Une chose pourtant le troubloit: Lamon n'étoit pas riche; ce seul point lui affoiblissoit fort son espérance. Toutefois il se résolut, quoi qu'il en pût arriver, de la demander à femme, et Chloé même en fut d'avis. Si n'en osa de prime abord rien dire à Lamon, mais découvrit plus hardiment son amour à Myrtale, et lui tint propos comme il désiroit épouser Chloé.
Myrtale la nuit en parla à son mari. Mais Lamon le trouva fort mauvais, et appela sa femme bête, de vouloir marier à une fille de simples bergers tel gars, à qui elle savait bien que les marques et enseignes trouvées quant et lui promettoient autre fortune, et qui un jour ou l'autre, étant reconnu des siens, les pourroit, eux, non seulement affranchir de servitude, mais les faire maîtres de meilleure et plus grande terre que celle qu'ils tenoient comme serfs. Myrtale, toutefois, craignant que le garçon, épris d'amour, s'il perdoit ainsi tout espoir de ce que tant il désiroit, ne fût capable de quelque funeste résolution, lui allégua d'autres motifs et prétextes de refus: «Nous sommes, ce lui dit-elle, pauvres, mon enfant, et avons besoin d'une fille qui nous apporte, plutôt qu'à qui il faille donner: au contraire ils sont riches, eux, et si veulent avoir un mari qui leur donne. Mais va, fais tant envers Chloé, et elle envers son père, qu'il ne nous demande pas grand'chose et qu'il te la donne en mariage. Sans doute elle t'aime aussi, et elle aimera bien mieux coucher avec toi pauvre et beau, qu'avec pas un de ceux-là, qui sont riches et laids comme marmots.»
Myrtale crut par ce moyen avoir doucement éconduit Daphnis. Car elle tenoit pour tout assuré que jamais Dryas n'y consentiroit, ayant en main de plus riches partis qui lui offroient beaucoup de biens. Daphnis, quant à lui, ne se pouvoit plaindre de la réponse, mais, se voyant si loin d'espérance, fit ce que les amants qui sont pauvres ont accoutumé de faire: il se prit à pleurer, et invoqua les Nymphes, lesquelles, la nuit ensuivante, ainsi qu'il dormoit, s'apparurent à lui, en même forme et manière que la première fois; et lui dit la plus âgée d'elles: «A un autre Dieu touche le soin du mariage de Chloé: nous te donnerons, nous, de quoi gagner Dryas. Le bateau des Méthymniens, dont tes chèvres broutèrent le lien l'année passée, fut ce jour-là par les vents emporté bien loin de terre: mais d'autres souffles la nuit le jetèrent contre la côte, où il périt et tout ce qui étoit dedans, sinon qu'avec le débris l'onde poussa sur la grève une bourse de trois cents écus, et est là couverte d'algue, près d'un dauphin mort, qui a été cause que nul passant ne s'en est encore approché, fuyant un chacun la puanteur de cette pourriture. Vas-y, prends la bourse, et la donne. Ce sera assez à cette heure pour montrer que tu n'es point pauvre: mais un temps viendra que tu seras riche.»
Aussitôt dites ces paroles, elles disparurent avec la nuit, et, le jour commençant à poindre, Daphnis se leva tout joyeux, chassa ses bêtes aux champs avec les sons accoutumés, et, ayant baisé Chloé, salué les Nymphes, s'en courut au bord de la mer, comme s'il eût voulu s'asperger d'eau marine. Là, se promenant sur le sable, il alloit par-tout regardant s'il trouveroit point ces trois cents écus, à quoi il n'eut pas grand peine; car la mauvaise odeur du dauphin corrompu lui donna incontinent au nez, et lui servit de guide jusqu'au lieu où, ayant écarté les algues, il trouva dessous la bourse pleine, qu'il enleva, et la mit dans sa panetière. Mais il ne partit point de là qu'il n'eût adoré et remercié les Nymphes, et même la mer; car, tout berger qu'il étoit, il aimoit la mer alors, et elle lui sembloit douce et bonne plus que la terre, pource quelle l'aidoit à parvenir au mariage de son amie. Étant saisi de cet argent, il n'attendit pas davantage; ains, s'estimant le plus riche, non pas seulement de tous les paysans de là entour, mais aussi de tous les vivants, s'en alla droit à Chloé, lui conta le songe qu'il avoit eu, lui montra la bourse qu'il avoit trouvée, et lui dit de garder leurs bêtes jusqu'à ce qu'il fût de retour; puis prit sa course vers Dryas, lequel il trouva battant le bled dans l'aire avec sa femme Napé. Si lui commença un brave propos, en lui disant ces paroles:
«Donne-moi Chloé en mariage. Je sais bien jouer de la flûte; je sais bien besogner aux vignes et aux arbres, labourer la terre, vanner le bled au vent; et comment je sais gouverner les bêtes, elle-même Chloé te le peut témoigner. On me bailla au commencement cinquante chèvres; je les ai fait multiplier deux fois autant, et si ai élevé de beaux et grands boucs jusqu'à dix, là où premièrement, n'en ayant que deux, nous falloit la plupart du temps mener nos chèvres ailleurs; et si suis jeune et votre voisin, de qui nul ne se sauroit plaindre. Une chèvre m'a nourri, comme Chloé une brebis; et bien que pour tant de choses je dusse être préféré aux autres qui la demandent, encore te donnerai-je plus qu'eux. Ils te donneront, eux, quelques chèvres, quelques moutons, quelque couple de bœufs galeux, du bled de quoi nourrir trois poules; mais moi, voici trois cents écus. Seulement, je te prie que personne n'en sache rien, non pas même mon père Lamon.» En disant ces mots, il lui délivra l'argent, et le baisa quant et quant.
Dryas et Napé, voyant si grosse somme de deniers qu'ils n'en avoient jamais tant vu ensemble, lui promirent aussitôt qu'il auroit Chloé pour sa femme, et dirent qu'ils feroient bien trouver bon ce mariage à Lamon. Si demeurèrent Daphnis et Napé à chasser les bœufs sur l'aire, et faire sortir avec la herse le bled des épis, pendant que Dryas, ayant premièrement serré la bourse et l'argent, s'en alla devers Lamon et Myrtale, pour leur demander, à vrai dire au rebours de la coutume, leur jeune garçon en mariage.
Il les trouva qu'ils mesuroient l'orge après l'avoir vannée, et se plaignoient qu'à grand peine en recueilloient-ils autant comme ils en avoient semé. Il les réconforta, disant qu'ainsi étoit-il par-tout; puis leur demanda Daphnis à mari pour Chloé, et leur dit que, combien que d'autres lui offrissent et donnassent beaucoup pour l'accorder, il ne vouloit d'eux rien avoir, ains plutôt étoit prêt à leur donner du sien. Car ils ont, disoit-il, été nourris ensemble, et, gardant leurs bêtes aux champs, se sont pris l'un l'autre en telle amitié, qu'il seroit maintenant malaisé de les séparer; et si étoient bien d'âge tous deux pour coucher ensemble. Il leur alléguoit ces raisons et assez d'autres, comme celui qui, pour loyer de les persuader, avoit reçu trois cents écus.
