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Les Pardaillan — Tome 05

Pardaillan et Fausta (continued 2)

Reading edition

—Voulez-vous que je vous dise. Chevalier? Eh bien, jusqu'ici, j'étais en proie aux affres du doute. Maintenant, je crois qu'en effet j'écrirai, sinon le chef-d'oeuvre dont vous parlez, du moins une oeuvre digne d'être remarquée.

—Là! j'en étais sûr!... Mais, dites-moi, pourquoi ne doutez-vous plus, maintenant?

—Parce que j'ai enfin trouvé le modèle que je cherchais, répondit Cervantes, avec un sourire énigmatique.

—Le patio s'était vidé peu à peu. Il ne restait plus qu'un groupe de consommateurs assez bruyants, réunis à la même table, à l'autre extrémité de la cour, Cervantes, d'un coup d'oeil circulaire, s'était assuré qu'on ne pouvait les entendre, et, baissant la voix:

—Et vous, seigneur, dit-il, vous m'avez parlé d'une mission... Excusez-moi, et ne voyez, dans la question que je veux vous poser, rien autre que le désir de vous être utile...

—Je le sais, fit Pardaillan. Voyons la question.

—Cette mission, donc, vous mettra-t-elle en contact avec le roi?

—En contact... et en conflit! dit nettement Pardaillan, en le regardant en face.

Cervantes soutint le regard du chevalier, puis, se penchant sur la table, à voix basse:

—En ce cas je vous dis: gardez-vous, chevalier, gardez-vous bien!... Si vous êtes venu ici dans l'intention de contrarier la politique du roi, laissez de côté cette loyauté qui éclate dans vos yeux... Si vous êtes venu en ennemi, ne vous fiez pas à votre force, à votre courage, à votre intelligence!... Tremblez, chevalier; et regardez non devant vous, mais à droite, à gauche, derrière, derrière surtout, car c'est derrière que vous serez frappé.

—Diable, mon cher, vous m'impressionnez. Il appela la servante. Dites-moi, ma belle enfant, comment vous appelez-vous?

—Juana, seigneur.

—Eh bien, ma jolie Juana, allez donc me chercher de ces gelées d'oranges que vous avez emportées, elles sont délicieuses, par ma foi!...

Deux minutes plus tard, Juana posait sur la table les confitures et se retirait de son pied léger.

—Vous disiez donc, cher monsieur de Cervantes?... dit Pardaillan en étalant soigneusement sa confiture sur un gâteau de miel.

Cervantes le considéra une seconde avec ébahissement et hocha doucement la tête.

—Savez-vous ce que c'est que le roi Philippe? reprit Cervantes, toujours à voix basse.

—Je l'ai vu passer dans sa litière, il n'y a pas bien longtemps, et, ma foi, l'impression qu'il m'a produite n'est guère à son avantage.

—Le roi, chevalier, c'est l'homme qui a fait trancher la tête à un de ses ministres, coupable d'avoir osé parler devant lui avant d'y être invité... C'est l'homme qui note minutieusement l'ordre dans lequel il laisse ses papiers sur la table de travail afin de s'assurer que nulle main indiscrète n'est venue les toucher... C'est l'homme qui poursuit d'une haine implacable la femme qu'il a cessé d'aimer et la laisse lentement mourir dans le cachot où il l'a fait jeter... C'est l'homme qui vient ici à la tête d'une armée pour meurtrir d'inoffensifs savants, de paisibles commerçants, coupables seulement d'adorer un autre dieu que le sien... et dont le véritable crime est de posséder d'immenses richesses, bonnes à confisquer... C'est l'homme enfin qui, par jalousie, a fait saisir et mourir dans les tortures son propre fils, l'infant don Carlos! Voilà ce que c'est que le roi d'Espagne contre lequel vous venez vous heurter, vous, chevalier de Pardaillan.

—Dans ma carrière, déjà longue, dit paisiblement Pardaillan, il m'a été donné de combattre quelques monstres... J'avoue, toutefois, n'en avoir jamais rencontré d'aussi magnifique dans sa hideur que celui dont vous venez de me tracer le portrait. Celui-là manquait à ma collection, et tout ce que vous me dites me donne une furieuse envie de le voir de près... dusse-je être broyé.

—Exactement ce que dirait don Quichotte! fit Cervantes avec admiration. Et, pourtant, s'il n'y avait que le roi seul... ce ne serait rien...

—Comment! cher monsieur, il y a pis encore?...

—L'Inquisition! dit Cervantes dans un souffle.

—Bah! fit Pardaillan en éclatant de rire... Fi! vous, un gentilhomme, vous tremblez devant des moines!

—Hé! chevalier, ces moines font trembler le roi et le pape lui-même!

—Bon! Qu'est-ce que votre roi?... Une façon de faux moine couronné... Qu'est-ce que le pape? un ancien moine mitré!... D'ailleurs, le pape, et même la papesse—vous ignorez sans doute qu'il y a eu une papesse—je les ai tenus dans la main que voici, et je vous jure qu'ils ne pesaient pas lourd!... et j'ai dédaigné de la fermer, cette main, sans quoi ils eussent été broyés!...

—Merveilleux! s'exclama Cervantes en frappant dans ses mains, vous parlez tout à fait comme don Quichotte!

—Je ne connais pas ce don Quichotte, mais, s'il parle comme moi, c'est un homme sage, mordieu, à moins que ce ne soit un fou...

—Ah! chevalier, dit Cervantes assombri, ne plaisantez pas!

—Et, avec un accent de sourde terreur:

—Vous ne savez pas, vous, ce que c'est que cet effroyable tribunal qu'on appelle le Saint-Office... car tout est saint dans cette redoutable institution de bourreaux... Vous ne savez pas que ce pays, si magnifiquement doté par la nature, naguère encore débordant de vie, resplendissant de la gloire de ses artistes et de ses savants que l'on massacre en masse, ce pays, aujourd'hui, agonise lentement, sous l'impitoyable étreinte d'un régime d'épouvante... et l'épouvante est telle que, devenus déments, oui, fous de peur! des milliers de malheureux sont allés se dénoncer eux-mêmes, se livrer eux-mêmes aux flammes des autodafés!... Et c'est à ce monstre que vous voulez vous heurter?... Prenez garde! vous serez brisé, comme je brise cette coupe!

Et, d'un coup sec, Cervantes brisait la coupe placée devant lui.

—Juana! appela Pardaillan. Mon enfant, apportez une autre coupe à M. de Cervantes.

Et, quand la coupe fut remplacée et remplie, Pardaillan se tourna vers Cervantes et:

—Mon cher ami, dit-il de cette voix spéciale qu'il avait dans ses moments d'émotion, vous me voyez ravi et tout ému de la belle amitié que vous voulez bien témoigner à l'étranger que je suis. Quand vous me connaîtrez mieux, vous saurez que j'ai dû déjà être brisé, je ne sais combien de fois dans ma vie, et, au bout du compte, j'ai toujours vu que ce sont ceux qui pensaient me pulvériser qui ont été brisés.

—Ce qui veut dire que, malgré ce que Je vous ai dit, vous persistez?

—Plus que jamais! dit simplement Pardaillan. Je dois à votre amitié une explication. La voici: tout ce que vous venez de me dire, je le savais aussi bien que vous, mais, une chose que vous ignorez peut-être et que je sais, c'est que mon pays est menacé de ce double fléau: Philippe II et son Inquisition... et je sais encore qu'il est impossible que la France soit lentement étranglée comme votre malheureux pays.

—Pourquoi?

—Parce que je ne le veux pas! dit froidement Pardaillan.

—Vous parlez encore comme don Quichotte! exulta Cervantes qui, à de certaines réponses de Pardaillan, perdait la notion de la réalité.

—S'il en est ainsi, ce don Quichotte dont vous me rebattez les oreilles, votre ami don Quichotte est fou!

—Fou? Peut-être bien!... oui... c'est une idée que vous me donnez là... Il faudra voir... murmura Cervantes.

Et, tout à coup, revenant à la réalité, il se leva, s'inclina profondément devant Pardaillan ébahi, et:

—En tout cas, dit-il, c'est un brave homme et un brave... Et je veux vous faire une proposition, chevalier.

—Voyons la proposition, fit Pardaillan, qui le considérait avec un commencement d'inquiétude.

—C'est, dit Cervantes, l'oeil pétillant de joyeuse malice, de porter avec moi la santé de l'illustre chevalier don Quichotte de la Manche!

—Mordieu! fit Pardaillan qui se leva avec un soupir de soulagement, je le veux de tout mon coeur, bien que je ne connaisse pas ce digne seigneur...

—A la gloire de don Quichotte! dit Cervantes avec une émotion étrange.

—A l'immortalité de votre ami don Quichotte! renchérit le chevalier en choquant son verre contre celui de Cervantes, qui mit la main sur son coeur en signe de remerciement.

XI

DON CESAR ET GIRALDA

Après avoir vidé leurs coupes d'un trait, ils se rassirent en face l'un de l'autre, et:

—Chevalier, dit Cervantes avec simplicité, je n'ai pas besoin de vous dire que je vous suis tout acquis.

—J'y compte bien, mordieu! répondit Pardaillan avec la même simplicité.

Cependant le patio s'était de nouveau garni. Plusieurs cavaliers d'assez mauvaise mine causaient bruyamment entre eux, en attendant les boissons rafraîchissantes qu'ils venaient de commander.

—Par la Trinité sainte! disait l'un, savez-vous, seigneurs, que Séville, depuis quelque temps, ressemblait à un cimetière?

—El Torero, don César, disparu... retiré dans les ganaderias de la Sierra!... en proie à un de ces accès d'humeur noire qui le prennent parfois! disait un autre.

—La Giralda invisible...

—Heureusement, notre sire le roi vient d'arriver. Tout cela va changer enfin.

—Nous allons retrouver le sourire de la Giralda.

—El Torero ne nous boudera plus et nous donnera quelque magnifique corrida.

—Sans compter les petits profits que nous retirerons de l'expédition!

Toutes ces répliques claquaient, entremêlées d'énormes éclats de rire, soulignés de rudes coups de poing sur la table.

—En somme, dit Pardaillan à mi-voix, d'après ce que j'entends, cette nouvelle croisade entreprise par votre roi, comme toute croisade qui se respecte, n'est qu'une vaste curée dont chacun, depuis le roi jusqu'aux derniers de ces... braves, espère tirer un honnête profit.

—N'est-ce pas toujours ainsi? répondit Cervantes en haussant les épaules.

—Qu'est-ce que ce Torero dont ils parlent?

Les traits mobiles de Cervantes prirent une expression de gravité et de mélancolie.

—Il s'appelle don César, sans autre nom, dit-il, car il n'a jamais connu ni son père ni sa mère. On l'appelle El Torero et on dit El Torero comme on dit le roi. Il s'est rendu célèbre dans toute l'Andalousie par sa façon de combattre le taureau, inconnue jusqu'à ce jour. Il ne descend pas dans l'arène comme font tous les autres toréadors, bardé de fer, couvert de la rondache, la lance au poing, monté sur un cheval caparaçonné... Il vient à pied, vêtu de soie et de satin, sa cape enroulée autour de son bras gauche, il tient une épée, il enlève le flot de rubans placé entre les cornes de la bête, qu'il ne frappe jamais, et, ce flot de rubans conquis au péril de sa vie, il va le déposer aux pieds de la plus belle... C'est un brave que vous aimerez quand vous le connaîtrez.

—Ainsi, dit Pardaillan, revenant à son idée première, le roi est tellement pressé d'argent qu'il ne dédaigne pas de se mettre à la tête d'une armée de détrousseurs?

—La question d'argent, la répression de l'hérésie, les exécutions en masse... s'il n'y avait que cela, le roi laisserait faire ses ministres et généraux... Tout cela n'est que prétexte pour masquer le véritable but que nul ne connaît en dehors du roi et du grand inquisiteur... et que, seul, je devine, murmura Cervantes.

—Par Dieu! je me disais aussi qu'il devait y avoir autre chose de plus grave, là-dessous! s'écria Pardaillan. Et, avec une sorte de curiosité:

—Voyons, est-ce qu'Elisabeth d'Angleterre menacerait d'envahir l'Espagne?...

—Ne cherchez pas, chevalier, vous ne trouveriez pas!... Cette expédition formidable, dans laquelle des milliers d'innocentes victimes seront sacrifiées, est dirigée contre... un seul homme! C'est un jeune homme de vingt-deux ans environ, qui n'a pas de nom, pas de fortune—car, s'il gagne largement sa vie dans le périlleux métier qu'il a choisi, ce qu'il gagne appartient plus aux malheureux qu'à lui-même. C'est un homme qui, lorsqu'il ne descend pas dans l'arène, passe son existence dans les ganaderias où il dompte le taureau pour son propre plaisir. Vous voyez que ce n'est ni un conspirateur ni un personnage.

—C'est le toréador dont vous me parliez avec tant de chaleur...

—Lui-même, chevalier.

—Je comprends maintenant que vous me disiez que je l'aimerais quand je le connaîtrais... Mais dites-moi, il est donc d'une, illustre famille, ce jeune homme sans nom?

Cervantes jeta un coup d'oeil soupçonneux autour de lui, vint s'asseoir tout près de Pardaillan, et dans un souffle:

—C'est, dit-il, le fils de l'infant don Carlos, mort assassiné, il y a vingt-deux ans.

