TROISIÈME PARTIE.
Reading edition

Agrandir
I PREMIÈRES MESURES.
Le Kaw-djer, à la tête des quinze volontaires, traversa la plaine au pas de course. Il lui suffit de quelques minutes pour atteindre Libéria.
On se battait encore sur le terre-plein, mais avec moins d’ardeur, et uniquement par suite de la vitesse acquise, car, déjà, on ne savait plus très bien pourquoi.
L’arrivée de la petite troupe armée frappa de stupeur les belligérants. C’était une éventualité qu’ils n’avaient pas prévue. A aucun moment, les émeutiers n’avaient admis qu’ils pussent avoir à lutter contre une force supérieure, de taille à mettre le holà à leurs fantaisies meurtrières. Les combats singuliers en furent subitement arrêtés. Ceux qui recevaient les coups prirent du champ, ceux qui les donnaient s’immobilisèrent aux endroits où ils se trouvaient, les uns tout ahuris de leur inexplicable aventure, les autres l’air un peu égaré, la respiration haletante, en hommes qui, dans un moment d’aberration, auraient accompli quelque travail pénible dont ils ne comprendraient plus la raison. Sans transition, la surexcitation faisait place à la détente.
Le Kaw-djer s’occupa en premier lieu de combattre l’incendie que les flammes, rabattues par une légère brise du Sud, risquaient de communiquer au campement tout entier. L’ancien «palais» de Beauval était alors plus qu’aux trois quarts consumé. Quelques coups de crosse suffirent à jeter bas cette construction légère, dont il ne subsista bientôt plus qu’un tas de débris calcinés d’où s’élevait une fumée âcre.
Cela fait, laissant cinq de ses hommes de garde près de la foule assagie, il partit avec les dix autres à travers la plaine, afin de rallier le surplus des émigrants. Il y réussit sans peine. De tous côtés on revenait vers Libéria, les assaillants, dont la fatigue avait apaisé la fureur insensée, formant l’avant-garde, et, derrière eux, les badauds étrillés, qui, encore mal remis de leur terreur, se rapprochaient craintivement en conservant un prudent intervalle. Quand ceux-ci aperçurent le Kaw-djer, ils reprirent confiance et pressèrent le pas, si bien que les uns et les autres arrivèrent confondus à Libéria.
En moins d’une heure, toute la population fut rassemblée sur le terre-plein. A voir ses rangs serrés, sa masse homogène, il eût été impossible de soupçonner que des partis adverses l’eussent jamais divisée. Sans les nombreuses victimes qui jonchaient le sol, il ne serait resté aucune trace des troubles qui venaient de finir.
La foule ne montrait pas d’impatience. De la curiosité simplement. Tout étonnée de l’incompréhensible rafale qui l’avait secouée et meurtrie, elle regardait placidement le groupe compact des quinze hommes armés qui lui faisait face, et attendait ce qui allait s’ensuivre.
Le Kaw-djer s’avança au milieu du terre-plein, et, s’adressant aux colons dont les regards convergeaient vers lui, il dit d’une voix forte:
«Désormais, c’est moi qui serai votre chef.»
Quel chemin il lui avait fallu parcourir pour en arriver à prononcer ces quelques mots! Ainsi donc, non seulement il acceptait enfin le principe d’autorité, non seulement il consentait, en dépit de ses répugnances, à en être le dépositaire, mais encore, allant d’un extrême à l’autre, il dépassait les plus absolus autocrates. Il ne se contentait pas de renoncer à son idéal de liberté, il le foulait aux pieds. Il ne demandait même pas l’assentiment de ceux dont il se décrétait le chef. Ce n’était pas une révolution. C’était un coup d’État.
Un coup d’État d’une étonnante facilité. Quelques secondes de silence avaient suivi la brève déclaration du Kaw-djer, puis un grand cri s’éleva de la foule. Applaudissements, vivats, hurras partirent à la fois en ouragan. On se serrait les mains, on se congratulait, les mères embrassaient leurs enfants. Ce fut un enthousiasme frénétique.
Ces pauvres gens passaient du découragement à l’espoir. Du moment que le Kaw-djer prenait leurs affaires en mains, ils étaient sauvés. Il saurait bien les tirer de leur misère. Comment?... Par quel moyen?... Personne n’en avait aucune idée, mais là n’était pas la question. Puisqu’il se chargeait de tout, il n’y avait pas à chercher plus loin.
Quelques-uns, cependant, étaient sombres. Toutefois, si les partisans, dispersés, noyés dans la foule, de Beauval et de Lewis Dorick ne poussaient pas de vivats, ils ne se risquaient pas à manifester autrement que par leur silence. Qu’eussent-ils pu faire de plus? Leur minorité infime devait compter avec la majorité, depuis que celle-ci avait un chef. Ce grand corps possédait une tête désormais, et le cerveau rendait redoutable ces innombrables bras jusqu’ici dédaignés.
Le Kaw-djer étendit la main. Le silence s’établit comme par enchantement.
«Hosteliens, dit-il, le nécessaire sera fait pour améliorer la situation, mais j’exige l’obéissance de tous et je compte que personne ne m’obligera à employer la force. Que chacun de vous rentre chez soi et attende les instructions qui ne tarderont pas à être données.»
L’énergique laconisme de ce discours eut les plus heureux effets. On comprit qu’on allait être dirigé, et qu’il suffirait dorénavant de se laisser conduire. Rien ne pouvait mieux réconforter des malheureux qui venaient de faire de la liberté une si déplorable expérience et qui l’eussent volontiers aliénée contre la certitude d’un morceau de pain. La liberté est un bien immense, mais qu’on ne peut goûter qu’à la condition de vivre. Et vivre, à cela se réduisaient pour l’instant les aspirations de ce peuple en détresse.
On obéit avec célérité, sans faire entendre le plus léger murmure. La place se vida, et tous, jusqu’à Lewis Dorick, se conformant aux ordres reçus, s’enfermèrent dans les maisons ou sous les tentes.
Le Kaw-djer suivit des yeux la foule qui s’écoulait, et ses lèvres eurent un imperceptible pli d’amertume. S’il lui était resté des illusions, elles se fussent envolées. L’homme, décidément, ne haïssait pas la contrainte autant qu’il se l’était imaginé. Tant de veulerie—de lâcheté presque!—ne s’accordait pas avec l’exercice d’une liberté sans limite.
Une centaine de colons n’avaient pas suivi les autres. Le Kaw-djer se tourna en fronçant les sourcils vers ce groupe indocile. Aussitôt, un de ceux qui le composaient s’avança en avant de ses compagnons et prit la parole en leur nom. S’ils n’allaient pas, eux aussi, s’enfermer dans leurs demeures, c’est qu’ils n’en avaient pas. Chassés de leurs fermes envahies par une horde de pillards, ils venaient d’arriver à la côte, ceux-là depuis quelques jours, ceux-ci de la veille, et ils ne possédaient plus d’autre abri que le ciel.
Le Kaw-djer, les ayant assurés qu’il serait promptement statué sur leur sort, les invita à dresser les tentes qui existaient encore en réserve, puis, tandis qu’ils se mettaient en devoir d’obéir, il s’occupa sans plus tarder des victimes de l’émeute.

Agrandir
On alla de porte en porte donner à chacun sa ration... (Page 238.)
Il y en avait sur le terre-plein même et dans la campagne environnante. On partit à la recherche de ces dernières, et bientôt toutes furent ramenées au campement. Vérification faite, les troubles coûtaient la vie à douze colons, en y comprenant les trois pillards qui avaient trouvé la mort dans l’assaut de la ferme des Rivière. En général, il n’y avait pas lieu de beaucoup regretter les défunts. Un d’entre eux seulement, un des émigrants revenus de l’intérieur au cours de l’hiver, devait être compté dans la portion saine du peuple hostelien. Quant aux autres, ils appartenaient aux clans de Beauval et de Dorick, et le parti du travail et de l’ordre ne pouvait qu’être fortifié par leur disparition.
Les dommages les plus sérieux avaient été soufferts, en effet, par les émeutiers eux-mêmes, acharnés dans l’attaque comme dans la défense. Parmi les curieux inoffensifs qu’ils avaient assaillis avec tant de sauvagerie après l’incendie du «palais», tout se réduisait, hormis le colon assassiné, à des blessures: contusions, fractures, voire quelques coups de couteau, qui fort heureusement ne mettaient en danger la vie de personne.
C’était de la besogne pour le Kaw-djer. Il n’en fut pas effrayé. Ce n’est pas en aveugle qu’il avait pris en charge l’existence d’un millier d’êtres humains, et, quelle que fût la grandeur de la tâche, elle ne serait pas au-dessus de son courage.
Les blessés examinés, pansés quand il y avait lieu, et enfin dirigés sur leurs demeures habituelles, le terre-plein fut complètement vide. Y laissant cinq hommes en surveillance, le Kaw-djer reprit, avec les dix autres, le chemin du Bourg-Neuf. Là-bas, un autre devoir l’appelait; là-bas, il y avait Halg, mourant, mort peut-être...
Halg était dans le même état, et les soins intelligents ne lui manquaient pas. Graziella et sa mère étaient accourues rejoindre Karroly au chevet du blessé, et l’on pouvait compter sur le dévouement de telles gardes-malades. Élevée à une rude école, la jeune fille y avait appris à commander à sa douleur. Elle montra au Kaw-djer un visage tranquille et répondit avec calme à ses questions. Halg, ainsi qu’elle le lui dit, n’avait que peu de fièvre, mais il ne sortait de sa continuelle somnolence que pour pousser de temps à autre quelques faibles gémissements. Une mousse sanguinolente coulait toujours entre ses lèvres pâlies. Toutefois, elle était moins abondante et sa coloration moins prononcée. Il y avait là un symptôme favorable.
Pendant ce temps, les dix hommes qui avaient accompagné le Kaw-djer s’étaient chargés de vivres prélevés sur la réserve du Bourg-Neuf. Sans s’accorder un instant de repos, on repartit pour Libéria, où on alla de porte en porte donner à chacun sa ration. La répartition terminée, le Kaw-djer distribua la garde pour la nuit, puis, s’enroulant dans une couverture, il s’étendit sur le sol et chercha le sommeil.
Il ne put le trouver. En dépit de sa lassitude physique, son cerveau s’obstinait à élaborer la pensée.
A quelques pas, les deux hommes de veille gardaient une immobilité de statue. Rien ne troublait le silence. Les yeux ouverts dans l’ombre, le Kaw-djer rêva.
Que faisait-il là?... Pourquoi avait-il permis que sa conscience fût violentée par les faits et qu’une telle souffrance lui fut imposée?... S’il vivait auparavant dans l’erreur, du moins y vivait-il heureux... Heureux! qui l’empêchait de l’être encore? il lui suffirait de vouloir. Que fallait-il pour cela? Moins que rien. Se lever, fuir, demander l’oubli de cette cruelle aventure à l’ivresse des courses vagabondes qui, si longtemps, lui avaient donné le bonheur...
Hélas! maintenant, lui rendraient-elles ses illusions détruites? Et quelle serait sa vie, avec le remords de tant de vies immolées à la gloire d’un faux dieu?... Non, cette foule qu’il avait prise en charge, il en était comptable vis-à-vis de lui-même. Il ne serait quitte envers elle que lorsque, d’étape en étape, il l’aurait conduite jusqu’au port.
Soit! Mais quelle route choisir?... N’était-il pas trop tard?... Avait-il le pouvoir, un homme quel qu’il fût avait-il le pouvoir de faire remonter la pente à ce peuple, que ses tares, ses vices, son infériorité intellectuelle et morale semblaient vouer d’avance à un inévitable anéantissement?
Froidement, le Kaw-djer évalua le poids du fardeau qu’il entreprenait de porter. Il fit le tour de son devoir et chercha les meilleurs moyens de l’accomplir. Empêcher ces pauvres gens de mourir de faim?... Oui, cela d’abord. Mais c’était peu de chose en regard de l’ensemble de l’œuvre. Vivre, ce n’est pas seulement satisfaire aux besoins matériels des organes, c’est aussi, plus encore peut-être, être conscient de la dignité humaine; c’est ne compter que sur soi et se donner aux autres; c’est être fort; c’est être bon. Après avoir sauvé de la mort ces vivants, il resterait à faire, de ces vivants, des hommes.
Étaient-ils capables, ces dégénérés, de s’élever à un tel idéal? Tous, non assurément, mais quelques-uns peut-être, si on leur montrait l’étoile qu’ils n’avaient pas su voir dans le ciel, si on les conduisait au but en les tenant par la main.
Ainsi, dans la nuit, songeait le Kaw-djer. Ainsi, l’une après l’autre, ses dernières résistances furent renversées, ses dernières révoltes vaincues, et peu à peu s’élabora dans son esprit le plan directeur auquel il allait désormais conformer tous ses actes.
L’aube le trouva debout et revenant déjà du Bourg-Neuf, où il avait eu la joie de constater que l’état de Halg avait une légère tendance à s’améliorer. Aussitôt de retour à Libéria, il entra dans son rôle de chef.