Lamon, ne pouvant plus s'excuser sur sa pauvreté, puisque les parents même de la fille l'en prioient, ni sur l'âge de Daphnis, car il étoit déjà en son adolescence bien avant, n'osa néanmoins dire encore à quoi tenoit qu'il n'y consentît, qui étoit que tel parentage ne convenoit point à Daphnis; mais, après y avoir un peu de temps pensé, il lui répondit en cette sorte: «Vous êtes gens de bien de préférer vos voisins à des étrangers, et de n'aimer point plus la richesse que l'honnête pauvreté. Veuillent Pan et les Nymphes vous en récompenser! Et quant à moi, je vous promets que j'ai autant d'envie comme vous que ce mariage se fasse; autrement serois-je bien insensé, me voyant déjà sur l'âge et ayant plus besoin d'aide que jamais, si je n'estimois un grand heur d'être allié de votre maison; et si est Chloé telle que l'on la doit souhaiter, belle et bonne fille, et où il n'y a que redire. Mais, étant serf comme je suis, je n'ai rien dont je puisse disposer, ains faut que mon maître le sache et qu'il y consente. Or donc, différons, je vous prie, les noces jusques aux vendanges, car il doit, au dire de ceux qui nous viennent de la ville, se trouver alors ici; et lors ils seront mari et femme, et en attendant s'aimeront comme frère et sœur. Mais veux-tu que je te dise? tu prétends pour gendre, Dryas, un qui vaut trop mieux que nous.» Cela dit, il le baisa et lui présenta à boire, car il étoit jà près de midi, et le convoya au retour quelque espace de chemin, lui faisant caresses infinies.
Mais Dryas, qui n'avoit pas mis en oreille sourde les dernières paroles de Lamon, s'en alloit songeant en lui-même qui pouvoit être Daphnis: «Une chèvre fut sa nourrice; les Dieux ont eu soin de lui. Il est beau et ne tient en rien de ce vieillard camus ni de sa femme pelée. Il a trouvé à son besoin ces trois cents écus; à peine pourroit un chevrier finer autant de noisettes. N'auroit-il point été exposé comme Chloé? Lamon l'auroit-il point trouvé, comme moi cette petite, avec telles marques et enseignes comme j'en trouvai quant et elle? O Pan, et vous, Nymphes, veuillez qu'il soit ainsi! A l'aventure un jour Daphnis, reconnu de ses parents, pourra bien faire connoître ceux de Chloé aussi.»
Dryas s'en alloit discourant et rêvant ainsi en lui-même jusques à son aire, où il trouva le gars en grande dévotion d'ouïr quelles nouvelles il apportoit. Si le réconforta en l'appelant de tout loin son gendre, lui promit les noces sans faute aux prochaines vendanges, lui donna la main, foi de laboureur, que Chloé jamais ne seroit à autre que lui. Daphnis aussitôt, sans vouloir ni boire ni manger, s'en recourut vers elle, et l'ayant trouvée qui tiroit ses brebis et faisoit des fromages, il lui annonça la bonne nouvelle de leur futur mariage, et de là en avant ne feignoit de la baiser devant tout le monde, comme sa fiancée, et l'aider en toutes ses besognes, tiroit les brebis dans les seilles, faisoit prendre le lait pour en faire des fromages, mettoit les agneaux sous leur mère, comme aussi ses chevreaux à lui; puis quand tout cela étoit fait, ils se baignoient, mangeoient, buvoient, puis alloient en quête des fruits mûrs, dont y avoit grande abondance, pource que c'étoit après l'oût, dans la richesse de l'automne; force poires de bois, force nèfles et azeroles, force pommes de coing, les unes à terre tombées, les autres aux branches des arbres. A terre elles avoient meilleure senteur, aux branches elles étoient plus fraîches; les unes sentoient comme malvoisie, les autres reluisoient comme or.
Parmi ces pommiers, un, ayant été déjà tout cueilli, n'avoit plus ni feuille ni fruit. Les branches étoient nues, et n'étoit demeuré qu'une seule pomme à la cime de la plus haute branche. La pomme, belle et grosse à merveille, sentoit aussi bon ou mieux que pas une; mais qui avoit cueilli les autres n'avoit osé monter si haut, ou ne s'étoit soucié de l'abattre; ou possible une si belle pomme étoit réservée pour un pasteur amoureux. Daphnis ne l'eut pas sitôt vue qu'il se mit en devoir de l'aller cueillir. Chloé l'en voulut garder; mais il n'en tint compte; pourquoi elle, peureuse et dépite de n'être pas écoutée, s'en fut où étoient leurs troupeaux, et Daphnis, montant au fin faîte de l'arbre, atteignit la pomme, qu'il cueillit, et la lui porta, et, la voyant mal contente, lui dit telles paroles: «Cette pomme, Chloé ma mie, les beaux jours d'été l'ont fait naître, un bel arbre la nourrie; puis, mûrie par le soleil, fortune l'a conservée. J'eusse été aveugle vraiment de ne la pas voir là, et sot, l'ayant vue, de l'y laisser, pour qu'elle tombât à terre, et fût foulée aux pieds des bêtes, ou envenimée de quelque serpent qui eût frayé au long; ou bien, demeurant là-haut, regardée, admirée, enviée, eût été gâtée par le temps. Une pomme fût donnée à Vénus comme à la plus belle; tu mérites aussi bien le prix. Ayant même beauté l'une et l'autre, vous avez juges pareils. Il étoit berger, lui; moi je suis chevrier.»
Disant ces mots, il mit la pomme au giron de Chloé, et elle, comme il s'approcha, le baisa si soevement, qu'il n'eut point de regret d'être monté si haut, pour un baiser qui valoit mieux à son gré que les pommes d'or.
LIVRE QUATRIÈME
Cependant un des gens du maître de Lamon, envoyé de la ville, lui apporta nouvelles que leur commun seigneur viendrait, un peu devant les vendanges, voir si la guerre auroit point fait de dommages en ses terres; à l'occasion de quoi Lamon, étant la saison avancée et passé le temps des chaleurs, accoutra diligemment logis et jardins, pour que le maître n'y vît rien qui ne fût plaisant à voir. Il cura les fontaines, afin que l'eau en fût plus nette et plus claire; il ôta le fumier de la cour, crainte que la mauvaise odeur ne lui en fâchât; il mit en ordre le verger, afin qu'il le trouvât plus beau.
Vrai est que le verger, de soi, étoit une bien belle et plaisante chose, et qui tenoit fort de la magnificence des rois. Il s'étendoit environ demi-quart de lieue en longueur, et étoit en beau site élevé, ayant de largeur cinq cents pas, si qu'il paroissoit à l'œil comme un carré allongé. Toutes sortes d'arbres s'y trouvoient, pommiers, myrtes, mûriers, poiriers; comme aussi des grenadiers, des figuiers, des oliviers, en plus d'un lieu de la vigne haute sur les pommiers et les poiriers, où raisins et fruits mûrissant ensemble, l'arbre et la vigne entre eux sembloient disputer de fécondité. C'étoient là les plants cultivés; mais il y avoit aussi des arbres non portant fruit et croissant d'eux-mêmes, tels que platanes, lauriers, cyprès, pins; et sur ceux-là, au lieu de vigne, s'étendoient des lierres, dont les grappes grosses et jà noircissantes contrefaisoient le raisin. Les arbres fruitiers étoient au dedans vers le centre du jardin, comme pour être mieux gardés, les stériles aux orées tout alentour comme un rempart, et tout cela clos et environné d'un petit mur sans ciment. Au demeurant, tout y étoit bien ordonné et distribué, les arbres par le pied distants les uns des autres, mais leurs branches par en haut tellement entrelacées, que ce qui étoit de nature sembloit exprès artifice. Puis y avoit des carreaux de fleurs, desquelles nature en avoit produit aucunes et l'art de l'homme les autres; les roses, les œillets, les lis y étoient venus moyennant l'œuvre de l'homme; les violettes, le narcisse, les marguerites, de la seule nature. Bref, il y avoit de l'ombre en été, des fleurs au printemps, des fruits en automne, et en tout temps toutes délices.
