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Les Pardaillan — Tome 03

La Fausta (continued 4)

Reading edition

—J'ai vu la femme dont vous parlez, dit alors soeur Mariange, qui jusque-là avait rempli le rôle de personnage muet.

Charles fit vivement deux pas vers la soeur Mariange.

—Madame, dit-il d'une voix émue, faites que je puisse voir la bohémienne, et vous n'aurez pas obligé un ingrat.

—La charité chrétienne nous fait un devoir d'obliger le prochain. Vous voulez parler à la bohémienne? dit-elle. Eh bien, vous voyez ce vieux pavillon, là-bas, près de la brèche?... Elle y est en ce moment: je l'ai vue y entrer.

Pardaillan et Charles n'en écoutèrent pas davantage et se dirigèrent en toute hâte vers le pavillon Signalé.

XXV

L'ÉTÉ DE LA SAINT-MARTIN

Pendant que Charles et Pardaillan pénétraient dans le vieux pavillon, les deux laquais, c'est-à-dire Picouic et Croasse, demeuraient au-dehors en sentinelle. Le premier avait été posté au pied de la brèche. Le second devait rester à l'entrée même du pavillon.

Croasse qui, bien à contrecoeur, était passé foudre de guerre, commença par jeter tout autour de lui un regard menaçant. Et il mit la dague à la main. Cependant, ayant constaté que le potager, en fait d'ennemis, ne présentait à ses regards que de modestes herbages légumineux, il commença à se dire que le moment d'une nouvelle bataille, n'était sans doute pas arrivé. Il éteignit donc le feu de son regard, et tout doucement rengaina sa dague, en murmurant:

«Je les verrai bien toujours venir.»

En attendant, par mesure de simple prudence et pour ne pas s'exposer inutilement, il quitta à petits pas le poste où il avait été mis en surveillance et se dirigea vers un hangar où étaient remisés les ustensiles de jardinage: faible abri, mais abri tout de même. Or, juste comme il allait atteindre le hangar et s'y terrer, une ombre parut. Croasse bondit. Ce n'était pas l'ennemi: c'était soeur Philomène.

—Arrêtez, pour l'amour de Dieu, s'écria-t-elle en voyant Croasse tirer un pistolet de sa ceinture.

Croasse, voyant qu'il n'avait affaire qu'à une femme déjà âgée et paraissant toute saisie de frayeur, remit le pistolet à sa place. Cependant soeur Philomène avait joint les mains avec admiration:

—Comme vous devez être brave! dit-elle.

—Malheur à moi! songea Croasse. Cela se voit donc?... Que me voulez-vous, ma digne femme? ajouta-t-il tout haut.

Philomène demeura interloquée. Elle n'avait pas prévu cette question si simple. Au fait, que voulait-elle?...

Philomène vivait depuis treize ans dans le fantastique couvent. Elle avait quarante-cinq ans et paraissait dix ans de plus; elle avait toujours été trop laide pour tomber dans le péché. Elle n'était pas une dévergondée.

Devant la question du prudent Croasse qui avait tout à coup soupçonné en elle un ennemi, Philomène baissa donc les yeux, soupira et se mit à lisser le bout de son tablier, comme eût pu faire une petite fille à qui on dit pour la première fois qu'elle est jolie. C'était grotesque, c'était hideux, c'était navrant peut-être, mais c'était d'une profonde sincérité: Philomène, soeur Philomène, avait reçu le coup de foudre!

—Enfin, reprit Croasse, vous n'êtes pas venue seulement pour le plaisir de me contempler, je pense?

Philomène releva les paupières, et, avec la hardiesse de son innocence, répondit:

—Si fait!... vous êtes si beau!... foi de Philomène!

—Oh! oh! songea Croasse. Est-ce que j'étais aussi, sans le savoir, un bourreau de coeurs?...

Il examina d'un oeil plus bienveillant Philomène qui palpitait, et la vit moins laide, moins vieille qu'elle n'était.

Voyant l'effet que ce mot avait produit sur Croasse, Philomène s'enhardit encore et murmura:

Je venais vous prier de visiter avec moi nos jardins...

Invité à visiter en compagnie de Philomène les fruits et les fleurs du jardin. Croasse comprit qu'il était de son devoir de répondre par une galanterie telle qu'on pouvait en attendre d'un bourreau de coeurs et d'un véritable héros d'armes; il ouvrit un large bec et croassa:

—O Philomène! que ne puis-je cueillir la fleur de votre modestie et les fruits de votre vertu!

C'était une déclaration que Croasse jugea audacieuse et Philomène décisive. Tous deux un instant demeurèrent ébahis, effarés; Philomène était confuse et palpitante de sentir qu'elle tombait dans les abîmes du péché. Croasse, de plus en plus audacieux et se sentant irrésistible, saisit une main de Philomène.

Très astucieusement, Philomène tirait Croasse vers un coin désert de la communauté dont l'approche était depuis quelques jours sévèrement interdite aux religieuses. Philomène trouvait avantage à gagner ce lieu où s'élevait une petite construction entourée de palissades, afin de pouvoir continuer l'entretien avec Croasse à l'abri de toute indiscrétion. Grâce à de savants détours, Philomène put atteindre la région désirée.

—Il ne s'agit plus maintenant que d'entrer dans l'enceinte, murmura-t-elle faiblement. C'est une charmante retraite où personne ne pourra venir surprendre nos paroles...

Philomène avait cramponné sa main sèche au bras de Croasse. Sans plus d'explication, elle le traîna jusqu'à la porte de la palissade. Cette porte se trouvait fermée.

—Attendez! fit Croasse bouillonnant d'ardeur et d'audace, je vais sauter par-dessus la palissade, et quand je serai à l'intérieur je pourrai facilement vous ouvrir.

Déjà Croasse entreprenait l'escalade; quelques instants plus tard, il sautait dans l'enclos, et sans perdre une seconde se prépara à ouvrir à Philomène. A ce moment, il entendit derrière lui le bruit précipité de pas légers. Il se retourna et étouffa un cri de stupéfaction: une jeune fille accourait vers lui, cheveux épars, mains jointes, regard suppliant... une enfant adorablement belle dans sa terreur même.

—O monsieur, supplia-t-elle, qui que vous soyez, sauvez-moi! Emmenez-moi d'ici!...

—La petite chanteuse!... Violetta!... s'écria Croasse.

A cette voix, la jeune fille parut reconnaître soudain celui à qui elle s'adressait ef s'arrêta.

—Ah! murmura-t-elle avec accablement, ce n'est pas un sauveur! Ce n'est qu'un aide de Belgodère!...

Et deux larmes roulèrent sur ses joues pâlies.

—Violetta! Ici, répéta Croasse.

Croasse n'eut pas le temps d'en dire plus long! Sur le seuil de la maisonnette apparaissait à cet instant quelqu'un qu'il ne connaissait que trop bien: c'était Belgodère!...

Le bohémien faisait tournoyer un gourdin de cornouiller de respectable apparence. Croasse pâlit et, poussant un long gémissement, flageola, sur ses longues jambes.

La pauvre petite baissa la tête et se dirigea lentement vers la maisonnette dans laquelle elle disparut. Belgodère se retourna vers Croasse... Celui-ci, mettant à profit le court instant où il lui avait semblé que son terrible patron ne le regardait pas, s'était élancé pour franchir la palissade. Mais Belgodère le guettait du coin de l'oeil: au moment où l'infortuné Croasse allait enjamber la palissade, il fut saisi par le mollet et violemment ramené au sol.

Belgodère saisit rudement Croasse par le bras et gronda:

—Ah ça! que fais-tu ici?

—Maître, balbutia Croasse, mais... je vous cherchais!...

—Eh bien, puisque tu me cherchais, tu m'as trouvé. Arrive!... Marche, ou gare la trique!...

Quelques instants plus tard. Croasse, blême d'épouvante, entrait à son tour dans la maisonnette. Philomène, à travers les planches mal jointes, avait assisté à toute cette scène. Alors, saisie de crainte, elle s'était enfuie rapidement et, retrouvant soeur Mariange, lui racontait tout. Et, lorsque ce récit fut terminé, soeur Mariange tomba dans une profonde méditation. Sous ses dehors frustes, c'était une matoise habile à tout comprendre et surtout à tirer bon parti de ce quelle avait une fois compris.

—Écoutez, soeur Philomène, fit-elle, c'est très grave, ce que vous venez de me dire. Je crois que Mme de Beauvilliers prendrait des mesures terribles contre nous si elle savait que nous savons...

—Jésus! Vous m'effrayez!...

—Ce qui est sûr, c'est que, si vous parvenez à taire votre langue...

—Et qu'y gagnerai-je? s'écria Philomène.

—La vie assurée! Songez à cela, soeur Philomène.

Mariange se dirigea rapidement vers le vieux pavillon qu'elle avait elle-même désigné à Pardaillan et à Charles d'Angoulême. Mais ce fut en vain qu'elle y pénétra précipitamment. Le pavillon était vide.

XXVI

L'ENCLOS DU COUVENT

Lorsque le lamentable Croasse, tremblant de tous ses membres, fut entré dans la maisonnette, Belgodère qui le suivait, son terrible gourdin au poing, ferma la porte soigneusement et s'adressant à son piteux hercule que la frayeur rendait vacillant comme un homme ivre:

—Or ça, tu me cherchais, m'as-tu dit...

Croasse, qui louchait lamentablement sur la menaçante trique, bégayait éperdument, ne sachant à quel saint se vouer.

—Cornes du diable! fit Belgodère, peu patient de son naturel, es-tu mué en mouton moutonnant?... Tu bêles et ne réponds pas?... Faut-il te délier la-langue?

—Si je vous dis la vérité, vous ne frapperez pas? interrogea Croasse anxieusement.

—Cela dépendra de ce que tu me diras... Va!...

Croasse vit bien qu'il fallait se contenter de ces paroles, si peu encourageantes fussent-elles, et qu'il ne tirerait pas davantage de ce maître qu'il maudissait du fond de l'âme. La vue du solide gourdin au poing robuste du bohémien paralysait tous les efforts de son imagination. Si bien que, sur un geste d'impatience de son bourreau, il résolut tout uniment de dire la vérité toute nue sans s'inquiéter des suites qu'elle pourrait avoir pour ses nouveaux maîtres: le sire de Pardaillan et le duc d'Angoulême qu'il regrettait amèrement en ce moment, car ceux-là du moins ne lui pariaient pas la matraque au poing. Ce fut donc d'une voix mal assurée qu'il commença son récit:

—Voilà, maître... Votre disparition soudaine... nous a laissés, Picouic et moi, dans un cruel embarras... l'hôte de l'auberge de l'Espérance nous ayant mis dehors, nous ne savions que devenir!

—Cet animal a raison au fait, murmura Belgodère.

Notons ici que Croasse mentait effrontément, car on se souvient que Picouic et lui avaient bellement profité d'une absence du bohémien pour gagner la rue et se mettre en quête d'un maître, et que, ce maître, ils croyaient bien l'avoir trouvé en la personne du chevalier de Pardaillan.

Mais, si peu perspicace qu'il fût, Croasse avait fort judicieusement fait cette remarque que son ancien patron, s'il avait été au fait de cette désertion, aurait commencé par le rosser sans plus attendre, et il en avait conclu, non sans raison, que, s'il ne l'avait pas fait, c'est qu'il l'ignorait. Aussi, voyant que Belgodère ne relevait sa phrase par aucun argument frappant, respira-t-il plus librement et continua-t-il avec plus d'assurance:

—Nous avons erré plusieurs jours autour de l'auberge et, ne vous voyant pas revenir, pensant que pour des raisons... excellentes sans doute... vous aviez décidé de nous quitter... comme il nous fallait vivre quand même, nous nous sommes mis en quête d'un autre maître qui... en attendant votre retour... voulût bien nous donner le gîte et la pitance.

—Bref, dit Belgodère, vous m'avez abandonné... Et ce nouveau maître, comment se nomme-t-il?

Ici Croasse eut un instant la velléité de nommer Pardaillan, mais le désir légitime qu'il avait d'éblouir par sa nouvelle position fit qu'il donna la préférence au duc, dont le titre était autrement pompeux et imposant que celui, modeste, de chevalier. Aussi répondit-il avec orgueil, en se rengorgeant:

—C'est Mgr le duc d'Angoulême!...

Belgodère bondit, n'en pouvant croire ses oreilles.

—Peste! fit le bohémien qui réfléchissait profondément, mes compliments... Il est honorable pour moi d'être remplacé par un duc... un fils de roi...

Croasse, qui n'entendait pas malice, se gonflait démesurément et oubliait presque le gourdin, cependant, toujours aux mains du bohémien. Celui-ci, toujours ironique, reprenait:

—Tout cela ne me dit point comment et pourquoi je vous ai rencontré si inopinément, monsieur Croasse.

—Ah! voilà, dit monsieur Croasse. Il paraît que mon jeune maître—à ce que j'ai cru comprendre du moins par des bribes de conversations surprises de-ci de-là—, mon jeune maître est amoureux... d'une jeune fille qui a disparu soudainement.

—Est-ce possible!... fit Belgodère en serrant nerveusement son bâton.

—Or, il y a, paraît-il, dans ce couvent une bohémienne...

Belgodère tressaillit.

—Une bohémienne qui prédit l'avenir d'une façon miraculeuse... Mon jeune maître, monseigneur le duc, est venu ici pour la consulter, pensant qu'elle pourrait lui dire, peut-être, ce qu'est devenue la jeune fille... une noble demoiselle, belle comme le jour... dont il est amoureux.

