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Les naufragés du Jonathan

DEUXIÈME PARTIE

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I A TERRE.

Même en cette région si bouleversée, l’île Hoste est remarquable par la fantaisie de son plan. Si la côte septentrionale, qui borde le canal du Beagle sur la moitié de son étendue, en est sensiblement rectiligne, le littoral, sur le reste de son périmètre, est hérissé de caps aigus ou creusé de golfes étroits, dont quelques-uns profonds jusqu’à traverser l’île presque de part en part.

L’île Hoste est une des grandes terres de l’archipel magellanique. Sa largeur peut être estimée à cinquante kilomètres, et sa longueur à plus de cent, non compris cette presqu’île Hardy, recourbée comme un cimeterre, qui projette à huit ou dix lieues dans le Sud-Ouest la pointe connue sous le nom de Faux cap Horn.

C’est à l’Est de cette presqu’île, au revers d’une énorme masse granitique séparant la baie Orange de la baie Scotchwell, que le Jonathan était venu s’échouer.

Au jour naissant, une falaise sauvage apparut dans les brumes de l’aube, que ne tardèrent pas à dissiper les derniers souffles de la tempête expirante. Le Jonathan gisait à l’extrémité d’un promontoire dont l’arête, formée d’un morne très à pic du côté de la mer, se rattachait par un faîte élevé à l’ossature de la presqu’île. Au pied du morne s’étendait un lit de roches noirâtres, toutes visqueuses de varechs et de goëmons. Entre les récifs brillait par places un sable lisse et encore humide, prodigieusement constellé de ces coquillages: térébratules, fissurelles, patelles, tritons, peignes, licornes, oscabrions, mactres, vénus, si abondants sur les plages magellaniques. En somme, l’île Hoste ne semblait pas des plus accueillantes à première vue.

Dès que la lumière leur permit de distinguer confusément la côte, la plupart des naufragés se laissèrent glisser sur les récifs alors presque entièrement découverts, et s’empressèrent de gagner la terre. C’eût été folie de vouloir les retenir. On imagine aisément quelle hâte ils devaient avoir de fouler un sol ferme après les affres d’une pareille nuit. Une centaine d’entre eux se mirent en devoir d’escalader le morne en le prenant à revers, dans l’espoir de reconnaître du sommet une plus vaste étendue de pays. Du surplus de la foule, une partie s’éloigna en contournant le rivage sud de la pointe, une autre suivit le rivage nord, tandis que le plus grand nombre stationnaient sur la grève, absorbés dans la contemplation du Jonathan échoué.

Quelques émigrants toutefois, plus intelligents ou moins impulsifs que les autres, étaient restés à bord et tenaient leurs regards fixés sur le Kaw-djer, comme s’ils eussent attendu un mot d’ordre de cet inconnu dont l’intervention leur avait déjà été si profitable. Celui-ci ne montrant aucune velléité d’interrompre la conversation qu’il soutenait avec le maître d’équipage, l’un de ces émigrants se détacha enfin d’un groupe de quatre personnes, parmi lesquelles figuraient deux femmes, et se dirigea vers les causeurs. A l’expression de son visage, à sa démarche, à mille signes impalpables, il était aisé de reconnaître que cet homme, âgé d’environ cinquante ans, appartenait à une classe supérieure au milieu dans lequel il se trouvait placé.

«Monsieur, dit-il en abordant le Kaw-djer, que je vous remercie, avant tout. Vous nous avez sauvés d’une mort certaine. Sans vous et sans vos compagnons, nous étions inévitablement perdus.

Les traits, la voix, le geste de ce passager disaient son honnêteté et sa droiture. Le Kaw-djer serra avec cordialité la main qui lui était tendue, puis, employant la langue anglaise dans laquelle on lui adressait la parole:

—Nous sommes trop heureux, mon ami Karroly et moi, répondit-il, que notre expérience de ces parages nous ait permis d’éviter une si effroyable catastrophe.

—Permettez-moi de me présenter. Je suis émigrant et je m’appelle Harry Rhodes. J’ai avec moi ma femme, ma fille et mon fils, reprit le passager en désignant les trois personnes qu’il avait quittées pour aborder le Kaw-djer.

—Mon compagnon, dit en échange le Kaw-djer, est le pilote Karroly, et voici Halg, son fils. Ce sont des Fuégiens, comme vous pouvez le voir.

—Et vous? interrogea Harry Rhodes.

—Je suis un ami des Indiens. Ils m’ont baptisé le Kaw-djer, et je ne me connais plus d’autre nom.

Harry Rhodes regarda avec étonnement son interlocuteur qui soutint cet examen d’un air calme et froid. Sans insister, il demanda:

—Quel est votre avis sur ce que nous devons faire?

—Nous en parlions précisément, M. Hartlepool et moi, répondit le Kaw-djer. Tout dépend de l’état du Jonathan. Je n’ai pas, à vrai dire, beaucoup d’illusions à ce sujet. Cependant, il est nécessaire de l’examiner avant de rien décider.

—En quelle partie de la Magellanie sommes-nous échoués? reprit Harry Rhodes.

—Sur la côte sud-est de l’île Hoste.

—Près du détroit de Magellan?

—Non. Fort loin, au contraire.

—Diable!... fit Harry Rhodes.

—C’est pourquoi, je vous le répète, tout dépend de l’état du Jonathan. Il faut d’abord s’en rendre compte. Nous prendrons ensuite une décision.»

Suivi du maître Hartlepool, d’Harry Rhodes, d’Halg et de Karroly, le Kaw-djer descendit sur les récifs, et, tous ensemble, ils firent le tour du clipper.

On eut vite acquis la certitude que le Jonathan devait être considéré comme absolument perdu. La coque était crevée en vingt endroits, déchirée sur presque toute la longueur du flanc de tribord, avaries particulièrement irrémédiables quand il s’agit d’un bâtiment en fer. On devait donc renoncer à tout espoir de le remettre à flot et l’abandonner à la mer qui ne tarderait pas à en achever la démolition.

«Selon moi, dit alors le Kaw-djer, il conviendrait de débarquer la cargaison et de la mettre en lieu sûr. Pendant ce temps, on réparerait notre chaloupe qui a subi de sérieuses avaries au moment de l’échouage. Les réparations terminées, Karroly conduirait à Punta-Arenas un des émigrants qui apprendrait le sinistre au gouverneur. Sans aucun doute, celui-ci s’empressera de faire le nécessaire pour vous rapatrier.

—C’est fort sagement dit et pensé, approuva Harry Rhodes.

—Je crois, reprit le Kaw-djer, qu’il serait bon de communiquer ce plan à tous vos compagnons. Pour cela, il faudrait les réunir sur la grève, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.»

On dut attendre assez longtemps le retour des diverses bandes qui s’étaient plus ou moins éloignées dans des directions opposées. Avant neuf heures du matin, cependant, la faim eut ramené tous les émigrants en face du navire échoué. Harry Rhodes, montant sur un quartier de roc en guise de tribune, transmit à ses compagnons la proposition du Kaw-djer.

Elle n’obtint pas un succès absolument unanime. Quelques auditeurs ne parurent pas satisfaits. On entendit des réflexions désobligeantes.

«Décharger un navire de trois mille tonneaux, maintenant!... Il ne manquait plus que ça! murmurait l’un.

—Pour qui nous prend-on? bougonnait un autre.

—Comme si l’on n’avait pas assez trimé! disait en sourdine un troisième.

Une voix s’éleva enfin nettement de la foule.

—Je demande la parole, articulait-elle en mauvais anglais.

—Prenez-la, acquiesça, sans même connaître le nom de l’interrupteur, Harry Rhodes, qui descendit sur-le-champ de son piédestal.

Il y fut aussitôt remplacé par un homme dans la force de l’âge. Son visage, aux traits assez beaux, éclairé par des yeux bleus un peu rêveurs, était encadré par une barbe touffue de couleur châtain. Le propriétaire de cette magnifique barbe en tirait, selon toute apparence, quelque vanité, car il en caressait avec amour les poils longs et soyeux, d’une main dont nul travail grossier n’avait altéré la blancheur.

—Camarades, prononça ce personnage en arpentant le rocher comme Cicéron devait jadis arpenter les rostres, la surprise que plusieurs d’entre vous ont manifestée est des plus naturelles. Que nous propose-t-on, en effet? De séjourner un temps indéterminé sur cette côte inhospitalière et de travailler stupidement au sauvetage d’un matériel qui n’est pas à nous. Pourquoi attendrions-nous ici le retour de la chaloupe, alors qu’elle peut être utilisée à nous transporter les uns après les autres jusqu’à Punta-Arenas?

Des: «Il a raison!», «C’est évident!», coururent parmi les auditeurs.

Cependant le Kaw-djer répliquait du milieu de la foule:

—La Wel-Kiej est à votre disposition, cela va sans dire. Mais il lui faudra dix ans pour transporter tout le monde à Punta-Arenas.

—Soit! concéda l’orateur. Restons donc ici en attendant son retour. Ce n’est pas une raison pour décharger le matériel à grand renfort de bras. Que nous retirions des flancs du navire les objets qui sont notre propriété personnelle, rien de mieux, mais le reste!... Devons-nous quelque chose à la Société à laquelle tout cela appartient? Bien au contraire, c’est elle qui est responsable de nos malheurs. Si elle n’avait pas fait preuve de tant d’avarice, si son bateau avait été meilleur et mieux commandé, nous n’en serions pas où nous en sommes. Et d’ailleurs, quand bien même il n’en serait pas ainsi, devrions-nous pour cela oublier que nous faisons partie de l’innombrable classe des exploités, et nous transformer bénévolement en bêtes de somme des exploiteurs?

L’argument parut apprécié. Une voix dit: «Bravo!». Il y eut de gros rires.

L’orateur, ainsi encouragé, poursuivit avec une chaleur nouvelle:

—Exploités, nous le sommes à coup sûr, nous autres travailleurs—et l’orateur, ce disant, se frappait la poitrine avec énergie—qui n’avons pu, fût-ce au prix d’un labeur acharné, gagner dans les lieux qui nous ont vus naître le pain qu’aurait trempé notre sueur. Nous serions bien sots maintenant de charger nos échines de toute cette ferraille fabriquée par des ouvriers comme nous et qui n’en est pas moins la propriété de ce capitalisme oppresseur, dont l’incommensurable égoïsme nous a contraints à quitter nos familles et nos patries?

Si la plupart des émigrants écoutaient d’un air ahuri ces tirades prononcées dans un anglais vicié par un fort accent étranger, plusieurs d’entre eux en paraissaient ébranlés. Un petit groupe, réuni au pied de la tribune improvisée, donnait notamment des marques d’approbation.

Ce fut encore le Kaw-djer qui remit les choses au point.

—J’ignore à qui appartient la cargaison du Jonathan, dit-il avec calme, mais mon expérience de ce pays m’autorise à vous affirmer qu’elle pourra éventuellement vous être utile. Dans l’ignorance où nous sommes tous de l’avenir, il est sage, selon moi, de ne pas l’abandonner.»

Le précédent orateur ne manifestant aucune velléité de réplique, Harry Rhodes escalada de nouveau le rocher et mit aux voix la proposition de Kaw-djer. Elle fut adoptée à mains levées sans autre opposition.

«Le Kaw-djer demande, ajouta Harry Rhodes transmettant une question qui lui était faite à lui-même, s’il n’y aurait pas parmi nous des charpentiers qui consentiraient à l’aider pour réparer sa chaloupe.

—Présent! fit un homme à l’aspect solide, qui éleva un bras au-dessus des têtes.

—Présent!» répondirent presque en même temps deux autres émigrants.

«Le premier qui a parlé, c’est Smith, dit Hartlepool au Kaw-djer, un ouvrier embauché par la Compagnie. C’est un brave homme. Je ne connais pas les deux autres. Tout ce que je sais, c’est que l’un s’appelle Hobard.

—Et l’orateur, le connaissez-vous?

—C’est un émigrant, un Français, je crois. On m’a dit qu’il se nommait Beauval, mais je n’en suis pas sûr.»

Le maître d’équipage ne se trompait pas. Tels étaient bien le nom et la nationalité de l’orateur, dont l’histoire assez mouvementée peut cependant être résumée en quelques lignes.

Ferdinand Beauval avait commencé par être avocat, et peut-être eût-il réussi dans cette profession, car il ne manquait ni d’intelligence, ni de talent, s’il n’avait eu le malheur d’être piqué, dès le début de sa carrière, par la tarentule politique. Pressé de réaliser une ambition à la fois ardente et confuse, il s’était enrôlé dans les partis avancés et n’avait pas tardé à lâcher le Palais pour les réunions publiques. Il serait, sans doute, parvenu à se faire élire député tout comme un autre, s’il avait pu attendre assez longtemps. Mais ses modestes ressources furent épuisées avant que le succès eût couronné ses efforts. Réduit aux expédients, il s’était alors compromis dans des affaires douteuses, et, de ce jour, datait pour lui la dégringolade qui, de chute en chute, l’avait fait rouler dans la gêne, puis dans la misère, et l’avait enfin contraint à chercher une meilleure fortune sur le sol de la libre Amérique.

