Pardaillan et Fausta (continued 5)
Reading edition
A l'énoncé de cette somme, qui lui paraissait exorbitante, El Chico ouvrit des yeux énormes. Sa joie et sa stupeur furent telles qu'il demeura cloué sur place.
—Cinq mille livres L. balbutia-t-il.
—Oui! fit de la tête Fausta qui souriait.
Ce disant, elle poussait le sac vers le petit homme qui, retrouvant soudain le mouvement, s'en saisit brusquement et le pressa de ses deux mains contre sa poitrine, comme s'il eût craint qu'on ne voulût le lui arracher, en répétant machinalement:
—Cinq mille livres!
—Elles y sont, dit Fausta, qui paraissait s'amuser de la joie folle du nain. Vous pouvez vérifier.
Vivement, El Chico porta la main au cordon qui fermait le sac, visiblement anxieux de vérifier à l'instant même si on ne se jouait pas de lui. Mais il n'acheva pas son geste. Ses yeux se fixèrent, angoissés, sur Fausta, et, tout à coup, il se mit à rire. Mais son rire avait quelque chose d'effarant. On eût dit plutôt des sanglots convulsifs; et il bégayait, sur un ton plaintif:
—Riche! Je suis riche!... autant que le roi!...
Si Fausta fut étonnée de cette étrange manifestation de joie, elle n'en laissa rien paraître.
—Vous voilà riche, en effet, fit-elle de sa douce voix. Vous allez pouvoir... épouser celle que vous aimez.
A ces mots, El Chico tressaillit violemment et fixa sur Fausta des yeux effarés où se lisait comme une vague terreur. Et, comme il secouait la tête négativement, avec une expression de douleur manifeste:
—Pourquoi non, dit-elle gravement. Vous êtes un homme par l'âge et par le coeur. Vous voilà riche. Pourquoi ne songeriez-vous pas à vous établir, à vous créer un intérieur? Vous êtes petit, c'est vrai, mais vous n'êtes pas contrefait. Vous êtes admirablement conformé dans votre petitesse, on peut même dire que vous êtes beau. Ne dites pas non. Vous aimez, je le vois, pourquoi ne seriez-vous pas aimé aussi?...
El Chico ouvrait de grands yeux ravis et, en écoutant cette princesse qui lui parlait si doucement, sans nulle raillerie, d'un air convaincu.
Mais, sans doute, le bonheur qu'on lui faisait entrevoir lui parut irréalisable, car il secoua douloureusement la tête et Fausta n'insista pas.
—Allez, dit-elle doucement, et souvenez-vous que, si vous avez besoin d'une aide, soit auprès de celle que vous aimez, soit auprès de sa famille, vous me trouverez prête à intervenir en votre faveur. Allez maintenant.
El Chico, très ému, ne trouva pas un mot de remerciement. Titubant, comme s'il était ivre, il se dirigea vers la porte, oubliant de s'incliner devant la grande dame et, comme il allait franchir le seuil, il se retourna brusquement, se précipita sur Fausta, saisit sa main qui pendait au bras de son fauteuil et y déposa un baiser vibrant. Puis, se redressant aussi vivement qu'il était accouru, sans dire mot, il sortit en courant.
Fausta n'avait pas fait un mouvement, pas prononcé une parole. Lorsque El Chico fut sorti, elle songea:
«Voilà un petit bout d'homme qui, maintenant, se fera hacher pour moi. Mais quelle est la femme dont il s'est épris et pourquoi ai-je cru démêler comme de la haine dans sa manière de parler de Pardaillan? Il faudra savoir; ce nain me sera peut-être utile...»
Ecartant momentanément le nain de son esprit, elle se leva, alla soulever une tenture et, avant de disparaître, s'adressant à Centurion, qui attendait immobile:
—Faites ce qui est convenu, dit-elle, et venez me rejoindre aussitôt dans l'oratoire.
Sans attendre de réponse, certaine que ses ordres seraient exécutés, elle laissa tomber la portière et disparut. Elle s'engagea dans le corridor et s'arrêta devant cette porte où nous l'avons déjà vue s'arrêter. Elle poussa le judas et regarda.
La Giralda, sous l'empire de quelque narcotique, dormait paisiblement, étendue sur un large lit de repos.
—Dans dix minutes, elle se réveillera, pensa Fausta qui repoussa le judas et poursuivit son chemin.
Elle parvint à la pièce qu'elle avait désignée à Centurion et y pénétra en laissant la porte grande ouverte. Cet oratoire était plus petit et meublé très simplement. Elle s'assit et attendit quelques minutes au bout desquelles Centurion parut et, sans entrer, dit:
—C'est fait, madame. Il serait prudent de nous retirer. Il est à présumer qu'ils vont visiter la maison.
Fausta fit un geste qui signifiait qu'elle avait le temps et reprit sa méditation sans plus s'occuper de Centurion.
—Madame, répéta le bravo en faisant quelques pas, il est temps de nous retirer.
—Poussez la porte, sans la fermer, commanda Fausta d'un air paisible.
Visiblement intrigué. Centurion obéit. Quand il se retourna, après avoir poussé la porte, il aperçut une étroite ouverture, pratiquée dans l'épaisseur de la muraille, que la porte grande ouverte lui avait masquée.
—Une porte secrète, murmura-t-il; je comprends maintenant.
—Prenez ce flambeau, dit Fausta, et éclairez-moi.
Centurion prit le flambeau et se dirigea vers l'ouverture. Un étroit escalier aboutissait au ras du sol. Il se mit à descendre, éclairant la marche de Fausta qui referma la porte secrète derrière elle sans que le bravo, qui, pourtant, la guignait du coin de l'oeil, parvînt à saisir le secret de cette fermeture.
Après avoir franchi une vingtaine de marches, ils se trouvèrent dans une galerie souterraine assez large pour permettre à deux personnes de passer de front, assez élevée pour qu'un homme, même de haute tailler pût marcher sans être obligé de baisser la tête. Le sol de ce souterrain était tapissé d'un sable très fin, doux à la marche, étouffant le bruit des pas.
Après avoir parcouru un assez long espace. Centurion rencontra une galerie transversale. Il s'arrêta devant le mur de cette galerie et demanda:
—Faut-il tourner à droite ou à gauche?
—Restez où vous êtes, répondit Fausta.
A son tour, elle s'approcha du mur, et, sans chercher, sans hésitation, elle saisit une pierre qui se détacha d'autant plus aisément que cette prétendue pierre était tout simplement une planche assez habilement peinte et maquillée pour qu'elle pût se confondre avec les vraies pierres qui l'entouraient. La planche enlevée démasqua une petite excavation. Fausta passa son bras dans le trou et actionna un ressort caché. Aussitôt, une ouverture apparut dans le mur.
—Passez, dit Fausta en montrant l'ouverture.
Centurion, son flambeau à la main, passa, toujours suivi de Fausta.
Ils se trouvèrent dans une grotte artificielle assez vaste. De la voûte assez élevée pendaient plusieurs lampes. Sur une façon d'estrade basse, trois fauteuils étaient disposés devant une grande table. D'énormes banquettes en chêne massif étaient placées au pied de l'estrade, à droite et à gauche de la table, de telle façon qu'un espace assez large était ainsi aménagé devant l'estrade.
Centurion connaissait-il cette salle de réunion clandestine? Savait-il à quoi servait cette retraite souterraine et ce qui se tramait là-dedans?
On aurait pu le croire, car, dès l'instant où il avait pénètre dans la grotte, une singulière inquiétude s'était emparée de lui. En reconnaissant tout à fait des lieux qui, sans doute, lui étaient familiers, son inquiétude s'était changée en épouvante. Il était devenu livide, un tremblement convulsif s'était emparé de lui. Il regardait avec des yeux hagards Fausta qui ne paraissait pourtant pas remarquer son trouble et disait tranquillement:
—Allumez donc ces lampes, ce flambeau ne nous éclaire pas suffisamment.
Heureux de cacher son trouble. Centurion se hâta d'obéir et, les lampes allumées, il posa machinalement son flambeau sur la table et passa sa main sur son front, où perlait la sueur de l'angoisse.
Toutes les lampes étant allumées, Fausta fit signe au bravo de la suivre. Elle sortit de la grotte, le conduisit à l'excavation qu'elle avait laissée ouverte, et:
—Regardez, dit-elle impérieusement.
Centurion se pencha et regarda. Alors, il sentit ses cheveux se hérisser sur sa tête.
Que voyait-il donc de si extraordinaire?
Rien que de très simple: une infinité de petits trous étaient ménagés dans le fond de l'excavation. Par ces petits trous, on pouvait voir jusqu'aux moindres recoins de la grotte, mais plus particulièrement l'estrade qui se trouvait précisément en face des trous.
Fausta, toujours impassible, paraissait ne rien remarquer de ce trouble qui, maintenant, tournait à l'affolement. Elle rentra dans la grotte, suivie de Centurion en proie à une terreur mystérieuse qui anéantissait ses facultés au point qu'il ne s'aperçut même pas que Fausta, actionnant un deuxième ressort caché, avait fermé la porte par où ils venaient de pénétrer.
—Par ces trous, dit Fausta tranquillement, non seulement on peut tout voir, comme vous ayez pu vous en rendre compte, mais encore on entend tout ce qui se dit ici. Par cette excavation, j'ai pu assister, invisible, aux deux derniers conciliabules qui ont été tenus dans cette salle... Ai-je besoin d'ajouter que je sais tout?
Centurion s'écroula à genoux et râla:
—Grâce! Madame!
Fausta laissa tomber sur la loque humaine affalée à ses pieds un regard empreint d'un souverain mépris, et, le repoussant rudement du bout du pied:
—Debout! gronda-t-elle. Pensez-vous que je vous aie pris à mon service pour vous livrer à l'Inquisition!
D'un bond. Centurion se releva. Après avoir manqué défaillir de peur, il pensait maintenant s'évanouir de joie.
—Vous ne voulez donc pas me livrer balbutia-t-il.
—La terreur vous rend fou, mon maître, dit-elle en levant les épaules. Prenez garde! je ne garderais pas un lâche à mon service.
Centurion poussa un rauque soupir de soulagement et, se redressant:
—Par le Christ vivant! je ne suis pas un lâche, madame, et vous le savez bien! Mais, misère! j'ai cru sincèrement que vous alliez me livrer.
Et, avec un frisson d'épouvanté, il ajouta:
—J'appartiens à l'Inquisition et je sais trop quels supplices effroyables sont réservés à ceux qui la trahissent. Ce qui m'attendait, madame, est tellement au-dessus de ce que l'imagination peut concevoir que je n'eusse pas hésité à me poignarder devant vous pour me soustraire au sort affreux qui eût été le mien.
—Soit, dit Fausta d'un ton adouci, je te pardonne d'avoir tremblé devant le supplice. Je te pardonne aussi d'avoir essayé de me cacher des choses que j'avais intérêt à connaître. Mais que ce soit la dernière fois!
—J'entends, madame, dit humblement Centurion, et j'obéirai, je le jure. Aussi bien je ne suis pas de force avec vous, je le confesse humblement.
—Bien! opina Fausta. A quelle heure, la réunion?
—Dans deux heures, madame.
—Nous avons le temps, dit Fausta qui se dirigea vers l'estrade et s'assit dans un fauteuil.
Centurion la suivit et se plaça devant elle, au pied de l'estrade.
—Avant toutes choses, reprit Fausta en regardant le bravo jusqu'au fond des yeux, les hommes qui se réunissent ici savent qu'il existe quelque part un fils de don Carlos, dont ils désirent faire leur chef. Malgré les recherches les plus minutieuses, ils n'ont pu parvenir à découvrir sous quel nom se cache ce malheureux prince. Ce nom, j'en jurerais, tu le connais, toi.
—C'est vrai, madame, dit Centurion dompté.
L'oeil noir de Fausta eut une lueur, aussitôt éteinte.
—Ce nom? fit-elle d'une voix calme.
—Don César, connu dans toute l'Andalousie sous le nom d'El Torero, répondit Centurion sans hésiter.
Sans doute, Fausta était bien loin de s'attendre à ce nom. Sans doute aussi, la révélation de ce nom contrariait sérieusement des plans soigneusement élaborés, car, prise d'une fureur soudaine, elle s'exclama, pâle de rage:
—Tu as bien dit don César... l'amant de la Giralda... Ah! misérable! C'est maintenant que je les ai laissés aller, lui et la bohémienne, que tu me préviens?...
Debout sur l'estrade, une main appuyée sur la table, l'autre tendue dans un geste de menace, prise d'un accès de colère effrayant chez cette femme toujours si maîtresse d'elle-même, Fausta foudroyait du regard le malheureux Centurion terrifié.
—Madame, bégaya-t-il, je ne savais pas... Vous ne m'aviez pas interrogé.
