La Fausta (continued 3)
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—Ne pleurez pas, mon enfant, il en reviendra... Vous m'en voulez, peut-être?
La ribaude leva les yeux sur lui et répondit doucement:
—Je ne vous en veux pas...
Le chevalier lui glissa un écu d'or dans la main. Et il continua son chemin jusqu'à la porte du cabaret. Sur le seuil, il se retourna, tira de sa poche une poignée de pièces de cuivre et d'argent mêlées, et il les jeta en pluie, et il sortit avec Saïzuma, tandis que, dans la salle, il y avait une ruée sur les pièces qui couraient et roulaient.
Il faisait nuit noire. La ville dormait, silencieuse, et Pardaillan arriva rue Montmartre, escortant la bohémienne.
—Madame, dit alors le chevalier, vous voilà délivrée de ces gens. Mais où irez-vous à présent? Si vous voulez....
—Je voudrais, dit Saïzuma, sortir de cette ville. J'étouffe dans cette ville... Pourquoi y suis-je venue?...
—Mais où irez-vous ensuite!... Pauvre femme... Suivez-moi... je connais non loin d'ici une auberge, une bonne auberge, et le bon coeur de l'hôtesse pansera les plaies de votre coeur... dites, le voulez-vous?...
—Sortir! murmura Saïzuma en secouant la tête. Oh! m'échapper de cette ville où j'ai souffert... où je souffre!... Qui que vous soyez, avez-vous pitié de moi!...
—Eh bien, soit!... Venez... dit Pardaillan ému.
Ils atteignirent la porte Montmartre et se trouvèrent sur cette route mal entretenue qui, serpentant à travers des marais, s'en allait vers le pied de la montagne. Alors il entreprit d'interroger la bohémienne.
—Vous avez, dit-il, longtemps vécu avec le bohémien Belgodère?
—Belgodère?... Oui: un homme dur et méchant. Mais qui dira jamais la dureté et la méchanceté de l'évêque?
—Et Violetta?... Vous l'avez connue aussi?...
—Je ne la connais pas, je ne veux pas la connaître.
—Mais pourquoi? demanda Pardaillan perplexe. Vous haïssez donc cette pauvre petite?
—Non. Je ne la hais pas. Je ne l'aime pas... je ne veux pas la connaître... Je ne puis pas la voir.
Elle s'arrêta tout à coup, saisit le chevalier par le bras:
—Elle a un visage qui me fait trop souffrir, murmura-t-elle, qui me rappelle trop de choses... ne me parlez jamais d'elle... jamais!
Ils arrivèrent enfin sur le haut de la colline. Là s'élevait l'abbaye des Bénédictines.
Pardaillan se demandait jusqu'où la fantaisie de la folle allait l'entraîner. Il ne voulait et ne pouvait s'écarter de Paris. D'autre part, il eût éprouvé un remords à abandonner cette malheureuse toute seule en pleine campagne. S'il pouvait la décider à demander l'hospitalité dans le couvent!
—Madame, dit-il alors, vous voici hors de Paris.
—Oui, dit la bohémienne, ici je respire. Ici j'étouffe moins sous le poids des pensées qui, là-bas, tourbillonnaient autour de ma tête comme des oiseaux funèbres... Pensées de folie, sans doute. Que suis-je?... Saïzuma, pas autre chose. Je suis Saïzuma. Voulez-vous que je vous dise la bonne aventure?
Pardaillan offrit sa main à la diseuse de bonne aventure.
—Si j'aimais un homme, dit Saïzuma, moi qui n'aime pas, qui n'ai jamais aimé, et qui n'aimerai jamais, si j'aimais un homme, je voudrais qu'il eût une main pareille à la vôtre. Vous êtes gueux, peut-être, et vous êtes prince parmi les princes. Vous portez en vous le malheur, et vous semez autour de vous le bonheur...
—Par Pilate! songea le chevalier. Je porte en moi le malheur?... C'est ce qu'il faudra voir. Voyons, pauvre femme, reprit-il, puisque vous paraissez me témoigner quelque confiance, voici une maison ou c'est un devoir d'accorder l'hospitalité à ceux qui sont errants. Il faut vous y reposer deux ou trois jours. Je viendrai vous chercher.
—Alors, je consens à m'arrêter ici, dit Saïzuma.
Le chevalier, craignant que la folle ne revînt bientôt sur sa détermination, s'empressa d'aller agiter la grosse cloche du couvent. Une femme parut, qui ne portait pas le costume de religieuse et qui, apercevant un gentilhomme de bonne mine, eut un étrange sourire et fit un geste comme pour l'inviter à entrer.
—Pardon, dit le chevalier étonné, c'est bien ici l'abbaye des Bénédictines de Montmartre? Je ne me trompe pas?
—Vous ne vous trompez pas, monsieur, dit la femme.
—Ma digne femme, ce n'est pas pour moi que je vous demande l'hospitalité, mais bien pour cette infortunée...
La soeur examina la bohémienne d'un coup d'oeil rapide, et dit:
Notre révérende abbesse Claudine de Beauvilliers nous interdit de recevoir les hérétiques ailleurs que dans une partie du couvent où, nous-mêmes, nous ne pénétrons jamais. Je vais y conduire cette femme.
—Je viendrai la chercher sous peu de jours.
—Quand il vous plaira, mon gentilhomme.
Saïzuma entra. La religieuse jeta au chevalier un nouveau sourire qui le surprit autant que le premier. Puis la porte se referma.
XVI
LA VISION DE JACQUES CLÉMENT
Les nécessités de notre récit nous ramènent dans le palais de la princesse Fausta. En cette élégante petite salle où déjà nous avons vu la Fausta aux prises avec Pardaillan. Là, disons-nous, elle parle cette fois à une femme.
Et cette femme que nous avons entrevue dans la scène d'orgie que nous avons dû décrire, c'est justement Claudine de Beauvilliers, l'abbesse des Bénédictines de Montmartre. L'entretien tirait sans doute à sa fin, car Claudine était debout, prête à se retirer.
—Ainsi, disait Fausta comme pour résumer ce qui venait d'être dit, la petite chanteuse?
—En parfaite sûreté parmi les filles de ma maison. Elle est d'ailleurs gardée à vue par ce Belgodère. Mais il me reste à savoir ce que je dois en faire... Il m'a semblé entrevoir...
—Parlez clairement, dit Fausta impérieuse. Voyons, qu'avez-vous entrevu?
—Que vous avez condamné cette Violetta à mourir.
—Elle est jugée. L'exécution n'est que retardée.
—Oui!... Mais ce n'est pas tout, reprit Claudine de Beauvilliers, il m'a semblé que, si cette exécution était retardée, c'est que la petite Violetta ne devait pas seulement mourir... et qu'avant la mort.. elle devait...
—Avant qu'elle ne meure du corps, dit gravement Fausta, je veux qu'elle meure de l'âme. Voilà ma pensée. Et voilà ce que vous n'osez dire parce que la faiblesse de votre esprit vous montre une faute où il n'y a qu'une nécessité: que cette vierge devienne une fille impure.
L'abbesse des Bénédictines s'inclina.
—Quand cela sera, reprit Fausta, vous me préviendrez...
Claudine de Beauvilliers fit une nouvelle révérence, presque un agenouillement, puis se retira.
—Elles n'osent pas parler, murmura Fausta quand elle fut seule, et elles osent le reste! Moi, vierge, qu'aucune pensée d'amour n'a jamais troublée, je sais dire ce qu'il faut, et j'emploie les mots nécessaires...
Elle s'arrêta court. Son visage pâlit soudain. Et son sein se souleva. Un instant, son regard éperdu demeura fixé sur une image qui, sans doute, flottait devant ses yeux...
Lorsque Fausta se fut calmée, elle appela et donna un ordre à la servante qui se présenta.
Quelques instants plus tard, une jolie femme, légère, gracieuse, entra souriante; et elle était si légère dans sa marche qu'il fallait y regarder à deux fois avant de s'apercevoir qu'elle boitait quelque peu... Celle qui venait d'entrer dans le boudoir de Fausta était Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier soeur du duc de Guise.
—Quelles nouvelles? demanda Fausta avec un sourire où il y avait peut-être une expression amicale.
—Bonnes et mauvaises...
—Voyons d'abord les mauvaises...
—Eh bien, mon frère...
—Ah! c'est le duc de Guise que concernent les mauvaises nouvelles?
—Oui, ma reine... Là, il y a échec sur toute la ligne. D'abord Henri se réconcilie avec Catherine de Clèves, et ensuite il est plus que jamais épris de la petite chanteuse, surtout depuis sa disparition...
—Racontez, dit la princesse d'un ton bref.
—Eh bien, voici. Tout d'abord, sachez que mon frère a eu une entrevue avec la vieille reine. Eh bien, la Médicis s'est soumise!
—En sorte que voilà levé l'obstacle le plus redouté par le duc. Rien ne l'empêche donc de pousser sa victoire?
—Oui. Et la preuve, madame, c'est qu'il veut s'emparer au plus tôt de la personne du roi. Mon frère m'a exposé son plan qui est admirable: feindre une soumission momentanée, aller trouver Valois sous prétexte de discussion et d'états généraux à assembler; y aller, d'ailleurs avec des forces... nos plus intrépides ligueurs seront de la partie... J'en serai aussi, madame. Alors, on s'empare de Valois, et... tout simplement, on l'enfermera en quelque bon couvent...
—C'est vraiment admirable, dit Fausta gravement.
—Oh! vous verrez, madame, continua follement la jolie duchesse, ce sera une haute comédie. Savez-vous qui tonsurera Valois?... Moi, madame!... J'ai déjà les ciseaux!...
Et Marie de Montpensier agita les ciseaux d'or qu'elle portait suspendus à une chaînette.
—Vous en voulez donc bien au roi? demanda Fausta.
—Oui, je lui en veux!... N'a-t-il pas eu l'audace de me conseiller devant toute la cour de me faire faire un soulier plus haut que l'autre! Comme si je boitais. Voyez, madame, est-ce que je boite? ajouta-t-elle en faisant quelques pas.
—Non, ma mignonne, vous ne boitez pas. Et il faut avoir l'âme perverse d'un Hérode pour soutenir une telle monstruosité... C'est donc entendu, c'est vous qui allez infliger à Henri de Valois...
—La tonsure! s'écria la duchesse consolée.
—Oui. Est-ce la bonne nouvelle que vous m'apportez?...
—Non, madame, et, puisqu'il faut vous le dire tout de suite, sachez que ma mère la duchesse de Nemours est à Paris! Et je l'ai gagnée à Votre cause!... Ma mère vient de Rome où elle a vu Sixte, il y a deux mois. Elle a eu un long entretien avec celui que les cardinaux rebelles persistent à appeler encore le pape. Alors... ma mère est revenue avec la conviction que Sixte est un dangereux hypocrite décidé à ne travailler que pour lui-même. La voyant dans ces dispositions, je lui ai parlé de ce conclave où les plus ardents et les plus généreux des cardinaux se sont réunis pour choisir un nouveau chef... en sorte que l'Eglise romaine ferait exactement ce que nous voulons faire avec Henri de Valois... Et elle a accueilli l'idée de ce nouveau pape, du moment qu'il était tout acquis aux intérêts de notre maison...
—C'est vraiment là une bonne nouvelle, ma chère enfant! dit Fausta dans les yeux de qui passa un éclair. Si la duchesse de Nemours est avec nous, je crois que de grandes choses s'accompliront avant peu...
—Seulement, reprit alors la duchesse de Montpensier, ma mère veut connaître ce nouveau pape avant de s'engager dans une aussi terrible aventure.
—Je le lui ferai connaître! Mais vous deviez, disiez-vous, m'annoncer de mauvaises nouvelles?
—Je reprends donc mon récit: après son entrevue avec la reine mère, mon frère est rentré dans son hôtel. Il me parla lui-même de la scène de l'autre soir; il le fit sans colère... Du moment qu'il a tué, mon frère est apaisé. Loignes étant mort. Guise n'a plus de colère.
—J'ignorais, dit Fausta, que le duc fût à ce point généreux.
—Mais la duchesse de Guise ne l'ignore pas, madame!.... C'est donc sans étonnement que j'ai vu tout à coup entrer Catherine de Clèves dans le cabinet de mon frère qui, d'abord, demeura stupéfait d'une pareille audace et porta la main à sa dague... Là duchesse, sans un mot, se mit à genoux; puis, comme mon frère haletait, elle murmura:
—Loignes est mort; morte ma folie...
—Elle savait bien ce qu'elle disait; car la main de mon frère cessa de se crisper sur la poignée de sa dague; la duchesse eut un sourire que seule je vis... Alors je sortis... Au bout de deux heures, mon frère me dit qu'il exilait la duchesse de Guise en Lorraine. et ce fut tout.
—Ceci est un bel exemple de magnanimité, dit paisiblement Fausta. Ainsi, reprit-elle après un assez long silence méditatif, vous êtes sûre de tenir Henri de Valois?...
—Je vous l'ai dit, madame.
—Et vous croyez que votre frère, le duc de Guise. va chercher à s'emparer du roi?
—Il s'y prépare...
—Enfant! Et si je vous disais que je suis renseignée, que je connais comme si je l'avais entendu l'entretien de Catherine de Médicis et du duc de Guise! Si je vous disais que la vieille Florentine, pétrie d'astuce, a joué votre frère!... Si je vous disais enfin que le duc a promis d'attendre patiemment la mort d'Henri III!...