Mais, en Amérique, le sort ne lui avait pas été plus clément. Après avoir passé de ville en ville, en exerçant successivement tous les métiers, il avait finalement échoué à San Francisco, où, le destin ne lui souriant pas davantage, il s’était vu acculé à un second exil.

Ayant réussi à se procurer le capital minimum nécessaire, il s’était inscrit dans ce convoi d’émigrants sur le vu d’un prospectus qui promettait monts et merveilles aux premiers colons de la concession de la baie de Lagoa. Son espoir risquait fort d’être trompé de nouveau, après le naufrage du Jonathan, qui le jetait, avec tant d’autres misérables, sur le littoral de la presqu’île Hardy.

Toutefois, les échecs perpétuels de Ferdinand Beauval n’avaient aucunement ébranlé sa confiance en lui-même et dans son étoile. Ces échecs, qu’il attribuait à la méchanceté, à l’ingratitude, à la jalousie, laissaient intacte sa foi en sa valeur propre, qui triompherait, un jour ou l’autre, à la première occasion favorable.

C’est pourquoi pas un instant il n’avait laissé dépérir les dons de conducteur d’hommes qu’il s’attribuait modestement. A peine à bord du Jonathan, il s’était efforcé de répandre autour de lui la bonne semence, et parfois avec une telle intempérance de langage que le capitaine Leccar avait cru devoir intervenir.

Malgré cette entrave apportée à sa propagande, Ferdinand Beauval n’était pas sans avoir remporté quelques petits succès pendant le commencement de ce voyage qui venait de prendre fin d’une manière si dramatique. Certains de ses compagnons d’infortune, en nombre insignifiant, il est vrai, n’avaient pas laissé de prêter une oreille complaisante aux suggestions démagogiques qui faisaient le fond de son éloquence habituelle. Autour de lui, ils formaient maintenant un groupe compact, dont le seul défaut était de compter de trop rares unités.

Plus grande sans doute eût été la quantité de ses adeptes, si Beauval, continuant à jouer de malheur, ne se fût heurté, à bord du Jonathan, à un redoutable concurrent. Ce concurrent n’était autre qu’un Américain du Nord, du nom de Lewis Dorick, homme au visage rasé, à l’aspect glacial, à la parole tranchante comme un couteau. Ce Lewis Dorick professait des théories analogues à celles de Beauval, en les poussant d’un degré plus avant. Alors que celui-ci préconisait un socialisme, dans lequel l’État, unique propriétaire des moyens de production, répartirait à chacun son emploi, Dorick vantait un plus pur communisme, dans lequel tout serait à la fois propriété de tous et de chacun.

Entre les deux leaders sociologues, on pouvait encore noter une différence plus caractéristique que le désaccord de leurs principes. Tandis que Beauval, Latin imaginatif, se grisait de mots et de rêves, tout en pratiquant pour son propre compte des mœurs assez douces, de Dorick, sectaire plus farouche et plus, absolu doctrinaire, le cœur de marbre ignorait la pitié. Alors que l’un, fort capable au demeurant d’affoler un auditoire jusqu’à la violence, était personnellement inoffensif, l’autre constituait par lui-même un danger.

Dorick prônait l’égalité d’une manière telle qu’il la rendait haïssable. Ce n’est pas en bas, c’est en haut qu’il regardait. La pensée du sort misérable auquel est vouée l’immense majorité des humains ne faisait battre son cœur de nulle émotion, mais qu’un petit nombre d’entre eux occupassent un rang social supérieur au sien, cela lui donnait des convulsions de rage.

Vouloir l’apaiser eût été folie. Pour le plus timide des contradicteurs, il devenait sur-le-champ un ennemi implacable qui, s’il eût été libre, n’eût employé d’autre argument que la violence et le meurtre.

A cette âme ulcérée, Dorick devait tous ses malheurs. Professeur de littérature et d’histoire, il n’avait pu résister au désir de répandre, du haut de sa chaire, un tout autre enseignement. Volontiers, il y proclamait ses maximes libertaires, non pas sous la forme d’une pure discussion théorique, mais sous celle d’affirmations péremptoires devant lesquelles on a le devoir étroit de s’incliner.

Cette conduite n’avait pas tardé à porter ses fruits naturels. Dorick, remercié par son directeur, avait été invité à chercher une autre place. Les mêmes causes continuant à produire les mêmes effets, sa nouvelle place lui avait échappé comme la première, la troisième comme la deuxième, et ainsi de suite, tant qu’enfin la porte de la dernière institution s’était irrévocablement refermée derrière lui. Il était alors tombé sur le pavé, d’où, professeur transformé en émigrant, il avait rebondi sur le pont du Jonathan.

Au cours de la traversée, Dorick et Beauval avaient recruté chacun leurs partisans, celui-ci par la chaleur d’une éloquence que n’alourdit pas la critique consciencieuse des idées, celui-là par l’autorité inhérente à un homme qui s’affirme possesseur de la vérité intégrale. Cette modeste clientèle, dont ils s’étaient érigés les chefs, ils n’arrivaient pas à se la pardonner réciproquement. Si, en apparence, ils se faisaient encore bon visage, leurs âmes étaient pleines de colère et de haine.

A peine débarqué sur la grève de l’île Hoste, Beauval n’avait pas voulu perdre un instant pour s’assurer un avantage sur son rival. Trouvant l’occasion favorable, il avait gravi la tribune et pris la parole de la manière que l’on sait. Peu importait que sa thèse n’eût pas finalement triomphé. L’essentiel est de se mettre en vedette. La foule s’habitue à ceux qu’elle voit souvent, et pour devenir tout naturellement un chef, il suffit de s’en attribuer le rôle assez longtemps.

Pendant le court dialogue du Kaw-djer et d’Hartlepool, Harry Rhodes avait continué à haranguer ses compagnons.

«Puisque la proposition est adoptée, leur dit-il du haut de son rocher, il faudrait confier à l’un de nous la direction du travail. Ce n’est pas peu de chose que de décharger entièrement un navire de trois mille cinq cents tonneaux, et une telle entreprise exige de la méthode. Vous conviendrait-il de faire appel au concours de M. Hartlepool, maître d’équipage? Il nous répartirait la besogne et nous indiquerait les meilleurs moyens de la mener à bonne fin. Que ceux qui sont de mon avis veuillent bien lever la main.

Toutes les mains, à de rares exceptions près, se levèrent d’un même mouvement.

—Voilà donc qui est entendu, constata Harry Rhodes, qui ajouta en se tournant vers le maître d’équipage: Quels sont les ordres?

—D’aller déjeuner, répondît Hartlepool avec rondeur. Pour travailler, il faut des forces.»

En tumulte, les émigrants réintégrèrent le bord où un repas formé de conserves leur fut distribué par l’équipage. Pendant ce temps, Hartlepool avait pris le Kaw-djer à l’écart.

«Si vous le permettez, Monsieur, dit-il d’un air soucieux, j’oserai prétendre que je suis un bon marin. Mais j’ai toujours eu un capitaine, Monsieur.

—Qu’entendez-vous par là? interrogea le Kaw-djer.

—J’entends, répondit Hartlepool en faisant une mine de plus en plus longue, que je peux me flatter de savoir exécuter un ordre, mais que l’invention n’est pas mon affaire. Tenir ferme la barre, tant qu’on voudra. Quant à donner la route, c’est autre chose.

Le Kaw-djer examina du coin de l’œil le maître d’équipage. Il existait donc des hommes, bons, forts et droits au demeurant, pour lesquels un chef était une nécessité?

—Cela veut dire, expliqua-t-il, que vous vous chargeriez volontiers du détail du travail, mais que vous seriez heureux d’avoir au préalable quelques indications générales?

—Juste! fit Hartlepool.

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«Qu’entendez-vous par là?» interrogea le Kaw-djer. (Page 56.)

—Rien de plus simple, poursuivit le Kaw-djer. De combien de bras pouvez-vous disposer?

—Au départ de San-Francisco, le Jonathan avait un équipage de trente-quatre hommes, compris l’état-major, le cuisinier et les deux mousses, et transportait onze cent quatre-vingt-quinze passagers. Au total, douze cent vingt-neuf personnes. Mais beaucoup sont morts maintenant.

—On en fera le compte plus tard. Adoptons pour le moment le nombre rond de douze cents. En défalquant les femmes et les enfants, il reste à vue d’œil sept cents hommes. Vous allez diviser votre monde en deux groupes. Deux cents hommes resteront à bord et commenceront à monter la cargaison sur le pont. Moi, je conduirai les autres dans une forêt qui n’est pas loin d’ici. Nous y couperons une centaine d’arbres. Ces arbres, une fois ébranchés, seront croisés sur double épaisseur et liés solidement entre eux. On obtiendra ainsi une série de parquets, que vous mettrez bouta à bout de façon à former un large chemin réunissant le navire à la grève. A marée haute, vous aurez un pont flottant. A marée basse, ces radeaux reposeront sur les têtes de récifs, et vous les étayerez afin d’assurer leur stabilité. En procédant de cette manière, et avec un si nombreux personnel, le déchargement peut être terminé en trois jours.

Hartlepool se conforma intelligemment à ces instructions, et, comme l’avait prévu le Kaw-djer, toute la cargaison du Jonathan fut déposée sur la grève, hors de l’atteinte de la mer, le soir du 19. Vérification faite, le treuil à vapeur s’était par bonheur trouvé en parfait état, et cette circonstance avait grandement facilité le levage des colis les plus lourds.

En même temps, avec l’aide des trois charpentiers Smith, Hobard et Charley, les réparations de la chaloupe avaient été activement poussées. A cette date du 19 mars, elle fut en état de prendre la mer.

Il s’agit alors pour les émigrants de choisir un délégué. Ferdinand Beauval eut ainsi une nouvelle occasion de monter à la tribune et de solliciter des électeurs. Mais il jouait décidément de malheur. S’il eut la satisfaction de réunir une cinquantaine de voix, tandis que Lewis Dorick, qui d’ailleurs n’avait pas fait acte de candidat, n’en récoltait aucune, ce fut sur un certain Germain Rivière, agriculteur de race franco-canadienne, père d’une fille et de quatre superbes garçons, que se porta la majorité des suffrages. Celui-ci, du moins, les électeurs étaient bien sûrs qu’il reviendrait.

Sous la conduite de Karroly, qui laissait à l’île Hoste Halg et le Kaw-djer, la Wel-Kiej mit à la voile dans la matinée du 20 mars, et l’on procéda aussitôt à une installation sommaire. Il n’était pas question de fonder un établissement durable, mais seulement d’attendre le retour de la chaloupe, dont le voyage devait exiger environ trois semaines. Il n’y avait donc pas lieu d’utiliser les maisons démontables, et l’on se contenta de dresser les tentes trouvées dans la cale du navire. Augmentées des voiles de rechange dont regorgeait une soute spéciale, elles suffirent à abriter tout le monde, et même la partie fragile du matériel. On ne négligea pas non plus d’improviser des basses-cours avec quelques panneaux de grillages, ni d’établir des enclos à l’aide de cordes et de pieux, pour les bêtes à deux et à quatre pattes que transportait le Jonathan.

En somme, cette foule n’était pas dans la situation de naufragés jetés sans espoir, sans ressources sur une terre ignorée. La catastrophe avait eu lieu dans l’archipel fuégien, en un point exactement porté sur les cartes, à une centaine de lieues tout au plus de Punta-Arenas. D’autre part, les vivres abondaient. Les circonstances ne justifiaient, par conséquent, aucune inquiétude sérieuse, et, si ce n’est le climat un peu plus dur, les émigrants vivraient là, jusqu’au jour prochain du rapatriement, comme ils eussent vécu au début de leur séjour sur la terre africaine.

Il va sans dire que, pendant le déchargement, ni Halg ni le Kaw-djer n’étaient restés inactifs. Tous deux avaient bravement payé de leur personne. Du Kaw-djer notamment le concours avait été particulièrement utile. Quelle que fût sa modestie, quelque soin qu’il prît de passer inaperçu, sa supériorité était si évidente qu’elle s’imposait par la force des choses. Aussi ne se fit-on pas faute de recourir à ses conseils. S’agissait-il du transport d’un poids spécialement lourd, de l’arrimage des colis, du montage des tentes, on s’adressait à lui, et non seulement Hartlepool, mais encore la plupart de ces pauvres gens, peu habitués a de semblables travaux, qui formaient la grande masse des émigrants.

L’installation était fort avancée, sinon terminée, quand, le 24 mars on eut un nouvel aperçu de la rigueur de ces parages. Durant trois fois vingt-quatre heures, la pluie ruissela en torrents, le vent souffla en tempête. Lorsque l’atmosphère reprit un peu de calme, on eût vainement cherché le Jonathan sur son lit de récifs. Des tôles, des barres de fer tordues, voilà ce qui restait du beau clipper dont, quelques jours auparavant, l’étrave fendait si allégrement la mer.

Bien que tout ce qui pouvait avoir la moindre valeur eût été retiré alors du navire, ce ne fut pas sans un serrement de cœur que les émigrants constatèrent sa disparition définitive. Ils étaient ainsi isolés et complètement séparés de l’humanité qui, si la chaloupe se perdait en cours de navigation, ignorerait peut-être à jamais leur destin.