Par un effort de volonté admirable, Fausta se calma subitement. Ses traits se rassérénèrent. Elle s'assit et, le coude sur la table, elle réfléchit longuement, paraissant avoir oublié la présence de Centurion qui, muet, retenant son souffle, respecta sa méditation.
Enfin, elle releva la tête et, très calme:
—Vous ne pouviez pas savoir, en effet, dit-elle. Maintenant, racontez-moi tout.
XXII
LE NAIN A L'OEUVRE
Nous sommes obligés de revenir momentanément à l'un de nos personnages dont les faits et gestes prennent une importance qui sollicite notre attention.
Voici donc le nain El Chico—car c'est de lui que nous voulons parler—promu au rang de protagoniste.
Celui-ci est une réduction d'homme—gracieuse, il est vrai, et nous avons entendu Fausta, qui doit s'y connaître, lui dire qu'il est beau dans sa petitesse. Il est sinon délicat, car il a été élevé à la dure, du moins faible comme un enfant qu'il est par la taille. Il est placé tout au bas de l'échelle sociale, puisqu'il n'est qu'un pauvre diable de bout d'homme, sans père ni mère, élevé on ne sait comment ni par qui, venu on ne sait d'où, gîtant on ne sait dans quel trou, vivant. Dieu sait comme! de la charité publique, rie reculant pas devant certaines besognes louches pour assurer sa pitance, et pourtant, malgré tout, ne manquant pas d'une vague dignité, d'une inconsciente fierté.
Donc, El Chico sortit en courant du cabinet de Fausta. Il était fou de joie—ou de douleur, car on n'aurait pu, en conscience, affirmer lequel de ces deux sentiments dominait en lui. Toujours courant, il se rendit au fond du jardin, du côté du fleuve. Il paraissait d'ailleurs connaître admirablement ce jardin et, à travers le labyrinthe des allées et des bosquets, dans la nuit accrue de l'ombre opaque des arbres en quantité considérable, il se dirigeait sans hésitation.
Arrivé à la ceinture de cyprès, il grimpa sur un de ces arbres avec dextérité et s'engagea dans le cône de verdure sombre où sa petite taille pouvait lui permettre de pénétrer et de se dissimuler. Sans doute, il avait là quelque cachette connue de lui seul, car il se débarrassa du sac d'or qu'il devait à la munificence de Fausta, après quoi il se laissa glisser à terre.
Sans se presser maintenant, l'air grave et méditatif, il longea l'enceinte de verdure et s'arrêta de nouveau devant un jeune cyprès que le hasard avait sorti de l'alignement et fait pousser tout près du mur. Cet arbre, placé là, c'était une échelle naturelle toute trouvée pour franchir l'obstacle élevé. En effet, El Chico grimpa là jusqu'à ce qu'il fût arrivé à dominer le mur. Alors, il imprima un léger balancement au tronc frêle de l'arbuste et, avec l'adresse et la souplesse d'un chat, il sauta sur la crête du mur. Il se suspendit par les mains et se laissa tomber doucement hors de la propriété.
Il s'éloigna du mur et alla s'asseoir dans l'herbe qui poussait haute et drue. Les coudes appuyés sur les genoux ramenés au corps, la tête dans ses mains, il resta longtemps ainsi, immobile. Peut-être pensait-il à des choses que lui seul savait. Peut-être obéissait-il à des instructions reçues dans la maison des Cyprès. Peut-être enfin, et plus simplement, S'était-il endormi.
Les vibrations lointaines d'un bronze religieux laissant tomber dans la nuit douze coups solennellement espacés le tirèrent de sa torpeur.
C'était à peu près vers ce même moment que Fausta, précédée de Centurion, s'engageait dans les sous-sols de sa mystérieuse maison de campagne.
El Chico se leva, s'ébroua et dit tout haut:
—Tiens! il est temps... Allons!
Et il se mit en route à pas lents, faisant le tour de la propriété, ne cherchant nullement à se cacher. On eût même dit qu'il souhaitait attirer l'attention sur lui, car il faisait le plus de bruit qu'il pouvait.
Et, tout à coup, il entendit des gémissements étouffés et vit deux masses déposées au pied du mur et qui s'agitaient éperdument en des soubresauts fantastiques.
El Chico ne parut nullement effrayé. Il eut même un de ces sourires rusés qui illuminaient parfois sa physionomie, et, allongeant le pas, il s'approcha de ces deux masses. Il reconnut alors qu'il se trouvait en présence de deux corps humains étroitement roulés dans des capes et congrûment ficelés des pieds à la tête.
Sans perdre un instant, il se pencha sur le premier de ces corps et se mit à trancher les liens qui l'enserraient, à le débarrasser des plis de la cape oui l'étouffait.
—El señor Torero! s'exclama El Chico, lorsque le visage de la victime fut enfin dégagé.
Et le visage du petit homme exprimait une surprise si évidente, l'intonation était si naturelle, si sincère que le plus méfiant s'y fût laissé prendre.
Mais le Torero avait sans doute autre chose à faire, car, sans perdre le temps de remercier son sauveur—ou prétendu tel—il s'écria:
—Vite! aide-moi!
Et, sans plus attendre, il se rua à son tour sur son compagnon d'infortune qu'il eut tôt fait de dégager.
—Le seigneur Cervantes! s'écria le nain avec un ébahissement croissant.
C'était, en effet, Cervantes qui se mit péniblement sur son séant et, d'une voix enrouée, s'écria:
—Mort de tous les diables! j'étouffais là-dedans! Merci, don César.
—Venez, s'écria le Torero, bouleversé, il n'y a pas un instant à perdre!... s'il n'est pas trop tard déjà!
C'était plus facile à dire qu'à faire. L'écrivain avait été fort malmené et don César, non sans angoisse, vit bien qu'il fallait, de toute nécessité, lui laisser le temps de se remettre:
—Une minute!... mon cher, laissez-moi respirer un peu... On m'a à moitié étranglé, bredouilla-t-il.
Ce n'était que trop vrai. Le Torero ne pouvait abandonner son ami dans cet état. Il en prit stoïquement son parti mais, comme chaque minute qui s'écoulait diminuait les chances qui lui restaient d'arriver à temps pour aider Pardaillan et délivrer la Giralda, il fit la seule chose qu'il avait à faire, c'est-à-dire qu'aidé d'El Chico et de Cervantes lui-même il se mit à frictionner énergiquement son ami, qui, tout en s'aidant lui-même, ne perdait pas la tête pour cela et, reconnaissant le nain:
—Que fais-tu là, toi? dit-il en fronçant le sourcil. Ne devais-tu pas guetter du côté de la porte?
Le petit homme, sans interrompre ses frictions, répondit:
—Tiens! j'ai vu que vous ne reveniez pas... j'étais inquiet, j'ai voulu savoir. J'ai fait le tour de la maison... heureusement pour vous, car, sans moi...
Et, du coin de l'oeil, il montrait les cordes et les capes restées à terre.
El Chico était sans doute un comédien de première force, car Cervantes, qui ne le perdit pas de vue, ne put rien démêler de suspect dans son attitude.
D'un air plutôt piteux, l'aventurier écrivain soupira:
—Il est de fait que, sans toi, j'étranglerais encore sous ce maudit bâillon.
-Enfin, il se mit debout et fit quelques pas.
—Venez donc! s'écria le Torero, qui bouillait d'impatience.
Et il s'élança enfin, expliquant tout en marchant ce qui lui était arrivé au moment où il allait bondir avec Pardaillan à la poursuite du ravisseur de la Giralda.
—En sorte, dit Cervantes, que le chevalier a attaqué seul? S'ils ne sont pas trop nombreux contre lui, il y a des chances pour qu'il s'en tire.
—Hélas! soupira le Torero.
Tout en s'expliquant, ils étaient revenus à la porte bâtarde. Cervantes monta sur la borne, et, en un clin d'oeil, le Torero fut sur le mur. Cervantes allait le suivre, lorsque ses yeux tombèrent sur le nain qui les avait suivis, et assistait à l'escalade. Il sauta à terre, prit El Chico dans ses bras, et le passa à don César qui le fit glisser de l'autre côté du mur. Ceci fait, il saisit la main que lui tendait le Torero et se hissa sur le mur:
—J'aime mieux l'avoir avec nous. Je serai plus tranquille, grommela-t-il.
Le nain, pourtant, n'avait opposé aucune résistance, et Cervantes vit avec satisfaction qu'il les attendait bien tranquillement au pied du mur.
Les deux amis sautèrent ensemble et s'élancèrent en courant, accompagnés du nain qui, décidément, paraissait de bonne foi et animé des meilleures intentions.
Il ne s'agissait plus cette fois de ruser et de s'attarder à des précautions, utiles peut-être, mais qui leur eussent fait perdre un temps précieux.
Ils avaient mis l'épée à la main, et, l'oeil aux aguets, ils couraient droit devant eux.
Le hasard fit qu'ils aboutirent au perron.
Nous disons le hasard. En réalité, ils y furent conduits par le nain, qui avait fini par les précéder. Ils le suivirent machinalement, sans se rendre compte peut-être.
En quelques bonds, ils franchirent les marches et furent devant la porte. Ils s'arrêtèrent un moment, hésitants. A tout hasard, le Torero porta la main au loquet. La porte s'ouvrit.
Une lampe d'argent, suspendue au plafond, éclairait d'une lueur tamisée les splendeurs du vestibule.
—Oh! diable! murmura Cervantes émerveillé, à en juger par le vestibule, c'est ici la demeure d'un prince.
Don César lui, ne s'attarda pas à admirer ces merveilles. Une portière était devant lui. Il la souleva et passa résolument. Ils se trouvèrent tous les trois dans ce cabinet où Fausta, peu d'instants plus tôt, avait remis au nain la somme de cinq mille livres.
Comme le vestibule, ce cabinet était éclairé. Seulement, ici, c'était un flambeau d'argent massif garni de cires rosés qui distribuait une lumière discrète.
—Pour le coup, songea Cervantes, nous sommes dans une petite maison du roi!... Il va nous tomber dessus une nuée d'hommes d'armes déguisés en laquais.
En effet, à moins de supposer qu'ils étaient attendus et qu'on avait voulu leur faciliter la besogne—ce qui eût été une pure folie—il fallait bien admettre que ce merveilleux palais était actuellement habité. Or, le propriétaire d'une aussi somptueuse demeure ne pouvait être qu'un grand personnage, entouré de nombreux domestiques, voire de gardes et de gens d'armes. De plus, il était évident que ce personnage n'était pas encore couché, sans quoi les lumières eussent été éteintes. Lui, ou quelqu'un de ses gens, pouvait donc apparaître d'un instant à l'autre, et, alors, il était à présumer que les coups pleuvraient drus comme grêle sur les indiscrets visiteurs.
Tout en se faisant ces réflexions judicieuses, quoique peu encourageantes, Cervantes ne lâchait pas d'une semelle don César. Tous deux se rendaient parfaitement compte du danger couru. Ils n'en étaient pas moins résolus à l'affronter jusqu'au bout.
En ce qui concerne don César, la délivrance de la Giralda—qui lui paraissait plus que compromise—passait au second plan. Pardaillan, qu'il croyait aux prises avec les gens du ravisseur, s'était exposé par amitié pour lui. La pensée qui dominait en lui était donc de retrouver le chevalier s'il n'était pas trop tard.
Pour Cervantes, c'était plus simple encore. Il avait accompagné ses amis, il devait les suivre jusqu'au bout, dussent-ils y laisser leur peau, tous. Ils allaient donc, avec prudence, mais parfaitement résolus...
Du cabinet, ils passèrent dans le couloir.
Ce couloir, assez vaste, comme nous avons pu le voir en suivant Fausta, était, comme le vestibule et le cabinet, éclairé par des lampes suspendues au plafond de distance en distance.
Et toujours la solitude. Toujours le silence. C'était à se demander si cette opulente demeure était habitée.
Le Torero, qui marchait en tête, ouvrit résolument la première porte qu'il rencontra.
—Giralda! cria-t-il dans un transport de joie.
Et il se rua à l'intérieur de la pièce, suivi de Cervantes et du nain. La Giralda, nous l'avons dit, sous l'empire d'un narcotique, dormait profondément.
Don César la prit dans ses bras, inquiet déjà de voir qu'elle ne répondait pas à son appel.
—Giralda! balbutia-t-il angoissé, réveille-toi!
En disant ces mots, il lâchait le buste, s'agenouillait devant la jeune fille et lui saisissait les deux mains. Le buste n'étant plus soutenu, s'abandonna mollement sur les coussins.
—Morte! sanglota l'amoureux livide.
—Non pas, corps du Christ! s'écria vivement Cervantes. Elle n'est qu'endormie. Voyez comme le sein se soulève régulièrement.
—C'est vrai! s'écria don César, passant du désespoir le plus affreux à la joie la plus vive. Elle vit!
