III LA MAISON DES PYRÉNÉES
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I LA MAISON
O toiture, tu te dessines! Asile vert, je te revois! Quatre colonnes de glycines Supportent deux balcons de bois. Le store met une paupière Au regard d'un miroir sans tain; Et le bon jardinier Jean-Pierre Flûte un petit rire enfantin. L'étroit pont de schiste se marbre Des ombres de la frondaison. Le piano chante dans l'arbre, Tant l'arbre est près de la maison. La clôture est une volière Où les oiseaux chantent en chœur Qu'il faut bien agiter le lierre Puisqu'il a la forme d'un cœur. Toute cette maison chantante Qui se mire dans un ruisseau Sent le coutil, comme une tente, Et sent l'iris, comme un berceau! Décoré d'une antique huche Et de trois chaises, l'escalier Sent la cire, comme une ruche, Et la pomme, comme un cellier. Au salon tendu de cretonne, Un doux lustre vénitien, Quand nos rires montent, s'étonne De se sentir moins ancien; Les portes que le vernis dore Semblent, pour rendre ce salon Plus délicatement sonore, Faites en bois de violon. A voix haute on lit en famille Tout ce qu'apporte le facteur, Et la sonnette de la grille Est la sonnette du bonheur! Je revois tout cela!—L'abeille Bourdonnait, et j'avais dix ans. Ah! je crois que je me réveille Dans ma chambre aux parquets luisants! Les hauts volets de cette chambre Étant de ce bois odorant, De ce beau sapin couleur d'ambre Que le soleil rend transparent, Je pouvais, les fenêtres closes, Dire que le ciel était bleu Lorsque les volets étaient roses Comme des doigts devant le feu! Pour voir les pics couverts de neige En faisant le grand tour du val, Le vieil écuyer du manège Venait me chercher à cheval. Je rentrais… Abeille, je t'aime, Qui, comme un miel sur du pain sec, Mettais sur le grec de mon thème Un murmure beaucoup plus grec! Minutes que rendaient célestes La mélodie et le travail! Tous nos orgueils étaient modestes Comme des bijoux de corail. Le soleil baignait Sauvegarde. Monsieur l'Inspecteur des forêts Envoyait souvent, par un garde, Des fougères que j'adorais! Et cette maison de campagne Sentait, lorsque tombait le jour, La mousse, comme la montagne, Le mystère, comme l'amour! Un grand chapeau garni de tulle Pendait aux cornes d'un isard. Mon père traduisait Catulle, Et ma sœur déchiffrait Mozart.
II LES PYRÉNÉES
Pourquoi suis-je, ô mes Pyrénées, Attiré sans cesse vers vous, Et, riantes ou ravinées, Qu'avez-vous pour moi de si doux? Lorsque j'arrive de Provence A travers des champs de maïs, D'où vient que je sens à l'avance Votre odeur de gouffre et de lys? D'où vient qu'à vingt ans comme à douze Je suis debout dans le wagon, Dès qu'on a dépassé Toulouse, Pour vous chercher à l'horizon? Et sitôt qu'au béret d'un pâtre Je connais que vous approchez, Quel est ce courant d'air bleuâtre Qui m'aspire entre vos rochers? D'où vient que, lorsque à votre charme Je veux résister, c'est vraiment Comme si par le fer d'une arme Je rendais plus fort un aimant? D'où vient que pour moi, sur la terre, Il n'est d'Alpes ni d'Apennins M'attirant avec ce mystère Qu'ont les grands pouvoirs féminins? D'où vient qu'en Tyrol et qu'en Suisse, Où je suis allé par hasard, Il n'est pas un chamois qui puisse Me sembler beau comme un isard? Où donc est-elle cette force A quoi je sens que j'obéis? Dans quelle fleur? Sous quelle écorce? D'où vient que j'aime ce pays? J'aurais pu le trouver superbe Sans le trouver aussi charmant: Quelle est, entre ses herbes, l'herbe D'où naquit cet enchantement? Lézard vivant ou feuille morte, Un talisman se glissa-t-il Dans l'humble butin qu'on rapporte D'une course au bord d'un péril? Qui de vous est une amulette, Caillou blanc où luit un mica, Pierre à l'odeur de violette, Bouquet au parfum d'arnica? Quels cristaux, quelles marcassites, Grands monts où je me trouve heureux, Font-ils que, né loin de vos sites, Je me sens adopté par eux? Effleurai-je une mandragore Dans les racines d'un sapin Quand je me rendais à Bigorre En passant par le col d'Aspin? Je n'ai pas l'âme montagnarde: D'où vient que vous me retenez, Pâle ciel que le mont regarde Avec de grands lacs étonnés? Est-il une Circé des neiges Versant son philtre au ruisseau clair? Où donc êtes-vous, sortilèges? Dans l'eau, dans la terre ou dans l'air? Je cherche… D'où m'êtes-vous nées, Tendresses pour ce haut jardin? —Mais dans le soir des Pyrénées, Ma mémoire s'ouvre soudain. Dans le soir une phrase vole, Par mon père dite jadis: «Ta grand'mère était espagnole.» Ma grand'mère était de Cadix! Ah! je comprends, montagne verte, Pourquoi, souvent, dans vos sentiers, J'ai marché d'un pas plus alerte En rencontrant des muletiers! Au tournant poudreux d'une route, Je comprends, quand je vous entends, Pourquoi, toujours, je vous écoute, Grelots sonores, si longtemps! Voilà pourquoi, sous les étoiles, Je vous guettais au coin des ponts, Attelages couverts de toiles, De sparterie et de pompons! Pourquoi j'aimais voir les saccades Que l'âne imprime aux cacolets Lancer dans l'argent des cascades, Des grains de raisins violets! Tout s'explique,—et, bal du dimanche, Pourquoi, toujours, mon cœur battit Lorsque l'espadrille était blanche Et que le pied était petit! Je n'étais pas traître ou fantasque Quand j'aimais, dans les bruits du bal, Presque autant le tambour de basque Que le tambourin provençal. Ce n'est pas l'odeur forestière Que je demande au sapin bleu, C'est le parfum de la frontière D'un pays dont je suis un peu. Car l'Espagne qui me possède Et qui fait que je vais, là-haut, —Laissant en bas la brise tiède,— A la rencontre du vent chaud, Ce n'est pas cette espagnolade Qui pendant un instant vous a Lorsqu'on mord dans une grenade Ou qu'on respire un mimosa; Ni la jeune espagnolerie Qui vous prend quand on lit Musset Et qu'une basquine fleurie Passe dans votre rêve… c'est Une Espagne en mon cœur vivante Au point que, lorsqu'il bat le soir, C'est elle, à grands coups, qui s'évente De son petit éventail noir! Donc, à ma lyre—est-ce une tare? Mais avec fierté je le dis!— J'ai quelques cordes de guitare: Ma grand'mère était de Cadix! Et, ma race, tu m'accompagnes Lorsque ici je cherche, en rôdant Sur la lisière des Espagnes, Un pittoresque plus ardent. Si j'aime un nerveux paysage, C'est que je promène sur lui Les yeux qu'avait dans son visage Celle à qui je pense aujourd'hui. Quelques piments dans un platane, Un foulard jaune, un grand manteau, Éveillent la voix gaditane Dont parle en moi le contralto. Et c'est pourquoi, souvent, je semble, Bien qu'immobile, voyager: Un doux fil qu'on tire et qui tremble Me relie à quelque oranger! C'est la raison, blondes cigales, De mon goût pour les grillons bruns, Et de ces humeurs inégales Que me reprochent quelques-uns! Mes autres aïeux voient sans haine Cette étrangère qu'il y a Dans la famille phocéenne Que je tiens de Massilia; Mais elle! sa race est jalouse, Et, quand mon âme a des sursauts, Je crois bien que cette Andalouse Me dispute à ces Provençaux! Ah! quand je sens mon énergie Se briser en moi d'un coup sec, Je suis pris d'une nostalgie Qui ne vient pas d'un marin grec! L'ancêtre que je commémore Lorsque ainsi je deviens rêveur, C'est peut-être, ô Cadix! un More Dont la romance est dans mon cœur. Et ce qui vers vous, Pyrénées, Sans cesse me ramènera, C'est que vous êtes dessinées Avec des fiertés de sierra! C'est que le vent chaud vient vous battre, Ce vent énervant et subtil Qui fait rire comme Henri Quatre Et pleurer comme Boabdil! C'est que votre terre, voisine D'un sol où j'ai quelque cousin, Reste encore si sarrasine Qu'un blé s'y nomme sarrasin; C'est que toujours votre nature Garde en son frémissant décor Une arabe désinvolture, —Et l'écho sublime d'un cor! Je comprends de quel atavisme M'est venu ce besoin moral De sentir un fond d'héroïsme Au tableau le plus pastoral. Mon goût même devient logique: Voilà pourquoi, vent africain, Il me faut une Géorgique Retouchée un peu par Lucain! Et, Galice, Aragon, si proches De ces cimes qu'on voit blanchir, Pourquoi, toujours, devant ces roches J'aime vivre—sans les franchir! Votre Espagne, pour mon Espagne Qui n'est qu'une goutte de sang, Si je passais cette montagne, Aurait un parfum trop puissant! Mais ce que la France y mélange Rend ici le parfum léger, Et tout m'est doucement étrange Sans que rien me soit étranger. Superbe, et bien assez vermeille Devant l'Espagne qui l'est trop, La montagne est comme Corneille Adaptant Guilhem de Castro! Elle mêle une noble mousse Aux rocs qu'un tonnerre ouvragea: C'est de l'Espagne encore douce Et de la France âpre déjà. Ceux que le béret auréole S'ajoutent, d'un air que je sais, Ce rien de bravade espagnole Qui rendit toujours plus français! Les fouets claquent en mousquetade, Les mots chantent sous le balcon, Et déjà la rodomontade Roule de l'r dans le gascon. Folie où la raison chuchote, La bravoure du béarnais Porte Sancho sous Don Quichotte Comme un gilet sous un harnais. La sombre cape où l'on s'engonce Ne se voit pas encor souvent; Mais l'œil sous le sourcil s'enfonce, Et la fenêtre sous l'auvent. Lorsque tourbillonnent ces rondes Que l'on noue autour des pressoirs, Quelques femmes sont encor blondes, Tous les raisins ne sont pas noirs! Au seuil des blanches maisonnettes Danse un couple auquel je ne vois Pas encore des castagnettes… Déjà des claquements de doigts! La danseuse, brusque et gentille, Est encor française… Elle l'est… Mais on dirait que la mantille Commence dans le capulet! Au fond des églises agrestes, Riantes comme leurs curés, Les ferveurs sont encor modestes, Les autels déjà trop dorés! D'une tendresse encor française, La foi qui dans ces roches vit Aurait peur de sainte Thérèse, Et Bernadette lui suffit! Devant ces crêtes mitoyennes Voilà pourquoi je suis si bien: Toute la France de mes veines Dans ce clair pays me retient; Car, parmi tout mon sang, vous n'êtes, O goutte de sang espagnol, Que comme entre mille alouettes Un furtif petit rossignol! Et si j'aime, depuis l'enfance, Sous ce ciel venir, et rester, C'est qu'ici, sans quitter ma France, J'entends mon Espagne chanter!