—En sorte que c'est pour consulter cette bohémienne... que le duc d'Angoulême est venu ici? C'est très remarquable!... Mais vous? Comment vous ai-je trouvé devant cette palissade... que vous aviez escaladée?...

Croasse toussa légèrement.

—Moi? dit-il, j'avais été laissé dans le jardin... seul... et comme j'avais aperçu des figures... qui ne m'inspiraient aucune confiance... j'avais résolu de passer de ce côté-ci de la palissade... pour mieux surveiller ces figures suspectes...

—Oui-da!... en sorte qu'au service de votre nouveau maître vous seriez devenu brave... Ah! sacripant! éclata soudain le bohémien, qui saisit incontinent Croasse stupéfait au collet et laissa retomber à bras raccourci son bâton sur sa squelettique échine, ah! scélérat, gibier de potence!... tu te moques de moi!

Tout en parlant, Belgodère frappait à tour de bras. D'abord saisi d'étonnement, Croasse s'était laissé choir sur le sol en gémissant.

Puis les gémissements s'étaient haussés d'un ton et enfin s'étaient transformés en hurlements qui déchiraient l'air chaque fois que le terrible bâton tombait sur ses épaules.

—Debout, chien! s'écria le bohémien en le frappant du pied, debout et écoute...

Toujours geignant. Croasse se redressa péniblement.

—Ah! tu es venu m'espionner ici!... Ah! ton scélérat de maître veut enlever Violetta... Eh bien, écoute: je vais sortir... sois tranquille, tu seras soigneusement enfermé ici... avec Violetta... je reviens dans un instant... si je ne retrouve pas Violetta ici... si quelqu'un s'est approché de la palissade... je t'arrache la langue...

Belgodère ferma soigneusement toutes les portes et se rendit tout droit chez l'abbesse Claudine de Beauvilliers à qui il raconta tout ce qu'il savait ou devinait. Celle-ci se chargea d'aviser séance tenante la princesse Fausta qui prendrait telles mesures qu'elle jugerait utiles, cependant que Belgodère regagnait promptement la maisonnette où il retrouvait tout comme il l'avait laissé.

XXVII

LES AMANTS

Le prince Farnèse, en reconnaissant Léonore de Montaigues dans la bohémienne Saïzuma, avait eu la violente impression d'être ramené de seize ans en arrière.

Léonore avait à peine changé.

La sensation de stupeur et d'effroi s'effaça peu à peu de l'esprit de Farnèse. L'amour, à cet instant, triompha dans son coeur. Lentement, il se releva et murmura:

—Vous devez me haïr. Vous avez raison. Mais, quand je vous aurai tout dit, peut-être me haïrez-vous un peu moins.

Il parlait d'une voix humble et basse. Il osait à peine jeter un regard sur cette femme qu'il n'avait cessé d'aimer.

Dans le temps où il l'avait cru morte, il lui avait semblé que cet amour s'était étouffé. A corps perdu, il s'était jeté dans la prodigieuse aventure: opposer Fausta à Sixte-Quint, bouleverser la Chrétienté... oublier enfin. Maintenant, il comprenait l'inanité de ces tentatives.

Jean Farnèse, dans la ruée à la conquête de l'amour, s'était brisé les reins dans ce lamentable épisode de la vie des coeurs: l'arrivée de Léonore dans Notre-Dame... Léonore morte, le cardinal avait cherché une autre voix, d'autres dérivatifs à la violente activité de son âme.

Léonore retrouvée vivante, il revenait à l'amour. Il eut un espoir fou: reconquérir Léonore, aimer encore, être aimé encore, fuir, fuir avec elle...

D'un mot, montrons-le tel qu'il était; il oubliait Violetta!... Il oublia qu'il avait une fille, que cette fille était morte, et qu'il était là pour frapper la Fausta. Il cherchait des termes de passion qui allaient réveiller l'étincelle dans le coeur de Léonore... Vaguement, dans un geste de supplication, il tendit les mains, et tout à coup, sans bruit, sans secousse, il se prit à pleurer.

Farnèse n'avait pas pleuré depuis seize ans. Farnèse n'avait pas pleuré lorsqu'il avait demandé la vie de sa fille à Fausta. Farnèse pleurait devant Léonore.

—Vous pleurez? demanda Léonore avec une grande douceur de pitié. Vous avez donc, vous aussi, des douleurs?... Les douleurs s'en vont avec les larmes. Moi, je ne peux pas pleurer, et c'est pourquoi je garde mes douleurs qui m'oppressent, qui m'étouffent...

Le cardinal avait relevé la tête. Une immense stupeur s'emparait de lui... Quoi! C'était Léonore qui parlait ainsi!... Pas de reproches!... Rien que de la pitié!... Il trembla.

—Dites, reprit Léonore, quelle est votre souffrance? Pourquoi pleurez-vous? Peut-être pourrai-je vous consoler?

—Oh! rugit le cardinal en lui-même, mais elle ne me reconnaît donc pas!... Léonore!... Léonore!... râla-t-il.

Elle le regarda avec un étonnement qui le déchira.

—Léonore? dit-elle. Quel nom prononcez-vous là?... Pauvre fille!... Taisez-vous, car vous pourriez la réveiller...

Cette fois, la terreur fit irruption dans l'âme du cardinal.

—Écoutez, poursuivit Léonore, je vais vous dire votre bonne aventure.

En même temps, elle saisit la main du cardinal qui, à ce contact, frissonna longuement.

—Folle! bégaya-t-il, folle!... Plus que morte!...

A ce moment, la porte du pavillon s'ouvrit, et deux hommes entrèrent. C'étaient Charles et le chevalier de Pardaillan, qui, devant cette scène imprévue, s'arrêtèrent au seuil...

Le cardinal ne les vit pas. De toute sa passion palpitante, il répéta le nom de l'adorée, comme si avec ce nom il eût voulu réveiller ses souvenirs et sa raison.

—Ecoute! écoute! haleta le cardinal. Tu ne reconnais donc pas ton amant? Regarde-moi. Je suis celui que tu as aimé!... Celui qui est devant toi, c'est Jean Farnèse!...

Il la secoua violemment. Soudain il s'écria:

—Ta fille! Voyons, que tu ne me reconnaisses pas, soit! Mais tu es mère. Ta fille! Ta Violetta...

—Que dit-il? palpita Charles d'Angoulême.

—Silence! dit le chevalier. Il se passe ici quelque chose d'effroyable.

—Ta Violetta! rugissait Farnèse. Elle s'appelle Violetta... Ta fille.... Il faut donc pour t'émouvoir que je frappe comme tu fus frappée jadis... Ecoute!... Tu avais une fille!... Elle a souffert plus que toi... et maintenant... elle est morte!...

—Qui a dit que Violetta est morte? cria une voix avec un sanglot déchirant.

Le cardinal éperdu vit devant lui un jeune homme aux traits nobles et doux, à la figure ravagée en ce moment par une effroyable douleur. Saïzuma, comme si toute cette scène ne l'eût pas regardée, avait reculé.

Farnèse se tourna vers ce jeune homme qui venait d'apparaître et qui sanglotait.

—Qui êtes-vous? demanda-t-il d'une voix démente.

—Oh! s'écria Charles avec un accent qui fit frémir le cardinal d'effroi, et Pardaillan de pitié, vous avez dit qu'elle est morte!... Violetta morte!...

Et une sorte de fureur s'empara du malheureux jeune homme, il saisit violemment le bras de Farnèse.

—Qui êtes-vous?... Qui est cette femme? Pourquoi dites-vous que Violetta est morte? Comment le savez-vous?...

Hagard, livide, d'une voix si triste et si déchirante que Charles en demeura plein d'angoisse, le cardinal répondit:

—Qui je suis... Un malheureux qu'une femme a maudit dans une heure terrible. Regardez-moi... Je suis le cardinal prince Farnèse, l'amant de Léonore de Montaigues, le père de Violetta...

—Son père! haleta Charles.

—Sa mère! murmura Pardaillan en jetant un regard de pitié sur la bohémienne Saïzuma.

—Fuyez! reprit le cardinal hors de lui; fuyez, jeune homme! Ne me touchez pas! Tout ce qui me touche est maudit!...

Pardaillan lui mit la main sur l'épaule.

—Monsieur le cardinal, dit-il, soyez homme. Voici mon ami, M. le duc d'Angoulême... il aimait la pauvre petite Violetta... Vous dites qu'elle est morte... vous ne pouvez tout au moins refuser à cet enfant la terrible consolation de savoir comment elle est morte...

—Comment? bégaya Farnèse... morte... assassinée.

Pardaillan tressaillit. La pensée du duc de Guise traversa son cerveau.

—Assassinée! dit-il froidement. Par qui?

—Par une femme... une tigresse... oh! je l'ai laissée échapper!... Malheur sur moi, malheur sur vous, puisque je ne l'ai pas tuée quand je la tenais!...

—Cette femme! cette femme! frémit le chevalier tandis que Charles haletant se rapprochait pour entendre le nom de la maudite.

Le cardinal fit sur lui-même un puissant effort et parvint à reconquérir un peu de son calme:

—Cette femme, dit-il, ne vous avisez pas de vous heurter à elle; vous seriez brisés comme verre. Duc d'Angoulême, et vous aussi, monsieur, prenez garde à cette femme; puisque vous avez connu et aimé Violetta, elle doit vous connaître et vous haïr... fuyez, s'il en est temps...

—Cette femme qui a assassiné Violetta c'est donc...

—Elle s'appelle Fausta!...

—Bon, grommela Pardaillan, je vois que je l'avais bien jugée! Eh bien, Fausta du diable, puisque tu ne te mêles pas seulement de faire des rois, puisque tu te mêles aussi de tuer... pardieu! à nous deux!...

Farnèse, déjà, s'était retourné vers Léonore. Mais, maintenant qu'elle avait remis son masque rouge, le charme était rompu. Il joignit les mains, et d'une voix basse:

—Léonore, je t'aime toujours!... Léonore, maudis-moi; mais fuyons ensemble... Ton coeur, je le réchaufferai... ton âme, je la réveillerai...

Saïzuma eut ce rire terrible qui avait déjà glacé Farnèse.

—Jean de Kervilliers! hurla-t-elle, que me veux-tu? Où veux-tu m'entraîner? O mon père, où êtes-vous?... Silence, tous!... La cloche a sonné... voici le maudit qui soulève l'ostensoir et va bénir l'assemblée...

Un gémissement lugubre râla sur les lèvres de Farnèse qui recula encore.

—Le maudit! murmura-t-il. Oui, maudit! Bien maudit!...

Et il s'enfuit, éperdu, chancelant, Le chevalier, alors, essuya la sueur qui coulait de son front.

—Venez, dit-il en saisissant le bras de Charles, sortons de ce couvent où l'air retentit de malédictions...

Charles, d'un signe, lui montra Saïzuma.

—Sa mère! murmura le jeune homme.

Il se rapprocha vivement de Saïzuma.

—Madame, dit-il avec douceur, voulez-vous venir avec moi?...

Saïzuma, un instant, le considéra avec attention.

—Je veux bien, dit-elle enfin. Je ne vois rien dans les lignes de votre visage qui m'inspire défiance ou épouvante.

Pardaillan, prenant la main de la bohémienne, la mit dans celle de Charles qui tressaillit douloureusement. Et il marcha en avant... Dehors, il retrouva Picouic, fidèle à son poste sur la brèche. Quant à Croasse, il avait disparu.

Ce fut à ce moment que soeur Mariange, ayant trouvé le pavillon vide, alla voir sur la brèche. Elle regarda au loin et ne vit personne. Mais Mariange était obstinée. Elle croyait avoir trouvé une occasion de faire fortune et elle était décidée à ne pas la laisser échapper. Elle commença donc à descendre précipitamment les pentes de la colline, se dirigeant vers la Grange-Batelière. Et, lorsqu'elle fut arrivée à deux cents pas des murs de Paris, elle eut la satisfaction d'apercevoir un groupe qui s'enfonçait sous la porte Montmartre; dans ce groupe, elle reconnut aussitôt la bohémienne à son manteau bariolé.

Soeur Mariange, sans hésitation, se mit à courir de ses petites jambes courtaudes et s'engouffra à son tour sous la porte. Elle arriva à temps pour voir Saïzuma, toujours escortée de Pardaillan et de Charles, tourner à gauche et entrer dans une auberge. Comme elle ne savait pas lire, elle ne put en déchiffrer l'enseigne. Alors, elle interrogea une femme.

—La Devinière... bon!... grommela-t-elle en enfonçant ce nom dans sa mémoire.

Soeur Mariange se mit alors à faire les cent pas, réfléchissant sur cette aventure. Devait-elle parler à ces étrangers comme elle en avait eu l'intention?... C'était peut-être un moyen de gagner de l'argent, mais aussi de s'attirer la colère de l'abbesse.

—J'ai trouvé, fit-elle tout à coup. D'après tout ce que j'ai pu voir et entendre, l'abbesse a un gros intérêt à ne pas perdre de vue cette bohémienne du diable. Alors, moi, je lui révèle la retraite de la bohémienne et, comme récompense, je demande dix écus d'or... au moins!

Ayant ainsi combiné son petit plan, elle reprit en hâte le chemin de l'abbaye et, y étant parvenue, se présenta aussitôt devant l'abbesse qui venait de recevoir la visite de Belgodère et qui, à ce moment même, achevait une lettre. Claudine de Beauvilliers écouta attentivement le récit de Mariange, la félicita de sa vigilance et murmura:

—Au fait, voilà une messagère toute trouvée...