Son premier acte fut de nature à étonner ceux-là mêmes qui le touchaient de plus près. Il commença par battre le rappel des vingt ou vingt-cinq ouvriers maçons et des menuisiers faisant partie du personnel de la colonie, puis, leur ayant adjoint une vingtaine de colons choisis parmi ceux auxquels était familier le maniement de la pelle et de la pioche, il distribua à chacun sa besogne. En un point qu’il indiqua, des tranchées devaient être ouvertes, en vue de recevoir les murailles de l’une des maisons démontables qui serait édifiée à cet endroit. La maison une fois en place, les maçons en consolideraient les parois au moyen de contre-murs et la diviseraient par des cloisons selon un plan qui fut séance tenante tracé sur le sol. Ces instructions données, tandis qu’on se mettait à l’œuvre sous la direction du charpentier Hobard promu aux fonctions de contremaître, le Kaw-djer s’éloigna avec dix hommes d’escorte.
A quelques pas s’élevait la plus vaste des maisons démontables. Là demeuraient cinq personnes. En compagnie des frères Moore, de Sirdey et de Kennedy, Lewis Dorick y avait élu domicile. C’est là que le Kaw-djer se rendit en droite ligne.
Au moment où il entra, les cinq hommes étaient engagés dans une discussion véhémente. En l’apercevant, ils se levèrent brusquement.
«Que venez-vous faire ici? demanda Lewis Dorick d’un ton rude.
Du seuil, le Kaw-djer répondit froidement:
—La colonie hostelienne a besoin de cette maison.
—Besoin de cette maison!... répéta Lewis Dorick qui n’en pouvait croire, comme on dit, ses oreilles. Pourquoi faire?
—Pour y loger ses services. Je vous invite à la quitter sur-le-champ.
—Comment donc!... approuva ironiquement Dorick. Où irons-nous?
—Où il vous plaira. Il ne vous est pas interdit de vous en bâtir une autre.
—Vraiment!... Et en attendant?
—Des tentes seront mises à votre disposition.
—Et moi, je mets la porte à la vôtre, s’écria Dorick rouge de colère.
Le Kaw-djer s’effaça, démasquant son escorte armée qui était restée au dehors.
—Dans ce cas, dit-il posément, je serai dans la nécessité d’employer la force.
Lewis Dorick comprit d’un coup d’œil que toute résistance était impossible. Il battit en retraite.
—C’est bon, grommela-t-il. On s’en va... Le temps seulement de réunir ce qui nous appartient, car on nous permettra bien, je suppose, d’emporter...
—Rien, interrompit le Kaw-djer. Ce qui vous est personnel vous sera remis par mes soins. Le reste est la propriété de la colonie.
C’en était trop. Dans sa rage, Dorick en oublia la prudence.
—C’est ce que nous verrons!» s’écria-t-il en portant la main à sa ceinture.
Le couteau n’était pas hors de sa gaine qu’il lui était arraché. Les frères Moore s’élancèrent à la rescousse. Saisi à la gorge par le Kaw-djer, le plus grand fut renversé sur le sol. Au même instant, les gardes du nouveau chef faisaient irruption dans la pièce. Ils n’eurent pas à intervenir. Les cinq émigrants, tenus en respect, renonçaient à la lutte. Ils sortirent sans opposer une plus longue résistance.
Le bruit de l’altercation avait attiré un certain nombre de curieux. On se pressait devant la porte. Les vaincus durent se frayer un passage dans ce populaire, dont ils étaient jadis si redoutés. Le vent avait tourné. On les accabla de huées.
Le Kaw-djer, aidé de ses compagnons, procéda rapidement à une visite minutieuse de la maison dont il venait de prendre possession. Ainsi qu’il l’avait promis, tout ce qui pouvait être considéré comme la propriété personnelle des précédents occupants fut mis de côté pour être ultérieurement rendu aux ayants-droit. Mais, en dehors de cette catégorie d’objets, il fit d’intéressantes trouvailles. L’une des pièces, la plus reculée, avait été transformée en véritable garde-manger. Là s’amoncelait une importante réserve de vivres. Conserves, légumes secs, corned-beef, thé et café, les provisions étaient aussi abondantes qu’intelligemment choisies. Par quel moyen Lewis Dorick et ses acolytes se les étaient-ils procurées? Quel que fût ce moyen, ils n’avaient jamais eu à souffrir de la disette générale, ce qui ne les avait pas empêchés, d’ailleurs, de crier plus fort que les autres et d’être les fauteurs des troubles dans lesquels avait sombré le pouvoir de Beauval.
Le Kaw-djer fit transporter ces vivres sur le terre-plein, où ils furent déposés sous la protection des fusils, puis des ouvriers réquisitionnés à cet effet, et auxquels le serrurier Lawson fut adjoint à titre de contremaître, commencèrent le démontage de la maison.
Pendant que ce travail se poursuivait, le Kaw-djer, accompagné de quelques hommes d’escorte, entreprit, par tout le campement, une série de visites domiciliaires qui fut continuée sans interruption jusqu’à son complet achèvement. Maisons et tentes furent fouillées de fond en comble. Le produit de ces investigations, qui occupèrent la majeure partie de la journée, fut d’une richesse inespérée. Chez tous les émigrants se rattachant plus ou moins étroitement à Lewis Dorick ou à Ferdinand Beauval, et aussi chez quelques autres qui avaient réussi à se constituer une réserve en se privant aux jours d’abondance relative, on découvrit des cachettes analogues à celle qu’on avait déjà trouvée.
Pour échapper aux soupçons sans doute, leurs possesseurs ne s’étaient pas montrés les derniers à se plaindre, lorsque la famine était venue. Le Kaw-djer en reconnut plus d’un, parmi eux, qui avaient imploré son aide et qui avaient accepté sans scrupule sa part des vivres prélevés sur ceux du Bourg-Neuf. Se voyant dépistés, ils étaient fort embarrassés maintenant, bien que le Kaw-djer ne manifestât par aucun signe les sentiments que leur ruse pouvait lui faire éprouver.
Elle était cependant de nature à lui ouvrir de profondes perspectives sur les lois inflexibles qui gouvernent le monde. En fermant l’oreille aux cris de détresse que la faim arrachait à leurs compagnons de misère, en y mêlant hypocritement les leurs afin d’éviter le partage de ce qu’ils réservaient pour eux-mêmes, ces hommes avaient démontré une fois de plus l’instinct de féroce égoïsme qui tend uniquement à la conservation de l’individu. En vérité, leur conduite eût été la même s’ils eussent été, non des créatures raisonnables et sensibles, mais de simples agrégats de substance matérielle contraints d’obéir aveuglément aux fatalités physiologiques de la cellule initiale dont ils étaient sortis.
Mais le Kaw-djer n’avait plus besoin, pour être convaincu, de cette démonstration supplémentaire et qui ne serait malheureusement pas la dernière. Si son rêve en s’écroulant n’avait laissé qu’un vide affreux dans son cœur, il ne songeait pas à le réédifier. L’éloquente brutalité des choses lui avait prouvé son erreur. Il comprenait qu’en imaginant des systèmes il avait fait œuvre de philosophe, non de savant, et qu’il avait ainsi péché contre l’esprit scientifique qui, s’interdisant les spéculations hasardeuses, s’attache à l’expérience et à l’examen purement objectif des faits. Or, les vertus et les vices de l’humanité, ses grandeurs et ses faiblesses, sa diversité prodigieuse, sont des faits qu’il faut savoir reconnaître et avec lesquels il faut compter.
Et, d’ailleurs, quelle faute de raisonnement n’avait-il pas commise en condamnant en bloc tous les chefs, sous prétexte qu’ils ne sont pas impeccables et que la perfection originelle des hommes les rend inutiles! Ces puissants, envers lesquels il s’était montré si sévère, ne sont-ils pas des hommes comme les autres? Pourquoi auraient-ils le privilège d’être imparfaits? De leur imperfection, n’aurait-il pas dû, au contraire, logiquement conclure à celle de tous, et n’aurait-il pas dû reconnaître, par suite, la nécessité des lois et de ceux qui ont mission de les appliquer?
Sa formule fameuse s’effritait, tombait en poussière. «Ni Dieu, ni maître», avait-il proclamé, et il avait dû confesser la nécessité d’un maître. De la deuxième partie de la proposition il ne subsistait rien, et sa destruction ébranlait la solidité de la première. Certes, il n’en était pas à remplacer sa négation par une affirmation. Mais, du moins, il connaissait la noble hésitation du savant qui, devant les problèmes dont la solution est actuellement impossible, s’arrête au seuil de l’inconnaissable et juge contraire à l’essence même de la science de décréter sans preuves qu’il n’y a dans l’univers rien d’autre que de la matière et que tout est soumis à ses lois. Il comprenait qu’en de telles questions une prudente expectative est de mise, et que, si chacun est libre de jeter son explication personnelle du mystère universel dans la bataille des hypothèses, toute affirmation catégorique ne peut être que présomption ou sottise.
De toutes les trouvailles, la plus remarquable fut faite dans la bicoque que l’Irlandais Patterson occupait avec Long, seul survivant de ses deux compagnons. On y était entré par acquit de conscience. Elle était si petite qu’il semblait difficile qu’une cachette de quelque importance pût y être ménagée. Mais Patterson avait remédié par son industrie à l’exiguïté du local, en y creusant une manière de cave que dissimulait un plancher grossier.
Prodigieuse fut la quantité de vivres qu’on y trouva. Il y avait là de quoi nourrir la colonie entière pendant huit jours. Cet incroyable amas de provisions de toute nature prenait une signification tragique, quand on évoquait le souvenir du malheureux Blaker, mort de faim au milieu de ces richesses, et le Kaw-djer ressentit comme un sentiment d’effroi, en songeant à ce que devait être, pour avoir laissé le drame s’accomplir, l’âme ténébreuse de Patterson.
L’Irlandais, d’ailleurs, n’avait aucunement figure de coupable. Il se montra arrogant, au contraire, et protesta avec énergie contre la spoliation dont il était victime. Le Kaw-djer, faisant en vain preuve de longanimité, eut beau lui expliquer la nécessité où chacun était de contribuer au salut commun, Patterson ne voulut rien entendre. La menace d’employer la force n’eut pas un meilleur succès. On ne réussit pas à l’intimider comme Lewis Dorick. Que lui importait l’escorte du nouveau chef? L’avare eût défendu son bien contre une armée. Or, elles étaient à lui, elles étaient son bien, ces provisions accumulées au prix de privations sans nombre. Ce n’est pas dans l’intérêt général, mais dans le sien propre, qu’il se les était imposées. S’il était inévitable qu’il fût dépouillé, encore fallait-il lui verser en argent l’équivalent de ce qu’on lui prenait.
Une pareille argumentation eût fait rire autrefois le Kaw-djer. Elle le faisait réfléchir aujourd’hui. Après tout, Patterson avait raison. Si l’on voulait rendre confiance aux Hosteliens désemparés, il convenait de remettre en honneur les règles qu’ils avaient coutume de voir universellement respectées. Or, la première de toutes ces règles consacrées par le consentement unanime des peuples de la terre, c’est le droit de propriété.

Agrandir
Il y avait là de quoi nourrir la colonie pendant huit jours. (Page 244.)
C’est pourquoi le Kaw-djer écouta avec patience le plaidoyer de Patterson, et c’est pourquoi il l’assura qu’il ne s’agissait nullement de spoliation, tout ce qui était réquisitionné dans l’intérêt général devant être payé à son juste prix par la communauté. L’avare aussitôt cessa de protester, mais ce fut pour se mettre à gémir. Toutes les marchandises étaient si rares et, partant, si chères à l’île Hoste!... La moindre des choses y acquérait une incroyable valeur!... Avant d’avoir la paix, le Kaw-djer dut longuement discuter l’importance de la somme à payer. Par exemple, quand on fut d’accord, Patterson aida lui-même au déménagement.
Vers six heures du soir, toutes les provisions retrouvées étaient enfin déposées sur le terre-plein. Elles y formaient un amoncellement respectable. Les ayant évaluées d’un coup d’œil, et leur ajoutant par la pensée les réserves du Bourg-Neuf, le Kaw-djer estima qu’un rationnement sévère les ferait durer près de deux mois.
On procéda immédiatement à la première distribution. Les émigrants défilèrent, et chacun d’eux reçut pour lui-même et pour sa famille la part qui lui était attribuée. Ils ouvraient de grands yeux en découvrant une telle accumulation de richesses, alors qu’ils se croyaient à la veille de mourir de faim. Cela tenait du miracle, un miracle dont le Kaw-djer eût été l’auteur.
La distribution terminée, celui-ci retourna au Bourg-Neuf en compagnie d’Harry Rhodes, et tous deux se rendirent auprès de Halg. Ainsi qu’ils eurent la joie de le constater, l’amélioration persistait dans l’état du blessé, que continuaient à veiller Tullia et Graziella.
Tranquillisé de ce côté, le Kaw-djer reprit avec une froide obstination l’exécution du plan qu’il s’était tracé pendant sa longue insomnie de la nuit précédente. Il se tourna vers Harry Rhodes et dit d’une voix grave:
«L’heure est venue de parler, monsieur Rhodes. Suivez-moi, je vous prie.»
L’expression sévère, douloureuse même, de son visage frappa Harry Rhodes qui obéit en silence. Tous deux disparurent dans la chambre du Kaw-djer, dont la porte fut soigneusement verrouillée.