III L'EAU
Luchon, ville des eaux courantes, Où mon enfance avait son toit, L'amour des choses transparentes Me vient évidemment de toi! Ton nom seul, plein de bulles blanches, Fait pour moi des ruisseaux couler Sous des passerelles de planches Que mon pied soudain sent trembler! Où voit-on les bergeronnettes, Qui s'y connaissent en ruisseaux, Longer plus d'eaux vives et nettes Sous de plus verdoyants arceaux? Où la neige daignerait-elle Descendre ainsi du pic sacré Pour former une cascatelle Dès qu'un passant est altéré? Où voit-on s'offrir une vasque A chaque tournant de chemin Pour qu'on puisse tenir Vénasque Dans le creux glacé de sa main? Ce Vénasque au chapeau de brume Ne cesse pas de faire au val Des générosités d'écume Et des largesses de cristal! Prodigue sûr de ses ressources Et que la pelouse bénit, Le mont jette l'argent des sources Par les fenêtres de granit! Il veut, formidable Mécène Qui sait que l'eau fait toujours bien, Subvenir à la mise en scène De ce décor virgilien. Dans l'herbe, au fond du précipice, Caressant ou rongeant le bord, Partout l'eau sourd, l'eau court, l'eau glisse, L'eau fuit, l'eau bout, l'eau rit, l'eau dort! L'eau brille dans ta robe grise Comme des glaives et des socs, Montagne auguste dont Moïse Semble avoir frappé tous les rocs! Quand l'eau semble absente, un bruit tendre Nous avise qu'elle est tout près, Et quand on ne peut pas l'entendre, On la sent dans l'odeur des prés. O sentiers! ô ruisseaux sans nombre L'un à l'autre se mélangeant! Les sentiers sont des ruisseaux d'ombre, Les ruisseaux des sentiers d'argent! A travers d'obliques ondées, L'Aurore, dans un bleu frisson, Voit les collines accoudées Comme des nymphes qu'elles sont! Sur leurs épaules incarnates Des torrents glissent, éperdus! Et ces éblouissantes nattes Sont faites de ruisseaux tordus! De l'eau partout! Quand la rivière Déborde,—histoire de pouvoir Laisser autour de la chaumière Des petits morceaux de miroir,— Les champs ont du ciel dans leurs barbes Comme un vieil homme a des yeux bleus! Et vous savez, chevaux de Tarbes Qui broutez les prés onduleux, Combien de ces flaques dormantes Il faut savoir franchir d'un bond Lorsqu'on galope sur les menthes, Dont l'écrasement sent si bon! Quelle terre ne serait sèche Auprès de cette terre? Ah! si L'on vivait d'amour et d'eau fraîche, Ce ne pourrait être qu'ici! Et des fontaines! des fontaines! Y en a-t-il!… Il y en a Pour toutes les Samaritaines Et pour toutes les Rébecca! Partout de l'eau! Toujours des gouttes Aux sandales des vagabonds! Tant d'eau partout que, pour les routes, Il faut, partout, des ponts, des ponts! Voûtés comme de bons esclaves, Les ponts, joyeux de leurs fardeaux, Pour leur faire passer les gaves Prennent les routes sur leurs dos! Et les routes d'or, qui s'amusent De voir les ponts plonger aux flots Leurs grands pieds de pierre qui s'usent, Ont de longs rires de grelots! A l'heure où sortent les bréviaires, Le crépuscule rend divins Ces paysages de rivières, D'arches, de pics et de ravins. Et toute cette eau, source ou gave, Sur le roc ou sous les cressons, Voix joyeuse ou silence grave, Nous instruit en fraîches leçons. Ah! quelle leçon vaudrait-elle Cette claire leçon d'amour Que donne la neige éternelle En pensant aux ruisseaux d'un jour? Où s'apprend la persévérance? C'est au catéchisme de l'Eau Qui, sous des airs d'indifférence, Songe toujours à son niveau. Contre la force ou le sarcasme, L'Eau, noble et fine, nous apprend, En bouillonnant, l'enthousiasme, Et la patience, en filtrant! Ses conseils n'ont rien de scolaire, Car elle enseigne, en ses ruisseaux, L'utilité de la colère, Des belles chutes, et des sauts! Elle murmure avec tendresse —Car elle veut que nous rêvions— Que bien souvent une paresse Peut laisser des alluvions! On sait tout lorsque l'on assiste Aux cours délicieux de l'Eau: Sous la fougère et sous le ciste Elle explique, en passant, le Beau, Prodiguant l'exemple qui frappe, Elle prouve aussi bien qu'il est Dans l'abondance d'une nappe Que dans la grâce d'un filet. La dignité, cet esclavage, Ne rend jamais son flot boudeur; On ne connaît pas le rivage Où l'attachera sa grandeur! Son orgueil n'a pas la folie De se priver des jeux charmants. Ah! comme elle aime qu'on oublie Qu'elle est un des quatre éléments! Quand de sa crue on s'inquiète, Elle se pique de vermeil, Ne dédaignant pas la paillette Qu'elle sait être du soleil. C'est par l'Eau que les blanches cimes Se racontent aux peupliers: Car les glaciers les plus sublimes Parlent en ruisseaux familiers. Eh quoi! l'Eau? la sœur de la Terre? L'Eau qui féconde? la grande Eau? L'Eau qui lave et qui désaltère Daigne jouer sous ce rideau? Elle joue avec l'écrevisse, Avec le saule… Et, tout d'un coup, Elle va se mettre en service, Elle qui peut inonder tout! Elle coulait, large et futile, Sous les terrasses du château, Et puis un besoin d'être utile L'a prise brusquement, cette eau! Lâchant la pompe fluviale, Elle file, d'un air malin, Dans la rigole triviale Que lui propose le moulin! Elle s'échappe des palettes, Et, bravement, voulant avoir De grosses bulles violettes, Elle va mousser au lavoir; Elle entre, avec un bruit de foudre, Dans une scierie aux longs toits, Pour y mêler sa blanche poudre A la poudre blonde du bois; Et quand on a dépecé l'arbre, Elle va, toujours s'échappant, S'embaucher pour scier du marbre Chez un marbrier de Campan! Elle a ses gaîtés les meilleures Dans le travail et dans le bruit… L'Eau divine a fait ses huit heures Quand commence à tomber la nuit! Le clair de lune y met sa traîne… Le bétail y met ses naseaux… Soyez, belle Eau Pyrénéenne, Bénie entre toutes les eaux! —Source calme ou torrent bravache, L'Eau qui descend de la hauteur Apprend tout ce qu'il faut qu'on sache Pour être poète ou lutteur! L'Eau ne cesse pas, gave ou source, D'apprendre à l'homme, à chaque instant, Qu'on emporte—en prenant sa course, Et qu'on reflète—en s'arrêtant; Mais que, malgré le flot qui rage, L'arbre emporté d'un brusque effort, O lutteur, devient un barrage Lorsque le torrent n'est pas fort; Et que, malgré l'azur, poète, Quand le ruisseau n'est pas profond, A travers le ciel qu'il reflète On peut voir la terre du fond!
1893.
IV LA BRANCHE
Cette branche pendante et gracile de saule, Qui vibre parce que l'eau vibrante la frôle, Ayant voulu sans doute écouter de plus près Ce que dit le ruisseau dans son tumulte frais, Se pencha, d'une souple inflexion de tige, Un peu d'abord, puis trop,—maladresse ou vertige! Et l'eau, par une feuille, en courant, la retint: Si bien qu'elle, à présent, dont c'était le destin De vivre, avec toujours le même geste calme, Dans l'azur, d'une vie indolente de palme, Elle doit s'agiter sans cesse, trembloter. Sangloter quand il plaît à l'eau de sangloter. Se secouer gaîment si l'eau devient rieuse, Et s'épuiser en longs émois, la curieuse, Qu'estiment bien punie alors ses vertes sœurs, Mais qui n'a nul regret des tranquilles douceurs, Mais qui secrètement les raille et les méprise, Mais qui se sent, malgré le courant qui la brise, Et l'affole, et malgré l'implacable ruisseau Qui ne lui fait jamais grâce d'un seul sursaut, Heureuse d'être celle avec qui communique Le flot, et de savoir ce qu'il dit, elle unique!