Alors, à la lettre qu'elle venait d'écrire, elle ajouta un long post-scriptum. Puis, ayant plié et cacheté sa missive, elle se tourna vers Mariange et dit:

—C'est un grand service que vous venez de nous rendre, ma soeur. Il faut que vous en soyez récompensée. Prenez donc cette lettre; celle à qui vous allez la porter vous récompensera mieux que je ne pourrai le faire. Seulement prenez garde que, si vous perdiez cette missive ou si quelqu'un vous l'enlevait, ce serait un grand malheur pour moi, donc pour l'abbaye, donc pour vous-même.

Et elle se hâta de donner à Mariange les instructions nécessaires pour que la lettre pût parvenir à destination.

L'adresse était ainsi conçue:

«A Madame la princesse Fausta, en son palais.»

XXVIII

CONSEIL DE GUERRE

Cependant Paris s'agitait. La noblesse, étonnée de l'inertie de Guise, commençait à prendre peur. On se répétait sous le manteau que le chef suprême de la Ligue trahissait.

Les bourgeois, de leur côté, recommençaient les patrouilles armées et faisaient entendre des murmures précurseurs de l'émeute.

Le lendemain de ce jour où soeur Mariange fut chargée par Claudine de porter une lettre à Fausta, l'agitation était à son comble. Vers quatre heures de l'après-midi, le duc de Guise était enfermé dans son cabinet avec Maurevert. Le duc se préoccupait fort peu de l'émotion des Parisiens; il savait qu'il n'avait qu'à parler pour être acclamé.

Guise était sombre. Pour lui, comme pour Charles d'Angoulême, Violetta était perdue. Il allait et venait dans le vaste et somptueux salon qui lui servait de cabinet. La tête penchée sur la poitrine, il n'écoutait Maurevert que d'une oreille distraite. En effet, Maurevert lui rendait compte de l'état de Paris, de la colère qui commençait à gronder, de l'impatience des bourgeois, des soupçons de plusieurs gentilshommes qu'il nommait...

Pourtant Guise dressa tout à coup les oreilles et s'arrêta devant Maurevert, lorsque celui-ci en vint à prononcer un nom. Ce nom, c'était celui du chevalier de Pardaiïlan.

—Eh bien? dit-il, l'as-tu retrouvé?

—Hélas! non, monseigneur.

—Et le bâtard d'Angoulême? reprit Guise.

—Monseigneur, si nous retrouvons le Pardaillan, nous mettons du même coup la main sur Charles.

—Ah! continua amèrement le duc, si tu haïssais cet homme, ce misérable Pardaillan, comme je le hais... tu ne l'aurais pas perdu de vue ni laissé sortir de Paris!

—Monseigneur, j'ai la conviction que Pardaillan n'a pas quitté Paris.

—Qui te le fait croire?

Maurevert frissonna et il murmura;

—Tant que je serai à Paris, il y sera...

—Je ne te comprends pas, dit Guise d'un air narquois; mais je ne veux me souvenir que d'une chose: c'est que, sur notre prise de la butte Saint-Roch, tu devais toucher deux cent mille livres, et que, ces deux cent mille livres, tu les abandonnais pour avoir la joie de voir Pardaillan mort une bonne fois... Puisque cet homme est à Paris, puisque tu le hais, que ne le cherches-tu?... Aurais-tu peur... toi!

Maurevert cherchait une réponse, lorsque le valet familier de Guise ouvrit la porte et annonça que Bussi-Leclerc, le gouverneur de la Bastille, venait d'arriver.

—Qu'il entre! qu'il entre!... Lui aussi doit avoir une dent féroce contre le Pardaillan, et il nous aidera...

—Te voilà, mon pauvre crucifié, ricana le duc qui était sans pitié pour les mésaventures des autres, comment vas-tu? Par la barbe du pape, sais-tu que tu faisais une plaisante figure sur ton aile de moulin!

—Le spectacle devait être assurément fort galant, dit Bussi, glacial.

—Ne te fâche pas, dit le duc en riant plus fort. Je te revois encore les pieds au ciel, la tête en bas, roulant des yeux terribles... allons, ne grince pas des dents, c'est moi qui t'ai détaché... Il était temps, hein?

—Hé, monseigneur, j'aurais voulu vous y voir!

—Donc, tu en veux fort au Pardaillan?...

—Oui, mais pas de cela! gronda Bussi-Leclerc.

Il songeait à ce duel où, pour la première fois, il avait été désarmé, vaincu.

—Monseigneur, reprit-il, j'ai d'étranges choses à vous rapporter. Il y a de rudes émotions dans Paris!

—Bon! Et que veulent encore nos Parisiens?

—Ils veulent un roi, monseigneur!

—Un roi, un roi! gronda Guise. Ils en avaient un, ils l'ont chassé. Oui, je sais ce que tu vas dire. C'est moi qu'ils veulent. Eh! pardieu, qu'ils attendent!

—Aussi les Parisiens attendent-ils que vous vous rendiez au Louvre; mais, pour prendre patience, ils s'amusent ou plutôt nous cherchons à les amuser. Je leur ai promis les Fourcaudes à pendre un peu, dit Bussi-Leclerc en ricanant.

Les Fourcaudes, c'étaient les deux filles du procureur Fourcaud, lequel avait été arrêté deux mois avant la fuite de Henri III et enfermé à la Bastille comme suspect d'hérésie; le jour où on l'avait arrêté, ses deux filles avaient crié qu'elles aussi étaient de la religion nouvelle, c'est-à-dire protestantes; on les avait donc traînées à la Bastille, où leur père n'avait pas tardé à succomber.

Sommées d'abjurer, moyennant quoi on leur offrait la liberté, les filles de Fourcaud avaient répondu qu'elles préféraient mourir. L'une de ces infortunées s'appelait Jeanne; elle avait dix-sept ans et était jolie à damner un saint; l'autre s'appelait Madeleine et avait vingt ans.

—Je leur ai promis les Fourcaudes, continua Bussi-Leclerc. Ils étaient tout à l'heure dix mille qui m'assourdissaient de leurs cris et qui se démenaient le long des fossés de la Bastille. J'ai fait entrer une douzaine des plus enragés, je leur ai demandé ce qu'ils voulaient.

—Nous voulons pendre et brûler les hérétiques «Fourcaudes», ont-ils dit tout d'une voix...

—Et alors? dit Guise en bâillant.

—Alors, monseigneur, il y aura demain un beau feu de joie en lequel les damnées Fourcaudes seront bellement grillées, non toutefois sans avoir été un peu pendues.

—Le sire de Maineville demande à être introduit auprès de Monseigneur, dit à ce moment un valet.

Guise fit un signe. La porte s'entrouvrit, laissant voir la salle remplie de gentilshommes armés, qui attendaient anxieusement les décisions qu'allait prendre le maître, le roi de Paris. Maineville entra, et, comme s'il se fût trouvé devant le roi, attendit en silence.

—Parle, dit Guise, qu'as-tu à nous raconter?

—Monseigneur, j'ai à dire qu'il y a dans Paris une étrange émotion. Vos Parisiens enragent de soif... et, pour une soif pareille, monseigneur, il faut une boisson rouge. Il n'y a que le sang pour étancher la soif des Parisiens quand ils se mettent à crier.

—Eh bien, qu'on leur en donne! dit Guise. Demain, les Fourcaudes...

Il se fit un moment de silence. Ces nouvelles, successivement apportées à Guise par Bussi-Leclerc, par Maineville et par d'autres qui les avaient précédés, lui indiquaient qu'il était temps de prendre une décision. Et c'était justement devant cette décision qu'il reculait encore.

Pendant ces journées où nous le voyons si hésitant, si tourmenté d'un amour qui le rongeait. Guise était aussi préoccupé d'une pensée de vengeance. L'affaire de la place de Grève avait remis en sa présence ce Pardaillan dont, depuis l'effroyable journée de la Saint-Barthélémy, il avait gardé un terrible souvenir. Or, le même Pardaillan venait de lui porter un coup qui pouvait être mortel.

On avait fouillé le moulin et le logis du meunier, on avait creusé la terre, sondé les murs, et on n'avait retrouvé aucune trace des précieux sacs qui pourtant existaient!... Donc, Pardaillan avait fait partir l'argent!... Pourquoi?

Quoi qu'il en fût. Guise était frustré, volé!... Et où était ce Pardaillan, à cette heure? Qui pouvait le dire?...

Comme Maineville venait d'achever son récit, et que Guise roulait ces diverses pensées, le valet entra pour la troisième fois et remit une lettre au duc qui, ayant examiné la suscription, se hâta de briser le cachet. Les trois courtisans virent alors un livide sourire passer sur le visage du duc et ils l'entendirent murmurer:

—Nous le tenons!...

Cette lettre était de Fausta!... Et Fausta, prévenue elle-même par Claudine de Beauvilliers, annonçait au duc que Pardaillan et Charles d'Angoulême se trouvaient à Paris.

«Demain, ajoutait la princesse en terminant, demain je vous dirai l'endroit exact où vous pourrez saisir cet homme.»

—Tu disais, demanda Guise à Maurevert, que ton ami Pardaillan se trouve encore à Paris?

—J'en répondrais! répondit Maurevert en frissonnant.

—Eh bien, tu as dit la vérité... Cette fois, je pense qu'il ne nous échappera pas. Et pour commencer, Maurevert, ordre à toutes les portes de Paris de ne plus laisser passer âme qui vive. Va, et fais diligence.

Maurevert s'élança, et, donnant des ordres à son tour, expédia sur tous les points de Paris des messagers porteurs de la décision ducale. Moins d'une heure plus tard, toutes les portes de la ville se fermaient, tous les ponts-levis se levaient et le bruit courait dans Paris enfiévré que l'armée de Henri III, unie à celle du roi de Navarre, avait été signalée.

Dans le cabinet du duc de Guise, Maurevert, Bussi-Leclerc et Maineville faisaient des projets au sujet des supplices réservés à Pardaillan arrêté.

XXIX

LA VIERGE GUERRIÈRE

Nous sommes au soir de cette même journée. Au fond de son mystérieux palais, Fausta est assise à une table sur laquelle est étalée la lettre de l'abbesse Claudine de Beauvilliers. Elle a revêtu un costume de cavalier tout en velours noir sur lequel se détache la jaquette de cuir fauve, souple cuirasse assez fine pour modeler les contours de cette magnifique statue, assez forte pour défier la pointe d'une dague.

Un loup de velours couvre le visage de Fausta. Une épée est attachée à son baudrier, une véritable rapière, longue et solide, à la garde d'acier bruni. Sur sa tête, dont la chevelure opulente est relevée en torsades noires comme la nuit, elle a posé un feutre orné d'une plume de coq rouge...

Pardaillan aussi porte un feutre sur lequel se balance une plume de coq rouge... Coïncidence? Souvenir?... Qui sait!

Fausta elle-même ignore pourquoi elle a emprunté ce détail de costume au chevalier. Car Fausta, c'est la vierge inviolable, n'ayant de femme que son sexe. Et pourtant Fausta éprouve un trouble qui l'accable. Pour la première fois, Fausta irrésolue comprend enfin qu'elle est encore trop femme pour devenir l'Ange qu'elle a rêvé d'être!...

Cette lettre de l'abbesse, Fausta l'avait relue mille fois. Qu'y avait-il donc dans ces pages qui pût jeter un tel désordre dans une telle âme? Commençons par la fin, c'est-à-dire par le post-scriptum; il contenait le récit de Mariange, c'est-à-dire la fuite, ou plutôt le départ de Saïzuma. Or, Saïzuma, c'était la mère de Violetta. Et avec qui était-elle partie? Avec Pardaillan!... Tout le début de la lettre contenait le récit de Belgodère, c'est-à-dire que le duc d'Angoulême et Pardaillan étaient à la recherche de Violetta.

Fausta, après de longs et terribles pourparlers avec elle-même, venait de découvrir dans son âme un sentiment qui n'y était pas encore.

Elle haïssait Violetta!... Depuis quand?... Depuis la lecture de la lettre!... Habituée à lire en soi-même, Fausta, rugissante de honte et d'impuissance, dut s'avouer la vérité: elle n'avait jusqu'à présent haï Violetta. Elle ne l'avait jamais considérée que comme une pauvre petite fille que le hasard mettait en travers de la route fulgurante qu'elle parcourait et qu'il fallait froidement supprimer...

Elle haïssait maintenant Violetta d'une haine atroce; maintenant, oui, maintenant qu'elle savait ceci: Pardaillan recherchait Violetta!... Pardaillan aimait Violetta!...

Fausta jalouse!

Les décisions, lentement, s'étaient agglomérées dans son esprit, en cette journée où elle avait vécu d'inoubliables heures de lutte et de détresse. Vers midi elle avait expédié un émissaire à Claudine pour lui annoncer sa prochaine visite et elle disait à l'abbesse:

«Vous me répondez sur votre vie de la prisonnière jusqu'à ma visite.»

Vers quatre heures, elle avait écrit au duc de Guise pour lui dénoncer la présence de Pardaillan à Paris. Elle avait hésité à désigner l'auberge de la Devinière... elle s'était accordé jusqu'au lendemain. Pourquoi?...

Il était environ neuf heures du soir lorsque nous la retrouvons accoudée à une table et relisant encore la lettre de Claudine, y cherchant la résolution suprême. A ce moment, Fausta semblait très calme. C'est que, peut-être, la résolution s'était formulée dans son esprit. En effet, elle se leva, brûla la lettre à un flambeau de cire rosé, passa des gants de peau souples s'assura que son épée était en bonne place à son côté, puis, ayant frappé sur un timbre, elle ordonna sans même se retourner, car elle était sûre que quelqu'un était accouru pour recueillir l'ordre:

—Quatre cavaliers d'escorte et un cheval pour moi, à l'instant. Et qu'on aille prévenir Bussi-Leclerc, gouverneur de la Bastille, que je l'irai voir cette nuit même.

