II INCERTITUDES
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I CHANSON DANS LE SOIR
Il fit halte, ébloui, humant Cette soirée et son haleine, Au sommet de l'escarpement D'où l'on découvre infiniment La plaine. Un doux crépuscule du mois Des doux crépuscules—septembre— Bleuissait vaguement les bois, Sous un ciel de rose, à la fois, Et d'ambre La lune, basse, et n'ayant point Son teint coutumier de béguine, Montrait un rougeâtre embonpoint, Telle une orange mûre à point, Sanguine; Et, sous cet astre de Japon, Le val fuyait en molles lignes, Avec le canal clair, le pont, L'étang ridé comme un crépon, Les vignes. Il admirait, lorsque, soudain, Un chant monta de ce théâtre, De ce cirque, de ce jardin, Exhalé du dernier gradin Bleuâtre, Et cet air où le soir mêla Son murmure de vaste conque, Cet air divinement vola… C'était, d'ailleurs, un lon lon la Quelconque. Mais, dans le lointain de pastel, Ce chant naïf, lent comme un psalme, Était irrésistible,—et tel Que cet instant fut immortel De calme. Il se fit un tel unisson De ce chant et du paysage, Que le poète eut un frisson. Et nous vîmes des pleurs sur son Visage. Puis, de ce ton triste et coquet, Ému, mais où du railleur passe, De ce ton qui laisse inquiet, Qui est son défaut, et qui est Sa grâce, Cependant que toujours, parmi Le doux bruit du soir qui soupire, Montait sur le val endormi La chanson charmante, il se mit A dire: «O chanson qui monte, vieil air, Filet lointain d'une voix pure, Selon la brise vague ou clair, O dentelle de son dans l'air, Guipure! «O chanson qui monte dans l'or, Du ciel, sur la lande embrumée, Qui flotte au-dessus du décor, Ruban de son, et moins encor… Fumée! «Oh! qui donc, de cette façon Mélancolieuse et touchante, Quel rustique et jeune garçon, Quel bouvier, quel pâtre, ô chanson, Te chante? «Quel simple, ignorant de ce qu'il, Oh! de tout ce qu'il ressuscite De tendre, en moi, de puéril, Ajoute ce charme subtil Au site? «Charme dont, languissant musard, Je suis ému jusqu'à la larme, Parce que, inattendu, sans art, Il éclôt d'un simple hasard, Ce charme! «Voilà! le fredon d'un vilain, L'odeur d'un pré, la saison, l'heure, Un peu de bleu crépusculin, Voilà! ce n'est pas plus malin… On pleure! «Eh quoi! pleurer comme d'amour Pour un lon lon la monotone, Pour le dernier soupir du jour, Pour le vent dans les arbres, pour L'automne? «De quoi donc souffrent-ils, mes nerfs? De quoi donc, mon âme, es-tu veuve, Pour que, parmi ces champs déserts, Un air tel que tous les vieux airs M'émeuve? «Est-ce là mon état normal? De quel ciel suis-je nostalgique? De quel pays ai-je le mal?… Tais-toi, chant qui me rends ce val Magique! «Ah! de mes larmes il appert Que dans un désordre je sombre! Quoi! pleurer parce que Vesper S'allume, et qu'une voix se perd Dans l'ombre? «Savourer le charme anxieux Du moment et de l'atmosphère? Jouir de l'ouïe et des yeux? —Hélas! il y a pourtant mieux A faire! «Il y a pourtant plus d'un but Digne d'un homme jeune et libre! O chanson dans le lointain… chut! Ne serai-je jamais qu'un luth Qui vibre? «Je m'en blâme… et toujours, si on Chante un chant dans un lointain rose, Je retourne avec passion A cette délectation Morose! «La tristesse est un aconit Doux et vénéneux, que j'aspire! Et mon vivre est selon le rit De ton Jacques d'As you like it, Shakspeare! «Mon cœur m'échappe, se mêlant A toute fin de jour jolie; Et sitôt qu'un air doux et lent Monte, j'en suce la mélan- Colie! «Oui, tout le triste qui coula D'un chant, à l'heure violette, Est sucé par moi… lon, lon, la… Comme l'œuf est sucé par la Belette!»
Coteau d'Andilly, 1893.
II EXERCICES
Secouons la léthargie Où tout est trop oublié, Et traitons notre énergie Comme un muscle atrophié. Veuillons pour vouloir. La chose Importe peu! Mais veuillons! Veuillons cueillir une rose Sur un gouffre, et la cueillons; Veuillons franchir un obstacle. Devenir tireur adroit, Organiser un spectacle, Faire respecter un droit. Parler la langue des Kurdes, Écrire le nubien; Veuillons des choses absurdes Pour apprendre à vouloir bien! Quittons l'âme inoccupée Que nul désir n'effleurait: On apprend la lourde épée Avec le léger fleuret. Ces petits sports volontaires Ne seront pas superflus. Ainsi qu'on fait des haltères, Veuillons peu d'abord, puis plus. Ramassons, aux plages molles, Des cailloux, et lançons-les! On devient des discoboles En maniant des galets. Lorsque nous nous fatiguâmes A vouloir, soyons contents; Car lorsqu'on a fait ses gammes On n'a pas perdu son temps. Telle ambition profonde, Jouant un jeu qu'on moquait, Guettait la boule du monde Dans celle d'un bilboquet.