V LA FONTAINE DE CARAOUET
La Fontaine de Caraouet Est la plus charmante de toutes. Elle chante comme un roue, La Fontaine de Caraouet! Elle est si fraîche qu'Arouet Perdrait, en y buvant, ses doutes. La Fontaine de Caraouet Est la plus charmante de toutes. O Fontaine de Caraouet, Tu chantes sous de vertes voûtes! Qui boit ton eau fait un souhait, O Fontaine de Caraouet! Quand celle qu'on aime vous hait, En chantant tu vous désenvoûtes, O Fontaine de Caraouet Qui chantes sous de vertes voûtes! O Fontaine de Caraouet, De quelle ombre tu te veloutes! C'est là que mon sort se jouait, O Fontaine de Caraouet, Là qu'un silence m'avouait Ce qu'entend le cœur aux écoutes… O Fontaine de Caraouet, De quelle ombre tu te veloutes! O Fontaine de Caraouet, Est-ce que toujours tu glougloutes? Les guides claquent-ils du fouet, O Fontaine de Caraouet? La villa blanche qu'on louait Est-elle encor près des trois routes? O Fontaine de Caraouet, Est-ce que toujours tu glougloutes? La Fontaine de Caraouet Est au fond des heures dissoutes. Ne me demandez plus où est La Fontaine de Caraouet! D'un bonheur on est le jouet, Et puis, au jour, jour, tu t'ajoutes… La Fontaine de Caraouet Est au fond des heures dissoutes! Les Fontaines de Caraouet Nous laissent sur le cœur des gouttes. Ces gouttes tremblent pour dire: «Et La Fontaine de Caraouet?» Même si l'on se secouait Elles ne tomberaient pas toutes. Les Fontaines de Caraouet Nous laissent sur le cœur des gouttes!
VI LA GLYCINE
A mon balcon cette glycine Tord ses bras fleuris dans le soir, Avec le tendre désespoir D'une princesse de Racine. Elle en a la fière langueur Et la mortelle nonchalance; Et lorsqu'un souffle la balance, Et que le jour traîne en longueur, Et tarde à partir, et recule Le déchirement tant qu'il peut, Elle exhale une âme d'adieu, Bérénice du crépuscule! Le livre glisse de mes mains. Le petit drame se termine. «Cruel!» dit au jour la glycine. Les cieux blessés ont des carmins. Par la haute porte-fenêtre, Mystérieusement, alors, Une des branches du dehors, Comme un geste vivant, pénètre. Du frémissant encadrement Ce bras jeune et souple s'échappe; Et je sens sur mon front la grappe Qu'il laisse pendre tendrement! Tout s'embaume. Et je remercie. Et, pour lui dire mon amour, Je donne à la fleur, tour à tour, Le nom d'Esther et d'Aricie. Et je compare, les yeux sur Mon livre tombé sans secousse, L'odeur plus forte d'être douce Au vers plus ardent d'être pur! Un divin poison m'assassine! Et je doute, en le chérissant, Si de ma glycine il descend Ou s'il monte de mon Racine!
VII LE CARILLON DE SAINT-MAMET
Le Carillon de Saint-Mamet Tinte quand d'or le ciel se teinte; Comme si le soir s'exprimait, Le Carillon de Saint-Mamet Mystérieusement se met A tinter dans l'air calme… Il tinte, Le Carillon de Saint-Mamet, Tinte, quand d'or le ciel se teinte! Qui plaint-il, qu'est-ce qu'il promet, Ce chant de promesse et de plainte? Plaint-il les gens de Saint-Mamet Ou bien nous?… Est-ce qu'il promet Le pardon du mal qu'on commet Dans l'âpre course où l'on s'éreinte? Qui plaint-il? Qu'est-ce qu'il promet, Ce chant de promesse et de plainte? Mon cœur, croyant qu'on lui parlait, Frissonnait à ce chant qui tinte, Quand j'étais un enfantelet! Mon cœur croyait qu'on lui parlait… Ah! je voudrais encor qu'il ait Cette délicieuse crainte! Mon cœur, croyant qu'on lui parlait, Frissonnait à ce chant qui tinte! L'odeur des herbes qu'on brûlait Disait bientôt l'automne atteinte. Une chauve-souris volait. L'odeur des herbes qu'on brûlait Venait jusqu'à notre chalet, Et nous avions la gorge étreinte. L'odeur des herbes qu'on brûlait Disait bientôt l'automne atteinte. Levant les yeux de son ourlet, La servante disait: «Il tinte!» Et regardait vers le volet, Levant les yeux de son ourlet! Ce tintement la consolait D'être à d'humbles choses astreinte. Levant les yeux de son ourlet, La servante disait: «Il tinte!» La femme qui nous vend du lait Se signait mainte fois et mainte; Vite mettant son capulet, La femme qui nous vend du lait Vers la petite église allait; Et, des morts traversant l'enceinte, La femme qui nous vend du lait Se signait mainte fois et mainte! Le Carillon de Saint-Mamet Ne tintait pas mieux qu'il ne tinte; Mais, alors, comme il nous charmait, Le Carillon de Saint-Mamet! La mère de ma mère aimait L'écouter, la bougie éteinte… Le Carillon de Saint-Mamet Ne tintait pas mieux qu'il ne tinte. Mais notre vie, alors, coulait Plus profonde d'être restreinte! Comme un ruisseau sur le galet, Ah! notre vie, alors, coulait! Nous n'avions qu'un petit valet, Mais qui chantait une complainte… Et notre vie, alors, coulait Plus profonde d'être restreinte! Le volubilis violet Se mêlait à la coloquinte; L'humble barrière où s'enroulait Le volubilis violet N'était pas encor ce qu'elle est: Une belle grille bien peinte! Le volubilis violet Se mêlait à la coloquinte! Toute aube sent le serpolet. J'ignorais le mal et la feinte. J'avais une âme d'oiselet. Toute aube sent le serpolet. Ah! si j'avais su qu'il fallait Devenir Alceste ou Philinte! Toute aube sent le serpolet. J'ignorais le mal et la feinte. Le Carillon tintait, fluet! Au salon de perse déteinte Ma sœur jouait un menuet. Mais, quand tintait le son fluet, Le menuet diminuait Pour écouter le son qui tinte… Le son, alors, entrait, fluet, Au salon de perse déteinte. Dieu! pourrait-on, si l'on voulait, Te ravoir, simplicité sainte? Reboire au premier gobelet? Le pourrait-on, si l'on voulait? C'est pourtant d'un oignon bien laid Qu'on revoit fleurir la jacinthe! Dieu! pourrait-on, si l'on voulait, Te ravoir, simplicité sainte? Une étoile se rallumait Sur le val, obscur labyrinthe. Au-dessus de chaque sommet Une étoile se rallumait Quand la cloche de Saint-Mamet Tintait!… Oh! si, lorsqu'elle tinte, Une étoile se rallumait Sur la vie, obscur labyrinthe! O Carillon de Saint-Mamet, Tinte, quand d'or le soir se teinte! Dans l'air bleu qui nous le transmet, O Carillon de Saint-Mamet, Tinte ce tintement qui met Plus de calme en notre âme!… Tinte, O Carillon de Saint-Mamet, Tinte, quand d'or le soir se teinte!
VIII PRIÈRE D'UN MATIN BLEU
Tout est bleu d'éther. L'abeille du lys Dit: «Pater noster Qui es in cœlis…» Le moineau des toits, Le lézard du mur Disent à la fois: «Sanctificetur…» «Nomen…», dit le jonc. «Tuum…», dit l'étang. Et le doux et long Delphinium blanc Répète: «Tuum…» Sur autant de tons Qu'un delphinium A de clochetons! Que dit l'eau du puits? «Adveniat…» L'air? «Regnum tuum…» Puis Tout devient plus clair! Bien qu'entre les pins Glisse un canon mat, Là-bas les lapins Ont gémi: «Fiat!…» Ayant accepté Qu'un plomb la tuât, La caille a chanté: «Voluntas tua!…» Un pigeon luisant Quitte le bouleau Et monte, en disant: «Sicut in cœlo!…» La bêche, à ce vol Dont elle vibra, Droite dans le sol Gronde: «Et in terra!» Et: «Panem nostrum…», Dit le sol vermeil. «Quotidianum…», Répond le soleil! Le ciel est si bleu Que tout, ce matin, Pense qu'il ne peut Prier qu'en latin! C'est le réséda D'aube irradié Qui murmure: «Da Nobis hodie…» «Dimitte nobis Debita nostra…». Bourdonne l'iris Où l'abeille entra. Le fenouil léger Qu'on appelle aneth Dans le potager A dit: «Sicut et…» «Nos dimittimus…», Disent à mi-voix, «Debitoribus…», Les fourmis du bois. Dans ses petits pots Le myosotis S'éveille à propos Pour dire: «Nostris…» Blanc d'avoir traîné, Le pur Lohengrin, Le cygne dit: «Ne Nos inducas in…» Un corbeau plus vieux Que Mathusalem Croasse un pieux: «Tentationem.» «Sed libera nos…», Bêlent en marchant Les doux mérinos Qui broutent le champ. Ayant le premier Fait le mal subtil, Que dit le pommier? «A malo!» dit-il. Il dit: «A malo…» Et le cyclamen Incliné sur l'eau Lui répond: «Amen!»
1891.