—Oh! madame, ce serait là une affreuse trahison de mon frère envers la Ligue et envers sa famille!
—Ce n'est pas une trahison, c'est un acte de diplomatie.
—Alors..., fit la duchesse de Montpensier dont le joli visage se convulsa, ma vengeance m'échappe, à moi!...
—Non, si vous savez vouloir, si vous avez confiance en moi, si vous m'écoutez...
—Ma confiance en vous est sans borne, madame. Parlez donc, je suis décidée à frapper Henri de Valois.
La Fausta parut réfléchir quelques minutes. Alors, avec cette voix si persuasive:
—Marie, dit-elle, vous êtes la forte tête de votre famille. C'est grâce à vous que les Valois s'éteindront et que la dynastie des Guise montera sur le trône, De vos trois frères, l'un, Mayenne, est trop gras pour avoir de l'esprit; l'autre, le cardinal est un soudard brutal; le troisième, enfin, le duc, est stupide d'amour. Vous seule, mon enfant, savez tout voir et tout comprendre. La situation est dangereuse. Voulez-vous tout sauver d'un coup?...
—Je suis prête, madame... ordonnez... que faut-il?...
—Il faut, dit Fausta, qu'Henri de Valois meure. C'est très joli de vouloir tondre, et vous avez une grâce infinie à agiter vos ciseaux d'or. Mais, si Henri III ne meurt pas, c'est une affreuse catastrophe que vous préparera Catherine!
—Et qui sera l'exécuteur, madame? balbutia la duchesse.
—Vous! répondit Fausta.
La duchesse de Montpensier pâlit.
—Voici la situation, dit froidement Fausta. Henri de Guise a juré à la Médicis d'attendre patiemment la mort d'Henri III. A ce prix, on lui a promis que le roi le désignerait pour son successeur. Valois peut vivre dix ans, vingt ans, malgré toutes les apparences. Et ne vécût-il même que quelques mois, c'en est assez. La vieille reine saura mettre ce temps à profit et fomentera la destruction des Guise comme elle a fomenté la destruction des Châtillon. Choisissez donc: ou de tuer, ou d'être tuée... Il faut agir, continua âprement Fausta. Si vous reculez maintenant, prenez garde, vous allez tomber.
—Tuer, murmura Montpensier, tuer de mes mains! Oh! je n'aurai jamais ce courage...
—Valois aura donc le courage de faire rouler votre belle tête sous la hache du bourreau! Insensée! Famille d'insensés qui ne veut pas voir! C'est un duel à mort que vous avez engagé. Si Henri III et la Médicis ne meurent pas, c'est la famille des Guise qui va s'éteindre. Adieu, mignonne!
—Madame, s'écria la duchesse hors d'elle-même, un seul mot: je suis prête à agir!
—Bien. Vous voilà telle que je vous souhaitais... Vous voilà dans l'état d'esprit nécessaire pour mener jusqu'au bout le grand oeuvre. Il suffit que vous inspiriez à quelqu'un la haine même qui vous anime...
—Quelqu'un! murmura la duchesse en tressaillant. Où trouver l'homme en qui j'aurais assez de confiance pour lui dire ce que je n'ose pas me dire à moi-même?...
—Ou un amour tout aussi terrible pour vous, dit Fausta négligemment. Cet homme existe...
Cette fois. Marie de Montpensier devint livide.
—Jacques! balbutia-t-elle dans un souffle.
—Oui, le moine Jacques Clément, dit Fausta. Jacques Clément vous aime d'une passion absolue.
«Pauvre ami!» murmura la duchesse tout bas.
La Fausta se leva.
—Voulez-vous que meure celui qui vous a insultée? dit-elle d'une voix basse et ardente.
—Oui, je le veux! haleta la duchesse.
—Voulez-vous que votre frère soit roi?... Voulez-vous être la première à la cour de France, humilier ceux et celles qui vous ont humiliée?
—Oui, je le veux! répéta la duchesse enivrée.
—Soyez donc fidèle et obéissante, dit alors la Fausta en se redressant. Allez, ma fille...
—Oh! s'écria la duchesse frappée d'une sorte d'effroi vertigineux, qui donc êtes-vous, madame, vous qui parlez comme si vous déteniez la souveraine puissance?
—Je suis, dit Fausta qui se transfigura dans un rayonnement de grandeur, je suis celle qui vous est envoyée par le conclave secret; je suis celle qui a été élue pour combattre Sixte, traître aux destinées de l'Eglise! Je suis la papesse Fausta Ière.
La duchesse de Montpensier, effarée, jeta un regard sur la femme qui parlait ainsi, et elle la vit si rayonnante qu'elle recula, ploya les genoux et se prosterna, éblouie, fascinée... La Fausta alla à elle, la releva doucement, et dit:
—Allez... vous serez un de mes anges!...
XVII
LA VISION DE JACQUES CLEMENT (suite)
Le couvent des Jacobins était situé rue Saint-Jacques et s'adossait presque aux murs d'enceinte; à ses pieds se creusaient les fossés Saint-Michel qui ont laissé leur nom au boulevard actuel.
Le prieur des Jacobins s'appelait Bourgoing. C'était un homme de forte corpulence, au visage réjoui, fort enclin à se mêler de politique, mais, au demeurant, pas méchant. C'était d'ailleurs un fanatique partisan de Guise et de la Ligue; il tenait Henri de Valois en profonde horreur.
Le soir où nous pénétrons dans le couvent des Jacobins, le prieur, commodément installé sur les coussins d'un vaste fauteuil, écoutait un de ses moines qui semblait sa vivante antithèse. Maigre, la figure ascétique, illuminée par deux grands yeux brûlés de fièvre, la bouche sévère, tel était ce moine qui venait d'achever un récit où il avait dû confesser quelque grave péché, car il baissait la tête, tandis que le prieur souriait.
—Hum, fit enfin messire Bourgoing, évidemment, mon fils, vous avez eu tort d'entrer dans cette taverne, où vous risquiez de rencontrer Satan. Et vous dites, mon fils, que ces femmes se sont à demi déshabillées?...
—Hélas! mon révérend, il n'est que trop vrai! dit le moine d'un ton de profond désespoir.
—Mais enfin, frère Clément, vous avez résisté?
—Oui, mon révérend.
—Et triomphé?... En somme, vous êtes sorti victorieux de cette épreuve? Savez-vous que c'est fort beau, frère Clément?... Vous vous abstiendrez pendant quatre jours de toute nourriture, hormis le pain et l'eau: vous direz trois fois dans la nuit le psaume de la pénitence. Allez en paix...
Le moine s'inclina et sortit, les bras croisés sur la poitrine, le capuchon rabattu sur les yeux. A peine fut-il sorti de chez le prieur que celui-ci se leva, alla ouvrir une porte, et, alors, une femme enveloppée entièrement d'un manteau sombre, entra... C'était la duchesse de Montpensier.
—Vous avez entendu? demanda Bourgoing.
—Oui, fit la duchesse, ce pauvre jeune homme a bien peur du péché... Et pourtant, ajouta-t-elle, le péché ne se présente pas à lui sous une forme si effrayante...
Cependant, Jacques Clément était arrivé à sa cellule dont, selon la règle, il laissa la porte ouverte. Il se mit à genoux sur le carreau et, levant les yeux vers le crucifix:
«Le péché est en moi! murmura-t-il. Ce n'est pas la divine figure que je vois, c'est son image, à elle!... Seigneur, Seigneur, ayez pitié de votre humble serviteur...»
Le moine demeura ainsi, en une longue méditation, jusqu'au moment où la cloche sonna pour l'office nocturne. Alors il se releva et descendit vers la chapelle.
La chapelle, faiblement éclairée par de rares flambeaux, se remplit peu à peu, les moines prenant chacun leur place suivant leur grade dans la hiérarchie.
«Orémus! cria le prieur. Mes frères, prions pour que le projet d'une puissante princesse favorable à notre Eglise soit couronné d'une pleine réussite.
«Orémus! répéta le prieur. Mes frères, prions pour le salut de l'un de nos frères qui a eu à soutenir un rude assaut du Malin, et qui va faire sa confession.
Jacques Clément quitta sa stalle, s'avança jusqu'au milieu du choeur, se prosterna et dit:
—Mes frères, je m'accuse d'avoir pénétré dans un lieu de perdition, et d'avoir rassasié mes yeux de la vue d'objets impurs.
Un frémissement imperceptible agita les frocs. Il se fit un grand silence. Jacques Clément tremblait, Une âpre et douloureuse volupté l'étreignit à la gorge. Mais l'impitoyable prieur avait commandé: il fallait obéir.
—Mes frères, dit-il, ces objets impurs, c'était d'abord des tableaux licencieux dont vous ne pouvez avoir aucune idée... Ce furent des femmes, mes frères... non des femmes telles que nous les voyons dans nos églises ou par les rues, décemment vêtues, mais des êtres sataniques, d'une beauté inconcevable, bien qu'elles fussent masquées, et si peu vêtues... et là, mes frères, ah! si je ne commis pas l'horrible péché, si je ne roulai pas dans les abîmes de honte, c'est que profitant d'une dernière lueur de chasteté, je rassemblai tout mon courage et pus m'enfuir...
«Orémus! orémus! oremus!» cria le prieur, puis il donna ses ordres pour sauver l'âme en danger de perdition et chasser les démons acharnés sur le pauvre frère.
—Que chacun de vous, dit-il, récite par trois fois dans le courant de cette nuit sept Pater et sept Ave, et une fois le psaume de pénitence. Pour ce surcroît de besogne, mes frères, vous serez dispensés des offices nocturnes; que chacun demeure donc enfermé dans sa cellule.
—Amen! dirent les moines d'une seule voix. Alors ils sortirent en rang, les mains croisées, la tête penchée. Puis le prieur sortit à son tour. Puis le sacristain éteignit les deux ou trois flambeaux qui brûlaient dans la chapelle. Dès lors, elle ne fut plus éclairée que par la veilleuse suspendue au plafond par une longue chaîne.
Jacques Clément, prosterné, essaya de prier comme il avait essayé dans sa cellule. Devant lui, ce n'était pas le tabernacle qu'il voyait, c'était l'image d'une femme qu'en vain il essayait d'écarter. C'était l'image de Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier.
«Seigneur, murmurait le jeune homme, ainsi, malgré la pénitence, malgré la confession publique devant mes frères assemblés, malgré le jeûne et la prière, l'amour me dévore, l'amour me transporte... Seigneur, ayez pitié de moi!...»
Peu à peu, dans ce cerveau vidé par le jeûne, exaspéré par l'amour, commencèrent à se produire les phénomènes d'hallucination. Un bruit sec, lointain, venu il ne savait d'où, le fit sursauter. Ce bruit, c'était celui de l'horloge, précédant l'heure qui va sonner... Et, dans le grand silence terrible qui enveloppait le moine, l'heure sonna avec une désespérante lenteur.
«Neuf!... Dix!... Onze!... Douze!...»
Ses cheveux se hérissèrent sur sa tête... il fit un effort pour se relever et retomba à genoux, pétrifié, car à ce douzième coup... la chapelle, là-bas, au fond du choeur, à l'endroit même où se trouvait la porte des tombeaux souterrains, s'était éclairée d'une lueur étrange, une lueur réelle... Cela formait comme un nimbe très doux...
Un cri expira à ce moment dans sa gorge... La porte s'ouvrait... une apparition se montrait...
Mais, au lieu du spectre qu'il attendait, ce que vit Jacques Clément, ce fut une éblouissante et radieuse figure... une femme jeune, adorablement belle, avec de grands cheveux blonds répandus sur ses épaules... et elle était vêtue de blanc... et elle tenait à la main une dague dont les reflets d'acier luisaient!... Cette figure représentait celle de Marie de Montpensier!... celle qu'il adorait!...
—Qui es-tu? dit-il d'une voix haletante, à peine compréhensible. Es-tu d'essence divine, ou bien est-ce l'enfer qui me soumet à une nouvelle épreuve?...
L'apparition parla. D'une voix douce, bien timbrée, où chaque mot sonnait clair, elle dit:
—Rassure-toi, Jacques Clément... Je ne suis pas un être d'enfer... et la preuve, la voici!...
A ces mots, l'apparition trempa sa main tout entière dans une vasque contenant de l'eau bénite.
—Je suis ce que, sur terre, vous appelez un ange...
—Mais, pourquoi, pourquoi as-tu pris ce visage?...
—Parce que c'est celui de l'être que tu aimes. Le Très-Haut a entendu tes prières. Et, si j'ai pris la figure que tu me vois, c'est qu'il t'est permis d'aimer cette femme...
Jacques Clément poussa un cri rauque.
—Il m'est permis de l'aimer! bégaya-t-il.
—Oui... à condition que tu exécutes les ordres que je viens te communiquer...
Jacques Clément tendit ses bras raidis vers l'apparition. Toute terreur avait disparu de son esprit...
—Parle! dit-il d'une voix d'extase, parle encore!
L'ange eut un imperceptible sourire de malice et dit;
—Je suis le messager du Dieu tout-puissant et te viens avertir des ordres divins. Jacques, Jacques! écoute... Là-haut, la couronne du martyre se prépare pour toi... Et, ici-bas, c'est la couronne d'amour qui t'est promise!...
—Que dois-je faire? s'écria le jeune moine transporté.