—Le petit-fils du roi Philippe!... L'héritier, alors, de la couronne d'Espagne, au lieu et place de don Philippe, l'infant actuel?...

Silencieusement, Cervantes approuvait de la tête.

—C'est le grand-père, monarque puissant, qui organise et dirige une expédition contre son petit-fils, obscur, pauvre, faible... Il y a la-dessous quelque sombre secret de famille, murmura Pardaillan rêveur.

—Si le prince voulait... l'Andalousie, qui l'adore sous sa personnalité de toréador, l'Andalousie se soulèverait demain; il aurait des milliers de partisans; l'Espagne, divisée en deux clans, se déchirerait elle-même... Comprenez-vous maintenant? L'expédition est à deux fins, on se débarrassera de quelques hérétiques, on enveloppera le prince dans ce vaste coup de filet, et on s'en débarrassera sans que nul ne soupçonne la vérité.

—Et lui?...

—Rien!... il ne sait rien.

—Et s'il savait, voyons, vous qui paraissez le connaître, que ferait-il?

Cervantes haussa les épaules:

—Le roi va se charger la conscience bien inutilement, dit-il. D'abord parce que le prince ignore tout de sa naissance, ensuite parce que, même s'il savait, il se soucierait fort peu de la couronne. Il a une nature d'artiste, ardente et généreuse, et, de plus, il est amoureux fou de la Giralda.

—Corbleu! Il me plaît votre prince!... Mais, s'il est si féru d'amour pour cette Giralda, que ne l'épouse-t-il?

—Hé! il ne demande que cela!... Malheureusement, la Giralda, on ne sait pourquoi, ne veut pas quitter l'Espagne.

—Eh bien, qu'il l'épouse ici... Ce ne sont pas les prêtres qui manquent pour bénir cette union, et, quant au consentement de la famille, puisqu'il ne se connaît ni père ni mère...

—Mais, fit Cervantes, vous ignorez que la Giralda est bohémienne...

—Qu'est-ce que cela fait?

—Comment? Et l'Inquisition?...

—Ah, ça! cher ami, voulez-vous me dire ce que l'Inquisition vient faire là-dedans?

—Comment! fit Cervantes stupéfait... La Giralda est bohémienne... C'est-à-dire que, demain, ce soir, l'Inquisition peut la faire saisir et jeter au bûcher... Et, si ce n'est déjà fait, c'est que la Giralda est adorée des Sévillans et qu'on craint un soulèvement en sa faveur.

—Mais le prince n'est pas bohémien, lui, dit Pardaillan qui ne voulait pas en démordre.

—Non!... Mais, s'il épouse une hérétique, il devient passible de la même peine: le feu.

—Oh! vous m'en direz tant!... Au diable l'Inquisition! La vie n'est plus tenable avec cette institution là!... et je vous avertis que la bile commence à me travailler singulièrement à ce sujet!... Quant à votre petit prince, eh bien, j'éprouve une furieuse envie de me mêler un peu de ses affaires... sans quoi il ne s'en tirera jamais! Contez-moi plutôt l'histoire de ce fils de l'infant don Carlos; vous me paraissez la connaître à fond.

—C'est une sombre et terrible histoire, chevalier, murmura Cervantes, dont le front se rembrunit.

D'un coup d'oeil circulaire, il s'assura que nul ne pouvait l'entendre, et:

—Sachez d'abord que tous ceux qui ont été mêlés de près ou de loin à cette histoire sont morts de mort violente... Tous ceux qui l'ont simplement connue et qui ont commis l'imprudence de montrer qu'ils savaient quelque chose ont disparu mystérieusement, sans qu'on ait jamais pu savoir ce qu'ils étaient devenus.

—Bon! comme nous ne voulons pas avoir le même sort, nous ferons en sorte que nul ne se doute que nous la connaissons.

A cet instant, sans qu'ils y prissent garde, un couple entra discrètement dans le patio.

L'homme avait son feutre rabattu et sa cape lui couvrait une partie du visage. La femme était non moins soigneusement enveloppée dans une mante dont le capuchon rabattu cachait entièrement sa figure.

Silencieusement, ils passèrent comme des ombres et vinrent s'asseoir sous les arcades où une demi-obscurité les mettait à l'abri de tout regard indiscret: évidemment, c'étaient deux amoureux désireux de solitude.

Les deux nouveaux venus n'étaient plus tôt assis qu'un autre personnage, entré sur leurs pas, se faufilait prudemment et, sans que nul ne fît attention à lui, venait se dissimuler entre deux palmiers, à quelques pas des deux amoureux qu'il paraissait guetter.

Mais, si habile qu'eût été sa manoeuvre, elle n'avait pas échappé à l'oeil de Pardaillan toujours en éveil.

—Ouais! songea-t-il, on dirait quelque vilaine araignée tapie au fond de son trou, prête à fondre sur sa proie!... Mais qui diable guette-t-il ainsi?... J'y suis!... C'est à ces deux amoureux, là-bas, qu'il en a... Je ne les avais pas remarqués, ces deux-là... C'est un jaloux... Allez, mon cher, je vous écoute, dit-il à Cervantes.

—Vous savez, chevalier, qu'une des clauses du traité de Cateau-Cambrésis stipulait le mariage de l'infant don Carlos, alors âgé de quinze ans, avec Elisabeth de France, fille aînée du roi Henri II, âgée elle-même de quatorze ans. Et que le roi Philippe épousa lui-même la femme qu'il destinait à son fils... Ce que vous ne savez pas, parce que ceux qui l'ont su ont disparu comme je vous ai dit, c'est que l'infant Carlos s'était pris pour sa jolie fiancée d'une passion irrésistible... Une de ces passions foudroyantes, sauvages, tenaces, comme seuls sont capables de les concevoir les tout jeunes gens et les vieillards... Le prince était beau, élégant, spirituel et il était follement épris... La princesse l'aima. Pouvait-il en être autrement? Et ne devait-il pas être son époux?... La fatalité voulut que le roi, veuf depuis peu de Marie Tudor, vît à ce moment la fiancée de son fils...

—Et il en devint amoureux... c'est dans l'ordre.

—Malheureusement oui, reprit Cervantes. Dès l'instant où il sentit la passion gronder en lui, planant au-dessus des sentiments et des lois qui régissent le vulgaire, le roi, avec une superbe impudence, réclama pour lui celle qu'il avait destinée à son fils... La princesse aimait don Carlos... Mais c'était une enfant... et Catherine de Médicis était sa mère... Elle refoula ses sentiments et céda sans trop de difficultés. Mais le prince supplia, pleura, cria, menaça... Il parla de son amour en termes qui eussent attendri tout autre que son rival, car c'étaient deux rivaux qui, maintenant, se trouvaient aux prises, et, glorieusement, comme un argument décisif, il confia à son père que son amour était partagé. Inspiration qui devait lui être fatale... Dans son orgueil prodigieux, le roi n'avait même pas été effleuré par cette pensée que son fils pouvait lui être préféré. La naïve confidence de l'infant, en le frappant brutalement dans son orgueil, vint déchaîner en lui toutes les fureurs d'une sombre jalousie qui se changea en haine implacable... Il y eut alors entre les deux rivaux des scènes terribles, dont le secret est jalousement gardé par les grands arbres des jardins d'Aranjuez, qui en furent, seuls, les témoins muets... Et la princesse Elisabeth devint la reine Isabelle, comme nous disons ici... mais le père et le fils restèrent à jamais deux ennemis.

Cervantes s'arrêta un moment, vida d'un trait la coupe que Pardaillan venait de remplir, et reprit:

—L'infant don Carlos fut mystérieusement écarté des affaires du gouvernement et de la cour. Il était préférable, d'ailleurs, qu'il en fût ainsi, car, chaque fois que le roi et l'infant se trouvaient face à face, c'était, de part et d'autre, le même regard sanglant où se lisaient des pensées de meurtre, le même déchaînement de passions furieuses qui menaçait de les précipiter l'un contre l'autre, la dague au poing. Et les choses marchèrent ainsi durant des mois, durant des années, lorsqu'un jour, comme un coup de tonnerre, éclata cette nouvelle: l'infant est arrêté, jugé, condamné à mort...

—Il y eut réellement jugement?

—Oui! Trois hommes se trouvèrent qui, se faisant les instruments de basse vengeance du père, osèrent condamner le fils à mort: le cardinal Espinosa, grand inquisiteur; Ruy Gomez de Sylva, prince d'Eboli, et le licencié Birviesca, membre du conseil privé.

—Sous quel prétexte?

—Connivence avec les ennemis de l'État, machinations dans les Flandres, voilà ce qui fut proclamé bien haut. La vérité, autrement terrible, la voici: l'infant Carlos avait une nuée d'espions à ses trousses. La reine n'était pas moins surveillée, et, cependant, les deux amoureux, que la passion du roi avait séparés, trouvèrent moyen de se rencontrer et de se témoigner leur amour. Où?... Comment? Ce sont là des miracles qu'un amour ardent et sincère parvient à réaliser sans qu'on puisse les expliquer. Tant il y a que don Carlos était devenu l'amant de la reine, que la reine allait être mère et que l'enfant qu'elle attendait avait pour père l'amant et non l'époux. Commirent-ils quelque imprudence à ce moment-là?... Furent-ils trahis par quelque comparse?... Nul n'a jamais su... Toujours est-il qu'un jour la reine avisa son amant que le roi, pris de soupçons, la faisait mystérieusement conduire dans un couvent. Elle voyait dans la soudaine et imprévue décision de son royal époux une menace pour la vie de l'enfant à venir. Don Carlos prit aussitôt ses dispositions pour sauver son enfant, et, lorsque les émissaires du roi se présentèrent pour se saisir du petit prince qui venait de naître, il avait disparu... Le lendemain, l'infant était arrêté.

—Pauvre diable! murmura Pardaillan apitoyé.

—L'infant fut jugé et condamné, comme je vous ai dit. Mais ce procès n'était qu'une comédie destinée à masquer le drame qui se déroulait dans l'ombre. Et ce drame dépassait en horreur tout ce que l'imagination peut concevoir. Le roi, dans son orgueil, ne pouvait pas croire qu'il eût été bafoué à ce point... Il doutait encore et cependant il voulait savoir... et pour savoir il ne recula pas devant la question.

—La question?... à son fils?... il a osé!...

—Oui, cette chose hideuse, inimaginable: un père faisant torturer son enfant. Voyez-vous ce cachot sombre, dont les murailles épaisses étouffent les plaintes du patient. Sur le chevalet, la victime est étendue. A ses côtés, le bourreau fait placidement chauffer ses fers, dispose ses instruments de torture. Et, en face, le roi, seul témoin... juge et bourreau tout à la fois... Et, tandis que les membres se brisent sous les coups du maillet, tandis que les chairs grésillent sous la morsure des tenailles rougies, l'infâme père, penché sur la victime pantelante, répète d'une voix qui n'a plus rien d'humain:

—Parle... Avoue!... Avoue donc, misérable!...

—Et la victime, dans un spasme d'agonie, coupant elle-même, d'un coup de dents furieux, un morceau de sa langue et crachant, avec son mépris, ce lambeau sanglant au visage de son père comme pour lui dire:

«Je ne parlerai pas!»

—Et le père bourreau, vaincu peut-être par ce courage surhumain, essuyant d'un geste machinal son visage souillé, arrêtant d'un geste le supplice... Voilà ce qui se passa dans ce cachot, chevalier.

—Mordieu! l'épouvantable histoire!... Mais d'où tenez-vous ces détails si précis?...

Comme s'il n'avait pas entendu, Cervantes reprit:

—On annonça que le roi avait fait grâce et que la peine de mort était commuée en prison perpétuelle. Et, quelques jours plus tard, en juillet 1568, on annonça que l'infant était mort. On ajoutait que ce malheureux prince menait une vie fort déréglée, qu'il mangeait énormément de fruits et autres choses contraires à sa santé, qu'il buvait à jeun de grands verres d'eau glacée, dormait découvert, au serein, pendant les fortes chaleurs, et que tous ces excès avaient miné sa santé.

—Et, la reine, fut-elle épargnée?

—On ne touche pas à la reine, en Espagne... La reine ne fut pas inquiétée. Seulement, deux mois après la mort de don Carlos, elle mourait, elle-même, à vingt-deux ans... des suites de couches... dit-on.

—Oui, c'est une coïncidence assez éloquente, en effet. Dites-moi, vous qui êtes poète, avez-vous remarqué comme, parfois, le silence parle plus éloquemment que la parole? dit Pardaillan sans transition.

Et, du coin de Foeil, il désignait les cavaliers qui, l'instant d'avant, menaient si grand tapage.

—En effet, ces braves sont devenus bien soudainement muets.

—Silence! fit Pardaillan à voix basse, il se trame quelque chose ici qui sent le guet-apens d'une lieue.

Tandis que Cervantes contait à Pardaillan la tragique histoire de l'infant Carlos, le personnage, tapi entre les deux palmiers, se glissait furtivement jusqu'à la table des bruyants cavaliers. Là, il prononçait quelques paroles en montrant un objet dans le creux de sa main. Aussitôt, ces consommateurs se courbaient dans une attitude de respect mêlée de sourde terreur.