IX OMBRES ET FUMÉES
J'aime les ombres, les fumées, Ces fugacités et ces riens, Ces formes vaguement formées, Ces tremblements aériens. Je t'aime, toi qui ne te poses Jamais, Fumée, ô sœur du Vent, Et je vous aime, Ombre des choses, Plus que les choses bien souvent! Je vous aime, parce que, vaines, Vous me convenez, à moi, vain, Et parce que, les incertaines, Vous me charmez, moi, l'incertain! Oui, j'aime toutes les fumées, Celles qui traînent sur les champs, Celles qui sortent des ramées, Celles aux panaches penchants, Les larges dont les hanches rondes Se roulent dans l'azur profond, Celles qui sont des boucles blondes Qui de plus en plus se défont, Ou des vrilles que l'air allonge, Fins copeaux roulants et fuyards De quelque menuisier de songe Qui raboterait des brouillards; J'aime celles qui sont, il semble, —Leurs flocons ensemble étant pris Et montant ainsi pris ensemble,— Des grappes de gros raisins gris; Celles dont le duvet tressaille Sur les chaumes, piquant au bout De ces obscurs chapeaux de paille Des aigrettes de marabout; Celles qui, tôt disséminées, Par petits bonds légers s'en vont Du chalumeau des cheminées, Comme des bulles de savon; Les droites et les zigzagantes, Et celles qui font sur les cieux Des fioritures élégantes, Des paraphes prétentieux; J'aime celles dont les spirales Semblent monter d'un encensoir; J'aime les roses, matinales, J'aime les bleuâtres, du soir; Et celles que j'aime entre toutes, Sont les pâles, les faibles, les Pas encor tout à fait dissoutes, Mais presque, aux lointains violets; Celles aux graciles volutes Qui, dans les vallons assombris, Dénoncent à peine les huttes Et les éphémères abris; Celles qu'un jeu de brise courbe, Courbe et redresse tour à tour, Sur les moribonds feux de tourbe Abandonnés par le pastour, Et dont les timides guirlandes S'effacent à nos yeux ravis, Et défaillent au loin des landes Sur un horizon de lavis…
Et j'aime aussi toutes les ombres, Et tous leurs caprices chinois, Géantes, naines, pâles, sombres, Selon l'heure et selon le mois; Les belles ombres magistrales Qui rampent solennellement; Les ombres caricaturales A l'hoffmannesque mouvement; Les ombres surtout, je l'avoue, Qui par des pinceaux très subtils Semblent faites: sur une joue, Cette fameuse ombre des cils; Cette ombre que, minutieuse, Sur le bas du roc cinabrin Ou sur le pied roux de l'yeuse, Projette l'herbe, brin par brin; Sur le ruisseau, l'ombre d'un saule Superposée à son reflet; Au fond du ruisseau, l'ombre drôle D'un têtard vif sur le galet; Une ombre de fils d'araignée Dans laquelle un insecte mort, Balançant sa panse saignée, Met une petite ombre encor; Votre ombre au rideau de l'auberge, Moustaches du chat accroupi; L'ombre d'un cheveu de la Vierge; L'ombre d'une barbe d'épi; Et dans le lys, cadran solaire A qui Mab dit: «Quelle heure est-il?» En bâillant sous un capillaire, L'ombre tournante du pistil! Mais les ombres que je préfère, Sont celles, naturellement, Qu'un fugitif objet vient faire, Les chères ombres d'un moment. Et c'est l'ombre de ce qui vole Qui me séduit le plus, étant La plus vaine et la plus frivole, Par son symbole inquiétant. J'aime les ombres minuscules Qui dansent sous les papillons, Qui dansent sous les libellules, Sur l'eau, les herbes, les sillons; J'aime l'ombre que l'alouette Laisse par terre en s'élevant, Et la rapide silhouette, Sur les toits, de l'engoulevent; L'ombre d'un bond de sauterelle, L'ombre, sous un zéphyr souffleur, De la plume abandonnant l'aile, Du pétale quittant la fleur; Toute ombre vite évanouie, Toute ombre qu'on perd brusquement: Sur les lèvres de mon amie L'ombre d'un attendrissement, Dans toutes les ombres des branches Toutes les ombres d'oiselets, Celles, sur les poussières blanches, De votre vol, duvets follets, Et, sur la frissonnante page Où j'écris ces vers, au jardin, L'ombre que jette le passage De quelque moucheron soudain! Oui, lorsque à mon accoutumée Je laisse aller jouer mes yeux, C'est avec l'ombre et la fumée Qu'ils s'amusent toujours le mieux; Et parmi les ombres sans nombre Au jeu desquelles je me plus, La plus philosophique, l'ombre La plus ombre, et, partant, la plus Vraiment de mes regards aimée, Ce fut,—ô deux riens s'assemblant!— Ce fut l'ombre d'une fumée Bleuissante sur un mur blanc!
1893.
X LA FLEUR
J'étais là, bien couché dans ce bon tas de foin, Dans ce bon tas profond de foin, qui, de très loin, S'était promis à moi par son parfum qui rôde; J'étais là, caressé d'une chatouille chaude, Presque disparaissant dans la ronde rousseur, Le corps enveloppé d'une vaste douceur, La tête, cependant, commodément plus haute, Riant d'aise, alangui, remerciant mon hôte, Lequel m'insinuait des brins astucieux; J'étais là bien couché, mon chapeau sur les yeux, Bercé d'un tintement de cloches éloignées, Ramenant quelquefois des touffes par poignées Pour hâter mon complet ensevelissement, Humant la forte odeur avec enivrement, Et, béat, le cœur gai, le corps las, l'esprit veule, Sentant crouler sur moi l'affectueuse meule! J'étais là, somnolent, monologuant, et puis Attentif aux milliers de craquants petits bruits Secs et fins qu'on entend dans le foin qu'on écoute; Je disais, mi-parlant, mi-chantonnant: «Le doute Étant un oreiller, selon Montaigne, mol, Doit être un oreiller de foin… de foin… Bien fol Qui de courir les prés a conservé l'envie! Pour moi, je vois ici l'emblème de ma vie. Après avoir longtemps dans tous les sens erré, J'ai, de mes verts espoirs, fait un grand tas doré, Un tas de foin… de foin… sur lequel, à ma guise, J'écoute, d'une oreille artiste et qui s'aiguise, Des bruits ténus que nul ne percevrait que moi; Sur lequel—d'autant plus méritoire, ma foi, Que moi-même, et tout seul, j'ai dû faucher mon herbe,— Je goûte le repos confortable et superbe.» Je me félicitais ainsi, quand, tout d'un coup, Je me sentis piqué vivement dans le cou. Et, furtive d'abord, insaisissable, obscure, Elle devint bientôt si forte, la piqûre, Que dans mon oreiller j'en cherchai la raison: Et je vis qu'une fleur prise en la fauchaison, Moins souple que le foin, m'avait, morte revêche, Enfoncé dans la chair sa tige dure et sèche.
XI L'IF
Le sol était jonché d'une automne craquante; Et je faisais, au fond des bois où je fréquente, Mon petit tour contemplatif. Les buissons roux étaient comme un cercle de faunes. Soudain, il me sembla, parmi les arbres jaunes, Que je voyais jaunir un if. «Eh quoi! vous, l'arbre vert, toujours vert», m'étonnai-je «Vous dont le vert profond reste noir sous la neige. Vous, l'If, de ce jaune honteux?» Mais, semblant désigner d'un mouvement de branche Les arbres dont sur lui tout l'octobre se penche, L'If me répondit: «Ce sont eux… «Eux qui, supportant mal mes insolences vertes, Des feuilles qu'ils perdaient ont mes branches couvertes. Ces feuilles, innombrablement, Se sont, comme des mains rageuses et crispées, A tous mes verts piquants si jaunes agrippées, Qu'on me croira jaune, un moment!» «—Quoi! d'autres t'ont jeté ces feuilles que tu portes?» Il reprit: «L'arbre mort jette des feuilles mortes! Homme, ceci vous étonna? Agit-on dans vos bois autrement qu'en les nôtres? On prend toujours sur soi ce que l'on jette aux autres. On ne prête que ce qu'on a. «Il faut à son prochain que l'on prête, sans cesse, Flétri, sa flétrissure, et, sec, sa sécheresse, Et, mort, qu'on lui prête sa mort. Quand nous différons d'eux, les arbres et les hommes Veulent, de ce qu'ils sont couvrant ce que nous sommes, Nous étouffer comme un remord! «Sachez-le, puisqu'il faut qu'un arbre vous éduque: La feuille persistante à la feuille caduque Ne devrait pas se laisser voir. N'est-il pas naturel que, voyant ma verdure, Ces arbres aient trouvé, pour cacher que je dure, De se laisser sur moi pleuvoir? «Ah! quand ils souffrent trop, les tilleuls et les chênes, De ne laisser tomber sur les mousses prochaines Que tous ces tristes haillons bruns, Que ces maigres chiffons dont l'horreur tourne et vole, Ils peuvent bien, mon Dieu! si cela les console, M'en attribuer quelques-uns! «Le vent n'aura besoin que d'une chiquenaude Pour faire s'écrouler tout ce qui s'échafaude Fallacieusement sur moi. Je serai nettoyé par quelques brises fraîches. Car ces feuilles ne sont que de pauvres, de sèches… Que dis-tu? Calme ton émoi! «Voilà bien les grands mots des hommes: calomnies? Feuilles mortes, tout simplement! feuilles jaunies! En suis-je moins vert là-dessous? L'indulgence est facile aux arbres qui demeurent, Et nous pouvons laisser à des arbres qui meurent Le plaisir de mourir sur nous!»