A ce moment, la Giralda soupira et commença à s'agiter. Presque aussitôt, elle ouvrit les yeux. Elle ne parut nullement étonnée de voir le Torero à ses pieds et elle lui sourit.
—Mon cher seigneur! dit-elle très doucement.
Et sa voix ressemblait au gazouillis d'un oiseau.
Ils se prirent les mains, et, oubliant le reste de la terre, ils se parlèrent des yeux en se souriant, extasiés. Et c'était un tableau d'une fraîcheur exquise.
Avec son éclatant costume: mélange de soie, de velours, de satin, de tresses, de houppettes multicolores, avec son opulente chevelure, aux mèches indisciplinées retombant en désordre sur le front, la raie cavalièrement jetée sur le côté, la tache pourpre d'une fleur de grenadier au-dessus de l'oreille, avec ses grands yeux ingénus, son teint éblouissant, son sourire gracieux découvrant l'écrin perlé de sa bouche; avec son air à la fois candide et mutin, et dans sa pose chastement abandonnée, la Giralda, surtout, était adorable.
Il est probable qu'ils seraient restés indéfiniment à se parler le langage muet des amoureux, si Cervantes n'avait été là. Il n'était pas amoureux, lui, et, sans se soucier de troubler l'extase des jeunes gens, il s'écria donc, sans façon:
—Et M. de Pardaillan! Il ne faudrait pourtant pas l'oublier!
Ramené brutalement à terre par cette exclamation, le prince se redressa aussitôt, honteux d'avoir oublié un moment l'ami sous la caresse des yeux de l'amante.
—Où est donc M. de Pardaillan? dit-il à son tour.
Cette question s'adressait à la Giralda, qui ouvrit de grands yeux étonnés.
—M. de Pardaillan, dit-elle, mais je ne l'ai pas vu!
—Comment! s'écria le Torero troublé. Ce n'est donc pas lui qui vous a délivrée?
—Mais, mon cher seigneur, fit la Giralda de plus en plus étonnée, je n'avais pas à être délivrée!... J'étais parfaitement libre.
Cette fois, ce fut au tour de don César et de Cervantes d'être stupéfaits.
—Vous étiez libre! Mais, alors, comment se fait-il que je vous ai trouvée ici, endormie?
—Je vous attendais.
—Vous saviez donc que je devais venir?
—Sans doute!
La Giralda, le Torero et Cervantes étaient plongés dans un étonnement sans cesse grandissant. Il était évident qu'ils ne comprenaient rien à la situation.
Seul le nain, spectateur muet de cette scène, gardait un calme inaltérable. Il paraissait, d'ailleurs, se désintéresser complètement de ce qui se passait autour de lui.
Cependant, le Torero s'exclamait:
—Ah! par exemple! ceci est trop fort! Qui vous avait dit que je viendrais ici?
—La princesse.
—Quelle princesse?
—Je ne sais pas, dit naïvement la Giralda. Elle ne m'a pas dit son nom. Je sais qu'elle est aussi bonne que belle; qu'elle m'avait promis de vous aviser du moment où vous pourriez venir me chercher sans danger; qu'elle a tenu parole... puisque vous voilà!
—Voilà qui est étrange! murmura don César.
—Oui, plutôt! dit Cervantes. Mais il me semble, don César, que le mieux serait de nous mettre incontinent à la recherche du chevalier.
—Par Dieu! vous avez raison. Nous perdons un temps précieux. Mais, emmener Giralda avec nous ne me paraît guère prudent, surtout s'il faut en découdre. La laisser seule ici ne me semble guère plus prudent!
—Mais, seigneur, fit la Giralda très simplement, il n'y a plus personne dans cette maison... C'est la princesse qui me l'a dit. N'avez-vous pas trouvé toutes les portes ouvertes?
—C'est vrai, corps du Christ! dit Cervantes.
—Et cette fameuse princesse, où est-elle pour l'heure? reprit doucement le Torero.
—Elle est retournée à sa maison de la ville, escortée de ses gens... Du moins me l'a-t-elle assuré.
—Visitons toujours la maison, trancha Cervantes.
Don César considéra la jeune fille avec un reste d'incertitude.
—Je vous assure, cher seigneur, dit la Giralda, que je peux aller sans crainte avec vous. Il n'y a plus personne ici. La princesse me l'a assuré et j'ai bien vu à son air que cette femme ne connaît pas le mensonge.
—Allons! décida brusquement El Torero.
Sans mot dire, El Chico prit un flambeau allumé sur une petite table et se disposa à éclairer la petite troupe.
La visite commença. D'abord avec prudence, ensuite plus ouvertement, sans nulle précaution, au fur et à mesure qu'ils s'apercevaient que la maison mystérieuse était en effet vide de tout habitant. Des caves, où ils descendirent, au grenier, ils ne trouvèrent pas une porte fermée à clef. Ils pénétrèrent partout, fouillèrent tout.
Nulle part ils ne trouvèrent la trace de Pardaillan.
Le chevalier ayant sauté seul dans cette sorte de boudoir d'où ils avaient vu un homme emporter la Giralda endormie, don César revenait obstinément à cette pièce, pensant, avec raison que, là, il trouverait l'explication de cette inquiétante disparition. Ils étaient donc encore une fois réunis tous les quatre dans cette pièce, déplaçant les quelques meubles que Fausta y avait laissés, sondant les murs et le plancher, ne laissant pas un pouce inexploré. Et toujours rien.
Et, cependant, sans qu'ils s'en doutassent, là, sous leurs pieds, celui qu'ils cherchaient avec tant d'acharnement dormait, peut-être, de l'éternel sommeil.
Le nain les suivait passivement, avec une indifférence absolue. Il aurait pu se retirer depuis longtemps s'il avait voulu. Cervantes, qui avait conservé quelques soupçons à son égard, revenu de ses présomptions, ne le surveillait plus et, tout comme Giralda et don César, paraissait avoir oublié sa présence. Cependant, le petit homme restait. Malgré son indifférence apparente, on eût dit qu'un intérêt puissant l'obligeait à rester. Parfois, lorsque le nom de Pardaillan était prononcé, une lueur s'allumait dans l'oeil du petit homme.
Devant le résultat négatif de leurs recherches, Cervantes et don César décidèrent d'accompagner la Giralda chez elle, de rentrer chacun chez soi et de revenir au grand jour s'informer auprès de la mystérieuse princesse qui, sans doute, serait de retour dans sa somptueuse maison de campagne.
Ceci bien décidé, ils traversèrent le jardin et parvinrent à la porte que Giralda assurait devoir être ouverte. En effet, elle n'était pas fermée à clef.
—C'était bien la peine d'escalader le mur, remarqua Cervantes, nous n'avions qu'à entrer tranquillement.
Ils se mirent en route, encadrant la Giralda, précédés du nain, qui marchait en éclaireur.
Au bout de quelques pas, El Chico s'arrêta brusquement, et, se campant dans sa pose accoutumée devant la Giralda et ses deux cavaliers:
—Le Français!... Il est peut-être rentré à l'auberge, tiens! dit-il avec cette brièveté de langage qui lui était particulière.
Don César et Cervantes échangèrent un coup d'oeil.
—Au fait, dit le romancier, c'est possible, après tout.
—Je ne le crois pas... N'importe, allons à l'auberge de la Tour.
L'oeil du nain eut une lueur de contentement. Et, sans ajouter une parole, changeant de direction, il prit le chemin de l'hôtellerie du chevalier. Cependant, El Torero marchait sombre et silencieux à côté de la Giralda qui, remarquant bientôt cet air morose et chagrin, demanda avec une tendre inquiétude:
—Qu'avez-vous, César? Se peut-il que la disparition de M. de Pardaillan vous affecte à ce point? Le chevalier, croyez-moi, est homme à sortir sain et sauf des pires situations. Il est si fort! si bon! si courageux!
El Torero répondit doucement:
—Je chercherai M. de Pardaillan jusqu'à ce que je sache ce qu'il est devenu, parce que, en dehors de l'affection fraternelle que je lui porte, l'honneur me le commande impérieusement. Mais je sais bien qu'il saura se tirer d'affaire sans notre assistance.
—C'est certain, appuya, avec conviction, Cervantes, qui ne perdait pas un mot de l'entretien des deux amoureux. Pardaillan est de ces êtres privilégiés qui prêtent sans marchander l'appui de leur bras à quiconque fait appel à eux. Mais, lorsque, par aventure, ils se trouvent eux-mêmes dans l'embarras, ils se démènent si bien que, lorsqu'on accourt à leur secours, ils ont déjà accompli toute la besogne!
Et c'était admirable la confiance et l'admiration que ces trois êtres manifestaient à l'égard de Pardaillan, qu'ils connaissaient depuis quelques jours à peine.
Voyant que don César, après avoir approuvé les paroles de Cervantes d'un air convaincu, retombait dans son morne abattement, la Giralda reprit:
—Alors, mon doux seigneur, qu'est-ce donc qui vous rend soudain si chagrin?
—Giralda, fit El Torero, qu'est-ce donc cette histoire d'enlèvement qu'El Chico est venu nous raconter?
—C'est la vérité pure, dit la Giralda, qui cherchait à démêler où il voulait en venir.
—Vous avez été enlevée? Réellement? Par Centurion?
—Par Centurion.
—Mais Centurion, dans ces sortes d'affaires, n'agit pas pour son propre compte.
—Je vous entends. César. Centurion est le bras droit de don Almaran.
Ayant prononcé ce nom, elle perçut le frémissement de son amant, qui la tenait par le bras.
Simplement, don César était jaloux.
Cependant, El Torero, après un instant de silence, reprenait d'une voix qui tremblait:
—Comment se fait-il que, vous sachant au pouvoir de ce monstre que vous prétendiez abhorrer, je vous ai vue si calme et si tranquille, ne cherchant même pas à vous sauver, ce qui vous eût été pourtant très facile.
Giralda aurait pu répondre que, pour fuir comme le disait son amant, il aurait fallu qu'elle n'eût pas été endormie par un narcotique'assez puissant pour que lui-même l'ai crue morte un moment. Elle se contenta de répondre en souriant:
—C'est que, cette fois. Centurion n'agissait pas pour le compte de celui que vous savez.
—Ah! fit El Torero plus inquiet encore, pour qui donc alors?
—Pour la princesse, dit Giralda en riant.
—La princesse!... Je ne comprends plus.
—Vous allez comprendre, dit la Giralda soudain sérieuse. Écoutez-moi, César. Vous savez que j'étais partie à la recherche de mes parents?
—Eh bien? Vous avez été encore déçue?
—Non, César, cette fois je sais, dit tristement la Giralda.
—Vous connaissez votre famille?
—Je sais que mon père et ma mère ne sont plus, sanglota la jeune fille.
—Hélas! c'était à prévoir, dit El Torero en la prenant tendrement dans ses bras. Et ce père, cette mère, étaient-ce des gens de qualité, comme vous le pensiez?
—Non, César, cette fois je sais, dit tristement la jeune fille. Mon père et ma mère étaient des gens du peuple. Des pauvres gens, très pauvres, puisqu'ils durent m'abandonner, ne pouvant me nourrir. Votre fiancée. César, n'est même pas fille de petite noblesse. C'est une fille du peuple.
Don César la serra plus fortement dans ses bras.
—Pauvre Giralda! dit-il avec une tendresse infinie. Je vous aimerai davantage, puisqu'il en est ainsi. Je serai tout pour vous, comme vous êtes tout pour moi.
La Giralda releva son gracieux visage et, à travers ses larmes, elle eut un sourire à l'adresse de celui qui lui pariait si tendrement. El Torero reprit:
—Êtes-vous bien sûre, cette fois-ci, Giralda? Vous avez été si souvent leurrée.
—Il n'y a pas de doute, cette fois-ci. On m'a donné des preuves. Ce que je gagne dans cette affaire, c'est de savoir que j'ai été baptisée, autrefois, avant d'être la Bohémienne que je suis devenue. Vous voyez que l'avantage n'est pas bien grand.
La Giralda était à moitié païenne. C'est ce qui expliqué qu'elle parlait de son baptême avec une telle désinvolture.
—Ne dites pas cela, Giralda, fit gravement El Torero. C'est beaucoup, au contraire. Vous échappez de ce fait à la menace d'hérésie suspendue sur votre tête. Mais ne m'avez-vous pas dit que vous avez été enlevée sur l'ordre de cette princesse inconnue?
—Pas tout à fait. Quand je me suis vue aux mains de Centurion et de ses hommes, je fus prise d'un désespoir affreux. C'est que je pensais qu'on allait me livrer à l'horrible Barba Roja. Jugez de ma surprise et de ma joie lorsque je me vis en présence d'une grande dame que je n'avais jamais vue, laquelle, avec des paroles de douceur, me rassura, me jura que je ne courais aucun danger et, mieux, que j'étais libre de me retirer à l'instant si je le désirais.