Moins de deux minutes plus tard, elle se trouvait dans la rue où les quatre cavaliers attendaient, et où un écuyer lui présentait l'étrier... Une fois qu'elle fut en selle, les cavaliers se placèrent deux en avant, deux derrière elle.

—A l'abbaye de Montmartre! dit alors Fausta.

La petite troupe se mit aussitôt en marche, sortit de la Cité, et se dirigea vers la porte Montmartre. La porte était fermée. Mais l'un des cavaliers de l'escorte montra à l'officier du poste un papier qui portait la signature du duc. L'officier fit baisser le pont-levis.

XXX

VIOLETTA

Lorsque Fausta atteignit l'abbaye de Montmartre, tout était obscur et silencieux. Mais, l'un des cavaliers ayant heurté à la porte d'une certaine façon, le double vantail ne tarda pas à s'ouvrir tout grand. Fausta, ayant mis pied à terre, se fit conduire à l'appartement de l'abbesse.

—La prisonnière? demanda Fausta d'une voix qui étonna Claudine par sa vibration d'inquiétude.

—Elle est toujours là, madame, rassurez-vous...

—Conduisez-moi près d'elle.

Simplement, l'abbesse prit un flambeau et se mit à précéder Fausta. Elle ouvrit la barrière. Belgodère ne dormait jamais que d'un oeil. Il entendit donc les pas de Claudine et de Fausta, et, se jetant à bas du lit de camp où il sommeillait tout habillé, alla ouvrir la porte, méfiant. Il reconnut aussitôt l'abbesse, et s'inclina profondément.

—La prisonnière? répéta Fausta avec cette même émotion que Claudine avait déjà remarquée.

Belgodère la reconnut à la voix; il se courba cette fois jusqu'au sol.

—Ce qu'on me donne à garder, dit-il, je le garde. La prisonnière est là!...

Les deux femmes pénétrèrent dans le logis sommairement meublé d'un petit lit de camp, d'une table et de deux chaises, le tout éclairé par une torche. Claudine tira les verrous d'une porte. Fausta prit le flambeau et dit:

—J'entrerai seule...

A ce moment, d'une soupente qui dominait la première pièce où Claudine et Belgodère attendaient, surgit une tête effarée, au profil burlesque. Cette tête, c'était celle de Croasse.

Croasse dormait dans la soupente, sur un tas de paille. De ce poste élevé, il dominait la chambre, vit entrer Claudine et Fausta. Il vit Fausta pénétrer dans la pièce qui servait de prison à Violetta. Lui aussi se demanda ce que signifiait cette visite nocturne.

Fausta avait déposé sur un meuble le flambeau qu'elle tenait à la main. Un rapide coup d'oeil autour d'elle lui montra la pièce misérable, sans fenêtre, plus triste vraiment qu'une prison. Sur un vieux canapé. Violetta dormait tout habillée. Fausta la contempla ardemment. Lentement, elle détacha son masque et se laissa tomber à ses pieds.

—Belle, murmura-t-elle, certes! Une figure d'ange. Elle est digne vraiment de ce héros de chevalerie qui s'appelle Pardaillan. Comme il doit l'aimer!... Eh bien, qu'il souffre donc, puisqu'il s'est mis en travers de ma route. Quoi! j'aurais jusqu'ici marché au but sublime avec la victorieuse et sereine volonté que rien n'arrête et il se trouvera un homme, un seul, qui aura pu me dire en face: «Tu n'iras pas plus loin.»

Fausta palpitait. Et elle comprenait qu'elle se mentait à elle-même. Prétextes!... Elle ne haïssait Pardaillan ni pour l'affaire de la place de Grève ni pour l'affaire du moulin. Le haïssait-elle seulement?...

Ah! elle ne le sentait que trop dans cette minute: ce qu'elle haïssait, c'était Violetta qu'elle supposait aimée de Pardaillan. Elle était jalouse.

Fausta cacha son visage dans ses deux mains. Une douleur affreuse l'étreignit... La pire douleur... La douleur de la honte...

A ce moment, Violetta s'éveilla. Et vit ce jeune homme—Fausta était vêtue en cavalier—qui pantelait. le visage dans les deux mains, et semblait lutter contre une terrible et mystérieuse souffrance. Ses grands yeux bleus s'emplirent de pitié.

Sa main toucha le bras de Fausta. Et d'une voix de compassion charmante:

—Qui êtes-vous? demanda-t-elle. Êtes-vous comme moi une victime?... Êtes-vous... Ah!...

Ce dernier cri soudain s'exhala dans une angoisse d'épouvante et d'horreur, et, d'un bond, elle fut debout. Fausta, touchée au bras, avait violemment tressailli, ses deux mains étaient tombées, son visage ravagé par la passion apparaissait en pleine lumière, et Violetta la reconnaissait...

Mille pensées flamboyaient dans l'esprit de Fausta. Mille paroles ardentes se pressèrent sur ses lèvres, des insultes peut-être, ou des cris de douleur... car, à ce moment, elle n'était plus Fausta la Vierge sacrée, Fausta la Souveraine, Fausta l'élue du Conclave secret... elle était seulement la descendante de Lucrèce Borgia. Elle dit seulement d'une voix rauque:

—Venez!...

Venir!... Où?... Que voulait-elle donc en faire?... Quelle atroce et sombre résolution de la prendre, de l'emporter, de la jeter à quelque supplice, d'assister à son agonie!...

Et, comme Violetta tremblante n'obéissait pas, Fausta recula jusqu'à la porte. Dans ce court instant, par un prodige d'effort, elle reconquit la sérénité du visage...

—Une litière, à l'instant, dit-elle à Claudine.

L'abbesse s'élança. Fausta se tourna vers Belgodère.

—Prends cette fille, dit-elle, et amène-la à la litière. Tu y monteras avec elle. Tu m'en réponds sur ta vie.

—Où donc ira la litière? demanda Belgodère avec un frémissement.

—A la Bastille! répondit sourdement Fausta.

Belgodère entra dans le réduit et marcha droit à Violette, et lui aussi de ce même ton rauque prononça:

—Viens!...

En même temps, il la saisit, et en lui-même grommela:

«Je crois que, cette fois, maître Claude va verser des larmes de sang... comme il m'en a fait verser à Moi!...»

XXXI

LES FOURCAUDES

Violetta fut Jetée dans la litière par Belgodère qui y monta alors. Fausta se remit en selle. Sur un signe qu'elle fit, les quatre cavaliers entourèrent la litière, la petite troupe commença à descendre dans la nuit.

Fausta gagna la rue Saint-Antoine et s'arrêta devant la Bastille. Bientôt les chaînes du pont-levis grincèrent, le tablier s'abattit; la litière passa et s'arrêta enfin dans une cour étroite.

—Le gouverneur! demanda Fausta au sergent d'armes.

—Si vous voulez me suivre, je vais vous conduire à lui.

Fausta mit pied à terre et désigna la litière:

—Il y a là une prisonnière. Si elle s'échappe, tu seras pendu à l'aube, sans procès.

Le sergent sourit. Il donna un ordre à deux geôliers qui l'accompagnaient. Quelques minutes plus tard, Violetta était enfermée dans un cachot...

Fausta suivit le sergent que précédait un homme portant un falot. Ils montèrent un escalier. Dans un couloir, un homme accourait, achevant de s'habiller en hâte.

—Je suis à vos ordres, madame! dit Bussi-Leclerc en reconnaissant une femme dans ce jeune cavalier qui lui parlait avec tant d'autorité.

—Monsieur, dit Fausta, on vous a prévenu que je viendrais cette nuit.

—Madame, dit Bussi-Leclerc en dévisageant Fausta, on m'a prévenu qu'un messager de Mgr le duc m'apporterait cette nuit des ordres.

—Vous avez ici, dit Fausta, deux prisonnières qu'on appelle les Fourcaudes? Ces prisonnières doivent être livrées à la justice du peuple?

—Dès demain matin, madame... Chose, promise, chose due. Nous tenons parole, nous autres.

—L'une des deux Fourcaudes, dit Fausta, sera pendue et brûlée. Quant à l'autre, vous allez la remettre en liberté.

—Oh! oh! ceci est impossible, madame, s'écria Bussi-Leclerc en sursautant. J'ai promis au peuple deux hérétiques à pendre, il les aura.

—Vous tiendrez parole, messire Leclerc. Comment s'appellent les condamnées? Et quel est leur âge?

—L'aînée, Madeleine; elle a vingt ans environ; la cadette, Jeanne; elle paraît seize ans.

—C'est celle-ci que vous allez relâcher. Madeleine sera livrée. Il y aura grâce pour Jeanne.

—S'il y a grâce pour l'une des condamnées, comment pourrais-je livrer les deux hérétiques?...

—Ne vous en inquiétez pas. L'essentiel est que Jeanne Fourcaud est graciée.

—Et qui lui fait grâce?

—Moi.

—Mais qui êtes-vous, madame? dit Bussi-Leclerc stupéfait.

—Lisez donc ceci! interrompit Fausta en tendant un papier a Bussi-Leclerc, qui, étonné, le prit, s'approcha d'un flambeau et le lut. Le papier portait la signature et le sceau du duc de Guise. Il contenait ces lignes:

«Ordre à tous nos officiers de tout rang, en quelque lieu et quelque occasion que ce soit, sous peine de la vie, d'obéir à la princesse Fausta, porteuse des présentes.»

«La princesse Fausta!» murmura Bussi-Leclerc.

Il jeta un regard d'ardente curiosité sur Fausta et, s'inclinant très bas, lui rendit le parchemin en disant:

—J'obéis, madame.

—Bien. Conduisez-moi donc auprès des Fourcaudes, ou plutôt auprès de la plus jeune.

Sans dire un mot, Bussi-Leclerc s'empressa de prendre un flambeau et se mit à précéder sa visiteuse. Dans le couloir, il retrouva le sergent et lui dit quelques mots à voix basse. Le sergent s'inclina et prit les devants en courant.

Bussi-Leclerc, toujours suivi de Fausta, descendit un escalier et parvint dans la cour où attendaient la litière et les quatre cavaliers d'escorte. Là, on trouva deux geôliers prévenus par le sergent.

—Va me chercher ma prisonnière..., dit Fausta au sergent.

Quelques minutes plus tard, Violetta apparaissait entre deux soldats qui la tenaient chacun par un bras. Elle frissonnait d'épouvante, mais n'opposait aucune résistance.

-Marchez! dit alors Fausta à Bussi-Leclerc.

Toute la petite troupe se dirigea vers une porte basse, accompagnée des deux porte-clefs. On descendit un escalier tournant qui s'enfonçait dans le sol comme une vis qui eût déchiré les entrailles de la terre.

Les geôliers s'arrêtèrent devant une porte dont ils tirèrent les verrous. Fausta entra seule, après avoir pris le flambeau des mains de Bussi-Leclerc. Le cachot était étroit. Ses voûtes surbaissées semblaient peser d'un poids énorme sur les épaules. Dans un angle, accroupie sur le sol, une jeune fille aux traits amaigris, toute jeune, se leva lorsque la porte s'ouvrit. Son front était calme. Ses yeux brillaient d'un feu surhumain. Cette jeune fille, c'était Jeanne Fourcaud.

—Vient-on me chercher pour le supplice! dit-elle. Je suis prête.

—Jeanne Fourcaud, dit Fausta, vous ne serez pas suppliciée. Vous vivrez. Vous serez libre.

—Le roi me fait donc grâce de la vie? haleta la pauvre créature.

—De la vie et de la liberté. Vous êtes libre. Venez!...

Jeanne allait s'élancer, soudain elle s'arrêta, plus pâle. Une pensée terrible venait de lui traverser l'esprit.

—Et Madeleine! râla-t-elle, ma soeur!.. libre avec elle... oui!... sans Madeleine... J'aime mieux mourir!...

—Votre soeur, Madeleine, est sauvée comme vous. Elle est déjà dehors et vous attend. Venez...

Jeanne Fourcaud s'abattit sur ses genoux, saisit les mains de Fausta et les couvrit de baisers. Une violente réaction se faisait en elle. La Fausta, d'un geste d'impatience, la releva, l'entraîna presque défaillante de bonheur. Dans le couloir, elle remit Jeanne Fourcaud aux mains d'un geôlier et dit:

—Conduisez-la jusqu'à la litière...

Alors Fausta se tourna vers l'autre geôlier et lui désignant Violetta:

—Enfermez cette créature...

Violetta, devant la gueule ouverte du cachot, eut un recul instinctif, et une sorte de gémissement râla sur ses lèvres. Mais la main du geôlier s'abattit sur elle et, l'instant d'après, la porte se refermait lourdement, les verrous étaient poussés... D'un geste, alors, Fausta renvoya le geôlier et les deux soldats qui remontèrent l'escalier. Elle demeura seule avec Bussi-Leclerc. Un livide sourire plissa ses lèvres. Froidement, elle demanda:

—Vous ne comprenez pas?

—J'attends que vous m'expliquiez...

Alors Fauta, désignant le cachot où Violetta venait d'être jetée, dit:

—Là se trouve Jeanne Fourcaud!...

Bussi-Leclerc, tout cuirassé qu'il fût contre les émotions sentimentales, ne put s'empêcher de frémir.

—Quoi! balbutia-t-il, cette jeune fille...