XII LA BROUETTE
Tel un prince héritier qui se déguise et rôde, Afin de découvrir l'injustice et la fraude, A travers les états du roi son père, tel Jésus reprend parfois son jeune front mortel, Quitte en secret le firmament du Dieu son père, Et, blond, s'en vient un peu voyager sur la terre, —Télémaque divin que, comme un vieux Mentor, Le bon saint Pierre, ôtant son auréole d'or Pour n'être pas trahi par ses feux, accompagne. Un jour, ayant battu longuement la campagne, Le Seigneur et le Saint—on était en hiver,— Firent halte en un bois dont le feuillage vert N'était plus sur le sol que de l'humus rougeâtre. Saint Pierre eût bien voulu s'asseoir au coin d'un âtre Et chauffer ses vieux doigts, mais la seule maison Qui levât son chapeau de chaume à l'horizon Ne penchait pas au vent la plume de fumée Qui fait rêver bon gîte et soupe parfumée. Donc, ce bois valait mieux, d'autant que le soleil Y donnait, un soleil timidement vermeil, Un soleil pas bien chaud, c'est vrai, mais, tout de même, Point trop à dédaigner en ce matin si blême. Et Pierre, tout fourbu d'aller par les chemins, S'étant assis, tendait vers ce soleil ses mains Et les dégourdissait dans sa lumière rose, Cependant que Jésus rêvait à quelque chose, Debout, et ne sentant ni fatigue ni froid. Pierre cria soudain: «Maître! Fils de mon Roi! Regardez, regardez par ici cette femme! N'est-elle pas stupide ou folle? Sur mon âme, Elle veut ramasser du soleil. Voyez-la!» Jésus leva les yeux. Une vieille était là, De ces vieilles des champs, au dur profil de chouette; Et cette vieille, avec une énorme brouette, Se tenait au milieu du sentier, à l'endroit Qu'éclairait un rayon de soleil tombant droit; Et sitôt qu'il venait dorer son véhicule, Cette femme tentait la chose ridicule D'emporter le rayon, et poussait aux brancards Bien vite; mais toujours, au moindre des écarts Qu'elle faisait du point frappé par la lumière, Le soleil s'échappait de la brouette; et Pierre Se divertissait fort à regarder ce jeu: La capture, d'abord, du beau rayon de feu Entre les ais boueux et gris qu'il illumine, Puis sa fuite rapide, et la piteuse mine De la vieille pauvresse, interdite un moment, Mais qui recommençait bientôt, patiemment, Sans comprendre pourquoi, dès qu'elle entrait dans l'ombre, Elle ne poussait plus qu'une brouette sombre! «Est-elle simple! Dieu! voyez ce qu'elle fait! Bon! elle recommence!» Et Pierre s'esclaffait. Mais voici que Jésus, dont l'intérêt s'éveille, S'approche, et doucement interroge la vieille: «Femme, que fais-tu là? N'as-tu plus ta raison? Il règne un froid terrible en cette âpre saison, Et je ne comprends pas, ô femme, que tu veuilles. Au lieu de ramasser du bois sec et des feuilles, Ramasser ce rayon à peine réchauffant! —C'est pour le rapporter à mon petit enfant, Dit la femme, en levant le front. Je suis l'aïeule D'un pauvre enfant malade à qui je reste seule, Car cet hiver le père et la mère sont morts. Pour travailler, mes bras ne sont plus assez forts. Je ne peux que glaner, et ce travail-là chôme. Et l'enfant va mourir sous notre triste chaume, Sans même avoir connu ces douceurs, ces bonbons, Qui font sourire encor les petits moribonds. Ne pouvoir pas gâter alors qu'on est grand'mère, C'est dur! Que lui donner? Je ne savais que faire; Mais voici qu'il me dit, ce matin, au réveil: «Je serais bien content si j'avais du soleil!» Car le soleil jamais n'entre dans ma chaumière, Et mon petit garçon est privé de lumière. Alors, voyant qu'ici du soleil avait lui, Je viens en ramasser un bon morceau pour lui.» Et la vieille reprit avec foi sa besogne. Quand il se sent ému, saint Pierre se renfrogne. Il dit: «Elle est stupide! elle ne voit donc pas Que son soleil s'en va dès qu'elle fait un pas! Cette vieille cervelle est dure comme pierre Et ne comprend plus rien!» Mais Jésus dit à Pierre, Pensif, ayant rêvé sur cette femme un peu: «On ne sait pas ce que l'amour des simples peut!» Et, n'ayant pas compris toute cette parole, Saint Pierre répétait: «Mais cette femme est folle! Elle est folle, Seigneur!…» Soudain, il s'arrêta, Presque aussi confondu que quand le coq chanta: Car la vieille marchait maintenant sous les branches, Et les rayons restaient entre les quatre planches, Et les rayons, dans l'ombre, étincelaient encor. Et, paraissant pousser devant elle un tas d'or, Sans s'étonner, la vieille, impassible et muette, Emportait le soleil dans son humble brouette.
1892.
XIII L'AMOUREUX DE MARGARIDON
«Vierge au regard loyal, fleur de notre campagne, Si je puis être aimé de vous, Margaridon, Demain même, je veux, pour vous en faire don, Acheter un foulard au colporteur d'Espagne. «Si nous nous accordons sans trop tarder, je crois Que je ne saurai pas vous refuser la montre Qu'un bijoutier gascon dans sa boîte nous montre Au milieu de cœurs d'or, de bagues et de croix! «Si nous nous marions aux premières pervenches, J'irai jusqu'à donner du ruban de velours Pour que le capulet même de tous les jours Soit aussi bien bordé que celui des dimanches. «Sans être un grand Crésus, j'ai mon petit avoir. J'ai des bœufs. J'ai le champ que m'a laissé mon père. Un potager. Enfin, la maison est prospère, Et vous aurez du linge à porter au lavoir. «Et si vous ne voulez que goûter le jeune âge, Vous vivrez sans rien faire, aussi blanche de peau Que les dames d'Albi qui portent un chapeau, Car la mère est vaillante et fait tout le ménage. «La chambre est belle. Elle a trois mètres de hauteur. Moi-même j'ai taillé la poutre et les lambourdes. J'ai pendu deux portraits sous la Vierge de Lourdes: L'un, c'est Monsieur Hugo; l'autre, Monsieur Pasteur. «De l'huile de mon bras la commode est luisante. Le lit est grand, profond: c'était le lit des vieux. La mère l'a cédé pour que nous soyons mieux. Tout ça sera bien beau quand vous serez présente! «Les rideaux ont été passés à l'amidon; Et j'ai fait faire un cadre avec les coquillages Que l'oncle a rapporté de ses lointains voyages, Pour le petit miroir de ma Margaridon. «J'ai, pour vos pots de fleurs, élargi d'une planche La fenêtre où bientôt vous viendrez vous asseoir… Et lorsque je suis seul, je regarde, le soir, La place où vous mettrez votre main sur ma manche.»
1889.
XIV LES BŒUFS
C'est l'heure où la nuit pose, en montant vers les cieux, Son pied sur chaque mont comme sur une marche; Et, déchirant le soir du cri de ses essieux, Un char de foin a l'air d'une meule qui marche. Deux bœufs trament ce char, et, de leur front têtu, Ils poussent en avant, les cornes abaissées; Chacun d'un tablier de toile est revêtu, Qu'on voit en bas frangé de ficelles tressées. Cette frange descend sur leurs genoux noirauds Pour éloigner, pendant les chaudes matinées Où des bourdonnements s'échappent des sureaux, Le harcèlement bleu des mouches obstinées. Ils avancent, coiffés de peaux d'agneaux, les bœufs, Flanquant des coups de queue à leur croupe écailleuse, Et sans paraître voir le tournant trop bourbeux, Ni qu'après le tournant la côte est rocailleuse. Lorsque le char s'enfonce et qu'il faut l'arracher, Dans le marbre gluant des naseaux noirs et roses, Ils soufflent un instant, puis, sans daigner broncher, Ils partent à nouveau, les paupières mi-closes. Et tandis qu'ils sont là peinant, poussant plus fort, Les bœufs mystérieux, énormes et timides, Comme s'ils demeuraient étrangers à l'effort, Gardent, sous leurs cils durs, toujours, leurs yeux humides. Un attendrissement semble être en eux monté Que ne peut plus troubler la présente détresse; Et, les voyant souffrir avec cette bonté, J'ai compris quelle était leur profonde sagesse. Ils ne s'étonnent plus, les paisibles bœufs roux, Car ils ont longuement réfléchi sur les choses; Et ce sont devenus des philosophes doux, Patients rumineurs des effets et des causes. Ils ne s'étonnent plus, ils ne s'indignent plus, Sachant qu'on perd son temps en révoltes superbes, Quand la route implacable ouvre ses deux talus, Et qu'il vaut mieux songer en remâchant des herbes! Ils savent qu'à leur sort ils ne changeraient rien, Mais que chaque moment des plus ingrates vies Peut posséder le rêve, insaisissable bien, Secrète liberté des races asservies! Qu'importent l'aiguillon cruel, le taon haineux, L'accouplement au joug, les cornes qu'on attache! Ils ne souffrent de rien, ne vivant plus qu'en eux, Et machinalement accomplissant leur tâche. Qu'importe la charrue et d'avoir entendu Le cri que le bouvier pousse à la capvirade!… Chacun, posant sans bruit son large pied fendu, Rêve, et sent près de lui rêver son camarade. Ils vont, sans s'occuper des coups ni des faux pas, Trouvant que pour rêver, déjà, la vie est brève. Et que, si grands qu'ils soient, des maux ne valent pas De détourner le sage, un moment, de son rêve! C'est pourquoi, quand, la ronce accrochant les moyeux, L'ornière sous la roue hostilement se creuse, Au plus fort de la lutte ils gardent dans leurs yeux Cette belle douceur de la pensée heureuse.
1889.
XV LES GENETS
Sur ces balais—stupidement—dressés du sol S'est abattu tout un doux vol. Pour se poser—sur ces balais,—dans la campagne, Des papillons viennent d'Espagne. Des papillons—qui sont des fleurs,—des fleurs qui sont Des papillons! Essaim? Buisson? Sont-ils des fleurs?—Sentez leur souffle!—Ou bien sont-elles Des papillons? Voyez leurs ailes! Papillons-fleurs;—ces papillons—se sont, légers, Sur chaque brindille étagés! Les gros en bas,—et, tout en haut—de chaque tige, Le plus petit de tous voltige! Et tout ce vol—de papillons—tout palpitants S'installe là pour quelque temps. Et maintenant,—les vieux balais—ont une housse, Et répandent une odeur douce: Ça sent si bon—que c'est toujours—comme si on Attendait la procession! Et cette odeur—s'en va troubler—toute la lande, Car le vent fait la propagande. Balais! balais!—qui vous eût dit,—balais piteux, Que vous seriez si capiteux? Et tout d'un coup—(mais quel besoin—des fleurs ont-elles Étant des fleurs, d'avoir des ailes?) L'essaim doré,—qui se souvient—d'être espagnol, Prend au vent d'Espagne son vol! Que reste-t-il—de l'or vivant,—des ailes douces? Quelques noires petites gousses! Vous n'avez plus—qu'à frissonner,—genêts frileux, En nous offrant, des balais bleus, Des balais bleus—pour balayer—devant nos portes L'amas prochain des feuilles mortes! Balais! balais!—pauvres genêts,—vous êtes laids! Vous n'êtes plus que des balais! Et vainement—vous murmurez,—ne pouvant croire A la fuite de tant de gloire: «Qu'est-ce que c'est—que ces fleurs-là—qui fuient aux vents Il faut consulter les Savants!» «Que voulez-vous!»—vous répondront—leurs voix cassées, «C'est des papilionacées! «Il faut avoir,—quand on a peur—de ces douleurs, Des fleurs qui ne soient que des fleurs! «Mais quand on veut—des fleurs en or—ayant des ailes, On sait à quoi s'attendre d'elles!»