A la tempête succéda une période de calme. On en profita pour dénombrer les survivants du naufrage. L’appel nominal, auquel procéda Hartlepool, en s’aidant des listes du bord, montra que la catastrophe avait fait trente et une victimes, dont quinze parmi l’équipage et seize parmi les passagers. Il subsistait onze cent soixante-dix-neuf passagers et dix-neuf des trente-quatre inscrits sur le rôle d’équipage. En ajoutant à ces nombres les deux Fuégiens et leur compagnon, la population de l’île Hoste s’élevait donc à douze cent une personnes des deux sexes et de tout âge.

Le Kaw-djer résolut de mettre le beau temps à profit pour visiter les parties de l’île Hoste les plus voisines du campement. Il fut convenu que Hartlepool, Harry Rhodes, Halg et trois émigrants, Gimelli, Gordon et Ivanoff, d’origine italienne pour le premier, américaine pour le deuxième, russe pour le troisième, l’accompagneraient dans cette excursion. Mais, au dernier moment, il se présenta deux candidats imprévus.

Le Kaw-djer allait à l’endroit fixé pour le rendez-vous, lorsque son attention fut attirée par deux enfants d’une dizaine d’années qui, l’un suivant l’autre, se dirigeaient évidemment de son côté. L’un de ces deux enfants, la mine éveillée, légèrement impertinente même, marchait le nez au vent, en affectant une allure crâne qui ne laissait pas d’être un peu comique. L’autre, suivait à cinq pas, d’un air modeste qui convenait à sa petite figure timide.

Le premier aborda le Kaw-djer.

«Excellence... dit-il

A cette appellation imprévue, le Kaw-djer fort amusé considéra le bambin. Celui-ci soutint bravement l’examen, sans se troubler ni baisser les yeux.

—Excellence!... répéta le Kaw-djer en riant. Pourquoi m’appelles-tu Excellence, mon garçon?

L’enfant sembla fort étonné.

—N’est-ce pas comme ça qu’on doit dire pour les rois, les ministres et les évêques? demanda-t-il sur un ton qui exprimait sa crainte de n’avoir pas suffisamment respecté les règles de la politesse.

—Bah!... s’écria le Kaw-djer abasourdi. Et où as-tu vu qu’on devait appeler Excellence les rois, les ministres et les évêques?

—Sur les journaux, répondit l’enfant avec assurance.

—Tu lis donc les journaux?

—Pourquoi pas?... Quand on m’en donne.

—Ah!... ah!... fit le Kaw-djer.

Il reprit:

—Comment t’appelles-tu?

—Dick.

—Dick quoi?

L’enfant n’eut pas l’air de comprendre.

—Enfin, quel est le nom de ton père?

—Je n’en ai pas.

—De ta mère, alors?

—Pas plus de mère que de père, Excellence.

—Encore!... se récria le Kaw-djer qui s’intéressait de plus en plus à ce singulier enfant. Je ne suis cependant, que je sache, ni roi, ni ministre, ni évêque!

—Vous êtes le gouverneur! déclara le gamin avec emphase.

Le gouverneur!... Le Kaw-djer tombait des nues.

—Où as-tu pris cela? demanda-t-il.

—Dame!... fit Dick embarrassé.

—Eh bien?... insista le Kaw-djer.

Dick parut légèrement troublé. Il hésita.

—Je ne sais pas, moi... dit-il enfin. C’est parce que c’est vous qui commandez... Et puis, tout le monde vous appelle comme ça.

—Par exemple!... protesta le Kaw-djer.

D’une voix plus grave il ajouta:

—Tu te trompes, mon petit ami. Je ne suis ni plus ni moins que les autres. Ici, personne ne commande. Ici, il n’y a pas de maître.

Dick ouvrit de grands yeux et regarda le Kaw-djer avec incrédulité. Était-il possible qu’il n’y eût pas de maître? Pouvait-il le croire, cet enfant, pour qui, jusqu’alors, le monde n’avait été peuplé que de tyrans? Pouvait-il croire qu’il existât quelque part un pays sans maître?

—Pas de maître, affirma de nouveau le Kaw-djer.

Après un court silence, il demanda:

—Où es-tu né?

—Je ne sais pas.

—Quel âge as-tu?

—Bientôt onze ans, à ce qu’on dit.

—Tu n’en es pas plus sûr que ça?

—Ma foi! non.

—Et ton compagnon, qui reste là figé à cinq pas sans bouger d’une semelle, qui est-ce?

—C’est Sand.

—C’est ton frère?

—C’est tout comme... C’est mon ami.

—Vous avez peut-être été élevés ensemble?

—Élevés?... protesta Dick. Nous n’avons pas été élevés, Monsieur!

Le cœur de Kaw-djer se serra. Que de tristesse dans ces quelques mots que prononçait cet enfant d’une voix batailleuse, comme un jeune coq dressé sur ses ergots! Il existait donc des enfants que personne n’avait «élevés»!

—Où l’as-tu connu, alors?

—A Frisco[1], sur le quai.

—Il y a longtemps?

—Très, très longtemps... Nous étions encore petits, répondit Dick en cherchant à rassembler ses souvenirs. Il y a au moins... six mois!

—En effet, il y a très longtemps, approuva le Kaw-djer sans sourciller.

Il se retourna vers le compagnon silencieux du singulier petit bonhomme.

—Avance à l’ordre, toi, dit-il, et surtout ne m’appelle pas Excellence. Tu as donc ta langue dans ta poche?

—Non, Monsieur, balbutia l’enfant en tordant entre ses doigts un béret de marin.

—Alors, pourquoi ne dis-tu rien?

—C’est parce qu’il est timide, Monsieur, expliqua Dick.

De quel air dégoûté Dick rendit cet arrêt!

—Ah! dit en riant le Kaw-djer, c’est parce qu’il est timide?... Tu ne l’es pas, toi.

—Non, Monsieur, répondit Dick avec simplicité.

—Et tu as, parbleu! bien raison... Mais, enfin, qu’est-ce que vous faites tous les deux ici?

—C’est nous les mousses, Monsieur.

Le Kaw-djer se souvint qu’Hartlepool avait en effet cité deux mousses en énumérant l’équipage du Jonathan. Il ne les avait pas remarqués jusqu’alors parmi les enfants des émigrants. Puisqu’ils l’avaient abordé aujourd’hui, c’est donc qu’ils désiraient quelque chose.

—Qu’y a-t-il pour votre service? demanda-t-il.

Ce fut Dick, comme toujours, qui prit la parole.

—Nous voudrions aller avec vous, comme M. Hartlepool et M. Rhodes.

—Pourquoi faire?

Les yeux de Dick brillèrent.

—Pour voir des choses...

Des choses!... Tout un monde dans ce mot. Tout le désir de ce qui jamais n’a été vu encore, tous les rêves merveilleux et confus des enfants. Le visage de Dick implorait, toute sa petite personne était tendue vers son désir.

—Et toi, insista le Kaw-djer en s’adressant à Sand, tu veux aussi voir des choses?

—Non, Monsieur.

—Que veux-tu, dans ce cas?

—Aller avec Dick, répondit l’enfant doucement.

—Tu l’aimes donc bien, Dick?

—Oh oui, Monsieur! affirma Sand dont la voix eut une profondeur d’expression au-dessus de son âge.

Le Kaw-djer, de plus en plus intéressé, regarda un moment les deux bambins. Le drôle de petit ménage! Mais charmant et touchant aussi. Il rendit enfin son arrêt.

—Vous viendrez avec nous, dit-il.

—Vive le Gouverneur!...» s’écrièrent, en jetant leur béret en l’air, les deux enfants qui se mirent à sauter comme des cabris.

Par Hartlepool, le Kaw-djer apprit l’histoire de ses deux nouvelles connaissances, tout ce que le maître d’équipage en savait du moins, et à coup sûr plus que les intéressés n’en savaient eux-mêmes.

Enfants abandonnés un soir au coin d’une borne, le fait qu’ils eussent vécu était un de ces phénomènes que la raison est impuissante à expliquer. Ils avaient vécu cependant, gagnant leur pain dès l’âge le plus tendre, grâce à de menues besognes: cirage de chaussures, commissions, ouverture de portières, vente de fleurs des champs, autant d’inventions merveilleuses pour d’aussi jeunes cerveaux, mais le plus souvent trouvant leur nourriture, comme des moineaux, entre les pavés de San-Francisco.

Ils ignoraient réciproquement leur triste existence six mois plus tôt, quand le sort les mit soudain face à face, dans des circonstances que la qualité et l’échelle réduite des acteurs empêchent seules de qualifier de tragiques. Dick passait sur le quai, les mains dans les poches, le béret sur l’oreille, en sifflant entre les dents une chanson favorite, quand il aperçut Sand aux trousses duquel un gros chien aboyait en découvrant des crocs menaçants. L’enfant, épouvanté, reculait en pleurant, le visage gauchement caché sous son coude replié. Dick ne fit qu’un bond et sans hésiter se plaça entre le peureux et son terrifiant adversaire, puis, se campant résolument sur ses petites jambes, il regarda le chien droit dans les yeux et attendit de pied ferme.

L’animal fut-il intimidé par cette attitude de matamore? Le certain, c’est qu’il recula à son tour, pour s’enfuir finalement la queue basse. Sans s’occuper davantage de lui, Dick s’était retourné vers Sand.

«Comment t’appelles-tu? lui avait-il demandé d’un air superbe.

—Sand, avait dit l’autre au milieu de ses larmes. Et toi?

—Dick... Si tu veux nous serons amis.»

Pour toute réponse, Sand s’était jeté dans les bras du héros, scellant ainsi une indestructible amitié.

De loin, Hartlepool avait assisté à la scène. Il interrogea les deux enfants, et connut ainsi leur triste histoire. Désireux de venir en aide à Dick, dont il avait admiré le courage, il lui proposa de le prendre comme mousse sur le Josuah Brener, trois-mâts carré à bord duquel il était alors embarqué. Mais, au premier mot, Dick avait posé cette condition sine qua non que Sand serait pris avec lui. Il fallut de gré ou de force en passer par là, et, depuis lors, Hartlepool n’avait plus quitté les deux inséparables qui l’avaient suivi du Josuah Brener sur le Jonathan. Il s’était fait leur professeur et leur avait appris à lire et à écrire, c’est-à-dire à peu près tout ce qu’il savait lui-même. Ses bienfaits, du reste, étaient tombés dans un bon terrain. Il n’avait jamais eu qu’à se louer des deux enfants qui éprouvaient pour lui une reconnaissance passionnée. Certes, chacun d’eux avait son caractère; l’un colère, susceptible, batailleur, toujours prêt à se mesurer contre n’importe qui et n’importe quoi, l’autre silencieux, doux, effacé, craintif; l’un protecteur, l’autre protégé; mais tous deux montrant le même cœur à l’ouvrage, ayant la même conscience du devoir, la même affection pour leur grand ami commun, le maître d’équipage Hartlepool.

C’est de telles recrues que s’augmenta le personnel de l’excursion.

Le 28 mars, on se mit en route dès les premières heures du matin. On n’avait pas la prétention d’explorer toute l’île Hoste, mais seulement la partie avoisinant le campement. On passa d’abord par-dessus les crêtes médianes de la presqu’île Hardy, de manière à en atteindre la côte occidentale, puis on suivit cette côte en remontant vers le Nord, afin de revenir au campement par le littoral opposé, en traversant la région sud de l’île proprement dite.

Dès le début de la promenade, on eut l’impression qu’il ne fallait pas juger le pays d’après l’aspect rébarbatif du lieu de l’échouage, et cette impression ne fit que s’accentuer à mesure que l’on gagna vers le Nord. Si la presqu’île Hardy apparaissait rocailleuse et stérile jusqu’aux arides pointes du Faux cap Horn, il n’en était pas ainsi de la contrée verdoyante dont les hauteurs se profilaient au Nord-Ouest.

De vastes prairies, au pied de collines boisées, succédaient, dans cette direction, aux roches tapissées de goëmons, aux ravins hérissés de bruyères. Là s’entremêlaient les doronics à fleurs jaunes et les asters maritimes à fleurs bleues et violettes, des séneçons à tige d’un mètre, et nombre de plantes naines: calcéolaires, cytises rampants, stipes, pimprenelles minuscules en pleine floraison. Le sol était velouté d’une herbe luxuriante capable de nourrir des milliers de ruminants.

La petite troupe des excursionnistes s’était divisée, selon les affinités individuelles, en groupes, autour desquels gambadaient Dick et Sand, qui triplaient par leurs crochets la longueur de la route. Les trois cultivateurs échangeaient des paroles rares en jetant autour d’eux des regards étonnés, tandis que Harry Rhodes et Halg marchaient en compagnie du Kaw-djer. Celui-ci ne se livrait pas et gardait sa réserve habituelle. Cette réserve toutefois ne laissait pas d’être entamée par la sympathie que lui inspirait la famille Rhodes. De cette famille, tous les membres lui plaisaient: la mère, sérieuse et bonne; les enfants, Edward âgé de dix-huit ans et Clary âgée de quinze ans, aux visages ouverts et francs; le père, caractère d’une droiture certaine et d’un ferme bon sens.