La porte se rouvrit une heure plus tard, sans que rien eût transpiré de ce qui s’était dit au cours de cette entrevue. Le Kaw-djer avait son air habituel, plus glacé encore peut-être, mais Harry Rhodes semblait transfiguré par la joie. Devant son hôte, qui l’avait reconduit jusqu’au seuil de la maison, il s’inclina avec une sorte de déférence, avant de serrer chaleureusement la main que celui-ci lui tendait, puis, au moment de le quitter:
«Comptez sur moi, dit-il.
—J’y compte,» répondit le Kaw-djer qui suivit des yeux son ami s’éloignant dans la nuit.
Quand Harry Rhodes eut disparu, ce fut au tour de Karroly.
Il le prit à l’écart et lui donna ses instructions que l’Indien écouta avec son respect habituel; puis, infatigable, il traversa une dernière fois la plaine et alla, comme la veille, chercher le sommeil sur le terre-plein de Libéria.
Ce fut lui qui, dès l’aube, donna le signal du réveil. Bientôt, tous les colons convoqués par lui étaient réunis sur la place.
«Hosteliens, dit-il au milieu d’un profond silence, il va vous être fait, pour la dernière fois, une distribution de vivres. Dorénavant les vivres seront vendus, à des prix que j’établirai, au profit de l’État. L’argent ne manquant à personne, nul ne risque de mourir de faim. D’ailleurs, la colonie a besoin de bras. Tous ceux d’entre vous qui se présenteront seront employés et payés. A partir de ce moment, le travail est la loi.»
On ne saurait contenter tout le monde, et il n’est pas douteux que ce bref discours déplût cruellement à quelques-uns; mais il galvanisa littéralement par contre la majorité des auditeurs. Leurs fronts se relevèrent, leurs torses se redressèrent, comme si une force nouvelle leur eût été infusée. Ils sortaient donc enfin de leur inaction! On avait besoin d’eux. Ils allaient servir à quelque chose. Ils n’étaient plus inutiles. Ils acquéraient à la fois la certitude du travail et de la vie.
Un immense «hourra!» sortit de leurs poitrines, et, vers le Kaw-djer, les bras se tendirent, muscles durcis, prêts à l’action.
Au même instant, comme une réponse à la foule, un faible cri d’appel retentit dans le lointain.
Le Kaw-djer se retourna et, sur la mer, il aperçut la Wel-Kiej dont Karroly tenait la barre; Harry Rhodes, debout à l’avant, agitait la main en geste d’adieu, tandis que la chaloupe, toutes voiles dehors, s’éloignait dans le soleil.
II LA CITÉ NAISSANTE.
Immédiatement, le Kaw-djer organisa le travail. De tous ceux qui les offrirent, et ce fut, il faut le dire, l’immense majorité des colons, les bras furent acceptés. Divisés par équipes sous l’autorité de contremaîtres, les uns amorcèrent une route charretière qui réunirait Libéria au Bourg-Neuf, les autres furent affectés au transfert des maisons démontables jusqu’ici édifiées au hasard et qu’il s’agissait de disposer d’une manière plus logique. Le Kaw-djer indiqua les nouveaux emplacements, ceux-là parallèlement, ceux-ci à l’opposé de l’ancienne demeure de Dorick, laquelle commençait déjà à s’élever à peu près à l’endroit occupé antérieurement par le «palais» de Beauval.
Une difficulté se révéla tout de suite. Pour ces divers travaux, on manquait d’outils. Les émigrants qui, pour une cause ou une autre, avaient dû abandonner leurs exploitations de l’intérieur, ne s’étaient pas mis en peine de rapporter ceux qu’ils y avaient emportés. Force leur fut d’aller les rechercher, si bien que le premier travail de la majeure partie des travailleurs fut précisément de se procurer des outils de travail.
Il leur fallut refaire une fois de plus le chemin si péniblement parcouru lorsqu’ils étaient venus se réfugier à Libéria. Mais les circonstances n’étaient plus les mêmes, et il leur parut infiniment moins pénible. Le printemps avait remplacé l’hiver, ils ne manquaient plus de vivres, et la certitude de gagner leur vie au retour leur faisait un cœur joyeux. En une dizaine de jours, les derniers étaient rentrés. Les chantiers battirent alors leur plein. La route s’allongea à vue d’œil. Les maisons se groupèrent peu à peu harmonieusement, entourées de vastes espaces qui seraient dans l’avenir des jardins, et séparées par de larges rues, qui donnaient à Libéria des airs de ville au lieu de son aspect de campement provisoire. En même temps, on procédait à l’enlèvement des détritus et des immondices que l’incurie des habitants avait laissés s’amonceler.

Agrandir
Les chantiers battirent alors leur plein. (Page 248.)
Commencée la première, l’ancienne maison de Dorick fut également la première à être à peu près habitable. Il n’avait pas fallu beaucoup de temps pour démonter cette construction légère et pour la réédifier à son nouvel emplacement, bien qu’on l’eût notablement agrandie. Certes elle n’était pas terminée, mais ses parois, encastrées dans le sol, étaient debout et le toit était en place, de même que les cloisons séparatives de l’intérieur. Pour s’installer dans la maison, il n’était pas nécessaire d’attendre l’achèvement des contre-murs extérieurs.
Ce fut le 7 novembre que le Kaw-djer en prit possession. Le plan en était des plus simples. Au centre, un entrepôt dans lequel fut déposé le stock de provisions, et, autour de cet entrepôt, une série de pièces communiquant entre elles. Ces pièces s’ouvraient sur les façades Nord, Est et Ouest; une seule, au Sud, sans issue à l’extérieur, était commandée par les autres.
Des inscriptions, tracées en lettres peintes sur des panneaux de bois, indiquaient la destination de ces diverses salles. Gouvernement, Tribunal, Police, disaient respectivement les inscriptions du Nord, de l’Ouest et de l’Est. Quant au dernier de ces locaux rien n’en révélait l’usage, mais le bruit courut bientôt que là se trouverait la Prison.
Ainsi donc, le Kaw-djer ne s’en reposait plus uniquement sur la sagesse de ses semblables, et, pour que l’Autorité fût solidement assise, il la fondait sur ce trépied: la Justice, au sens social du mot, la Force et le Châtiment. Sa longue et stérile révolte n’aboutissait qu’à appliquer, jusque dans ce qu’elles ont de plus absolu, les règles hors desquelles l’imperfection humaine depuis l’origine des temps, rendu toute civilisation et tout progrès impossibles.
Mais des locaux, des inscriptions précisant l’usage qu’on en devait faire, tout cela n’était en somme qu’un squelette d’administration. Il fallait des fonctionnaires pour exercer les fonctions. Le Kaw-djer les désigna sans tarder. Hartlepool fut placé à la tête de la police portée à quarante hommes choisis, après une sélection rigoureuse, exclusivement parmi les gens mariés. Quant au Tribunal, le Kaw-djer, tout en s’en réservant personnellement la présidence, en confia le service courant à Ferdinand Beauval.
Assurément, la seconde de ces désignations avait de quoi étonner. Pourtant, ce n’était pas la première de ce genre. Quelques jours auparavant, le Kaw-djer en avait fait une autre au moins aussi surprenante.
Le paiement des salaires et la vente des rations représentaient maintenant une besogne absorbante. L’échange du travail et des vivres, bien que l’opération fût simplifiée par l’intermédiaire de l’argent, exigeait une véritable comptabilité, et cette comptabilité un comptable. Le Kaw-djer nomma en cette qualité ce John Rame, à qui une existence de plaisirs avait coûté à la fois santé et fortune. Quel but avait poursuivi ce dégénéré en participant à une entreprise de colonisation? Sans doute, il ne le savait pas lui-même, et il avait obéi à des rêves imprécis de vie facile dans un pays vague et chimérique. La réalité, infiniment plus rude, lui avait donné les hivers de l’île Hoste, et c’était miracle que cet être débile y eût résisté. Poussé par la nécessité, il avait vainement essayé, depuis l’établissement du nouveau régime, de se mêler aux terrassiers occupés à la construction de la route. Dès le soir du premier jour, il avait dû y renoncer, surmené, brisé de fatigue, ses blanches mains déchirées par les quartiers de roc. Il fut trop heureux d’accepter l’emploi que le Kaw-djer lui attribuait et par lequel son insignifiante personnalité fut rapidement absorbée. Il se rétrécit encore, s’identifia à ses colonnes de chiffres, disparut dans sa fonction comme dans un tombeau. On ne devait plus entendre parler de lui.
Savoir utiliser pour la grandeur de l’État jusqu’à la plus infime des forces sociales dont il dispose est peut-être la qualité maîtresse d’un conducteur d’hommes. Devant l’impossibilité de tout faire par soi-même, il lui faut nécessairement s’entourer de collaborateurs, et c’est dans leur choix que se manifeste avec le plus d’évidence le génie du chef.
Pour singuliers qu’ils fussent, ceux du Kaw-djer étaient les meilleurs qu’il pût faire dans la situation où le sort le plaçait. Il n’avait qu’un but: obtenir de chacun le maximum de rendement au profit de la collectivité. Or, Beauval, malgré son incapacité à d’autres égards, n’en restait pas moins un avocat de valeur. Il était donc, plus que tout autre, qualifié pour assurer le cours de la justice, la surveillance du maître devant au besoin tenir en bride ses fantaisies.
Quant à John Rame, c’était le plus inutile des colons. Il y avait lieu d’admirer qu’on eût réussi à tirer quelque chose de ce chiffon sans énergie ni vouloir, qui n’était bon à rien.
Pendant que l’administration de l’État hostelien s’organisait de cette manière, le Kaw-djer déployait une activité prodigieuse.
Il avait définitivement quitté le Bourg-Neuf. Ses instruments, livres, médicaments transportés au «Gouvernement»,—ainsi qu’on désignait déjà l’ancienne maison de Lewis Dorick—il y prenait chaque jour quelques heures de sommeil. Le reste du temps, il était partout à la fois. Il encourageait les travailleurs, résolvait les difficultés au fur et à mesure qu’elles se présentaient, maintenait avec calme et fermeté le bon ordre et la concorde. Nul ne se fût avisé d’élever une contestation, d’entamer une dispute en sa présence. Il n’avait qu’à paraître pour que le travail s’activât, pour que les muscles rendissent leur maximum de force.
Certes, dans ce peuple misérable qu’il avait entrepris de conduire vers de meilleures destinées, la plupart ignoraient de quel drame sa conscience avait été le théâtre, et, l’eussent-ils connu, ils n’étaient pas assez psychologues et manquaient par trop d’idéalité pour soupçonner seulement quels ravages y avait fait un conflit de pures abstractions si différent de leurs soucis matériels. Du moins, il leur suffirait de regarder leur chef pour comprendre qu’une douleur secrète le dévorait. Si le Kaw-djer n’avait jamais été un homme expansif, il semblait maintenant de marbre. Son visage impassible ne souriait plus, ses lèvres ne s’entr’ouvraient que pour dire l’indispensable avec le minimum de mots. Autant peut-être à cause de son aspect qu’en raison de sa vigueur herculéenne et de la force armée dont il disposait, il apparaissait redoutable. Mais, si on le craignait, on admirait en même temps son intelligence et son énergie, et on l’aimait pour la bonté qu’on sentait vivante sous son attitude glaciale, pour tous les services qu’on avait reçus de lui et qu’on en recevait encore.
La multiplicité de ses occupations n’épuisait pas, en effet, l’activité du Kaw-djer, et le chef n’avait pas fait tort au médecin. Pas un jour il ne manquait d’aller voir les malades et les blessés de l’émeute. Il avait, d’ailleurs, de moins en moins à faire. Sous la triple influence de la saison plus clémente, de la paix morale et du travail, la santé publique s’améliorait rapidement.
De tous les malades et blessés, Halg était, bien entendu, le plus cher à son cœur. Quelque temps qu’il fît, quelle que fût sa fatigue, il passait matin et soir au chevet du jeune Indien, d’où Graziella et sa mère ne s’éloignaient pas. Il avait le bonheur de constater un mieux progressif. On fut bientôt certain que la blessure du poumon commençait à se fermer. Le 15 novembre, Halg put enfin quitter le lit sur lequel il gisait depuis près d’un mois.
Ce jour-là, le Kaw-djer se rendit à la maison habitée par la famille Rhodes.
«Bonjour, madame Rhodes!... Bonjour, les enfants! dit-il en entrant.
—Bonjour, Kaw-djer! lui répondit-on à l’unisson.
Dans cette atmosphère si cordiale, il perdait toujours un peu de sa froideur. Edward et Clary se pressèrent contre lui. Paternellement il embrassa la jeune fille et caressa la joue du jeune garçon.
—Enfin, vous voici, Kaw-djer!... s’écria Mme Rhodes. Je vous croyais mort.
—J’ai eu beaucoup à faire, madame Rhodes.
—Je le sais, Kaw-djer. Je le sais, approuva Mme Rhodes. C’est égal, je suis contente de vous voir... J’espère que vous allez me donner des nouvelles de mon mari.
—Votre mari est parti, madame Rhodes. Voilà tout ce que je peux vous dire.
—Grand merci du renseignement!... Reste à savoir quand il doit revenir.
—Pas de si tôt, madame Rhodes. Votre veuvage est loin d’être fini.