L'homme alors, sur un ton impératif, donnait rapidement des instructions, et tous, sans hésitation, s'inclinaient en signe d'obéissance... Tous, moins deux cependant, qui parurent faire des objections, d'ailleurs plutôt timides. Alors, l'homme se redressa avec un air terrible, et, le doigt levé vers le ciel, il prononça quelques mots sur un ton menaçant, et, domptés, ces deux-là se courbèrent comme les autres.

Sans plus s'occuper d'eux, l'homme saisit au passage la servante qui allait et venait, et lui glissa un ordre à l'oreille. Et la servante, comme ses clients, s'inclina avec les mêmes marques de terreur et de respect, sortit vivement, revint presque aussitôt poser un paquet de cordelettes sur la table et disparut avec une rapidité qui dénotait une frayeur intense.

Impassible, l'homme s'assit près de la porte et attendit.

Alors, sur le patio jusque-là si bruyant, plana un silence précurseur de l'orage qui, bientôt, allait se déchaîner.

Cependant, les deux amoureux, tout à leur conversation, n'avaient rien remarqué et se disposaient à sortir aussi discrètement qu'ils étaient entrés.

Lorsqu'ils furent à deux pas de la porte, l'homme mystérieux se dressa devant eux, et, la main tendue:

—Au nom du Saint-Office, jeune fille, je t'arrête! dit-il avec une sorte de tranquillité funèbre.

D'un geste prompt et doux en même temps, l'amoureux écarta la jeune fille, et, ne voyant qu'un homme sans arme apparente, confiant dans sa force musculaire, il dédaigna de tirer l'épée qu'il avait au côté. Seulement, il se porta rapidement en avant, le poing levé.

Au même instant, il sentit un grouillement entre ses jambes: son bras levé, pris brusquement dans un lacet, était violemment ramené en arrière, son épée arrachée. En moins d'une seconde, garrotté des pieds à la tête, il était réduit à l'impuissance. A contrecoeur, il est vrai, mais avec une précision et une promptitude remarquables, les cavaliers, descendus au rang d'alguazils, avaient exécuté la manoeuvre commandée par l'agent secret de l'Inquisition.

Nous disons qu'ils avaient obéi à contrecoeur. En effet, en réponse aux insultes de l'amoureux, l'un d'eux bougonna:

«Eh! par Dios! la besogne n'est guère de notre goût!... Mais quoi?... On nous a dit: «Ordre du Saint-Office!...» On ne tient pas à aller pourrir dans les casas santas, on obéit... Faites comme nous, señor.»

Cependant, l'amoureux, dûment ficelé, était étendu à terre et les quatre vigoureux gaillards qui pesaient de tout leur poids sur lui parvenaient difficilement à paralyser ses efforts. Alors, leur besogne à peu près terminée, ils eurent le loisir de contempler les traits étincelants de celui qui, par sa force peu commune, leur inspirait une secrète admiration, et ce cri leur échappa:

—Don César!... El Torero!... et la Giralda!..

Car la jeune fille avait bravement essayé de secourir son défenseur, et, en se débattant, son capuchon, arraché, venait de mettre à découvert sa radieuse Beauté.

Tout cela s'était accompli avec une rapidité foudroyante, et l'agent, toujours impassible, avait contemplé la scène d'un oeil sombre. Lorsqu'il vit don César, épuisé par ses propres efforts, râlant sous la quadruple étreinte, il étendit sa griffe, saisit la Giralda au poignet et, avec une explosion de joie furieuse:

—Enfin!... je te tiens!

La jeune fille, à ce contact, avait eu un geste de dégoût, elle avait sursauté comme sous quelque brûlure en se tordant pour échapper à la brutale étreinte. Elle se défendait de son mieux, la pauvre petite, mais ne pesait pas lourd dans la poigne de son agresseur qui paraissait doué d'une belle force, à en juger par l'aisance avec laquelle il la maintenait d'une seule main.

—Allons, grogna-t-il, décidé à en finir, allons, suis-moi!

Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers la porte, en la traînant brutalement. Mais, arrivé là, il dut s'arrêter.

Pardaillan, nonchalamment appuyé contre la porte, les bras croisés sur sa large poitrine, le regardait paisiblement.

L'inquisiteur fixa une seconde cet étranger qui paraissait vouloir lui barrer le passage.

Mais Pardaillan soutint ce regard avec un calme si ingénu, Pardaillan avait aux lèvres un sourire si naïf que vraiment il n'était pas possible de le croire animé de mauvaises intentions.

Et d'ailleurs, comment supposer que quelqu'un serait assez insensé pour oser manquer au respect dû au représentant d'un pouvoir devant lequel tout se courbait? Cette idée était tellement extravagante que l'agent du Saint-Office la repoussa aussitôt, et, conscient de la supériorité que ses redoutables fonctions lui conféraient, il ne daigna même pas parler; d'un geste impérieux, il commanda à cet intrus de s'écarter. L'intrus ne bougea pas et, toujours souriant, le contempla avec des yeux où se lisait, maintenant, un vague étonnement.

Impatienté, il dit sèchement:

—Allons, monteur, faites-moi place. Vous voyez bien que je veux sortir?...

—Hé! que ne le disiez-vous plus tôt. Vous voulez sortir?... Sortez, sortez, je n'y vois aucun inconvénient.

En disant ces mots, Pardaillan ne bougeait pas d'un pouce. L'inquisiteur fronça le sourcil. Le flegme souriant de cet inconnu commençait à l'inquiéter.

Néanmoins, il se contint encore, et, d'une voix sourde:

—Monsieur, dit-il, j'exécute un ordre du Saint-Office et il est mortel, même pour un étranger comme vous, d'entraver l'exécution de ces ordres.

—Ah! c'est différent!... Malepeste! je n'aurais garde d'entraver les ordres de ce saint... comment dites-vous?... Saint-Office, quoi... Et, quoique étranger, je ne manquerai pas de vous traiter avec tous les égards dus à un agent... tel que vous.

Et il ne bougeait toujours pas, et, cette fois, l'inquisiteur blêmit, car il n'y avait pas à se méprendre sur le sens injurieux de ces paroles, tombées du bout des lèvres.

—Que voulez-vous enfin? dit-il d'une voix que la fureur faisait trembler.

—Je vais vous le dire, répondit Pardaillan avec douceur. Je veux—et il insista sur le mot—je veux que vous laissiez cette jeune fille que vous maltraitez... je veux que vous rendiez la liberté à ce jeune homme que vous avez fait saisir traîtreusement...

Après quoi, vous pourrez sortir...

L'agent se redressa, coula un regard fielleux sur cet étrange énergumène et, enfin, gronda:

—Prenez garde! Vous jouez votre tête, monsieur. Refusez-vous obéissance aux ordres du Saint-Office?

—Et vous?... Refusez-vous obéissance à mes ordres, à moi? fit Pardaillan, froidement.

Et, comme l'inquisiteur restait muet de saisissement:

—Je vous avertis que je ne suis pas très patient.

Un silence lourd d'angoisse pesa sur tous les spectateurs de cette scène prodigieuse.

L'acte inouï de Pardaillan, qui osait opposer sa volonté à l'autorité suprême du plus formidable des pouvoirs, ne pouvait passer que pour l'acte d'un dément ou d'un prodige d'audace et de bravoure.

Au milieu de l'effarement général, Pardaillan, seul, restait parfaitement calme, comme s'il avait dit et accompli les choses les plus simples et les plus naturelles du monde. Et, rompant ce silence chargé de menaces, une voix éclatante claironna soudain:

—Oh! magnifique don Quichotte!

C'était Cervantes qui, encore un coup, perdait la notion de la réalité, et manifestait son enthousiasme pour le modèle que son génie devait immortaliser.

L'inquisiteur, enfin revenu de sa stupeur, tremblant de rage, se tourna vers les cavaliers, et ordonna:

—Emparez-vous de cet hérétique!

Et, du doigt, il désignait Pardaillan.

Ils étaient six, ces cavaliers, dont quatre s'occupaient à maintenir le prisonnier: don César. Les deux à qui l'ordre s'adressait se regardèrent, hésitants.

—Obéissez, par Dieu vivant! ou sinon...

Les deux hommes se résignèrent, mais la physionomie du chevalier ne leur annonçait rien de bon, car ils portèrent soudain la main à la poignée de l'épée. Ils n'eurent pas le temps de dégainer. Prompt comme la foudre; Pardaillan fit un pas et projeta ses deux poings en avant. Les deux hommes tombèrent comme des masses.

Alors, s'approchant de l'inquisiteur jusqu'à le toucher, le regardant droit dans les yeux, glacial:

—Laissez cette enfant, dit-il.

—Trop familier, même!... Je crois, drôle, que tu te permets de menacer un gentilhomme!... Allons, laisse cette jeune fille, te dis-je!

Le familier se redressa, farouche, et:

—Portez donc la main sur moi, si vous l'osez!

—Ma foi, j'eusse préféré m'épargner ce contact répugnant, mais, enfin, puisqu'il le faut...

Au même instant, Pardaillan se pencha, saisit le familier par la ceinture, le souleva comme une plume, l'emporta à bout de bras jusqu'à la porte qu'il poussa du pied, et le jeta rudement dans la rue en disant:

—Si tu tiens à tes oreilles, ne t'avise pas de revenir ici tant que j'y serai.

Puis, sans plus s'en occuper, il rentra dans le patio, et, aux quatre cavaliers qui le regardaient d'un air ébahi, rudement:

—Détachez ce seigneur!

Ils s'empressèrent d'obéir, et, en coupant les cordes:

—Excusez-nous, don César, votre résistance au Saint-Office vous aurait infailliblement coûté la vie...

Quand le Torero fut détaché, Pardaillan leur montra la porte du doigt et dit:

—Sortez!

—Nous sommes des cavaliers! fit l'un d'un air rogue.

—Je ne sais si vous êtes des cavaliers, dit paisiblement Pardaillan, mais je sais que vous avez agi comme des sbires... Sortez donc si vous ne voulez que je vous traite comme tels...

Et il montrait la pointe de sa botte.

Les quatre, honteux, courbèrent l'échiné, et, avec des jurons étouffés, se dirigèrent vers la porte.

—Doucement, leur cria Pardaillan, vous oubliez de nous débarrasser de ça.

Ça, c'étaient les deux qu'il avait à moitié assommés.

Piteusement, les quatre s'attelèrent, et, l'un soulevant les épaules, l'autre les jambes, ils firent une sortie qui était loin d'être aussi brillante que leur entrée.

Quand ils se retrouvèrent entre eux, avec l'hôte, sa fille, les servantes, qui surgirent soudain d'on ne savait quels coins d'ombre et qui, maintenant, étaient partagés entre l'admiration que leur inspirait cet homme extraordinaire et la crainte d'une accusation de complicité, malheureusement très possible:

—Cordieu! On respire mieux maintenant! dit tranquillement Pardaillan.

—Sublime, magnifique, admirable don Quichotte! exulta Cervantes.

—Écoutez, cher ami, fit Pardaillan, dites-moi, une fois pour toutes, qui est ce don Quichotte dont vous me rebattez les oreilles depuis une heure?

—Il ne connaît pas don Quichotte! s'apitoya Cervantes avec un air de désolation comique.

Et, avisant la petite Juana:

—Ecoute ici, muñeca (poupée). Regarde un peu si, en furetant bien dans ta chambre, tu ne trouverais pas un morceau de miroir.

—Pas besoin d'aller si loin, seigneur, répondit Juana en riant. Voilà le miroir que vous demandez.

Et, fouillant dans son sein, la jolie Andalouse en tira une coquille plate, recouverte d'un enduit blanc aussi brillant que de l'argent.

Cervantes prit la coquille-miroir, la présenta gravement à Pardaillan, et, s'inclinant:

—Regardez-vous là-dedans, chevalier, et vous connaîtrez cet admirable don Quichotte, dont je vous rebats les oreilles depuis une heure.

—C'est bien ce qui me semblait, murmura Pardaillan, qui regarda un moment Cervantes avec un air très sérieux.

Puis, haussant les épaules:

—J'avais bien dit: votre don Quichotte est un maître fou. Parce qu'un homme de sens n'aurait pas accompli toutes les folies que vient de faire ici ce fou de... don Quichotte.

El Torero et la Giralda s'approchèrent alors du chevalier, et, d'une voix tremblante d'émotion:

—Je bénirai l'instant où il me sera donné de mourir pour le plus brave des chevaliers que j'aie jamais rencontré, dit don César.

La Giralda, elle, ne dit rien. Seulement, elle prit la main de Pardaillan, et la porta vivement à ses lèvres.

Comme toujours, devant toute manifestation de reconnaissance ou d'admiration, Pardaillan resta un moment fort emprunté, plus gêné devant cette explosion de sentiments sincères qu'il ne l'eût été devant les pointes acérées de plusieurs rapières menaçant sa poitrine.

Il contempla, une seconde le couple, adorable de charme et de jeunesse, et, de cet air bourru qu'il avait dans ses moments d'émotion douce:

—Mordieu! monsieur, il s'agît bien de mourir! Il faut vivre pour cette adorable enfant... En attendant asseyez-vous là, tous les deux, et, en buvant du vin de mon pays, nous chercherons ensemble le moyen de vous soustraire aux dangers qui vous menacent.