XVI
Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. On entend encor fuser quelques trilles. La couleur du ciel commence à muer. Des coups d'ailes font encor remuer La vigne des murs, le lierre des grilles. Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. Les échanges vifs que faisaient les branches D'oiselets lancés comme des volants Deviennent plus mous, deviennent plus lents. La lune, au ciel clair, met ses cornes blanches. Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. Le doux crépuscule a jeté sa cendre; Les lointains sont bleus et vont se noyant; Et la feuille d'or, tout en tournoyant, Du grand peuplier se met à descendre. Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. Une cloche tinte, une chèvre bêle. Une fille passe, et chante, et suit l'eau. Le chant que l'on chante à cette heure est beau; La fille qui passe à cette heure est belle. Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. Les pas des marcheurs attardés se pressent. Un rameau, quitté par son chanteur fol, Est encor tremblant de l'élan du vol. Où vont ces oiseaux qui tous disparaissent? Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. La clarté s'esquive, et déjà l'on doute Si l'objet qu'on voit est loin ou tout près. S'en revenant seul, lentement, des prés, Un poney velu traverse la route. Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. Un alignement de petites meules Donne aux champs l'aspect de camps endormis. L'heure est aux amants, et non aux amis. Les cœurs vont par deux, les âmes vont seules. Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. La vie est soudain comme une inconnue Qui fixe sur vous de trop larges yeux. Il semble que tout soit insidieux. On s'entend parler d'une voix émue. Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. On s'entend parler d'une voix de songe Dont on ignorait la sonorité. C'est l'heure charmante où la vérité A tout à fait l'air d'être du mensonge. Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. Et si maintenant la rainette chante Aux bords ébréchés des petits bassins, C'est que, sur ton cœur ayant des desseins, Cette heure a besoin d'être trop touchante… Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.
1891.
XVII L'OURS
Martin, ours. Une bête énorme. Un plantigrade Que l'on n'aimerait pas avoir pour camarade. Touffu, férocement espiègle, et reniflant. Un ours qui jetterait un homme sur le flanc D'un seul revers de patte, et, de deux coups de griffes, Mettrait toutes ses chairs palpitantes en chiffes; Un ours dont un géant ne viendrait pas à bout, Et qui, s'il se montrait soudainement debout, Ferait, comme devant la nuit le crépuscule, S'évanouir Samson et se dissoudre Hercule: Car Hercule, l'athlète aux puissantes sueurs, Et Samson, le plus grand parmi les grands tueurs, Ne seraient, dans les bras de la bête assaillie, Malgré leur corps trapu, leurs muscles en saillie, Leurs intrépides reins, leur imployable dos, Qu'un giclement de sang et qu'un craquement d'os. Et cet ours, au regard terriblement oblique, Danse la mazurka sur la place publique. L'homme qui tout petit à sa mère le prit, Son montreur, l'apostrophe en faisant de l'esprit, Dit qu'on peut l'approcher, le toucher, sans qu'il morde, Et roule du tambour, et tire sur la corde Qui s'attache à l'anneau de la narine en sang, Et lui chante un refrain monotone et dansant; Et docile, et craignant de perdre la cadence, Le formidable ours brun de la montagne danse… Soulevant le gros rire épais des hommes saouls, Il danse, sous la pluie insultante des sous. Une bosse de chair et de fourrure sale Lui ballotte au sommet de l'épine dorsale; Et de peur de déplaire à cet homme, cet ours Fait, devant l'honorable assistance, des tours. L'homme n'a qu'à parler, et l'ours obéit vite. L'ours ne se fait jamais prier. L'homme l'invite, Sitôt que la mazurke est dansée, à polker: Et l'ours polke; à valser: l'ours valse; à mieux marquer La mesure: l'ours marque avec sa patte, et volte, Gracieux comme un ours qui fait le désinvolte; A s'asseoir: l'ours se met, grave, sur son séant; A manier un peu sa trique de géant: L'ours a l'air, s'escrimant dans le vide qu'il rosse, Sa trique entre les bras, d'un gros guignol féroce; A montrer «comment l'ours marche en montagne»: l'ours Marche, allongeant des pas silencieux et lourds; A faire le bourgeois riche qui se promène: Et l'ours, caricature horriblement humaine, Se lève sur ses pieds; puis, plein de dignité, Déposant sur sa tête énorme, de côté, Un tout petit chapeau de paille ridicule, L'ours vient faire un salut au public—qui recule! Et puis, l'ours roule et tangue et feint d'être un peu gris; Et puis, l'ours fait le mort, et les coups et les cris Et les piétinements le laissent immobile… Et puis, l'homme à chacun va tendre sa sébile, Grommelle en la sentant légère dans sa main, Relève l'ours encor couché sur le chemin En donnant à l'anneau deux coups de corde brusques, Lance à la bête un coup de pied, reprend ses frusques, Ramasse son gourdin, rajuste son tambour, Et part, suivi d'enfants. Ainsi de bourg en bourg, Ainsi de ville en ville. Et je n'ai pas, en somme, Compris pourquoi cet ours ne mangeait pas cet homme.
Saint-Béat, 189…
XVIII TOUT D'UN COUP
Les clartés qui, là-bas, piquant les ombres bleues, Révèlent qu'un menu village, à bien des lieues, Doit au flanc rond de quelque colline s'asseoir, Les clartés, tout d'un coup, que nous voyons, ce soir, Du haut d'un col, avant de descendre les rampes, Luire,—et qui sont, là-bas, les chandelles, les lampes, Les feux d'une gaîté, d'un travail, d'un souci,— Ces clartés, tout d'un coup, nous rappellent que si L'on rêve au bord des ciels, on vit au ras des terres; Que si l'on rêve un peu sur les monts solitaires, On vit, dans les vallons, on vit, on vit beaucoup; De sorte que nos cœurs, oubliant, tout d'un coup, Que les feux du méchant, ses lampes, ses chandelles, Ne font pas, au lointain, des lumières moins belles Que les lampes, les feux, les chandelles du bon, Et que l'affreux signal qu'allume un vagabond Et la douce fenêtre au seul rideau de serge Qu'éclaire saintement le coucher d'une vierge Sont deux étoiles d'or identiques,—nos cœurs, Pour lesquels, tout d'un coup, ces petites lueurs Ne sont plus, dans la nuit, que d'autres existences, Nos cœurs qui, tout d'un coup, sentent qu'à ces distances Vous ne différez guère, ô pires, des meilleurs, Aiment également tous ces lointains veilleurs!
XIX LE MENDIANT FLEURI
Il n'est pas du pays. D'où peut-il être?… d'où? On ne sait pas. C'est un mystérieux bonhomme. Sur le bord du chemin parfois il fait un somme. Il porte un vieux chapeau qui paraît être—comme Ceux que portent les champignons—en amadou. Eut-il un nom? Lequel? On l'ignore. On le nomme Le Mendiant Fleuri. C'est tout. Il a cette folie, il a cette jolie Folie: il se fleurit. Il se déguise en Mai. Son chapeau d'amadou porte un phlox pour plumet. Dès qu'il découvre un trou dans sa veste, il y met Du lilas, un pavot. Si c'est une folie, Cet affreux vagabond des routes se permet La même que vous, Ophélie! Cet homme a des crocus aux plis de ses lambeaux Comme les champs en ont aux creux de leurs ornières. A ses poches il a des touffes printanières Comme les bois en ont aux seuils de leurs tanières. Au lieu des vieux boutons de corne, il a, plus beaux, Des boutons d'or. Au lieu des pailles coutumières, Il a du thym dans ses sabots. Il reprise sa cape en ajonc qui s'accroche, Reborde un vieux revers avec des serpolets, Pique de la tremblette aux fentes des ourlets, Enrichit de bleuets roses et violets Sa pauvre barbe dont le chanvre s'effiloche; Puis, fume, luxueux, parmi tous ces bleuets, Une pipe d'aristoloche! Qu'il est beau quand il va de maison en maison, Chamarré d'herbe-aux-gueux, d'airelle et de spargoutte! La flore du moment sur lui frissonne toute. Qu'il est beau quand il passe, en fleurs, et qu'il s'ajoute, Comme un calendrier vivant, à l'horizon! De sorte qu'il suffit de le voir sur la route Pour savoir quelle est la saison! Il réussit parfois des toilettes charmantes. Je lui connus un col d'aspérule, un camail De scabieuse ayant un chardon pour fermail. Qu'il est beau quand il va de portail en portail, Et que, chargé de coquelourdes et de menthes, On le voit, rouge et vert comme un saint de vitrail, Passer dans les herbes fumantes!