Mme Rhodes soupira tristement.
—Il ne faut pas être triste, madame Rhodes, reprit le Kaw-djer. Tout s’arrangera avec un peu de patience... D’ailleurs, je vous apporte de l’occupation, c’est-à-dire de la distraction. Vous allez déménager, madame Rhodes.
—Déménager!...
—Oui... Pour aller vous fixer à Libéria.
—A Libéria.!... Qu’irais-je y faire, Seigneur?
—Du commerce, madame Rhodes. Vous serez tout simplement la plus notable commerçante du pays, d’abord—et c’est une raison!—parce qu’il n’y en pas d’autres, et aussi, je l’espère bien, parce que vos affaires vont étonnamment prospérer.
—Commerçante!... Mes affaires?... répéta Mme Rhodes étonnée. Quelles affaires, Kaw-djer?
—Celles du bazar Harry Rhodes. Vous n’avez pas oublié, je suppose, que vous possédez une pacotille magnifique? Le moment est venu de l’utiliser.
—Comment!., objecta Mme Rhodes, vous voulez que, toute seule... sans mon mari...
—Vos enfants vous aideront, interrompit le Kaw-djer. Ils sont en âge de travailler, et tout le monde travaille ici. Je ne veux pas d’oisifs sur l’île Hoste.
La voix du Kaw-djer s’était faite plus sérieuse. Sous l’ami qui conseillait perçait le chef qui allait ordonner.
—Tullia Ceroni et sa fille, reprit-il, vous donneront aussi un coup de main, quand Halg sera complètement guéri... D’autre part, vous n’avez pas le droit de laisser plus longtemps inutilisés des objets susceptibles d’accroître le bien-être de tous.
—Mais ces objets représentent presque toute notre fortune, objecta Mme Rhodes qui paraissait fort émue. Que dira mon mari, quand il apprendra que je les ai risqués dans un pays si troublé, où la sécurité...
—Est parfaite, madame Rhodes, termina le Kaw-djer, parfaite, vous pouvez m’en croire. Il n’y a pas de pays plus sûr.
—Mais enfin, que voulez-vous que j’en fasse, de toutes ces marchandises? demanda Mme Rhodes,
—Vous les vendrez.
—A qui?
—Aux acheteurs.
—Il y en a donc, et ils ont donc de l’argent?
—En doutez-vous? Vous savez bien que tout le monde en avait au départ. Maintenant on en gagne.
—On gagne de l’argent à l’île Hoste!...
—Parfaitement. En travaillant pour la colonie qui emploie et qui paye.
—La colonie a donc de l’argent, elle aussi?... Voilà du nouveau, par exemple!
—La colonie n’a pas d’argent, expliqua le Kaw-djer, mais elle s’en procure en vendant les vivres qu’elle est seule à posséder. Vous devez en savoir quelque chose, puisqu’il vous faut payer les vôtres.
—C’est vrai, reconnut Mme Rhodes. Mais s’il ne s’agit que d’un échange, si les colons sont obligés de rendre pour se nourrir ce qu’ils ont gagné par leur travail, je ne vois pas très bien comment ils deviendront mes clients.
—Soyez tranquille, madame Rhodes. Les prix ont été établis par moi, et ils sont tels que les colons peuvent faire de petites économies.
—Alors, qui donne la différence?
—C’est moi, madame Rhodes.
—Vous êtes donc bien riche, Kaw-djer?
—Il paraît.
Mme Rhodes regarda son interlocuteur d’un air ébahi. Celui-ci ne sembla pas s’en apercevoir.
—Je considère comme très important, madame Rhodes, reprit-il avec fermeté, que votre magasin soit ouvert à bref délai.
—Comme il vous plaira, Kaw-djer,» accorda Mme Rhodes sans enthousiasme.
Cinq jours plus tard, le Kaw-djer était obéi. Quand, le 20 novembre, Karroly revint avec la Wel-Kiej, il trouva le bazar Rhodes en plein fonctionnement.
Karroly revenait seul, après avoir débarqué M. Rhodes à Punta-Arenas; il ne put répondre autre chose aux questions anxieuses de Mme Rhodes, qui demanda tout aussi vainement des explications au Kaw-djer. Celui-ci se contenta de l’assurer qu’elle ne devait concevoir aucune inquiétude, mais simplement s’armer de patience, l’absence de M. Rhodes devant se prolonger assez longtemps encore.
Quant à Karroly, il était émerveillé de ce qu’il voyait. Quel changement en moins d’un mois! Libéria n’était plus reconnaissable. A peine si quelques rares maisons étaient encore à leurs anciennes places. La plupart étaient maintenant groupées autour de celle qu’on désignait sous le nom de Gouvernement. Les plus voisines abritaient les quarante ménages, dont les chefs, armés aux dépens de la réserve de fusils, constituaient la police de la colonie. Les huit fusils sans emploi avaient été déposés dans le poste situé entre le logis du Kaw-djer et celui d’Hartlepool, et que plusieurs hommes gardaient jour et nuit. Quant à la provision de poudre, on l’avait mise à l’abri dans l’entrepôt ménagé au centre de l’immeuble et sans aucune issue à l’extérieur.
Un peu plus loin, s’ouvrait le bazar Rhodes. Ce bazar surtout émerveillait Karroly. Aucun des magasins de Punta-Arenas, seule ville que l’Indien eût jamais vue, n’en égalait à ses yeux la splendeur.
Au delà, vers l’Est et vers l’Ouest, le travail se poursuivait. On aplanissait le sol destiné à recevoir les dernières maisons démontables et, plus loin, de tous les côtés, on travaillait également. Déjà d’autres maisons, celles-ci en bois, celles-là en maçonnerie, commençaient à s’élever hors de terre.
Entre les maisons disposées selon un plan rigoureux qui ne laissait aucune place aux fantaisies individuelles, de véritables rues se croisaient à angles droits, suffisamment larges pour permettre le passage simultané de quatre véhicules. A vrai dire, ces rues étaient bien encore quelque peu boueuses et ravinées, mais le piétinement des colons en durcissait le sol de jour en jour.
La route commencée dans la direction du Bourg-Neuf avait traversé la plaine marécageuse et rejoignait déjà obliquement la rivière. Sur les berges s’amoncelaient une multitude de pierres, en vue de la construction d’un pont plus solide que le ponceau existant.
Le Bourg-Neuf était à peu près déserté. A l’exception de quatre marins du Jonathan et de trois autres colons résolus à gagner leur vie en pêchant, ses anciens habitants l’avaient quitté pour Libéria, où les appelaient leurs occupations. Du Bourg-Neuf devenu ainsi exclusivement un port de pêche, les embarcations partaient chaque matin pour y rentrer aux approches du soir, chargées de poissons qui trouvaient aisément preneurs.
Toutefois, malgré la diminution de sa population, aucune des maisons du faubourg n’avait été abattue. Ainsi l’avait décidé le Kaw-djer. Celle de Karroly était donc toujours debout, et l’Indien eut la joie d’y trouver Halg presque entièrement guéri.
Ce lui fut, par contre, un grand chagrin d’y rentrer sans le Kaw-djer, dont la nouvelle existence le séparait à jamais. Finie, cette vie commune de tant d’années!... Comme il était changé!... En revoyant son fidèle Indien, à peine avait-il esquissé un sourire, à peine avait-il consenti à interrompre quelques minutes sa dévorante activité.
Ce jour-là, comme tous les autres jours, le Kaw-djer, après une matinée consacrée aux divers travaux en cours, examina la situation de la colonie, tant au point de vue financier qu’au point de vue de l’état du stock des vivres, puis il retourna sur le chantier de la route.
C’était l’heure du repos. Pics et pioches abandonnés, la plupart des terrassiers sommeillaient sur les bas côtés, en offrant au soleil leurs poitrines velues; d’autres mâchaient lentement leur ration en échangeant des mots vides et rares. A mesure que le Kaw-djer passait, les gens étendus se redressaient, les causeurs s’interrompaient, et tous soulevaient leurs casquettes, en accompagnant le geste d’une parole de bon accueil.
«Salut, Gouverneur!» disaient l’un après l’autre ces hommes rudes.
Sans s’arrêter, le Kaw-djer répondait de la main.
Il avait déjà parcouru la moitié du chemin, quand il aperçut, non loin de la rivière, un groupe d’une centaine d’émigrants, parmi lesquels on distinguait quelques femmes. Il pressa le pas. Bientôt, partis de ce groupe, les sons d’un violon vinrent frapper son oreille.
Un violon?... C’était la première fois qu’un violon chantait sur l’île Hoste depuis la mort de Fritz Gross.
Il se mêla à l’attroupement, dont les rangs s’ouvrirent devant lui. Au centre, il y avait deux enfants. C’était l’un d’eux qui jouait, assez gauchement d’ailleurs. L’autre, pendant ce temps, disposait sur le sol des corbeilles de joncs tressés et des bouquets de fleurs des champs: seneçons, bruyères et branches de houx.
Dick et Sand... Le Kaw-djer, dans cette tourmente qui avait bouleversé sa vie, les avait oubliés. Au reste, pourquoi eût-il songé à ceux-ci plutôt qu’aux autres enfants de la colonie? Eux aussi, ils avaient une famille, dans la personne du brave et honnête Hartlepool. En vérité, le petit Sand n’avait pas perdu son temps. Moins de trois mois s’étaient écoulés depuis qu’il avait hérité du violon de Fritz Gross, et il fallait qu’il eût de bien rares dispositions musicales pour être arrivé si vite, sans maître, sans conseils, à un pareil résultat. Certes il n’était pas un virtuose, et même il n’y avait pas lieu de croire qu’il le devint jamais, car la technique élémentaire lui ferait toujours défaut, mais il jouait avec justesse et trouvait, sans paraître les chercher, des mélodies naïves, ingénieuses et charmantes, qu’il engrenait les unes aux autres par des modulations d’une audace heureuse.
Le violon se tut, Dick, ayant terminé son éventaire, prit la parole.
«Honorables Hosteliens! dit-il avec une comique emphase, en redressant de son mieux sa petite taille, mon associé plus spécialement chargé du rayon artistique et musical de la maison Dick and Co, l’illustre maestro Sand, violoniste ordinaire de Sa Majesté le Roi du cap Horn et autres lieux, remercie vos Honneurs de l’attention qu’on a bien voulu lui accorder...
Dick poussa un ouf! sonore, reprit sa respiration, et repartit de plus belle.
—Le concert, honorables Hosteliens, est gratuit, mais il n’en est pas de même de nos autres marchandises, lesquelles sont, j’ose le dire, plus merveilleuses encore et surtout plus solides. La Maison Dick and Co met aujourd’hui en vente des bouquets et des paniers. Ceux-ci seront de la plus grande commodité pour aller au marché... quand il y en aura un à l’île Hoste! Un cent[4], le bouquet!... Un cent, le panier!... Allons! honorables Hosteliens! la main à la poche, je vous prie!...
Ce disant, Dick faisait le tour du cercle, en présentant des échantillons de sa marchandise, tandis que, pour chauffer l’enthousiasme, le violon se mettait à chanter de plus belle.
Quant aux spectateurs, ils riaient, et, d’après leurs propos, le Kaw-djer comprenait qu’ils n’assistaient pas pour la première fois à une scène de ce genre. Dick et Sand avaient sans doute l’habitude de parcourir les chantiers aux heures de repos et de faire ce singulier commerce. C’était miracle qu’il ne les eût pas encore aperçus!
Cependant, Dick eut en un clin d’œil vendu bouquets et corbeilles.
—Il ne reste plus qu’un panier, Mesdames et Messieurs, annonça-t-il. C’est le plus beau! A deux cents, le dernier et le plus beau panier!
Une ménagère versa les deux cents.
—Merci bien, Messieurs et Dames! Huit cents!... C’est la fortune s’écria Dick en esquissant un pas de gigue.
La gigue fut arrêtée net. Le Kaw-djer avait saisi le danseur par l’oreille.
—Que veut dire ceci? interrogea-t-il sévèrement.
D’un coup d’œil sournois, l’enfant s’efforça de deviner l’humeur réelle du Kaw-djer, puis, rassuré sans doute, il répondit avec le plus grand sérieux:
—Nous travaillons, Gouverneur.
—C’est ça que tu appelles travailler! s’écria le Kaw-djer qui lâcha son prisonnier.
Celui-ci en profita pour se retourner complètement, et, regardant le Kaw-djer bien en face:
—Nous nous sommes établis, dit-il en se rengorgeant. Sand joue du violon, et moi je suis marchand de fleurs et de vannerie... Quelquefois, nous faisons des commissions... ou nous vendons des coquillages... Je sais aussi la danse... et des tours... C’est des professions, ça, peut-être, Gouverneur!
Le Kaw-djer sourit malgré lui,
—En effet!... reconnut-il. Mais qu’avez-vous besoin d’argent?
—C’est pour votre subrécargue[5], pour M. John Rame, Gouverneur.
—Comment!... s’écria le Kaw-djer, John Rame vous prend votre argent!...
—Il ne nous le prend pas, Gouverneur, répliqua Dick, vu que c’est nous qui le donnons pour les rations.
Cette fois, le Kaw-djer fut tout à fait abasourdi. Il répéta:
—Pour les rations?... Vous payez votre nourriture!... N’habitez-vous donc plus avec M. Hartlepool?