XII

L'AMBASSADEUR DU ROI HENRI

Une des pièces annexes du salon des Ambassadeurs dans l'Alcazar de Séville est est vaste, lambrissée, plafonnée de bois d'essences rares, bizarrement sculptés dans ce fantastique style arabe. Sommairement meublée: larges fauteuils, énormes bahuts, une grande table de travail, surchargée de paperasses.

De petites fenêtres cintrées donnent sur ces fameux jardins, célèbres dans le monde entier.

Le roi Philippe II est assis devant une de ces fenêtres, et son oeil froid erre distraitement sur les splendeurs d'une nature luxuriante, corrigée, embellie et garrottée par un art intelligent, mais trop raffiné.

Le grand inquisiteur est debout près de lui.

Plus loin, appuyé au chambranle d'une autre fenêtre, un colosse se tient immobile. Un nez long et busqué, des yeux sombres, sans expression, c'est tout ce qui émerge d'une forêt de cheveux crépus, retombant sur le front, jusque sur les sourcils épais et broussailleux, et d'une barbe neptunienne, envahissant tout le bas du visage jusqu'aux pommettes, le tout d'un roux ardent.

Ce colosse, don Iago de Almaran, plus communément appelé à la cour Barba Roja, ou, en français, Barbe Rousse, c'était le dogue de Philippe II.

Là où se trouvait le roi, aux fêtes, aux cérémonies religieuses, aux exécutions, au conseil, on voyait Barba Roja, immobile, muet, les yeux fixés sur son maître, ne comprenant que sur son ordre exprès.

C'était une brute magnifique, qui faisait partie, en quelque sorte, des accessoires qui entouraient la personne du roi. Mais, sur un signe, sur un regard du maître, la brute devenait d'une intelligence remarquable pour exécuter l'ordre secret saisi au vol.

Le roi, dans son costume opulent et sévère, avec cet air sombre et glacial qui lui était habituel, écoutait attentivement les explications d'Espinosa.

—La princesse Fausta, disait le grand inquisiteur, est la même qui a rêvé de renouer la tradition de la papesse Jeanne. C'est la même qui a fait trembler Sixte V et a failli le renverser de son trône pontifical. C'est une intelligence et c'est une illuminée... Elle est à ménager, son concours peut être précieux.

—Et ce chevalier de Pardaillan?

—D'après ce que j'en ai entendu dire, c'est une force redoutable qu'il faudra s'attacher à tout prix ou briser impitoyablement... Mais encore faudrait-il le voir à l'oeuvre pour le juger... D'autre part, le jour même de son arrivée à Séville, il s'est heurté à un de mes agents... Ce Pardaillan l'a jeté dans la rue comme on jette un objet gênant...

—Il a osé porter la main sur un agent de l'Inquisition? fit le roi d'un air de doute.

Espinosa s'inclina en signe d'affirmation.

—Alors, dit Philippe sur un ton tranchant, il faut le châtier... tout ambassadeur qu'il est.

—Il est nécessaire de savoir d'abord ce que veut et ce que peut le sire de Pardaillan.

—Peut-être, fit le roi, toujours glacial. Mais il est impossible de laisser impunie l'offense faite à un agent de l'Etat... Il faut un exemple.

—Les apparences sont sauvegardées: l'agent n'avait pas d'ordres... il a agi de sa propre initiative et par excès de zèle... C'est un manquement à la discipline qui mérite une peine sévère. Quant au sire de Pardaillan, on saura trouver un prétexte... si besoin est.

—Bien! fit le roi avec indifférence.

Et, se levant, il vint, d'un pas lent et majestueux, se placer près de la table de travail:

—Faites introduire Mme la princesse Fausta.

Et il s'assit dans une attitude qui lui était familière: la jambe droite croisée sur la jambe gauche, le coude sur le bras du fauteuil, le menton appuyé sur le poing.

Espinosa s'inclina profondément, alla transmettre les ordres du roi et revint se placer discrètement dans une embrasure, non loin de Barba Roja.

Au même instant, Fausta faisait son entrée.

Elle s'avançait lentement, avec cette souveraine majesté qui faisait se courber tous les fronts. Ses yeux de diamant noir se posaient sur les yeux de Philippe qui, impassible, figé dans son immobilité voulue, la fixait avec une insistance vraiment royale.

Seulement, tandis que, chez le roi, le regard était froid, impérieux, foudroyant comme un coup droit qui vise à tuer, chez Fausta, il se montrait enveloppant, d'une douceur inexprimable et en même temps d'une force irrésistible, qui tendait à désarmer simplement.

Fausta se courba dans la plus impeccable des révérences de la cour.

Mais, de la suprême harmonie de ses attitudes, du port de tête altier, du regard fulgurant se dégageait une si souveraine autorité qu'elle semblait écraser celui devant qui elle s'inclinait.

Et l'impression était si saisissante qu'Espinosa ne put s'empêcher d'admirer, et murmura:

—Incomparable comédienne!

Et le roi, ébloui peut-être par la surhumaine beauté de cette étincelante magicienne, le roi sentit plier son indomptable orgueil.

Il se leva, fit deux pas rapides, se découvrit en un geste empreint de l'orgueilleuse élégance espagnole, et, la saisissant par la main, la redressa avant que la révérence ne fût terminée, la conduisit à un fauteuil en disant gravement:

—Veuillez vous asseoir, madame.

De la part de ce fier monarque, rigide observateur de l'étiquette, ce geste imprévu, qui stupéfia Espinosa, constituait le triomphe le plus éclatant pour Fausta.

Qu'était-ce que le roi Philippe?

C'était un croyant sincère. Doué d'une intelligence supérieure, il avait haussé cette foi jusqu'à l'absolu, s'en était fait une arme, et il avait rêvé ce que, jadis, avait dû rêver Torquemada, c'est-à-dire l'univers soumis à sa foi, c'est-à-dire à lui-même.

L'Histoire nous dit, en parlant de lui: sombre, fanatique, orgueilleux, despote... Peut-être!... en tout cas, c'est bientôt dit.

Nous disons, nous: IL CROYAIT! Et cela explique tout.

Il croyait que la foi est nécessaire à l'homme pour vivre une vie heureuse et mourir d'une mort paisible. Attenter à la foi, c'était donc attenter au bonheur des hommes, c'était donc les vouer à une mort désespérée. Les incroyants, les hérétiques apparaissaient comme des êtres malfaisants qu'il était nécessaire d'exterminer.

Sa foi religieuse se transformant en foi politique, il avait cru à la monarchie universelle.

De là, ses menées dans tous les pays d'Europe. De là, son intervention immédiate dans les affaires de la France. Ce pays devait être annexé le premier, puisqu'il se trouvait sur sa route, et, en l'annexant, il réunissait en même temps ses États en un formidable faisceau.

Tel était l'homme sur lequel Fausta, par l'éclat de sa prestigieuse beauté, venait de remporter un premier succès dont elle avait le droit d'être fière.

Fausta s'assit donc en une de ces poses de grâce dont elle avait le secret.

A son tour, le roi s'assit et:

—Parlez, madame, dit-il avec une sorte de déférence.

Alors, de cette voix harmonieuse dont le charme était si puissant:

—J'apporte à Sa Majesté la déclaration du roi Henri III, par laquelle vous êtes reconnu comme successeur et unique héritier du roi de France.

Espinosa darda son oeil de feu sur Fausta et pensa:

—Va-t-elle réellement remettre le parchemin?

—Voyons cette déclaration, dit le roi.

Fausta jeta sur lui ce rapide et sûr coup d'oeil habitué à fouiller les masques les plus impassibles, et, ne le voyant pas au point où elle le désirait:

—Avant de vous remettre ce document, il me paraît indispensable de vous donner quelques explications, de me présenter à vous. Il est nécessaire que Votre Majesté sache ce qu'est la princesse Fausta, ce qu'elle a déjà fait et ce qu'elle peut et veut faire encore.

Le roi dit simplement:

—Je vous écoute, madame.

—Je suis celle que vingt-trois princes de l'Eglise, réunis en un conclave secret, ont jugée digne de porter les clefs de saint Pierre. Celle à qui ils ont reconnu la force et la volonté de réformer le culte. Celle qui, par la persuasion ou par la violence, saura imposer la foi à l'univers entier. Je suis la papesse!

Philippe, à son tour, la considéra une seconde.

—Vous êtes, dit-il, celle qu'un souffle du chef de la Chrétienté a renversée avant qu'elle ne mît le pied sur les marches de ce trône pontifical convoité. Vous êtes celle que le pape a condamnée à mort, dit-il non sans rudesse.

—Je suis celle que la trahison a fait trébucher dans sa marche, c'est vrai. Mais je suis aussi celle que ni la trahison ni le pape, ni la mort même, n'ont pu abattre parce qu'elle est l'Elue de Dieu qui la conduit à l'inéluctable triomphe pour le bien de la foi!

Ceci était dit avec un tel accent de sincérité solennelle que le roi, croyant comme il l'était, ne pouvait pas ne pas en être impressionné et qu'il commença de la regarder avec un respect mêlé de sourde terreur.

Fausta reprit:

—Quelle est la loi qui interdit à la femme le trône de Pierre? Des théologiens savants ont fait des recherches minutieuses et patientes; rien, dans les écrits saints, dans les paroles du Christ, rien n'autorise à croire qu'elle doive être exclue. L'Eglise l'admet à tous les échelons de la hiérarchie. Il y a des abbesses et il y a des saintes. Pourquoi n'y aurait-il pas une papesse? D'ailleurs, il y a un précédent. Le sexe féminin est-il un obstacle aux grandes conceptions? Voyez la papesse Jeanne, voyez Jeanne d'Arc, voyez, dans ce pays même, Isabelle la Catholique, regardez-moi, moi-même, croyez-vous que cette tête fléchirait sous le poids de la triple couronne?

Elle était rayonnante d'audace et de foi ardente.

—Madame, dit gravement Philippe, j'avoue que les feux d'une couronne royale pâliraient sous l'éclatante blancheur de ce front si pur... Mais une tiare!.. excusez-moi, madame, il me semble que d'aussi jolies lèvres ne peuvent être faites pour d'aussi graves propos.

Cette fois, Fausta se sentit touchée. Le coup était rude; mais elle n'était pas femme à renoncer.

Elle reprit avec force:

—Si je suis l'Élue de Dieu pour le gouvernement des âmes, vous l'êtes, vous, pour le gouvernement des peuples. Ce rêve de monarchie universelle qui a hanté tant de cerveaux puissants, vous êtes désigné pour le réaliser... avec l'aide du chef de la Chrétienté, représentant de Dieu. Je parle d'un pape qui vous soutiendra en tout et pour tout parce qu'il aura l'indépendance nécessaire, parce qu'il aura besoin de s'appuyer sur vous comme vous aurez besoin de son assistance morale. Et, pour qu'il en soit ainsi, que faut-il? Que les États de ce pape soient suffisants pour lui permettre de tenir dignement son rang de souverain pontife. Donnez-lui l'Italie, il vous donnera le monde chrétien. Vous pouvez être ce maître du monde... je puis être ce pape...

Philippe avait écouté avec une attention soutenue sans rien manifester de ses impressions.

—Mais, madame, dit-il, l'Italie ne m'appartient pas. Ce serait une conquête à faire.

Fausta sourit.

—Je ne suis pas aussi déchue qu'on le croit, dit-elle. J'ai des partisans nombreux et décidés, un peu partout. J'ai de l'argent. Ce n'est pas une aide pour une conquête que je demande. Ce que je demande, c'est votre neutralité dans ma lutte contre le pape.

Le roi paraissait réfléchir profondément, et, d'un air rêveur, il murmura:

—Il faudrait des millions pour cette entreprise. Nos coffres sont vides.

—Que Votre Majesté dise un mot, et, avant huit jours, j'aurai fait entrer dans ses coffres cent millions, plus si c'est nécessaire, dit-elle avec dédain.

Philippe la fixa une seconde, et, hochant la tête:

—Je vois ce que vous me demandez et que je ne saurais vous donner, puisqu'il ne m'appartient pas... Je vois mal ce que vous pourriez me donner en échange.

—J'apporte à Votre Majesté la couronne de France... Il me semble que cela compenserait largement l'abandon du Milanais.

—Eh! madame, si je la veux, cette couronne de France, il me faudra la conquérir. Et, si je la prends, ce seront mes canons et mes armées qui me l'auront donnée, et non vous!

—Votre Majesté oublie la déclaration du roi Henri III? dit vivement Fausta.

—La déclaration du roi Henri III? fit le roi en ayant l'air de chercher. J'avoue que je ne comprends pas.

Cette déclaration est formelle. Grâce à elle, c'est la reconnaissance assurée de Votre Majesté par les deux tiers, au moins, du royaume de France.

—C'est tout à fait différent, en ce cas. Cette déclaration peut avoir la valeur que vous dites... Encore faudrait-il la voir? Ne deviez-vous pas me la remettre, madame? dit négligemment le roi en la regardant.

—Votre Majesté ne pense pas que j'aurais été assez insensée pour porter sur moi un tel document?

—Évidemment, madame, vous n'êtes pas femme à commettre une telle imprudence! répondit Philippe froidement.