—Vous êtes restée, pourtant! Pourquoi? Pourquoi cette princesse vous a-t-elle fait enlever? De quoi se mêle-t-elle et qu'avez-vous à faire avec elle?
—Que de questions, monseigneur! La princesse me connaissait. Comment? Celle qu'on a appelée la Giralda, parce qu'elle a vécu ses premières années à l'ombre de la tour de ce nom, un peu à cause de la facilité avec laquelle elle tournait en dansant sur les places publiques, celle-là n'est-elle pas connue de tout Séville?
—C'est vrai, murmura don César, dépité.
—A proprement parler, la princesse ne m'a pas fait enlever. Elle m'a plutôt délivrée. Voici: vous savez que Centurion me guettait depuis longtemps. Sans l'intervention de M. de Pardaillan, il m'aurait même arrêtée tout récemment. Or, je ne sais pourquoi il se trouve que Centurion est employé aussi par la princesse et qu'il est sous sa dépendance beaucoup plus qu'il n'est sous celle de Barba Roja. Centurion a dû dire à la princesse qu'il avait ordre de m'enlever et celle-ci lui a, à son tour, donné l'ordre de me conduire directement à elle. Ce qu'il a été contraint de faire.
—Pourquoi? Pourquoi cette princesse que vous ne connaissiez pas s'intéresse-t-elle ainsi à vous?
—Pur hasard! La princesse m'a vue. Elle a été frappée—c'est elle qui parle—de la grâce de mes danses et s'est informée de moi, sans que j'en aie jamais rien su. Riche et puissante comme elle est, elle a eu tôt fait de découvrir ce que je n'avais pu trouver en des années de recherches. Intéressée, elle a désiré me connaître de près; elle a profité de la première occasion, avec d'autant plus d'empressement et de joie que, ce faisant, elle me tirait d'un grand danger.
—En sorte, dit El Torero en hochant la tête, que je lui suis redevable d'un grand service.
—Plus que vous ne croyez. César, dit gravement la Giralda. Enfin, pourquoi je suis restée quand j'étais libre de me retirer? Parce que la princesse m'a affirmé qu'il y avait danger de mort, pour quelqu'un que vous connaissez, à me rencontrer pendant une période de deux fois vingt-quatre heures. Parce que j'aime ce quelqu'un plus que ma propre vie et que, dès l'instant où ma présence pouvait lui être mortelle, je me serais plutôt ensevelie vive. Parce que la princesse, enfin, m'avait assuré que, lorsque tout danger serait conjuré, ce quelqu'un serait avisé et viendrait me chercher lui-même. Faut-il aussi vous nommer ce quelqu'un, don César? ajouta la Giralda avec son sourire malicieux.
Autant El Torero s'était montré inquiet, autant il était maintenant radieux.
Aussi accabla-t-il sa fiancée de remerciements et de protestations qui la firent rougir de plaisir.
Mais son humeur jalouse dissipée par les franches explications de la Giralda, ses transports un peu calmés, les paroles de sa fiancée ne laissèrent pas que de l'étonner grandement, et il s'écria:
—Cette princesse me connaît donc aussi? Et quel danger pouvait bien me menacer? Savez-vous que tout cela est fort étrange?
—Pas tant que vous le supposez. Je vous ai dit que la princesse est aussi bonne que belle, et elle sait qui vous êtes, elle connaît votre famille.
—Elle sait qui je suis? Elle connaît le nom de mon père?
—Oui, César, dit la Giralda, gravement.
—Elle vous a dit ce nom?
—Non! Ceci, elle ne le dira qu'à vous.
—Elle vous a dit qu'elle me révélerait le mystère de ma naissance? demanda El Torero, frémissant d'espoir.
—Oui, seigneur, quand il vous plaira de le lui demander.
—Ah! s'écria El Torero, il me tarde d'être à demain pour aller voir cette princesse et l'interroger. Oh! savoir enfin qui je suis et ce qu'étaient les miens!
Pendant que les deux amoureux échangeaient leurs confidences sans prêter attention à lui, Cervantes se disait:
«Ouais! Qu'est-ce que cette princesse qui connaît tant de gens et possède tant de secrets? Et de quoi se mêle-t-elle d'aller révéler qui il est à ce malheureux prince? Elle ne se doute donc pas qu'une pareille révélation le condamne sûrement à mort! Comment empêcher cette inconnue de parler?»
Cependant, ils arrivèrent à l'auberge de la Tour sans qu'il leur fût survenu rien de fâcheux.
Il était environ une heure du matin. L'auberge, par conséquent, était silencieuse et obscure. El Chico, qui paraissait en proie à une morne tristesse, frappa à la porte extérieure du patio d'une manière spéciale, connue seulement des intimes de la maison.
Contrairement à son attente, comme s'ils eussent été attendus, la porte s'ouvrit aussitôt et la petite Juana, la jolie fille de l'hôtelier Manuel, montra dans l'encadrement son fin visage à la fois inquiet et curieux.
En apercevant la jeune fille, El Chico devint très pâle. Il faut croire pourtant qu'il savait dissimuler soigneusement ses impressions et ses sentiments, car, à part la teinte terreuse qui se répandit brusquement sur son visage bronzé, rien, dans son attitude, ne trahit l'émotion intense qui s'était emparée de lui.
Il redressa fièrement sa petite taille et adressa à la jeune fille ce sourire amical qu'on a pour les amis de longue date.
Cependant, malgré sa fierté native, un observateur attentif eût démêlé dans l'attitude du nain, dans le sourire résigné, cette pointe d'admiration à la fois humble et ardente que l'on a pour les êtres considérés comme d'une essence supérieure.
Par contre, les manières de Juana, quoique très franches, très cordiales, avaient un air à la fois supérieur et protecteur, apparent malgré sa discrétion. Un indifférent eût pensé que la jolie Andalouse, fille d'un notable bourgeois dont les affaires étaient prospères, savait garder la distance qui la séparait de ce mendiant. Un plus attentif eût aisément découvert dans ces manières une affection réelle, quasi maternelle.
De fait, Juana avait un peu de ces manières brusques, tendres, quoique grondeuses, empreintes d'une coquetterie enfantine, telles que les ont les petites filles jouant à la petite maman avec leur poupée préférée. Oui, c'était bien cela. Le nain devait être pour elle comme un jouet vivant que l'enfant aime de tout son coeur tout en le maltraitant, sans méchanceté d'ailleurs, dans un instinctif besoin de jouer au petit maître, au petit tyran.
Le plus étonnant, c'est que le nain, dont la susceptibilité était grande pourtant, acceptait franchement ces manières. Non pas avec la passivité d'un jouet, mais avec un plaisir réel, quoique dissimulé. Il trouvait cela très naturel. Et, de la part de Juana, rien ne l'offensait, c'était Juana. Tout lui était permis, à elle. Ses rebuffades et ses vivacités d'enfant espiègle et gâtée, assurée de son despotique pouvoir, lui paraissaient douces, et, en tout cas, préférables à son indifférence.
Était-ce là l'effet d'une habitude contractée dès l'enfance? Peut-être.
En tout cas, il faut convenir que cette adoration et cette admiration étaient parfaitement justifiées.
Juana avait seize ans. C'était le type de l'Andalouse dans toute sa pureté. Elle était petite, mignonne, et ses mouvements vifs et enjoués étaient empreints d'une grâce mutine qui n'était pas sans une élégance naturelle remarquable. Elle avait le teint chaud de l'Andalouse, des yeux noirs superbes, la bouche petite, aux lèvres pourpres un peu sensuelles. Elle avait les attaches d'une finesse aristocratique, et ses mains fines et blanches eussent fait envie à plus d'une dame de la noblesse.
Elle était méticuleusement propre, et sa mise, fort au-dessus de sa condition, dénotait une coquetterie raffinée que l'indulgent orgueil paternel, loin de chercher à la modérer, se plaisait à exciter, car ce brave Manuel ne reculait devant aucune dépense pour satisfaire les caprices de cette enfant gâtée.
Juana portait casaque de velours, corsage de soie claire, moulant avantageusement une taille fine et souple, basquine de soie assortie au corsage, laissant à découvert un mollet nerveux, laissant ressortir la finesse de la cheville, la petitesse d'un pied d'enfant mince et cambré, chaussé de satin, et dont elle se montrait très fière, comme toute vraie Andalouse. Elle portait un riche tablier surchargé de tresses, de noeuds et de houppettes, comme le reste du costume, d'ailleurs.
Ainsi parée, elle surveillait les serviteurs de son père, et il fallait être un bien grand seigneur—comme ce Français—ou un bon vieil ami—comme M. de Cervantes—pour qu'elle condescendît à servir elle-même.
Juana s'effaça pour laisser entrer les nocturnes visiteurs, et, bien qu'elle parût inquiète, elle répondit au sourire d'El Chico par un sourire de satisfaction visible souligné d'un geste bienveillant, avec cet air de petite souveraine qu'elle avait, malgré elle, avec lui.
Et cela suffit pour amener sur les joues du petit homme un peu de cette rougeur qui avait disparu soudain à la vue de la jeune fille. Cela suffit pour illuminer son regard d'une joie intérieure.
Lorsque Cervantes, qui fermait la marche, eut pénétré dans le patio, Juana eut une seconde d'hésitation et, avant de repousser la porte, elle se pencha et regarda au-dehors, dans la nuit claire.
Elle paraissait étrangement émue, la petite Juana.
On eût dit vraiment qu'elle attendait quelqu'un qu'elle s'inquiétait de ne pas voir apparaître. Quand il fut bien avéré qu'il n'y avait plus personne, elle eut un soupir qui ressemblait à un sanglot, poussa tristement les verrous et introduisit le groupe dans la cuisine.
Pendant que la servante, encore à moitié endormie, s'activait en marmottant de sourdes imprécations contre les coureurs de nuit qui venaient troubler son sommeil, Juana la suivait d'un regard machinal. Mais elle ne la voyait même pas. Elle était bien trop émue, la petite Juana. Ses jolis yeux, si gais d'habitude, étaient comme embués de larmes refoulées. Une question lui brûlait les lèvres, qu'elle n'osait formuler, et personne ne remarqua l'étrange émotion de la jeune fille.
Personne, hormis la duègne, précisément, qui se hâta de mâchonner des réflexions empreintes d'acrimonie, non exemptes pourtant d'affection bourrue, à l'adresse des jeunes maîtresses qui se mêlent de passer les nuits à s'abîmer les yeux inutilement alors que, Dieu merci! il y a de dignes matrones pour s'acquitter en conscience de devoirs d'hospitalité qui ne sont pas le fait de mains blanches de petite dame.
Personne, hormis Chico, qui ne la perdait pas de vue et qui, à mesure, voyait toute sa joie s'envoler, et la regardait avec ses bons yeux de chien fidèle, prêt à tout pour ramener le sourire sur les lèvres du maître.
—M. de Pardaillan est-il rentré? demanda le Torero.
La petite Juana tressaillit violemment, et c'est à peine si elle put balbutier d'une voix étranglée:
—Non, seigneur César.
—J'en étais sûr! murmura le Torero en regardant Cervantes d'un air consterné.
La petite Juana put faire un gros effort, et, pâle comme une cire, elle demanda:
—Le sire de Pardaillan était avec vous pourtant. J'espère qu'il ne lui est rien arrivé de fâcheux.
—Nous l'espérons aussi, petite. Juana, mais nous ne le saurons que demain, dit Cervantes d'un air préoccupé.
Juana chancela. Elle fût tombée si elle n'avait rencontré une table à laquelle elle se cramponna. Et personne ne remarqua cette défaillance soudaine.
Personne, hormis la servante, qui clama:
—Vous tombez de fatigue, notre demoiselle!
El Chico avait vu, lui aussi. Il ne dit rien, mais il s'approcha vivement, comme s'il eût voulu lui prêter l'appui de sa faiblesse.
Sans rien remarquer, Cervantes reprit:
—Mon enfant, faites-nous préparer des lits. Nous achèverons la nuit ici, et, demain, nous reprendrons nos recherches.
Le Torero approuva d'un signe de tête.
Juana, heureuse peut-être d'échapper à une contrainte pénible, suivit la servante.
Cervantes, après un geste amical à l'adresse de Chico, se hâta de regagner la chambre qui lui était destinée.
Le Torero ne voulut pas le suivre avant d'avoir chaudement remercié et de l'avoir assuré encore une fois qu'il se chargeait désormais de pourvoir à ses besoins. La Giralda joignit ses protestations à celles de son fiancé. Le petit homme accueillit ces marques d'amitié avec cet air fier et détaché qui lui était particulier. Mais l'éclat de son regard montrait clairement qu'il était content de cette amitié.
XXIII
EL CHICO ET JUANA
Demeuré seul dans la cuisine de l'auberge, Chico grimpa sur un escabeau, auprès de l'âtre mourant. Il était triste, car il l'avait vue, «elle», bien triste et agitée.