Agrandir
Il aperçut une centaine de femmes... (Page 264.)
—Si, Gouverneur, mais ça ne fait rien...
Dick gonfla ses joues, puis, imitant le Kaw-djer lui-même à s’y méprendre malgré la réduction de l’échelle, il dit avec une impayable gravité:
—Le travail est la loi!
Sourire ou se fâcher?... Le Kaw-djer prit le parti de sourire. Aucune hésitation n’était possible, en effet. Dick n’avait évidemment nulle intention de railler. Dès lors, pourquoi blâmer ces deux enfants si ardents à se «débrouiller», alors que tant de leurs aînés avaient une telle propension à s’en reposer sur autrui.
Il demanda:
—Votre «travail» vous rapporte-t-il au moins de quoi vivre?
—Je crois bien! affirma Dick avec importance. Des douze cents, par jour, quelquefois quinze, voilà ce qu’il nous rapporte, notre travail, Gouverneur!... Avec ça, un homme peut vivre, ajouta-t-il le plus sérieusement du monde.
Un homme!... Les auditeurs partirent d’un éclat de rire. Dick, offensé, regarda les rieurs.
—Qu’est-ce qu’ils ont, ces idiots-là?... murmura-t-il entre ses dents d’un air vexé.
Le Kaw-djer le ramena à la question.
—Quinze cents, ce n’est pas mal, en effet, reconnut-il. Vous gagneriez davantage cependant, si vous aidiez les maçons ou les terrassiers.
—Impossible, Gouverneur, répliqua Dick vivement.
—Pourquoi impossible? insista le Kaw-djer.
—Sand est trop petit. Il n’aurait pas la force, expliqua Dick, dont la voix exprima une véritable tendresse qui ne laissait pas d’être nuancée d’un soupçon de dédain.
—Et toi?
—Oh!... moi!...
Il fallait entendre ce ton!... Lui, il aurait la force, assurément. C’eût été lui faire injure que d’en douter.
—Alors?...
—Je ne sais pas... balbutia Dick tout songeur. Ça ne me dit rien...
Puis, dans une explosion:
—Moi, Gouverneur, j’aime la liberté!
Le Kaw-djer considérait avec intérêt le petit bonhomme, qui, tête nue, les cheveux emmêlés par la brise, se tenait droit devant lui, sans baisser ses yeux brillants. Il se reconnaissait dans cette nature généreuse mais excessive. Lui aussi avait par-dessus tout aimé la liberté, lui aussi s’était montré impatient de toute entrave, et la contrainte lui avait paru si haïssable qu’il avait prêté à l’humanité entière ses répugnances. L’expérience lui avait démontré son erreur, en lui donnant la preuve que les hommes, loin d’avoir l’insatiable besoin de liberté qu’il leur supposait, peuvent aimer, au contraire, un joug qui les fait vivre, et qu’il est bon parfois que les enfants grands et petits aient un maître.
Il répliqua:
—La liberté, il faut d’abord la gagner, mon garçon, en se rendant utile aux autres et à soi-même, et, pour cela, il est nécessaire de commencer par obéir. Vous irez trouver Hartlepool de ma part, et vous lui direz qu’il vous emploie selon vos forces. Je veillerai, d’ailleurs, à ce que Sand puisse continuer à travailler sa musique. Allez, mes enfants!»
Cette rencontre attira l’attention du Kaw-djer sur un problème qu’il importait de résoudre. Les enfants pullulaient dans la colonie. Désœuvrés, loin de la surveillance des parents, ils vagabondaient du matin au soir. Pour fonder un peuple, il fallait préparer les générations futures à recueillir la succession de leurs devanciers. La création d’une école s’imposait à bref délai.
Mais on ne saurait tout faire à la fois. Quelle que fût l’importance de cette question, il en remit l’examen à son retour d’une tournée qu’il désirait accomplir dans l’intérieur de l’île. Depuis qu’il avait assumé la charge du pouvoir, il projetait ce voyage d’inspection, que de plus pressants soucis l’avaient forcé à remettre de jour en jour. Maintenant, il pouvait s’éloigner sans imprudence. La machine avait reçu une impulsion suffisante pour fonctionner toute seule pendant quelque temps.
Deux jours après l’arrivée de Karroly, il allait enfin partir, quand un incident l’obligea à un nouveau retard. Un matin, son attention fut attirée par le bruit d’une altercation violente. S’étant dirigé du côté d’où venait le vacarme, il aperçut une centaine de femmes discutant avec animation devant une clôture de forts madriers qui leur barrait la route. Le Kaw-djer ne comprit pas tout d’abord. Cette clôture, c’était celle qui limitait l’enclos de Patterson, mais elle ne lui avait pas semblé, les jours précédents, s’avancer aussi loin.
Il fut bientôt renseigné.
Patterson, qui, dès le printemps précédent, s’était adonné à la culture maraîchère, avait vu, cette année, ses efforts couronnés de succès. Travailleur infatigable, il avait obtenu une abondante récolte, et, depuis le renversement de Beauval, les autres habitants de Libéria s’approvisionnaient couramment chez lui de légumes frais.
Son succès était dû, pour une grande part, à l’emplacement qu’il avait choisi. Au bord même de la rivière, il y trouvait de l’eau en abondance. C’est précisément cette situation privilégiée qui était cause du conflit actuel.
Les cultures de Patterson, étendues sur un espace de deux ou trois cents mètres, commandaient le seul point où la rivière fût accessible, dans le voisinage immédiat de Libéria. En aval, elle était bordée, sur la rive droite, par une plaine marécageuse qui en interdisait l’approche jusqu’au ponceau établi près de l’embouchure, c’est-à-dire à plus de quinze cents mètres dans l’Ouest. En amont, la berge brusquement relevée tombait, pendant plus d’un mille, à pic dans le courant.
Les ménagères de Libéria étaient donc dans l’obligation de traverser l’enclos de Patterson pour aller puiser l’eau nécessaire aux besoins de leurs ménages, et c’est pourquoi, jusqu’alors, le propriétaire de cet enclos avait ménagé un hiatus dans la barrière qui le délimitait. Mais, à la fin, il s’était avisé que ce passage incessant à travers sa propriété était attentatoire à ses droits et causait de multiples dommages. La nuit précédente, il avait donc, avec l’aide de Long, barré solidement l’ouverture, d’où grave déception et grande colère des ménagères venues de bon matin chercher de l’eau.
Le calme se rétablit quand on aperçut le Kaw-djer, et l’on s’en rapporta à sa justice. Patiemment, il écouta les arguments pour et contre, puis il rendit sa sentence. A la surprise générale, elle fut favorable à Patterson. A la vérité, le Kaw-djer décida que la clôture devait être abattue sur-le-champ et qu’une voie de vingt mètres de large devait être rendue à la circulation publique, mais il reconnut les droits de l’occupant à une indemnité pour la parcelle de terrain cultivé dont il était privé dans l’intérêt public. Quant à l’importance de cette indemnité, elle serait fixée dans les formes régulières. Il y avait des juges à l’île Hoste. Patterson était invité à s’adresser à eux.
La cause fut plaidée le jour même. Ce fut la première que Beauval eut à juger. Après débat contradictoire, il condamna l’État hostelien à payer une indemnité de cinquante dollars. Cette somme fut aussitôt versée à l’Irlandais qui ne chercha pas à dissimuler sa satisfaction.
L’incident fut diversement commenté, mais, en général, on goûta fort la manière dont il avait été réglé. On eut le sentiment que nul ne pourrait désormais être dépouillé de ce qu’il possédait, et la confiance publique en fut énormément accrue. C’est ce résultat qu’avait voulu le Kaw-djer.
Cette affaire terminée, celui-ci se mit en route. Pendant trois semaines, il sillonna l’île en tous sens, jusqu’à son extrémité Nord-Ouest, jusqu’aux pointes orientales des presqu’îles Dumas et Pasteur. L’une après l’autre, il visita toutes les exploitations, sans en omettre une seule, tant celles qui avaient été volontairement délaissées au cours du précédent hiver que celles dont les tenanciers avaient été chassés au moment des troubles.
De son enquête, il résulta finalement que cent soixante et un colons, formant quarante-deux familles, séjournaient encore dans l’intérieur. Ces quarante-deux familles pouvaient toutes être considérées comme ayant réussi dans leur exploitation, mais à des degrés très inégaux. Les unes devaient borner leur espoir à assurer leur propre subsistance, tandis que d’autres, les mieux pourvues en garçons robustes, auraient pu agrandir considérablement leurs cultures.
De vingt-huit familles, comptant cent dix-sept autres colons, contraintes, au moment des troubles, de se réfugier à Libéria, les exploitations, aujourd’hui très compromises, semblaient également avoir été prospères au moment où on avait dû les abandonner.
Enfin, cent quatre-vingt-dix-sept tentatives d’exploitation n’avaient abouti qu’à un échec. De leurs propriétaires, une quarantaine étaient morts, et le surplus, au nombre de plus de sept-cent quatre-vingts, avait successivement cherché refuge à la côte au cours de l’hiver.
Les renseignements ne manquaient pas au Kaw-djer. Les colons se mettaient avec empressement à sa disposition. L’enthousiasme était unanime, quand on apprenait la nouvelle organisation de la colonie, et cet enthousiasme croissait encore à mesure qu’il faisait part de ses projets. Lui parti, on reprenait le travail avec une ardeur décuplée par l’espoir.
De tout ce qu’il observait, de tout ce qu’il entendait, le Kaw-djer prit soigneusement note. En même temps, il relevait un plan grossier des diverses exploitations et de leurs situations respectives.
Ces documents, il les utilisa dès son retour. En quelques jours il dressa une carte de l’île, carte approximative au point de vue géographique, mais d’une exactitude plus que suffisante au point de vue des exploitations agricoles qui se limitaient les unes les autres, puis il répartit la moitié de l’île entre cent soixante-cinq familles qu’il choisit sans appel, et auxquelles il délivra des concessions régulières.
Donner à la propriété cette base solide, c’était accomplir une véritable révolution. Au régime du bon plaisir, il substituait la légalité, à la possession de fait, un titre inattaquable par celui-là même qui l’avait délivré. Aussi ces simples feuilles de papier furent-elles reçues par leurs bénéficiaires avec autant de joie peut-être que les champs qu’elles représentaient. Jusqu’alors ils avaient vécu instables, dans l’incertitude du lendemain. Ces feuilles de papier changeaient tout. Cette terre était à eux. Ils pourraient la léguer à leurs enfants. Ils se fixaient, prenaient racine, et devenaient vraiment, de colons, des Hosteliens.
Le Kaw-djer commença par consolider les droits des quarante-deux familles qui étaient demeurées attachées à la glèbe et par rétablir dans les leurs les vingt-huit exploitants qui ne l’avaient quittée que sous la menace des émeutiers. Cela fait, il sélectionna entre toutes quatre-vingt-quinze autres familles, qui lui parurent dignes d’en appeler de leur échec. Il ne s’occupa aucunement des autres.
C’était de l’arbitraire. Ce ne fut pas le seul. Si l’égalité n’eut rien à voir dans la répartition des concessions, elle ne fut pas mieux respectée au point de vue de leur importance. A ceux-ci le Kaw-djer laissa juste le terrain sur lequel ils s’étaient d’abord établis, tandis qu’il diminuait la surface attribuée à ceux-là. En même temps, il augmentait considérablement certaines exploitations. Dans toutes ses décisions, il n’obéit qu’à une unique loi, l’intérêt supérieur de la colonie. A ceux qui avaient montré le plus d’intelligence, de force et de vaillance, les concessions les plus vastes. Rien au contraire à ceux dont il avait pu constater l’incapacité, et qu’il condamnait sans appel à rester des prolétaires et des salariés jusqu’à la mort.
Le salariat, en effet, allait nécessairement faire son apparition sur l’île Hoste. Quelques exploitations, celles par exemple des quatre familles dont les Rivière formaient le centre, étaient d’une telle étendue et d’une telle prospérité, qu’elles eussent suffi à occuper plusieurs centaines d’ouvriers. L’ouvrage ne manquerait donc pas à ceux qui préféreraient le travail des champs à celui de la ville.
Pour la deuxième fois, Libéria se dépeupla. Son titre de concession à peine en poche, chaque titulaire partait avec les siens, bien pourvu de vivres, dont la provision pourrait,—d’ailleurs, le Kaw-djer l’affirmait—être ultérieurement renouvelée. Quelques-uns de ceux qui n’avaient pas été favorisés les imitèrent, et allèrent louer leurs bras dans la campagne.
Le 10 janvier, la population fut réduite à quatre cents habitants environ, dont deux cent cinquante hommes en âge de travailler. Les autres, soit un peu moins de six cents, y compris les femmes et les enfants, étaient maintenant disséminés dans l’intérieur. Ainsi que le Kaw-djer avait pu s’en assurer au cours de son voyage, la population totale n’atteignait plus en effet le millier. Le surplus était mort, dont près de deux cents dans le seul hiver qui venait de finir. Encore quelques hécatombes de ce genre, et l’île Hoste redeviendrait un désert.