O bizarre bonhomme, ô vagabond falot, Misère dont toujours embaumait le passage, Vieillesse où le muguet attachait un grelot, O Mendiant Fleuri, gueux parfumé, fou, sage! Brave pauvre, qui, loin d'être un pauvre honteux, Marques la déchirure avec une jonquille, On t'est reconnaissant, presque, d'être boiteux, Tant la guirlande est belle autour de ta béquille! Cynique éblouissant, héroïque et finaud, Je ne saurais assez préférer, quand j'y pense, Tes courageuses fleurs au facile tonneau, Diogène charmant de nos routes de France! Inconscient donneur d'une grande leçon, Merci, fou gracieux, poète et philosophe, D'oser, sous le soleil, enseigner la façon D'accommoder de fleurs les restes de l'étoffe! Il nous apprend, ton humble et rustique talent, Ce qu'on peut faire avec quelques fleurs, quelques-unes! Alors, pourquoi traîner sa vie en étalant Des misères, des trous, des tares, des lacunes? Pourquoi ne pas avoir un iris au chapeau Qu'on tend vers le passant—ou qu'on tend vers la gloire? Ah! Mendiant Fleuri, quand rentre le troupeau, Ils font bien, les bergers, de te verser à boire! Que ton moyen me plaît! Tous mes accrocs d'hier Vont aujourd'hui, du moins, servir à quelque chose. Si tu fais le faraud, moi je ferai le fier. Ton gilet a son lys? Mon cœur aura sa rose! J'ai compris qu'il ne faut, qu'on ne peut, qu'on ne doit Présenter au prochain nulle image cruelle, Puisqu'on n'a qu'à rouvrir sa blessure du doigt Pour y mettre la fleur qui va la rendre belle! Bonhomme, j'ai compris qu'il faut être coquet De sa blessure, au lieu que d'en être malade, Et que, même, parfois, pour y mettre un bouquet, Il convient d'élargir la simple estafilade. On n'a plus peur de rien lorsqu'on prend ce parti. Et l'on acquiert bientôt la grâce, et la manière D'être reconnaissant au buisson qui, gentil, Pour la fleur qu'il vous tend vous fait la boutonnière! Dès qu'on est décousu par un poignard nouveau, Il faut en profiter pour se fleurir encore. Plus on est malheureux, plus on doit être beau! Faisons tous nos malheurs en corolles éclore! Servons-nous du malheur.—Un jour, un jardinier M'a dit cette parole ingénue et profonde: «Si Job avait planté des fleurs sur son fumier, Il aurait eu les fleurs les plus belles du monde!»
1891.
XX LE CONTREBANDIER
Ayant longtemps suivi le sentier de montagne, Distrait, j'avais gagné la frontière d'Espagne, Et j'avais pris, au bout du pont, La place où bien souvent, près du troupeau qui broute, J'écoute ce que dit le douanier, et j'écoute Ce que le muletier répond. Toujours la même scène ingénument éclate: Le petit gabelou galonné d'écarlate, Avec un sourire entendu, Écoute le récit que l'autre lui rabâche, Puis va vers la charrette, et, sous un cuir de bâche. Trouve le flacon défendu. Ce jour-là, c'était l'heure où s'enflamment les vitres. Le grillon, dont l'amour fait chanter les élytres, Avec le grillon alternait Comme un berger d'églogue avec un autre alterne. Déjà le voiturier allumait sa lanterne. Tout le soir sentait le genêt. Parfois, de ces garçons passaient qui, sans rien dire, Glabres, la cigarette au coin de leur sourire, Vont à pas souples et prudents; De ces filles riaient, si brunes, sous les branches, Que, dans l'ombre, on ne peut voir que deux choses blanches: Leurs espadrilles et leurs dents. Et j'aperçus venir un vieillard maigre et brusque, Un de ces paysans dont le regard s'embusque Sous un béret qui se rabat. Feignant de ramasser des pompons de platane, Il trottinait, courbé, derrière un petit âne Qui portait un sac sur son bât. L'âne disparaissait sous le grand sac champêtre. —Au moment où le vieux allait passer peut-être, Inoffensif et toussotant, Le douanier n'ayant eu vers lui qu'un regard vague, L'âne fit un écart. Et soudain une dague Tomba sur le sol en tintant. Une très vieille dague espagnole.—Et puis, comme L'âne faisait, malgré les efforts du pauvre homme, Des bonds de poulain andalou, On vit un ancien casque en forme d'astrolabe Et deux longs éperons de style presque arabe Tomber aux pieds du gabelou. Et comme l'âne, ému par ces nouveaux vacarmes, Ruait,—chaque ruade éparpilla des armes! Et, tout le sac s'ouvrant dans l'air, Ce fut, pendant qu'au bruit accouraient des marmailles, Un envol de rivets, de tassettes, de mailles, Un feu d'artifice de fer! Quoi! c'étaient, dans ce sac, sous une avoine fourbe, Des armes que cachait ce vieillard qui se courbe Et craintivement s'amoindrit? Prépare-t-on la guerre au fond de la vallée? Ou bien veut-on passer une armure volée A l'Armeria de Madrid? Quelle armure est-ce là qui tombe et se bosselle? La courroie a souvent fait place à la ficelle, Les boucles n'ont plus d'ardillons. Quelle est cette rapière?… Oh! comme elle est usée! La coquille brimballe autour de la fusée! La garde est veuve de quillons! Une jambe de fer dont le genou se rouille En rencontrant le roc un instant s'agenouille; Et, de ce fantastique sac, On croit voir, sur le sol rose de crépuscule, Tomber un chevalier qui se désarticule Avec un bruit de bric-à-brac! La rondache, roulant comme un cerceau superbe, S'échappe. Un gantelet crispe ses doigts sur l'herbe Où le rejoint un vieux houseau. L'âne bondit toujours. Et cependant, à terre, Une cuirasse a l'air d'un grand coléoptère Vidé par le bec d'un oiseau. Enfin, de ce ballot que chaque bond déballe Jaillit un cuivre étrange, une vieille cymbale, Une sorte d'astre échancré, On ne sait quel plateau de balance fantasque, Luisant, plat comme un plat, martelé comme un casque, Fourbi comme un vase sacré! Et quand tout eut roulé devant lui, de l'air digne Qu'on prend quand on observe à regret la consigne, Le douanier recula d'un pas. Puis—que pouvaient avoir de terrible ces armes Qu'un vieillard ramassait en les couvrant de larmes?— Puis il dit: «Ça ne passe pas!» Chacun aida le vieux. Une fille d'auberge Ramassa la rondache, un enfant la flamberge; Et, lorsque tout fut ramassé, Le vieux, s'étant laissé sur les bras tout remettre, Car l'âne en bondissant avait fui loin du maître, S'éloigna, pesant et cassé. Et le douanier s'en fut boire avec une fille L'anisette espagnole où trempe une brindille Qu'entoure du sucre candi. Moi, je suivis le vieux.—Il allait, le dos triste. Bientôt, il se crut seul sous le ciel d'améthyste. —Et je vis qu'il avait grandi. Oui, l'homme, maintenant, haussant sa silhouette, Droit,—comme s'il savait aussi bien qu'un poète Que, lorsqu'on se retrouve seul, Il n'est pas de fierté que l'on ne récupère, —N'avait plus l'air d'un paysan et d'un grand-père, Mais d'un seigneur et d'un aïeul. Le vent du sud soufflait sa brûlante caresse. Et je suivais ce vieux en murmurant: «Serait-ce?…» Et, tout d'un coup, je dis: «Mais c'est!…» Et me mis à courir à travers la campagne, Pâle de voir que, plus il entrait en Espagne, Plus le vieil homme grandissait. Il jeta son béret, hocha sa tête grise; Puis, comme s'il avait entendu dans la brise Le nom que je n'avais pas dit, Il posa sur le sol ses armes en silence, Se coiffa fièrement du plateau de balance, Et, se retournant, m'attendit. Nous étions seuls, tous deux, au milieu d'une lande. Basse sur l'horizon, la lune était si grande Que tout prenait un air sorcier. Et le vieux, dépouillant sa cape paysanne, M'apparut, sec, vêtu d'une stricte basane, Et jambé comme un échassier. Alors, je reconnus sa pauvre soubreveste, La beauté de son front, la largeur de son geste, Et la jeunesse de ses yeux. Et je crus que j'allais trouver des mots sans nombre: Mais, tremblant, je ne pus que m'incliner dans l'ombre En disant le nom de ce vieux! A son nom, il grandit encor, mit sur sa lèvre Un long doigt sarmenteux qui grelottait de fièvre, Sourit un peu de mon émoi, Puis, avec le plus noble et touchant savoir-vivre, Il ôta gravement sa cymbale de cuivre, Et me dit: «Eh bien! oui, c'est moi.» Je vis sa tête, avec l'auréole immortelle Que lui font, en tournant sans cesse derrière elle, Les ailes des moulins à vent! Mais: «Seigneur bachelier…», prononça-t-il, tandis que, Très digne, il remettait sur sa tête le disque, Pardonnez à votre Servant «Si la profession qu'il exerce l'oblige A demeurer coiffé d'un armet. Armet, dis-je, Car je doute qu'un bachelier —Le fût-il de Paris, qui vaut bien Salamanque!— Prenne un armet auquel la mentonnière manque Pour l'obscur bassin d'un barbier!» Il se tut un instant. Puis, parlant par saccades, En ce langage où la sierra mit ses cascades Et l'Alhambra ses rossignols: «Seigneur!…» et je renonce à traduire le flegme, La morgue qui redonde, et le ton d'apophtegme, Et les jeux de mots espagnols; «Seigneur! mon œil vous scrute au moment qu'il vous toise: Vous n'êtes pas bien grand, mais votre âme courtoise Est de celles que nous aimons. Eh bien?… prétendra-t-on encor que j'exagère Quand je dis que je suis Chevalier Errant?