Fausta sentit venir l'orage; mais, intrépide, comme toujours, elle ne recula pas. Et, toujours paisible:

—Votre Majesté l'aura dès qu'elle m'aura fait connaître sa décision au sujet des propositions que j'ai eu l'honneur de lui faire.

—Je ne pourrai rien décider, madame, tant que je n'aurai pas vu ce parchemin.

—Sans vous engager positivement, vous pourriez me laisser entrevoir vos intentions.

—Mon Dieu, madame, tout ce que vous m'avez dit concernant la papesse m'a singulièrement intéressé... Tout cela serait, à la rigueur, réalisable si vous étiez d'âge respectable. Mais vraiment, vous, madame, jeune et adorablement belle comme vous voilà? Mais nous autres, pauvres pécheurs, nous n'oserions jamais lever les yeux sur vous, car ce n'est pas la vénération due au représentant de Dieu que nous éprouverions alors, mais l'adoration ardente et jalouse due à l'incomparable beauté de la femme. Au lieu de sauver les âmes, vous les damneriez à tout jamais. Est-il possible? Vous rêvez de souveraineté pontificale! Mais, par la grâce, par le charme, par la beauté, vous êtes souveraine entre les souveraines et votre puissance est si prestigieuse que la mienne n'hésite pas à s'incliner devant elle.

Le roi avait commencé à parler avec froideur. Peu à peu, emporté par la violence de ses sentiments, il s'était animé, et, c'est sur un ton ardent, plus significatif que ses paroles assurément, qu'il avait terminé.

Fausta, sous son masque souriant, sentit gronder en elle une sourde irritation.

Allait-elle donc maintenant, partout et toujours, se heurter à l'amour? S'il en était ainsi, elle n'avait plus qu'à disparaître. C'était la ruine anticipée de tous ses projets.

Ainsi donc, partout, elle se heurtait à des amoureux, et, le seul, l'unique dont elle aurait désiré ardemment l'amour, Pardaillan, serait le seul à la dédaigner?

Elle songeait à ces choses, et, en même temps, elle s'inclinait devant Philippe. Et, de sa voix harmonieuse:

—J'attendrai donc qu'il plaise à Votre Majesté de se prononcer, dit-elle simplement.

Et Philippe, d'un air détaché:

—C'est ce que je ferai dès que j'aurai vu cette déclaration.

Fausta comprit qu'elle n'en tirerait rien de plus pour l'instant, et elle songea:

«Nous reprendrons la conversation plus tard. Et, puisqu'il plaît à ce roi, que je croyais si fort au-dessus des faiblesses humaines, de ne voir en moi que la femme, je descendrai, s'il le faut, jusqu'à son niveau et j'emploierai les armes de la femme pour le dominer.»

Tandis qu'elle songeait, Espinosa était allé jusqu'à l'antichambre transmettre un ordre sans doute. Il revenait, de son pas feutré, se remettre discrètement à l'écart, lorsque le roi lui fit un signe, et:

—Monsieur le grand inquisiteur, avez-vous organisé quelque imposante manifestation religieuse en vue de célébrer pieusement le jour du Seigneur?

—Devant l'autel de la place San Francisco, autant de bûchers qu'il y a de jours dans la semaine seront dressés, sur lesquels sept hérétiques opiniâtres seront purifiés par le feu, dit Espinosa en se courbant.

—Bien, monsieur, dit froidement Philippe.

Et, s'adressant à Fausta, impassible:

—S'il vous est agréable d'assister à cette sainte cérémonie, je vous y verrai avec plaisir, madame.

Puisque le roi daigne m'y convier, je ne manquerai pas un spectacle aussi édifiant, dit Fausta.

—La corrida? demanda-t-il alors à Espinosa.

—Elle aura lieu après-demain lundi, sur la même place San Francisco. Toutes les dispositions sont prises.

Le roi fixa Espinosa et, avec une intonation si étrange que Fausta en fut frappée:

—El Torero?

—On lui a fait connaître la volonté du roi. El Torero participera à la course, répondit Espinosa calmement.

Se tournant vers Fausta, avec un air de galanterie sinistre chez lui:

—Vous ne connaissez pas El Torero, madame? demanda Philippe. C'est le premier toréador d'Espagne. C'est un innovateur, une manière d'artiste dans son genre. Il est adoré de toute l'Andalousie. Vous ne savez pas ce qu'est une course de taureaux? Eh bien, je vous réserve une place à mon balcon. Venez, madame, vous verrez un spectacle intéressant... Tel que vous n'avez jamais rien vu de semblable, insista-t-il avec la même intonation qui avait déjà frappé Fausta.

Et ses paroles étaient accompagnées d'un geste de congé, aussi gracieux qu'il pouvait l'être chez un tel personnage.

—J'accepte avec joie, sire, dit Fausta, se levant.

Au même instant la porte s'ouvrit et un huissier annonça:

—M. le chevalier de Pardaillan, ambassadeur de S. M. le roi Henri de Navarre.

Et, tandis que Fausta, malgré elle, restait clouée sur place, tandis que le roi la fixait avec cette insistance qui décontenançait les plus intrépides et les plus grands de son royaume, le chevalier s'avançait d'un pas assuré, la tête haute, le regard droit, avec cet air de simplicité ingénue qui masquait ses véritables impressions, s'arrêtait à quatre pas du roi et s'inclinait avec cette grâce altière qui lui était particulière.

Et un fugitif sourire vint arquer ses lèvres narquoises, tandis que, d'un coup d'oeil rapide, il dévisageait Barba Roja, immobile et rêveur dans son encoignure, et Espinosa, plus près.

A la vue de cette physionomie calme, presque souriante, il murmura:

«Celui-là, c'est le véritable adversaire que j'aurai à combattre. Celui-là, seul, est redoutable.»

Le résultat de ces réflexions, rapides comme un éclair, fut que Espinosa, observateur attentif, n'aurait pu dire si la révérence de cet extraordinaire ambassadeur s'adressait au roi, à Fausta, qui le fixait de ses yeux ardents, ou à lui-même.

Et le grand inquisiteur, de son côté, murmura:

«Voici un homme!»

En se courbant avec cette élégance naturelle, quelque peu hautaine, qui constituait à elle seule une flagrante infraction aux règles de la rigide étiquette espagnole, Pardaillan songeait encore:

«Ah! tu cherches à me faire baisser les yeux!... Ah! tu t'es découvert devant Mme Fausta et tu remets ton chapeau pour recevoir l'envoyé du roi de France!... Ah! tu fais trancher la tête du téméraire qui ose parler devant toi sans ta permission! Mort-diable! tant pis...»

Et, faisant deux pas rapides vers Fausta, qui se retirait lentement, avec ce sourire de naïveté aiguë qui faisait qu'on ne savait pas s'il plaisantait:

—Quoi! vous partez, madame?... Restez donc!... Puisque le hasard nous met tous les trois en présence, nous pourrons ainsi régler d'un coup nos petites affaires.

Ces paroles, dites avec une cordiale simplicité, produisirent l'effet de la foudre.

Fausta s'arrêta net et se retourna, fixant tour à tour Pardaillan, comme si elle ne le connaissait pas, et le roi pour deviner s'il n'allait pas foudroyer à l'instant l'audacieux qui osait une telle inconvenance.

Le roi devint plus livide encore; son oeil gris lança un éclair. Barba Roja, lui-même, porta la main à la garde de son épée et regarda le roi, attendant l'ordre de frapper.

Espinosa, en réponse à l'interrogation muette du roi, eut un haussement d'épaules et un geste qui signifiaient:

—Je vous ai averti... Laissez faire... Nous réglerons tout quand il en sera temps.

Et le roi Philippe II, acceptant le conseil de son inquisiteur, intéressé malgré lui peut-être par la hardiesse et la bravoure étincelante de ce personnage qui ressemblait si peu à ses courtisans, toujours courbés devant lui, Philippe se taisait; mais en lui-même il murmurait:

—Voyons jusqu'où ira l'insolence de ce roturier!

Fausta, oubliant qu'elle avait congé, oubliant le roi lui-même, fixait sur Pardaillan un regard résolu, prête à relever le défi—et cependant d'un esprit trop supérieur pour ne pas admirer intérieurement.

Chez Espinosa, l'admiration se traduisait par cette réflexion:

«Il faut que cet homme soit à nous à tout prix!»

Seul Pardaillan souriait de son sourire naïf, ne paraissait pas soupçonner le moins du monde la tempête déchaînée par son attitude et qu'il jouait sa tête.

Et, avec la même simplicité, s'adressant au roi:

—Je vous demande pardon, sire, je manque peut-être à l'étiquette, mais mon excuse est dans ce fait que notre sire, le roi de France (et il insistait sur ces derniers mots), nous a habitués à une large tolérance sur ces questions, quelque peu puériles.

La position risquait de devenir ridicule, c'est-à-dire terrible pour le roi. Il fallait, de toute nécessité, réprimer ce qui lui apparaissait comme une insolence, ou l'écraser de son dédain.

—Faites, monsieur, comme si vous étiez devant le roi de France, dit-il, en insistant à son tour sur ces derniers mots, avec un ton qui eût fait rentrer sous terre tout autre que Pardaillan.

Mais Pardaillan en avait vu et entendu bien d'autres. Pardaillan, enfin, avait résolu de piquer l'orgueil de ce roi qui lui déplaisait outrageusement.

—Je remercie Votre Majesté de la permission qu'elle daigne m'accorder avec tant de bonne grâce, dit-il. Figurez-vous que je suis curieux de voir de près certain parchemin que possède Mme la princesse Fausta. Mais curieux à tel point, sire, que je n'ai pas hésité à traverser la France et l'Espagne tout exprès pour satisfaire cette curiosité que vous partagez, j'en jurerais, attendu que ce parchemin n'est pas dénué d'intérêt pour vous.

Et, tout à coup, avec cette froide tranquillité qu'il prenait parfois:

—Ce parchemin, je suis certain que vous l'avez demandé à Mme Fausta, je suis certain qu'elle vous a répondu qu'elle ne l'avait pas sur elle, qu'il était placé en lieu sûr... Eh bien, c'est faux... Ce parchemin est là...

Et, tendant le bras, il touchait presque le sein de la «papesse» du bout de son index.

Et le ton était d'une assurance si irrésistible, le geste à la fois si imprévu et si précis que, de nouveau, l'espace de quelques secondes, le silence pesa lourdement sur les acteurs de cette scène rapide.

—Quel rude joueur! admira encore Espinosa.

Quant à Fausta, elle reçut le coup en pleine poitrine. Mais elle ne broncha pas. Le roi, lui, commençait à s'intéresser à cet étrange ambassadeur au point qu'il oubliait ses façons cavalières qui l'avaient froissé.

Le chevalier continuait:

—Allons, madame, sortez de votre sein ce fameux parchemin, montrez-le-nous un peu, que nous puissions discuter sa valeur, car, s'il intéresse Sa Majesté le roi d'Espagne, il intéresse aussi Sa Majesté le roi de France que j'ai l'insigne honneur de représenter ici.

En disant ceci, Pardaillan s'était redressé. Et il y avait une telle flamme dans son regard, une telle force, une telle autorité dans son geste que, cette fois, le roi lui-même ne put s'empêcher d'admirer cet homme tant il apparaissait, maintenant, imposant et majestueux.

Fausta n'était pas femme à reculer devant une telle mise en demeure et elle songeait:

«Puisque cet homme bat les diplomates les plus consommés par sa franchise audacieuse, pourquoi n'emploierais-je pas la même franchise comme une arme redoutable qui se tournerait contre lui?»

Et elle porta la main à son sein pour en extraire le parchemin et l'étaler dans un geste de bravade.

Mais, sans doute, il n'entrait pas dans les vues du roi de discuter sur ce sujet avec l'ambassadeur du roi Henri, car il l'arrêta en disant impérieusement:

—J'ai donné congé à madame la princesse Fausta.

Fausta n'acheva pas son geste. Elle s'inclina devant le roi, regarda Pardaillan droit dans les yeux, et:

—Nous nous retrouverons, chevalier, dit-elle d'une voix très calme.

—J'en suis certain, madame, dit gravement Pardaillan.

Fausta approuva non moins gravement d'une légère inclination de tête et se retira majestueusement, comme elle était entrée, accompagnée par Espinosa qui, soit pour lui faire honneur, soit pour tout autre motif, la conduisit jusqu'à l'antichambre où il la laissa pour revenir assister à l'entretien du roi et de Pardaillan.

Lorsque le grand inquisiteur reprit sa place:

—Monsieur l'ambassadeur, dit le roi, veuillez nous faire connaître l'objet de votre mission.

Avec cette intuition merveilleuse qui le guidait dans les cas graves où une décision prompte s'imposait, Pardaillan avait étudié et compris instantanément le caractère de Philippe II. Il supportait le regard fixe du roi sans paraître troublé et répondit, avec une tranquille aisance, comme s'il eût traité d'égal à égal:

—Sa Majesté le roi de France désire que vous retiriez les troupes espagnoles que vous entretenez dans Paris et dans le royaume. Le roi, animé des meilleures intentions à l'égard de Votre Majesté, estime que l'entretien de ces garnisons dans son royaume constitue un acte peu amical de votre part. Le roi estime que vous n'avez rien à voir dans les affaires de la France.