L’avancement du travail se ressentit de la diminution du nombre des travailleurs. Le Kaw-djer ne parut pas s’en soucier. On comprit bientôt sa tranquillité. Quelques jours plus tard, le 17 janvier, un vapeur mouillait en face du Bourg-Neuf. C’était un grand navire de deux mille tonneaux. Dès le lendemain son déchargement commençait, et les Libériens émerveillés virent défiler d’incalculables richesses. Ce fut d’abord du bétail, des moutons, des chevaux et jusqu’à deux chiens de berger. Puis, ce fut du matériel agricole: charrues, herses, batteuses, faneuses; des semences de toute nature; des vivres en quantité considérable, des voitures et des chariots; des métaux: plomb, fer, acier, zinc, étain, etc.; du petit outillage: marteaux, scies, burins, limes, et cent autres; des machines-outils: forge, perceuse, fraiseuse, tours à bois et à métaux, et beaucoup d’autres choses encore.
En outre, le steamer ne contenait pas que ces objets matériels. Deux cents hommes, composés par moitié de terrassiers et d’ouvriers de bâtiment avaient été amenés par lui. Quand le déchargement du navire fut terminé, ils se joignirent aux colons, et les travaux menés par quatre cent cinquante bras robustes recommencèrent à avancer rapidement.
En quelques jours la route du Bourg-Neuf fut terminée. Pendant que les maçons s’occupaient, les uns, de la construction du pont, les autres, de celle des maisons, on amorça vers l’intérieur une seconde route qui, divisée en nombreuses branches, serpenterait plus tard entre les exploitations, et porterait la vie à travers l’île, artères et veines de ce grand corps jusque-là inerte.
Les Libériens n’étaient pas au bout de leurs surprises. Le 30 janvier, un second steamer arriva. Il provenait de Buenos-Ayres et apportait dans ses flancs, outre des objets analogues aux précédents, une cargaison importante destinée au bazar Rhodes. Il y avait de tout dans cette cargaison, jusqu’à des futilités: plumes, dentelles, rubans, dont pourrait désormais se parer la coquetterie des Hosteliennes.
Deux cents nouveaux travailleurs débarquèrent de ce deuxième steamer, et deux cents encore d’un troisième qui mouilla en rade le 15 février. A dater de ce jour, on disposa de plus de huit cents bras. Le Kaw-djer estima ce nombre suffisant pour commencer la réalisation d’un grand projet. A l’ouest de l’embouchure de la rivière, furent jetées les premières assises d’une digue, qui, dans un avenir prochain, transformerait l’anse du Bourg-Neuf en un port vaste et sûr.
Ainsi peu à peu, sous l’effort de ces centaines de bras que dirigeait une volonté, la ville se bâtissait, se redressait, s’assainissait, se vivifiait. Ainsi peu à peu, surgissait, du néant, la cité.
III L’ATTENTAT.
«Ça ne peut pas durer comme ça! s’écria Lewis Dorick, que ses compagnons approuvèrent d’un geste énergique.
La journée de travail finie, ils se promenaient tous les quatre, Dorick, les frères Moore et Sirdey, au sud de Libéria, sur les premières pentes des montagnes détachées de la chaîne centrale de la presqu’île Hardy, qui allaient plus loin se perdre dans la mer en formant l’ossature de la pointe de l’Est.
—Non! ça ne peut pas durer comme ça! répéta Lewis Dorick avec une colère croissante. Nous ne sommes pas des hommes, si nous ne mettons pas à la raison ce sauvage qui prétend nous faire la loi!
—Il vous traite comme des chiens, renchérit Sirdey. On est moins que rien... «Faites ci»... «Faites ça», qu’il dit, sans même vous regarder... On le dégoûte, quoi, ce peau-rouge-là!
—A quel titre nous commande-t-il? interrogea rageusement Dorick. Qui est-ce qui l’a nommé Gouverneur?
—Pas moi, dit Sirdey.
—Ni moi, dit Fred Moore.
—Ni moi, dit son frère William.
—Ni vous, ni personne, conclut Dorick. Pas si bête, le gaillard!... Il n’a pas attendu qu’on lui donne la place. Il l’a prise.
—Ça n’est pas légal, protesta doctoralement Fred Moore.
—Légal!... Parbleu! il s’en moque bien! riposta Dorick. Pourquoi se gênerait-il avec des moutons qui tendent le dos pour qu’on les tonde?... A-t-il demandé notre avis pour rétablir la propriété? Avant, on était tous pareils. Maintenant, il y a des riches et des pauvres.
—C’est nous, les pauvres, constata mélancoliquement Sirdey... Il y a trois jours, ajouta-t-il avec indignation, il m’a annoncé que ma journée serait réduite de dix cents...
—Comme ça?... Sans donner de raisons?...
—Si. Il prétend que je ne travaille pas assez... J’en fais toujours autant que lui, qui se promène du matin au soir les mains dans les poches... Dix cents de rabais sur une journée d’un demi-dollar!... S’il compte sur moi pour les travaux du port, il peut attendre!...
—Tu crèveras de faim, répliqua Dorick d’un ton glacial.
—Misère!... jura Sirdey en serrant les poings.
—Avec moi, dit William Moore, c’est il y a quinze jours qu’il a fait ses embarras. Il a trouvé que je rouspétais trop fort contre John Rame, son garde-magasin. Paraît que je dérangeais Monsieur... Si vous aviez vu ça!... Un empereur!... Faut payer leur camelote et dire encore merci!
—Moi, dit à son tour Fred Moore, c’était la semaine dernière... sous prétexte que je me battais avec un collègue... On n’a donc plus le droit maintenant de se battre de bonne amitié?... Non, mais, ce que ses flics m’ont empoigné!... Un peu plus ils me faisaient coucher au poste!...
—On est des domestiques, quoi! conclut Sirdey.
—Des esclaves, gronda William Moore.
Ce sujet, ils le traitaient pour la centième fois ce soir-là. C’était le thème presque exclusif de leurs conversations quotidiennes.
En édictant, puis en imposant la loi du travail, le Kaw-djer avait nécessairement lésé un certain nombre d’intérêts particuliers, ceux notamment des paresseux qui eussent préféré vivre aux frais d’autrui. De là, grandes colères.
Autour de Dorick gravitaient tous les mécontents. Sa bande et lui-même avaient inutilement essayé de continuer les errements passés. Les anciennes victimes, jadis si dociles, avaient pris conscience de leurs droits en même temps que de leurs devoirs, et la certitude d’être au besoin soutenus avait donné des griffes à ces agneaux. Les exploiteurs en avaient donc été pour leurs tentatives d’intimidation et s’étaient vus contraints de gagner, comme les autres, leur vie par le travail.
Aussi étaient-ils furieux et se répandaient-ils en récriminations, par lesquelles se soulageait et s’entretenait à la fois leur exaspération grandissante.
Jusqu’ici, à vrai dire, tout s’était passé en paroles. Mais, ce soir-là, les choses devaient tourner d’autre sorte. Les plaintes cent fois ressassées allaient se muer en actes, les colères amassées conduire aux résolutions les plus graves.
Dorick avait écouté ses compagnons sans les interrompre. Ceux-ci s’étaient tournés vers lui, comme s’ils eussent fait appel à son témoignage et quêté son approbation.
—Tout ça, ce sont des mots, dit-il d’une voix mordante. Vous êtes des esclaves qui méritez l’esclavage. Si vous aviez du cœur au ventre, il y a longtemps que vous seriez libres. Vous êtes mille et vous supportez la tyrannie d’un seul!
—Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse? objecta piteusement Sirdey. Il est le plus fort.
—Allons donc! répliqua Dorick. Sa force, c’est la faiblesse des poules mouillées qui l’entourent.
Fred Moore hocha la tête d’un air sceptique.
—Possible!... dit-il. N’empêche qu’il y en a beaucoup de son bord. Nous ne pouvons cependant pas, à nous quatre...
—Imbécile!... interrompit durement Dorick. Ce n’est pas le Kaw-djer, c’est le Gouverneur qu’ils soutiennent. On le conspuerait, s’il était renversé. Si j’étais à sa place, on serait à plat ventre devant moi, comme on l’est devant lui.
—Je ne dis pas non, accorda William Moore un peu goguenard. Mais, voilà le hic, c’est lui qui tient la place, et pas toi.
—Je ne t’ai pas attendu pour le savoir, répliqua Dorick pâle de colère. C’est précisément la question. Je ne dis qu’une chose, c’est que nous n’avons pas à nous occuper du tas de caniches qui suivent le Kaw-djer et qui marcheraient aussi bien derrière son successeur. C’est le chef seul qui les rend redoutables, c’est le chef seul qui nous gêne... Eh bien! supprimons-le!
Il y eut un instant de silence. Les trois compagnons de Dorick échangèrent un regard peureux.
—Le supprimer! dit enfin Sirdey. Comme tu y vas!... Ne compte pas sur moi pour ce travail-là!
Lewis Dorick haussa les épaules.
—On se passera de toi, voilà tout, dit-il avec mépris.
—Et de moi, ajouta William Moore.
—Moi, j’en suis, affirma énergiquement son frère, qui n’avait pas oublié l’humiliation que le Kaw-djer lui avait autrefois infligée. Seulement... voilà... ça ne me paraît pas commode.

Agrandir
Chacun citait des noms. (Page 273.)
—Très facile, au contraire, répliqua Dorick.
—Comment?
—C’est bien simple...
Sirdey intervint.
—Ta! ta! ta!... Vous allez!... Vous allez!... Qu’est-ce que vous ferez, quand le Kaw-djer sera... supprimé, comme dit Dorick?
—Ce que nous ferons?...
—Oui... Un homme de moins, c’est un homme de moins, pas plus. Il restera les autres. Dorick a beau dire, je ne suis pas si sûr que ça qu’ils marcheraient avec nous.
—Ils marcheront, affirma Dorick.
—Hum! fit Sirdey sceptique. Pas tous, en tous cas.
—Pourquoi pas?... La veille, on n’a personne, et, le lendemain, on a tout le monde... D’ailleurs, pas besoin de les avoir tous. Il suffit de quelques-uns pour donner le mouvement. Le reste suit.
—Et ces quelques-uns?...
—On les a.
—Hum!... fit de nouveau Sirdey.
—Il y a nous quatre, d’abord, dit Dorick que cette discussion échauffait.
—Ça ne fait que quatre, observa placidement Sirdey.
—Et Kennedy?... Peut-on le compter, celui-là?...
—Oui, accorda Sirdey. Cinq.
—Et Jackson, énuméra Dorick, Smirnoff, Reede, Blumenfeldt, Loreley?
—Dix.
—Il y en a d’autres. C’est un compte à faire.
—Comptons alors, proposa Sirdey.
—Soit!» accorda Dorick en tirant de sa poche un crayon et un calepin.
Tous quatre s’assirent sur le sol, et, à tête reposée, firent le dénombrement des forces dont ils croyaient pouvoir disposer, après la disparition de l’homme, qui seul, d’après Dorick, rendait redoutable la puissance éparse de la foule. Chacun citait des noms, qu’on n’inscrivait sur le carnet qu’après discussion approfondie.
Du point élevé qu’ils occupaient, un vaste panorama se développait sous leurs yeux. La rivière, venue de l’Ouest, passait à leurs pieds, puis, se recourbant, repartait dans le Nord-Ouest, c’est-à-dire presque parallèlement à elle-même, vers le Bourg-Neuf où elle se jetait dans la mer. Au coude de la rivière, Libéria s’étendait, déployée comme une carte, puis, au delà, la plaine marécageuse qui séparait la ville du rivage.
On était au 25 février 1884. Depuis le jour où le Kaw-djer avait pris le pouvoir, plus de dix-huit mois s’étaient écoulés. L’œuvre accomplie pendant ce court espace de temps tenait réellement du prodige.
De nouveaux contingents d’ouvriers comblant perpétuellement les vides laissés par ceux qui ne pouvaient se faire à l’existence de l’île Hoste, le nombre des habitants de Libéria s’était encore accru et dépassait le millier. Mais les maisons, en bois pour la plupart, s’étaient multipliées elles aussi et suffisaient à abriter tout le monde. Limitée à l’Ouest par la rivière, la ville s’était largement développée dans la direction opposée et vers le Sud.
C’était une ville et non plus un campement, en effet. Rien n’y manquait maintenant de ce qui est nécessaire ou seulement agréable à la vie. Boulangers, épiciers, bouchers, assuraient l’alimentation publique. Des produits qu’ils mettaient en vente, la campagne hostelienne fournissait déjà sa part, et cette part représentait largement la consommation des producteurs. Dès l’année suivante, selon toute probabilité, l’île se suffirait à elle-même, en fait de froment, légumes et viandes de boucherie, en attendant le jour prochain où on pourrait passer de l’importation à l’exportation.
Les enfants ne vagabondaient plus. Une école avait été ouverte, dont M. et Mme Rhodes assumaient alternativement la direction.
Après toute une année d’absence, Harry Rhodes était revenu au mois d’octobre précédent, en rapportant avec lui une quantité considérable de marchandises. Aussitôt de retour, il avait eu une longue conférence avec le Kaw-djer, puis il s’était consacré à ses affaires, sans donner aucune explication sur la durée insolite de son voyage.
Le temps que M. et Mme Rhodes consacraient à l’école n’était aucunement préjudiciable au bazar, dont Edward et Clary, aidés de Tullia et Graziella Ceroni, s’occupaient activement, et dont le succès allait grandissant.