—Tu dois accomplir l'acte suprême qui délivrera le peuple de France... le peuple de Dieu: tu as été choisi pour frapper Valois... Par toi le tyran doit être mis à mort...
A ces mots la forme blanche de l'apparition s'enfonça dans les ténèbres. Le moine tomba la face contre les dalles. L'épouvante le reprit comme avant la vision.
Une heure se passa avant qu'il pût reprendre ses esprits. A peu près calmé, il parvint à se relever péniblement... Alors, il se demanda s'il n'avait pas rêvé.
Et, comme il se mettait en marche, son pied heurta un objet qui rendit un son clair. Il se baissa, le ramassa, et un grondement de joie furieuse, de terreur aussi, expira sur ses lèvres bleuies... Cet objet... c'était la dague que l'ange tenait à la main pendant l'apparition!... L'ange lui avait laissé une preuve matérielle de sa descente sur la terre!...
«Oh! rugit le moine en serrant la dague dans sa main convulsée, je n'ai pas rêvé! J'ai le droit de l'aimer!... Car voici l'arme, avec laquelle je dois tuer le tyran!...
Égaré, titubant, il regagna en courant sa cellule, et tomba sur sa couchette, la dague dans sa main crispée.
XVIII
LE MOULIN DE LA BUTTE SAINT-ROCH
Picouic et Croasse avaient réalisé leur rêve et vu leurs efforts couronnés d'un plein succès: ils avaient été promus à la dignité de laquais de M. le duc d'Angoulême. Pardaillan et le jeune duc vivant d'une vie commune pour le quart d'heure, les anciens hercules de Belgodère s'étaient d'autant plus tenus pour satisfaits qu'en devenant les laquais de Charles d'Angoulême ils espéraient être surtout les écuyers de Pardaillan pour qui ils éprouvaient une admiration sans bornes.
Le lendemain de cet heureux jour où les deux pauvres diables trouvèrent ce que Picouic avait justement appelé une position sociale, le chevalier de Pardaillan et le jeune duc sortirent dans l'intention de se rendre à l'abbaye de Montmartre pour essayer de tirer quelques renseignements de la bohémienne Saïzuma. Picouic et Croasse, fiers comme deux Artaban dans leurs habits neufs, et d'ailleurs armés jusqu'aux dents, suivaient leurs maîtres à dix pas.
Tout en donnant la réplique à Charles qui ne parlait, on s'en doute, que de Violetta, Pardaillan songeait à ce Maurevert qu'il était venu chercher à Paris après l'avoir cherché en Provence et en Bourgogne. Tout à coup, il le vit à quinze pas à peine, qui marchait devant lui, accompagné d'un homme.
Pardaillan pâlit légèrement. Ses yeux se plissèrent et sa main se crispa sur la garde de sa rapière.
Ce n'était pas ainsi que Maurevert devait mourir!...
—Qu'avez-vous, cher ami? lui demanda le petit duc. Vous êtes tout pâle.
—Rien, fit Pardaillan. Seulement, si vous voulez bien, nous remettrons à plus tard notre voyage à Montmartre.
—Soit. Que ferons-nous donc?...
—Suivre ces deux hommes qui marchent là devant nous...
Il fallait que Maurevert fût distrait par une bien puissante préoccupation. Car lui qui, d'ordinaire, avait constamment les yeux et les oreilles aux aguets, semblait avoir oublié tout un monde pour s'absorber dans l'audition de ce compagnon qui lui parlait à voix basse. Cet homme était une façon de garçon meunier. Mais son oeil exercé, sous ce costume, eut vite reconnu l'homme de guerre. Cet homme, en effet, c'était Maineville, l'âme damnée du duc de Guise. Et Maineville disait:
—Le duc n'y croit pas. Malgré la précision de la lettre qui lui dénonce la chose, il ne veut pas croire...
—Et pourtant, reprit Maurevert, cette lettre lui vient de cette femme mystérieuse...
—A laquelle il obéit comme si elle était une souveraine, oui. Il faudrait, Maurevert, que nous sachions qui est au juste cette Fausta.
—Nous le saurons. Et tu dis, Maineville, que c'est elle qui lui a écrit la chose?... Si c'était vrai, Maineville!...
—Ce serait la royauté assurée pour monseigneur le duc... car il ne lui manque que l'argent. Dans une heure nous saurons si la lettre a dit vrai!... Mais enfin, si c'est vrai?...
—Eh bien, dit Maineville, nous courons prévenir le duc, qui sait ce qu'il aura à faire.
Alors les deux hommes hâtèrent le pas. Ils franchirent la porte Saint-Honoré et se dirigèrent vers une pauvre petite chapelle qui était dédiée à saint Roch. Elle se dressait au pied d'une butte qui, en conséquence, s'appelait butte Saint-Roch. Au sommet de la colline, un joli moulin présentait ses grands bras ailés au souffle des brises. A la chapelle Saint-Roch commençait un sentier rocailleux, fort étroit, et les ânes qui portaient le blé au moulin n'y pouvaient passer qu'un à un. Or, au moment où Maurevert et Maineville arrivaient à la chapelle, un spectacle extraordinaire s'offrit à eux.
Sur le sentier, des mulets cheminaient et grimpaient à la file, d'un sabot hardi; ces mulets portaient chacun un grand sac qui pouvait contenir de la farine ou du blé. Ils étaient conduits par une dizaine de muletiers qui ressemblaient à des muletiers comme Maineville pouvait ressembler à un garçon meunier. Ces gens, poussiéreux et hâlés par le soleil comme s'ils eussent fait une longue étape, portaient à la ceinture de forts pistolets d'arçon et des dagues fort aiguisées.
—Ah! ah! fit Maineville, voilà bien la troupe des mulets signalée dans la lettre.
—Voilà du blé qui doit valoir son pesant d'or, dit Maurevert, dont les yeux étincelaient.
—C'est ce dont il faut nous assurer.
Ils atteignirent le sentier, à hauteur du dernier mulet derrière lequel marchait le dernier muletier de l'escorte.
—Au large! dit le muletier d'une voix menaçante.
—Un instant, mon officier, intervint Maineville, ce brave homme ignore que je suis l'un des garçons du moulin et que vous êtes, vous, l'officier des meuneries royales. Allons, l'ami, nous t'escortons jusque là-haut.
—Vous êtes garçon meunier? fit le muletier en jetant un regard soupçonneux sur Maineville.
—Il me semble que cela se voit assez, et ce gentilhomme que tu vois là est proposé au droit de mouture.
—Et, de par mes fonctions, dit Maurevert, je veux voir quelle qualité de blé contient ce sac.
Le muletier vit que ses camarades avaient marché pendant cette discussion; il parut un instant vouloir les rappeler; mais sans doute il se ravisa à la réflexion, car il reprit d'un ton de mauvaise humeur:
—Faites votre office. Je vais vous montrer mon blé.
Et il commença à défaire la cordelette qui nouait la tête du sac. Comme pour l'aider, Maineville se précipita et bouscula l'homme; le sac s'ouvrit, l'orge se répandit sur le sentier, et le sac n'ayant plus de contrepoids tomba de l'autre côté. Le muletier, sans un mot, se rua. Mais déjà Maurevert avait plongé la main dans le sac à moitié délesté, et avait constaté au fond la présence d'un deuxième sac qu'il tâta rapidement.
Il se releva comme le muletier arrivait sur lui... Maurevert était tout pâle; ce deuxième sac, à son toucher, avait rendu un son de métal... et, sous ses doigts, il avait senti des formes dures qui ne rappelaient que vaguement l'orge ou tout autre grain... c'étaient des ducats ou des écus!...
—C'est bien, dit-il froidement. Ramasse ton blé, mon brave homme.
Le muletier, sans répondre, tira un de ses pistolets et l'amorça. Les deux hommes bondirent. Comme ils avaient gagné une vingtaine de pas, Maurevert sentit un choc au-dessus de sa tête, et son chapeau tomba: c'était le muletier qui venait de tirer... Maurevert et Maineville disparurent bientôt, et le muletier murmura:
—Qui sont ces deux hommes?... Ont-ils dit la vérité!... Je ne crois pas qu'ils aient eu le temps de...
Il plongea sa main au fond du sac et, ayant constaté que son contenu métallique était toujours en place, il se rassura, rechargea le sac sur le mulet et rejoignit ses camarades au moulin. Au pied de la butte, contre une haie vive, Maurevert et Maineville s'étaient arrêtés.
—Trente mulets chargés d'or! dit Maurevert. Car il est évident que les vingt-neuf premiers sacs contiennent au fond ce que contient le trentième.
—Oui... Il y a peut-être là plusieurs millions, dit Maineville, pensif.
Les deux agents de Guise se regardèrent. Il y eut une minute de silence. Puis Maineville posa sa main sur l'épaule de Maurevert et dit:
—Je te comprends, camarade. Tu veux dire que, si nous voulions, au lieu de prévenir notre duc, nous pourrions conquérir deux ou trois de ces sacs. Mais que ferais-tu de cet or?
—Ce que je ferais, je partirais, Maineville! Je commence à me fatiguer de la guerre et des aventures. Et puis, j'ai éprouvé l'ingratitude des grands. Si j'avais deux cent bonnes mille livres à moi, Maineville, je m'en irais! Où! Je ne sais... mais l'air de Paris ne me vaut rien pour le moment. Je n'ose plus m'y promener par les rues, de crainte d'y rencontrer...
—Quoi donc? fit Maineville.
—Rien: un spectre. Tu ne crois pas aux revenants? Mon spectre à moi a l'âme chevillée au corps.
—On dirait que tu as peur! ricana Maineville.
—Peur! fit sourdement Maurevert. Tu me connais. Tu m'as vu dans vingt rencontres. Je n'ai jamais tremblé... Eh bien, Maineville, toutes les fois que je songe à cet homme, je sens un froid de glace me pénétrer jusqu'aux moelles. Il faut que je me sauve, au bout du monde, s'il le faut... que je connaisse enfin la joie que je ne connais plus depuis seize ans; dormir tranquille..., oublier cet homme!... Et, pour cela, il me faut de l'argent!... Maineville, qu'est-ce que deux cent mille livres?... Laisse-moi les prendre...
—Ecoute, dit alors Maineville... De grandes choses se préparent. Le duc sera roi de France. La grande conspiration va aboutir. Que manque-t-il? Presque rien: un peu d'or pour lever des hommes, réduire le Béarnais et forcer le Valois dans son dernier retranchement... Cet or, Maurevert, c'est la Ligue sauvée, c'est la couronne pour Guise, et, pour moi, l'épée de connétable. Si nous en distrayons une partie, nous ne sommes plus que de misérables tire-laine. Guise nous chasse... Suis bien mon plan: nous nous adjoignons quelques hardis compagnons; ce soir, nous revenons en force au moulin; nous nous emparons des fameux sacs; nous les transportons à l'hôtel de Guise. Et, alors, je dis au duc: «Monseigneur, l'argent est là. Pour moi, je ne demande rien. Mais, il faut deux cent mille livres pour Maurevert. Sinon, il est capable de crier tout haut comment vous avez trouvé les millions qui vont vous permettre de lever une armée... Crois-tu que Guise te refusera cette somme?...
—Eh bien, oui! Tu as raison!...
—Ainsi, nous faisons comme j'ai dit?
—De point en point, fit Maurevert. A ce soir, donc!...
Les deux bandits s'éloignèrent rapidement vers Paris. Alors, du fond d'une haie touffue, une tête pâle apparut avec un sourire qui eût épouvanté Maurevert, deux yeux ardents se fixèrent sur les deux hommes jusqu'à ce qu'ils eussent tourné au premier détour du chemin. Et le chevalier de Pardaillan demeura à cette place, immobile et pensif.
«Cette fois, murmura-t-il, je crois que je le tiens!...»
XIX
LE MEUNIER
Pardaillan avait suivi Maineville et Maurevert dès l'instant où il les avait aperçus. Au-delà de la porte Saint-Honoré, il avait laissé Angoulême et ses deux nouveaux laquais, qui l'attendirent en se dissimulant derrière une masure. De loin, il avait assisté à la discussion du muletier avec Maineville et Maurevert. Puis, il avait vu ce dernier s'enfuir à toutes jambes, il avait entendu le coup de pistolet, et, rampant parmi les hautes avoines, il avait pu se glisser jusqu'à la haie près de laquelle avait eu lieu l'entretien que nous venons de rapporter. Alors, le chevalier se dirigea vers la masure où il avait laissé Charles.
—Voulez-vous, lui dit-il, jouer un mauvais tour à Mgr Guise? Retournez à votre hôtel, prenez-y des armes et munitions. Montez à cheval avec ces deux dignes serviteurs, qui brûlent du désir d'en découdre! L'un d'eux, continua le chevalier, me ramènera mon destrier. Je vous attendrai dans le moulin que vous apercevez d'ici.
—Mais, de quoi s'agit-il?... demanda Charles.
—Je vous l'ai dit: de jouer un mauvais tour à Guise, et de lui porter un de ces coups dont il ne se relèvera pas.
Le petit duc n'en demanda pas davantage; il avait en Pardaillan une confiance illimitée. Il partit aussitôt.
Pardaillan, lui, s'engagea dans l'étroit sentier qui, une heure plus tôt, avait été suivi par les trente mulets. A son grand étonnement, le sentier était libre. Il put parvenir sur le plateau sans avoir été arrêté par aucune des sentinelles qu'il s'était attendu à rencontrer.