Les deux hommes causaient amicalement de ce qui les intéressait en ce moment l’un et l’autre. Harry Rhodes profitait de l’occasion pour se renseigner au sujet de la Magellanie. En échange, il documentait son compagnon sur les plus remarquables échantillons de la foule des émigrants. Le Kaw-djer apprit ainsi beaucoup de choses.

Il sut d’abord comment Harry Rhodes, possesseur d’une assez belle fortune, avait été ruiné à cinquante ans par la faute d’autrui, et comment, après ce malheur immérité, il s’était expatrié sans hésitation afin d’assurer, s’il était possible, l’avenir de sa femme et de ses enfants. Il apprit ensuite, Harry Rhodes ayant été à même de puiser ces renseignements dans les documents du bord, que, défalcation faite des morts, les émigrants du Jonathan se décomposaient de la manière suivante, au point de vue des professions antérieures: Sept cent cinquante cultivateurs—parmi lesquels cinq Japonais!—comprenant cent quatorze hommes mariés accompagnés de leurs cent quatorze femmes et de leurs enfants, dont quelques-uns majeurs, au nombre de deux cent soixante-deux; trois représentants des professions libérales, cinq ex-rentiers et quarante et un ouvriers de métier. A ces derniers, il convenait d’ajouter quatre autres ouvriers non émigrants, un maçon, un menuisier, un charpentier et un serrurier, embauchés par la compagnie de colonisation pour faciliter le début de l’installation, ce qui portait à onze cent soixante-dix-neuf le nombre des passagers survivants, ainsi que l’appel nominal l’avait indiqué.

Ayant énuméré ces diverses catégories, Harry Rhodes entra dans quelques détails sur chacune d’elles. Touchant la grande masse des paysans, il n’avait pas fait de bien nombreuses observations. Tout au plus avait-il cru remarquer que les frères Moore, dont l’un s’était signalé d’ailleurs pendant le déchargement par sa brutalité, semblaient de tempérament violent, et que les familles Rivière, Gimelli, Gordon et Ivanoff paraissaient composées de braves gens, solides, bien portants et disposés à l’ouvrage. Quant au reste, c’était la foule. Sans doute, les qualités devaient s’y trouver fort inégalement réparties, et des vices même, la paresse et l’ivrognerie notamment, s’y rencontraient nécessairement; mais rien de saillant ne s’étant produit jusqu’alors, on manquait de base pour asseoir des jugements individuels.

Harry Rhodes fut plus prolixe sur les autres catégories. Les quatre ouvriers embauchés par la Compagnie étaient des hommes d’élite, des premiers dans leur profession. Selon l’expression courante, on les avait triés sur le volet. Quant à leurs collègues émigrants, tout portait à croire qu’ils étaient infiniment moins reluisants. En grande majorité, ils avaient fâcheuse mine et donnaient l’impression d’être des habitués du cabaret plutôt que de l’atelier. Deux ou trois même, à l’aspect de véritables malfaiteurs, n’avaient sans doute d’ouvriers que l’étiquette.

Des cinq rentiers, quatre étaient représentés par la famille Rhodes. Quant au cinquième, nommé John Rame, c’était un assez triste sire. Agé de vingt-cinq à vingt-six ans, épuisé par une vie de fêtes, dans laquelle il avait laissé sa fortune jusqu’au dernier sou, il n’était évidemment bon à rien, et l’on était en droit de s’étonner qu’il eût fait, lui si mal armé pour la lutte, cette dernière folie de se joindre à un convoi d’émigrants.

Restaient les trois ratés des professions libérales. Ceux-ci provenaient de trois pays différents: l’Allemagne, l’Amérique et la France. L’Allemand avait nom Fritz Gross. C’était un ivrogne invétéré. Avili par l’alcool au point d’en être repoussant, il promenait en soufflant ses chairs flasques et son ventre énorme, que souillait continuellement un filet de salive. Son visage était écarlate, son crâne chauve, ses joues pendantes, ses dents gâtées. Un tremblement perpétuel agitait ses doigts en forme de boudin. Même parmi cette population peu raffinée, son incroyable saleté l’avait rendu célèbre. Ce dégénéré était un musicien, un violoniste, et par instants un violoniste de génie. Son violon avait seul le pouvoir de réveiller sa conscience abolie. Calme, il le caressait, il le dorlotait avec amour, incapable toutefois de former une note à cause du tremblement convulsif de ses mains. Mais, sous l’influence de l’alcool, ses mouvements retrouvaient leur sûreté, l’inspiration faisait vibrer son cerveau, et il savait alors tirer de son instrument des accents d’une extraordinaire beauté. Par deux fois, Harry Rhodes avait eu l’occasion d’assister à ce prodige.

Quant au Français et à l’Américain, ils n’étaient autres que Ferdinand Beauval et Lewis Dorick qui ont été présentés au lecteur. Harry Rhodes ne manqua pas d’exposer au Kaw-djer leurs théories subversives.

«Ne pensez-vous pas, demanda-t-il en manière de conclusion, qu’il serait prudent de prendre quelques précautions contre ces deux agités? Pendant le voyage, ils ont déjà fait parler d’eux.

—Quelles précautions voulez-vous qu’on prenne? répliqua le Kaw-djer.

—Mais les avertir énergiquement d’abord, et les surveiller avec soin ensuite. Si ce n’est pas suffisant, les mettre hors d’état de nuire, en les enfermant, au besoin.

—Bigre! s’écria ironiquement le Kaw-djer, vous n’y allez pas de main morte! Qui donc oserait s’arroger le droit d’attenter à la liberté de ses semblables?

—Ceux pour qui ils sont un danger, riposta Harry Rhodes.

—Où voyez-vous, je ne dirai pas un danger, mais seulement la possibilité d’un danger? objecta le Kaw-djer.

—Où je le vois?... Dans l’excitation de ces pauvres gens, de ces hommes ignorants, aussi faciles à duper que des enfants et prêts à se laisser griser par toute parole sonore qui flatte leur passion du jour.

—Dans quel but les exciterait-on?

—Pour s’emparer de ce qui est à autrui.

—Autrui a donc quelque chose?... demanda railleusement le Kaw-djer. Je ne le savais pas. En tout cas, ici, où il n’y a rien, autrui comme le roi perd ses droits.

—Il y a la cargaison du Jonathan.

—La cargaison du Jonathan est une propriété collective qui représenterait, le cas échéant, le salut commun. Tout le monde se rend compte de cela, et personne n’aura garde d’y toucher.

—Puissent les événements ne pas vous donner un démenti! dit Harry Rhodes que ce désaccord inattendu échauffait. Mais il n’est pas besoin d’intérêt matériel pour des gens comme Dorick et Beauval. Le plaisir de faire le mal se suffit à lui-même, et, d’ailleurs, c’est une ivresse de dominer, d’être le maître.

—Qu’il soit maudit, celui qui pense ainsi! s’écria le Kaw-djer avec une violence soudaine. Tout homme qui aspire à régenter les autres devrait être supprimé de la terre.

Harry Rhodes, étonné, regarda son interlocuteur. Quelle passion farouche dormait en cet homme dont la parole avait d’ordinaire tant de mesure et de calme!

—Il faudrait alors supprimer Beauval, dit-il non sans ironie, car, sous couleur d’une égalité outrancière, les théories de ce bavard n’ont qu’un but: assurer le pouvoir au réformateur.

—Le système de Beauval est du pur enfantillage, répliqua le Kaw-djer d’une voix tranchante. C’est une manière d’organisation sociale, voilà tout. Mais une organisation ou une autre, c’est toujours même iniquité et même sottise.

—Approuveriez-vous donc les idées de Lewis Dorick? demanda vivement Harry Rhodes. Voudriez-vous, comme lui, nous faire retourner à l’état sauvage, et réduire les sociétés à une agrégation fortuite d’individus sans obligations réciproques? Ne voyez-vous donc pas que ces théories sont basées sur l’envie, qu’elles suent la haine?

—Si Dorick connaît la haine, c’est un fou, répondit gravement le Kaw-djer. Eh quoi! un homme, venu sur la terre sans l’avoir demandé, y découvre une infinité d’êtres pareils à lui, douloureux, misérables, périssables comme lui, et, au lieu de les plaindre, il prend la peine de haïr! Un tel homme est un fou, et l’on ne discute pas avec les fous. Mais, de ce que le théoricien soit aliéné, il ne résulte pas nécessairement que la théorie soit mauvaise.

—Des lois sont indispensables cependant, insista Harry Rhodes, lorsque les hommes, au lieu d’errer solitaires, en viennent à se grouper dans un intérêt commun. Regardez plutôt ici même. La foule qui nous entoure n’a pas été choisie pour les besoins de la cause, et sans doute elle n’est pas différente de toute autre foule prise au hasard. Eh bien! ne m’a-t-il pas été possible de vous signaler plusieurs de ses membres qui, pour une raison ou une autre, sont dans l’impossibilité de se gouverner eux-mêmes, et il y en a d’autres, assurément, que je ne connais pas encore. Que de mal ne feraient pas de tels individus, si les lois ne tenaient pas en bride leurs mauvais instincts!

—Ce sont les lois qui les leur ont donnés, riposta le Kaw-djer avec une conviction profonde. S’il n’y avait pas de lois, l’humanité ne connaîtrait pas ces tares, et l’homme s’épanouirait harmonieusement dans la liberté.

—Hum!... fit Harry Rhodes d’un air de doute.

—Y a-t-il des lois ici? Et tout ne marche-t-il pas à souhait?

—Pouvez-vous choisir un tel exemple? objecta Harry Rhodes. Ici, c’est un entr’acte dans le drame de la vie. Tout le monde sait que la situation actuelle est transitoire et ne doit pas se perpétuer.

—Il en serait de même si elle devait durer, affirma le Kaw-djer.

—J’en doute, dit Harry Rhodes avec scepticisme, et je préfère, je l’avoue, que l’expérience ne soit pas tentée.»

Le Kaw-djer ne répliquant rien, la marche fut poursuivie silencieusement.

En revenant par la côte de l’Est, on contourna la baie Scotchwell, dont le site, bien que l’on fût au déclin du jour, acheva de séduire les explorateurs. Leur admiration égalait leur surprise. Entretenus par un réseau de petits creeks, qui se déversaient dans une rivière aux eaux limpides venant des collines du centre, les riches pâturages témoignaient de la fertilité du sol. La végétation arborescente était à la hauteur de cette luxuriante tapisserie. Occupant de vastes espaces, les forêts se composaient d’arbres d’une venue superbe enracinés dans un sol tourbeux mais résistant, et offraient des sous-bois très dégagés, parfois veloutés de mousses rameuses. A l’abri de ces voûtes verdoyantes s’ébattait tout un monde de volatiles, des tinamous de six espèces, les uns gros comme des cailles, les autres comme des faisans, des grives, des merles, ceux qu’on peut appeler des ruraux, et aussi bon nombre de représentants des espèces marines, oies, canards, cormorans et goëlands, tandis que les nandous, les guanaques et les vigognes bondissaient à travers les prairies.

Le littoral sud de cette baie, heureusement exposé par conséquent, le Nord de ce côté de l’équateur correspondant au Midi de l’autre hémisphère, était éloigné de moins de deux milles de l’endroit où s’était perdu le Jonathan. Là, débouchait le cours d’eau aux rives ombragées, accru de ses multiples affluents, qui se jetait à la mer au fond d’une petite crique. Sur ses bords, distants d’une centaine de pieds, il eût été facile de bâtir une bourgade pour une installation définitive. Au besoin, la crique, abritée des grands vents, aurait pu servir de port.

L’obscurité était presque complète lorsqu’on atteignit le campement. Le Kaw-djer, Harry Rhodes, Halg et Hartlepool venaient de prendre congé de leurs compagnons quand, dans le silence de la nuit, les sons d’un violon arrivèrent jusqu’à eux.

«Un violon!... murmura le Kaw-djer à l’adresse d’Harry Rhodes. Serait-ce ce Fritz Gross dont vous m’avez parlé?

—C’est alors qu’il est ivre,» répondit sans hésiter Harry Rhodes.

Il ne se trompait pas, Fritz Gross était ivre, en effet. Lorsqu’on l’aperçut quelques minutes plus tard, son regard vague, son visage congestionné, sa bouche baveuse révélèrent aisément son état. Incapable de se tenir debout, il s’accotait contre un rocher, afin de conserver son équilibre. Mais l’alcool avait ranimé l’étincelle. L’archet volait sur l’instrument d’où jaillissait une mélodie sublime. Autour de lui se pressaient une centaine d’émigrants. En ce moment, ces gueux oubliaient tout, l’injustice, du sort, leur éternelle misère, leur triste condition présente, l’avenir pareil au passé, et s’envolaient dans le monde du rêve, emportés sur les ailes de la musique.

«L’art est aussi nécessaire que le pain, dit au Kaw-djer Harry Rhodes en montrant Fritz Gross et ses auditeurs absorbés. Dans le système de Beauval, quelle serait la place d’un tel homme?

—Laissons Beauval où il est, répondit le Kaw-djer avec humeur.

—C’est que tant de pauvres êtres croient à ces songe-creux! répliqua Harry Rhodes.

Ils reprirent leur route.

—Ce qui m’intrigue, murmura Harry Rhodes au bout de quelques pas, c’est le moyen qu’a employé Fritz Gross pour se procurer son alcool.