Un médecin, le Dr Samuel Arvidson, et un pharmacien étaient venus de Valparaiso s’installer à Libéria et y faisaient des affaires d’or. Un magasin de confections et un magasin de chaussures s’étaient ouverts et prospéraient. Ceux des émigrants qui, une première fois, avaient essayé de s’établir à leur compte dans leurs parties, avaient recommencé leur tentative avec un meilleur résultat. Libéria possédait plusieurs entrepreneurs employant un assez grand nombre d’ouvriers: un maçon, un charpentier, deux menuisiers, un tourneur sur bois, deux serruriers, dont l’un, très sérieusement outillé, eût mérité le qualificatif de constructeur.
A proximité de la ville, vers le Sud, non loin de l’endroit où stationnaient alors Lewis Dorick et ses compagnons, une briqueterie s’était ouverte et produisait des briques d’excellente qualité. Vers l’Est, dans les contreforts des montagnes de la pointe, on avait découvert des gisements considérables de ces corps si abondants dans la nature: le sulfate et le carbonate de chaux. On ne manquait, par conséquent, ni de plâtre, ni de chaux, et même il s’était trouvé un audacieux pour entreprendre, par des moyens rudimentaires, la fabrication du ciment, dont le port en construction absorbait de grandes quantités.
La large route qui passait au bas de la pente était celle-là même par où était venu le quatuor de mécontents, jusqu’au moment où ceux-ci l’avaient quittée pour un raidillon escaladant la montagne. Cette route, qui épousait toutes les sinuosités de la rivière disparaissait dans l’Ouest, un kilomètre plus loin, entre deux collines. Mais ils n’ignoraient pas, et personne n’ignorait qu’elle se prolongeait au delà et qu’on y travaillait sans relâche. Deux mois auparavant elle avait atteint, puis dépassé l’exploitation des Rivière, et depuis lors elle continuait, en se ramifiant sans cesse, à se dérouler vers le Nord.
Une autre route, complètement achevée, traversait la rivière sur un solide pont de pierre et réunissait la capitale à son faubourg.
Ce dernier n’avait subi que peu de changements, mais la digue soudée au rivage gagnait progressivement sur la mer. Déjà, elle abritait contre les vents d’Est l’anse du Bourg-Neuf, qu’elle transformait par degrés en un port vaste et tranquille. Ce jour-là précisément, on avait commencé à battre des pieux, première armature d’un batardeau destiné à l’édification d’un quai, le long duquel les navires pourraient un jour s’amarrer en eau profonde.
Ils n’avaient pas attendu l’achèvement de ce quai, ni celui de la digue, pour trafiquer à l’île Hoste. L’année précédente, il en était venu trois, au compte exclusif du Kaw-djer. Cette année, il en était venu sept, dont deux seulement affrétés par l’administration de la Colonie, le voyage des cinq autres étant motivé par des opérations privées et des entreprises individuelles.
En ce moment, un grand voilier stationnait en face du Bourg-Neuf, à demi chargé des planches débitées par la scierie des Rivière, tandis qu’un autre voilier, qui, son plein fait de la même marchandise, avait levé l’ancre quelques heures plus tôt, disparaissait derrière la pointe de l’Est.
Tout, dans le spectacle offert à Lewis Dorick et à ses compagnons, exprimait éloquemment la prospérité grandissante de la Colonie. Mais, ce spectacle éloquent, aucun d’eux ne voulait le voir ni l’entendre. Il leur était familier, d’ailleurs, et l’accoutumance en diminuait beaucoup la valeur. Des changements progressifs passent aisément inaperçus, et, ce qu’ils découvraient, ils l’avaient vu naître jour par jour. Même s’ils se fussent reportés par la pensée au lendemain du naufrage, dont près de trois ans les séparaient alors, se fussent-ils rendu compte du progrès accompli? Ce n’est pas sûr. Habitués à ce spectacle, ils l’eussent, sans doute, trouvé naturel, et il leur eût semblé que les choses avaient toujours été ainsi.
Pour le moment, du reste, ils avaient d’autres pensées en tête. Soigneusement ils énuméraient les habitants de Libéria et pointaient les noms au passage.
«Je ne vois plus personne, dit enfin Sirdey. Où en sommes-nous?
Dorick compta les noms inscrits sur le carnet.
—Cent dix-sept, dit-il.
—Sur mille!... acheva Sirdey.
—Et après?... répliqua Dorick. Cent dix-sept, c’est quelque chose. Croyez-vous que le Kaw-djer en ait davantage, j’entends des gens décidés, prêts à tout? Les autres sont des moutons qui suivront n’importe qui.
Sirdey ne répondit pas, mais il ne paraissait pas convaincu.
—Et puis, assez causé, trancha violemment Dorick. Nous sommes quatre. Mettons la chose aux voix.
—Moi, s’écria Fred Moore en brandissant son gros poing, j’en ai assez. Il arrivera ce qui arrivera. Je vote pour qu’on marche.
—Moi de même, dit son frère.
—Avec moi, ça fait trois voix... Et toi, Sirdey?...
—Je ferai comme les autres, dit sans enthousiasme l’ancien cuisinier. Mais...
Dorick lui coupa la parole:
—Pas de mais. Ce qui est voté est voté.
—Il faut bien cependant, insista Sirdey sans se laisser intimider, convenir des moyens. Se débarrasser du Kaw-djer, c’est bientôt dit. Reste à savoir comment.
—Ah!... si nous avions des armes... un fusil... un revolver... un pistolet seulement!... s’écria Fred Moore.
—Mais voilà, on n’en a pas, dit Sirdey avec flegme.
—Le couteau?... suggéra William Moore.
—Excellent pour te faire pincer, le couteau, mon vieux, répliqua Sirdey. Tu sais bien que le Kaw-djer est gardé comme un roi... Sans compter qu’il est de taille à donner du fil à retordre, quand même on s’y mettrait à quatre.
Fred Moore fronça les sourcils et serra les dents, en ponctuant cette mimique d’un geste violent. Sirdey avait raison. Il connaissait la poigne du Kaw-djer et se rappelait combien peu son grand corps avait pesé entre ses mains.
—J’ai mieux que ça à vous offrir, dit tout à coup Dorick au milieu du silence qui avait suivi la réplique de Sirdey.
Ses compagnons se tournèrent vers lui, l’interrogeant du regard.
—La poudre.
—La poudre?... répétèrent-ils tous trois sans comprendre. L’un d’eux demanda:
—Qu’en ferons-nous?
—Une bombe... Ah! le Kaw-djer est, dit-on, un anarchiste repenti. Eh bien! nous emploierons contre lui l’arme des anarchistes.
Les auditeurs de Dorick ne semblaient pas très emballés.
—Qui est-ce qui la fera, cette bombe? bougonna Fred Moore, Pas moi, toujours.
—Moi, dit Dorick. Sans compter que ça ne sera peut-être pas la peine. J’ai une idée, et, si elle est bonne, le Kaw-djer ne sautera pas tout seul. Hartlepool et les hommes qui seront dans le poste sauteront en même temps... Autant d’ennemis en moins que nous aurons le lendemain.
Les trois hommes regardèrent leur camarade avec admiration. Sirdey lui-même fut gagné.
—Comme ça!... murmura-t-il à bout d’arguments contraires.
Il se ravisa.
—Sapristi! s’écria-t-il. Nous parlons de poudre comme si nous en avions.
—Il y en a dans l’entrepôt, répliqua Dorick. Nous n’avons qu’à la prendre.
—Tu en parles à ton aise!... riposta Sirdey qui jouait décidément le rôle de l’opposition. Avec ça que c’est commode!... Qui est-ce qui se chargera de la besogne?
—Pas moi, dit Dorick.
—Naturellement! approuva Sirdey d’un ton railleur.
—Non, expliqua Dorick, je ne suis pas assez fort. Pas toi non plus: tu es trop poltron. Et pas davantage Fred Moore ni William: ils sont trop brutaux et trop maladroits.
—Qui, alors?
—Kennedy.
Personne ne fit d’objection. Oui, Kennedy, ancien matelot, leste, débrouillard, habile de ses doigts, apte à tous les métiers, pouvait réussir là ou d’autres échoueraient. Le choix de Dorick était bon.
Celui-ci interrompit leurs réflexions.
—Voilà qu’il se fait tard, dit-il; si vous voulez, rendez-vous ici demain à la même heure. Kennedy sera là. Nous nous expliquerons, et nous conviendrons de tout.»
En approchant des premières maisons, ils estimèrent prudent de s’écarter les uns des autres, et, le lendemain, ils prirent une précaution semblable pour se rendre à l’endroit convenu. Chacun sortit de la ville isolément, et c’est seulement quand ils furent hors de vue qu’ils laissèrent peu à peu décroître les distances qui les séparaient.
Ils étaient cinq, ce soir-là, Kennedy, averti par Dorick, s’étant joint au quatuor.
«Il est des nôtres,» annonça Dorick en frappant sur l’épaule du matelot.
On échangea des poignées de mains, puis, sans perdre de temps, on examina le moyen d’exécuter le projet de la veille. La conversation fut longue. Il faisait nuit noire, quand les cinq hommes commencèrent à redescendre vers la ville. Leur accord était complet. On allait agir le soir même.
Bien que l’obscurité fût profonde, ils se divisèrent comme ils l’avaient fait le jour précédent. Laissant entre eux un intervalle de quelques minutes, ils quittèrent la route, s’engagèrent à travers champs et contournèrent les maisons par le Sud jusqu’à la rivière, puis, revenant sur leurs pas, ils pénétrèrent en ville, en longeant l’enclos de Patterson. Tout était silencieux. Sans être vus, ils arrivèrent jusqu’au Gouvernement, où dormaient en ce moment le Kaw-djer, Hartlepool et les mousses. A l’ombre d’une maison, leur groupe se reforma, invisible. Là, ils s’immobilisèrent, l’oreille tendue, leurs yeux fouillant la nuit...
Ils avaient devant eux la porte du Tribunal. Du poste de police, situé sur la façade opposée, de faibles bruits leur parvenaient. Là-bas, des hommes veillaient. Mais, de ce côté, il n’y avait personne. La rue était silencieuse et déserte.
Pourquoi eût-on gardé la salle du Tribunal? Elle ne contenait rien qu’une table, un siège grossier, et quelques bancs fixés dans le plancher.
Lorsqu’ils furent bien certains que la solitude était complète, Dorick et Kennedy quittèrent leur abri et traversèrent rapidement l’espace découvert. En un instant, ils atteignirent la porte du Tribunal, que Kennedy entreprit de forcer, tandis que Dorick faisait le guet. Pendant ce temps, les frères Moore, laissant Sirdey à la place qu’ils occupaient tous auparavant, s’éloignaient à leur tour, l’un à gauche, l’autre à droite, pour s’arrêter au bout de quelques pas. D’où ils étaient maintenant, ils pouvaient surveiller, celui-ci, la façade principale et la place ménagée devant le Gouvernement, celui-là, le mur sans issue, qui, au Sud, clôturait la prison, et la rue séparant ce mur des autres maisons. Kennedy était bien gardé. Au moindre danger, il serait prévenu à temps pour s’enfuir.
Aucun incident ne survint. L’ancien matelot put travailler tout à son aise. Travail facile au surplus, car ce n’était pas une serrure bien solide qui fermait la porte du Tribunal. Celle-ci céda aux premières pesées et s’ouvrit béante sur les ténèbres intérieures.
Kennedy entra, laissant Dorick en surveillance au dehors.
On ne voyait goutte dans la salle. Kennedy frotta une allumette et alluma une bougie. Il savait où il allait, Dorick lui ayant soigneusement fait sa leçon. Des trois cloisons limitant la pièce dans laquelle il pénétrait, celle de droite séparait le Tribunal de la prison; celle de gauche était commune avec le Gouvernement proprement dit qui servait en même temps de domicile au Kaw-djer, Derrière celle qui lui faisait face, c’était l’entrepôt.
Kennedy traversa obliquement la salle, jusqu’à l’encoignure formée par la jonction de cette dernière cloison avec celle de la prison. La prison étant vide pour l’instant, personne, par conséquent, ne pourrait l’entendre. Là, il fit halte et, promenant sa bougie contre la paroi, examina la manière dont il convenait de procéder.
Il sourit joyeusement. Percer cette cloison ne serait qu’un jeu. Bâtie dès les premiers jours qui avaient suivi le coup d’État du Kaw-djer, à un moment où l’essentiel était d’aller vite, cette cloison ne constituait pas un bien sérieux obstacle. Elle était faite de madriers verticaux encastrés à leurs extrémités dans le plafond et dans le plancher, et laissant entre eux des intervalles qu’on avait remplis avec des pierrailles noyées dans un mortier de qualité médiocre et dont la dureté n’était pas des plus grandes. Le couteau de Kennedy entama sans peine ce mortier, et peu à peu les pierres descellées sortirent de leurs alvéoles. Il n’y avait à craindre que le bruit de leur chute. C’est pourquoi, dès qu’elles étaient ébranlées, Kennedy les arrachait une à une et les déposait doucement sur le sol.