«Est-ce que les mulets portaient vraiment de l'orge? songea-t-il. Est-ce que toute cette histoire de sommes d'argent au fond des sacs ne serait qu'une chimère?...»
Les abords du moulin ne semblaient rien annoncer d'extraordinaire. II entra dans le logis du meunier, dont la porte était ouverte.
«Décidément, Maurevert a rêvé», grommela-t-il en frappant du pommeau de sa rapière sur une table.
A cet appel, une servante apparut, et, d'un air étonné, s'enquit de ce que désirait ce visiteur armé de pied en cap, et tel que le moulin n'en avait jamais dû voir.
—Ma mignonne, dit Pardaillan, je voudrais parler à votre maître pour une affaire de farine, une affaire d'or...
—Ah! ah! fit un homme qui entrait à ce moment, une affaire d'or, dites-vous, mon gentilhomme?
Et le maître meunier fixa sur Pardaillan un regard vif et perçant.
«Je veux simplement vous acheter quelques sacs de blé, mais en vous les payant dix fois le prix habituel. Et notez qu'il m'en faut trente sacs. Vous le voyez, c'est une fortune... Et je ne mets au marché qu'une condition: c'est de choisir moi-même mes sacs.
—C'est trop juste, dit le meunier qui, alors, sans avoir l'air de le faire exprès, referma la porte d'entrée.
—Vous pouvez même pousser le verrou, mon brave, fit Pardaillan, narquois. Surtout, quand vous saurez que les sacs que je veux vous acheter sont justement les trente qui vous ont été apportés tout à l'heure par trente mulets.
A ces mots, le meunier jeta un cri d'appel, et, de la pièce voisine, les muletiers, poignards et pistolets aux poings, firent irruption. Pardaillan tira sa rapière et le combat allait s'engager, lorsqu'une voix forte retentit:
—Bas les armes!...
Les muletiers et Pardaillan s'arrêtèrent. Et, alors, entra un grand vieillard à l'attitude hautaine, qui fit un geste de commandement. Les muletiers et le meunier disparurent. Pardaillan rengaina son épée. Le vieillard le considéra avec attention, puis il dit:
—Monsieur, je suis le maître de ce moulin. C'est donc avec moi que vous devez traiter.
—Monsieur, dit Pardaillan, je crois inutile d'employer avec vous les détours. Je commence donc par vous déclarer que j'ai surpris votre secret: les mulets qui sont montés ici étaient chargés d'or.
—C'est exact, monsieur: il y en a pour trois millions...
Pardaillan fit un geste d'indifférence. Le maître du moulin, ou celui qui se donnait pour tel, examina Pardaillan qui, de son côté, rendait examen pour examen.
—Pourquoi, demanda tout à coup le chevalier, avez-vous empêché ces dignes muletiers de foncer sur moi?
—Parce que votre figure m'a intéressé. J'eusse été fâché qu'il vous arrivât malheur. Et, dès l'instant où je vous ai vu monter le sentier et entrer ici, j'ai désiré vous connaître. Voulez-vous me dire votre nom?
—On m'appelle le chevalier Pardaillan. Et vous?
—Moi, je m'appelle M. Peretti, dit le vieillard après une courte hésitation.
—Savez-vous, demanda Pardaillan, qui étaient ces deux hommes qui ont eu querelle avec un de vos muletiers?
—Je crois avoir, de loin, reconnu l'un d'eux... le sire de Maineville, qui appartient à la maison de Guise... Et vous, monsieur de Pardaillan, reprit M. Peretti, n'êtes-vous pas au duc?
En parlant, M. Peretti fouillait les yeux de Pardaillan.
—Je vais vous dire, fit paisiblement le chevalier, dans quelle intention je suis monté au moulin. Je suivais justement M. de Maineville et son compagnon.
—Qui était ce compagnon? fit vivement M. Peretti.
—Vous avez deviné Maineville. Je vous ai dit mon nom à moi, parce que vous me l'avez demandé. Quant à celui que vous ne connaissez pas et que je connais, moi, son nom vous est inutile, je le garde pour moi. J'ai donc pu entendre la conversation de Maineville qui est à M. de Guise, comme vous l'avez dit. Or, ce que veut faire Maineville me déplaît fort, et je suis venu ici pour l'empêcher.
—Que veut-il donc faire?...
—Il veut aller dire à son seigneur et maître que les millions promis par le pape Sixte sont arrivés... Il paraîtrait donc que Sa Sainteté, après avoir promis, se dédit. Pourquoi? Je n'en sais rien, et peu m'en chaut. Seulement, Maineville veut revenir ici en force, s'emparer des précieux sacs de Sa Sainteté, porter à M. de Guise tout ce blé poussé à l'ombre du Vatican et que le duc convertirait en un gâteau royal. Et cela m'ennuie. Je suis venu dire au meunier du céans: «Brave homme, ce soir on t'enlèvera ton trésor... à moins que je ne m'en mêle». J'ai donc fait signe à deux ou trois hardis compagnons qui, avec moi, seront là pour recevoir dignement les envoyés de M. le duc de Guise.
—Et pour ce service, dit M. Peretti, pour cette défense que vous m'offrez, que demandez-vous?
—Rien, répondit Pardaillan.
M. Peretti tressaillit et regarda Pardaillan d'un air soupçonneux. Cet homme n'est-il pas un ennemi envoyé d'avance. Mais, devant la figure loyale de Pardaillan, ses doutes s'envolèrent.
—Vous êtes un brave chevalier, dit-il, excusez mes défiances, elles vous sembleront naturelles quand vous saurez que je suis responsable de tout cet argent. Je parlerai de vous à notre Saint-Père, vous pouvez en être assuré, et il trouvera, lui, une récompense digne de vous.
—Ma récompense est toute trouvée, dit Pardaillan, narquois. Ne vous en inquiétez donc pas, je vous en prie.
M. Peretti, encore une fois, demeura perplexe.
«Quel diable d'homme est-ce là?» songea-t-il.
Et, pour pénétrer le mystère, il pria le chevalier à dîner avec lui, ce que Pardaillan s'empressa d'accepter.
Pendant ce repas, il remarqua plusieurs choses: d'abord, que le dîner était de beaucoup trop délicat pour un simple meunier; ensuite, que M. Peretti était entouré d'un respect étrange. Il en conclut qu'il avait affaire à quelque haut et puissant seigneur au service de Sixte-Quint.
Le dîner finissait lorsque le duc d'Angoulême arriva escorté de Picouic et de Croasse. Les deux laquais portaient chacun deux mousquets, des pistolets, enfin tout un attirail de guerre qui fit sourire M. Peretti.
«Diable! fit-il, je vois que vous êtes homme de précaution. Nous avons là de quoi soutenir un siège...
—Aussi bien, est-ce d'un siège qu'il s'agit.
Dès lors, M. Peretti commença à se demander s'il ne ferait pas mieux de se retirer. Il ne doutait plus de Pardaillan. Mais, jusque-là, il s'était volontiers bercé de cet espoir que le chevalier avait fort exagéré la situation. A la vue des armes de guerre, il commença à prendre au sérieux l'aventure.
Mais M. Peretti était brave, sans doute. Et puis une irrésistible curiosité lui était venue de voir à l'oeuvre cet homme extraordinaire qui venait défendre un trésor et qui ne voulait rien recevoir en échange. M. Peretti demeura donc...
La journée se passa sans incident. Vers la tombée du jour, Picouic, et Croasse furent envoyés en sentinelles perdues, au pied de la butte, pour signaler l'approche de toute bande, armée ou non.
Les deux géants maigres s'installèrent donc aux abords de la chapelle Saint-Roch et se mirent à surveiller le terrain dans la direction de la porte Saint-Honoré. La nuit était venue lorsqu'une troupe sortit de Paris et se dirigea droit sur la chapelle. Elle se composait d'une quarantaine d'hommes d'armes et était suivie d'une lourde charrette que traînaient trois forts chevaux. Les hommes d'armes étaient pour intimider les gens du moulin, la charrette pour transporter à l'hôtel de Guise les trente précieux sacs.
L'expédition était conduite par Maineville. Près de Maineville marchaient Maurevert, Bussi-Leclerc et Crucé. Le reste se composait de soldats, cette sorte de razzia devant demeurer secrète. Mais, mêlé à ces soldats, un gentilhomme masqué marchait silencieusement: c'était le duc de Guise lui-même, qui avait voulu assister à l'opération.
On connaît Maineville et Maurevert.
Crucé était un bourgeois, ligueur enragé. Jean Leclerc, maître d'armes, créé par Guise gouverneur de la Bastille, était une sorte de brave qui se vantait de n'avoir pas eu un seul duel qui n'eût été suivi de mort d'homme. A son nom de Leclerc, il avait ajouté celui de Bussi, en mémoire du fameux Bussi d'Amboise, si misérablement assassiné par les mignons d'Henri III.
Guise, en marchant vers le moulin pour s'emparer des millions que Sixte-Quint avait fait venir pour lui et qu'il lui refusait maintenant, frémissait d'espoir. Avec cette énorme somme, il pourrait fausser la parole donnée à Catherine de Médicis, de ne rien tenter de violent contre Henri III. Il pourrait acheter les conseillers du Parlement qui lui tenaient tête. Il pourrait payer les arriérés de solde de deux ou trois régiments, qui n'obéissaient plus qu'en grommelant. Il pourrait lever une armée, tenir la campagne, chasser Henri de Béarn jusque dans ses montagnes, capturer Henri III, le déposer et se faire couronner!
Une sourde fureur l'animait contre ce pape Sixte, dont il avait reçu l'envoyé venant lui annoncer que Sa Sainteté, épuisée par des pertes d'argent, était dans l'impossibilité de le secourir... Moins de deux heures après cet envoyé. Guise avait reçu la lettre de la princesse Fausta, lui disant que l'argent était là!... Maineville, envoyé pour s'assurer du fait, revenait bientôt le confirmer!... Et Guise, dévoré de rage et d'impatience, se perdait en suppositions sur les causes de cette brusque défection du pape... Car, enfin, si l'argent était là, c'était pour lui qu'il était venu!...
L'expédition avait aussitôt été résolue.
Picouic et Croasse aperçurent la petite troupe qui s'avançait en bon ordre.
«Rentrons au moulin, maintenant», dit Picouic. Il s'élança. Croasse, terrifié, l'imita. Mais, au bout de quelques pas, pris de frayeur, il buta et tomba sur les genoux. Picouic continua seul son chemin en courant. Alors, Croasse se releva et se remit à descendre à toutes jambes vers la chapelle Saint-Roch. Mais, à ce moment, la troupe signalée était sur le point d'atteindre elle-même cette chapelle; Croasse entendit les pas pesants des hommes d'armes cuirassés et casqués de fer. Il frémit et se vit perdu.
Mais, au moment où la troupe de Guise commençait à tourner la chapelle pour s'engager dans le sentier où était assis Croasse, un dernier instinct de défense le galvanisa; il se releva, bondit et, se hissant sur une borne, put atteindre, grâce à ses longs bras, la fenêtre qui éclairait le choeur de la chapelle. D'un coup de coude, il défonça les vitraux et, bientôt, il se laissa glisser à l'intérieur. La troupe conduite par Maineville passa.
Tout autre que Croasse eût jugé que le danger était passé en même temps. Mais, si Croasse ne brillait pas en général par l'imagination, à cette minute, cette imagination surexcitée par la peur enfanta des incidents: il entendit des chuchotements autour de la chapelle, bien qu'il n'y eût personne.
Croasse chercha, éperdu, un trou de, souris où se fourrer, et parcourut la chapelle dans l'obscurité, se heurtant aux bancs, aux sièges. Soudain, il tomba tout de son long: au même instant, une décharge d'arquebuse éclata au loin. Il se cramponna à un anneau de fer que ses mains rencontrèrent, et il s'arc-bouta à cet anneau comme un noyé s'accroche au fétu de bois. Or, à force de s'arc-bouter et dans les mouvements spasmodiques de sa frayeur. Croasse Constata tout à coup que la dalle à laquelle était scellé l'anneau se soulevait.
Une sorte de long boyau s'ouvrait devant lui. Il se précipita. L'obscurité était profonde, absolue. Où aboutissait ce souterrain? Croasse courut à perdre baleine. Soudain, son front heurta contre quelque obstacle. Croasse eut la sensation d'avoir reçu un coup de masse d'armes. Il tomba et s'évanouit...
Pendant ce temps, Picouic avait continué sa course, et ce ne fut qu'en arrivant au moulin qu'il s'aperçut de la disparition de son compagnon.
«Le lâche a fui! Ah! Croasse, tu nous déshonores!...»
Et, comme Picouic ne voulait pas être déshonoré, il raconta à Pardaillan que Croasse s'était embusqué au pied du sentier pour tenter une diversion.
Le chevalier prit aussitôt ses dispositions et rassembla tout le monde dans la grande salle: c'est-à-dire le meunier, trois garçons meuniers, dix muletiers, ce qui, en comprenant le duc d'Angoulême et Picouic et lui-même, portait à dix-sept le nombre des défenseurs du moulin. Quant aux deux ou trois femmes du moulin, elles s'étaient renfermées dans une salle donnant sur les champs.
M. Peretti suivait de l'oeil toutes les évolutions du chevalier. Une dernière hésitation se lisait sur son visage.
Pardaillan venait de faire sortir sa troupe. On entendait les pas des hommes de Guise qui montaient le sentier. Bientôt, on distingua leurs ombres confuses.