On découvroit de là grande étendue de plaine, et pouvoit-on voir les bergers gardant leurs troupeaux et les bêtes emmi les champs; de là se voyoit en plein la mer et les barques allant et venant au long de la côte, plaisir continuel joint aux autres agréments de ce séjour. Et droit au milieu du verger, à la croisée de deux allées qui le coupoient en long et en large, y avoit un temple dédié à Bacchus avec un autel, l'autel tout revêtu de lierre et le temple couvert de vigne. Au dedans étoient peintes les histoires de Bacchus: Sémèle qui accouchoit, Ariane qui dormoit, Lycurgue lié, Penthée déchiré, les Indiens vaincus, les Tyrrhéniens changés en dauphins, par-tout des Satyres gaîment occupés aux pressoirs et à la vendange, par-tout des Bacchantes menant des danses. Pan n'y étoit point oublié, ains étoit assis sur une roche, jouant de sa flûte, en manière qu'il sembloit qu'il jouât une note commune, et aux Bacchantes qui dansoient, et aux Satyres qui fouloient la vendange.
Le verger étant tel d'assiette et de nature, Lamon encore l'approprioit de plus en plus, ébranchant ce qui étoit sec et mort aux arbres, et relevant les vignes qui tomboient. Tous les jours il mettoit sur la tête de Bacchus un chapeau de fleurs nouvelles; il conduisoit l'eau de la fontaine dedans les carreaux où étoient les fleurs; car il y avoit dans ce verger une source vive que Daphnis avoit trouvée, et pour ce l'appeloit-on la fontaine de Daphnis, de laquelle on arrosoit les fleurs. Et à lui, Lamon lui recommandoit qu'il engraissât bien ses chèvres le plus qu'il pourroit, parce que le maître ne faudrait à les vouloir voir comme le reste, n'ayant de long-temps visité ses terres et son bétail.
Mais Daphnis n'avoit pas peur qu'il ne fût loué de quiconque verroit son troupeau, car il l'avoit accru du double, et montroit deux fois autant de chèvres comme on lui en avoit baillé, n'en ayant le loup ravi pas une; et si étoient en meilleur point et plus grasses que les ouailles. Afin néanmoins que son maître en eût de tant plus affection de le marier où il vouloit, il employoit toute la peine, soin et diligence qu'il pouvoit à les rendre belles, les menant aux champs dès le plus matin et ne les ramenant qu'il ne fût bien tard. Deux fois le jour il les faisoit boire, et leur cherchoit tous les endroits où il y avoit meilleure pâture: il se souvint aussi d'avoir des battes neuves, force seilles à traire et des éclisses plus grandes; enfin, tant il y mettoit d'amour et de souci, il leur oignoit les cornes, il leur peignoit le poil; à les voir on eût dit proprement que c'étoit le troupeau sacré du dieu Pan. Chloé en avoit la moitié de la peine, et, oubliant ses brebis, étoit la plupart du temps embesognée après les chèvres; et Daphnis croyoit qu'elles sembloient belles à cause que Chloé y mettoit la main.
Eux étant ainsi occupés, vint un second messager dire qu'on vendangeât au plus tôt, et qu'il avoit charge de demeurer là jusqu'à ce que le vin fût fait, pour puis après s'en retourner en la ville quérir leur maître, qui ne viendroit sinon au temps de cueillir les derniers fruits, sur la fin de l'automne. Ce messager s'appeloit Eudrome, qui vaut autant dire comme coureur, et étoit son métier de courir par-tout où on l'envoyoit. Chacun s'efforça de lui faire la meilleure chère qu'on pouvoit. Et cependant ils se mirent tous à vendanger, si qu'en peu de jours on eut dépouillé la vigne, pressé le raisin, mis le vin dans les jarres, laissant une quantité des plus belles grappes aux branches pour ceux qui viendraient de la ville, afin qu'ils eussent une image du plaisir de la vendange, et pensassent y avoir été.
Quand Eudrome fut près de s'en aller, Daphnis lui fit don de plusieurs choses, mêmement de ce que peut donner un chevrier, comme de beaux fromages, d'un petit chevreau, d'une peau de chèvre blanche ayant le poil fort long, pour se couvrir l'hyver quand il alloit en course, dont il fut aise, baisa Daphnis en lui promettant de dire de lui tous les biens du monde à leur maître. Ainsi s'en retourna le coureur à la ville, bien affectionné en leur endroit, et Daphnis demeura aux champs en grand souci avec Chloé. Elle avoit bien autant de peur pour lui que lui-même, songeant que c'étoit un jeune garçon qui n'avoit jamais rien vu, sinon ses chèvres, la montagne, les paysans et Chloé, et bientôt alloit voir son maître, dont à peine il avoit ouï le nom avant cette heure-là. Elle s'inquiétoit aussi comment il parlerait à ce maître, et étoit en grand émoi touchant leur mariage, ayant peur qu'il ne s'en allât comme un songe en fumée; tellement que, pour ces pensers, leurs ordinaires baisers étoient mêlés de crainte et leurs embrassements soucieux, où ils demeuraient long-temps serrés dans les bras l'un de l'autre; et sembloit que déjà ce maître fût venu et que de quelque part il les eût pu voir. Comme ils étoient en cette peine, encore leur survint-il un trouble nouveau.
Il y avoit là auprès un bouvier nommé Lampis, de naturel malin et hardi, qui pourchassoit aussi avoir Chloé en mariage, et à Lamon avoit fait pour cela plusieurs présents, lequel ayant senti le vent que Daphnis la devoit épouser, pourvu que le maître en fût content, chercha les moyens de faire que ce maître fût courroucé à eux, et, sachant qu'il prenoit sur-tout grand plaisir à son jardin, délibéra de le gâter et diffamer tant qu'il pourrait. Or s'il se fût mis à couper les arbres, on l'eût pu entendre et surprendre; il pensa donc de plutôt faire le gât dans les fleurs. Si attendit la nuit, et, passant par-dessus la petite muraille, s'en va les arracher, rompre, froisser, fouler toutes comme un sanglier, puis sans bruit se retire; âme ne l'aperçut.
Lamon, le jour venu, entrant au jardin, comme de coutume, pour donner aux fleurs l'eau de la fontaine, quand il vit toute la place si outrageusement vilenée qu'un ennemi, en guerre ouverte, venu pour tout saccager, n'y eût sçu pis faire, lors il déchira sa jaquette, s'écriant: «O Dieux!» si fort que Myrtale, laissant ce qu'elle avoit en main, s'en courut vers lui, et Daphnis, qui déjà chassoit ses bêtes aux champs, s'en recourut aussi au logis, et, voyant ce grand désarroi, se prirent tous à crier, et en criant à larmoyer; mais vaines étoient toutes leurs plaintes.
Si n'étoit pas merveille que eux qui redoutaient l'ire de leur seigneur en pleurassent, car un étranger même à qui le fait n'eût point touché en eût bien pleuré de voir un si beau lieu ainsi dévasté, la terre toute en désordre jonchée du débris des fleurs, dont à peine quelqu'une, échappée à la malice de l'envieux, gardoit ses vives couleurs, et ainsi gisante étoit encore belle. Les abeilles voloient alentour en murmurant continuellement, comme si elles eussent lamenté ce dégât, et Lamon, tout éploré, disoit telles paroles: «Ah! mes beaux rosiers, comme ils sont rompus! Ah! mes violiers, comme ils sont foulés! Mes hyacinthes et mes narcisses sont arrachés! Ç'a bien été quelque méchant et mauvais homme qui me les a ainsi perdus. Le printemps reviendra, et ceci ne fleurira point; l'été retournera, et ce lieu demeurera sans parure; l'automne, il n'y aura point ici de quoi faire un bouquet seulement. Et toi, sire Bacchus, n'as-tu point eu de pitié de ces pauvres fleurs, que l'on a ainsi, toi présent et devant tes yeux, diffamées, desquelles je t'ai fait tant de couronnes! Comment maintenant montrerai-je à mon maître son jardin? Que me dira-t-il quand il le verra si piteusement accoutré? Ne fera-t-il pas pendre ce malheureux vieillard, comme Marsyas, à l'un de ces pins? Si fera, et à l'aventure Daphnis aussi quant et quant, pensant que ç'aura été sa faute pour avoir mal gardé ses chèvres.»