—Elle s'appelle désormais, Jeanne Fourcaud... Vous devez, demain matin, livrer les Fourcaudes à la justice du peuple. Vous les livrerez!...

Lorsque Bussi-Leclerc et Fausta furent remontés à la surface de la terre, Jeanne Fourcaud fut placée dans la litière, presque évanouie. Belgodère s'approcha de Fausta.

—Tu veux savoir ce qu'est devenue la fille de Claude? demanda-t-elle.

—Rien ne vous échappe, madame, dit le bohémien courbé. Violetta, vous le savez, c'est mon espoir. Voilà huit ans que Violetta m'appartient. Je la gardais jalousement pour... ce que vous savez. Enfin bref, au lieu de la vendre à Mgr le duc, il se trouve que c'est à vous que je l'ai vendue... Je sens, je devine que l'heure est venue où je pourrai parler à Claude...

—Mais sais-tu seulement où il est?

—Non, mais je le retrouverai, n'ayez crainte.

—Voyons, reprit alors Fausta pensive, tu m'as toujours promis de me raconter ton histoire: le moment est venu. Voici ce que tu vas faire; tu vas reconduire la litière à l'abbaye; mes hommes t'escorteront, puis te ramèneront à mon palais. Tu mettras la nouvelle prisonnière en lieu sûr. Et, quand tu m'auras dit pourquoi tu hais Violetta, je te dirai, moi, ce qu'elle va devenir.

—Monsieur le gouverneur, dit tout haut Fausta en se tournant vers Bussi-Leclerc, à quelle heure aura lieu le spectacle que vous avez promis aux Parisiens?...

—Mais à la pointe du jour, je pense.

—C'est trop tôt. Je veux en être. Il me semble que, dix heures du matin, ce sera une heure convenable.

—A vos ordres, dix heures, soit...

Fausta remonta alors à cheval. Belgodère prit place près de Jeanne Fourcaud. L'escorte s'ébranla. Une fois hors de la Bastille, Fausta donna un ordre à ses cavaliers.

La litière et l'escorte se dirigèrent alors par le chemin qu'elles avaient accompli en sens inverse. Fausta seule s'en alla vers la Cité.

Belgodère, parvenu à l'abbaye de Montmartre, conduisit sa nouvelle prisonnière, c'est-à-dire Jeanne Fourcaud, dans la masure où, quelques heures auparavant, était enfermée Violetta.

—Qu'est-ce que cette fille que je dois maintenant surveiller? Du diable si je comprends quelque chose en cette affaire?... Croasse! Que veut la Signera Fausta? Où me conduit-elle?... Bah! Je vais le savoir tout à l'heure sans doute... Croasse! Croasse veillera sur la petite en mon absence... Croasse!...

A ce troisième appel. Croasse ne répondit pas plus qu'aux deux premiers.

—Tu dors, gronda Belgodère, tu as l'audace de dormir pendant que je travaille! Attends un peu, misérable, je viens, va, ne te dérange pas...

En grommelant ces aménités, le bohémien avait saisi le fameux gourdin avec lequel Croasse avait fait si ample connaissance, et, sans hâte, montait l'échelle qui aboutissait à la soupente. Là, il eut une exclamation de rage: pas de Croasse! Croasse avait disparu. Belgodère ne s'en inquiéta pas outre mesure. Il réfléchit que cette nouvelle prisonnière dont il ne savait pas le nom ne pourrait s'évader de si tôt, et, sans prévenir l'abbesse, alla retrouver les cavaliers de Fausta qui l'attendaient pour le ramener au palais de la Cité. Une heure plus tard, Belgodère entrait dans la mystérieuse maison où, le lendemain soir de son arrivée à Paris, il avait conduit Violetta, croyant la livrer au duc de Guise.

XXXII

LE SECRET DE BELGODÈRE

FAUSTA attendait le bohémien dans cette pièce où nous avons déjà introduit nos lecteurs et où ses deux suivantes favorites, Myrthis et Léa, s'occupaient à lui préparer une boisson réconfortante. En entrant, et tout en s'inclinant, Belgodère loucha fortement vers ces préparatifs.

—Qu'on apporte du vin, dit Fausta en surprenant ce regard.

Elle fut obéie immédiatement.

L'oeil de Belgodère pétilla. Il se versa une rasade et l'avala d'un trait.

—Eh bien, reprit Fausta en trempant elle-même ses lèvres dans le verre de cristal que lui présentait Myrthis, tu disais donc que tu avais une intéressante histoire à me raconter?

—Heu!... C'est l'histoire de beaucoup d'entre nous autres, pauvres bohémiens chassés, traqués, pendus. Cent fois, vous avez dû entendre la pareille sans vous en émouvoir.

—Raconte donc, dit Fausta. Si une injustice a été commise à ton égard, peut-être puis-je la réparer...

—Trop tard! dit sourdement Belgodère.

—Si tu as gardé une haine contre ceux qui t'ont fait du mal, tu sais que je puis t'aider.

—Oui, dit alors Belgodère. Vous pouvez compléter ma vengeance. Vous êtes forte et puissante. Par vous, Claude peut souffrir plus qu'il n'eût souffert par moi seul...

—C'est donc de Claude que tu as à te venger?

Belgodère venait d'achever le flacon. Il baissa la tête qu'il laissa tomber dans ses deux mains énormes. Fausta fit un signe: un flacon plein remplaça aussitôt sur la table le flacon vide.

—Écoutez, dit alors Belgodère, j'ai l'air d'une brute, n'est-ce pas? Je ressemble à un de ces fauves qui ont à peine visage humain? Que diriez-vous si je vous apprenais que, dans la poitrine du fauve, il y a un coeur d'homme? Pourtant, cela est, reprit Belgodère; si inconcevable que cela puisse paraître, j'ai eu un coeur, puisqu'il y a eu une époque de ma vie où je ne songeais ni à la haine, ni à la vengeance, une époque où j'ai aimé!

Belgodère s'était tu, plongé dans son passé.

—Continue! dit Fausta impérieusement.

—Il a donc été un temps, poursuivit Belgodère, où je n'étais pas ce que je parais être. Un jour, je m'aperçus que j'étais amoureux... Ce n'est rien pour un autre homme: pour moi, c'était terrible. En effet, j'étais très laid, et je le savais... on me l'avait tant répété... J'étais le plus fort, le plus redouté de ma tribu. Mais, moi, je tremblais devant Magda. Je tremblais parce que je me savais hideux et qu'autour de Magda rôdaient cinq ou six beaux garçons, dont le plus laid était cent fois plus beau que moi. Jamais je n'osai dire un mot à Magda. Seulement, quand je passais près d'elle, je sentais son regard noir peser sur moi. Je ne dormais plus, je ne mangeais plus. Cela ne pouvait durer ainsi. Un soir, je réunis les amoureux de Magda. Quand ils furent réunis, je l'envoyai chercher elle-même. Elle vint, et je lui dis: «Magda, voici que tu vas sur tes quinze ans. Il est temps que tu choisisses un homme.» Magda sourit et, désignant comme au hasard l'un de mes rivaux, lui dit: «C'est toi que je choisis.»

—Ah! pauvre Belgodère! fit railleusement Fausta.

—Oui, dit le bohémien, mais vous allez voir. Je me plaçai devant l'homme. Il comprit et sortit son couteau, moi le mien. Cinq minutes plus tard, je le renversai et, quand je le tins, la poitrine sous mes genoux, je lui coupai les deux oreilles. Il se releva en hurlant. Alors Magda dit tranquillement: «Je ne veux pas d'un homme sans oreilles.—Eh bien, choisis-en un autre! «Le voici», dit-elle en désignant un deuxième amant. Je me plaçai devant celui-ci, comme je m'étais placé devant le premier. La bataille recommença et dura cette fois dix minutes. Et, quand je tins l'homme renversé, je lui coupai le nez. Naturellement Magda ne voulut pas d'un homme sans nez, pas plus qu'elle ne voulut d'un borgne, car je crevai l'oeil droit du troisième qui se présenta, pas plus qu'elle ne voulut d'un lâche, car les deux derniers s'enfuirent, et je demeurai seul.

—Alors Magda me dit: «C'est toi que je choisis. Je t'avais choisi dès longtemps. Mais je voulais voir si tu étais bien tel que je supposais.» Le même soir, j'épousai Magda selon les coutumes de ma tribu. Pendant six ans, je fus un homme heureux. J'eus d'abord une fille qui fut appelée Flora. Quatre ans plus tard, j'eus une deuxième fille qui fut appelée Stella. On disait d'elles qu'elles étaient belles comme deux fleurs. Je crois que j'ai fini mon flacon... Il en était au quatrième.

—La septième et dernière année de mon bonheur, reprit le bohémien, nous vînmes à Paris, en France. Flora avait alors six ans et Stella deux ans. Nous vivions bien tranquilles, malgré le mépris et la haine des gens de Paris, lorsqu'un soir le bruit se répandit que des scélérats avaient pénétré nuitamment dans une église et volé les vases d'or. L'église s'appelait Saint-Eustache. Nous en étions voisins. Et, comme des truands ou des francs-bourgeois, si méchants qu'ils soient, n'en sont pas moins chrétiens et incapables d'un tel forfait, ce fut nous qu'on accusa. Un matin, une quinzaine de ma tribu, hommes, femmes et enfants, tout fut arrêté et conduit vers une prison. En route, je parvins à m'échapper des mains des gardes. Peut-être aurais-je mieux fait de me laisser pendre comme les autres. Car il y eut cinq hommes et six femmes pendus. Parmi les femmes se trouvait Magda.

Belgodère était pâle, d'une pâleur livide, et de grosses gouttes de sueur coulaient sur son visage qu'il essuyait d'un revers de main.

—La veille du jour où Magda et les autres devaient être conduits à Montfaucon, reprit-il, j'allai trouver le bourreau. Depuis deux mois que durait le procès, j'avais ramassé de l'or, beaucoup d'or. J'allai donc trouver le bourreau... Je lui offris l'or. Je me mis à genoux. Je suppliai. Je lui demandais pourtant une chose bien simple. C'était de mettre une corde usée au cou de Magda. La corde se fût brisée: c'est un cas de grâce. Et, quant à la tirer de prison, j'en faisais mon affaire...

—Et que fit Claude?...

—Il prit le sac d'or et le jeta dans la rue. Puis il m'empoigna moi-même par les épaules et me jeta dans la rue. Puis il ferma sa porte et se verrouilla. Au point du jour, je vis sortir le bourreau. Je le suivis... jusqu'à Montfaucon... Vingt minutes plus tard, je vis Magda qui se balançait au bout d'une corde, tandis que le peuple poussait des cris de joie tels que je les ai encore dans l'oreille...

—Et tes enfants? demanda Fausta. Stella? Flora?... furent-elles donc pendues aussi?

—Non, râla Belgodère, elles ne furent pas pendues: elles furent baptisées!...

—Eh bien, tu en as été quitte pour les débaptiser?

—Je n'ai jamais su ce qu'elles sont devenues, gronda Belgodère. Le lendemain de la scène de Montfaucon, j'appris que, par les soins du bourreau, les enfants avaient été remis à des familles charitables qui acceptaient de les élever. Pendant trois mois je cherchai partout. Je fouillai Paris. De mes deux filles, je n'eus aucune nouvelle.

—Et que fis-tu alors?

—Au bout de trois mois, j'allai retrouver le bourreau et je lui dis: «Tu as tué celle que j'aimais. Et moi j'ai juré de te tuer à mon tour. Mais, si tu veux me répondre, je te pardonnerai. Je te donnerai l'or que j'avais amassé comme rançon de Magda. Je ferai plus: je m'engagerai à ton service et serai le fidèle serviteur, gardien de ta maison et de ta vie. Dis, veux-tu me répondre?... Sais-tu où sont mes filles?...» Et ce fut pour moi une minute de joie délirante lorsque j'entendis Claude me répondre: «Sans doute, puisque c'est moi qui les ai placées! Oh! tu peux te rassurer, bohème, elles ont la chance d'être adoptées par un très haut bourgeois...» Ces mots n'avaient aucun sens pour moi. Mais je me disais: Cet homme a tué Magda. Mais c'est son métier. Je ne puis lui en vouloir. Son métier n'est pas de désespérer un malheureux père, il va parler... Pour toute réponse, il me releva en me saisissant par les épaules. Je criai grâce et miséricorde. Alors, il me dit: «Ecoute, bohème, je devrais t'arrêter et te conduire à, l'official. En te laissant partir, comme je l'ai déjà fait une fois, je manque à mon devoir. Tes filles sont en bonnes, mains. Elles seront plus heureuses qu'avec toi.»—Je veux mes filles! Rends-moi mes filles.—«Allons, dit-il sans colère et sans pitié, va-t'en...» Et, comme la première fois, il m'empoigna et je fis le serment que Claude souffrirait exactement ce que j'avais souffert.

—Le serment est beau, sans doute, dit froidement Fausta. Reste à l'accomplir!

—Vous allez voir, dit Belgodère avec son rire terrible. Je n'étais pas pressé. J'eusse pu tuer Claude, mais cela me paraissait insuffisant. Je m'attachai donc à ses pas. Je le suivis partout où il allait. Et c'est ainsi que je sus qu'il avait une fille, et que, cette fille, il l'aimait, il l'adorait, comme j'avais aimé, adoré ma Stella et ma Flora. Le jour où j'eus cette certitude, madame, je faillis devenir fou de joie... Comme moi, Claude aimait! Comme moi, Claude allait souffrir. Et comme mes filles à moi, la sienne allait vivre avec des étrangers, d'une autre race et d'une autre religion... Cette fille, madame, c'était Violetta...