«Ce jeune homme est-il un traître? réfléchissait M. Peretti. Ce Pardaillan est-il un envoyé de Guise?... Je vais le savoir dans un instant... Ma destinée et celle du royaume de France sont dans les mains de cet Inconnu... Si c'est un traître, mes millions sont à Guise... Guise est roi... et moi... prisonnier, peut-être!...»
Pensif, il alla s'accouder contre les vitraux de la fenêtre. Toutes les lumières avaient été éteintes...
«Dans un instant. Je saurai! murmura M. Peretti. Voyons... si ce Pardaillan me trahit, si Guise entre ici, que lui dirai-je... Je lui dirai...»
Une violente détonation éclata soudain; l'éclair de la décharge illumina la nuit, et, dans le sentier, on entendit le hurlement des blessés, la retraite précipitée des survivants...
—Ils en tiennent! dit paisiblement le chevalier. Rechargez vos armes sans hâte... Ils vont en avoir pour une demi-heure à se concerter et à revenir de leur surprise.
M. Peretti entendit ces mots, et son visage s'éclaira.
«Ce n'est pas un traître, fit M. Peretti. Décidément, M. de Guise n'aura pas mon argent. Le Béarnais sera roi!...
Il ouvrit vivement la porte et appela le chevalier.
—Ne craignez rien, dit Pardaillan en s'approchant.
—Je n'ai pas peur, monsieur. Mais vous venez de dire que, sans doute, il n'y aurait pas de nouvelle attaque avant une demi-heure? Eh bien, le moment est venu de suivre l'excellent conseil que vous m'avez donné dans la journée... c'est-à-dire de faire filer mes trente mulets... Seulement... Je crains...
—Oui, vous craignez que M. de Cuise, en trouvant le moulin vide, ne lance une bonne compagnie de cavaliers dont les chevaux auront vite fait de rattraper vos mulets...
—C'est cela même, mon noble ami... Vous me permettez, n'est-ce pas, de vous appeler ainsi? Car vous venez de me rendre un service, voyez-vous... c'est que j'étais responsable, moi! Et devant qui? Devant notre Saint-Père lui-même!... Sa Sainteté saura tout ce qu'elle doit au chevalier de Pardaillan!... Mais me voilà bien embarrassé! Si on me poursuit... il faudrait...
—Il faudrait, dit Pardaillan, que la troupe du duc soit arrêtée devant le moulin jusqu'au jour, pour vous permettre de prendre de l'avance... Eh bien, partez donc. Je me charge d'arrêter l'ennemi jusqu'à demain matin.
—Quoi! à vous seul, vous arrêterez cette bande bien armée!... Car, je vous préviens que le meunier de céans et ses aides devront m'accompagner...
—Je m'en doute, car tous ces messieurs ressemblent à des meuniers comme je ressemble au pape.
M. Peretti tressaillit.
—Vous lui ressemblez peut-être plus que vous ne pensez... Jeune homme, vous ne voulez pas de récompense, et je vois à votre air qu'il est inutile d'insister. Mais, prenez cet anneau... et, peut-être qu'en certaines occasions, il pourra vous être plus utile qu'une fortune...
A ces mots. M, Peretti glissa vivement une bague dans la main de Pardaillan, et, sans y attacher d'autre importance, le chevalier la passa à un de ses doigts... Dix minutes plus tard, les trente mulets rechargés de leurs précieux sacs sortaient par-derrière et se mettaient en route. M. Peretti suivait à cheval, escorté par le meunier et ses garçons transformés en gens de guerre.
La caravane ayant atteint rapidement la Ville-l'Évêque, celui qui paraissait être le chef des muletiers s'approcha, chapeau bas, de M. Peretti et lui demanda:
—C'est bien la route d'Italie, que nous reprenons?
—Non, monsieur le comte, répondit M. Peretti: vous prendrez la route de La Rochelle...
Pardaillan, Charles d'Angoulême et Picouic étaient demeurés seuls dans le logis du meunier; le moulin lui-même se dressait sur l'aile gauche de ce logis, et ils communiquaient par un escalier de bois qui, partant du rez-de-chaussé, aboutissait à l'étage du moulin où se manoeuvrait la meule et où on pouvait mettre en mouvement les grands bras livrés à l'action du vent. De cet étage du moulin, par une simple trappe à laquelle aboutissait une échelle, on descendait à l'étage inférieur où se recueillait la farine.
Pardaillan parcourut rapidement le logis et le moulin et se rendit compte de ces diverses dispositions.
—Voici notre quartier général, dit-il en désignant le logis, et voici notre ligne de retraite, ajouta-t-il en montrant l'escalier qui conduisait au moulin.
—Nous allons donc nous battre? demanda Picouic.
—Alerte! cria Pardaillan.
La troupe de Guise, en effet, apparaissait à ce moment sur la butte. Pardaillan ouvrit la fenêtre et cria:
—Holà, messieurs! qui êtes-vous? que désirez-vous?
—Qui êtes-vous vous-même? fit dans la nuit une voix impérieuse.
—Ma foi, monseigneur duc, répondit Pardaillan en reconnaissant la voix de Guise, je suis le meunier du joli moulin de la butte... Qu'y a-t-il pour votre service?
—Meunier ou non, dit le duc, vous avez tout à l'heure tiré sur mes gens qui montaient le sentier sans autre intention que de patrouiller. En conséquence, je vous préviens que vous serez pendu haut et court, à moins que vous ne sortiez à l'instant. Auquel cas, il vous sera fait grâce de la vie.
—Me sera-t-il permis, monseigneur, d'emporter aussi les trente sacs pleins d'or que vous venez piller?
—Sortez! hurla le duc, furieux, livrez-nous la place, ou nous allons vous donner l'assaut!
—Ah! monseigneur, si vous menacez, nous allons être forcés de faire une sortie et de vous exterminer tous...
—Guise, qui allait Jeter un ordre, s'arrêta soudain.
—Ils sont peut-être cent là-dedans! dit-il à Maineville.
Pardaillan entendit et cria:
—Nous sommes trois, monseigneur!... Et c'est bien assez, savoir: le duc d'Angoulême, qui attend avec impatience la rencontre que vous lui avez promise; le sieur Picouic, baladin de son métier, et, enfin, votre serviteur, chevalier de Pardaillan.
Et il referma tranquillement la fenêtre.
—Oui, au revoir! gronda Guise, pâle de fureur.
Et il donna ses ordres. Avec les forces dont il disposait, il forma un large cercle de surveillance autour de la butte; chaque homme avait pour mission de surveiller, et non de se battre; il devait surtout prévenir le cas où on tenterait de faire sortir du moulin tout bagage qui ressemblerait à des sacs de blé. Puis, il expédia un sergent à Paris.
Deux heures plus tard, ce sergent revenait, annonçant que les ordres du duc allaient s'exécuter, c'est-à-dire qu'une troupe de mille arquebusiers allait arriver.
Pendant ces deux heures, Pardaillan et ses deux compagnons s'étaient fortement barricadés. Maurevert frémissait de joie: il tenait enfin l'ennemi tant redouté et disait au duc:
—Monseigneur, vous m'avez promis deux cent mille livres sur le butin que vous allez faire? Je veux vous proposer un échange: gardez les deux cent mille livres et donnez-moi l'homme qui vient de vous parler avec tant d'insolence.
—Je te comprends, Maurevert, dit Guise, tu hais cet homme. Mais, moi aussi, je le hais. Et nous avons un vieux compte à régler. Cela date de l'hôtel Coligny... Seulement, si tu veux te contenter de cent mille livres, ce qui est encore un joli denier, tu auras permission d'assister à l'entretien que j'aurai avec le Pardaillan, dès que nous l'aurons pris dans son terrier.
—Peste, monseigneur, c'est cher, ce sera donc bien beau?
—Je te le jure, gronda Guise.
XX
L'ATTAQUE DU MOULIN
Pendant que Guise attendait les mille hommes de renfort demandés et échangeait avec Maurevert ces macabres facéties, Maineville et Bussi-Leclerc s'approchaient en rampant du moulin, résolus qu'ils étaient à connaître le nombre exact des assiégés.
Tout était silencieux et obscur dans le moulin. Mais, dans le logis, une fenêtre était éclairée. Ce fut donc par l'échelle du moulin que les deux hommes se dirigèrent; bientôt, ils eurent atteint l'étage où se trouvait la meule.
En quelques minutes, ils eurent parcouru le moulin et furent convaincus qu'il ne s'y trouvait personne. Ils allaient donc redescendre, lorsque Maineville aperçut un léger rai de lumière au pied d'un mur; il saisit Bussi-Leclerc par le bras et lui souffla à l'oreille:
—Il y a là une porte de communication...
Ils s'approchèrent de ce rayon de lumière pâle, dans l'intention non pas d'ouvrir, mais d'écouter. Mais, en touchant la porte, Bussi-Leclerc s'aperçut qu'elle était simplement poussée. Avec des précautions infinies, il l'attira a lui: la porte s'ouvrit sans bruit... Les deux hommes s'accroupirent sur le haut de l'escalier et purent alors dominer la salle. Et, alors, ils tressaillirent d'étonnement. Un étrange spectacle s'offrit à leurs yeux.
Assis à une table, le chevalier de Pardaillan et le duc d'Angoulême dévoraient à belles dents un superbe jambon, tandis qu'un pâté attendait son tour et que Picouic versait à boire!... Le long d'un mur étaient rangées, en bon ordre, une douzaine d'arquebuses toutes chargées. Sur une table voisine, s'alignaient plusieurs pistolets. Tout en mangeant et en buvant, Pardaillan et Charles continuaient une conversation déjà commencée.
—Dès demain matin, disait le chevalier, nous irons visiter ce couvent. Il faudra bien que la bohémienne parle, et nous finirons par savoir ce qu'est devenue votre jolie petite Violetta... Allons, soyez gai, mon prince...
—Ainsi, Pardaillan, dit le duc d'Angoulême, vous pensez que cette Saïzuma en sait plus long qu'elle n'a voulu d'abord vous en dire?...
—J'en suis sûr, dit Pardaillan. Et voilà maître Picouic qui, ayant vécu avec elle, vous dira... tiens! tiens!
Ces derniers mots, le chevalier les avait prononcés au moment où il se renversait sur le dossier de son siège, pour examiner à la lumière la couleur du vin qu'il allait boire. Dans ce mouvement, sa tête s'était levée et ses yeux avaient rencontré, au haut de l'escalier de bois, Maineville et Bussi-Leclerc. Pardaillan se mit à rire et désigna les deux hommes à Charles, qui bondit sur son épée.
—Messieurs, dit Pardaillan, si le coeur vous en dit, je vous invite!...
Maineville et Bussi-Leclerc étaient braves. Ils n'avaient devant eux que trois hommes; la même idée leur vint: s'emparer de Pardaillan et de ses deux compagnons, les amener pieds et poings liés au duc de Guise.
Ils se levèrent, saluèrent et Maineville dit poliment:
—Monsieur de Pardaillan, ce sera avec plaisir que nous trinquerons avec vous si vous voulez porter la santé de M. le duc de Guise et nous accompagner ensuite auprès de lui.
Charles voulut s'élancer. Mais Pardaillan le retint.
—Monsieur de Maineville, dit-il, ce serait avec plaisir que je porterais la santé de votre maître si je ne craignais de désobliger M. d'Angoulême, que voici, et qui, je ne sais pourquoi, ne peut souffrir les Lorrains; quant à vous accompagner auprès de M. de Guise, c'est encore plus impossible, vu que nous n'avons pas fini de dîner.
—C'est avec désespoir que nous interrompons votre dîner dit alors Bussi-Leclerc.
A ces mots, les deux hommes, l'épée à la main, se précipitèrent et Bussi-Leclerc porta sur le crâne de Picouic un tel coup de pommeau que le pauvre tomba évanoui. Pardaillan se jeta au pied de l'escalier, leur coupant ainsi toute retraite. Tout cela s'était passé en quelques secondes: Maineville se trouva en garde devant le duc d'Angoulême, Pardaillan devant Bussi-Leclerc... Au même instant, les épées s'engagèrent. Bussi-Leclerc porta coup sur coup deux ou trois de ses meilleures bottes; à son étonnement, elles furent parées par le chevalier.
—A vous, monsieur, je vous tue! rugit Bussi-Leclerc en se fendant à fond par un coup droit.
—Bravo, mon prince, dit Pardaillan qui, dédaignant de lui répondre, avait vivement paré. Poussez... c'est cela... fendez-vous... touché!
Maineville, touché au bras, saisit son épée de la main gauche et, furieusement, il attaqua Charles, tandis que Bussi-Leclerc, ivre de rage devant le dédain de son adversaire, portait de son côté à Pardaillan des coups jusqu'ici réputés mortels.
—Allons, allons! il faiblit, disait Pardaillan en s'adressant à Charles, et comme si Bussi-Leclerc n'eût pas existé... Ne le tuez pas, mort-diable!... j'ai une idée... liez-lui sa rapière... bon!... ah! désarmé!... tenez-le!... ficelez-le-moi! nous allons rire!...
En effets Charles, à ce moment, venait de désarmer Maineville qui, glissant sur le parquet, était tombé sur un genou. Il lui mettait sa pointe sur sa gorge et lui disait:
—Vous rendez-vous, monsieur?...