Quel que fût le moyen, d’autres que Fritz Gross l’avaient employé. Les excursionnistes ne tardèrent pas, en effet, à se heurter à un corps étendu.

—C’est Kennedy, dit Hartlepool en se penchant sur le dormeur. Un failli chien, d’ailleurs. Le seul de l’équipage qui ne vaille pas la corde pour le pendre.

Kennedy était ivre, lui aussi. Et ivres encore, ces émigrants que l’on trouva, cent mètres plus loin, vautrés sur le sol.

—Ma parole! dit Harry Rhodes, on a profité de l’absence du chef pour mettre le magasin au pillage!

—Quel chef? demanda le Kaw-djer.

—Vous, parbleu!

—Je ne suis pas chef plus qu’un autre, objecta le Kaw-djer avec impatience.

—Possible, accorda Harry Rhodes. N’empêche que tout le monde vous considère comme tel.»

Le Kaw-djer allait répondre, quand, d’une tente voisine, le cri rauque d’une femme qu’on étrangle s’éleva dans la nuit.

II LA PREMIÈRE LOI.

La famille Ceroni, composée du père, Lazare, de la mère, Tullia, et d’une fille, Graziella, était originaire du Piémont. Dix-sept ans auparavant, Lazare, alors âgé de vingt-cinq ans, et Tullia, de six ans plus jeune, avaient associé leurs deux misères. Hors soi-même, ni l’un ni l’autre ne possédait rien, mais ils s’aimaient, et un amour honnête est une force qui aide à supporter, parfois à vaincre, les difficultés de la vie.

Il n’en fut malheureusement pas ainsi pour le ménage Ceroni. L’homme, entraîné par de mauvaises fréquentations, ne tarda pas à faire connaissance avec l’alcool, que des cabarets innombrables ont, au nom de la liberté, le droit d’offrir, comme un appât, à la multitude des déshérités. En peu de temps, il tomba dans l’ivrognerie, et son ivresse de plus en plus fréquente se fit, par degrés, sombre, puis colère, puis cruelle, puis féroce. Alors, presque chaque jour, il y eut des scènes atroces, dont les voisins perçurent les éclats. Injuriée, battue, meurtrie, martyrisée, Tullia gravit le calvaire, sur les flancs duquel tant de malheureuses se sont douloureusement traînées avant elle et se traîneront à son exemple.

Certes, elle aurait pu, elle aurait dû peut-être quitter cet homme transformé en bête fauve. Elle n’en fit rien pourtant. Elle était de ces femmes qui ne se reprennent jamais, quelque martyre qui leur soit imposé, quand une fois elles se sont données. Au point de vue de l’intérêt matériel et tangible, de tels caractères méritent assurément l’épithète d’absurdes, mais ils ont aussi quelque chose d’admirable, et par eux il nous est donné de concevoir quelle peut être la beauté du sacrifice et à quelle hauteur morale est capable d’atteindre la créature humaine.

C’est dans cet enfer que grandit Graziella. Dès ses plus jeunes ans, elle vit son père ivre et sa mère battue, elle assista aux scènes quotidiennes, elle entendit le torrent d’injures qui sortaient de la bouche de Lazare, comme les immondices d’un égout. A un âge où les petites filles ne pensent encore qu’au jeu, elle entra de cette manière en contact avec les réalités de la vie et fut astreinte à une âpre lutte de tous les instants.

A seize ans, Graziella était une jeune fille sérieuse, armée, par sa volonté forte, contre les douleurs de l’existence, dont elle avait eu la précoce expérience. D’ailleurs, quelle que fût sa cruauté, jamais l’avenir ne dépasserait en horreur le passé! Physiquement, elle était grande, maigre et brune. Sans beauté proprement dite, son plus grand charme résidait dans ses yeux et dans l’expression intelligente de son visage.

La conduite de Lazare Ceroni avait porté ses fruits naturels, et la gêne était bientôt entrée dans la maison. Il ne saurait en être autrement. Boire, cela coûte, et, pendant qu’on boit, on ne gagne rien. Double dépense. Graduellement, la gêne devint pauvreté, et la pauvreté misère noire. On suivit alors le chemin que suivent tous les dégénérés. On changea de pays, dans l’espoir d’un sort meilleur sous d’autres cieux. C’est ainsi que, d’exode en exode, la famille Ceroni, ayant traversé la France, l’Océan, l’Amérique, avait échoué à San Francisco. Le voyage avait duré quinze ans! A San Francisco, le dénuement en arriva à ce point que Lazare ouvrit les yeux et prit conscience de son œuvre de destruction. Prêtant enfin l’oreille aux supplications de sa femme, pour la première fois depuis tant d’années, il promit de s’amender.

Il avait tenu parole. En six mois, grâce à son assiduité à l’ouvrage et à la suppression du cabaret, l’aisance était revenue et l’on avait pu réunir cette grosse somme de cinq cents francs exigée par la Société de colonisation de la baie de Lagoa. Tullia recommençait à croire à la possibilité du bonheur, lorsque le naufrage du Jonathan et l’oisiveté qui en était la conséquence inévitable étaient venus remettre tout en question.

Pour tuer ces longues heures d’inaction, Lazare s’était lié avec d’autres émigrants, et, bien entendu, ses sympathies l’avaient porté vers ses pareils. Ceux-ci, également accablés par l’ennui et inconsolables d’être privés de leurs excès habituels, n’auraient eu garde de manquer l’occasion que leur fournissait le départ de celui que tout le monde, sans même s’en rendre compte, considérait comme le chef. A peine le Kaw-djer éloigné avec ses compagnons, cette bande peu recommandable s’était approprié un des barils de rhum sauvés du Jonathan et une orgie en règle en était résultée. Par entraînement, et aussi par lâcheté devant son vice réveillé, Lazare avait imité les autres et ne s’était décidé à regagner la tente où l’attendaient en pleurant sa femme et sa fille, que les jambes molles et la raison perdue.

Dès son entrée, l’inévitable scène commença. Prétextant d’abord que le repas n’était pas prêt, il s’irrita, quand ce repas lui eut été servi, de la tristesse des deux femmes et, s’excitant lui-même, en arriva rapidement aux plus effroyables injures.

Graziella, immobile et glacée, regardait avec épouvante cet être avili qui était son père. En elle, la honte la disputait au chagrin. Mais, de Tullia, qui ne connaissait que la douleur, le cœur ulcéré creva. Eh quoi! tous ses espoirs une fois de plus à vau-l’eau, la retombée dans l’enfer!... Des larmes jaillirent de ses yeux, noyèrent son visage flétri. Il n’en fallut pas plus pour déchaîner la tempête.

«J’vas t’aider à fondre, moi!» cria Lazare devenu furieux.

Il saisit sa femme à la gorge, tandis que Graziella s’efforçait d’arracher la malheureuse à l’étreinte meurtrière.

Drame silencieux. A part la voix sourde de Lazare, qui continuait à proférer des injures, il se déroulait sans bruit. Ni Graziella, ni sa mère n’appelaient à leur aide. Qu’un père martyrise sa fille, qu’un mari assassine sa femme, ce sont des tares honteuses qu’il faut cacher à tous, fût-ce au prix de la vie. Dans un moment où son bourreau relâchait son étreinte, la douleur cependant arracha à Tullia le cri rauque que le Kaw-djer avait entendu. Cette plainte involontaire mit au comble la fureur du dément. Ses doigts se refermèrent plus violemment.

Tout à coup, une main de fer broya son épaule. Contraint de lâcher prise, il alla rouler de l’autre côté de la tente.

«De quoi?... De quoi?... balbutia-t-il.

—Silence!» ordonna une voix impérieuse.

L’ivrogne ne se le fit pas répéter. Son excitation subitement éteinte, il chut, comme dans un trou, dans un sommeil de plomb.

Le Kaw-djer s’était penché sur la femme évanouie et s’empressait à la secourir. Halg, Rhodes et Hartlepool, entrés derrière lui, contemplaient la scène avec émotion.

Tullia enfin ouvrit les yeux. En apercevant des visages étrangers, elle comprit sur-le-champ ce qui s’était passé. Sa première pensée fut d’excuser celui dont la brutalité venait de se manifester de si abominable manière.

«Merci, Monsieur, dit-elle en se soulevant. Ce n’était rien... C’est fini, maintenant... Suis-je sotte de m’être ainsi effrayée!

—On le serait à moins! s’écria le Kaw-djer.

—Pas du tout, répliqua vivement Tullia. Lazare n’est pas méchant... Il voulait plaisanter...

—Est-ce qu’il lui arrive souvent de plaisanter ainsi? demanda le Kaw-djer.

—Jamais, Monsieur, jamais! affirma Tullia. Lazare est un bon mari... De plus brave garçon, il n’y en a pas...

—C’est faux, interrompit une voix décidée.

Le Kaw-djer et ses compagnons se retournèrent. Ils aperçurent Graziella qu’ils n’avaient pas distinguée jusqu’ici dans la pénombre de la tente, à peine éclairée par la lueur jaunâtre d’un fanal.

—Qui êtes-vous, mon enfant? interrogea le Kaw-djer.

—Sa fille, répondit Graziella en montrant l’ivrogne dont le bruit ne troublait pas le ronflement sonore. Quelque honte que j’en éprouve, il faut que je le dise pour qu’on me croie et qu’on vienne en aide à ma pauvre maman.

—Graziella!... implora Tullia en joignant les mains.

—Je dirai tout, affirma la jeune fille avec force. C’est la première fois que nous trouvons des défenseurs. Je ne les laisserai pas partir sans avoir fait appel à leur pitié.

—Parlez, mon enfant, dit le Kaw-djer avec bonté, et comptez sur nous pour vous secourir et vous défendre.

Ainsi encouragée, Graziella, d’une voix haletante, raconta la vie de sa mère. Elle ne cacha rien. Elle dit la sublime tendresse de Tullia et de quel prix on l’avait payée. Elle dit l’avilissement de son père. Elle le montra traînant sa femme par les cheveux, la rouant de coups, la piétinant avec rage. Elle évoqua les jours de misère, sans vêtements, sans feu, sans pain, parfois sans domicile, glorifiant sa mère martyrisée, dont l’héroïque douceur, au milieu de si cruelles épreuves, ne s’était jamais démentie.

En écoutant l’épouvantable récit, celle-ci pleurait doucement. A la voix de sa fille, les tortures subies sortaient de l’ombre du passé et semblaient, pour mieux broyer son cœur, redevenir présentes, toutes à la fois. Sous leur poids accumulé, Tullia fléchissait. Elle s’abandonnait. La force lui manquait enfin pour défendre et protéger le bourreau.

Illustration from Les naufragés du Jonathan

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Tullia pleurait... (Page 76.)

—Vous avez bien fait de parler, mon enfant, dit le Kaw-djer d’une voix émue, quand Graziella eut achevé son récit. Soyez certaine que nous ne vous abandonnerons pas et que nous viendrons en aide à votre mère. Pour ce soir, elle n’a besoin que de repos. Qu’elle s’efforce donc de dormir et qu’elle espère en un avenir meilleur.»

Lorsqu’ils se retrouvèrent au dehors, le Kaw-djer, Harry Rhodes et Hartlepool se regardèrent un instant en silence. Était-il possible qu’un homme en arrivât à ce degré d’ignominie! Puis, ayant d’une large aspiration dilaté leur poitrine oppressée, ils allaient se mettre en marche, quand le premier s’aperçut que la petite troupe comptait un membre de moins. Halg n’était plus avec eux.

Supposant que le jeune homme était resté dans la tente de la famille Ceroni, le Kaw-djer y entra de nouveau. Halg était bien là, en effet, si absorbé qu’il n’avait pas remarqué le départ de ses compagnons et qu’il ne remarqua pas davantage le retour de l’un d’eux. Debout contre la paroi de toile, il regardait Graziella, et son visage, en même temps que la pitié, exprimait avec éloquence un véritable ravissement. A quelques pas, Graziella, les yeux baissés, se prêtait à cette contemplation avec une sorte de complaisance. Les deux jeunes gens ne parlaient pas. Après ces violentes secousses, ils laissaient leurs cœurs s’ouvrir silencieusement à de plus douces émotions.

Le Kaw-djer sourit.

«Halg!...» appela-t-il à demi-voix.

Le jeune homme tressaillit et, sans se faire prier, sortit de la tente. On se mit en route aussitôt.

Les quatre excursionnistes marchaient en silence, chacun suivant le fil de sa pensée. Le Kaw-djer, les sourcils froncés, réfléchissait à ce qu’il venait de voir et d’entendre. Le plus grand service à rendre à ces deux femmes serait évidemment de sevrer d’alcool leur tortionnaire. Était-ce réalisable? Assurément, et même sans difficulté notable, l’alcool étant inconnu sur l’île Hoste, hormis celui provenant du Jonathan et déposé sur la grève avec le reste de la cargaison. Il suffirait donc d’une ou deux sentinelles...

Soit! mais qui les placerait, ces sentinelles? Qui oserait donner des ordres et formuler des interdictions? Qui s’arrogerait le droit de limiter d’une manière quelconque la liberté de ses semblables et de substituer son initiative à la leur? C’était faire acte de chef, cela, et il n’existait pas de chef sur l’île Hoste.