—Violetta, c'est la fille de Claude?

—Sans doute! L'eussé-je haïe sans cela? En elle, c'est Claude que je hais. Mais pourquoi me demandez-vous cela?

—Pour être bien sûre que Violetta, c'est la fille de Claude.

—J'en suis sûr. Je ne tardai pas à m'apercevoir que le bourreau avait une vraie passion pour son enfant. C'est donc dans l'enfant que je résolus de le frapper. Malheureusement, je vis un jour que j'étais suivi: je dus fuir, quitter la France. J'attendis patiemment le temps nécessaire pour être oublié. Au bout de quelques années, je revins: mon amour était mort, mais je revenais affamé de vengeance.

Belgodère frissonna. Fausta le contemplait.

«Je m'emparai donc de Violetta, poursuivit le bohémien. Elle était sous la garde d'une femme nommé Simonne. Pour que cette femme ne pût me dénoncer, je m'en emparai également. Puis je les fis partir dans la direction de la Bourgogne. Quant à moi, je demeurai à Paris pour juger du coup que j'avais porté. Il était terrible, et je rejoignis ma troupe. J'avais mon idée sur Violetta.

—Que voulais-tu donc en faire? demanda Fausta.

—Quelque chose comme une ribaude que j'eusse un jour livrée à quelque seigneur. Alors, je me fusse présenté devant Claude pour lui dire: «Tu m'as volé mes filles, j'ai volé la tienne. Tu as fait de Flora et de Stella des chrétiennes, j'ai fait de Violetta une ribaude.» Et, alors, je l'eusse tué... A Orléans, où je m'arrêtai assez longtemps, je vis qu'un puissant et beau seigneur rôdait autour de la petite. Je m'informai. J'appris que, cet homme, c'était le duc de Guise. Je vins donc à Paris, et ma bonne étoile voulut que je rencontrasse le duc aux portes de la ville. Je le vis plus amoureux que jamais: je convins d'un bon prix, ce qui ne gâtait rien dans mon affaire, et je livrai Violetta... Seulement, à partir de ce moment, les choses s'embrouillent: croyant conduire la petite au duc de Guise, c'est à vous que je l'amène!...

—Le regrettes-tu?

—Je ne sais, dit Belgodère avec une hésitation. A vous de tenir parole. Vous m'avez promis une belle vengeance, madame.

—Eh bien, que dirais-tu si je faisais pendre Violetta sous les yeux de Claude?

Un terrible sourire balafra le visage du bohémien.

—Oh! oh! Et Claude verra la chose?... Et je pourrai lui parler? le forcer à regarder? lui dire que c'est moi qui ai pris son enfant et qui la livre au bûcher?

—Tu seras près de lui et tu lui diras ce que tu voudras. Ecoute-moi; demain matin, à dix heures, en place de Grève, seront pendues deux jeunes filles, pendues et brûlées. Leur crime, c'est d'être les filles d'un père qui, autrefois, était de la religion romaine et qui s'est mis ensuite d'une autre religion. Cet homme s'appelait Fourcaud. Il est mort en prison. Demain, le peuple pendra et brûlera ses deux filles. Or, sais-tu ce que nous avons été faire tout à l'heure à la Bastille? Nous avons fait sortir l'une des Fourcaudes... et, à sa place, nous avons...

—Laissé Violetta! rugit Belgodère. Enfer! C'est magnifique, cela!... Ah! bien m'a pris d'entrer à votre service!... Ainsi donc, clama-t-il avec son rire effroyable, demain matin, à dix heures, en place de Grève, seront pendues...

—Les deux damnées, les deux hérétiques protestantes.

—Peu m'importe leur religion, dit le bohémien d'une voix sombre. Violetta sera brûlée devant son père, voilà l'essentiel...

—Oui! devant son père! murmura Fausta qui tressaillit.

—Vous dites Violetta et une autre... qui est l'autre?

—Madeleine Fourcaud.

Belgodère se leva et fit quelques pas en grommelant. Soudain, il s'arrêta court.

—Mais Claude? gronda-t-il. Claude, comment verra-t-il? C'est que tout est là!... Comment le préviendrai-je? Car il faut que ce soit moi qui le prévienne!...

—Bon. Ecoute-moi bien. Demain matin, tu iras sur la place de Grève. Lorsque tu verras que la foule est rassemblée, tu entreras dans la troisième maison qui se trouve à gauche de la place en tournant le dos au fleuve... Tu ne pourras t'y tromper. Il y aura des têtes à toutes les fenêtres. Mais cette maison-là, vois-tu, sera fermée du haut en bas, comme si elle portait le deuil des deux condamnées... Quand tu seras entré, tu demanderas à parler au prince Farnèse.

—Qui est le prince Farnèse?

—Qu'importe! dit Fausta avec un livide sourire. On te conduira devant le prince Farnèse. Il est probable qu'on te fera entrer dans une grande pièce dont la fenêtre donne sur la place de Grève.

—Mais Claude! Claude!...

—Eh bien, Claude, tu le trouveras auprès de Farnèse!... Va maintenant. Je t'avais promis que ta vengeance, pour être retardée, n'en serait que plus complète!

Belgodère eut un rauque grognement et s'élança hors de la maison de Fausta.

Après le départ de Belgodère, Fausta s'était mise à écrire. Voici ce qu'elle écrivit:

«Votre rébellion méritait un châtiment. C'est pourquoi je vous ai infligé une souffrance proportionnée à votre faute. Puisque la rébellion était causée par votre fille, j'ai voulu que la souffrance vous vînt de votre fille. Et c'est pourquoi je vous ai dit qu'elle était morte. Mais vous êtes mon disciple bien-aimé. Je ne veux pas que la punition se prolonge... Cardinal, apprenez donc que Violetta n'est pas morte. Si vous voulez la revoir, trouvez-vous demain matin dans notre logis de la place de Grève, et, à l'homme qui, un peu avant dix heures, vous viendra voir, demandez de vous la montrer: il vous la montrera.»

«Votre très affectionnée qui attend votre retour.»

Alors Fausta laissa tomber dans sa main sa tête alourdie et murmura:

«J'atteins et je frappe Farnèse. Mais comment atteindre et frapper Pardaillan avant de le livrer à Guise?... Le père assistera au supplice de Violetta... pourquoi l'amant n'y assisterait-il pas?»

XXXIII

LA CHEVALIÈRE

Fausta, longtemps, demeura immobile. Jusqu'à cette minute, elle avait lutté contre la passion. Maîtresse de ses sentiments, elle avait méprisé les premiers avertissements de l'amour. Maintenant, la tempête d'amour grondait en elle. Et, courbée, déchue de sa propre magnificence, elle râlait un cri sublime:

«J'aime! oh! j'aime!»

Et, comme elle sentait sa pensée vaciller et tituber, soudain un tableau se forma devant ses yeux.

Elle était à la fenêtre de la maison sur la place de Grève. Une foule énorme roulait sur la place... Guise apparaissait parmi les acclamations... puis les trompettes sonnaient une fanfare, et Crilîon apparaissait...

Et, alors, elle revoyait l'épisode... un homme tenait tête au roi de Paris et semblait, de son regard, faire refluer la foule menaçante... et Pardaillan, la rapière haute vers le ciel, marchait à travers la multitude qui tourbillonnait... C'est là qu'elle l'avait vu pour la première fois! C'est ainsi qu'elle le revoyait!... C'était de là que datait son amour!...

«Je l'aimais déjà, râla-t-elle au fond d'elle-même, Violetta morte, je l'aimerai encore!...»

Plongée dans ses réflexions, elle cherchait une conclusion digne d'elle. Jamais jusqu'alors, dans la vie étrange, fabuleuse, fantastique qui était sa vie, elle n'avait eu de longues hésitations: l'acte, chez elle, suivait toujours immédiatement la pensée. Cette conclusion qu'elle s'imposa, nous la donnons ici comme preuve de son intrépidité d'âme.

«J'aime, dit-elle. Ceci est avéré. Si affreuse que soit l'aventure, rien ne peut faire qu'elle ne soit pas; j'aime ce Pardaillan, moi qui ai souri de l'amour que m'offraient les plus beaux gentilshommes de Rome, de Milan, de Florence... Et, moi qui n'ai jamais aimé, je suis frappée à mon tour... j'aime cet homme qui m'a regardée en face...»

Elle haletait, elle souffrait vraiment une torture physique devant la décision qu'elle prenait.

«Je ne dois pas aimer!... Ceci est une épreuve que m'impose l'Esprit suprême, et dont je dois sortir victorieuse. Une âme comme la mienne n'est pas faite pour d'ordinaires passions: j'aimerai cet homme tant qu'il vivra. Donc il faut qu'il meure!...»

Elle eut un tressaillement. Son oeil flamboya d'orgueil:

«Mort, je l'aimerai peut-être encore... mais il ne sera plus en moi que le souvenir mélancolique d'un mal passé, guéri par ma volonté. Pardaillan mourra! Et, pour que mon triomphe sur moi-même soit véritable et complet, c'est de ma main que mourra Pardaillan!...»

Elle se leva à ces mots et acheva:

«Que je le tienne devant mon épée, qu'il soit une fois vaincu... vaincu par moi!... Et peut-être le dédain de sa défaite étouffera-t-il jusqu'au souvenir de mon amour!...»

Elle tira son épée, l'examina attentivement. Elle avait repris tout son calme et elle souriait. Elle ploya l'acier dans ses deux mains. Alors Fausta s'enveloppa d'un manteau, plaça sur son visage un large masque de velours et assura son feutre sur les torsades noires de ses cheveux. Elle jeta un coup d'oeil sur une horloge: elle marquait trois heures du matin.

«Le jour va bientôt paraître, fit-elle. Il est temps!...»

Elle siffla trois fois au moyen d'un sifflet d'argent qu'elle portait toujours suspendu à son cou. Un homme parut.

—Nous allons en expédition, dit Fausta.

—Combien d'hommes d'escorte?

—Vous seul, cela suffira.

Alors Fausta sortit de la maison à pied,, suivie de ce seul homme. Les rues de Paris étaient noires encore, et la solitude était profonde. Mais quelques vagues lueurs éparses indiquaient que l'aube était proche. Fausta marchait d'un pas souple et rapide. En route, elle donna des instructions à son compagnon; sans doute ces instructions étaient bien étranges puisque l'homme ne put retenir un geste d'étonnement.

Lorsqu'ils arrivèrent devant l'auberge de la Devinière, Fausta s'arrêta dans la rue. L'homme la regarda comme si, hésitant encore, il eût demandé une confirmation des ordres qu'il avait reçus.

—Allez, dit simplement Fausta.

Alors l'homme heurta à différentes reprises le marteau de la porte...

Le chevalier de Pardaillan dormait de tout son coeur lorsqu'un laquais vint le réveiller en lui disant qu'un étranger, malgré l'heure extraordinaire, voulait lui parler à tout prix. Pardaillan objecta qu'il avait pris l'habitude de dormir la nuit et qu'il trouvait fort déplaisant d'être réveillé au moment où il faisait un très beau rêve, et il ajouta:

—Sache, maraud, que je ne me lèverais à cette heure que pour deux choses également respectables: pour recevoir une honnête dame, ou pour me battre avec un ennemi pressé.

Et Pardaillan se tourna du côté du mur en menaçant le laquais de le jeter par la fenêtre, s'il ne le laissait reprendre son rêve au point où il l'avait quitté si malencontreusement.

—Monsieur le chevalier, dit une voix, si ce n'est pour les deux motifs indiqués par vous qu'on vient vous réveiller, c'est tout au moins pour l'un d'eux.

Pardaillan se retourna, s'accouda et aperçut l'étranger qui, ayant suivi le laquais jusqu'à la porte, avait assisté à ce colloque.

—Ah! ah! dit le chevalier, c'est donc une dame qui me veut voir?

L'homme garda le silence.

—-C'est donc quelqu'un qui me veut pourfendre dès l'aurore?

L'homme s'inclina sans répondre.

—C'est bien, dit alors Pardaillan, dans dix minutes je suis à vous, monsieur.

Il s'habilla sans hâte en sifflotant une fanfare de chasse.

Puis il ceignit sa bonne rapière, descendit dans la salle commune et aperçut le même étranger, qui le pria poliment de l'accompagner jusque dans la rue. Le chevalier obéit à cette invitation et s'assura par un rapide regard que la rue était parfaitement déserte. L'homme attendit que le garçon de la Devinière eût refermé la porte. Alors il se tourna vers Pardaillan, retira son chapeau et dit:

—Vous êtes bien le chevalier de Pardaillan?

—En chair et en os, mon cher monsieur, et vous?

—Moi, monsieur le chevalier, je suis l'écuyer d'un seigneur qui désire ne pas se nommer. Au nom de mon maître, je viens vous porter défi, vous déclarant convaincu de lâcheté si vous n'acceptez le cartel.

Pardaillan se mit à rire.

—Cornes du diable! fit-il, je pourrais vous répondre, sire écuyer, qu'il est dans les usages de la chevalerie de savoir au moins avec qui l'on va se couper la gorge.

—Mon maître vous dira son nom quand il vous aura couché sur la chaussée.

A ce moment, de l'ombre épaisse d'un mur se détacha une apparition qui s'avança, s'arrêta devant Pardaillan et fit signe à celui qui s'était donné pour écuyer. Celui-ci, sans plus rien dire, salua le chevalier, s'inclina devant le nouveau venu et, sans tourner la tête, s'éloigna. Pardaillan et l'inconnu se trouvèrent seuls en présence. Le chevalier avait jeté un ardent regard sur cette apparition.