La tête dans ses mains, il se mit à songer à des choses de son passé, si court encore. Et, ce passé, comme son présent, comme sans doute son avenir aussi, se résumait en un seul mot: Juana. Aussi loin que remontassent ses souvenirs, Juana avait toujours vu le nain placé entre ses petites mains, comme un jouet. Le petit n'avait pas de famille, et, si quelqu'un s'occupait parfois de lui, c'était pour le corriger à grand renfort de taloches. Malgré son espièglerie, Juana avait le coeur bon. Sans comprendre, elle avait été touchée de cet abandon. Et, toute jeune, elle avait pris l'habitude de veiller elle-même à-ce qu'il fût convenablement nourri et logé. Petit à petit, elle s'était accoutumée à jouer ainsi à la petite maman. Et, comme son père donnait l'exemple de la soumission à ses caprices, elle savait se faire obéir sans peine. De là venaient les petits airs protecteurs qu'elle avait gardés avec le Chico.
Lui, de son côté, s'était habitué à la voir commander, et comme tous, à la maison, lui obéissaient sans discuter, il avait fait comme tout le monde.
Discuter un ordre, un désir de Juana lui apparaissait comme une chose monstrueuse, impossible. Ce même petit garçon, diabolique peut-être, enragé assurément, qui avait la prétention de ne reconnaître ni maître ni autorité, après avoir facilement accepté l'autorité de Juana, l'avait si bien reconnue pour son unique maître que, parvenu à l'âge d'homme, il l'appelait encore fréquemment: «Petite maîtresse», ce dont la jeune fille se montrait même très fière.
Les enfants avaient grandi. Juana était devenue une jolie jeune fille. Chico était devenu un homme... mais il était resté enfant par la taille.
Juana avait d'abord été prodigieusement surprise de voir que, peu à peu, elle était aussi grande, puis plus grande que son compagnon, qui avait quatre ans bien sonnés de plus qu'elle. Elle en avait été ravie. Sa poupée resterait toujours une petite poupée. Ce serait charmant pour elle. Avec la raison, ce sentiment égoïste avait fait place à la pitié. D'autant que Chico se montrait très mortifié et très chagrin de rester toujours tout petit, alors que tous grandissaient autour de lui. Et Juana s'était bien promis de ne jamais abandonner ce petit. Que deviendrait-il sans elle?
Ce qui n'avait été d'abord que l'effet de l'habitude la soumission et l'obéissance passive de Chico s'accrurent encore, s'il était possible, par suite d'un sentiment nouveau que lui-même n'arrivait pas, sans doute, à bien démêler: l'amour. Mais l'amour dans ce qu'il avait de plus pur: l'amour absolu, surhumain. Et il ne pouvait en être autrement. Durant des années, Juana avait été pour lui une sorte de petit Dieu devant lequel il était en adoration perpétuelle Pour elle, rien n'était trop beau, ni trop fin, ni trop riche. Toutes ses pensées convergeaient vers un but unique: faire plaisir à Juana, satisfaire les caprices de Juana, dût son coeur en saigner. Quand elle était là, il n'avait plus ni volonté, ni raisonnement, ni sensations. C'était elle qui pensait, parlait, éprouvait pour eux deux. Lui ne vivait que par elle et ne savait qu'admirer et approuver aveuglément ce qu'elle avait décidé.
Cet amour était resté pur de toute pensée charnelle. Il avait beau dire qu'il était un homme, il savait bien, tiens! que ce n'était pas. Cette pensée d'un mariage possible entre une femme, une vraie femme, et lui, bout d'homme, ne l'avait même pas effleuré. Est-ce que c'était possible, voyons? Il avait fallu que cette grande dame lui en parlât pour réveiller en lui de telles idées. Encore, sûrement, la belle dame s'était moquée de lui!
Juana était arrivée sur ses treize ans. Un beau jour, parée comme une dame, elle était descendue dans la salle. Non pour mettre la main à la besogne, fi donc! mais pour suppléer la maîtresse de maison, morte depuis longtemps et remplacée par l'excellente matrone que nous avons vu précisément bougonner la jeune fille, laquelle matrone répondait au nom de Barbara.
Dona Juana s'était mise à surveiller le personnel, peu nombreux d'abord, à faire marcher la maison avec une maîtrise telle que nul ne se fût avisé de lui résister. En même temps, elle savait si adroitement contenter le client, elle savait si bien distribuer sourires et louanges, avec tant d'adresse, qu'en peu de temps l'auberge de la Tour était devenue une des mieux achalandées de tout Séville.
Alors, la morale était de nouveau intervenue, toujours représentée par le digne Manuel, lequel avait fait remarquer qu'il serait scandaleux que Juana se meurtrît à la besogne, alors que ce paresseux de Chico, qui allait bien sur ses dix-sept ans, se gobergerait tranquillement, sous le fallacieux prétexte qu'il était trop petit.
La même morale avait ajouté que, lorsqu'on est pauvre et qu'on n'a pas de famille, il faut travailler pour gagner sa vie. Chico s'était demandé, non sans terreur, ce qu'il pourrait bien faire pour gagner sa vie. Mais, comme Juana avait paru approuver cette morale, Chico, et de bonne volonté, avait consenti à ce travail qui devait faire de lui un homme libre.
Manuel en avait aussitôt profité pour lui attribuer les besognes les plus basses et les plus dures aussi, en échange de quoi il lui octroyait libéralement le gîte et la pâtée.
La besogne assignée était au-dessus des forces du nain. Peut-être l'eût-il accomplie, vaille que vaille, si on avait su ménager sa susceptibilité grande. Mais la susceptibilité de Chico était une chose qui ne comptait pas. Dans ses nouvelles fonctions, le nain devint tout de suite le souffre-douleur de tous.
Le plus terrible est que ses occupations le tenaient tout le jour loin de la présence de Juana, ce qui, en soi, était déjà un cruel tourment et ce qui avait, en outre, le grave inconvénient de le livrer à la merci d'une valetaille et d'une clientèle souvent avinée, qui ne lui ménageaient ni les humiliations ni les coups.
Jamais il n'avait été aussi malheureux.
Aussi ce ne fut pas long. Au bout de quelques jours d'un supplice sans nom, Chico planta là tablier, balais, clients et patron et disparut. Comment vécut-il? De maraude, tout simplement. Il ne lui fallait pas gros pour le sustenter. Les fruits savoureux abondaient dans ce vaste jardin qu'était l'Andalousie. Il n'avait qu'à prendre. Quand le temps ne permettait pas cette maraude, il se rendait aux porches des églises et tendait la main.
Le Chico mangeait peu, gîtait dans on ne savait quel trou, était couvert de loques, mais il était libre. Libre de dormir au bon soleil. Il était fier et content.
Devant la fuite du nain, la morale de Manuel s'était répandue en plaintes amères, en reproches sanglants, en prédictions terrifiantes.
Cependant, Chico n'était pas un ingrat, comme le prétendait le digne Manuel. Seulement, sa gratitude allait—et c'était assez naturel—au seul être qui lui eût témoigné de la bonté et de l'affection: Juana.
Chaque jour, il trouvait le moyen de se faufiler dans l'auberge; il était si petit—et là, tapi dans un coin, il se remplissait les yeux de la vue de celle qui était tout pour lui. Il regardait Juana, vive et alerte, toujours mise comme une petite reine, qui allait et venait, surveillant le service, l'oeil à tout, en avisée ménagère qu'elle était, d'instinct, malgré sa jeunesse. Et, quand il avait bien rempli ses yeux et son coeur, il s'en allait content... pour revenir le lendemain.
Quelquefois, lorsqu'elle passait à sa portée, il osait allonger la main, saisissait un coin de la basquine et la baisait dévotement.
Un jour qu'il avait mal calculé son mouvement, au lieu de la basquine, il avait effleuré le mollet. Il en était resté tout saisi. D'autant que Juana, croyant à la grossière plaisanterie de quelque client, s'était arrêtée, pâle d'indignation, en jetant un grand cri qui avait fait accourir Manuel et les serviteurs.
Piteusement, il était sorti de sa cachette et, à genoux devant elle, les mains jointes, il avait murmuré:
—C'est moi, Juana. N'aie pas peur.
Bien qu'il fût dans un état pitoyable, à ne pas prendre avec des pincettes, elle l'avait reconnu tout de suite. Elle avait même paru très contente et elle avait répondu à son père qui s'informait:
—Ce n'est rien. Je me suis heurtée contre cette table et je n'ai pu me retenir de crier comme une sotte.
Elle l'avait conduit dans un endroit écarté. Tout de suite elle l'avait pris de très haut avec lui:
—Que faisais-tu dans ce coin? Sacripant! paresseux! Comment oses-tu reparaître dans la maison que tu as abandonnée, sans un adieu, sans regrets? Ingrat!
—Je voulais te voir, Juana.
—Oui-da! Et d'où te vient ce tardif désir, après des jours et des jours d'oubli?
Très triste, il répondit:
—Je ne t'ai pas oubliée, Juana, je ne le pourrais pas d'ailleurs. Je suis venu ainsi tous les jours.
—Tous les jours! Tu veux m'en faire accroire. Pourquoi ne t'es-tu jamais montré?
—Je pensais qu'on m'aurait chassé.
Elle l'avait regardé avec un air de commisération étonnée. Et, haussant les épaules:
—Tu l'aurais, ma foi, bien mérité... Tu devrais savoir pourtant que je n'aurais pas fait cela, moi.
—Toi, Juana, oui. Mais ton père? Mais les autres?
L'argument lui parut avoir sa valeur. Elle ne répondit pas tout de suite. Elle ne doutait pas de ce qu'il disait d'ailleurs et—ce qu'elle se gardait bien d'avouer—peut-être l'avait-elle découvert plus d'une fois dans les coins où il se croyait si bien caché. Pour dissimuler son embarras, elle reprit, grondeuse:
—Dans quel état te voilà! On te prendrait pour un malandrin. Comment n'as-tu pas honte de te présenter ainsi devant moi? Ne pourrais-tu être propre, au moins?
Il baissa la tête, honteux. Une larme pointa à ses cils.
Elle vit qu'elle lui avait fait de la peine, et dit d'un ton radouci, en le regardant finement:
—N'est-ce point toi aussi qui as apporté ces fleurs que j'ai trouvées parfois sur ma fenêtre?
Il rougit et fit signe que oui de la tête.
—Pourquoi as-tu fait cela?
—Je ne voulais pas que tu me crusses ingrat. Les autres, ça m'est égal; mais, toi, je ne veux pas, tiens!... Alors, j'ai pensé que tu devinerais et que tu me pardonnerais, répondit-il sincèrement.
—C'est du joli! Comment as-tu pu parvenir jusqu'à ma fenêtre? Malheureux! n'as-tu pas réfléchi que tu pouvais te tuer et que je ne me serais jamais pardonné ta mort?
Il se sentit le coeur ensoleillé. Allons, elle n'était plus fâchée. Elle l'aimait toujours, puisqu'elle tremblait pour lui. Et, riant d'un bon rire clair:
—Il n'y a pas de danger, dit-il. Je suis petit, mais je suis adroit, tiens!
—C'est vrai que tu es adroit comme un singe, dit-elle en riant de bon coeur, elle aussi. N'importe, ne recommence plus... tu me remettras tes fleurs toi-même, je serai plus tranquille.
—Tu veux bien que je vienne te voir? fit-il tremblant d'espoir.
Elle eut sa petite moue de pitié dédaigneuse:
—A présent que te voilà revenu, tu ne vas pas t'en retourner, je pense? dit-elle.
—Mais ton père?
Elle eut un geste autoritaire pour signifier que ce n'était pas cela qui l'embarrassait et trancha:
—Veux-tu me voir, sans te cacher comme un voleur, oui ou non?
Il joignit les mains avec un air extasié.
—En ce cas, dit-elle, ne t'inquiète pas du reste. Tu prendras tes repas avec nous, tu coucheras ici, je vais te faire habiller décemment, et, pour ce qui est du travail, tu ne feras que ce que tu voudras bien faire de ton chef, et dans la mesure de tes forces. Allons, viens.
Il secoua la tête et ne bougea pas.
Elle pâlit et, fixant sur lui un regard de douloureux reproche, elle dit avec des larmes dans la voix:
—Tu ne veux pas?
Et tout aussitôt, avec son petit air autoritaire et décidé, elle ajouta:
—Je ne suis donc plus ta petite maîtresse? Je ne commande plus? Tu te révoltes?
Très doucement, mais avec un air obstiné, il dit:
—Tu es et tu seras toujours toute ma joie. Je passerais à travers le feu pour te voir... Mais je ne veux plus que tu me nourrisses.
Malgré elle, elle eut un regard sur ses loques et, encore un coup, il baissa la tête en rougissant. Elle lui prit le menton du bout de ses petits doigts, l'obligea à relever la tête et plongea avec une grande tendresse son regard innocent dans le sien. Et elle comprit ce qui se passait dans son esprit. Et elle eut cette délicatesse vraiment féminine de ne pas insister.