Ces regrets et pleurs de Lamon leur redoublèrent le deuil à tous, pource qu'ils déploroient non plus le gât des fleurs, mais le danger de leurs personnes. Chloé lamentait son pauvre Daphnis, s'il falloit qu'il fût pendu, et prioit aux Dieux que ce maître tant attendu ne vînt plus; et lui étoient les jours bien longs et pénibles à passer, pensant voir déjà comme l'on fouettoit le pauvre Daphnis.
Sur le soir Eudrome leur vint annoncer que dans trois jours seulement arriverait leur vieux maître, mais que le jeune, qui étoit son fils, viendroit dès le lendemain. Si se mirent à consulter entre eux ce qu'ils avaient à faire touchant cet inconvénient, et appelèrent à ce conseil Eudrome, qui, voulant du bien à Daphnis, fut d'avis qu'ils déclarassent la chose à leur jeune maître comme elle étoit avenue; et si leur promit qu'il les aideroit, ce qu'il pouvoit très bien faire, étant en la grâce de son maître à cause qu'il étoit son frère de lait; et le lendemain firent ce qu'il leur ayoit dit. Car Astyle vint le lendemain, à cheval, et quant et lui un sien plaisant qu'il menoit pour passer le temps, à cheval aussi, lui jeune homme à qui la barbe commençoit à poindre, l'autre rasé jà de longtemps. Arrivé ce jeune maître, Lamon se jeta devant ses pieds, avec Myrtale et Daphnis, le suppliant avoir pitié d'un pauvre vieillard et le sauver du courroux de son père, attendu qu'il ne pouvoit mais de l'inconvénient, et lui conte ce que c'étoit. Astyle en eut pitié, entra dans le jardin, et, ayant vu le gât, leur promit de les excuser, et en prendre sur lui la faute, disant que, ç'auroient été ses chevaux qui, s'étant détachés, auroient ainsi rompu, foulé, froissé, arraché tout ce qui étoit de plus beau.
Pour cette bénigne réponse Lamon et Myrtale firent prières aux Dieux de lui accorder l'accomplissement de ses désirs. Mais Daphnis lui apporta davantage de beaux présents, comme des chevreaux, des fromages, des oiseaux avec leurs petits, des grappes tenant au sarment et des pommes, encore aux branches; et aussi lui donna Daphnis de ce fameux vin odorant que, produit Lesbos, vin le meilleur de tous à boire. Astyle loua ses présents et lui en sut fort bon gré, et, en attendant son père, se divertissoit à chasser au lièvre, comme un jeune homme de bonne maison, qui ne cherçhoit que nouveaux passetemps et étoit là venu pour prendre l'air des champs.
Mais Gnathon étoit un gourmand, qui ne savoit autre chose faire que manger et boire jusqu'à s'enivrer, et après boire assouvir ses déshonnêtes envies; en un mot, tout gueule et tout ventre, et tout ... ce qui est au-dessous du ventre; lequel ayant vu Daphnis quand il apporta ses présents, ne faillit à le remarquer; car outre ce qu'il aimoit naturellement les garçons, il rencontroit en celui-ci une beauté telle que la ville n'en eût su montrer de pareille. Si se proposa de l'accointer, pensant aisément venir à bout d'un jeune berger comme lui. Ayant tel dessein dans l'esprit, il ne voulut point aller à la chasse avec Astyle, ains descendit vers la marine, là où Daphnis gardoit ses bêtes, feignant que ce fût pour voir les chèvres, mais au vrai c'étoit pour voir le chevrier. Et afin de le gagner d'abord, il se mit à louer ses chèvres, le pria de lui jouer sur sa flûte quelque chanson de chevrier, et lui promit qu'avant peu il le feroit affranchir, ayant, disoit-il, tout pouvoir et crédit sur l'esprit de son maître.
Et comme il crut s'être rendu ce jeune garçon obéissant, il épia le soir sur la nuit qu'il ramenoit son troupeau au tect, et, accourant à lui, le baisa premièrement, puis lui dit qu'il se prêtât à lui en même façon que les chèvres aux boucs. Daphnis fut long-temps qu'il n'entendoit point ce qu'il vouloit dire, et à la fin lui répondit que c'étoit bien chose naturelle que le bouc montât sur la chèvre, mais qu'il n'avoit oncques vu qu'un bouc saillit un autre bouc, ni que les béliers montassent l'un sur l'autre, ni les coqs aussi, au lieu de couvrir les brebis et les poules.
Non pour cela Gnathon lui met la main au corps comme le voulant forcer. Mais Daphnis le repoussa rudement, avec ce qu'il étoit si ivre qu'à peine se tenoit-il en pieds, le jeta à la renverse, et, partant comme un jeune levron, le laisse étendu, ayant affaire de quelqu'un pour le relever. Daphnis de là en avant ne s'approcha plus de lui, mais menoit ses chèvres paître tantôt en un lieu, tantôt en un autre, le fuyant autant qu'il cherchoit Chloé. Gnathon même ne le poursuivoit plus depuis qu'il l'eût reconnu non seulement beau, mais fort et roide jeune garçon; si cherchoit occasion propre pour en parler à Astyle, et se promettoit que le jeune homme lui en feroit don, ayant accoutumé de ne lui refuser rien. Toutefois pour l'heure il ne put, car Dionysophane et sa femme Cléariste arrivèrent, et y avoit dans la maison grand tumulte de chevaux, de valets, d'hommes et de femmes; mais, en attendant qu'il le trouvât seul, il lui préparait une belle harangue de son amour.
Or avoit Dionysophane les cheveux déjà demi-blancs, grand et bel homme d'ailleurs, et qui de la disposition de sa personne eût encore tenu bon aux jeunes gens; riche autant que qui que ce fût des citoyens de sa ville, et de meilleur cœur que pas un. Il sacrifia le premier jour de son arrivée aux divinités champêtres, à Cérès, à Bacchus, à Pan, aux Nymphes, et fit un festin à toute sa famille. Les jours suivants il visita les champs que tenoit Lamon; et voyant partout terres bien labourées, vignes bien façonnées, le verger beau au demeurant, car Astyle avoit pris sur lui le gât des fleurs et du jardin, il fut fort joyeux de trouver tout en si bon ordre, et, louant Lamon de sa diligence, il lui promit la liberté.
Cela vu, il alla voir aussi les chèvres et le chevrier qui les gardoit. Chloé, ayant peur et honte tout ensemble de si grande compagnie, s'enfuit cacher dedans le bois. Daphnis demeura, et se présenta les épaules couvertes d'une peau de chèvre à long poil, une panetière toute neuve en écharpe à son côté, tenant en l'une de ses mains de beaux fromages tout frais faits, et en l'autre deux chevreaux de lait. Si jamais, comme l'on dit, Apollon garda les bœufs de Laomédon, il étoit tel que parut alors Daphnis, lequel quant à lui ne dit mot, mais, le visage plein de rougeur et les yeux baissés, s'inclinant devant le maître, lui offrit ses dons, et adonc Lamon, prenant la parole, dit: «C'est celui, mon maître, qui garde tes chèvres. Tu m'en baillas cinquante avec deux boucs, et il t'en a fait cent, et dix boucs. Vois-tu comme elles sont grasses et bien vêtues, et qu'elles ont les cornes entières et belles! Il les a instruites, et sont toutes apprises à entendre la musique, et font tout ce qu'on veut en oyant seulement le son de la flûte.»