Son étrange adversaire paraissait être un jeune homme d'une vingtaine d'années, en qui on devinait la force nerveuse et souple d'un être habitué aux exercices du corps.

—Monsieur, dit alors le chevalier en reprenant cet air d'insouciance qui lui était habituel, vous n'avez pas voulu me dire votre nom; et, bien que ceci soit contre toutes les règles, je n'insiste pas pour le connaître; mais, enfin, ne pourrais-je savoir pourquoi vous me voulez occire?

Tout en parlant, il cherchait à étudier l'inconnu. Il espérait le reconnaître à la voix, mais l'inconnu, à son discours, ne répondit qu'en tirant sa rapière. Le chevalier salua et dégaina aussitôt.

—Monsieur, reprit-il, avant d'engager les fers, je vous prie de remarquer que j'ai toutes les raisons possibles de demeurer caché dans Paris; malgré cela, je n'ai pas hésité à me rendre à votre invitation. Contre tant de déférence que je vous témoigne, vous pourriez me rendre un service. Pourriez-vous me dire comment et par qui vous avez su que je passais la nuit à la Devinière?

Pour toute réponse, l'inconnu tomba en garde.

—Vous n'êtes pas galant, monsieur, dit Pardaillan, et, à mon grand regret, je vais être obligé de vous arracher votre masque. Défendez votre visage... je vous promets de ne pas tirer ailleurs qu'au masque.

Depuis quelques instants, les épées étaient engagées, et le cliquetis des fers troublait seul le silence.

Dès le premier engagement, Pardaillan eut un moment de surprise: il s'était battu cent fois peut-être, il connaissait les plus fines lames du royaume, il avait dans la main les passes les plus difficiles et, cette fois, il trouvait un redoutable adversaire. Jamais il n'avait rencontré poignet plus souple et plus ferme, rapière plus vivante, pointe plus menaçante. Il essaya de faire rompre l'inconnu.

Celui-ci demeura ferme, cloué sur place, les épaules effacées, n'offrant aucune prise. Soudain, il se détendit comme un ressort, et ce fut Pardaillan qui dut faire un bond en arrière...

—Mes compliments, dit le chevalier, avec un coup pareil, vous aviez toutes les chances de me tuer... toutes moins une. C'est justement cette une qui me sauve!

A son tour, il attaqua, et peut-être, avec sa science consommée de l'escrime, trouva-t-il à diverses reprises l'occasion de toucher son adversaire à la poitrine. Mais Pardaillan avait dit qu'il ne toucherait qu'au visage.

Maintenant le jour grandissait; tout à coup l'un des deux combattants venait de jeter un cri terrible, le cri de l'homme blessé à mort... Pourtant, aucun des deux adversaires ne tombait!...

Celui qui avait poussé ce cri, c'était l'inconnu. Pardaillan, après une série d'attaques combinées avec un art supérieur, l'avait touché au front... La pointe avait traversé le masque qui, arraché, était demeuré fixé au bout de la rapière.

—Une femme!... fit Pardaillan stupéfait...

Et il abaissa la pointe de sa rapière.

Fausta portait au front une petite tache rouge: une gouttelette de sang. Elle leva la tête vers le ciel et peut-être songea-t-elle que cette blessure n'atteignait pas seulement son front, mais quelque chose de. plus profond qui était en elle depuis des années... la foi...

Oui, c'était cette foi qui était touchée en elle, blessée pour la première fois. Fausta se vit déchue.

Pardaillan, d'un geste tranquille, releva son épée.

Il recula de deux pas, souleva son chapeau et s'inclinant:

—Si j'avais su avoir l'honneur de croiser le fer avec la princesse Fausta, dit-il, je vous jure, madame, que je me fusse laissé toucher.

Il appuya sur ce mot à double sens. Fausta le considéra d'un regard flamboyant et riposta par ce seul mot:

—Défendez-vous...

Pardaillan rengaina son épée. Elle marcha sur lui, pantelante d'amour et de haine écumante, splendide et terrible. Elle saisit son épée par le milieu de la lame et, cette épée, devenue poignard, elle la leva sur le chevalier et se rua, sans un cri, sans un mot. Pardaillan, d'un geste prompt, saisit le poignet de Fausta d'une main, l'épée de l'autre; presque à la même seconde elle se trouva désarmée et, jetant un deuxième cri pareil à celui qu'elle avait poussé lorsqu'elle avait été atteinte au front, elle recula en portant les deux mains à son visage.

Pardaillan prit l'épée de Fausta par la pointe, et lui tendit la poignée en s'inclinant.

—Madame, dit-il avec une sorte d'émotion, je n'ai pour tout bien au monde que ma pauvre vie à laquelle je tiens encore quelque peu; excusez-moi donc de la défendre, et pardonnez-moi d'être obligé de faire couler les larmes précieuses que je vois dans vos yeux, faute de ne pouvoir laisser couler mon sang.

—Oh! démon! râla-t-elle dans un sanglot, démon que l'enfer a jeté sur ma route pour me tenter, pour me désespérer, tu m'as vaincue deux fois, dans mon coeur et dans mes armes. Mais ne te hâte pas de triompher. Je t'arracherai de mon coeur par l'exorcisme. Et quant à ton coeur à toi... va! la place de Grève, tout à l'heure, me vengera!

Ces paroles insensées, elle les prononça d'une voix si sourde que le chevalier les entendit à peine.

Déposant alors l'épée aux pieds de Fausta, il se recula. Mais Fausta secoua violemment la tête. Elle leva son pied nerveux et en frappa l'épée qui se brisa.

—Adieu, dit-elle, ou plutôt à bientôt vous revoir. Car j'espère bien que vous serez aujourd'hui à dix heures sur la place de Grève...

—La place de Grève! murmura Pardaillan tandis qu'elle s'éloignait. Voici la deuxième fois qu'elle en parle. Pourquoi? Le moment me semble donc venu d'ouvrir l'oeil. Et, pour commencer, il s'agit de décamper de la Devinière.

Alors il se baissa, ramassa les deux tronçons d'épée et les examina.

—Peste! murmura-t-il, une lame des ateliers de Milan, si j'en crois cette marque!... C'est que cette damnée princesse en jouait joliment.

A ce moment, le jour était tout à fait venu. Pardaillan alla frapper à la porte de la Devinière encore fermée et, étant entré dans l'hôtellerie, se dirigea vers la chambre qu'occupait le duc d'Angoulême.

—Il nous faut déménager, dit-il; si nous avons trouvé hier que le séjour de notre hôtel n'était pas trop sûr, il se trouve maintenant que cette auberge est encore moins sûre. Mais quoi! déjà levé, mon prince?... ou plutôt... vous ne vous êtes pas couché?... Hein?... Que vois-je?... un pistolet tout chargé sur cette table?...

Charles mit la main sur le pistolet. Il était pâle.

—Vous voulez mourir? dit Pardaillan.

—Oui! répondit Charles simplement. Puisqu'elle est morte.

—C'est donc chez vous une résolution?

—Irrévocable, dit Charles d'une voix ferme et sombre. Pardaillan, recevez ici mes adieux.

—Je veux bien, dit Pardaillan, en surveillant étroitement tous les mouvements du jeune homme, je veux bien recevoir vos adieux. Mais, que diable, est-ce donc une chose si pressée que de vous loger une balle dans la tête ou dans le coeur? Je crois avoir été pour vous un ami fidèle... Et si, à mon tour, j'ai besoin de vous!... Si je viens faire appel à votre amitié!

—Parlez donc, chevalier... je suis prêt. Qu'exigez-vous de moi?

—Rien, ou presque rien: d'attendre à demain pour me faire les adieux en question.

Charles reposa sur la table le pistolet qu'il avait saisi. Pardaillan s'en empara aussitôt.

—Chevalier, dit le duc d'Angoulême, je comprends l'effort suprême que tente votre amitié. Vous espérez, en gagnant du temps, me rattacher à la vie. Détrompez-vous. J'aimais Violetta, reprit-il avec une exaltation croissante, vous ne pouvez savoir ce que cela signifie, vous qui n'avez pas les sentiments de tout le monde, et qui peut-être n'avez jamais aimé... Je n'étais plus en moi, j'étais en elle. Sa mort est donc ma mort. Je vous disais que je souffre. C'est faux. La vérité est que je ne vis plus. Chevalier, c'est tout de suite que je dois mourir.

Pardaillan saisit les poignets du jeune homme. Une violente émotion s'emparait de lui.

Il comprenait que Charles, arrivé au paroxysme de la douleur, allait se tuer. Coeur faible, si tendre et si pur dans cette toute première jeunesse. Charles succombait au premier coup du malheur. Pardaillan le vit perdu.

—Mon ami, murmura-t-il d'une voix tremblante, mon enfant, vivez pour moi qui ne suis plus attaché à la vie que par une vieille haine et qui, depuis que je vous connais, ai fait ce rêve de m'y attacher encore pour une affection!

Charles secoua la tête et son regard môme se fixa sur le pistolet.

—Il le faut donc! fit Pardaillan.

Il avait une nature trop absolument éprise d'indépendance, un ami trop sûr, une conscience trop libre, un esprit trop large: l'idée ne pouvait lui venir de s'opposer par la force au geste suprême qui allait délivrer son ami.

—Adieu, Pardaillan, dit Charles d'une voix ferme.

Pardaillan déposa le pistolet sur la table. A cet instant tragique la porte s'ouvrit, Picouic entra et cria:

—Monseigneur, il est retrouvé! Il est revenu! Il est là!...

—Qui ça? hurla Pardaillan. Qui est revenu? Qui est là?...

—Moi! fit une voix large, grasse, burlesque et lugubre.

Croasse apparut.

—Moi, continua-t-il, qui, au prix de mille dangers, ai découvert le secret de l'abbaye de Montmartre, moi qui ai vu, cette nuit, enlever la pauvre petite Violetta, et qui...

Le croassement s'arrêta net dans la gorge de Croasse. Un double cri délirant retentit. Pardaillan et Charles bondirent ensemble sur Croasse et l'entraînèrent dans l'intérieur de la chambre.

—Qu'as-tu dit haleta Charles, plus livide devant cette espérance qu'il ne l'avait été devant la mort.

—Que tu as vu Violetta cette nuit? rugit Pardaillan.

—Oui! fit Croasse avec un rauque soupir.

Charles chancela. Un ineffable sourire transfigura le jeune homme. Alors, Croasse fut accablé de questions. De l'ensemble de ses réponses, il résulta que Violetta avait été enlevée de l'abbaye de Montmartre et conduite dans une autre prison.

Charles, suspendu aux lèvres de Croasse, l'écoutait comme il eût écouté un messie.

Celui-ci raconta, en se donnant le beau rôle, l'enlèvement de la pauvre Violetta. Il raconta comment il avait lutté contre les sbires de mauvaise mine et comment, malgré ses efforts, il n'avait pu sauver la pauvre Violetta. Alors, désespéré de son échec, il a cherché à retrouver le duc et Pardaillan.

La vérité, comme on s'en doute, était beaucoup plus simple. Après le départ de Belgodère et de Violetta. Croasse était descendu de sa soupente, s'était esquivé, avait attendu dans les marécages l'ouverture des portes de Paris et, comme l'ordre du duc de Guise était de ne laisser sortir personne, mais non d'empêcher d'entrer, il avait bravement pénétré dans Paris.

Si Charles d'Angoulême et Pardaillan n'ajoutaient que peu de foi à l'odyssée extraordinaire de Croasse. ils n'en laissèrent rien paraître. L'essentiel était que Violetta fût vivante. Sur ce point. Croasse était affirmatif et il n'y avait aucune raison de douter de sa parole. Mais alors, qu'avait-on fait de Violetta? Où avait-elle été entraînée? Tout à coup, Pardaillan pâlit.

—La place de Grève! murmura-t-il. Pourquoi la damnée Fausta a-t-elle parlé de Violetta?... Pourquoi m'a-t-elle donné rendez-vous ce matin à dix heures, sur la place de Grève?...

Il jeta les yeux sur l'horloge. Elle marquait neuf heures et demie.

—En route! dit-il d'une voix qui fit frissonner Charles. Duc, armez-vous solidement... et suivez-moi!...

—Où allons-nous?... haleta Charles.

—A la place de Grève! répondit Pardaillan qui s'élança.

XXXIV

LES DEUX PÈRES

Belgodère avait achevé la nuit sur la place de Grève, suivant les allées et venues des aides qui construisaient les machines destinées au supplice de Madeleine et Jeanne Fourcaud. Ces machines, d'une formidable simplicité, consistaient en deux potences pareilles à toutes les potences. Seulement, autour de chacune de ces potences, on avait entassé des fascines méthodiquement disposées, et, au-dessus des fascines, des pièces de bois sec.

A la corde, on pendait le ou la condamnée. Puis on mettait le feu aux fascines, les flammes montaient, enveloppaient le corps, brûlaient enfin la corde; le corps tombait dans le brasier et achevait de se consumer.

Belgodère assista donc à ces préparatifs. Lorsque les deux bûchers furent terminés autour des deux potences, il vit que les mêmes ouvriers édifiaient un large échafaud auquel on accédait par quatre marches et qui fut entièrement recouvert d'un tapis. C'était pour Guise et sa suite.

Cependant, le jour venait et, à mesure que la lumière inondait la place, elle se remplissait peu à peu de monde. De tous les coins de Paris, des groupes endimanchés et rieurs arrivaient et prenaient place.

Vers huit heures, une compagnie d'archers de la Ligue s'avança sur la place. Des acclamations retentirent: le moment approchait. Belgodère allait et valait dans cette multitude. Un livide sourire crispait ses lèvres. Il lui semblait que cette masse énorme de peuple était là pour célébrer sa vengeance.