—Je me rends, fit Maineville, pâle du sang qu'il avait perdu, plus pâle encore de honte et de fureur.
A ce moment, Picouic, revenu de son évanouissement, se relevait, courait à Maineville, saisissant un paquet de cordelettes à nouer les sacs de blé, et, en quelques secondes, le ficelait proprement. Alors seulement Pardaillan regarda son adversaire qui, écumant, bondissait autour de lui, et de sa voix la plus paisible:
—Et vous disiez donc, cher monsieur...
—Je disais, hurla Bussi-Leclerc, que je vais te clouer à ce mur!
Pardaillan, d'un battement sec, fit dévier la rapière dont la pointe érafla son pourpoint.
—Vous parlez de clouer, répondit-il. En effet, vous manoeuvrez votre épée comme un clou. Tenez, je vais vous donner une leçon... regardez bien...
—Misérable! rugit Bussi-Leclerc.
A ce moment, son épée lui sauta des mains et alla tomber à dix pas. Il voulut courir la ramasser. Mais il se heurta à Picouic qui braquait sur lui un pistolet... Bussi-Leclerc se croisa les bras et baissa la tête. C'est à peine s'il s'aperçut que le Picouic lui ficelait les jambes d'abord, puis les bras... puis le portait et l'étendait auprès de Maineville.
—Achevons de dîner, dit Pardaillan, qui, ayant rengainé sa rapière, se remit à table. Ah! ça, maître Picouic, à quoi pensez-vous... mon verre est vide...
—Je crois, cher ami, qu'il est temps de nous en aller, dit à ce moment Charles d'Angoulême, qui venait de s'approcher de la fenêtre. Voyez...
Pardaillan alla voir. Aux lueurs de l'aube naissante, il aperçut, au pied de la butte, une troupe qui se déployait en ordre d'assaut. C'était une longue ligne d'arquebusiers flanquée à gauche et à droite par un double rang d'archers. Au loin, par la porte Saint-Honoré, arrivaient des bandes de bourgeois, la pertuisane au poing, qui hurlaient.
Il résulta de l'ensemble de ces circonstances qu'au soleil levant il y avait autour de la butte quatre ou cinq mille hommes.
«Diable! fit Pardaillan, il est temps, en effet, de nous en aller; mais je crois bien que, pour le moment, c'est plus facile à dire qu'à faire.
—Cependant, observa doucement Charles, nous devions, ce matin, aller voir la bohémienne; vous me l'avez promis, Pardaillan. Il faut nous en aller.
—Nous nous en irons, fit Pardaillan. Mais quels cris assourdissants!... Holà, maître Picouic, au travail! Chargez sur votre dos M. de Maineville, moi je prends M. Bussi-Leclerc, qui est le plus lourd...
Des clameurs terribles s'élevaient de l'armée assiégeante. A mi-côte, les assiégeants s'arrêtèrent. Ils attendaient la décharge des assiégés et s'étonnaient de leur silence.
—Ils préparent quelque méchant coup, dit Guise à Maurevert. Mais où est Maineville? Où est Bussi?...
Et, pendant ce temps, celui qui était la cause de tout ce tumulte, enfermé dans le moulin avec ses deux compagnons, se préparait froidement à quelque défense désespérée.
Pardaillan avait pratiqué des ouvertures à travers les planches mal jointes du moulin. Et, toutes les arquebuses, il les avait calées; elles étaient toutes braquées et il n'y avait qu'à y mettre le feu... Après quoi, il y avait encore les pistolets.
Au-dehors, au moment où le soleil se levait. Guise donna tout à coup le signal de l'assaut. Une immense clameur retentit et l'armée se mit en marche, de toutes parts; mais, presque au même instant, il y eut un arrêt général, et un grand silence tomba tout à coup sur la butte et la plaine, devant un spectacle extraordinaire:
Trois hommes, sortant du moulin, en portaient un quatrième, solidement garrotté. Et, en un instant, cet homme ficelé fut attaché à l'extrémité d'une des ailes du moulin...
—C'est Maineville! rugit Guise effaré, hébété de stupeur.
Déjà, les trois assiégés avaient saisi un deuxième personnage, également garrotté, et, avec la même rapidité, ramenaient vers le sol l'aile opposée et y attachaient l'infortuné!
—Bussi-Leclerc! s'exclama Maurevert.
—Feu! Feu sur ces démons! hurla Guise.
Cent arquebuses partirent à la fois; la pétarade se continua quelques minutes au risque d'atteindre les deux malheureux, accrochés chacun à son aile du moulin! Et, lorsque l'opaque fumée se fut dissipée, on vit Pardaillan qui, sur la dernière marche de l'échelle, saluait d'un large coup de chapeau, puis rentrait dans le moulin et rejetait l'échelle à terre, d'un coup de talon... Au même instant, les ailes du moulin se mirent à tourner!... Les deux malheureux tantôt en haut, tantôt en bas, tantôt la tête au ciel, tantôt renversée vers le sol, suivaient l'orbite implacable tracée par les ailes du moulin, haletants de terreur.
—En avant! En avant! hurla Guise fou furieux de rage.
Une violente décharge partit du moulin. C'était les dix arquebuses de Pardaillan qui faisaient feu. Mais l'élan était donné... moins de deux minutes plus tard, au milieu d'effroyables hurlements, le logis du meunier était envahi...
Et la stupeur tournait au délire. Dans ce logis, il n'y avait personne! L'escalier qui conduisait au moulin fut aperçu. En un instant, vingt, cinquante, cent hommes d'armes se ruèrent et atteignirent l'étage supérieur du moulin.
«Personne!...»
Les trois assiégés étaient descendus à l'étage inférieur, Picouic armé des deux derniers pistolets, Pardaillan et Charles, l'épée à la main.
Pardaillan, parvenu tout en bas, souleva deux ou trois planches de ce cône sur lequel était bâti le moulin et montra le chemin à ses deux compagnons qui s'y glissèrent... C'était le dernier refuge!... Il allait falloir mourir là, en vendant sa vie le plus chèrement!... Pardaillan, le dernier, se glissa dans le trou, et rajusta les planches.
Maintenant, ils étaient sur le sol même. Les envahisseurs hésitaient à descendre à l'étage inférieur du moulin.
Enfin, l'un d'eux ayant regardé et n ayant vu personne, une bande se précipita et se trouva sur le plancher que les trois assiégés venaient de quitter!... C'était la fin «... On allait découvrir dans un instant l'étroit passage par lequel ils s'étaient faufilés.
Ce fut à ce moment que Picouic sentit le sol vaciller sous ses pieds comme s'il eût tombé... Il se baissa, tâta de ses mains dans l'obscurité. Et il sentit que ses mains touchaient une dalle, et que cette dalle basculait. Picouic jeta un cri... En un instant, Pardaillan et Charles comprirent ce qui se passait, et tous trois appuyèrent de toutes leurs forces sur la dalle qui allait livrer passage aux assaillants!...
Et, comme ils étaient à genoux, haletants, pesant sur la dalle, une voix lugubre, lointaine, leur parvint.
—Ah! les lâches! disait-elle. Ils me bouchent la sortie! Attendez que je vous extermine tous!...
—Croasse! hurla Picouic. C'est Croasse!...
En une seconde, la dalle arrachée laissa voir un trou béant, où commençait un escalier de pierre moisie... Et. dans ce trou, apparut la tête pâle, effarée, tragique et comique de Croasse!...
Dans le même instant, et avant que Croasse fût revenu de sa stupeur, les trois hommes se précipitaient dans le trou et couraient le long d'un boyau noir, Picouic entraînant Croasse. Dix minutes plus tard, ils atteignaient l'autre extrémité du souterrain qui aboutissait à la chapelle Saint-Roch. A ce moment même les assiégeants trouvaient la dalle soulevée et commençaient à descendre, avec précaution, l'escalier de pierre...
Les quatre hommes sortirent de la chapelle, le plus paisiblement du monde et se mêlèrent à la foule qui tourbillonnait au pied de la butte, les yeux fixés sur le moulin. Ils passèrent inaperçus dans cette foule où personne ne les connaissait, et, en hâte, rentrèrent dans Paris.
Croasse fut interrogé sur les événements qui l'avaient amené à devenir un sauveteur aussi imprévu.
—Je venais de me battre dans la chapelle contre je ne sais combien d'ennemis que je mis en fuite, dit-il, lorsque, saisi traîtreusement par sept ou huit forcenés, je fus précipité dans un trou noir où je fus laissé pour mort. Lorsque je m'éveillais, entendant des bruits de bataille, je résolus de me rapprocher de vous, messieurs, et alors...
—Monsieur Croasse, vous êtes étonnant!... fit Pardaillan avec un sourire.
XXI
L'ABBAYE DE MONTMARTRE
Une litière, ornée à l'intérieur de coussins de soie et toute tendue de la même étoffe, venait de franchir le pont Notre-Dame. Une dizaine de cavaliers, vêtus d'un costume sombre et bien armés, escortaient cette litière. Les yeux fixés sur la litière, un homme de haute taille et de forte carrure, enveloppé soigneusement dans un manteau, suivait à distance.
Cet homme, c'était maître Claude, l'ancien bourreau de Paris. Cette litière, c'était celle de la princesse Fausta.
Elle traversa Paris, franchit la porte Montmartre et monta la côte raide par la route qui serpentait sous l'ombrage de hêtres séculaires. Enfin, elle s'arrêta devant le porche de l'abbaye des Bénédictines. La princesse Fausta descendit de la litière et, comme si sa venue eût été attendue, la porte s'ouvrit aussitôt. Maître Claude s'était arrêté derrière un arbre. Alors, il se retourna, inspecta avec impatience les pentes de la colline, et, apercevant enfin un homme qui montait lentement, lui fit signe d'approcher. L'homme rejoignit maître Claude; c'était le prince cardinal Farnèse.
Par une sorte de fatalisme, ou par un suprême dédain de la vie, issu de son désespoir, Farnèse se cachait à peine et ne prenait aucune précaution...
—Elle est là! dit maître Claude en tendant le bras vers l'abbaye.
Farnèse jeta un regard sur l'escorte de Fausta, qui, ayant mis pied à terre, attendait devant la porte.
—Bien. Es-tu décidé à agir?... dit-il.
—Je me suis vendu à vous pour un an, répondit maître Claude d'une voix sombre. Je vous appartiens. Ordonnez donc: j'obéirai... mais... n'oubliez pas qu'après la mort de la tigresse vous m'appartenez, vous!... gronda-t-il.
Farnèse haussa les épaules et dit:
—Si je n'avais pour un temps raccroché ma vie à l'espoir de venger ma fille, je me livrerais à toi à l'instant, et je te bénirais de me délivrer de la vie... Ne crains donc pas que j'essaie de déchirer le pacte qui nous lie...
—Bon! commandez donc, et j'obéis!... dit le bourreau.
—Commençons par entrer dans ce couvent.
Alors, à distance et sous le couvert des vieux arbres, ils contournèrent l'abbaye.
Nous avons expliqué que le couvent était en triste état, comme si, depuis des années déjà, il eût été abandonné; les jardins, jadis si beaux, n'étaient plus qu'une forêt de ronces. Le potager, qui se trouvait sur les derrières du couvent, demeurait seul assez bien cultivé, les habitantes de ce lieu étrange se nourrissant principalement des légumes qu'elles faisaient pousser. Ce potager était clos d'un mur d'enceinte comme le reste du couvent; mais, à ce mur, il y avait, de place en place, de larges brèches qui, sous les pieds de mystérieux visiteurs, avaient fini par former de véritables passages ouverts.
Ce fut vers l'une de ces brèches que maître Claude se dirigea, suivi du prince Farnèse, pensif.
Non loin se trouvait un vieux pavillon d'élégante architecture, jadis construit par quelque abbesse qui venait y chercher le repos et la solitude, mais qui, maintenant, n'était plus qu'une ruine. Claude, d'un coup d'épaule, défonça la porte vermoulue. Ils entrèrent.
—Attendez-moi là, dit maître Claude.
Farnèse acquiesça d'un signe de tête et demeura immobile, tandis que l'ancien bourreau s'éloignait.
La princesse Fausta était entrée dans le couvent. Malgré l'incroyable puissance de caractère de cette femme, un trouble indéfinissable paraissait sur son visage.
Précédée de deux jeunes religieuses, à la physionomie plus mutine que dévote, Fausta parvint au premier étage et, sur l'immense palier où s'ouvrait un profond couloir, rencontra l'abbesse Claudine de Beauvilliers qui se hâtait de venir au-devant de son illustre visiteuse. Celle-ci eut un agenouillement rapide, et Fausta leva la main, les trois premiers doigts ouverts, signe mystérieux... bénédiction que seuls peuvent donner les successeurs de saint Pierre! Mais ce fut si rapide que les deux religieuses ne virent rien de ce geste.
Claudine, déjà, marchait devant Fausta et, lui montrant le chemin, la fit pénétrer dans une pièce meublée avec un luxe disparate. Sur une table de marbre à coins rehaussés d'argent, c'était tout l'attirail des brosses, des pinceaux, des pots et des flacons, onguents et cosmétiques alors en usage non seulement pour les femmes, mais aussi pour les hommes. Et, au-dessus de cette table, un Christ d'or étendait ses bras.
L'abbesse roula un large fauteuil et, lorsque Fausta se fut assise, plaça sous ses pieds un coussin de velours. Elle-même demeura debout.