Cléariste, qui étoit là présente, eut envie d'en voir l'expérience. Si commanda à Daphnis qu'il jouât de la flûte ainsi qu'il avoit accoutumé quand il vouloit faire faire quelque chose à ses chèvres, et lui promit, s'il flûtoit bien, de lui donner un sayon neuf, une chemisette et des souliers. Adonc Daphnis, debout sous le chêne, toute la compagnie en rond autour de lui, tira sa flûte de sa panetière, et premièrement souffla un bien peu dedans; soudain ses chèvres, s'arrêtant, levèrent toutes la tête; puis sonna pour les faire paître, et toutes, aussitôt, mettant le nez en terre, se prennent à brouter; puis il leur sonna un chant mol et doux, et incontinent se couchèrent à terre; un autre clair et agu, et elles s'enfuirent dans le bois comme à l'approche du loup; tôt après un son de rappel, et adonc, sortant toutes du bois, se viennent rendre à ses pieds. Varlets ne sçauroient être plus obéissants au commandement de leur maître qu'elles étoient au son de sa flûte; de quoi tous les assistants demeurèrent émerveillés, spécialement Cléariste, laquelle jura qu'elle donneroit ce qu'elle avoit promis au gentil chevrier, qui étoit si beau et sçavoit si bien jouer de la flûte. Après cela ils s'en allèrent, et, rentrés au logis, soupèrent et envoyèrent à Daphnis de ce qui leur fut servi, qu'il mangea avec Chloé, joyeux de goûter des mets apprêtés à la façon de la ville, au reste ayant bonne espérance de parvenir, du gré de ses maîtres, au mariage de son amie.
Mais Gnathon, que la beauté de Daphnis, tel qu'il l'avoit vu avec son troupeau, enflammoit de plus en plus, croyant ne pouvoir sans lui avoir aise ni repos, profita d'un moment qu'Astyle se promenoit seul au jardin, le mena dans le temple de Bacchus, et là se mit à lui baiser les mains et les pieds; et Astyle lui demandant pourquoi il faisoit tout cela, et que c'étoit qu'il vouloit dire: «C'en est fait, mon maître, dit-il, du pauvre Gnathon. Lui qui n'a été jusqu'ici amoureux que de bonne chère, qui ne voyoit rien si aimable qu'une pleine jarre de vin vieux, à qui sembloient tes cuisiniers la fleur des beautés de Mitylène, il ne trouve plus rien de beau ni d'aimable que Daphnis seul au monde. Oui, je voudrois être une de ses chèvres, et laisserois là tout ce qu'on sert de meilleur à ta table, viande, poisson, fruit, confitures, pour paître l'herbe au son de sa flûte et sous sa houlette brouter la feuillée. Mais toi, mon maître, tu le peux, sauve la vie à ton Gnathon, et, te souvenant qu'Amour n'a point de loi, prends pitié de son amour: autrement, je te jure mes grands Dieux qu'après m'être bien empli le ventre, je prends mon couteau, je m'en vas devant la porte de Daphnis, et là je me tuerai tout de bon, et tu n'auras plus à qui tu puisses dire: «Mon petit Gnathon, Gnathon mon ami.»
Le jeune homme, de bonne nature, ne put souffrir de voir ainsi Gnathon pleurer et derechef lui baiser les mains et les pieds, mêmement qu'il avoit éprouvé que c'est de la détresse d'amour. Si lui promit qu'il demanderoit Daphnis à son père, et l'emmèneroit comme pour être son serviteur à la ville, où lui Gnathon en pourroit faire tout ce qu'il voudroit; puis, pour un peu le conforter, lui demanda en riant s'il n'auroit point de honte de baiser un petit pâtre tel que ce fils de Lamon, et le grand plaisir que ce lui seroit d'avoir à ses côtés couché un gardeur de chèvres; et en disant cela il faisoit un fi, comme s'il eût senti la mauvaise odeur du bouc. Mais Gnathon, qui avoit appris aux tables des voluptueux tant qu'il se peut dire et conter de propos d'amour, pensant avoir bien de quoi justifier sa passion, lui répondit d'assez bon sens: «Celui qui aime, ô mon cher maître, ne se soucie point de tout cela; ains n'y a chose au monde, pourvu que beauté s'y trouve, dont on ne puisse être épris. Tel a aimé une plante, tel un fleuve, tel autre jusqu'à une bête féroce, et si pourtant, quelle plus triste condition d'amour que d'avoir peur de ce qu'on aime? Quant à moi, ce que j'aime est serf par le sort, mais noble par la beauté. Vois-tu comment sa chevelure semble la fleur d'hyacinthe, comment au-dessous des sourcils ses yeux étincellent ne plus ne moins qu'une pierre brillante mise en œuvre, comment ses joues sont colorées d'un vif incarnat! et cette bouche vermeille ornée de dents blanches comme ivoire, quel est celui si insensible et si ennemi d'Amour qui n'en désirât un baiser? J'ai mis mon amour en un pâtre; mais en cela j'imite les Dieux. Anchise gardoit les bœufs: Vénus le vint trouver aux champs; Branchus paissoit les chèvres, et Apollon l'aima; Ganimède étoit berger, et Jupiter le ravit pour en avoir son plaisir. Ne méprisons point un enfant auquel nous voyons les bêtes mêmes si obéissantes; mais bien plutôt remercions les aigles de Jupiter, qui souffrent telle beauté demeurer encore sur la terre.»
Astyle, à ces mots, se prit à rire, disant qu'Amour, à ce qu'il voyoit, faisoit de grands orateurs, et depuis cherchoit occasion d'en pouvoir parler à son père. Mais Eudrome avoit écouté en cachette tout leur devis, et, étant marri qu'une telle beauté fût abandonnée à cet ivrogne, outre ce que d'inclination il vouloit grand bien à Daphnis, alla aussitôt tout conter et à lui-même et à Lamon. Daphnis en fut tout éperdu de prime-abord, délibérant s'enfuir plutôt avec Chloé, ou bien ensemble mourir. Mais Lamon, appelant Myrtale hors de la cour: «Nous sommes perdus, ma femme, lui dit-il; voici tantôt découvert ce que nous tenions caché. Deviennent ce qu'elles pourront et les chèvres et le reste; mais, par les Nymphes et Pan, dussé-je, comme on dit, rester bœuf à l'étable et ne faire plus rien, je ne me tairai point de la fortune de Daphnis, ains déclarerai comment je l'ai trouvé abandonné, dirai comment je l'ai vu nourri, et montrerai ce que j'ai trouvé quant et lui, afin que ce coquin voye où s'adresse son amour. Prépare-moi seulement les enseignes de reconnoissance.» Cela dit, ils rentrèrent tous deux.
Cependant Astyle, trouvant son père à propos, lui demanda permission d'emmener Daphnis à Mitylène, disant que c'étoit un trop gentil garçon pour le laisser aux champs, et que Gnathon l'auroit bientôt instruit au service de la ville. Le père y consentit volontiers, et, faisant appeler Lamon et Myrtale, leur dit pour bonne nouvelle que Daphnis, au lieu de garder les bêtes, serviroit de là en avant son fils Astyle en la ville, et promit qu'il leur donnerait deux autres bergers au lieu de lui. Adonc, étant jà les autres esclaves accourus bien joyeux d'avoir un tel compagnon, Lamon demanda congé de parler; ce qui lui étant accordé, il parla en cette sorte: «Je te prie, mon maître, écoute un propos véritable de ce pauvre vieillard; je jure les Nymphes et le dieu Pan que je ne te mentirai d'un mot. Je ne suis pas le père de Daphnis, ni n'a été ma femme Myrtale si heureuse que de porter un tel enfant. Il fut exposé tout petit par des parents qui en avoient possible assez d'autres plus grands. Je le trouvai abandonné de père et de mère, allaité par une de mes chèvres, laquelle j'ai enterrée dans le jardin, après qu'elle fut morte de sa mort naturelle, l'ayant aimée pource qu'elle avoit fait œuvre de mère envers cet enfant. Je trouvai quant et quant des joyaux qu'on avoit laissés avec lui, pour une fois le reconnoître. Je le confesse, et les garde; car ce sont marques auxquelles on peut voir qu'il est issu de bien plus haut état que le nôtre. Or ne suis-je point marri qu'il serve ton fils Astyle, et soit à beau et bon maître un beau et bon serviteur: mais je ne puis du tout souffrir qu'on le livre à Gnathon pour en faire comme d'une femme.»