Allons donc!... En puissance tout au moins, un chef y existait, au contraire. Et qui était-il, sinon celui qui, seul, avait sauvé les autres d’une mort certaine; qui, seul, avait l’expérience de cette contrée déserte; qui, seul, possédait à un degré supérieur à tous intelligence, savoir et caractère?

C’eût été lâcheté de se mentir à soi-même. Le Kaw-djer ne pouvait l’ignorer, c’est vers lui que cette population misérable tournait ses regards attentifs, c’est entre ses mains qu’elle avait remis l’exercice de l’autorité collective, c’est de lui qu’elle attendait, confiante, secours, conseils et décisions. Qu’il le voulût ou non, il ne pouvait échapper à la responsabilité que cette confiance impliquait. Qu’il le voulût ou non, le chef, désigné par la force des choses et par le consentement tacite de l’immense majorité des naufragés, c’était lui.

Eh quoi! lui, le libertaire, l’homme incapable de supporter aucune contrainte, il était dans le cas d’en imposer aux autres, et des lois devaient être édictées par celui qui rejetait toutes les lois! Suprême ironie, c’était l’apôtre anarchiste, l’adepte de la formule fameuse: «Ni Dieu, ni maître», qu’on transformait en maître; c’est à lui qu’on attribuait cette autorité dont son âme haïssait le principe avec tant de sauvage fureur!

Fallait-il accepter l’odieuse épreuve? Ne valait-il pas mieux s’enfuir loin de ces êtres aux âmes d’esclave?...

Mais alors, que deviendraient-ils, livrés à eux-mêmes? De combien de souffrances le déserteur ne serait-il pas responsable? Si on a le droit de chérir des abstractions, il n’est pas digne du nom d’homme, celui qui, pour l’amour d’elles, ferme les yeux devant les réalités de la vie, nie l’évidence et ne peut se résoudre à sacrifier son orgueil pour atténuer la misère humaine. Quelque certaines que paraissent des théories, il est grand d’en faire table rase, lorsqu’il est démontré que le bien des autres l’exige.

Or, démonstration pouvait-elle être plus nette et plus claire? N’avait-on pas constaté, ce soir même, de nombreux cas d’ivresse, sans parler de ceux, plus nombreux encore peut-être, qui demeuraient ignorés? Devait-on tolérer dans cette foule paisible un tel abus de l’alcool, au risque d’y provoquer des altercations, des rixes, voire des meurtres? Les effets du poison, d’ailleurs, ne s’étaient-ils pas déjà fait sentir? N’en avait-on pas, chez les Ceroni, constaté les ravages?

On approchait de la tente habitée par la famille Rhodes, on allait se séparer, que le Kaw-djer hésitait toujours. Mais il n’était pas homme à fuir les responsabilités. Au dernier moment, quelque douleur qu’il en dût éprouver, sa résolution fut prise. Il se tourna vers Hartlepool.

«Croyez-vous pouvoir compter sur la fidélité de l’équipage du Jonathan? demanda-t-il.

—A l’exception de Kennedy et de Syrdey, le cuisinier, j’en réponds, dit Hartlepool.

—De combien d’hommes disposez-vous?

—De quinze hommes, moi compris.

—Les quatorze autres vous obéiront?

—Assurément.

—Et vous?

—Moi?...

—Y a-t-il quelqu’un ici dont vous soyez disposé à reconnaître l’autorité?

—Mais... vous, Monsieur... naturellement, répondit Hartlepool, comme si la chose était évidente.

—Pourquoi?

—Dame! Monsieur... fit Hartlepool embarrassé. Enfin, il faut bien, ici comme ailleurs, que les gens aient un chef. Cela va de soi, que diable!

—Et pourquoi serais-je le chef?

—Il n’y en a pas d’autre, dit Hartlepool, en ponctuant de ses bras ouverts son irréfutable argument.

La réponse était péremptoire, en effet. Il n’y avait rien à répliquer.

Après un nouvel instant de silence, le Kaw-djer prononça d’une voix ferme:

—A partir de ce soir, vous ferez garder le matériel débarqué du Jonathan. Vos hommes se relayeront deux par deux et ne laisseront approcher personne. Ils surveilleront l’alcool avec une attention particulière.

—Bien, Monsieur, répondit simplement Hartlepool. Ce sera fait dans cinq minutes.

—Bonsoir,» dit le Kaw-djer qui s’éloigna à grand pas, mécontent de lui-même et des autres.

III A LA BAIE SCOTCHWELL.

La Wel-Kiej revint le 15 avril de Punta-Arenas. Dès qu’on l’aperçut, les émigrants, impatients de connaître leur sort, se massèrent en rangs serrés sur le point du rivage vers lequel elle se dirigeait.

Le groupement de cette foule s’effectua de lui-même suivant les lois immuables qui régissent les attroupements sur toute la surface de notre planète imparfaite, ce qui revient à dire que les plus forts s’emparèrent des meilleures places. En arrière, furent reléguées les femmes. De là, elles ne pouvaient rien voir, ni rien entendre, mais elles n’en bavardaient qu’avec plus d’entrain en échangeant des commentaires aussi assourdissants que prématurés sur les nouvelles encore inconnues qu’apportait la chaloupe. En avant, c’était les hommes, à une distance du bord de l’eau inversement proportionnelle à leur vigueur et à leur brutalité. Quant aux enfants, pour qui tout est prétexte à jeux, il s’en trouvait un peu partout. Les plus petits pépiaient comme des moineaux, en gambadant à la périphérie du groupe; d’autres étaient noyés dans sa masse, sans pouvoir ni avancer, ni reculer; d’autres, ayant réussi à le traverser de part en part, tendaient leurs frimousses curieuses entre les jambes du premier rang; de quelques-uns, enfin, les plus dégourdis, le corps tout entier, après la tête, était passé.

Le jeune Dick figurait, cela va sans dire, parmi ces débrouillards, et, non seulement il avait triomphé de tous les obstacles pour son compte personnel, mais il avait entraîné dans son sillage son inséparable Sand et un autre enfant avec lequel les deux mousses avaient noué, depuis huit jours, une amitié qui se perdait déjà dans la nuit des temps. Cet enfant, Marcel Norely, du même âge que ses deux camarades, possédait le meilleur des titres à leur affection, puisqu’il avait besoin de leur protection. C’était un être chétif, au visage souffreteux, et, qui plus est, un infirme, sa jambe droite, frappée de paralysie, étant demeurée de quelques centimètres plus courte que la gauche. Cet inconvénient n’altérait nullement, d’ailleurs, la bonne humeur du petit Marcel, ni son ardeur aux jeux, dans lesquels il brillait tout comme un autre, grâce à une béquille dont il se servait avec une remarquable habileté.

Pendant que les émigrants accouraient en tumulte sur la grève, Dick, et à sa suite Sand et Marcel, s’était insinué entre les premiers arrivés, dont son front atteignait tout au plus la taille, et avait réussi à se placer devant eux. Ce haut fait ne put malheureusement s’accomplir sans déranger plus ou moins les précédents occupants, et le hasard voulut que l’un de ceux-ci fût Fred Moore, l’aîné de ces deux frères dont Harry Rhodes avait signalé au Kaw-djer la nature violente.

Fred Moore, homme bien en chair et haut de près de six pieds, poussa un juron sonore en se sentant ébranlé vers la base. Cela suffit pour exciter la verve gouailleuse de Dick. Il se retourna vers Sand et Marcel en train de forcer le passage à son exemple.

«Eh là!... dit-il, ne poussez donc pas comme ça ce gentleman, mille diables!... A quoi cela sert-il? Nous n’avons qu’à nous placer derrière lui et à regarder par-dessus sa tête.

La prétention, étant donné la stature réduite du minuscule orateur, était si outrecuidante que les voisins ne purent s’empêcher de rire, ce qui mit Fred Moore de très mauvaise humeur. Le sang afflua à son visage.

—Moucheron!... fit-il d’un ton méprisant.

—Merci du compliment, Votre Honneur, quoique vous prononciez mal l’anglais. C’est «gentil» qu’il faut dire, railla Dick, en abusant des consonances analogues de «gnat» (moustique) et de «natty» (gentil).

Fred Moore fit un pas en avant, mais ses plus proches voisins le retinrent, en lui conseillant de laisser ces enfants. Dick en profita pour s’éloigner avec ses deux amis, en suivant le bord de la mer devant d’autres émigrants d’humeur plus conciliante.

—Tout à l’heure, menaça Fred Moore obligé à l’immobilité, je te tirerai les oreilles, mon garçon.

Dick, bien à l’abri maintenant, toisa de bas en haut son adversaire.

—Pour ça, il faudrait une échelle, camarade!» dit-il d’un air superbe qui déchaîna de nouveaux rires.

Fred Moore haussa les épaules, et Dick, satisfait d’avoir eu le dernier mot, cessa de s’occuper de lui, pour reporter toute son attention sur la chaloupe, dont l’étrave faisait crier au même instant le gravier du rivage.

Dès qu’elle fut arrêtée, Karroly sauta dans l’eau et vint fixer solidement son ancre sur la terre ferme. Il aida ensuite son passager à débarquer, puis s’éloigna avec Halg et le Kaw-djer, tout heureux de les revoir après cette longue absence.

S’il est vrai que, chez les Fuégiens, les sentiments affectifs soient, en général, assez peu développés, il ne l’est pas moins que le pilote faisait exception à la règle. Les regards dont il couvrait son fils et le Kaw-djer en eussent au besoin témoigné. Pour ce dernier, il était bien le bon chien fidèle et dévoué dont son aspect évoquait l’idée.

Son aveugle dévouement ne pouvait être égalé que par celui, aussi vif, mais plus conscient de Halg. Si Karroly était le père du jeune homme au sens naturel du mot, le Kaw-djer était son père spirituel. A l’un il devait la vie, à l’autre son intelligence, que les leçons du mystérieux solitaire avaient façonnée et qu’elles avaient meublée de sentiments et d’idées inconnues des indigènes déshérités de l’archipel.

Cette affection qu’il portait au Kaw-djer, celui-ci la lui rendait largement. Halg était le seul être capable d’émouvoir encore cet homme désenchanté, qui ne connaissait plus d’autre amour, hors celui qu’il éprouvait pour un enfant, qu’un altruisme collectif et impersonnel, d’une grandeur admirable assurément, mais dont l’ampleur même semble plus adéquate au cœur infini d’un Dieu qu’à l’âme médiocre des créatures. Est-ce pour cela, est-ce parce qu’ils ont l’obscure notion de cette disproportion, que, malgré sa beauté resplendissante, un tel sentiment étonne plus qu’il ne charme les autres hommes, et leur semble-t-il inhumain à force d’être au-dessus d’eux? Peut-être, en jugeant par la pauvreté de leur propre cœur, estiment-ils que la part de chacun est bien petite d’un amour ainsi divisé entre tous et que, s’il est moins sublime, il est meilleur de se donner sans réserve à quelques-uns.

Pendant que ces trois êtres si étroitement unis s’entretenaient des incidents du voyage et s’abandonnaient au plaisir de se revoir, les émigrants, pressés autour de Germain Rivière, s’enquéraient des résultats de sa mission. Les questions se croisaient, diversement formulées, mais se réduisant en somme à celle-ci: Pourquoi la chaloupe était-elle revenue, et pourquoi n’apercevait-on pas à sa place un navire assez grand pour rapatrier tout le monde?

Germain Rivière, ne sachant auquel entendre, réclama de la main le silence, puis, en réponse à une interrogation précise formulée par Harry Rhodes, il raconta brièvement son voyage. A Punta-Arenas, il avait vu le gouverneur, M. Aguire, qui, au nom du Gouvernement chilien, avait promis de secourir les victimes de la catastrophe. Toutefois, aucun bateau d’un tonnage suffisant pour transporter les naufragés ne se trouvant alors à Punta-Arenas, ceux-ci devaient s’armer de patience. La situation ne présentait, d’ailleurs, rien d’inquiétant. Puisqu’on disposait d’un matériel en bon état et de vivres pour près de dix-huit mois, on pourrait attendre sans danger.

Or, il ne fallait pas se dissimuler que l’attente serait forcément assez longue. L’automne commençait à peine, et il n’eût pas été prudent d’envoyer sans urgence absolue un bâtiment dans ces parages à cette époque de l’année. Il était de l’intérêt commun que le voyage fût remis au printemps. Dès le début d’octobre, c’est-à-dire dans six mois, un navire serait expédié à l’île Hoste.

La nouvelle, passant de bouche en bouche, fut instantanément transmise du premier au dernier rang. Elle produisit chez les naufragés un effet de stupeur. Eh quoi! on était dans la nécessité de perdre six longs mois dans ce pays où il était impossible de rien entreprendre, puisqu’il faudrait le quitter au printemps après y avoir inutilement subi les rigueurs de l’hiver! La foule, naguère si bruyante, était devenue silencieuse. On échangeait des regards accablés. Puis l’accablement fit place à la colère. Des invectives violentes furent proférées à l’adresse du gouverneur de Punta-Arenas. La colère, cependant, ne tarda pas à s’apaiser, faute d’aliments, et les émigrants commencèrent à se disperser et à regagner les tentes d’un air morne.