L'oeil froid de Philippe eut une lueur aussitôt éteinte:

—Est-ce tout ce que désire Sa Majesté le roi de Navarre? fit-il.

—C'est tout... pour le moment, dit froidement Pardaillan.

Le roi parut réfléchir un instant, puis il répondit:

—La demande que vous nous transmettez serait juste et légitime si S. M. de Navarre était réellement roi de France... et qui n'est pas.

—Ceci est une question qui n'est pas à soulever ici, dit fermement Pardaillan. Il ne s'agit pas de savoir, sire, si vous consentez à reconnaître le roi de Navarre comme roi de France, Il s'agit d'une question nette et précise... le retrait de vos troupes qui n'ont rien à faire en France.

—Que pourrait le roi de Navarre contre nous, lui qui ne sait même pas prendre d'assaut sa capitale? fit le roi avec un sourire de dédain.

—En effet, sire, dit gravement Pardaillan, c'est une extrémité à laquelle le roi Henri ne peut se résoudre.

Et, soudain, avec son air figue et raisin:

—Que voulez-vous, sire, le roi veut que ses sujets se donnent à lui librement. Il lui répugne de les forcer par un assaut, en somme facile. Ce sont là scrupules exagérés qui ne sauraient être compris du vulgaire, mais qu'un roi comme vous, sire, ne peut qu'admirer.

Le roi se mordit les lèvres. Il sentait la colère gronder en lui, mais il se contint.

—Nous étudierons, dit-il, la demande de Sa Majesté Henri de Navarre. Nous verrons...

Malheureusement, il avait affaire à un adversaire décidé à ne pas se contenter de faux-fuyants.

—Faut-il conclure, sire, que vous refusez d'accéder à la demande juste, légitime, et courtoise du roi de France? insista Pardaillan.

—Et quand cela serait, monsieur? fit le roi d'un air rogue.

—On dit, sire, que vous adorez les maximes et les sentences. Voici un proverbe de chez nous que je vous conseille de méditer: «Charbonnier est maître chez lui», reprit paisiblement Pardaillan.

—Ce qui veut dire? gronda le roi en se redressant.

—Ce qui veut dire, sire, que vous ne pourrez vous en prendre qu'à vous-même si vos troupes sont châtiées comme elles le méritent et chassées du royaume de France, dit froidement Pardaillan.

—Par la Vierge-Sainte! je crois que vous osez menacer le roi d'Espagne, monsieur! éclata Philippe, livide de fureur.

Pardaillan répondit avec un flegme sublime.

—Je ne menace pas le roi d'Espagne... Je l'avertis.

Le roi, qui ne s'était contenu jusque-là que par un puissant effort de volonté, donnait soudain libre cours à l'exaspération suscitée en lui par les façons cavalières et hardies de cet étrange ambassadeur.

Il se tournait déjà vers Barba Roja pour lui faire signe de frapper, déjà Pardaillan, qui ne le perdait pas de vue, se disposait à dégainer lorsque Espinosa s'interposa et très calme, d'une voix presque douce:

—Le roi, qui exige de ses serviteurs un dévouement et un zèle absolus, ne saurait vous reprocher de posséder à un si haut degré les qualités d'un excellent serviteur. Il rend hommage au contraire à votre ardeur et saura, le cas échéant, en témoigner auprès de votre maître.

—De quel maître voulez-vous parler, monsieur? fit tranquillement Pardaillan qui, aussitôt, fit face à ce nouvel adversaire.

Si impassible que fût le grand inquisiteur, il faillit perdre contenance devant cette question imprévue.

—Mais, balbutia-t-il, je parle du roi de Navarre.

—Vous voulez dire du roi de France, monsieur, fit Pardaillan imperturbable.—Je suis, il est vrai, ambassadeur du roi de France. Mais le roi n'est pas mon maître pour cela.

Sur le coup, Espinosa et Philippe se regardèrent avec un ébahissement qu'ils ne cherchèrent pas à dissimuler. Enfin Espinosa se ressaisit et, doucement:

—Si le roi n'est pas votre maître, qu'est-ce donc, selon vous?

Pardaillan devint glacial et, s'inclinant, il ajouta:

—C'est un ami auquel je m'intéresse.

En soi le mot était énorme, prononcé devant des personnages tels que Philippe II et son grand inquisiteur, qui représentaient le pouvoir dans ce qu'il y a de plus absolu. Et, ce qu'il y eut de plus prodigieux encore, c'est que, après avoir considéré un instant cette physionomie étincelante d'audace et d'intelligence, après avoir admiré cette attitude de force consciente au repos, Espinosa l'accepta, ce mot, comme une chose toute naturelle car il s'inclina à son tour et, gravement:

—Je vois à votre air, monsieur, qu'en effet vous ne devez avoir d'autre maître que vous-même et l'amitié d'un homme tel que vous est assez précieuse pour honorer même un roi.

—Paroles qui me touchent, car, monsieur, je vois à votre air que vous ne devez pas prodiguer les marques de votre estime, répondit Pardaillan.

Espinosa le regarda un instant et approuva doucement de la tête.

—Pour en revenir à l'objet de votre mission. Sa Majesté ne refuse pas d'accéder à la demande que vous lui avez transmise. Mais vous devez comprendre qu'une question aussi importante ne se peut résoudre sans qu'on y ait mûrement réfléchi. Vous le comprenez?

Ayant écarté l'orage momentanément, Espinosa s'effaça de nouveau, laissant au roi le soin de continuer la conversation dans le sens où il l'avait aiguillée. Et Philippe, comprenant que l'inquisiteur ne jugeait pas le moment venu de briser les pourparlers, ajoutait:

—Nous avons nos vues.

—Précisément, dit Pardaillan, ce sont ces vues qu'il serait intéressant de discuter. Vous rêvez d'occuper le trône de France et vous faites valoir votre mariage avec Elisabeth de France. C'est un droit nouveau en France et vous oubliez, sire, que, pour consacrer ce droit, il vous faudrait une loi en bonne et due forme. Or, jamais le parlement ne promulguera une pareille loi.

—Qu'en savez-vous, monsieur?

—Eh! sire, voici des années que vos agents sèment l'or à pleines mains pour arriver à ce but. Avez-vous réussi?... Toujours vous vous êtes heurté à la résistance du parlement... Cette résistance, vous ne la briserez jamais, ajouta Pardaillan haussant les épaules.

—Et qui vous dit que nous n'avons pas d'autres droits?

—Le parchemin de Mme Fausta?... Eh bien, parlons-en de ce parchemin! Si vous mettez la main dessus, sire, publiez-le et je vous réponds qu'aussitôt Paris et la France reconnaissent Henri de Navarre.

—Comment cela? fit le roi avec étonnement.

—Sire, dit froidement Pardaillan, je vois que vos agents vous renseignent bien mal sur l'état des esprits en France. La France n'aspire qu'au repos, à la paix, enfin. Pour l'avoir, cette paix, elle est prête à accepter Henri de Navarre, même s'il reste hérétique... à plus forte raison l'acceptera-t-elle s'il embrasse la religion catholique. Le roi, lui, hésite encore. Publiez ce fameux parchemin et ses hésitations disparaissent, pour en finir il se décide à aller à la messe et, alors, c'est Paris qui lui ouvre ses portes, c'est la France qui l'acclame.

—En sorte que, selon vous, nous n'avons aucune chance de réussite dans nos projets?

—Je crois, dit paisiblement Pardaillan, qu'en effet vous ne serez jamais roi de France, car: la France, sire, est un pays de lumière et de gaieté. La franchise, la loyauté, la bravoure, la générosité, tous les sentiments chevaleresques y sont aussi nécessaires à la vie que l'air qu'on respire. C'est un pays vivant et vibrant, ouvert à tout ce qui est noble et beau, qui n'aspire qu'à l'amour, la liberté. Pour régner sur ce pays, il faut nécessairement un roi qui synthétise toutes ces qualités, un roi qui soit beau, aimable, brave et généreux entre tous.

—Vous avez la franchise brutale, monsieur, grinça Philippe.

Pardaillan eut cet air d'étonnement ingénu qu'il prenait lorsqu'il se disposait à dire quelque énormité.

—Pourquoi? J'ai parlé au roi de France avec la même franchise que vous qualifiez de brutale, et il ne s'en est point offusqué... bien au contraire... De vrai nous ne saurions nous comprendre parce que nous ne parlons pas la même langue. En France, il en serait toujours ainsi, vous ne comprendriez pas vos sujets qui ne vous comprendraient pas davantage. Le mieux est donc de rester ce que vous êtes.

—Je méditerai vos paroles, croyez-le bien, dit Philippe, livide. En attendant, je veux vous traiter avec les égards dus à un homme de votre mérite. Vous plairait-il d'assister à l'autodafé dominical de demain?

—Mille grâces, sire, mais ces sortes de spectacles répugnent à ma sensibilité un peu nerveuse.

—Je le regrette, monsieur, dit Philippe avec une amabilité sinistre. Mais, enfin, je veux vous distraire et non vous imposer des spectacles qui, s'ils nous conviennent à nous, sauvages d'Espagne, peuvent en effet choquer votre nature raffinée de Français. Éprouvez-vous la même répugnance pour la corrida?

—Ah! pour cela, non! fit Pardaillan sans sourciller. J'avoue même que je ne serais pas fâché de voir une de ces fameuses courses. On m'a parlé d'un toréador fameux en Andalousie, ajouta-t-il en fixant le roi.

—El Torero? fit le roi paisiblement. Vous le verrez... Vous êtes invité à la corrida d'après-demain lundi. Vous verrez là un spectacle extraordinaire, qui vous étonnera, j'en suis sûr, reprit Philippe avec cette intonation étrange qui fit dresser l'oreille à Pardaillan, comme elle avait frappé Fausta l'instant d'avant.

—Je remercie Votre Majesté de l'honneur qu'elle veut bien me faire, et je ne manquerai pas d'assister à un aussi curieux spectacle.

—Allez, monsieur l'ambassadeur, je vous ferai connaître ma réponse à la demande de S. M. Henri de Navarre... Et n'oubliez pas la corrida, lundi.

—Ouais! songeait Pardaillan en s'inclinant, serait-ce quelque traquenard à mon intention?... Mortdiable! il ne sera pas dit que ce sinistre despote m'aura fait reculer! Je n'aurai garde-d'oublier, sire! dit-il, se redressant. Et en lui-même: Pas plus que tu n'oublieras les quelques vérités dont je t'ai gratifié.

Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers l'antichambre.

Derrière lui, sur un signe impérieux de Philippe II, Barba Roja se mit en marche. En passant près de son maître, il s'arrêta une seconde:

—Corrige-le, ridiculise-le devant tout le monde... mais ne le tue pas, murmura le roi.

Et le molosse sortit derrière Pardaillan en marmonnant:

«Diantre soit de la fantaisie du roi! C'était si facile de le prendre par le cou et de l'étrangler comme un poulet... ou bien encore quelque bon coup de dague ou d'épée et la besogne se trouvait proprement expédiée...»

Barba Roja sorti, le roi se leva, vint se placer derrière une lourde portière de brocart, poussa légèrement la porte et, de là, se mit à surveiller attentivement ce qui allait se passer.

Pardaillan ne paraissait pas se douter qu'une ombre le suivait pas à pas. L'antichambre, dans laquelle il venait de pénétrer, était une vaste salle nue, garnie simplement d'immenses banquettes courant le long des murs. Elle était encombrée de courtisans, gentilshommes de service, officiers de garde, laquais chamarrés, affairés et pressés, huissiers immobiles, la baguette d'ébène à la main. Parmi les courtisans, les uns étaient assis sur les banquettes, d'autres se promenaient à petits pas, d'autres encore, groupés dans les embrasures des fenêtres, causaient entre eux. Devant certaines portes, un officier de garde, l'épée au poing, devant d'autres, un huissier.

Dans une embrasure, Pardaillan reconnut des visages de connaissance. Il murmura:

«Tiens! les trois anciens ordinaires de Valois! Ils attendent sans doute leur maîtresse, la digne Fausta. Mais je ne vois pas ce brave Bussi, ni cet excellent neveu de M. Peretti.»

Dans cette antichambre, où s'entassait une foule, on n'entendait que de vagues chuchotements. On se fût cru dans une église. Nul, ici, n'eût été assez téméraire pour élever la voix.

Curieux comme il l'était, sous ses airs de ne pas l'être. Pardaillan fit plusieurs fois le tour de la salle. Tout à coup, il s'aperçut qu'un silence de mort planait maintenant sur cette foule tout à l'heure discrètement bruissante. Et, chose plus étrange encore, tout mouvement avait cessé. On eût dit que tous les assistants avaient été soudain pétrifiés. L'explication de cet apparent phénomène est très simple.

Barba Roja cherchait ce qu'il pourrait bien faire pour ridiculiser Pardaillan devant tous les assistants. Et, comme il ne trouvait rien, il se contentait d'emboîter les pas du chevalier. Seulement son manège avait été vite remarqué. Alors, un murmure se répandit de proche en proche, il allait se passer quelque chose, quoi, on n'en savait rien. Mais chacun voulut voir et entendre.

Et, au milieu du silence et de l'immobilité générale, Pardaillan devint le point de mire de tous les regards.