Lamon, ayant dit ces paroles, se tut et répandit force larmes. Gnathon fit du courroucé en le menaçant de le battre; mais Dionysophane, frappé de ce qu'avoit dit Lamon, regarda Gnathon de travers et lui commanda qu'il se tût, puis interrogea de rechef le vieillard, lui enjoignant de dire vérité, sans controuver des menteries pour cuider retenir son fils. Lamon, persistant dans son dire, attesta les Dieux, et s'offrit à tout souffrir s'il mentoit. Dionysophane adonc, examinant ses paroles, avec Cléariste assise auprès de lui: «A quelle fin auroit Lamon controuvé ce récit, vu que pour un chevrier on lui en veut donner deux? Comment seroit-ce qu'un rude paysan eût inventé tout cela? Puis, n'étoit-il pas visible qu'un si bel enfant n'avoit pu naître de telles gens?» Si pensèrent d'un commun accord que, sans y songer davantage ni tant deviner, il falloit voir les enseignes de reconnoissance, pour s'assurer si elles appartenoient, ainsi qu'il disoit, à plus haut état que le sien. Myrtale les alla incontinent quérir dedans un vieux sac où ils les gardoient. Le premier qui les vit fut Dionysophane; et dès qu'il aperçut le petit mantelet d'écarlate avec une boucle d'or et le couteau à manche d'ivoire, il s'écria à haute voix: «O Jupiter!» et appela sa femme pour les voir aussi; laquelle, sitôt qu'elle les vit, s'écria semblablement: «O fatales Déesses! ne sont-ce point là les joyaux que nous mîmes avec notre enfant, quand nous l'envoyâmes exposer par notre servante Sophroné? Il n'y a point de doute, ce sont ceux-là mêmes. Mon mari, l'enfant est nôtre. Daphnis est ton fils et garde les chèvres de son propre père.»
Comme elle parloit encore, et que Dionysophane, jetant abondance de larmes, de grande joie qu'il avoit, baisoit ces enseignes de reconnoissance, Astyle, ayant entendu que Daphnis étoit son frère, posa vitement sa robe et s'en courut par je jardin, pour être le premier à le baiser. Daphnis, le voyant accourir vers lui avec tant de gens, et qu'il crioit: «Daphnis, Daphnis!» pensant que ce fût pour le prendre, jette sa flûte et sa panetière, et se met à fuir vers la mer pour se précipiter du haut du rocher; et possible Daphnis, par étrange accident, alloit être aussitôt perdu que retrouvé, si Astyle, se doutant pourquoi il fuyoit, ne lui eût crié de tout loin: «Arrête, Daphnis; n'aie point de peur; je suis ton frère; tes maîtres sont tes parents; Lamon nous a tout conté, nous a tout montré; regarde seulement, vois comme nous rions. Mais baise-moi le premier. Par les Nymphes, je ne te ments point.»
A peine s'arrêta Daphnis quand il eut oui ce serment, et attendit Astyle, qui, les bras ouverts, accouroit, et l'ayant joint l'embrassa. Puis toute la maison, serviteurs, servantes, père, mère, venus, à leur tour l'embrassoient, le baisoient. Lui de sa part leur faisoit fête, mais sur tous autres à son père et à sa mère, et sembloit qu'il les connût jà long-temps auparavant, tant les serroit contre son sein, et à peine se pouvoit arracher de leurs bras. Nature se reconnoît d'abord. Il en oublia un moment Chloé. Si le conduisirent au logis, et lui donnèrent une belle et riche robe neuve; puis étant vêtu, fut assis auprès de son père, qui leur commença tel propos:
«Mes enfants, je fus marié bien jeune, et après quelque temps devins père bien heureux, comme il me sembloit pour lors; car le premier enfant que ma femme fit fut un fils, le second une fille, et le troisième fut Astyle. Je pensai que trois me seroient suffisante lignée, et venant celui-ci après tous, le fis exposer au maillot, avec ces bagues et bijoux, que je croyois pour lui ornements funéraires, plutôt que marques destinées à le faire connoître un jour. Mais fortune en avoit autrement disposé. Car mon fils aîné et ma fille moururent de même mal en même jour; et toi, Daphnis, par la providence des Dieux, tu nous as été conservé, afin que nous ayons plus de support en notre vieillesse. Pourtant ne me hais point, mon fils, de t'avoir fait exposer; ainsi le vouloient les Dieux. Et toi, qu'il ne te fâche, Astyle, de partager ton héritage; car il n'est richesse qui vaille un bon frère. Aimez-vous, mes enfants, l'un l'autre, et quant aux biens, vous en aurez de quoi n'envier rien aux rois. Je vous laisserai grandes terres, nombre de gens habiles à tout, or, argent, et de toutes choses qu'ont les hommes riches et heureux. Mais je veux que mon fils Daphnis en son partage ait ce lieu-ci, et lui donne Lamon et Myrtale, et les chèvres qu'il a gardées.»
Il parloit encore, et Daphnis, sautant en pieds soudainement: «Tu m'en fais souvenir, mon père: je m'en vais mener boire mes chèvres, dit-il. Elles ont soif à cette heure, et attendent pour aller boire le son de ma flûte, et je suis assis à ne rien faire.» Chacun se prit à rire de voir Daphnis qui, devenu maître, vouloit être encore chevrier. On envoya quelque autre avoir soin de ses chèvres, et puis ils sacrifièrent à Jupiter Sauveur et firent un grand festin. Gnathon seul n'osa s'y trouver, mais demeuroit jour et nuit dans le temple de Bacchus, comme un suppliant, pour la peur qu'il avoit de Daphnis.
Le bruit incontinent s'étant épandu par-tout que Dionysophane avoit retrouvé un sien fils, et que Daphnis, qui menoit les chèvres aux champs, étoit devenu le maître et des chèvres et des champs, les voisins paysans accoururent de toutes parts pour se conjouir avec lui et faire des présents à son père, et Dryas tout des premiers, le nourricier de Chloé. Dionysophane les retint tous pour la fête, ayant fait d'avance préparer force pain, force vin, du gibier de toute sorte, des gâteaux au miel à foison, veaux et petits cochons de lait, et victimes à immoler aux Dieux protecteurs du pays.
Et lors Daphnis amassa tous ses meubles de chevrier, dont il fit présent aux Dieux, consacrant sa panetière et sa peau de chèvre à Bacchus, à Pan sa flûte, sa houlette aux Nymphes avec ses sebiles à traire qu'il avoit lui-même faites. Mais, tant est plus douce que richesse une première accoutumance, il ne pouvoit sans pleurer laisser aucune de ces choses. Il ne suspendit ses sebiles qu'après y avoir trait ses chèvres, ni ne donna sa flûte à Pan, qu'il n'en eût joué encore une fois, ni sa peau de chèvre à Bacchus, qu'après se l'être vêtue, et chaque chose qu'il donnoit, il la baisoit premièrement. Il dit adieu à ses chèvres; il appela ses bouquins l'un après lautre par leur nom; et but aussi à la fontaine où tant de fois il avoit bu avec sa Chloé; mais il n'osoit encore parler de leurs amours.
Or cependant qu'il entendoit aux offrandes et sacrifices, voici qu'il avint de Chloé. Seulette aux champs, elle étoit assise à garder ses moutons, disant comme pauvre délaissée: «Daphnis m'oublie; maintenant il songe à quelque riche mariage. Pourquoi lui ai-je fait jurer, au lieu des Nymphes, ses chèvres? Il les a oubliées aussi, et même, en sacrifiant aux Nymphes et à Pan, n'a point désiré voir Chloé. Il aura trouvé chez sa mère les servantes même plus belles. Adieu donc, Daphnis. Sois heureux; mais moi, je ne sçaurois plus vivre.»