Mais, attirés au passage par un autre groupe en voie de formation, ils s’arrêtaient machinalement, sans même s’apercevoir qu’en s’agrégeant à ce second groupe alimenté par les éléments désassociés du premier, ils se transformaient ipso facto en auditeurs de Ferdinand Beauval. Celui-ci avait jugé, en effet, l’occasion favorable au placement d’un nouveau discours et, comme précédemment, il haranguait ses compagnons du haut d’un rocher élevé à la dignité de tribune. Ainsi qu’on peut le supposer, l’orateur socialiste n’était pas tendre pour le régime capitaliste en général et, en particulier, pour le gouverneur de Punta-Arenas qui, d’après lui, en était le produit naturel. Il stigmatisait avec éloquence l’égoïsme de ce fonctionnaire dénué de la plus élémentaire humanité, qui laissait si allégrement un tel nombre de malheureux exposés à tous les dangers et à toutes les misères.

Les émigrants ne prêtaient qu’une oreille distraite à la diatribe du tribun. A quoi tendait ce verbiage? Beauval pouvait bien en clamer pire encore, ce n’est pas cela qui ferait avancer d’un pas leurs affaires. Pour améliorer leur sort il fallait des actes, non des mots. Mais quels actes? Personne, à vrai dire, n’en savait rien. Et péniblement, ils cherchaient, sans grand espoir de la trouver, la solution du problème, en tenant baissés vers le sol leurs yeux ingénus.

Une idée, pourtant, naissait peu à peu dans ces cervelles obscures. Ce qu’il fallait faire, quelqu’un le savait peut-être. Peut-être celui qui les avait déjà tirés de plus d’un mauvais pas donnerait-il le moyen de remédier à cette situation, quand il en serait instruit. C’est pourquoi ils coulaient de timides regards du côté du Kaw-djer, vers lequel se dirigeaient précisément Harry Rhodes et Germain Rivière. Chaque membre d’une population de douze cents âmes ne pouvant prendre à lui seul une décision pour l’ensemble, le plus simple, après tout, était de s’en rapporter au Kaw-djer, à son dévouement, à son expérience, un tel parti ayant, en tous cas, l’inappréciable avantage de rendre superflue la réflexion pour les autres.

S’étant ainsi libérés de tout souci immédiat, les émigrants délaissèrent, les uns après les autres, Ferdinand Beauval, dont l’auditoire fut bientôt réduit à son ordinaire noyau de fidèles.

Harry Rhodes, accompagné de Germain Rivière, se mêlant au groupe formé par les deux Fuégiens et le Kaw-djer, mit celui-ci au courant des événements, lui fit connaître la réponse du gouverneur de Punta-Arenas, et lui exposa les angoisses des émigrants redoutant la rigueur d’un hiver antarctique.

Sur ce dernier point, le Kaw-djer rassura son interlocuteur. L’hiver, en Magellanie, est à la fois moins rude et moins long qu’en Islande, au Canada ou dans les États septentrionaux de l’Union américaine, et le climat de l’Archipel vaut bien, à tout prendre, celui de la basse Afrique, où se rendait le Jonathan.

«J’en accepte l’augure, dit Harry Rhodes, conservant néanmoins un peu de scepticisme. Quoi qu’il en soit, ne serait-il pas, en tous cas, préférable d’hiverner sur la Terre de Feu, qui offre peut-être quelques ressources, plutôt que sur l’île Hoste où nous n’avons jusqu’ici rencontré âme qui vive?

—Non, répondit le Kaw-djer. Se transporter sur la Terre de Feu n’aurait aucun avantage et présenterait au contraire de grands inconvénients au point de vue du matériel qu’on serait contraint d’abandonner. Il faut rester sur l’île Hoste, mais quitter sans retard l’endroit où l’on a campé jusqu’ici.

—Pour aller où?

—A la baie Scotchwell que nous avons contournée pendant notre excursion. Là, nous trouverons sans peine un emplacement convenable pour les maisons démontables provenant de la cargaison du Jonathan, alors qu’il n’existe pas ici un pouce de terrain plat.

—Quoi! s’écria Harry Rhodes, vous conseillez de transporter à deux milles d’ici un matériel aussi lourd et de procéder à une véritable installation!

—C’est absolument nécessaire, affirma le Kaw-djer. Outre que l’exposition de la baie Scotchwell est excellente et à l’abri des vents d’Ouest et du Sud, la rivière qui s’y jette fournira l’eau potable en abondance. Quant à s’installer plus sérieusement, non seulement c’est nécessaire, mais c’est urgent. Le grand ennemi dans cette région, c’est l’humidité. Il importe avant tout de se défendre contre elle. J’ajoute qu’il n’y a pas de temps à perdre, l’hiver pouvant débuter d’un jour à l’autre.

—Vous devriez dire tout cela à nos compagnons, proposa Harry Rhodes. Ils se rendraient un compte plus exact de leur situation quand elle leur aurait été exposée par vous.

—Je préfère que vous vous chargiez de ce soin, répliqua le Kaw-djer. Mais je reste, bien entendu, à la disposition de tous, si on a besoin de moi.»

Harry Rhodes s’empressa de rapporter cette conversation aux émigrants. A sa grande surprise, ils ne reçurent pas la communication aussi mal qu’on aurait pu s’y attendre. La déception qu’ils venaient d’éprouver avait semé parmi eux le découragement, et ils étaient trop heureux de se trouver en présence d’une besogne précise dont quelqu’un prenait la responsabilité de garantir les bons effets. L’invincible espoir qui sommeille jusqu’à la mort dans le cœur de l’homme faisait le reste. Tout autre changement eût également paru devoir être le salut. On se fit une fête de l’installation à la baie Scotchwell et l’on s’en promit des merveilles.

Seulement, par quel bout commencer? Quels moyens employer pour mener à bien le transport du matériel sur un parcours de deux milles, le long de cette grève rocheuse où n’existait même pas l’apparence d’un sentier? A la prière générale, Harry Rhodes dut retourner auprès du Kaw-djer, pour lui demander de bien vouloir organiser le travail dont il avait signalé l’urgence.

Celui-ci ne fit aucune difficulté pour obtempérer à ce désir, et, sous sa direction, on se mit à l’œuvre sur-le-champ.

On créa d’abord, à la limite des plus hautes marées, un rudiment de route, en aplanissant le sol autour des roches les plus grosses, et en écartant celles qu’il était possible de déplacer sans trop de peine. Dès le 20 avril ce travail préliminaire était terminé. On s’attaqua aussitôt au transport proprement dit.

On utilisa dans ce but les plates-formes créées pour le déchargement du Jonathan. Fractionnées en plateaux plus petits et munies, en guise de roues, de troncs d’arbres soigneusement arrondis et dressés, elles fournirent un grand nombre de véhicules primitifs, auxquels s’attelèrent les émigrants, hommes, femmes et enfants. Bientôt, la longue théorie de ces chariots grossiers traînés par leurs attelages humains s’égrena sur le rivage entre la falaise et la mer. Le spectacle ne manquait pas de pittoresque. Que de cris s’échappaient de ces douze cents poitrines haletantes!

La chaloupe était d’un puissant secours. On la chargeait des pièces les plus lourdes ou les plus fragiles, et, du lieu du naufrage à la baie Scotchwell, elle faisait un incessant va-et-vient, sous la conduite de Karroly et de son fils. Le travail allait être, grâce à elle, notablement abrégé.

Il convenait de s’en féliciter, car à plusieurs reprises, on fut retardé par le mauvais temps. L’hiver préludait à ses colères par des troubles avant-coureurs. Il fallait alors se réfugier sous les tentes laissées en place jusqu’au dernier moment et attendre l’accalmie permettant de se remettre à l’ouvrage.

Non content de prodiguer encouragements et conseils, le Kaw-djer prêchait d’exemple. Jamais il ne restait inactif. Sans cesse en marche sur le chemin suivi par le convoi, il se trouvait toujours à point nommé pour donner un conseil ou un coup de main. Les émigrants considéraient avec étonnement cet homme infatigable qui s’astreignait volontairement à partager leurs rudes travaux, alors que rien ne l’eût empêché de repartir comme il était venu.

En vérité, le Kaw-djer n’y songeait pas. Tout entier à la tâche que le hasard lui avait fait entreprendre, il s’y livrait sans arrière-pensée, satisfait de pouvoir être utile à cette foule misérable, et, par cela même, près de son cœur.

Mais tout le monde n’atteignait pas à sa hauteur morale, et d’autres caressaient pour leur propre compte ces projets de désertion qui, pas un instant, n’avaient effleuré son esprit. Rien de plus facile, en somme, que de s’emparer de la chaloupe, de hisser la voile et de cingler vers une région plus clémente. On n’avait pas à craindre d’être poursuivi, puisque les émigrants ne disposaient d’aucune embarcation. Cela était si simple qu’il y avait lieu d’être surpris que personne ne l’eût tenté jusqu’ici.

Ce qui s’y était opposé, sans doute, c’est que la Wel-Kiej ne restait jamais sans gardiens, Halg et Karroly, qui la pilotaient pendant le jour, y couchant, la nuit venue, en compagnie du Kaw-djer. Force avait donc été à ceux qui projetaient de s’en rendre maître, d’attendre une occasion favorable.

Cette occasion se présenta enfin le 10 mai. Ce jour-là, au retour de son premier voyage à la baie Scotchwell, le Kaw-djer aperçut les deux Fuégiens qui gesticulaient sur le rivage, tandis que la Wel-Kiej, distante déjà de plus de trois cents mètres, s’éloignait cap au large, toutes voiles dehors. A bord, on distinguait quatre hommes dont la distance empêchait de reconnaître les traits.

Illustration from Les naufragés du Jonathan

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Le spectacle ne manquait pas de pittoresque. (Page 87.)

Quelques mots rapidement échangés lui apprirent ce qui s’était passé. On avait profité, pour sauter à bord du bateau, d’une courte absence de Karroly et de son fils. Quand ceux-ci s’étaient aperçus du rapt, il était trop tard pour s’en défendre.

A mesure qu’ils revenaient du nouveau campement, les émigrants se rassemblaient en nombre croissant autour du Kaw-djer et de ses deux compagnons. Impuissants et désarmés, ils regardaient en silence la chaloupe que la brise inclinait gracieusement. C’était un malheur sérieux pour tous les naufragés, qui perdaient à la fois un précieux moyen d’accélérer leur travail actuel, et la possibilité de se mettre au besoin en communication avec le reste du monde. Mais, pour les propriétaires de la Wel-Kiej, le malheur se transformait en désastre.

Toutefois, le Kaw-djer ne montrait par aucun signe la colère dont son cœur devait déborder. Le visage fermé, froid, impassible, comme toujours, il suivait des yeux le bateau. Bientôt, celui-ci disparut derrière une saillie du rivage. Aussitôt le Kaw-djer se retourna vers le groupe qui l’entourait:

«Au travail!» dit-il d’une voix calme.

On se remit à l’ouvrage avec une nouvelle ardeur. La perte de la chaloupe rendait nécessaire une hâte plus grande, si l’on voulait être prêt ayant que l’hiver ne fût définitivement installé. Même, il y avait lieu de s’applaudir que ce vol abominable n’eût pas été commis dès les premiers jours du transport. Peut-être, dans ce cas, eût-il été impossible d’en venir à bout. Fort heureusement, à cette date du 10 mai, il était presque terminé et un peu de courage devait suffire à le mener à bonne fin.

Les émigrants admiraient la sérénité du Kaw-djer. Rien n’était changé dans son attitude habituelle, et il continuait à faire preuve de la même bonté et du même dévouement que par le passé. Son influence en fut notablement accrue.

Un incident, au cours de cette journée du 10 mai, acheva de le rendre tout à fait populaire.

Il aidait à ce moment à traîner l’un des chariots sur lequel étaient entassés plusieurs sacs de semences, quand son attention fut attirée par des cris de douleur. S’étant dirigé rapidement vers l’endroit d’où venaient ces cris, il découvrit un enfant d’une dizaine d’années qui gisait sur le sol et poussait de lamentables gémissements. A ses questions, l’enfant répondit qu’il était tombé du haut d’un rocher, qu’il ressentait une vive douleur dans la jambe droite et qu’il lui était impossible de se relever.

Un certain nombre d’émigrants, rangés en cercle derrière le Kaw-djer, échangeaient des réflexions saugrenues. Les parents de l’enfant ne tardèrent pas à se joindre à l’attroupement, et leurs plaintes bruyantes augmentèrent la confusion.

Le Kaw-djer imposa, d’une voix ferme, silence à tout ce monde et procéda à l’examen du blessé. Autour de lui, les émigrants tendaient le cou, s’émerveillant de la sûreté et de l’adresse de ses gestes. Il diagnostiqua sans peine une fracture simple du fémur, et la réduisit habilement. Au moyen de bouts de bois transformés en attelles, il immobilisa alors le membre brisé qu’il banda avec des lambeaux de toile, puis l’enfant fut transporté à la baie Scotchwell sur un brancard improvisé.