Il s'était approché de cette partie de la place qui bordait le fleuve et qui était la grève proprement dite. Là, une litière venait d'arriver.

Elle s'était placée de façon que les personnes qu'elle contenait pussent embrasser toute la scène. Une vingtaine d'hommes armés d'épées et de poignards entouraient cette litière, dont les rideaux de cuir étaient fermés.

Un instant, ces rideaux s'entrouvrirent, et Belgodère aperçut l'intérieur tapissé de satin blanc. Une tête pâle se montra, puis disparut... Si rapide qu'eût été cette apparition, le bohémien l'avait reconnue:

«La Fausta!» murmura-t-il

A ce moment, une fanfare de trompettes retentit sur la place, des exclamations délirantes éclatèrent dans un roulement de tonnerre. De la rue du Temple débouchait un quadruple rang de cavaliers aux toques ornées de touffes de plumes, aux pourpoints de soie cramoisie sur lesquels se détachait l'écusson de Guise. Ils levaient vers le ciel le pavillon de leurs trompettes et leur éclatante fanfare semblait annoncer la venue de quelque roi tout-puissant.

Derrière eux venaient les gardes particuliers de Henri de Guise, somptueusement vêtus de drap d'or, portant à l'épaule d'étincelantes hallebardes, le capitaine des gardes et les officiers à cheval.

Et, enfin, seul dans un large espace laissé vide, monté sur un magnifique alezan aux naseaux de feu, vêtu de soie blanche, le manteau cramoisi sur les épaules, le duc de Guise apparaissait, soulevant sur son passage une longue rumeur de vivats.

Derrière lui, la foule de ses gentilshommes, avec des costumes de parade étincelants de broderie, passait clans un cliquetis d'éperons et d'épées.

Henri de Guise et ses gentilshommes mirent pied à terre et prirent place aussitôt sur les sièges de l'échafaud élevé en face des deux bûchers, et presque au même instant, au loin, du fond de la rue Saint-Antoine, arrivèrent en rafales sinistres des mugissements sourds, et c'était des cris de haine et de mort... c'était les deux condamnées qu'on allait livrer à la justice du peuple et qu'on amenait au supplice...

Alors Belgodère regarda la grande horloge de l'hôtel des prévôts: elle marquait bientôt dix heures!... Il marcha vers la maison que lui avait signalée Fausta, heurta rudement. La porte s'ouvrit aussitôt. Un serviteur vêtu de noir apparut et, avant que le bohémien eût ouvert la bouche, demanda:

—Vous venez de la part de la princesse Fausta? Entrez! Monseigneur se meurt d'angoisse à vous attendre!

Déjà le serviteur l'entraînait, le bohémien se trouva devant l'entrée d'une vaste pièce à demi obscure. Il écarquilla les yeux et vit le prince Farnèse qui, les traits bouleversés, venait à sa rencontre. Puis, il gronda dans une sorte de rugissement de joie furieuse:

«Il est là!...»

Il!... C'était Claude!...

Oui, Claude était là. Depuis le pacte qu'ils avaient signé, le prince Farnèse et maître Claude, le cardinal et le bourreau, se voyaient à tout moment, unis dans une commune pensée: tuer Fausta qui avait tué Violetta.

Lorsque Farnèse eut reçu, dans la nuit qui venait de s'écouler, la lettre de Fausta qui lui annonçait que sa fille était vivante, Claude se trouvait près de lui. Le reste de cette nuit fut pour les deux hommes une effroyable série d'angoisses.

Lorsque le jour se leva et filtra à travers les volets fermés, ils se virent si changés, si pitoyables avec des visages empreints d'une telle angoisse, qu'ils se firent peur. Farnèse, le premier, secoua cette torpeur morbide et, appelant un serviteur, lui donna des ordres.

—Attendons! dit-il alors.

Farnèse demeura immobile, les bras croisés. Claude se mit à marcher lentement. Il leur semblait qu'ils vivaient dans un rêve. Tantôt la lettre de Fausta leur paraissait toute naturelle, et parfois ils croyaient qu'elle avait menti. Mais pourquoi Fausta aurait-elle menti? Dans quel but?

A la longue, l'attention de Farnèse se concentra sur les bruits qui s'enflaient. Dans l'anormale surexcitation de cette attente fiévreuse, il en vint à imaginer une mystérieuse connivence entre la lettre de Fausta et ces clameurs qu'il entendait. Il alla à la fenêtre, repoussa légèrement les volets. La Grève lui apparut soudain, avec ses deux poteaux de supplice, ses deux bûchers, son estrade, sa foule immense, vision tragique, effrayante, qui le fit reculer.

—Qui va-t-on exécuter? demanda-t-il d'une voix terrible en saisissant le bras de Claude.

Claude demeura un instant hébété d'horreur. En lui aussi, tout à coup, s'opérait la connivence mystérieuse entre l'idée de Violetta et l'idée d'exécution. Il bondit à la fenêtre et, hagard, considéra ce qui se passait. Un cri de mort, un nom répété par les mille gueules du monstre qui se roulait autour des bûchers. Ce nom lui apprit la vérité. Il sourit.

—Rassurez-vous, dit-il. Je me souviens. On pend ce matin les Fourcaudes...

—Les filles du procureur Fourcaud?...

—Ses filles? dit Claude en tressaillant violemment. Oui!... Ses filles!... Jeanne et Madeleine...

—Pourquoi savez-vous leurs noms? demanda le cardinal, heureux de penser un instant d'autres pensées.

—Tout le monde le sait, dit Claude.

Et tout bas, d'un murmure indistinct, plus pâle encore qu'il n'était la minute d'avant:

«Jeanne et Madeleine!... Les filles de Fourcaud!... De Fourcaud!... Hélas! pouvais-je prévoir cela quand...»

Un coup de marteau extérieur ébranla la grande porte et répercuta de sourds échos jusqu'à eux.

—Le voilà! murmura Farnèse d'une voix éteinte.

Claude ne dit rien, mais ses yeux se rivèrent sur la porte. Au dehors, un immense hurlement monta.

—Les voilà! Les voilà! Les voilà! Les Fourcaudes!

Ils n'entendirent pas cette clameur funèbre qui se déchaînait. Ils n'entendirent que le pas précipité de celui qui montait l'escalier, de celui qui allait leur montrer Violetta vivante... et la leur rendre sans doute!...

Farnèse, la tête en feu, s'avança, chancelant, vers la porte. Claude voulut s'élancer... A ce moment cette porte s'ouvrit et l'ancien bourreau demeura cloué sur place.

Et—devenait-il fou?—à cette minute où la pensée de Violetta eût dû occuper son esprit et son âme, voici ce qu'il songea:

«Lui!... Lui!... A l'heure où les Fourcaudes montent au bûcher!... Oh! l'abominable fatalité!...»

Et, alors, il recula, comme si la vue de Belgodère l'eût affolé d'horreur.

Farnèse, du premier coup d'oeil, reconnut le bohémien à qui il avait parlé sur cette même place de Grève! Le bohémien à qui il avait donné l'ordre de conduire Violetta au palais Fausta!... Sa fille...

Le bohémien devait savoir où se trouvait Violetta! Farnèse eut un rugissement de joie folle, saisit le bras de Belgodère et balbutia:

—Ma fille! Où est ma fille?

—Sa fille! gronda le bohémien. Est-ce qu'il est fou, celui-là?...

A cet instant, il aperçut Claude, se débarrassa d'un geste brusque de l'étreinte du cardinal et marcha sur l'ancien bourreau. Claude frémit.

—Voici longtemps que nous ne nous étions vus, dit Belgodère avec un rire effroyable... Depuis le jour où tu m'as refusé de me montrer mes enfants, ne fût-ce qu'une minute!...

Le regard de Claude se tourna vers la fenêtre avec une indicible expression d'effroi.

—Écoutez-moi, murmura-t-il d'une voix humble, je croyais bien faire... sauver ces pauvres petites dans leur corps et dans leur âme... oh! je vous jure, celui qui les prenait était un homme de bien...

—Sauver mes filles! gronda Belgodère. Sauver des enfants en les arrachant à leur père! Fameux!... Ainsi, digne bourreau, tu ne t'es pas demandé ce que le père allait souffrir... Et tu ne t'es pas dit que je cherchais à te rendre deuil pour deuil, souffrance pour souffrance!...

Claude se redressa.

Que dis-tu? bégaya-t-il.

—Ta Violetta! Qui te l'a enlevée? Dis! Le sais-tu? C'est moi!... Moi! Comprends-tu cela?... Eh bien, bourreau!.. Tu ne dis rien!... Veux-tu me dire ce que tu as fait de Flora?... ce que tu as fait de Stella? Moi je te dirai ce que j'ai fait de Violetta!...

—Cet homme a tué ma fille! gronda Farnèse.

—Tué! hurla Claude. Est-ce cela que tu devais nous annoncer!... Oh!... malheur sur toi, si cela est!...

Belgodère éclata de rire.

—Dent pour dent! grinça-t-H. Tu veux ta fille?... Tu veux la voir?... Ce matin, on pend, on brûle les Fourcaudes!... Il y en a bien une sur le bûcher!... L'autre n'y est pas!... L'autre Fourcaude, sais-tu qui c'est? Eh bien, regarde!...

D'un bond, Claude fut à la fenêtre; Farnèse délirant se rua aussi, Un cri lugubre déchira l'espace.

—Violetta!... Là! Là!... Au bûcher!... Violetta!...

—Violetta au bûcher! rugit Claude.

Claude regarda... Sur le bûcher de gauche se balançait le corps de l'une des Fourcaudes déjà pendue, et les flammes l'enveloppaient... L'autre Fourcaude, à ce moment, était entraînée au bûcher de droite... Et celle-ci, c'était Violetta!...

Claude empoigna Belgodère par le cou: terrible, effroyable à voir, avec un visage sans expression humaine, il se pencha et, dans ce mouvement, força le bohémien à se pencher. Et la voix de Claude, voix rauque, voix à l'intraduisible accent, à l'oreille de Belgodère hurla ces paroles:

—Regarde à ton tour!... Regarde, démon!... Regarde le corps de Madeleine Fourcaud!... Regarde!... La corde se brise!... Regarde!... La voilà dans les flammes!... Belgodère!... Belgodère!... Celle qui brûle ne s'appelle pas Madeleine!... Elle s'appelle Flora et c'est ta fille!...

A ces mots, Claude, d'un mouvement frénétique, repoussa Belgodère dans la chambre et, avec une imprécation sauvage, enjambant l'appui de la fenêtre, il sauta dans le vide. Belgodère avait poussé un de ces hurlements sinistres comme en ont les fauves qu'on égorge.

Ainsi que dans un cauchemar, il vit Claude traverser l'espace, tomber, rouler sur le sol, puis se relever, et, la dague à la main, se ruer sur la multitude, vers le bûcher... vers Violetta... Belgodère tendit les bras, des larmes de sang coulèrent sur son visage monstrueux. Tout à coup, il sursauta... Stella il ne l'avait pas reconnue cette nuit, mais il allait la retrouver, elle lui resterait. Il s'élança. Il se rua... Et, tout à coup, il se sentit saisi à l'épaule par une main de fer. Son regard se fixa sur l'homme qui l'arrêtait.

—Qui es-tu? Que veux-tu? gronda-t-il.

—Je suis le père de Violetta, dit Farnèse d'une voix glaciale. Et tu vas mourir ici!...

—Le père de Violetta! vociféra Belgodère, stupide d'étonnement. Le père de Violetta, c'est Claude!...

—Le père de Violetta, c'est moi! clama Farnèse avec un accent de surhumain désespoir. Et, puisque c'est toi qui l'as tuée, meurs donc? Meurs et sois damné!...

En même temps, la dague de Farnèse jeta un éclair. Mais les émotions qui venaient de le bouleverser avaient achevé de briser en lui les ressorts de la vie... La dague ne s'abattit pas! Le cardinal ouvrit les bras tout grands, tournoya sur lui-même et s'abattit comme une masse, évanoui... Belgodère s'élança, descendit l'escalier en quelques bonds, et se prit à courir vers la porte Montmartre. De la place de Grève une rumeur montait... Farnèse, pantelant, se traîna vers la fenêtre...

XXXV

L'ÉPOPÉE

Le duc de Guise et sa brillante escorte avaient mis pied à terre près de l'estrade qui avait été préparée pour eux: le flot de gentilshommes, dans le bruissement soyeux des manteaux de satin, monta les marches de l'estrade. Un page aux couleurs de Guise prit place parmi les pages du duc. Celui-ci, ayant salué une fois encore la foule immense qui l'acclamait, s'assit dans un fauteuil plus élevé que les sièges réservés aux gentilshommes. Derrière le fauteuil se rangèrent les huit pages, le poing sur la hanche. Ils ne témoignèrent aucune surprise à voir ce neuvième page se glisser parmi eux et prendre d'autorité la place d'honneur, c'est-à-dire se poster juste derrière le duc, de façon à toucher presque le dossier du fauteuil.

En arrière des pages prirent place Maineville, Bussi-Leclerc, Maurevert, et la foule des gentilshommes, escorte royale de ce chef qui n'osait être roi.

Tout à coup. Guise pâlit. Les gentilshommes de l'estrade frémirent et se levèrent. D'un groupe nombreux et discipliné, massé au pied de l'estrade, un cri nouveau venait de se lever. Et ce cri, on le poussait sur un signe que venait de faire le page inconnu placé derrière le fauteuil du duc. Et c'était hurlé d'une voix terrible, impérieuse:

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