Elle étant en cette rêverie, le bouvier Lampis, aidé de quelques autres paysans, la vint enlever, croyant que Daphnis ne devoit plus l'épouser, et que Dryas, quand une fois elle seroit entre ses mains, consentiroit qu'elle lui demeurât. La pauvrette, comme on l'emportoit, crioit tant qu'elle pouvoit, et quelqu'un qui vit cette violence s'en courut avertir Napé, et elle Dryas, et Dryas Daphnis, lequel à peine qu'il ne sortit du sens, n'osant recourir à son père, et ne pouvant néanmoins laisser Chloé sans secours. Si s'en alla dans le jardin, et là faisoit ses plaintes tout seul: «O malheureux que je suis d'avoir retrouvé mes parents! Combien m'eût été meilleur de garder toujours les bêtes aux champs! Combien plus étois-je content quand j'étois serf avec Chloé! Alors je la voyois; alors je la baisois: et maintenant Lampis l'a ravie et s'en va avec; et quand la nuit sera venue, il couchera avec elle, pendant que je suis ici à boire et faire bonne chère. J'ai donc en vain juré mes chèvres, le dieu Pan et les Nymphes.»
Or Gnathon, qui étoit caché dedans la chapelle du verger, entendit clairement ces complaintes de Daphnis, et, pensant que c'étoit une bonne occasion pour faire sa paix avec lui, prit quelques jeunes valets d'Astyle, et s'en alla après Dryas, lui disant qu'il les conduisît en la maison de Lampis, ce qu'il fit; et diligentèrent si bien, qu'ils surprirent Lampis ainsi comme il ne faisoit que d'entrer en son logis avec Chloé, laquelle il lui ôta d'entre les mains à force, et dola très bien les épaules de tous les rustauts qui lui avoient aidé à faire ce rapt, à grands coups de bâton; puis voulut prendre et lier Lampis pour l'amener prisonnier; mais il se sauva de vitesse.
Gnathon, ayant fait un tel exploit, s'en retourna qu'il étoit jà nuit toute noire, et trouva Dionysophane jà couché en son lit dormant. Mais le pauvre Daphnis veilloit, et étoit encore dedans le verger, où il se déconfortoit et pleurait: si lui amena Chloé, et, la lui livrant entre ses mains, lui conta comme il avoit fait, le priant de ne se vouloir souvenir en rien du passé, mais l'avoir pour sien serviteur, ni le débouter de sa table, sans laquelle il lui seroit force de mourir de male faim. Daphnis, voyant Chloé, la tenant de Gnathon, fut facile à faire appointement avec lui, et envers elle s'excusa de ce qu'il pouvoit sembler l'avoir oubliée: et, de commun consentement, furent d'avis de ne point encore déclarer leur mariage; que Daphnis continuerait de voir Chloé en secret, et ne découvrirait son amour qu'à sa mère. Mais Dryas ne le permit point, ains le voulut dire lui-même au père de Daphnis, se faisant fort de lui faire bien accorder. Si prit le lendemain, aussitôt qu'il fut jour, les enseignes de reconnoissance qu'il avoit trouvées avec Chloé, et s'en alla devers Dionysophane, qu'il trouva dans le verger, assis avec Cléariste et leurs deux enfants Astyle et Daphnis: si leur commença à dire: «Même nécessité me contraint de vous déclarer un secret tout pareil à celui de Lamon, c'est que je n'ai engendré ni nourri le premier cette jeune fille Chloé. Autre que moi l'a engendrée; une brebis l'a allaitée dedans la caverne des Nymphes. Je la vis; ébahi, je la pris, l'emportai, et depuis l'ai nourrie et élevée. Sa beauté même le témoigne, car elle ne tient en rien de nous; aussi font les marques et enseignes que je trouvai avec elle, plus riches que ne porte l'état d'un pauvre pâtre. Voyez-les, et puis cherchez ses vrais parents, si à l'aventure elle seroit point sortable pour femme à Daphnis.»
Dryas ne jeta point sans dessin cette parole, ni Dionysophane ne la reçut en vain; mais, prenant garde au visage de Daphnis, et le voyant changer de couleur et se détourner pour pleurer, connut bien incontinent qu'il y avoit des amourettes entre eux deux; et, étant soigneux de son fils plus que de la fille d'autrui, examina le plus diligemment qu'il put la parole de Dryas: et, quand encore il eut vu les marques de reconnoissance qui avoient été exposées avec elle, c'est à sçavoir des patins dorés, des chausses brodées, et une coiffe d'or, adonc appela-t-il Chloé, et lui dit qu'elle fît bonne chère, pour ce que jà elle avoit trouvé un mari, et bientôt après trouveroit son père et sa mère.
Cléariste dès-lors la prit avec elle, la vêtit et accoutra comme femme de son fils. Mais Dionysophane appela Daphnis à part, et lui demanda si elle étoit encore pucelle. Daphnis lui jura qu'elle ne lui avoit rien été de plus près que du baiser, et du serment par lequel ils avoient promis mariage l'un à l'autre. Dionysophane se prit à rire de ce serment, et les fit tous deux dîner avec lui.
Là eût-on pu voir ce que c'est qu'ornement à naturelle beauté; car Chloé, vêtue et coiffée, bien que de sa simple chevelure, et ayant lavé son visage, sembla à chacun si belle par-dessus le passé, que Daphnis même à peine la reconnoissoit; et quiconque l'eût vue en tel état, n'eût point fait doute d'affirmer par serment qu'elle n'étoit point fille de Dryas, lequel toutefois étoit à table comme les autres avec sa femme Napé, et Lamon et Myrtale aussi, tous quatre sur un même lit.
Quelques jours après on fit derechef des sacrifices aux Dieux pour l'amour de Chloé, comme l'on avoit fait pour Daphnis, et fit-on semblablement le festin de sa reconnoissance; et elle de son côté distribua ses meubles de bergerie aux Dieux, sa panetière, sa flûte, et les tirouers où elle tiroit les brebis, et épandit dedans la fontaine qui étoit en la caverne des Nymphes, du vin, à cause qu'elle avoit été trouvée et nourrie auprès d'icelle fontaine; et sema de chapelets et bouquets de fleurs la sépulture de la brebis, que Dryas lui enseigna, et joua encore de sa flûte pour réjouir ses brebis, faisant prière aux Nymphes que ceux qui seroient trouvés ses naturels parents fussent dignes d'être alliés de Daphnis.
Après qu'ils eurent fait assez de fêtes et de bonne chère aux champs, ils délibérèrent de s'en retourner à la ville, afin de chercher les parents de Chloé, pour ne différer plus les noces: par quoi, dès le matin, firent trousser tout leur bagage, et donnèrent à Dryas encore autres trois cents écus, et à Lamon la moitié des fruits de toutes les terres et vignes qu'il tenoit, les chèvres avec leurs chevriers, quatre paires de bœufs, des robes fourrées pour l'hiver, et, par-dessus tout cela, la liberté à lui et sa femme Myrtale, puis cheminèrent vers Mitylène, avec grand train de chevaux et de chariots.
Or, ce jour-là, pource qu'ils arrivèrent le soir bien tard, les autres citoyens de la ville n'en sçurent rien: mais, le lendemain au plus matin, le bruit en étant couru partout, il s'assembla au logis de Dionysophane grande multitude d'hommes et de femmes; les hommes pour s'éjouir avec le père de ce qu'il avoit retrouvé son fils, mêmement après qu'ils eurent vu comme il étoit beau et gentil; et les femmes, pour s'éjouir aussi avec Cléariste de ce que non seulement elle avoit recouvré son fils, mais aussi trouvé une fille digne d'être sa femme; car Chloé les étonna toutes, quand elles virent en elle une si parfaite beauté qu'il n'étoit possible d'en voir une plus belle. Brief, toute la ville ne parloit d'autre chose que de ce jeune fils et de cette jeune fille, et disoit chacun que l'on n'eût sçu choisir une plus belle couple: si prioient tous aux Dieux que la parenté de la fille fût trouvée correspondante à sa beauté. Il y eut plusieurs femmes de riches maisons qui souhaitèrent en elles-mêmes et dirent: «Plût aux Dieux que l'on pensât assurément qu'elle fût ma fille!»