—Cette femme... cette bohémienne est toujours ici? demanda alors Fausta.
—Oui, madame. Selon vos ordres, nous la surveillons étroitement. Votre Sainteté désire-t-elle la voir?...
Fausta demeura quelques minutes silencieuse et pensive.
—Ma Sainteté! dit Fausta après un silence... Dérision!... Vingt-trois cardinaux réunis en conclave secret, dans les catacombes de Rome, ont résolu la guerre contre Sixte. Et, déjà, devant l'exécution, ils tremblent. Ma souveraineté pontificale est destinée à s'exercer dans les ténèbres, alors que mon âme aspire violemment au grand jour!... Ah! Claudine, mon coeur déborde d'amertume. Vous m'appelez Sainteté! Et, lorsque je regarde en moi-même, je ne vois qu'une jeune fille épouvantée de voir que la nature s'est trompée en lui donnant le sexe qui est le nôtre, plus épouvantée encore de découvrir, sous ses aspirations insensées, la faiblesse d'une femme.
Claudine leva vers Fausta un regard de sympathie.
—Ah! ma noble et radieuse souveraine, murmura-t-elle, vous qui inspirez à la fois l'amour et le respect, je vois qu'une douleur inconnue vous étreint... Que ne puis-je mourir pour vous éviter l'ombre d'une souffrance!...
Fausta, d'un geste plein de dignité, releva l'abbesse.
—Oui, dit-elle, vous êtes vraiment une apôtre, Claudine. Si votre chair est faible, votre âme est forte. Vous êtes la seule qui m'ayez comprise... Écoutez donc...
Sur un signe de Fausta, Claudine de Beauvilliers, abbesse des Bénédictines de Montmartre, s'assit et Écouta.
XXII
LE COEUR DE FAUSTA
—Est-ce que le règne pontifical de Jeanne est un rêve? reprit Fausta, comme si elle se fût parlé à elle-même. Quelle est la loi qui défend à une femme d'occuper le trône de Pierre? Est-ce qu'il n'y a pas des saintes comme il y a des saints?
Claudine écoutait ardemment ces étranges paroles. S'adressant plus directement à l'abbesse, Fausta continua:
—Donc, ils sont vingt-trois qui, fatigués de la tyrannie de Sixte, ont résolu d'élever une Eglise devant son Eglise, un trône devant son trône... Trois ans se sont écoulés depuis... J'habitais Rome alors, le palais qu'avait habité mon aïeule, Lucrèce... Le sang des Borgia bouillonnait dans mes veines. Riche, belle, adulée, seule au monde, je voyais mon palais plein de seigneurs et de princes de l'Eglise... Mais je n'avais de joie qu'à relire la terrible légende des Borgia, mes ancêtres. Et j'ai senti en moi l'esprit vaste d'Alexandre Borgia, la fougue conquérante de César Borgia, le coeur de Lucrèce Borgia. Être à moi seule ce qu'ils ont été à eux trois!... Oui, je faisais ce rêve inouï, lorsque je rencontrai Farnèse... C'est lui que je conquis le premier, et c'est lui qui, le premier, m'abandonne!...
—Quoi! madame... le cardinal Farnèse!...
—Un soir, reprit Fausta sans répondre, Farnèse vint me chercher dans mon palais. Il connaissait mon rêve... Il me témoignait une sorte d'admiration... Ce soir-là, donc, nous sortîmes de Rome et pénétrâmes dans les Catacombes. Arrivés à un vaste carrefour éclairé de torches, je vis les vingt-trois revêtus de leurs simarres...
—Voici celle que vous savez, dit Farnèse. Voici celle qui peut nous sauver...
—Alors, les vingt-trois m'entourèrent. Je ne tremblai pas devant ce que j'entrevis à l'instant et j'acceptai leur terrible proposition. Alors, l'un d'eux, le plus vieux, passa à mon doigt cet anneau...
Fausta allongea la main et montra l'anneau.
—Je me mis à l'oeuvre, continua Fausta. J'ai bouleversé l'Italie dont presque tous les évêques sont prêts à me reconnaître. J'ai bouleversé la France, parce que son roi, aux premières ouvertures de Farnèse, haussa les épaules. Ce roi, je l'ai fait chasser. J'en ai choisi un autre...
—Il me semble, dit timidement Claudine, que les événements se déroulent bien selon vos plans...
—Voilà ce qui me déroute! Les apparences sont telles qu'elles dépassent mes prévisions, et, sous ces événements, s'en trouvent d'autres qui m'arrêtent... Les cardinaux du conclave secret ont peur. Farnèse vient de m'abandonner...
—Mais, Guise! Guise!
—Guise s'est réconcilié avec la duchesse!... Je la tenais, pourtant... Je l'ai envoyée, espérant qu'elle aurait assez d'audace pour se représenter une fois encore à l'hôtel de Guise, et qu'alors... Mais elle a eu l'audace prévue, elle a vu son mari... et le mari a pardonné!
Claudine de Beauvilliers réprima un sourire.
—Guise, reprit Fausta, Guise qui passe pour le type accompli de l'énergie violente, Guise n'est vraiment admirable que dans la bataille. Mais, une fois le casque et la cuirasse déposés, j'aperçois dans Guise ce qu'il est en réalité: une belle statue qui, parfois, a un geste violent, mais qui n'est capable ni de haute pensée, ni de ferme résolution... Oui, il a pardonné à la duchesse de Guise et ceci m'a déroutée. Il a laissé sortir de Paris trois mille hommes que ce Crillon a conduits à Henri de Valois. Il a parlé à Catherine de Médicis, et quelques mots de la vieille Florentine ont suffi pour faire crouler l'échafaudage de résolutions que j'avais lentement élevé dans ce faible cerveau!... Enfin, dénué d'argent, une occasion s'offre à lui de saisir le trésor qui lui permettra de conquérir le royaume; renseignée par mes espions, je le lui indique. Il n'a qu'à le prendre... et, au moulin de la butte Saint-Roch, il se fait jouer comme un enfant!
Fausta ferma tout à fait les yeux. Elle murmura:
—Il est vrai que, sur la place de Grève et à la butte Saint-Roch, Guise a eu affaire à forte partie... Pourquoi le duc de Guise n'a-t-il pas l'âme d'un Pardaillan?...
Alors, comme si le secret qu'elle portait au coeur l'eût étouffée, elle reprit d'une voix qui tremblait presque:
—Le véritable chevalier des héroïques entreprises, ce n'est pas un Guise à l'armure étincelante ou au pourpoint de satin... Je l'ai vu, le vrai chevalier. Qui est-il?... Oh! que ne donnerais-je pas pour le mieux connaître, pour pénétrer sa vie, comprendre sa pensée... être enfin...
La Fausta s'arrêta soudain. Son visage pâlit et les ongles de ses mains s'incrustèrent dans les paumes, en l'effort qu'elle fit pour dompter son émotion. Mais Claudine avait vu, entendu... et elle avait deviné...
—Folie! murmura Fausta. Je n'ai pas de coeur...
—Pourquoi, ma Souveraine? s'écria Claudine palpitante. Reine toute-puissante, pourquoi ne seriez-vous pas femme?...
—Parce que, dit la Fausta, en reprenant toute sa majesté, je ne veux pas être dominée par un homme...
—Ah! madame, c'est un maître d'une bien douce puissance que l'Amour!...
—L'Amour! balbutia Fausta en tressaillant.
Elle baissa la tête et une larme brûlante gonfla ses paupières. Mais cette larme s'évapora et, lorsqu'elle releva la tête, son visage avait repris toute sa sérénité.
—Voilà donc où nous en sommes, continua-t-elle simplement. Guise a reculé de dix ans en ces quelques jours et Farnèse, pierre angulaire de mon édifice, Farnèse m'échappe!... Voyons donc cette Saïzuma... puisque vous croyez avoir découvert...
L'abbesse frappa dans ses mains. Une porte s'ouvrit et une religieuse parut:
—Qu'on amène la bohémienne, dit Claudine.
XXIII
LE SPECTRE
Maître Claude, laissant le prince Farnèse dans le pavillon, s'était éloigné en traversant le potager.
Claude connaissait sans doute les étranges moeurs de ce couvent qui était une exception. Il ne semblait prendre aucun soin de se cacher. Ayant traversé le potager, il passa sous une voûte et, là, se rencontra avec une jeune et jolie fille au costume laïque et quelque peu sommaire.
Et, cette fille au sourire effronté, aux yeux hardis, c'était encore une religieuse. Elle se planta résolument devant maître Claude et, d'une voix câline, demanda:
—Ce beau cavalier est sans doute de l'escorte qui vient de s'arrêter devant le porche?
—En effet, je suis de la suite de la princesse, et j'ai ordre de venir la retrouver.
—Si vous allez chez l'abbesse, vous n'avez qu'à suivre ces deux soeurs...
Les deux soeurs étaient vêtues en religieuses. Elles marchaient lentement, la tête baissée et les bras croisés. Car, dans ce couvent, il y avait quelques soeurs demeurées pures.
Entre ces deux femmes, marchait, silencieuse, la bohémienne au masque rouge... Saïzuma. Claude les laissa passer. Il se mit à les suivre. Les deux religieuses frappèrent à une porte qui s'ouvrit. Alors elles prirent chacune Saïzuma par une main et entrèrent. Quelques instants plus tard, elles sortirent seules et s'éloignèrent lentement. Alors maître Claude s'approcha de la porte. Mais là, il s'arrêta et passa ses deux mains sur son front. La facilité avec laquelle il marchait à l'événement terrible lui causait une angoisse qu'il n'eût pas éprouvée s'il lui avait fallu traverser mille dangers...
Claude avisa à quelques pas une porte entrouverte; il y alla, et se trouva dans une étroite pièce sans meubles où régnait une demi-obscurité. Dans cette solitude, Claude, les bras croisés, se prit à songer. Que venait-il faire là?...
Tuer. Ou tout au moins s'emparer d'une femme qu'il allait livrer au prince Farnèse. Une haine terrible l'animait contre Fausta. La meurtrière de sa fille devait mourir. Mais il lui semblait que des souvenirs s'agitaient au fond de sa mémoire.
«Cette bohémienne, qui marche entre deux religieuses, a une allure que je reconnais, songea maître Claude.
Il médita longtemps sur ce sujet, ayant oublié à ce moment Farnèse et Fausta. Puis se décida.
Les deux religieuses conduisant Saïzuma étaient entrées chez l'abbesse.
—Madame, dit l'une des religieuses, deux hommes viennent encore d'entrer sur le territoire de la communauté.
—Hélas! fit Claudine, les murs de notre pauvre couvent sont en ruine. Comment pourrions-nous empêcher ces incursions de l'Amalécite? Allez prier, mes soeurs, allez...
Cette réponse impudente, Claudine la fit sur un ton de douloureuse piété. Les deux soeurs s'inclinèrent et sortirent. Sans doute Fausta était au courant des moeurs extraordinaires de ce couvent, car elle ne parut nullement étonnée. Seulement, tandis que les soeurs se retiraient, elle dit:
—Le jour est proche, madame l'abbesse, où vous pourrez rebâtir le temple qui abrite ces saintes filles. N'oubliez pas qu'un revenu de cent mille livres est assuré à votre couvent, du jour où nos projets auront été bénis par Dieu.
L'oeil de Claudine étincela. Fausta, déjà, s'était tournée vers Saïzuma et l'examinait en silence. La bohémienne s'approcha d'elle, lui prit la main, et lui dit de sa voix morne;
—Voulez-vous savoir votre bonne aventure?
—Non, dit Fausta. Mais, si tu veux, je te dirai la tienne. Car je sais lire dans la main les événements passés.
Saïzuma considéra avec étonnement là femme qui lui parlait ainsi avec une douceur d'accent qui fondai son coeur et une autorité qui la subjuguait. Elle demanda:
—Qui es-tu? Es-tu de Bohême comme moi?...
—Peut-être, dit Fausta. Mais, puisque je te parle à visage découvert, ne peux-tu retirer ton masque?
—Mon masque est rouge, mais, si je le retire, on verra que mon visage est pourpre de honte. Tous ceux qui étaient dans l'église cathédrale sur la place de Grève m'ont vue...
—L'église cathédrale! murmura Fausta en tressaillant. La place de Grève!... Oh! serait-ce bien elle?...
—Et puis, peut-être tu redouterais d'être reconnue par le bourreau? ajouta-t-elle, étudiant l'effet de ses paroles.
—Le bourreau n'est rien, dit Saïzuma. Il ne m'a pas fait de mal. Il n'a pas broyé mon coeur. Celui que je redoute, c'est l'imposteur qui a tué mon âme...
—Le nom de cet imposteur? dit Fausta en suivant avec une attention passionnée l'effet de ses paroles.
—Il est là! répondit Saïzuma, en posant la main sur son sein. Nul ne le saura.
—Eh bien, je le sais, moi!...
Saïzuma éclata de rire. Fausta saisit sa main, l'ouvrit, y jeta un regard, et d'une voix impérieuse:
—Les lignes de ta main m'ont révélé ta vie passée...
Saïzuma retira violemment sa main et la referma dans un mouvement de terreur convulsive.
—Je sais que c'est au pied de l'autel que ton coeur a été broyé par l'évêque... Celui que tu aimais! Jean de Kervilliers!
Saïzuma jeta un cri de détresse et tomba à genoux.