—J'erre Depuis soixante ans dans ces monts. «Je les ai parcourus de la Rhune à Vénasque, Des pays catalans jusqu'à ce pays basque Dont les pommiers sont pleins de gui. Là, j'ai des Douze Pairs vu les douze ombres tristes, Et j'ai causé, du temps des batailles carlistes, Avec Zumalacarrégui. «Fredonnant le vieil air des Rois de Pampelune, Buvant le lait de chèvre et le rayon de lune Au creux de l'âme et de la main, Dormant contre la meule où l'on plante une perche, J'erre, j'erre, Seigneur, dans ces monts où je cherche Un passage, un col, un chemin! «Je voudrais les franchir. Car la brise m'apporte Je ne sais quelle odeur de conscience morte Que n'aimerait pas Amadis. Moi qui ne vieillis pas, je sens vieillir l'Europe. Je devine combien s'épaissit et sirope Le sang latin, si clair jadis! «Oui, ce morne géant qu'il faut tuer, ce terne Caraculiambro de l'époque moderne, L'Égoïsme, père d'Ennui, Fait régner sur le monde une nuit si grognonne Que les coiffes de la duègne Quintagnone Sont moins noires que cette nuit! «Je veux franchir ces monts. Je veux, puisqu'il m'oublie, Aller remettre un peu le siècle à la folie! Il a besoin de me revoir Et de reboire une eau qu'il n'a plus guère bue. Ma lance doit piquer l'humanité fourbue Pour la pousser à l'abreuvoir! «Et quant aux vils ruisseaux où l'on se désaltère, Je dois, dans leur eau grise où roule tant de terre Qu'ils ne sont jamais lumineux, Je dois, dans leur eau fade où s'affaiblit la race, Aller jeter un clou de ma vieille cuirasse Pour les rendre ferrugineux! «En vérité, Seigneur bachelier de mon âme, Je ne suis pas content d'une Europe qui blâme Les héroïsmes superflus. Il est temps que j'y entre, et c'est à quoi je pense. Mais on n'y peut entrer qu'en passant par la France, Et la France ne m'aime plus! «Je ne dis pas cela parce qu'elle me raille. Jadis, elle raillait tendrement ma ferraille. Elle s'en méfie aujourd'hui. Des gens, pour nous brouiller, veulent lui faire croire Qu'un redresseur de torts n'est qu'un chercheur de gloire Dont le geste au gouffre conduit. «Ah! je voudrais sortir d'Espagne, où je me ronge, Pour m'en aller rapprendre au vieux monde le songe, L'oubli de soi, l'amour féal, Et la façon dont on se fait des Dulcinées! Mais, hélas! il y a toujours des Pyrénées Pour les colporteurs d'idéal! «Dès qu'elle me verrait j'aurais la France entière. Et comme on le sait bien, on veille à la frontière; Et toujours, quand je veux sortir, Quand, déguisé, baissant le front, je me dépêche, La grande armure me trahit, que rien n'empêche De briller ou de retentir! «C'est en vain qu'enlevant ma chère carapace Je la mets dans un sac, parfois, pour qu'elle passe, Ou sous des branches de genêt: De maudits enchanteurs habitant des guérites Savent percer de l'œil les formes hypocrites, Et toujours on la reconnaît! «Je sais, vous me direz qu'on croit que je trafique. Que j'exporte une armure ancienne et magnifique Sans la déclarer!… C'est ainsi Que toujours, quand le Sort injuste me querelle, On veut me l'expliquer de façon naturelle. Mais je ne suis pas fou. Merci! «Que n'ai-je, pour franchir la douane et sa baraque, Le zèbre sur lequel chevauchait Muzaraque! J'aurais vite joué le tour. Mais je n'ai qu'un ânon. Car Votre Grâce ignore…» Il s'arrêta. Sa voix soudain fut moins sonore. «… Que Rossinante est mort, un jour! «Un jour, on me l'a pris. On m'a fait cette peine. Et savez-vous la fin que réservait leur haine A la monture d'un héros? Elle qu'à voir la mort j'avais habituée, Elle est morte les yeux bandés!—On l'a tuée Dans une course de taureaux!» Une larme coula sur la Triste Figure. «Voilà pourquoi, Seigneur bachelier, j'inaugure Une chevalerie à pied, Mais qui rendrait jaloux Palmerin d'Angleterre; Et Roland reviendrait qu'il mettrait pied à terre, Vive Dieu! pour me copier! «Jusqu'à ce que je puisse à travers ces montagnes Passer pour aller faire en France des campagnes, Je jure de ne plus m'asseoir. Je n'ai plus d'autre but, d'ailleurs. Car Votre Grâce Ne sait pas…» Et sa Voix soudain devint plus basse. «… Que Dulcinée est morte, un soir. «Depuis qu'en son cercueil j'ai disposé sa robe, Mon existence à moi ne vaut plus une arrobe De raisin sec de Malaga! Mais il faut qu'un talon écraseur de couleuvre Sonne aux chemins du monde. Il faut accomplir l'œuvre Pour laquelle on vous délégua. «Je dois rapprendre aux gens des choses en grand nombre! Car vous ne savez pas…» Sa voix devint plus sombre. «… Que Sancho vit encore. Il vit! Celui-là ne meurt pas. Et même il monte en grade. J'eus tort d'aimer jadis comme un bon camarade Le gros homme qui me servit! «On l'a laissé passer, lui qui n'avait pas d'armes! Tandis que contre moi la peur met ses gendarmes Qu'elle voudrait qu'on centuplât! Et partout, à présent, le Pança sur le monde A si soigneusement roulé sa panse ronde Qu'à présent, partout, tout est plat! «Sancho règne! Il raconte en farce mon histoire. On l'acclame quand il crache dans l'écritoire De Gid-Hamed-Ben-Engeli. Sur ses genoux cagneux la Beauté se dégrafe. Il promulgue sa loi, qui n'a qu'un paragraphe: «L'enthousiasme est aboli!» «On ne reconnaît plus le drôle. Il a du linge. Les ciseaux ont passé dans sa barbe de singe. Il se lave. On le décrassa. Il soupe avec des rois chez les femmes superbes. Il fait des mots au lieu de dire des proverbes. Mais c'est toujours Sancho Pança! «Il amuse les gens assez vils pour permettre Qu'il trahisse à la fois le grand Manchois son maître, Et son père le grand Manchot! Mais il tremble toujours, pendant qu'il les fait rire, De me voir sur le seuil paraître pour lui dire: «Taisez-vous. Vous êtes Sancho!» «Il le sait bien, qu'il l'est! C'est ce qui l'importune. Car on profite mal d'une bonne fortune Quand on s'en étonne tout bas. Il sait bien quelles sont les choses éternelles, Et qu'on peut s'amuser à démoder les ailes: Les pattes ne voleront pas! «Mais, hélas! triste et long j'erre sur la colline! Triste comme une nuit sans bruit de mandoline Et long comme un jour sans combat! Je ne peux pas aller interrompre son règne! Et sans cesse je sens, à mon vieux cœur qui saigne, Que quelque rêve au loin s'abat! «Je ne pourrais passer qu'en laissant mon armure! Mais ce serait faiblir, admettre une entamure. Mon armure est comme mon nom. Et j'en irais là-bas prendre une autre, peut-être? Non, car je rougirais de ne plus reconnaître La forme de mon ombre! Non, «Car à sa silhouette on doit rester fidèle! La mienne me convient si c'est à cause d'elle Qu'à la sottise je déplus! Qui me dessinerait un bon harnois de guerre? Je n'ai pas confiance au goût de l'antiquaire, Et Gustave Doré n'est plus! «Ah! pour porter là-bas tout l'attirail en fraude, Il me faudrait un page, un complice qui rôde, Par les rocs, le long des ruisseaux… Veux-tu faire avec moi, fils, de la contrebande? Puisque pour la passer mon armure est trop grande, Nous la passerons par morceaux! «En un pareil combat la ruse est exemplaire! Il ne laisserait pas, Seigneur, de me déplaire Que Votre Grâce me blâmât D'oser requérir d'elle une souplesse adroite, Car tout le monde sait que j'ai l'âme aussi droite Qu'un fuseau de Guadarrama! «Ce n'est qu'un rôle obscur qu'ici je vous propose. Mais, Seigneur, vous aurez à quelque grande cause Peut-être un service rendu Quand, passé par tronçons que nul n'aura vu luire, On verra tout d'un coup, là-bas, se reconstruire Un paladin inattendu! «Si vous faites cela pour la moustache blanche Du Très Ingénieux Hidalgo de la Manche, Si vous me consacrez un peu De cette jeune ardeur que le ciel vous octroie, Je jure, bachelier, qu'avec bien plus de joie Vous regarderez le ciel bleu! «Allons, donne ta main! A moi tu t'affilies! Quoi? Tu ne sais, dis-tu, que chanter des folies Et cueillir les fleurs du buisson? Chante, et cueille des fleurs d'un air de nonchalance! On peut dans un bouquet passer un fer de lance, Un signal dans une chanson! «Voici l'heure! La nuit paillette sa basquine! Mes armes, qu'un reflet d'étoiles damasquine, Sont là, d'argent, d'or et d'airain! A quoi fais-tu passer aujourd'hui la frontière? Veux-tu le soleret? Veux-tu la cubitière? Ou bien veux-tu le gorgerin?» Il ouvrait ses longs bras à l'immense envergure! J'hésitais… Mais je vis sur la Triste Figure Une telle déception Que: «Perle de l'honneur! Miroir de la bravoure!» M'écriai-je, en prenant un air d'Estramadoure, «A votre disposition!» —«Choisis donc!…» Un rayon toucha comme un doigt pâle Le plateau de balance—ou la vieille cymbale— Ou l'espèce d'astre échancré, La chose qui luisait sur le crâne fantasque, L'objet plat comme un plat, martelé comme un casque, Fourbi comme un vase sacré! Et je dis: «Par le cor de Roland! par la griffe De Pantafilando! par le bonnet d'Alquife Et par l'âme de Galaor! Je choisis—car la seule illusion m'enivre, Et l'objet qui de tous était le plus en cuivre Pour moi sera le plus en or!— «Je choisis, Chevalier, ce qui, de ton armure, A soulevé le plus de rire et de murmure! C'est ton armet. Donne-le-moi! Puisque tu l'as couvert d'un ridicule immense, Il convient que ce soit par lui que je commence! Je n'ai pas peur. Et j'ai la foi. «Je jure que ceci n'est pas un plat à barbe! Donne!» Et le long des rocs tout fleuris de joubarbe Dont parfois j'arrachais un brin, Le soir même, furtif, et de ma veste brune L'empêchant d'accrocher quelque rayon de lune, J'emportais l'armet de Mambrin! Et depuis lors, dans l'ombre où passe un vent morisque, Intéressé par l'œuvre, égayé par le risque, Je suis toujours sur le sentier; Je cueille des bouquets, je marche, je m'arrête, Et je chante… Et je dis que je suis un poète; Mais je suis un contrebandier.
Frontière d'Espagne, 189…