Tout en surveillant le travail de ses mains, le Kaw-djer rassurait les parents éplorés. Cela ne serait rien. L’accident n’aurait pas de suite fâcheuse, et dans deux mois il n’en subsisterait aucune trace. Peu à peu le père et la mère reprenaient confiance. Ils furent complètement rassérénés, quand, le pansement terminé leur fils déclara qu’il ne souffrait plus.

De ces faits, qui furent en un instant connus de tout le monde, un grand respect rejaillit sur le Kaw-djer. Il était décidément le génie bienfaisant des naufragés. On n’en était plus à compter ses services. Désormais, on s’attendit à mieux encore. De plus en plus, on prit l’habitude de se reposer sur lui, et, de plus en plus, ces êtres rudes et puérils se sentirent rassurés et réconfortés par sa présence au milieu d’eux.

Le soir même du 10 mai, on procéda à une rapide enquête afin de découvrir les auteurs du vol de la Wel-Kiej. Dans cette foule ondoyante où ne régnait aucune discipline, les résultats de l’enquête furent nécessairement fort incertains. Elle permit toutefois de suspecter avec une grande vraisemblance quatre individus que personne n’avait aperçus pendant tout le cours de la journée. Deux appartenaient à l’équipage, le cuisinier Sirdey et le matelot Kennedy. Les autres étaient deux émigrants fort mal notés dans l’esprit public, deux prétendus ouvriers du nom de Furster et de Jackson.

A l’égard des premiers, les événements ne devaient pas permettre d’obtenir une certitude, mais on ne tarda à avoir la preuve que les soupçons s’étaient à bon droit portés sur les deux autres. Le lendemain matin, en effet, Kennedy et Sirdey étaient de nouveau présents et accomplissaient comme de coutume leur part de travail. A vrai dire, ils paraissaient brisés de fatigue. Sirdey même semblait blessé. Il marchait avec peine, et de profondes écorchures labouraient son visage.

Hartlepool connaissait de longue main ce triste sire dont la nature vile lui inspirait un complet mépris. Il l’interpella rudement:

«Où étais-tu, hier, coq[2]?

—Où j’étais?... répondit hypocritement Sirdey. Mais où je suis tous les jours bien entendu.

—Personne ne t’a vu, cependant, maître fourbe. Ne te serais-tu pas égaré plutôt du côté de la chaloupe?

—De la chaloupe?... répéta Sirdey du ton d’un homme qui n’y comprend rien.

—Hum!... fit Hartlepool.

Il reprit:

—Pourrais-tu me dire d’où te viennent ces écorchures?

—Je suis tombé, expliqua Sirdey. Il me sera même impossible de prêter la main aux autres aujourd’hui. C’est à peine si je peux marcher.

—Hum!...» fit encore en s’éloignant Hartlepool, comprenant qu’il ne tirerait rien du cauteleux personnage.

Quant à Kennedy, il n’y avait même pas de prétexte pour l’interroger. Bien qu’il fût d’une pâleur de cire et parût être fort mal en point, il avait repris sans mot dire ses occupations ordinaires.

On se mit donc au travail le 11 mai à l’heure habituelle sans que le problème fût résolu. Mais une surprise attendait à la baie Scotchwell ceux qui y arrivèrent les premiers. Sur le rivage, à peu de distance de l’embouchure de la rivière, deux cadavres étaient étendus, ceux de Jackson et de Furster. Près d’eux gisait la chaloupe éventrée, aux trois quarts pleine d’eau et de sable.

Dès lors, l’aventure se reconstituait aisément. Le bateau mal dirigé avait dû toucher sur des récifs, un peu au delà de la baie. Une voie d’eau s’était déclarée, et l’embarcation alourdie avait chaviré. Des quatre hommes qui la montaient, deux, Kennedy et Sirdey selon toute probabilité, avaient réussi à gagner la terre à la nage, mais les deux autres n’avaient pu échapper à la mort, et, à la première marée leurs corps étaient venus à la côte, en même temps que la Wel-Kiej à demi fracassée par la houle.

Après sérieux examen, le Kaw-djer reconnut que les débris de la chaloupe étaient encore utilisables. Si la plupart des bordés étaient plus ou moins brisés, la membrure n’avait que très peu souffert, et la quille était intacte. Ce qui restait de la Wel-Kiej fut donc hissé à force de bras hors de l’atteinte de la mer en attendant le moment où l’on aurait le loisir de la réparer.

Le transport du matériel fut entièrement achevé le 13 mai. Sans perdre de temps, on se mit en devoir d’installer les maisons démontables. On vit celles-ci, d’un très ingénieux système, s’élever à vue d’œil avec une rapidité prodigieuse. Aussitôt terminées, elles étaient immédiatement occupées, non sans donner chaque fois prétexte à de violentes altercations. Il s’en fallait de beaucoup, en effet, qu’elles fussent en assez grand nombre pour contenir douze cents personnes. C’est tout au plus si les deux tiers des naufragés pouvaient raisonnablement espérer y trouver place. De là, nécessité de procéder à une sélection.

Cette sélection s’opéra à coups de poings. Les plus robustes, ayant commencé par s’emparer des divers éléments des maisons démontables, prétendirent défendre l’accès de celles-ci, lorsqu’elles furent édifiées. Quelle que fût leur vigueur, il leur fallut toutefois céder au nombre et entrer en composition avec une partie de ceux qu’ils essayaient d’évincer. Il y eut ainsi une seconde série d’élus, et par conséquent une seconde sélection basée, comme la première, sur la force des compétiteurs. Puis, quand les maisons abritèrent des garnisons assez imposantes pour être en état de braver sans péril le surplus des émigrants, ces derniers furent définitivement éliminés.

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«Pourrais-tu me dire d’où te viennent ces écorchures?» (Page 91.)

Près de cinq cents personnes, des femmes et des enfants en majorité, furent ainsi réduites à se contenter de l’abri des tentes. Plus rares étaient les hommes, en général des pères et des maris obligés de suivre le sort de leur famille. Parmi les autres, figuraient le Kaw-djer et ses deux compagnons fuégiens, qui n’en étaient plus à redouter les nuits passées en plein air, ainsi que les survivants de l’équipage du Jonathan auxquels Hartlepool avait intimé l’abstention. Ces braves gens s’étaient inclinés sans un murmure, jusques et y compris Kennedy et Sirdey, qui, depuis l’aventure de la chaloupe, faisaient montre d’un zèle et d’une docilité inaccoutumés. Au nombre des moins favorisés, on comptait également John Rame et Fritz Gross que leur faiblesse physique avait écartés de la lutte, et pareillement la famille Rhodes, dont le chef n’était pas d’un caractère à faire appel à la violence.

Ces cinq cents personnes se logèrent donc sous les tentes. La diminution du nombre des occupants permit d’employer deux enveloppes superposées et séparées par une couche d’air, ce qui les rendit, en somme, assez confortables. Pendant ce temps, les uns achevaient l’aménagement intérieur des maisons, en bouchaient les joints, en obstruaient les moindres fissures, l’important, d’après les indications du Kaw-djer, étant de se défendre contre la pénétrante humidité de la région; les autres faisaient provision de bois aux dépens de la forêt voisine ou répartissaient les vivres en quantité suffisante pour assurer à tous quatre mois d’existence, tandis que les maçons, dont on comptait une vingtaine parmi les ouvriers émigrants, construisaient en hâte des poêles rudimentaires.

Ces travaux n’étaient pas encore tout à fait terminés le 20 mai, quand l’hiver, heureusement très en retard cette année, fondit sur l’île Hoste sous forme d’une tempête de neige d’une effroyable violence. En quelques minutes, la terre fut recouverte d’un blanc linceul d’où jaillissaient les arbres couverts de givre. Le lendemain, les communications étaient devenues très difficiles entre les diverses fractions du campement.

Mais désormais on était paré contre l’inclémence de la température. Calfeutrés dans leurs maisons ou sous la double enveloppe des tentes, chauffés par d’ardentes flambées de bois, les naufragés du Jonathan étaient prêts à braver les rigueurs d’un hivernage antarctique.

IV HIVERNAGE.

Quinze jours durant, la tempête hurla sans interruption, la neige tomba en épais flocons. Pendant ces deux semaines, les émigrants, contraints de se terrer sous leurs abris, purent à peine se risquer en plein air.

Triste pour tous, cette claustration forcée, assurément, mais plus peut-être pour ceux qui s’étaient attribué la jouissance des maisons démontables. Ces maisons n’étaient formées, en somme, que de panneaux boulonnés entre eux et manquaient du plus élémentaire confortable. Pourtant, séduits par leur aspect—à moins que ce fût seulement par ce nom de maisons!—les émigrants se les étaient disputées, et maintenant ils s’y entassaient au delà de toute raison. Elles étaient transformées en véritables dortoirs, où se touchaient les paillasses jetées à même sur le parquet, dortoirs qui devenaient salles communes et cuisines pendant les courtes heures de jour. De cet entassement, de cette cohabitation de plusieurs ménages résultait nécessairement une promiscuité de tous les instants, aussi fâcheuse au point de vue de l’hygiène, que défavorable au maintien de la bonne entente. Le désœuvrement et l’ennui sont, en effet, fertiles en disputes, et l’on s’ennuyait ferme dans ces demeures bloquées par la neige.

A vrai dire, les hommes trouvaient encore à occuper leurs loisirs. Ils s’ingéniaient à meubler grossièrement ces maisons dépourvues du plus petit commencement de mobilier. A coups de hachettes, ils taillaient sièges et tables dont on se débarrassait, la nuit venue, afin de pouvoir étendre les paillasses. Mais les femmes ne disposaient pas de cette ressource. Quand elles avaient donné leurs soins aux enfants, quand elles avaient vaqué à la cuisine que l’usage des conserves simplifiait notablement, il ne leur restait plus que le bavardage pour user les heures lentes. Elles ne s’en privaient pas. A défaut des jambes, les langues marchaient, et, on ne l’ignore pas, l’intempérance de langue est trop souvent, elle aussi, génératrice de discordes. C’était merveille qu’il n’en fût pas survenu dès le premier jour.

Si ceux qui occupaient les tentes étaient moins bien garantis contre les intempéries, ils ne laissaient pas de bénéficier de certains avantages à d’autres égards. Ils disposaient de plus de place, et même quelques familles, parmi lesquelles les familles Rhodes et Ceroni, avaient la jouissance d’une tente entière. Les cinq Japonais, étroitement unis entre eux, habitaient aussi l’une des tentes où ils vivaient à l’écart.

Tentes et maisons étaient disséminées selon les caprices individuels. Personne n’ayant dirigé le travail d’installation, le dessin du campement ne répondait à aucun plan préconçu. Il ressemblait, non à une bourgade, mais à l’agglomération fortuite de maisons isolées, et l’on eût été bien embarrassé s’il se fût agi de tracer des rues.

Cela, d’ailleurs, était sans importance, puisqu’il ne s’agissait pas de fonder un établissement durable. Au printemps, on démolirait maisons et tentes, et chacun retrouverait sa patrie et sa misère.

Le campement s’étendait sur la rive droite de la rivière qui, venue de l’Ouest, le touchait en un point, puis se recourbait aussitôt sur elle-même et courait au Nord-Ouest pour aller se jeter dans la mer trois kilomètres plus loin. La construction la plus occidentale s’élevait sur la rive même. C’était une maison démontable de proportions si exiguës que trois personnes seulement avaient pu y trouver place. Sans dispute, sans cris, procédant en silence, un des émigrants, du nom de Patterson, s’était adjugé, dès le premier jour, les éléments constitutifs de cette maison et, afin que personne ne la lui disputât, il avait tout de suite porté le nombre de ses habitants au maximum pratique, en en offrant la jouissance indivise à deux autres naufragés. Cette offre n’avait pas été faite au hasard. Patterson, de complexion plutôt débile, s’étaient adjoint fort intelligemment deux compagnons taillés en hercules et disposant de poings capables de défendre au besoin la propriété collective.

Tous deux de nationalité américaine, l’un se nommait Blaker et l’autre Long. Le premier était un jeune paysan de vingt-sept ans, de caractère assez jovial, mais affligé d’une boulimie qui compliquait déplorablement sa vie. La misère qui formait son lot ne lui permettant pas d’apaiser son insatiable appétit, il avait eu faim depuis sa naissance, au point qu’il s’était finalement résigné à s’expatrier dans l’unique espoir d’arriver à manger tout son saoul. Le second était un ouvrier, forgeron de son état, à la cervelle petite et aux muscles énormes, une brute solide et malléable comme le fer rouge qu’il martelait.

Quant à Patterson, s’il faisait aujourd’hui partie de cette foule de naufragés, lui du moins n’y avait pas été poussé par l’excès de sa misère, mais par un âpre désir de gain. Le sort s’était montré pour lui hostile et secourable à la fois. Il l’avait fait naître, il est vrai, seul, pauvre et nu sur le bord d’une route irlandaise, mais, à titre de compensation, il l’avait doué d’une avarice prodigieuse, c’est-à-dire du moyen d’acquérir tous les biens qui lui manquaient lors de sa venue sur la terre. Grâce à elle, il avait en effet réussi à amasser dès l’âge de vingt-cinq ans un respectable pécule. Travail acharné, privations de cénobite, voire, quand l’occasion s’en présentait, cynique exploitation d’autrui, rien ne l’avait rebuté pour obtenir ce résultat.

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