—Soit, dit-elle après un silence. Tu viendras quand tu voudras. Quant au reste, tu feras comme tu voudras. Seulement n'oublie pas, si tu avais besoin, que tu me ferais une grosse peine de ne pas te souvenir que je suis et resterai toujours pour toi une soeur tendre et dévouée. Me promets-tu de ne pas oublier?
Elle dit ceci avec une grande douceur et une émotion poignante. Alors, ainsi qu'il leur arrivait parfois quand elle faisait la reine, et qu'il lui rendait humble hommage, il s'agenouilla et posa doucement ses lèvres sur la pointe de son petit soulier de satin.
Elle reçut l'hommage sans fausse modestie, comme un tribut dû à sa beauté et à sa bonté, mais avec un regard attendri où perçait une pointe de malice nuancée de pitié.
Lui, cependant, se redressait et disait dans un grand élan de tout son être:
—Tu es et tu seras toujours ma petite maîtresse.
Elle frappa joyeusement dans ses petites mains et, orgueilleusement triomphante:
—Viens, dit-elle, rosé de plaisir, viens voir mon père!
—Non! dit-il encore doucement.
Elle frappa du pied d'un air mutin, et moitié boudeuse, moitié curieuse:
—Qu'y a-t-il encore?
—Je ne veux pas que ton père me voie dans cet état. Je reviendrai demain et tu verras que je ne te ferai pas honte.
Comment s'arrangea-t-il? Par quel tour de force d'ingéniosité? Par quelle mystérieuse besogne accomplie fort à propos? C'est ce que nous ne saurions dire. Tant il y a que, lorsqu'il revint le lendemain, il était superbe dans son costume presque neuf, qui sans avoir rien de fastueux, comme de juste, était d'une propreté méticuleuse et d'une élégance qui faisait admirablement valoir la gracilité de la jolie miniature qu'il était.
Aussi le Chico triompha sur toute la ligne.
D'abord, il vit les yeux de la coquette Juana briller de plaisir à le voir si propre et si élégamment attifé. Ensuite, il put lire, sur les physionomies ébahies de Manuel et des serviteurs accourus, la stupeur admirative que leur causait la vue de Chico en fringant cavalier.
Depuis ce jour, il eut soin de réserver un costume coquet qu'il n'endossait que pour aller voir sa petite maîtresse, et qu'il rangeait soigneusement ensuite dans quelqu'une de ces cachettes connues de lui seul. Le reste du temps, ses haillons ne lui faisaient pas peur.
Juana n'avait eu qu'à jeter ses bras au cou de son père pour obtenir le pardon de Chico. Et, comme le bonhomme n'était pas méchant, il avait accueilli convenablement le retour de l'ingrat, comme il disait.
A la fête de Juana, et à certaines fêtes carillonnées, le Chico s'arrangeait toujours de façon à apporter quelques menus cadeaux que «petite maîtresse» acceptait avec une joie bruyante, car ils consistaient généralement en objets de toilette, et nous savons que la coquetterie était son péché mignon.
Ces jours-là, El Chico daignait accepter l'invitation à dîner de Manuel, et prenait place à la table familiale, à côté de sa maîtresse, aussi heureuse que lui.
Au coin de son âtre mourant, le Chico se remémorait tristement toutes ces choses, pendant que Juana, là-haut, s'occupait de ses hôtes.
Juana, si ignorante qu'elle fût des choses de l'amour, était bien trop fine et délurée pour ne pas avoir deviné depuis longtemps ce que le Chico se donnait tant de peine à lui cacher. Et, de fait, il n'était pas besoin d'être fort experte pour comprendre que le nain était entièrement dans sa petite main à elle.
Si elle était amoureuse ou non de Chico, c'est ce que nous verrons par la suite. Ce que nous pouvons dire c'est qu'elle était habituée à le considérer comme une chose bien à elle et exclusivement à elle. L'adulation du nain l'avait inconsciemment conduite à l'égoïsme. Elle était naïvement et sincèrement pénétrée de sa supériorité, bien pénétrée de cette pensée que, si elle était, elle, parfaitement libre de ses sentiments, libre de le choyer ou de le faire souffrir selon son caprice, il n'en pouvait être de même de lui, qui ne devait avoir aucune affection en dehors d'elle.
Sur ce point, si elle n'était pas amoureuse, elle était du moins fort exclusive, et, pour mieux dire, jalouse, au point qu'elle eût souffert à la seule pensée d'une infidélité, voire d'une préférence, même momentanée.
Mais, tout ceci, le nain l'ignorait. Car, s'il était discret elle ne l'était pas moins. Et c'était à ce moment qu'une parole de Fausta, lancée au hasard, pour sonder le terrain, était venue jeter le trouble dans son âme jusque-là peut-être résignée.
Était-il possible, à présent qu'il était riche, qu'il pût se marier comme tous les autres hommes?
Oserait-il jamais parler et comment serait accueillie sa demande? Ne soulèverait-il pas un éclat de rire général et son pauvre amour, si pur, si désintéressé, connu de tous, ne ferait-il pas un objet de dérision universelle?
Et Juana? L'aimait-elle?
Juana aimait d'amour ailleurs, et, le rival préfère, il ne le connaissait que trop.
La voix aigre et grondeuse de la duègne Barbara le tira de sa rêverie.
—Sainte Vierge! clamait la matrone, vous voulez donc vous tuer? Mais que se passe-t-il donc?
—Il ne se passe rien, ma bonne Barbara, j'ai affaire en bas et n'irai me coucher que lorsque j'aurai fini.
—Ne suis-je plus bonne à vous aider?
—J'ai besoin d'être seule. Va te coucher. Dans un instant j'irai aussi.
Chico entendit encore de vagues imprécations, le bruit sourd de savates traînant sur le carreau, puis le bruit d'une porte poussée rageusement.
Un moment de silence se fit. Juana, évidemment, s'assurait que la duègne obéissait, puis Chico perçut le bruit de petits talons claquant sur les marches de chêne sculpté de l'escalier intérieur. Il se laissa glisser de son escabeau et il attendit debout.
La jeune fille pénétra dans la cuisine. Sans, dire un mot, elle se laissa tomber dans un large fauteuil de bois, et, posant le coude sur la table, elle laissa tomber sa tête dans sa main et resta ainsi, sans un mouvement, les yeux fixés, dilatés, sans une larme.
Silencieusement, Chico s'assit devant elle, sur les dalles propres et luisantes de la cuisine, et, comme s'il eût craint pour elle le froid des dalles, il prit doucement ses petits pieds dans ses mains et les posa sur lui en les tapotant doucement.
Soit que Juana fût habituée à ce manège, soit qu'elle fût trop préoccupée, elle ne parut prêter aucune attention aux soins tendres et délicats dont il l'entourait.
Lui, sans dire un mot, la contemplait tristement de ses yeux de bon chien, et, quand il la sentait frissonner, il pressait doucement ses pieds, comme pour lui dire:
«Je suis là! Je compatis à tes douleurs.» Longtemps, ils restèrent ainsi silencieux. Enfin, il murmura d'une voix apitoyée:
—Tu souffres, petite maîtresse?
Elle ne répondit pas. Mais sans doute la chaude tendresse qui semblait émaner de lui fit se dilater son pauvre coeur meurtri, car elle laissa tomber sa jolie tête dans ses mains et se mit à pleurer doucement, silencieusement, à tout petits sanglots convulsifs.
—Pauvre Juana! dit-il encore.
Et c'était admirable qu'il eût la force de la plaindre, elle d'abord. Car il savait bien ce qu'elle avait et pourquoi elle pleurait ainsi: et ses larmes retombaient sur son coeur à lui, comme des gouttes de plomb fondu. Et, poussant l'oubli de soi jusqu'à la plus complète abnégation, il prit les devants et, bravement, les larmes dans les yeux, mais un sourire stoïque aux lèvres, il dit:
—Tu l'aimes donc bien?
—Qui?
Il savait bien qu'il n'avait pas besoin de le nommer et qu'elle comprendrait quand même. Seulement la question en soi la laissa toute désemparée. Évidemment, elle ne s'était jamais interrogée elle-même, car elle écarta ses mains et, le regardant de ses yeux baignés de larmes, elle dit avec une naïveté touchante:
—Je ne sais pas!
Il eut une seconde d'espoir. Si elle ne savait pas elle-même, le mal n'était peut-être pas irréparable.
Espoir très fugitif. Tout de suite l'aveu détourné jaillit spontanément, douloureux dans sa cruauté involontaire.
—Je ne sais pas si je l'aime! Mais ceux qui le poursuivent avec tant d'acharnement et qui, pour le vaincre, lui si courageux et si fort, ont dû l'attirer dans quelque odieux guet-apens et l'assassiner lâchement, ceux-là je les déteste. Je les déteste et ce sont des assassins... des assassins maudits... oui, maudits.
Et, en répétant ces mots avec colère, elle trépignait à coups de talons furieux, oubliant que c'était sur lui, Chico, qu'elle trépignait ainsi. Lui ne broncha pas. Il n'avait même pas senti les coups de talon pourtant violents. Elle aurait pu le fouler et l'écraser littéralement, il, ne s'en serait pas aperçu davantage. Il était devenu livide. Une seule pensée subsistait en lui, qui le rendait insensible à la douleur physique:
«Elle déteste et maudit ceux qui l'ont attiré dans un guet-apens! Mais j'en suis, moi, de ceux-là!... Alors, elle va me détester et me maudire aussi? Elle me chasserait de sa présence... ce serait fini, il ne me resterait plus qu'à mourir. Mourir!...»
Et, comme si ce mot avait un écho dans son esprit à elle, elle reprit en pleurant doucement:
—Je ne sais pas si je l'aime! Mais il me semble que je mourrai si je ne le vois plus.
Alors, de la voir pleurer, de l'entendre dire qu'elle mourrait, comme un enfant, il se mit à pleurer tout doucement, lui aussi. Et, en pleurant, sans savoir ce qu'il faisait, il baisait les petits pieds et les arrosait de ses larmes, et il répétait dans des sanglots convulsifs:
—Je ne veux pas que tu meures! Je ne veux pas.
Tout à coup, une idée lui traversa l'esprit. Il se mit debout, et:
—Ecoute, petite maîtresse, dit-il avec tendresse, va te coucher et dors bien tranquillement. Moi, je vais le chercher, et demain je te le ramènerai.
La femme qui aime ailleurs est toujours injuste et cruelle envers qui l'aime et qu'elle dédaigne. Tout lui est sujet à soupçons injurieux.
—Tu sais quelque chose! cria-t-elle en le secouant rudement. C'est toi qui es venu le chercher, au fait. C'est toi qui l'as poussé à suivre don César. Qu'en a-t-on fait? Parle! mais parle donc, misérable!
—Tu me fais mal! gémit-il, sans se défendre.
Honteuse, elle le lâcha.
—Je ne sais rien, Juana, je te le jure! dit-il très doucement. Si je suis venu le chercher, c'est pour l'amour de toi.
—C'est vrai, dit-elle, comment pourrais-tu savoir! Pour l'amour de moi, tu n'aurais pas voulu aider à le meurtrir. Je suis folle... pardonne-moi.
Et elle lui tendit sa main, comme une reine. Et lui, le bon chien fidèle, il saisit la main blanche qui venait de le rudoyer et la baisa tendrement.
—Que comptes-tu faire? dit-elle.
—Je ne sais pas. Mais, si quelqu'un peut le sauver, je crois que c'est moi... Je suis si petit, je passe partout et on ne se méfie pas de moi.
Brusquement elle le prit dans ses bras, et, le pressant sur son sein:
—Ah! mon Chico! mon cher Chico! si tu me le ramènes sauf, comme je t'aimerai! gémit-elle, retournant sans le savoir le fer dans la plaie.
Jamais elle ne l'avait serré dans ses bras comme elle venait de le faire. Et ce baiser qui s'adressait à un autre, il le sentait bien, lui faisait mal.
—Je ferai ce que je pourrai, dit-il simplement. Espère. Me promets-tu d'aller te reposer?
—Je ne pourrai pas, dit-elle douloureusement.
—Il le faut pourtant... Sans quoi, demain, quand je le ramènerai, tu seras fatiguée et il te trouvera laide.
Et il souriait en disant cela, le malheureux.
Et elle eut la cruauté de dire:
—Tu as raison. Je vais me reposer. Je ne veux pas qu'il me trouve laide.
—Et quand il sera de retour, que feras-tu? Qu'espères-tu, Juana?
Elle tressaillit et pâlit affreusement.
Qu'espérait-elle, au fait? Elle ne s'était pas posé cette question, la petite Juana.
Elle avait vu le seigneur français si beau, si brave, si étincelant et si bon aussi. Son petit coeur vierge avait battu la chamade et elle l'avait laissé faire sans se rendre compte du danger qu'il lui faisait courir.