En une heure il eut pratiqué un trou de taille à lui livrer passage dans le sens de la hauteur. En largeur également, ce trou eût été suffisant, sans un madrier qui le traversait, et qu’il était, par conséquent, nécessaire de couper. Ce fut la partie la plus pénible du travail. Une heure encore fut employée à le mener à bonne fin.
De temps à autre, Kennedy s’arrêtait et prêtait l’oreille aux bruits extérieurs. Tout était tranquille. Aucun appel des guetteurs n’annonçait l’approche d’un danger.
Lorsque le trou fut assez grand, il passa de l’autre côté de la cloison. Là, les choses se compliquèrent. Au milieu des caisses et des marchandises de toutes sortes qui remplissaient l’entrepôt, se mouvoir sans bruit était fort difficile. Une extrême prudence était de rigueur.

Agrandir
Les tonnelets de poudre étaient là, sous ses yeux. (Page 282.)
Où avait-on placé les barils de poudre?... Nulle part il ne les apercevait... Les barils devaient être là, cependant...
Il se mit à leur recherche. Lentement, surveillant le moindre de ses gestes, il s’insinua entre les caisses, obligé d’en déplacer parfois pour gagner du terrain.
Près de deux heures s’écoulèrent. Au dehors, on devait ne rien comprendre à ce retard, et lui-même commençait à désespérer. Il s’énervait. La nuit avançait; le jour ne tarderait pas à se lever. Lui faudrait-il donc partir sans avoir réussi dans une entreprise que trahirait l’effraction de la porte et qu’il serait par conséquent impossible de renouveler?
De guerre lasse, il allait se résigner à battre en retraite, quand il découvrit enfin ce qu’il cherchait. Les tonnelets de poudre étaient là, sous ses yeux. Il y en avait cinq, rangés en bon ordre près d’une porte qui s’ouvrait de l’autre côté dans le poste de police. Kennedy, retenant son souffle, entendait les hommes de veille causer entre eux. Il distinguait nettement leurs paroles. Plus que jamais, il était nécessaire d’agir en silence.
Kennedy souleva un des barils, mais ce fut pour le reposer tout de suite sur le sol. Ce baril était trop lourd pour qu’un seul homme pût l’emporter sans bruit par le chemin compliqué qu’il fallait suivre. Se glissant entre les caisses, il regagna la salle du Tribunal et, passant sa tête dans le trou de la cloison, appela Dorick, dont la silhouette noire se découpait sur la nuit moins profonde de l’extérieur.
Celui-ci se rendit à l’appel du marin.
«Comme tu as été long! dit-il à voix basse, en se penchant vers l’ouverture. Que t’est-il donc arrivé?
—Rien, répondit Kennedy sur le même ton, mais ce n’est pas facile de naviguer là-dedans.
—As-tu les barils?
—Non. Ils sont trop lourds... Il faut être deux... Viens!»
Dorick s’introduisit dans l’ouverture et, guidé par Kennedy, traversa l’entrepôt. Les deux hommes saisirent un des barils, et, le faisant passer par-dessus les caisses, l’amenèrent dans la salle du Tribunal. Dorick, aussitôt, franchit de nouveau la cloison.
«Où vas-tu? demanda Kennedy en étouffant sa voix,
—Chercher un second baril, répondit Dorick. Dépêchons-nous. Le jour va se lever.
—Un baril? répéta Kennedy étonné. Avec celui-ci on ferait sauter Libéria tout entière!
—Nous emporterons l’autre, dit Dorick.
—Pour quoi faire?
—C’est mon idée... Quand on sera débarrassé du Kaw-djer, il faudra être les maîtres... La poudre pourra nous servir.
—Où la mettras-tu, en attendant?
—J’ai une cachette sûre... Ne t’inquiète pas.»
Kennedy obéit de mauvaise grâce. Un quart d’heure plus tard, le second baril était déposé à côté du premier.
L’un d’eux fut rapidement placé contre la cloison de gauche, puis, vers le bas, Kennedy le perça d’un trou, par où une petite quantité de poudre s’écoula.
Pendant ce temps, Dorick avait sorti de sa poche une sorte de tresse faite de brins de coton lâchement entrelacés. Cette tresse, qu’il avait eu soin d’humecter au préalable, il la roula dans la poudre, puis, en prélevant un bout d’un coup de couteau, il alluma cet échantillon à titre d’expérience. Le feu grésilla, courut, s’éteignit.
«Parfait! déclara Dorick. Cinq centimètres pour une minute. Donc, la mèche entière en durera vingt. C’est plus qu’il ne nous en faut.»
Il se rapprocha du baril...
A ce moment, un bruit violent se fit entendre, Dorick s’arrêta sur place, Kennedy et lui se regardèrent. Ils étaient livides...
Leur angoisse fut courte. Dorick, reprenant son sang-froid, se mit à rire.
«La pluie,» dit-il, en haussant les épaules.
Il alla jusqu’à la porte et regarda au dehors. La pluie tombait à verse, en effet, et le bruit qui les avait épouvantés était celui des gouttes qui crépitaient furieusement contre le toit. En somme, c’était une circonstance favorable. La pluie effacerait toutes les traces, et rien ne pourrait les dénoncer, si par hasard les soupçons se portaient sur eux. D’autre part, ce vacarme couvrirait l’inévitable pétillement de la mèche.
Par exemple, il n’y avait pas de temps à perdre. Le ciel s’empourprait déjà vers l’Est. Dans quelques instants, il ferait grand jour, et Dorick connaissait assez les habitudes du Kaw-djer pour savoir que celui-ci ne tarderait pas beaucoup à paraître au dehors.
«Vite!» dit-il.
La mèche déroulée, l’un des bouts fut introduit dans le tonneau, puis Dorick enflamma une allumette qu’il approcha de l’autre extrémité. Hâtivement, les deux hommes sortirent alors, Kennedy le premier en emportant le second baril, puis Dorick qui tira de son mieux la porte derrière lui.
Les frères Moore et Sirdey étaient fidèlement à leurs postes.
Dorick, appelant leur attention par un léger sifflement, leur apprit d’un geste le succès de la tentative.
Aussitôt, tous s’éloignèrent rapidement, tandis que, sur la place déserte, l’orage continuait à verser son déluge.
IV DANS LES GROTTES.
Quand le Kaw-djer sortit du Gouvernement, l’orage était apaisé. Il ne pleuvait plus. Chassant devant lui les nuages, le soleil avait jailli de la mer et dorait Libéria de ses rayons obliques.
Le Kaw-djer regarda autour de lui. Il ne vit personne. Comme chaque jour, il sortait le premier du sommeil.
Aspirant largement l’air matinal, il s’avança de quelques pas sur la place transformée par l’orage en un lac de boue. La porte entr’ouverte du Tribunal attira aussitôt son attention. Sans attacher à cette négligence beaucoup d’importance, il s’approcha de la porte dans l’intention de la fermer. Il aperçut alors qu’elle avait été fracturée, ce qui le surprit grandement. Quel était le sens d’une telle effraction? Y avait-il donc des gens si dénués de tout que le misérable contenu de cette salle eût été capable de les tenter?
Le Kaw-djer poussa la porte et, dès le seuil, vit le tonnelet. Il ne comprit pas tout d’abord, mais un rapide examen l’eut bientôt renseigné. Cette poudre répandue... cette mèche aux trois quarts consumée qui traînait sur le parquet... Il n’y avait pas à s’y tromper: on avait voulu le faire sauter, et le Gouvernement avec lui.
Cette découverte le plongea dans la stupéfaction. Eh quoi! il existait des colons qui le haïssaient à ce point!... Puis il réfléchit, cherchant quels pouvaient être les auteurs d’un pareil attentat. Certes, il n’était en état d’accuser personne. Mais il connaissait trop bien cependant la population de la ville, pour que ses soupçons pussent s’égarer hors d’un cercle assez restreint. Ferdinand Beauval, malgré ses nouvelles fonctions?... Peut-être, à la rigueur. Lewis Dorick?... Plus probablement. En tous cas, quelqu’un de ceux qui évoluaient dans leurs sillages.
Le Kaw-djer fit du regard le tour de la salle et remarqua le trou pratiqué dans la cloison. L’aventure était limpide. Ce tonneau, on l’avait dérobé dans l’entrepôt, amené où il se trouvait maintenant, puis le coupable s’était enfui, après avoir allumé la mèche qui devait provoquer la déflagration de la poudre... Mais, contrairement à l’espoir du criminel, l’explosion ne s’était pas produite. La mèche, après avoir brûlé sur les deux tiers de sa longueur, s’était éteinte au contact d’une flaque d’eau qui recouvrait son dernier tiers.
D’où venait cette eau? Pour le savoir, le Kaw-djer n’eut qu’à lever la tête. Elle était venue du ciel, par une fissure du toit, à travers le plafond fait de planches à peine assemblées. Entre deux lames disjointes, des traces d’humidité étaient visibles. De là, l’eau était tombée goutte à goutte, jusqu’à former cette flaque qui avait opposé au feu une infranchissable barrière.
Le Kaw-djer ne put réprimer un frisson, sinon pour lui-même, du moins pour ceux que le Gouvernement abritait avec lui, c’est-à-dire pour Hartlepool, qui y avait élu domicile avec ses deux enfants adoptifs, et pour les hommes de garde la nuit précédente. Leur vie n’avait dépendu que d’une circonstance fortuite. Sans l’orage qui avait éclaté aux premières lueurs de l’aube, tous seraient morts à l’heure actuelle.
Réflexions faites, le Kaw-djer jugea préférable de tenir secrète cette tentative avortée. Il n’avait nul besoin de ce surcroît de popularité, et mieux valait, en dernière analyse, ne pas jeter le trouble dans cette population paisible.
Tirant la porte derrière lui, il alla réveiller Hartlepool, qu’il conduisit au Tribunal et qu’il mit au courant des événements, Hartlepool fut atterré. Pas plus que son chef, il ne pouvait désigner les coupables, mais, pas plus que lui, il n’hésitait sur les noms de ceux qu’il était logique de suspecter.
Le Kaw-djer ayant résolu de ne pas ébruiter cette affaire, il lui fallait boucher l’ouverture de la cloison sans aucun concours étranger. Hartlepool partit donc à la recherche des matériaux nécessaires, tandis que le Kaw-djer transportait le baril de poudre à l’endroit qu’il occupait antérieurement dans l’entrepôt.
Il put ainsi constater qu’un autre des tonnelets avait disparu. En y comprenant celui qu’il avait trouvé dans la salle du Tribunal, il n’en restait que quatre, au lieu de cinq. Que voulait-on faire de cette poudre? Pas un bon usage assurément. Pourtant, en l’absence de toute arme à feu, elle n’était guère utilisable, les voleurs devant bien supposer qu’on allait rendre impossible une tentative semblable à celle qu’un hasard favorable venait de faire échouer.
Dès qu’Hartlepool fut de retour, les deux maçons improvisés remirent en place le morceau de madrier coupé par Kennedy, puis le vide fut bouché comme précédemment avec des pierrailles noyées dans du mortier. Bientôt il ne subsista aucune trace de l’attentat. Alors seulement le Kaw-djer se retira chez lui, en se faisant suivre d’Hartlepool qu’il informa de la disparition d’un second baril de poudre.
La chose méritait considération. Puisque les coupables s’étaient emparés de cette poudre, c’est qu’ils méditaient de recommencer leur tentative, et il convenait d’aviser aux moyens de se protéger contre eux.
Après que la question eut été examinée sous toutes ses faces, il fut définitivement convenu que l’attentat ne serait pas ébruité, et qu’on agirait avec prudence de façon à ne pas attirer l’attention. En premier lieu, on résolut d’augmenter les forces de police et de les porter de quarante à soixante hommes, en attendant mieux, si la nécessité en était ultérieurement démontrée. Pour l’instant, il faudrait se contenter de huit gardes supplémentaires, puisqu’on ne possédait en réserve que ce nombre d’armes à feu, mais il fut entendu que le Kaw-djer ferait venir deux cents nouveaux fusils, de manière à pouvoir parer dans l’avenir à toutes les éventualités. Il s’était créé à Libéria des intérêts déjà considérables et qui grandissaient de jour en jour. Il importait d’être en mesure de les défendre au besoin.
On convint, en outre, que les hommes de veille monteraient dorénavant leur garde en plein air et non dans le poste de police. Ils se relèveraient deux par deux et, pendant leur faction, feraient les cent pas autour du Gouvernement, qui serait ainsi à l’abri d’une surprise.
Le Kaw-djer ne crut pas devoir s’arrêter pour l’instant à d’autres mesures, mais Hartlepool se promit in petto de les compléter en entourant son chef d’une protection aussi vigilante que discrète.
Quant à découvrir les coupables, il n’y fallait pas compter, sous peine de mettre la ville en ébullition. Ils n’avaient laissé aucune trace, et seule la découverte du baril de poudre dérobé les eût démasqués. Mais, pour trouver ce baril, il aurait fallu se livrer à de nombreuses perquisitions, qui eussent causé une émotion que le Kaw-djer entendait éviter à tout prix.
Les choses ainsi réglées, la vie reprit son cours normal. Les jours passèrent après les jours, effaçant le souvenir d’un incident auquel le temps écoulé enlevait beaucoup de son importance première et dont la nouvelle organisation rendait le retour impossible.