Il n'en parut nullement gêné d'ailleurs et, d'un pas très posé, il s'achemina vers la sortie. Devant la porte, un officier se tenait raide comme à la parade. Derrière Pardaillan, Barba Roja fit un signe impérieux. L'officier, au lieu de s'effacer, tendit son épée en travers de la porte et, très poliment d'ailleurs, dit:

—On ne passe pas ici, seigneur!

—Ah! fit simplement Pardaillan. En ce cas, veuillez me dire par où je pourrai sortir.

L'officier eut un geste vague qui embrassait toutes les issues sans en désigner aucune plus spécialement.

Pardaillan parut s'en contenter et ne dit rien. Résolument, au milieu de l'attention générale, il se dirigea vers une autre porte. Là, il se heurta à un huissier qui, comme l'officier, lui barra le chemin en étendant sa baguette et, très poliment, en saluant très bas, lui dit qu'on ne passait pas par là.

Pardaillan fronça légèrement le sourcil et eut pardessus son épaule un coup d'oeil qui eût donné fort à réfléchir à Barba Roja s'il avait pu le saisir au passage.

Mais Barba Roja ne vit rien. Il cherchait toujours comment s'y prendre pour ridiculiser le chevalier...

Pardaillan eut un regard circulaire, et, en lui-même:

«Par Pilate, je crois que ces laquais titrés se moquent de moi! Souriez, nobles cuistres, souriez... Tout à l'heure vos sourires se changeront en grimaces, et c'est moi qui rirai», pensa-t-il ironiquement.

Et, toujours imperturbable, il reprit sa promenade qui, soit hasard, soit intention, l'amena près des trois ordinaires de Fausta. Alors Montsery, Chalabre, Sainte-Maline s'avancèrent, saluèrent fort galamment le chevalier qui rendit le salut de son air le plus gracieux et, avec des sourires aimables, mais à voix basse, ils échangèrent rapidement ces quelques phrases:

—Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline, vous savez sans doute que nous avons mission de vous occire, ce que nous ferons, dès que nous le pourrons.

—Avec bien du regret cependant, dit Montsery avec sincérité.

—Car nous vous tenons en singulière estime, ajouta Chalabre, avec une révérence impeccable.

Pardaillan se contenta de saluer de nouveau en souriant:

—Mais, reprit Sainte-Maline, il nous paraît qu'on cherche à vous faire jouer ici un rôle... ridicule.

—Dites toujours votre pensée, messieurs, dit poliment Pardaillan.

—Eh bien, monsieur, dit Montsery, qui était toujours le plus fougueux des trois, la pensée de laisser berner un compatriote devant nous, sans protester, nous est insupportable.

—Surtout lorsque ce compatriote est un galant homme comme vous, monsieur, ajouta Sainte-Maline.

—Alors? Qu'avez-vous résolu, messieurs? dit Pardaillan qui se raidit comme il faisait toujours dans ses moments d'émotion.

—Vivedieu! monsieur, dit Chalabre, nous avons résolu d'infliger à ces mangeurs d'oignons crus la leçon que mérite leur outrecuidance.

—Nous serons fort honorés, monsieur, de tirer l'épée à vos côtés, dit Sainte-Maline, en saluant galamment.

—Tout l'honneur serait pour moi, messieurs, fit Pardaillan, en rendant le salut.

—Quitte à reprendre notre liberté d'action après, et à vous charger quand l'occasion se présentera, ajouta Montsery.

Pardaillan approuva gravement de la tête et les contempla un instant avec une expression d'indicible mélancolie. Enfin, très gravement:

—Messieurs, dit-il, vous êtes de braves gentilshommes. Ce que vous faites, et dont je vous exprime ma gratitude émue, vous sera compté. Pour ma part, quoiqu'il advienne, je ne l'oublierai jamais. Mais—ici il reprit sa physionomie narquoise et son sourire d'ironie aiguë—mais quittez tout souci en ce qui me concerne. Vous pouvez rester ici sans crainte de voir ridiculiser un compatriote. On rira peut-être tout à l'heure, je vous jure qu'on ne rira pas de votre serviteur.

Il y eut un échange de révérences courtoises, et Pardaillan se remit à déambuler.

Tout à coup, il sentit qu'on lui avait marché sur le talon. Il y eut une explosion de rires étouffés chez les courtisans. Pardaillan se retourna vivement et aperçut Barba Roja qui roulait des yeux effarés. C'était sans le faire exprès que le colosse avait marché sur le talon du chevalier. Mais ce banal incident fut un trait de lumière pour lui, car il se frappa le front. Il avait trouvé.

Pardaillan le contempla un instant en souriant, de son sourire froid et railleur.

—Excusez-moi, monsieur, fit-il très doucement, j'espère que je ne vous ai pas fait mal.

Et il reprit paisiblement sa promenade au milieu de l'hilarité générale. A ce moment, il passait près de la porte du cabinet du roi. Il eut dans l'oeil une lueur aussitôt éteinte.

Au même instant, et, coup sur coup. Barba Roja lui marcha sur les talons, Pardaillan se retourna encore et avec son immuable sourire:

—Décidément, monsieur, vous allez me trouver d'une maladresse insigne.

Et il voulut reprendre sa promenade. Mais Barba Roja lui mit la main sur l'épaule. Sous la puissante pesée du colosse, Pardaillan fléchit subitement.

Si Barba Roja eût connu Pardaillan, peut-être eût-il été étonné de rencontrer si peu de résistance. Malheureusement pour lui Barba Roja ne connaissait pas Pardaillan. Dédaigneux, il redressa cet adversaire indigne de lui et, magnanime, le relâcha brusquement, ce qui le fit trébucher. Un éclat de rire général, accompagné d'exclamations admiratives, vint chatouiller agréablement la vanité du dogue de Philippe II et l'encourager en même temps à persévérer dans son rôle. Les courtisans savaient que Barba Roja n'agissait jamais que sur l'ordre du roi. L'applaudir bruyamment était donc une manière comme une autre de faire leur cour.

Pardaillan frotta doucement son épaule, sans doute endolorie et, d'un air à la fois piteux et béat d'admiration, qui fit redoubler les rires:

—Mon compliment, monsieur, vous avez une poigne solide!

Barba Roja, d'un geste, appela un huissier. Il lui prit sa baguette d'ébène, la plaça posément dans la position horizontale, à un pied environ du sol, et ordonna:

—Maintenez ainsi cette baguette.

Et, tandis que l'huissier s'accroupissait pour exécuter l'ordre, se tournant vers Pardaillan qui, comme tout le monde, suivait attentivement ces préparatifs:

—Monsieur, dit Barba Roja, d'un air rogue, j'ai parié que vous sauteriez par-dessus cette canne.

—Par-dessus cette canne? Diable! fit Pardaillan en tortillant sa moustache d'un air embarrassé.

—J'espère que vous ne voudrez pas me faire perdre mon pari pour si peu de chose.

Barba Roja fit un pas vers Pardaillan, et, désignant la canne que l'huissier maintenait avec un sourire de jubilation féroce:

—Sautez, monsieur, fit-il sur un ton menaçant.

Alors, devant l'air piteux du chevalier, les exclamations fusèrent de tous les côtés:

—Il sautera! dit un seigneur.

—Il ne sautera pas!

—Cent doubles ducats contre un maravédis, qu'il saute!

—Tenu!...

—Sautez, monsieur, répéta Barba Roja.

—Et si je refuse? demanda Pardaillan presque timide.

—Alors je vais vous pousser avec ceci, dit froidement Barba Roja qui mit l'épée à la main.

—Enfin! songea Pardaillan avec un sourire de joie puissante. Et, au même instant, il dégaina.

Un duel dans l'antichambre royale... C'était un fait inouï, sans précédent, et Barba Roja était le seul homme qui pût se permettre un geste pareil.

Le colosse, en dehors de sa force extraordinaire, passait pour une des premières lames d'Espagne, et, pour peu que l'étranger sût manier proprement son épée, le spectacle allait être passionnant au plus haut point. Aussi le silence s'établit subitement. On se rangea en un vaste demi-cercle, laissant le plus de place possible aux deux combattants qui se trouvaient non loin de la porte par l'entrebâillement de laquelle Philippe II, invisible, assistait à toute la scène, l'oeil étincelant d'une joie sauvage. Pardaillan avait admirablement joué son rôle poltron, et, pour le roi comme pour tous les assistants, le doute n'était pas possible: le dogue du roi allait rudement châtier l'insolent Français.

L'huissier avait voulu se mettre à l'écart, mais Barba Roja était si sûr de lui qu'il commanda:

—Ne bougez pas. Monsieur sautera, tout à l'heure.

Les deux adversaires tombèrent en garde au milieu du cercle attentif.

Ce fut bref, foudroyant, étincelant. A peine quelques froissements de fer, quelques éclairs, et l'épée de Barba Roja, arrachée par une force irrésistible, s'en alla rouler au milieu du cercle muet d'effarement.

—Ramassez, monsieur, dit froidement Pardaillan.

Le colosse s'était déjà précipité sur son épée. De nouveau il fonça sur Pardaillan, convaincu que ce qui venait de lui arriver était le fait d'une surprise, d'une faiblesse passagère, qui ne se renouvellerait pas.

Et, une deuxième fois, l'épée, violemment arrachée, alla rouler sur les dalles, où, cette fois, elle se cassa net.

—Demonio! hurla Barba Roja, qui se rua, la dague levée.

D'un geste prompt comme la foudre, Pardaillan passa son épée dans sa main gauche, saisit au vol le poignet du colosse, et, d'une étreinte formidable, le maintint levé, le pétrit, le broya, sans effort apparent, avec aux lèvres un sourire terrible. Barba Roja se raidit dans un effort de tous ses muscles. Il ne réussit pas à se soustraire à la prodigieuse étreinte, et, au milieu du silence de mort qui planait sur l'assistance, on entendit un râle étouffé. Une expression de douleur atroce se répandit sur les traits du colosse: ses doigts engourdis s'ouvrirent malgré lui; le poignard lui échappa et, tombant sur la pointe, se brisa avec un bruit sec.

Alors, d'un geste brusque, Pardaillan ramena le poignet en arrière et le maintint sur le dos, tandis que, de la main gauche, il rengainait son épée inutile. Et Barba Roja qui sentait ses os craquer sous la pression de fer. Barba Roja fut contraint de se courber.

Alors, ainsi courbé, Pardaillan le poussa vers l'huissier qui maintenait toujours sa baguette à deux mains d'un geste purement machinal.

—Saute! commanda impérieusement Pardaillan en montrant la baguette de son doigt tendu.

Barba Roja essaya une suprême résistance...

—Saute! répéta Pardaillan, ou je te brise les os!

Et un craquement sinistre, suivi d'un gémissement plaintif, vint prouver aux courtisans pétrifiés que la menace n'était pas vaine.

Et, soulevé par les tenailles d'acier, sentant son bras se désarticuler sous la puissante pesée, les traits contractés, livide de honte, écumant de fureur et de douleur, Barba Roja sauta. Impitoyable, Pardaillan l'obligea à se retourner et à sauter dans le sens contraire.

Ils se trouvaient alors placés face au cabinet du roi.

Haletant, râlant, le visage inondé de sueur, les yeux exorbités. Barba Roja paraissait sur le point de s'évanouir. Alors, Pardaillan le lâcha.

Mais, de la main gauche, saisissant à pleine main l'opulente barbe du colosse, sans un mot, sans regarder derrière, comme une bête qu'on traîne à l'abattoir, il le traîna à peu près inerte, vers le cabinet du roi.

Et Philippe II, qui le vit venir, n'eut que le temps de se reculer précipitamment, sans quoi il eût reçu en plein visage le battant de la porte, que Pardaillan repoussa d'un violent coup de pied.

Alors, laissant la porte grande ouverte derrière lui, d'une dernière poussée envoyant Barba Roja rouler évanoui aux pieds du roi:

—Sire, dit Pardaillan d'une voix claironnante, je vous ramène ce mauvais drôle... Une autre fois, ne le laissez pas aller sans sa gouvernante, car, s'il s'avise encore de me vouloir jouer ses farces incongrues, je serai forcé de lui arracher un à un les poils de sa barbe...

Et, dans la stupeur et l'effarement, il sortit sans se presser, en jetant autour de lui des regards étincelants.

Lorsque gentilshommes et officiers, revenus de leur stupeur, se décidèrent à courir sus à l'insolent, il était trop tard. Pardaillan avait disparu.

XIII

LE DOCUMENT

En reconduisant Fausta, Espinosa lui avait dit:

Madame, vous plairait-il de m'attendre un instant dans mon cabinet? Je reprendrais avec vous la conversation au point où elle est restée avec le roi, peut-être arriverons-nous à nous entendre.

—Me sera-t-il permis de me faire accompagner? demanda Fausta en le regardant fixement.

Espinosa fit signe à un dominicain qui se trouvait là, et dit:

—La présence de M. le cardinal Montalte, que je vois ici, suffira, je pense, à vous rassurer. Tour les braves qui vous escortent, nous ne saurions vraiment les faire assister à un entretien aussi important.

Montalte s'était avancé vivement. Les trois ordinaires en avaient fait autant et se disposaient à l'escorter.

—Si l'illustre princesse et Son Éminence veulent bien me suivre, j'aurai l'honneur de les conduire jusqu'au cabinet de monseigneur, dit, en s'inclinant profondément, le dominicain.