Mais, devant la question si nette et si franche du Chico, elle voyait, trop tard, l'énormité à quoi aboutissait son inconséquence. Évidemment il ne pouvait être question d'union entre la fille d'un hôtelier comme elle et ce seigneur français, envoyé du roi de France.
Alors, que pouvait-elle espérer?
Le Français avait-il seulement fait attention à elle? Évidemment, elle n'existait pas pour lui, et, s'il avait eu pour elle quelques paroles de banale galanterie, c'était par pure habileté sans doute, car il n'était pas fier et il était si bon. Mais, de là à concevoir un espoir quelconque, quelle folie!
—Ramène-le vivant, fit-elle, c'est tout ce que je demande. Pour le reste, je sais bien que je n'ai rien à espérer. Le sire de Pardaillan retournera dans son pays, et, moi, je me consolerai et l'oublierai petit à petit. Tu me resteras, toi, mon Chico, et je t'aimerai bien, va... Nul ne le mérite plus que toi.
Cette espérance qu'elle lui donnait, sans y croire elle-même, lui mit la joie dans l'âme, et, pour achever de l'affoler, elle se pencha sur lui, posa chastement ses lèvres sur son front et dit en le poussant doucement:
—Va, Chico. Fais ce que tu pourras. Moi, je vais tâcher de reposer un peu en t'attendant.
XXIV
SUITE DES AVENTURES DU NAIN
Le nain s'en fut à petits pas, la tête penchée sur sa poitrine, plongé dans des pensées qui l'absorbaient entièrement. Il allait sans appréhension. Qu'aurait-il redouté? Tout ce qu'il y avait de mendiants, de vagabonds dans Séville connaissaient le Chico;
Le petit homme ne craignait donc rien, si ce n'est la rencontre d'une ronde de nuit. Mais il avait la vue perçante, l'ouïe très fine; il était vif et leste comme un singe, et, en cas d'alerte, l'exiguïté de sa taille lui permettait de se faire un abri de tout ce qu'il rencontrait sur sa route: borne, tronc d'arbre ou simple trou.
S'il était sans appréhensions, par contre, il était très perplexe. Remué jusqu'au fond de l'âme par la plainte de Juana disant qu'elle mourrait de la mort de Pardaillan, le Chico, sans mesurer la portée de ses paroles, avait promis de le rechercher et de le ramener vivant, laissant ainsi entendre qu'il était persuadé que le chevalier était vivant.
Or, c'était tout le contraire. Chico avait de bonnes raisons de croire que celui qu'il considérait comme un rival avait été proprement occis. Aussi, tout en marchant sous le ciel étoile, il bougonnait, l'air furieux:
«J'avais bien besoin de promettre de le chercher. Que vais-je faire maintenant? Le Français, c'est certain, à l'heure qu'il est, son corps doit rouler dans les flots du Guadalquivir, et c'est bien fait pour lui! Tiens! Pourquoi est-il venu me voler le coeur de Juana?»
Ayant ainsi manifesté ses sentiments contre son rival, il reprit le cours de ses réflexions.
«Je ne suis pas une bête, tiens! J'ai bien compris que les hommes de Centurion avaient préparé une embuscade dans la maison où je le conduisais. Si don César n'a rien trouvé, c'est que le corps a été jeté dans le fleuve.»
Il réfléchit un moment, l'index posé au coin des lèvres, sur lesquelles se jouait un sourire rusé.
«A moins que le Français ne soit enfermé dans une des caches secrètes de la maison. Tiens! c'est qu'il y en a des caches dans cette maison, et je ne les connais pas toutes. Mais pourquoi?»
Cette idée lui parut absurde.
«Non! ce n'est pas pour le relâcher que la princesse l'a attiré chez elle!» reprit-il.
Il s'arrêta un instant et réfléchit:
«Pourtant j'ai promis à Juana. Alors, que faire? Aller visiter les caches que je connais?... Et si, par malheur, je trouve le Français vivant! Il faudrait donc le prendre par la main et le conduire à petite maîtresse?... Est-ce possible?...»
Une expression d'angoisse inexprimable crispa ses traits et, farouche, il pensa:
«Je suis un homme et je suis riche, maintenant, et je suis bien fait, m'a-t-on dit, et, à part ma petitesse, je n'ai nulle infirmité ni monstruosité. Pourquoi une femme ne voudrait-elle pas de moi? Juana, si grande près de moi, hélas! est toute petite à ce qu'on dit. Si elle le voulait, je ferais d'elle la femme la plus heureuse du monde. Je l'aime tant! Oui, mais suis petit, voilà! Alors personne ne veut de moi, elle pas plus qu'une autre. Pourquoi? Parce que le monde se moquerait de la femme qui oserait prendre pour époux un nain!...»
Il mit brutalement ses petits poings sur ses yeux et, de nouveau, la lutte reprit dans cette conscience aux abois:
«La princesse, qui est une savante, m'a dit qu'on atteignait les gens plus sûrement en les frappant dans leurs affections qu'en les frappant eux-mêmes. Juana m'a dit qu'elle mourrait si ce Français de malheur ne revenait pas. C'est moi qui l'ai conduit à la mort, le Français, et Juana, sans le savoir, m'a traité d'assassin. Si Juana meurt, comme elle l'a dit, c'est donc moi qui l'aurai tué et je serai deux fois assassin. Et cela, est-ce possible? Et pourtant!... Si Juana meurt, je meurs. Si je lui amène le Français, elle vit, et, moi, je meurs quand même... Je meurs de désespoir et de jalousie... De quelque manière que je me retourne, c'est moi qui suis frappé. Pourquoi? Quel crime ai-je commis?»
Et, tout d'un coup, avec une résolution farouche:
«Eh bien, non!... Mourir pour mourir, du moins qu'elle ne soit pas à un autre. Que le Français maudit disparaisse à tout jamais... Je ne ferai rien pour le sauver... Je le tuerai plutôt de mes faibles mains!... Et puis, qui sait? Après tout, Juana l'a dit aussi, elle oubliera peut-être, et elle m'aimera, comme avant, elle me l'a promis. Je n'en demande pas davantage...»
C'était la condamnation définitive de Pardaillan que le petit homme décidait là.
Ayant pris cette résolution irrévocable, il se hâta et atteignit bientôt la maison des Cyprès.
Il s'en fut droit à la porte et, avec précaution, il essaya de l'ouvrir. La porte résista. Il eut un sourire.
«La princesse est revenue, murmura-t-il, toutes les portes sont fermées maintenant, et il y a du monde là-dedans. Il s'agit d'être prudent. Tiens! je n'ai pas envie d'aller rejoindre le Français au fond du fleuve.»
Il fit le tour de la muraille, se baissa et chercha à tâtons. Quand il se redressa, il tenait une corde mince, longue, munie de forts crampons. Il se dirigea vers le cyprès qui touchait le mur. Il fit tournoyer la corde et la lança contre l'arbre. A la seconde tentative, les crampons se prirent dans les branches de l'arbre. Il tira sur la corde: elle tint bon.
Alors, il se mit à grimper avec la souplesse d'un jeune chat. Bientôt, il fut dans l'arbre. Il enroula la corde autour de son cou et se laissa glisser à terre.
Prudemment, il se dirigea vers le cyprès où il avait caché son trésor. Il prit le sac de Fausta, auquel il avait attaché la bourse de don César. Quelques minutes plus tard, il était hors de la maison, ayant parfaitement réussi son expédition.
Il replaça la corde, où il l'avait prise et se dirigea droit vers le fleuve, non sans s'assurer, d'un coup d'oeil circulaire, que nul ne l'observait.
On avait construit là une sorte de quai à pic, au fond duquel, maintenues par une solide maçonnerie, les eaux basses roulaient lentement. A une faible distance du sol, et hors de l'atteinte des eaux, il y avait une bouche, un trou noir, fermé par une grille de fer dont les barreaux croisés étaient énormes et très rapprochés.
El Chico se suspendit dans le vide, au-dessus de cette bouche, et, avec une adresse qui dénotait une grande habitude, il se trouva bientôt cramponné à la grille. Il saisit un des barreaux, scié depuis longtemps sans doute, et le déplaça sans effort. Cela fit une ouverture carrée au travers de laquelle un homme mince et petit n'aurait pu passer et par laquelle il se laissa glisser très facilement, après avoir remis le barreau en place.
Il se trouva dans un conduit tapissé de sable fin et de voûte très basse, bien que le nain pût s'y tenir droit. Ce couloir était coupé en différents endroits par des murs épais qui étaient chargés d'arrêter les incursions indiscrètes. Seulement, dans chacun de ces murs, des ouvertures avaient été ménagées, habilement dissimulées et actionnées au moyen de ressorts cachés, dont Fausta ignorait l'existence, sans quoi elle n'eût pas manqué de prendre les précautions nécessaires pour se mettre à l'abri d'une irruption inattendue.
El Chico paraissait connaître à merveille tous les tours et détours du souterrain ainsi que les différentes manières d'ouvrir les portes secrètes, car il allait sans hésitation. Comment connaissait-il ces secrets? Par hasard sans doute. Le nain avait dû découvrir fortuitement la première ouverture. Faible comme il était, sans appui, à la merci du premier venu, il avait compris qu'il pouvait se créer là une retraite sûre, que nul ne pourrait soupçonner. Il n'avait pas hésité et s'était installé aussitôt. Comme il était intelligent et observateur, il n'avait pas tardé à soupçonner qu'il devait y avoir autre chose que le cul-de-sac qu'il avait découvert. Et il s'était mis à le chercher. Durant des mois, durant des années, il avait ainsi longuement, patiemment étudié son domaine, pierre à pierre. Et, favorisé par le hasard sans doute, il avait peu à peu découvert la plus grande partie des ouvertures secrètes de ces substructions.
Après avoir fait pivoter ou s'enfoncer des pans de muraille qui se redressaient derrière lui, après avoir ouvert, rien qu'en les touchant, de monstrueuses portes de fer qui se refermaient d'elles-mêmes sur lui, il parvint au pied d'un petit escalier de pierre très étroit et très raide. Il était dans l'obscurité la plus complète, mais il n'en paraissait nullement gêné et se dirigeait avec autant de facilité que s'il avait été éclairé.
Il grimpa une dizaine de marches et ne s'arrêta que lorsque son front vint heurter la voûte. Alors, il se pencha sur les marches et chercha des doigts, à tâtons. Un déclic se fit entendre, la dalle placée au-dessus de sa tête se souleva d'elle-même et sans bruit. Avant de monter les deux dernières marches, il chercha dans une autre direction. Un nouveau déclic se fit entendre. Alors seulement il franchit les dernières marches et pénétra dans un caveau, en disant tout haut, comme ont coutume de faire les personnes qui vivent seules:
«Enfin, me voici chez moi!»
Et, sans se retourner, certain que la dalle se refermerait d'elle-même, il fit deux pas et s'accroupit devant une des parois du caveau. Il toucha du doigt une plaque de marbre. Actionnée par le ressort qu'il avait déclenché avant d'entrer, la plaque bascula, et, avec elle, toute la maçonnerie sur laquelle elle était cimentée.
Cela fit une excavation si basse qu'il dut baisser la tête pour la franchir. Il alluma une chandelle, dont la lueur vacillante éclaira faiblement le trou dans lequel il venait de pénétrer.
C'était un petit réduit, pratiqué dans l'épaisseur de la muraille. Ce réduit pouvait avoir six pieds de long sur trois de large. Il était assez haut pour qu'un homme de taille moyenne pût s'y tenir debout. Il y avait là-dedans une caisse élevée sur quatre pieds qui l'isolaient du sol, recouvert de sable fin. La caisse était bourrée de paille fraîche, et, sur cette paille, deux petits matelas étaient étendus. Des draps blancs et des couvertures achevaient de lui donner l'apparence d'un lit confortable.
Il y avait une autre caisse aménagée comme un buffet. Il y avait un petit coffre solide, muni de grosses serrures, s'il vous plaît, une petite table, deux petits escabeaux, de menus ustensiles de ménage, tout cela reluisant de propreté. On eût dit l'intérieur d'une poupée.
C'était le palais d'El Chico. Le réduit était aéré par un soupirail devant lequel El Chico avait installé lui-même et rudimentairement un volet de bois.
Ayant allumé sa chandelle, le nain eut la précaution de pousser le volet. Mais il ne referma pas la plaque qui masquait l'entrée de sa demeure. Il était si sûr que nul ne le pouvait surprendre par là!
Ce que Fausta appréhendait si vivement s'était réalisé. Pardaillan n'était pas mort par le poison.
Après quelques heures d'un sommeil qui ressemblait à la mort, le réveil se fit très lentement. Pardaillan se mit sur son séant et considéra d'un oeil trouble l'étrange lieu où il se trouvait. Sous l'influence des émanations soporifiques dont l'air avait été saturé, son cerveau engourdi subissait comme une sorte d'ivresse qui abolissait la mémoire et paralysait l'intelligence.