Mais Dionysophane, après avoir quelque temps pensé à cette affaire, s'endormit sur le matin profondément; et en dormant lui vint un songe: il lui fut avis que les Nymphes prioient Amour de parfaire et accomplir à la fin le mariage qu'il leur avoit promis; et qu'Amour, détendant son petit arc, et le jetant en arrière auprès de son carquois, commanda à Dionysophane qu'il envoyât le lendemain semondre tous les premiers personnages de la ville pour venir souper en son logis; et qu'au dernier cratère, il fît apporter sur table les enseignes de reconnoissance qui avoient été trouvées avec Chloé, et qu'il les montrât à tous les conviés: puis, cela fait, qu'ils chantassent la chanson nuptiale d'hyménée.
Dionysophane, ayant eu cette vision en dormant, se leva de bon matin, et commanda à ses gens que l'on préparât un beau festin, où il y eût de toutes les plus délicates viandes que l'on trouve, tant en terre qu'en mer, ès lacs et ès rivières, envoya quant et quant prier de souper chez lui tous les plus apparents de la ville.
Quand la nuit fut venue, et le cratère empli pour les libations à Mercure, lors un serviteur de la maison apporta dedans un bassin d'argent ces enseignes, et les montra de rang à chacun des conviés. Il n'y eut personne des autres qui les reconnût, fors un nommé Mégaclès, qui, pour sa vieillesse, étoit au bout de la table, lequel, sitôt qu'il les aperçut, les reconnut incontinent, et s'écria tout haut: «O Dieux! que vois-je là! Ma pauvre fille, qu'es-tu devenue? es-tu en vie? ou si quelque pasteur a enlevé ces enseignes qu'il aura par fortune trouvées en son chemin? Je te prie, Dionysophane, de me dire dont tu les as recouvrées: n'aye point d'envie que je recouvre ma fille comme tu as recouvré Daphnis.»
Dionysophane voulut premièrement qu'il contât devant la compagnie comment il avoit fait exposer son enfant. Adonc Mégaclès, d'une voix encore toute émue: «Je me trouvai, dit-il, long-temps y a, quasi sans bien, pource que j'avois dépendu tout le mien à faire jouer des jeux publics, et à faire équiper des navires de guerre; et, lorsque cette perte m'advint, il me naquit une fille, laquelle je ne voulus point nourrir en la pauvreté où j'étois, et pourtant la fis exposer avec ces marques de reconnoissance, sçachant qu'il y a plusieurs gens qui, ne pouvant avoir des enfants naturels, désirent être pères en cette sorte, à tout le moins d'enfants trouvés. L'enfant fut portée en la caverne des Nymphes, et laissée en la protection et sauve-garde d'icelles. Depuis, les biens me sont venus par chacun jour en grande affluence, et si n'avois nul héritier à qui je les pusse laisser; car depuis je n'ai pas eu l'heur de pouvoir avoir une fille seulement: mais les Dieux, comme s'ils se vouloient mocquer de moi, m'envoyent souvent des songes, lesquels me promettent qu'une brebis me fera père.»
Dionysophane, à ce mot, s'écria encore plus fort que n'avoit fait Mégaclès, et, se levant de la table, alla quérir Chloé, qu'il amena vêtue et accoutrée fort honnêtement; et la mettant entre les mains de Mégaclès, lui dit; «Voici l'enfant que tu as fait exposer, Mégaclès; une brebis, par la providence des Dieux, te l'a nourrie, comme une chèvre m'a nourri Daphnis. Prends-la avec ces enseignes, et, la prenant, rebaille-la en mariage à Daphnis. Nous les avons tous deux exposés, et tous deux les avons retrouvés: ils ont été tous deux nourris ensemble, et tout de même ont été préservés par les Nymphes, par le dieu Pan, et par Amour.»
Mégaclès s'y accorda incontinent, et envoya quérir sa femme, qui avoit nom Rhodé, tenant cependant toujours sa fille Chloé entre ses bras; et demeurèrent tous deux chez Dionysophane au coucher, pource que Daphnis avoit juré qu'il ne souffrirait emmener Chloé à personne, non pas à son propre père. Et le lendemain au matin ils prièrent tous les deux leurs pères et mères qu'ils leur permissent de s'en retourner aux champs, parce qu'ils ne se pouvoient accoutumer aux façons de faire de la ville, et aussi qu'ils vouloient faire des noces pastorales; ce qui leur fut permis. Si s'en retournèrent au logis de Lamon, et présentèrent au bon homme Mégaclès le nourricier de Chloé, Dryas, et sa femme Napé à la mère Rhodé.
Le festin nuptial fut somptueusement préparé, et Mégaclès derechef dévoua sa fille Chloé aux Nymphes; et, outre plusieurs autres offrandes, leur donna les enseignes auxquelles elle avoit été reconnue, et donna encore bonne somme d'argent à Dryas.
Dionysophane, pour ce que le jour étoit beau et serein, fit dresser dedans l'antre même des Nymphes des tables avec des lits de verte ramée, où prirent place tous les paysans de là alentour. Lamon et Myrtale y étoient, Dryas et Napé, les parents de Dorcon, les enfants de Philétas, Chromis et Lycenion. Lampis même y vint, après qu'on lui eut pardonné: et là, comme entre villageois, tout s'y disoit et faisoit à la villageoise; l'un chantoit les chansons que chantent les moissonneurs au temps des moissons, l'autre disoit des brocards qu'on a accoutumé de dire en foulant la vendange. Philétas joua de sa flûte, Lampis du flageolet, et cependant Daphnis et Chloé se baisoient l'un l'autre.
Les chèvres mêmes paissoient là auprès comme si elles eussent été participantes de la bonne chère des noces, ce qui ne plaisoit pas à ceux venus de la ville; et Daphnis, en appelant aucunes par leurs propres noms, leur donnoit de la feuillée verde à brouter, et, les prenant par les cornes, les baisoit. Et non pas lors seulement, mais en tout le reste de leur vie, passèrent le plus du temps et la meilleure partie de leurs jours en état de pasteurs; car ils acquirent force troupeaux de chèvres et de brebis, eurent toujours en singulière révérence les Nymphes et le dieu Pan, et ne trouvèrent point, à leur goût, de meilleure viande ni plus savoureuse nourriture que du fruit et du lait; et qui plus est, firent téter à leur premier enfant, qui fut un fils, une chèvre; et au second, qui fut une fille, firent prendre le pis d'une brebis, et le nommèrent Philopœmen, et la fille Agélée; et ainsi vécurent aux champs longues années en grand soulas. Ils eurent soin aussi de faire honorablement accoutrer la caverne des Nymphes, y dédièrent de belles images, et y édifièrent un autel d'Amour Pastoral; et à Pan, au lieu qu'il étoit à découvert sous le pin, firent faire un temple qu'ils appelèrent le temple de Pan le Guerroyeur.
Tout cela fut long-temps après; mais pour lors, quand la nuit fut venue, tout le monde les convoya jusqu'en leur chambre nuptiale, les uns jouant de la flûte, les autres du flageolet, et aucuns portant des fallots et flambeaux allumés devant eux; puis, quand ils furent à l'huis de la chambre, commencèrent à chanter Hyménée d'une voix rude et âpre, comme si avec une marre ou un pic ils eussent voulu fendre la terre.
Cependant Daphnis et Chloé se couchèrent nuds dans le lit, là où ils s'entre-baisèrent et s'entre-embrassèrent sans clore l'œil de toute la nuit, non plus que chats-huants; et fit alors Daphnis ce que Lycenion lui avoit appris, à quoi Chloé connut bien que ce qu'ils faisoient paravant dedans les bois et emmi les champs n'étoit que jeux de petits enfants.
FIN DU LIVRE IV ET DERNIER.