—Messieurs, dit Fausta à ses ordinaires, veuillez m'attendre un instant. Cardinal, vous venez avec moi.

Suivi de Fausta et Montalte, le dominicain se fraya un passage dans la foule, qui d'ailleurs s'ouvrait respectueusement devant lui. Au bout de la salle, le religieux ouvrit une porte qui donnait sur un large couloir, et s'effaça pour laisser passer Fausta.

Au moment où Montalte se disposait à la suivre, une main s'abattit rudement sur son épaule. Il se retourna vivement et s'exclama sourdement:

—Hercule Sfondrato!

—Moi-même, Montalte. Ne m'attendais-tu pas?

Le dominicain les considéra une seconde d'un air étrange et, sans fermer la porte, il s'éloigna discrètement et rattrapa Fausta.

—Que veux-tu? gronda Montalte en tourmentant le manche de sa dague...

—Te parler... il me semble que nous avons des choses intéressantes à nous dire. N'est-ce pas ton avis aussi?

—Oui, dit Montalte, avec un regard sanglant, mais... plus tard... J'ai autre chose à faire pour le moment.

Et il voulut passer, courir après Fausta qu'une secrète intuition lui disait être en danger.

Pour la deuxième fois, la main de Ponte-Maggiore s'abattit sur son épaule, et, d'une voix blanche de fureur, en plein visage:

—Tu vas me suivre à l'instant, Montalte, menaça-t-il, ou je te soufflette devant toute la cour!

—C'est bien, fit Montalte, livide, je te suis... Mais malheur à toi!...

Et, s'arrachant à l'étreinte, il suivit Ponte-Maggiore en grondant de sourdes menaces, abandonnant Fausta au moment où, peut-être, elle avait besoin de son bras.

Fausta avait continué son chemin sans rien remarquer, et, au bout d'une cinquantaine de pas, le dominicain ouvrit une deuxième porte et s'effaça comme il avait déjà fait. Elle pénétra dans la pièce, et alors seulement s'aperçut que Montalte ne l'accompagnait plus.

—Où est le cardinal Montalte? fit-elle sans trouble comme sans surprise.

—Au moment de pénétrer dans le couloir Son Éminence a été arrêtée par un seigneur qui avait sans doute une communication urgente à lui faire, répondit le dominicain avec un calme parfait.

—Ah! fit simplement Fausta.

Et son oeil profond scruta avec une attention soutenue le visage impassible du religieux et fit le tour de la pièce qu'il étudia rapidement. C'tait un cabinet de dimensions moyennes, meublé de quelques sièges et d'une table de travail placée devant l'unique fenêtre qui l'éclairait. Tout un côté de la pièce était occupé par une vaste bibliothèque sur les rayons de laquelle de gros volumes et des manuscrits étaient rangés dans un ordre parfait. L'autre côté était orné d'une grande composition enchâssée dans un cadre d'ébène massif, et représentait une descente de croix signée Coello.

Presque en face la porte d'entrée, il y avait une autre petite porte. Fausta, sans hâte, alla l'ouvrir et vit une sorte d'oratoire exigu, sans issue apparente, éclairé par une fenêtre aux vitraux multicolores.

Elle donnait sur une petite cour intérieure.

Le dominicain, qui avait assisté impassible à cette inspection minutieuse, quoique rapide, dit alors:

—Si l'illustre princesse le désire, je puis aller à la recherche de S. Em. le cardinal Montalte et le ramener.

—Je vous en prie, mon révérend, dit Fausta, qui remercia d'un sourire.

Le dominicain sortit aussitôt et, pour la rassurer, laissa la porte grande ouverte. Fausta vint se placer dans l'encadrement et constata que le dominicain reprenait paisiblement le chemin par où ils étaient venus... Elle fit un pas dans le couloir et vit que la porte par où ils étaient entrés était encore ouverte. Des ombres passaient et repassaient devant l'ouverture.

Rassurée sans doute, elle rentra dans le cabinet, s'assit dans un fauteuil et attendit, très calme en apparence, mais l'oeil aux aguets, prête à tout.

Au bout de quelques minutes, le dominicain reparut. Il poussa la porte derrière lui, d'un geste très naturel, et, sans faire un pas de plus, très respectueux:

—Madame, dit-il, il m'a été impossible de rejoindre Son Éminence. Le cardinal Montalte a, paraît-il, quitté le palais en compagnie du seigneur qui l'avait abordé.

—S'il en est ainsi, dit Fausta en se levant, je me retire.

—Que dirai-je à monseigneur le grand inquisiteur?

—Vous lui direz que, seule ici, je ne me suis pas sentie en sûreté et que j'ai préféré renvoyer à plus tard l'entretien que je devais avoir avec lui, dit froidement Fausta.

—Reconduisez-moi, mon révérend, ajouta-t-elle vivement.

Le dominicain ne bougea pas de devant la porte.

—Oserai-je, madame, solliciter une faveur de votre bienveillance? fit-il.

—Vous? dit Fausta étonnée. Qu'avez-vous à me demander?

—Peu de chose, madame... Jeter un coup d'oeil sur certain parchemin que vous cachez dans votre sein, dit le dominicain en se redressant.

—Je suis prise! pensa Fausta, et c'est à Pardaillan que je dois ce nouveau coup, puisque c'est lui qui leur a révélé que j'avais le parchemin sur moi.

Et, tout haut, avec un calme dédaigneux:

—Et, si je refuse, que ferez-vous?

—En ce cas, dit paisiblement le dominicain, je me verrai contraint de porter la main sur vous, madame.

—Eh bien, venez le chercher, dit Fausta en mettant la main dans son sein.

Toujours impassible, le religieux s'inclina, comme s'il prenait acte de l'autorisation et fit deux pas en avant.

Fausta leva le bras droit, soudain armé d'un petit poignard et d'une voix calme:

—Un pas de plus et je frappe, dit-elle. Je vous avertis, mon révérend, que la lame de ce poignard est empoisonnée et que la moindre piqûre suffit pour amener une mort effroyable. Le dominicain s'arrêta net, et un sourire énigmatique passa sur ses lèvres.

Fausta devina plutôt qu'elle ne vit ce sourire. Elle eut un rapide regard circulaire et se vit seule avec le religieux.

Elle fit un pas en avant, le bras levé, et:

—Place! dit-elle impérieusement, ou tu es mort!

—Vierge sainte! clama le dominicain, oseriez-vous frapper un inoffensif serviteur de Dieu?

—Ouvre la porte alors, dit froidement Fausta.

—J'obéis, madame, j'obéis, fit le religieux d'une voix tremblante, tandis qu'avec une maladresse visible il s'efforçait vainement d'ouvrir la porte.

—Traître! gronda Fausta, qu'espères-tu donc?

Et elle leva le bras d'un geste foudroyant.

Au même instant, par-derrière, deux poignes vigoureuses saisirent le poing levé, tandis que deux autres tenailles vivantes paralysaient son bras gauche.

Sans opposer une résistance qu'elle comprenait inutile, elle tourna la tête et se vit aux mains de deux moines taillés en athlètes. Ses yeux firent le tour du cabinet. Rien ne paraissait dérangé. La petite porte était toujours fermée. Par où étaient-ils entrés? Évidemment le cabinet possédait une, peut-être plusieurs issues secrètes.

Spontanément, elle laissa tomber le poignard, inutile maintenant. L'arme disparut, subtilisée, escamotée avec une promptitude et une adresse rares, et, dès qu'elle fut désarmée, les deux moines, avec un ensemble d'automates, la lâchèrent, reculèrent de deux pas, passèrent leurs mains noueuses dans leurs manches et s'immobilisèrent dans une attitude méditative.

Le dominicain se courba devant elle avec un respect où elle crut démêler elle ne savait quoi d'ironique et de menaçant, et de sa voix calme et paisible:

—L'illustre princesse voudra bien excuser la violence que j'ai été contraint de lui faire, dit-il. Sa haute intelligence comprendra, je l'espère, que je n'y suis pour rien...

Sans manifester ni colère ni dépit, avec un dédain qu'elle ne chercha pas à cacher, Fausta approuva.

Et, s'adressant au dominicain, très calme:

—Que voulez-vous de moi?

—J'ai eu l'honneur de vous le dire, madame: le parchemin que vous avez là...

Et, du doigt, le dominicain montrait le sein de Fausta.

—Vous avez ordre de le prendre de force, n'est-ce pas?

—J'espère que l'illustre princesse m'épargnera cette dure nécessité, fit le religieux en s'inclinant.

Fausta sortit de son sein le fameux parchemin, et sans le donner:

—Avant de céder, répondez à cette question: que fera-t-on de moi après?

—Vous serez libre, madame, entièrement libre!

—Le jureriez-vous sur ce christ?

—Il est inutile de jurer, dit derrière elle une voix: Ma parole doit vous suffire, et vous l'avez, madame.

Fausta se retourna vivement et se trouva en face de Espinosa, entré sans bruit par quelque porte secrète.

D'une voix cinglante, en le dominant du regard:

—Quelle foi puis-je avoir en votre parole, cardinal, alors que vous agissez comme un laquais?

—De quoi vous plaignez-vous, madame? fit Espinosa avec un calme terrible. Je ne fais que vous retourner les procédés que vous avez employés envers nous. Ce document, Montalte, avec mon autorisation, l'avait confié à votre loyauté et vous deviez nous le restituer. Vous, cependant, abusant de notre confiance, vous avez essayé de nous vendre ce qui nous appartient et, ayant échoué dans cette tentative, vous avez résolu de le garder, dans l'espoir, sans doute, de le vendre à d'autres. Comment qualifiez-vous votre procédé, madame?

—Je le disais bien: vous avez l'âme d'un laquais, dit Fausta avec un mépris écrasant. Après l'avoir violentée, vous insultez une femme.

—Malheur à celui qui cherche à contrecarrer les entreprises de la sainte Inquisition! reprit Espinosa. Celui-là sera brisé impitoyablement. Allons, madame, donnez-moi ce document qui nous appartient!

—Je cède, dit Fausta, mais vous paierez cher et vos insultes et la violence que vous me faites.

—Menaces vaines, madame, fit Espinosa en s'emparant du parchemin. J'agis pour le bien de l'État, le roi ne pourra que m'approuver. Et, quant à ce document, je dois des remerciements à M. de Pardaillan, qui nous le livre.

—Remerciez-le donc tout de suite, en ce cas, fît une voix railleuse.

D'un même mouvement, Fausta et Espinosa se retournèrent et virent Pardaillan qui, le dos appuyé à la porte, les contemplait avec son sourire narquois.

Ni Fausta ni Espinosa ne laissèrent paraître aucune marque de surprise. Le dominicain et les deux moines échangèrent un furtif coup d'oeil; mais, dressés à n'avoir d'autre volonté, d'autre intelligence que celles de leur supérieur, ils restèrent immobiles.

—Enfin Espinosa, d'un air très naturel:

—Monsieur de Pardaillan... Comment êtes-vous parvenu jusqu'ici?

—Par la porte, cher monsieur, fit Pardaillan avec son sourire le plus ingénu. Vous aviez oublié de la fermer à clef... cela m'a évité la peine de l'enfoncer.

—Enfoncer la porte, mon Dieu! et pourquoi?

—Je vais vous le dire, et, en même temps, je vous expliquerai par quel hasard j'ai été amené à m'immiscer dans votre entretien avec madame.

—Je vous écouterai avec intérêt, monsieur, fit Espinosa.

Et, comme les deux moines, soit par lassitude réelle soit sur un signe du grand inquisiteur, esquissaient un mouvement:

—Monsieur, dit paisiblement Pardaillan à Espinosa, ordonnez à ces dignes moines de se tenir tranquilles... J'ai horreur du mouvement autour de moi.

Espinosa fit un geste impérieux. Les religieux s'immobilisèrent.

—C'est parfait, dit Pardaillan. Ne bougez plus maintenant, sans quoi je serais forcé de me remuer aussi...

Et, se tournant vers Fausta et Espinosa, qui, debout devant lui, attendaient:

—Ce qui m'arrive, monsieur, est très simple: lorsque j'eus ramené près du roi ce géant à barbe rousse de qui la cour avait voulu se gausser, et que j'ai dû protéger, je sortis, ainsi que vous l'avez pu voir. Mais vos diablesses de portes sont si pareilles que je me trompai. Je m'aperçus bientôt que j'étais perdu dans un interminable couloir: pestant fort contre ma maladresse, j'errais de couloir en couloir, lorsque, passant devant une porte, je reconnus la voix de madame... J'ai le défaut d'être curieux. Je m'arrêtai donc et j'entendis la fin de votre intéressante conversation.

Et, s'inclinant avec grâce devant Fausta:

—Madame, fit-il gravement, si j'avais pu penser qu'on se servirait de mes paroles pour vous tendre un traquenard et vous extorquer ce parchemin auquel vous tenez, je me fusse coupé la langue plutôt que de parler. Je me devais à moi-même de réparer le mal que j'ai fait sans le vouloir, et c'est pourquoi je suis intervenu...

Tandis que Pardaillan, dans une attitude un peu théâtrale qui lui seyait à merveille, l'oeil doux, la figure rayonnante de générosité, parlait avec sa mâle franchise, Espinosa songeait:

Notes in this chapter

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