—C'est elle! C'est bien elle! murmura Fausta.
Et elle se pencha vers la bohémienne pour la relever. A ce moment, la porte s'ouvrit. Fausta vit entrer maître Claude... Elle ne frémit pas.
—Que viens-tu chercher ici? demanda-t-elle avec hauteur.
—Vous! répondit Claude.
—Parle donc...
—Ma supplique est simple, madame. Je voulais vous prier de m'accompagner jusqu'au vieux pavillon qui se trouve derrière les jardins de ce couvent.
—Et si je refusais, bourreau?
—Si vous refusiez, madame, je serais forcé de vous tuer tout de suite. Mon maître, et je dis mon maître parce que je lui appartiens en ce moment, m'a ordonné de vous amener à lui dans ce pavillon. Je vous amènerai, morte ou vive.
Claudine, devant cette scène imprévue, était devenue livide d'épouvante. Fausta gardait cette admirable expression de majesté sereine qui lui était habituelle.
—Et ton maître, dit-elle, qui est-ce?...
—Mgr le cardinal Farnèse...
—Fausta avait violemment tressailli.
—Je te suis! dit-elle.
Si Claude fut étonné par ce peu de résistance, il ne le témoigna ni par un mot ni par un geste. Fausta, d'un signe, avait rassuré Claudine. Puis, se penchant vers Saïzuma, elle la releva en murmurant à son oreille avec une expression d'infinie pitié:
—Venez, pauvre femme, et vous ne souffrirez plus...
Maître. Claude, sa dague nue à la main, ouvrit la porte. Fausta passa, s'appuyant sur le bras de Saïzuma, ou plutôt l'entraînant. L'abbesse voulut la suivre, mais Claude referma la porte à clef, en disant:
—Demeurez ici, madame. Sachez de plus que, si vous appeliez, l'unique chance de salut qui reste à la princesse Fausta s'évanouirait.
Claudine demeura donc enfermée dans la chambre, à demi évanouie de terreur. Quant à Fausta, elle marchait d'un pas tranquille. Claude venait derrière elle. Lorsque Fausta fut arrivée au bas de l'escalier, elle se tourna vers le bourreau.
—Conduisez-moi..., lui dit-elle.
—Allez droit au fond du jardin, répondit Claude. Et n'oubliez pas qu'au premier cri, au premier geste, je vous égorge...
Fausta se mit en marche et atteignit le pavillon, elle entra. Claude entra derrière elle et ferma la porte.
Farnèse, plongé dans une méditation, n'entendit pas le bruit de la porte qui grinçait. Claude se dirigea vers lui. En cette seconde, Fausta conduisit la bohémienne dans un angle obscur et lui dit impétueusement:
—Si tu veux te libérer de la douleur qui étreint ta vie depuis que tu fus trahie par Jean de Kervilliers, demeure ici, en silence.
La recommandation était inutile. La bohémienne avait vu le cardinal Farnèse, et un profond tressaillement avait secoué tout son être.
«L'homme noir de la place de Grève», murmura-t-elle.
Fausta s'était vivement dirigée vers l'extrémité opposée de cette salle. Elle prit place dans un vieux fauteuil et attendit. Claude avait touché Farnèse.
—Monseigneur, dit-il, elle est ici.
—Elle! qui elle? haleta Farnèse en bondissant.
—Celle qui a tué votre fille, celle que nous avons condamnée, celle qui va mourir... la voici.
—Ah! oui..., murmura-t-il, Fausta! Ce n'est que Fausta!
Il y avait un soulagement dans cette constatation.
—Bourreau, dit-il d'une voix très calme, tu attendras dehors. Quand je t'appellerai, tu exécuteras la sentence.
Claude s'inclina avec soumission. Et, étant sorti, il s'assit sur le seuil de pierre. Farnèse, pendant quelques instants, contempla silencieusement Fausta.
—Madame, dit-il enfin, vous voilà en mon pouvoir. Je dois vous prévenir que j'ai l'intention de vous tuer comme on tue une bête féroce. Qu'avez-vous à dire à cela?
—Cardinal, répondit Fausta, vous êtes en état de rébellion contre votre souveraine. J'eusse pu, d'un mot, livrer le bourreau que vous m'avez envoyé. Mais j'ai voulu voir jusqu'où irait votre audace. Et c'est pourquoi je suis ici. Sachez-le, je sortirai de cette maison sans que vous ayez touché un cheveu de ma tête.
Un instant, sous cette voix dominatrice, le cardinal faillit courber la tête. Mais, se raidissant, il continua:
—Une seule chose au monde peut vous sauver. Lorsque je me suis traîné à vos pieds, lorsque je vous ai crié que cette pauvre innocente sacrifiée à vos projets, c'était ma fille... je croyais encore parler à la Souveraine. J'ai vu alors qu'il n'y avait en vous que de l'audace, et que cela seulement vous faisait forte. Pendant des années, je vous ai été aveuglément dévoué. Pour vous, je me suis fait criminel, croyant agir pour le bien de la nouvelle Eglise. Et, lorsque je vous ai demandé ma fille, vous m'avez dit: «Elle est morte...» A ce moment-là, je vous ai condamnée. Rien ne peut donc vous sauver aujourd'hui, à moins que vous ne me prouviez que vous avez menti, et que ma fille n'est pas morte!
Le cardinal fixa un ardent regard sur Fausta. Un dernier espoir le faisait palpiter.
—Elle est morte, dit Fausta implacable. J'ai voulu savoir si, vous, mon premier disciple, vous étiez assez dégagé des faiblesses humaines pour sacrifier même votre fille à la cause sacrée pour laquelle vous deviez dévouer votre sang jusqu'à sa dernière goutte... Si je vous avais vu tel que je vous espérais, Farnèse... qui sait de quoi j'eusse été capable, et quelle magnifique récompense j'eusse trouvée pour vous! Qui sait même si un miracle ne vous eût rendu celle que vous pleurez!...
—Rêves insensés! dit-il sourdement. N'espérez pas, madame, échapper à la sentence en me berçant d'un puéril espoir.
A ces mots, le cardinal fit un mouvement comme s'il allait appeler le bourreau. Mais, en même temps, Fausta se leva. Et elle marcha si flamboyante dans sa sérénité, si terrible dans sa majesté, que le cardinal s'arrêta et qu'une secrète horreur l'envahit tout à coup.
—Puisque votre rébellion vous damne, dit-elle glaciale, puisque vous n'avez pas voulu que fût tenté le miracle de joie, eh bien! que s'accomplisse donc le miracle de désespoir, vivez avec celle qui est la mort de votre âme!
—Que voulez-vous dire? balbutia Farnèse.
—Cherche en toi-même! Tu la crois morte depuis seize ans!... Regarde.
D'un geste rapide elle fit tomber le masque de Saïzuma.
—Léonore! rugit Farnèse en reculant, tandis que Saïzuma s'avançait vers lui.
—Qui donc a prononcé mon nom? demanda la bohémienne.
Farnèse livide, les yeux exorbités, se cacha le visage dans les mains. Et, quand Saïzuma fut tout près de lui, il tomba à genoux.
La voix éclatante de Fausta s'éleva:
—Adieu, cardinal! Je te mets aujourd'hui aux prises avec Léonore de Montaigues, ton amante!... Prends garde que je ne te mette, un jour, aux prises avec le spectre de ta fille!...
Mais Farnèse n'entendait pas. Il ne voyait que Saïzuma... Léonore... le spectre!...
Fausta s'était dirigée vers la porte sans hâter le pas. Là, elle trouva Claude qui attendait et qui, la voyant apparaître, demeura stupide d'étonnement. D'un bond, le bourreau pénétra dans la salle, courut à Farnèse, et vit alors Saïzuma qui se penchait sur le cardinal.
—La mère de Violetta!... murmura-t-il, pétrifié.
Et Claude recula de quelques pas, effaré, presque terrifié par cette soudaine apparition de celle qu'il aurait dû, jadis, par un matin de novembre, exécuter sur la place de Grève. Alors, à l'attitude de Farnèse, de l'amant de Léonore, il comprit pourquoi Fausta avait pu sortir si tranquillement de cette salle où elle devait mourir. Sa haine, qui, un moment, avait fait place à la stupéfaction, lui revint plus violente.
—Eh bien, murmura-t-il, je serai donc seul à exécuter cette femme!
Et il s'élança au-dehors sur les traces de Fausta. Mais déjà celle-ci avait rejoint son escorte devant le grand porche du couvent. De loin, Claude vit la litière s'éloigner, entourée de cavaliers.
XXIV
LA SOEUR PHILOMÈNE
Maître Claude revint sur ses pas. Un instant, il s'arrêta devant le pavillon où il avait laissé le prince Farnèse. Il songeait, en marchant lentement:
«Fausta sait que le cardinal Farnèse veut la tuer. C'est elle qui a amené la malheureuse Léonore au cardinal. Pourquoi?... Elle avait une escorte suffisante pour faire saisir Farnèse... elle s'éloigne simplement. Pourquoi n'a-t-elle pas essayé de me saisir moi-même?...»
Claude franchit la brèche par où il était entré avec le cardinal Farnèse. Comme il descendait les rampes abruptes, il vit monter quatre hommes qui marchaient en deux groupes. Il continua à descendre et croisa les deux premiers de ces inconnus qu'il salua gravement. Ils lui rendirent son salut. Et Claude continua son chemin vers Paris.
Ce jeune seigneur que Claude ne connaissait pas et qui venait de lui rendre son salut plus courtoisement que ne faisaient en général les gentilshommes à un simple bourgeois comme lui, c'était Charles d'Angoulême.
Il rayonnait d'espoir, le petit duc! Cette bouche d'or de Pardaillan lui avait si bien répété qu'il retrouverait Violetta. Il montait donc fort allègrement les pentes de Montmartre, trouvant la nature charmante. Pardaillan, le meilleur des compagnons, convaincu que, là-haut, il allait trouver la bohémienne Saïzuma, et que, par la bohémienne, il finirait par savoir la retraite de Belgodère, et, par conséquent, de Violetta.
Les quatre hommes parvinrent à la brèche. Pardaillan passa le premier, et, ne voyant rien d'anormal et d'inquiétant, fit signe à Charles qui le suivit aussitôt. Bientôt, ils furent rejoints par Croasse et Picouic... Dans le jardin, deux vieilles religieuses bêchaient.
L'une d'elles aperçut soudain les quatre nouveaux venus. Et, avec un sourire amer, les désigna à sa compagne.
—Cela va bien, dit-elle, ils viennent à quatre, maintenant! Jésus, dans un peu de temps, c'est toute une armée qui viendra s'installer au couvent!
—Allons, allons, soeur Philomène, dit l'autre religieuse, plus sceptique ou plus résignée. Si nos jeunes soeurs se veulent damner, cela les regarde... nous n'y pouvons rien!
—Jésus Marie, murmura soeur Philomène, on dirait qu'ils viennent à nous, regardez, soeur Mariange.
—Oui, vraiment, c'est à nous qu'ils en veulent... Allons-nous-en, soeur Philomène.
Soeur Philomène, d'un geste rapide, défripa sa pauvre vieille jupe et, d'un coup de main, rentassa sous la coiffe les mèches de cheveux qui voltigeaient au vent.
—Restons au contraire, dit-elle. Il faut savoir s'ils auront l'audace de ne pas nous respecter.
Pardaillan et le duc d'Angoulême s'avançaient en effet vers les deux religieuses. Soeur Mariange regarda en face les deux arrivants. Soeur Philomène baissa pudiquement les yeux.
Soeur Mariange était une petite personne grasse et replète, tout en embonpoint, avec une figure rougeaude. Soeur Philomène, anguleuse et sèche comme un sarment, avait dû toujours être laide, et elle en gardait une rancune à tout l'univers. Elle ignorait d'ailleurs parfaitement la vie, et, par certains côtés, elle était d'une innocence enfantine.
Pardaillan souleva son chapeau avec politesse.
—N'approchez pas! Arrêtez! cria Philomène.
Le bon Pardaillan, qui s'était déjà arrêté devant cette injonction palpitante, demeura interloqué. Charles d'Angoulême, à son tour, salua et dit:
—Madame...
—Ne me parlez pas! interrompit la vieille femme avec un geste de pudeur outragée. Qu'espérez-vous? parlez! Je lis vos intentions perverses sur vos visages!
Ici Pardaillan fut pris d'un éclat de rire qui, malgré ses soucis, gagna aussitôt le jeune duc.
—Par tous les diables, s'écria Pardaillan, avons-nous l'air de Maures ou de Turcs? Sommes-nous faits comme des gens qui viennent violenter la vertu de deux femmes d'apparence aussi vénérable?... Non, madame, ne redoutez de nous aucune entreprise malséante. Nous venons simplement vous prier de nous donner un renseignement. Et, pour achever de vous rassurer, je vous dirai que mon ami que voici a eu un grand malheur... il aime une jeune fille—oh! ne craignez rien, ce n'est pas une religieuse—et cette jeune fille a été enlevée.
—Pauvre jeune homme! murmura soeur Philomène en regardant le petit duc avec intérêt.
Or, continua Pardaillan, il y a ici une femme, une bohémienne, que j'ai menée moi-même jusqu'au porche du couvent, et à qui on a bien voulu donner l'hospitalité. Cette bohémienne peut nous être d'un précieux secours pour retrouver celle que nous cherchons... et nous voudrions la voir.