Peu à peu, ces effets stupéfiants se dissipèrent, le cerveau se dégagea, la mémoire lui revint; il retrouva toute sa conscience, et, avec elle, il retrouva ce sang-froid qui le faisait si redoutable.
Il ne fut d'ailleurs pas étonné de se voir vivant.
Pardaillan pensait—et du diable s'il savait pourquoi—qu'il échapperait au hideux supplice que lui réservait Fausta. Le pensant, il le disait sans même songer aux conséquences fâcheuses que sa franchise pouvait avoir.
Donc, ayant recouvré ses esprits, il ne fut pas étonné de voir qu'il avait échappé au poison. Il gouailla:
«Mme Fausta joue vraiment de malheur avec moi! Son poison a fait long feu. Je le lui avais bien dit. Maintenant, il ne me reste plus qu'à réaliser la seconde partie de ma prédiction qui est, si j'ai bonne mémoire, que je dois sortir d'ici avant que la faim et la soif ne m'aient terrassé, ainsi qu'en a décidé cette bonne Mme Fausta qui me comble vraiment de ses attentions.»
Sortir d'ici, comme disait si simplement le chevalier, apparaissait pourtant comme une entreprise plutôt énergique. Il n'y pensa pas un instant et murmura:
«Voyons! depuis ce matin, je me débats dans une foule de lieux divers qui sont des merveilles de mécanique, comme dit M. d'Espinosa.
«Ce serait bien du diable si ce tombeau n'était pas quelque peu machiné. Au surplus, je connais ma Fausta, et il me paraît invraisemblable qu'elle ne se soit pas réservé quelque voie secrète où il lui soit possible de s'assurer qu'elle me tient toujours. Cherchons donc.»
Et il se mit à chercher méthodiquement, minutieusement, patiemment, autant que cela lui était possible dans la nuit opaque qui l'enveloppait.
Mais, depuis la veille, il n'avait pris aucun repos. Sans doute, aussi, le narcotique avait affaibli ses forces, car il dut s'arrêter au bout de quelques instants.
«Diable! fit-il, m'est avis que voilà une recherche qui pourrait être plus laborieuse que je ne le jugeais de prime abord. C'est le poison de Mme Fausta qui casse ainsi les jambes? Ne nous épuisons pas, laissons l'effet se dissiper entièrement en nous reposant un peu.»
Ayant décidé, faute de siège, il s'assit sur son manteau plié sur les dalles et attendit le retour de ses forces.
Après un repos assez long, il jugea ses forces suffisantes pour reprendre son travail.
Et, tout à coup, au lieu de se lever, il se coucha tout de son long, l'oreille collée contre les dalles. Il se redressa presque aussitôt et, restant à terre, appuyé sur ses mains, avec un sourire narquois, il murmura:
«Par Dieu! ou je me trompe fort, ou voici qui va m'éviter de longues recherches. Si c'est Mme Fausta qui, pour en finir, m'envoie...»
Il s'interrompit, la sueur de l'angoisse au front.
«S'ils sont plusieurs, et c'est probable, songea-t-il, aurai-je la force de lutter?»
Il s'accroupit sur les talons et se mit silencieusement à faire jouer les articulations de ses bras.
«Bon! fit-il avec un sourire de satisfaction, s'ils ne sont pas trop nombreux, on pourra peut-être s'en tirer.»
Et il se rencogna contre le mur, l'oreille tendue, l'oeil attentif, prêt à l'action. Il vit une dalle, là, devant lui, osciller légèrement. Vivement, il s'approcha, se cala solidement sur les genoux et attendit.
Maintenant, la dalle, poussée par une main invisible, se soulevait lentement et, en se soulevant, elle masquait Pardaillan accroupi. Sans bouger de sa place, il tendit ses mains, prêtes à se refermer sur le cou de l'ennemi qu'il attendait là, à l'orifice du trou béant.
Ses mains ne s'abattirent pas.
Au lieu des hommes armés qu'il attendait, Pardaillan, étonné, vit surgir un petit diable qu'il reconnut aussitôt, car il murmura avec ébahissement:
«Le nain!... Est-il seul? Que vient-il faire ici?»
Comme s'il eût voulu le renseigner, le nain s'écria à haute voix:
«Enfin! Me voilà chez moi!»
«Chez lui! pensa Pardaillan en regardant autour de lui. Il ne couche pourtant pas dans ce tombeau.»
La dalle se refermait automatiquement, mais il ne s'en occupait plus maintenant. Il avait changé d'idée. Il n'avait d'yeux que pour El Chico.
El Chico, qui avait commis une grave imprudence en ne se retournant pas, ouvrait la porte—si l'on peut ainsi dire—de son logis et allumait sa chandelle.
«Ah! ah! fit Pardaillan émerveillé, voici donc ce qu'il appelle son chez lui! Du diable si j'aurais jamais trouvé le secret de ces ouvertures. Mais voici un petit bout d'homme que je ne serais pas fâché d'étudier d'un peu près!»
El Chico avait—deuxième imprudence—laissé sa porte ouverte. En rampant, Pardaillan s'approcha de l'ouverture et jeta un coup d'oeil indiscret dans l'intérieur. Il ne put s'empêcher d'éprouver une sorte d'admiration pour l'ingéniosité déployée par le petit homme dans l'aménagement de son mystérieux retrait.
Emporté par son coeur généreux, Pardaillan oubliait ses préventions contre le nain qu'il soupçonnait véhémentement d'avoir participé à le mettre dans la situation précaire où il se trouvait. Sa bonté naturelle faisait taire son sentiment et il n'éprouvait plus qu'une immense pitié pour le pauvre petit déshérité.
Le nain s'était assis devant sa table et il tournait le dos à l'ouverture par laquelle Pardaillan pouvait l'observer à loisir. Chico était du reste à mille lieues de soupçonner qu'on l'épiait.
Après être resté un long moment pensif, il allongea la main vers le sac et le vida sur la table.
«Peste! songea Pardaillan en entendant le bruit de l'or remué, ce petit mendiant est riche comme feu Crésus. Où a-t-il pris cet or?»
«Les cinq mille livres y sont bien. La princesse n'a pas menti», dit Chico, comme pour le renseigner.
«De mieux en mieux, se dit Pardaillan, il est cousu d'or et il connaît des princesses!»
Une idée lui passant soudain par l'esprit, une lueur de colère s'alluma dans son oeil.
«Triple sot! fit-il. Cette princesse, c'est Fausta... Cet or, c'est le prix de mon sang... C'est pour toucher cet or que ce misérable avorton m'a conduit dans le traquenard où j'ai donné, tête baissée!»
Le nain replaça son or dans le sac qu'il ficela solidement, puis il alla à son coffre, en tira une poignée de pièces d'argent qu'il déposa sur la table. Il vida ensuite la bourse qu'il tenait de la générosité de don César et fit son compte à haute voix.
«Cinq mille cent livres, plus quelques réaux», dit-il.
«Il a l'air lugubre, pensa le chevalier. Cinq mille livres constituent pourtant un assez joli denier. Serait-ce un avare?»
«Je suis riche! riche! répéta le Chico d'un air morne. Et, avec colère: à quoi me sert cette fortune? Juana ne voudra jamais de moi, puisqu'elle aime le Français!»
«Oh! diable! s'écria Pardaillan dans son for intérieur. Voici du nouveau, par exemple! Je commence à comprendre maintenant. Ce n'est pas un avare, c'est un amoureux... et un jaloux. Pauvre petit diable!»
«Et le Français est mort!» continua le Chico.
«Je suis mort? Je veux bien, moi!...»
«Que vais-je faire de tout cela?... Puisque je ne puis avoir Juana, eh bien, j'emploierai cet or en cadeaux pour elle. Il y a de quoi en acheter, des bijoux et des casaques richement brodées, et des robes, et des écharpes, et des mantilles, et des mignons souliers...»
Il rayonnait, le Chico.
«Où diable l'amour va-t-il se nicher?» pensa Pardaillan.
La joie du nain tomba soudain. Il râla:
«Non! Je ne veux même pas avoir cette joie. Juana s'étonnerait de me voir si riche. C'est qu'elle est fine, tiens! Elle devinerait peut-être d'où m'est venue ma richesse. Elle me chasserait, elle me jetterait mes cadeaux au visage en me traitant d'assassin!»
Et, d'un geste furieux, il balaya le sac qui alla rouler sur les dalles.
«Tiens! tiens! fit Pardaillan, dont l'oeil pétilla, il me plaît ce petit bout d'homme!»
Le Chico allait et venait avec agitation dans son petit réduit. Il s'arrêta devant l'ouverture, l'oeil perdu dans le vague, le sourcil froncé, et murmura:
«Assassin... Juana l'a dit: je suis un assassin... Au même titre que ceux qui ont tué le Français... plus... Tiens, sans moi, il ne serait pas mort. Je n'avais pas pensé à cela, moi. La jalousie me rendait fou... Et, maintenant, je comprends, et je me fais horreur!...»
Pardaillan suivait avec une attention passionnée les phases du combat qui se livrait dans l'esprit du nain.
Celui-ci reprit à haute voix le cours de ses réflexions coupées par les apartés du chevalier:
«Le Français n'est peut-être pas mort? Il est peut-être encore possible de le sauver. Je l'ai promis à Juana!»
«Je ne pensais pas que cette petite Juana pût s'intéresser si vivement à moi!»
«Si le Français est mort, Juana mourra et, moi, je mourrai de la mort de Juana.»
«Mais non, mais non! Je ne veux pas toutes ces morts sur ma conscience, morbleu!»
«Si le Français est vivant et que je le sauve...»
«Ceci est mieux!... Voyons que fais-tu en ce cas?»
«Juana sera heureuse... Le Français l'aimera. Combinent ne pas l'aimer? Elle est si jolie!»
«La peste soit des amoureux! Ils sont tous les mêmes! Ils se figurent que l'univers entier n'a d'yeux que pour l'objet de leur flamme.»
«Le Français l'aimera et alors je mourrai.»
«Encore! Décidément, c'est une manie!»
«Qu'importe après tout! Est-ce que je compte? J'aurai réparé le mal que j'aurai fait. Je ne serai plus un assassin. Ma maîtresse me devra son bonheur.»
«Superbe idée, par ma foi!»
«C'est dit. Je vais fouiller toutes les caches que je connais.»
«Bon! Tu n'iras pas loin», dit Pardaillan en riant sous cape.
Et, sans faire de bruit, il se retira au fond du cachot, s'enroula dans son manteau, s'étendit sur les dalles et parut dormir profondément.
«Si je ne le trouve pas... s'il est mort... demain j'irai le réclamer à la princesse», continua le nain. Il grommela encore quelques mots vagues, et brusquement éteignit sa chandelle et sortit en disant:
«Allons!»
Tout de suite, la tache noire que faisait Pardaillan étendu sur les dalles blanches attira ses regards. Il frissonna:
«Le Français!»
Il blêmit et se sentit défaillir. Il ne s'attendait pas à le trouver si vite... Là surtout... Il s'inquiéta:
«Comment ne l'ai-je pas vu en entrant? Ah! oui, la dalle le masquait et je ne me suis pas retourné.
Aussi, comment supposer... Et moi qui ai parlé tout haut!...»
Il s'approcha doucement de Pardaillan qui le guignait du coin de l'oeil, tout en paraissant profondément endormi.
«Serait-il mort?» songea le nain.
Cette pensée le fit frémir, sans qu'il eût pu dire si c'était de joie ou d'appréhension. Entre le mal et le bien, la lutte avait été longue et rude. Maintenant, le bien triomphait définitivement; il était bien résolu à sauver son rival, et, cependant, on l'eût fort étonné en lui disant qu'il accomplissait un acte héroïque.
Il s'approcha encore de Pardaillan et il perçut le bruit rythmé de sa respiration.
«Il dort!» fit-il.
Et, malgré la jalousie qui le déchirait, il ne put se tenir de rendre un hommage mérité à son rival, car il murmura en hochant doucement la tête:
«Il est brave. Il dort et il doit cependant savoir ce qui l'attend et qu'il peut être frappé pendant son sommeil. Oui, il est brave, et c'est peut-être pour cela que Juana l'aime.»
El Chico ne se doutait pas que celui dont il admirait la bravoure, tout en feignant de dormir, l'admirait lui-même pour une bravoure qu'il ne soupçonnait pas.
XXV
OU LE CHICO SE DÉCOUVRE UN AMI
Le nain se pencha sur le chevalier et le toucha à l'épaule. Celui-ci feignit de se réveiller en sursaut. Il le fit d'une manière si naturelle qu'El Chico s'y laissa prendre. Pardaillan se mit aussitôt sur son séant, et, ainsi placé, il dominait encore d'une bonne moitié de tête le nain debout devant lui.