III LES BARQUES ATTACHÉES
Dansez, les petites barques! Dansez, les petits bateaux Sur lesquels on voit des marques De gros couteaux! Dansez, les petites barges Sur lesquelles sont écrits Des noms cordiaux et larges Comme des cris! Dansez, le Requin, de Nantes, Le Marsouin, de Paimpol, Que des cordes frissonnantes Tiennent au sol! Dansez ces danses, penchées Par l'effort sur un lien, Que les barques attachées Dansent si bien! Quand on tient par une amarre Que l'on ne peut pas casser Au port plat comme une mare, Il faut danser! L'air a tant de transparence Qu'on peut, au lointain de l'eau Où vient se jeter la Rance, Voir Saint-Malo! Dansez!—En cognant vos quilles, Faites onduler vos rangs! Les paniers sont pleins d'équilles Et de harengs; Les goélands font des rondes Sur les quais par l'eau vernis; Les rouleaux de cordes blondes Semblent des nids; Et sur la pierre brûlante Quelques mousses ingénus Dorment en montrant la plante De leurs pieds nus! Dansez en roulant des hanches Le long des pierres du bord, Les petites barques blanches Qu'on laisse au port! Dansez, les peintes en rouge, Dansez, les peintes en bleu, Sur votre reflet qui bouge Toujours un peu! Dansez, les neuves, parées, Et les très vieilles, qui n'ont, Pour éblouir les marées, Plus que leur nom! Que chacune dans la Rance Mire le beau nom qu'elle a! Et dansez, Bonne Espérance, Maris Stella! Dansez, la Belle Jeannette, Dansez, les Trois Bonnes Gens, Le Vieux Gabier, la Mouette, Les Deux Sergents! Trompez, la Nouvelle-Zemble, Votre impatience par Un balancement qui semble Presque un départ! Là-bas, en blancheurs confuses, Ces champignons des remous Qu'on appelle des méduses Naviguent, mous! Dansez en rêvant aux vagues! Ah! sur l'eau, d'un coup profond, Quels colliers et quelles bagues Les rames font! Dans l'odeur d'algue et d'éponge Du petit port trop serein, Barques, bercez-vous d'un songe Glauque et marin! Acceptez ces ondes plates! Le long de vos ventres ronds Repliez, comme des pattes, Vos avirons! Faites comme les poètes: Dans le banal clapotis Trouvez les flots des tempêtes En plus petits! Sur l'eau verte où des bicoques Mirent leurs toits renversés, Vous poussant un peu des coques, Barques, dansez, En rêvant aux villes claires Des pays orientaux Qui, de près, sont des misères! En rêvant aux Archipels blonds et fertiles Qui, si vous en approchez, Vous paraîtront moins des îles Que des rochers! Sachez la vertu d'un câble, Et que tout l'or du lointain Est dans ce chanvre implacable Qui vous retient! On fait dans le creux d'une anse Les voyages les plus beaux Pendant qu'on tire en silence Sur ses anneaux! Alors, pourquoi le voyage? Mon Dieu, si c'est pour laisser Un sillage,—tout sillage Doit s'effacer! C'est pourquoi, dansez sur place! On voit au loin Saint-Malo… Le soir vient… la brise est lasse… Dansez sur l'eau!
Bords de la Rance, 1892.
IV MATIN
Il fait un temps si beau que l'on n'ose pas vivre. On est comme l'enfant qu'intimide et qu'enivre Le cadeau trop vermeil qu'il n'ose pas toucher. On est comme devant une fleur de pêcher Qu'on craint, en la cueillant, de connaître fragile. Il fait un temps si beau qu'on dirait que Virgile A voulu, ce matin, nous parler de plus près. Un paysage entier fuit entre deux cyprès. C'est l'heure la plus douce encor que l'on ait eue. On descend vers le lac, et, comme la statue Qu'éveillait peu à peu Monsieur de Condillac, On n'est plus qu'un parfum de rose près du lac. On ne sait pas pourquoi, ce matin, les buées Se sont, aux flancs des monts, si bien distribuées. C'est trop. L'on est honteux de ce matin si pur. On devrait être heureux, baigné de tant d'azur Qu'il semble qu'on respire au bout d'une presqu'île, Mais, quand l'air est trop doux, le cœur n'est pas tranquille. Il fait un temps si beau que, gauche et stupéfait, On n'ose se servir de ce beau temps qu'il fait. On voudrait décliner humblement l'atmosphère. Il fait un temps si beau que, tout ce qu'on peut faire, C'est de vivre. Et l'on vit. Mais non sans un remords. Car ce temps est si beau qu'il fait penser aux morts.
V SILENCE
Le silence est la chose exquise. Du silence Dans de l'ombre, c'est la douceur par excellence! Se taire dans une ombre où l'on ferme les yeux, C'est le plus grand plaisir, c'est le plus anxieux, Le chant le plus parfait, la plus haute prière… Et l'on voit des ronds d'or naître sous sa paupière. Oh! écouter, la nuit, entendre, nuitamment, «Le bruit des ailes du silence!…» (Saint-Amant.) O silence introublé des nuits! Fenêtre ouverte! Ombre muette et bleue! O raison qui déserte! Illusions qui se retrouvent au complet! Chevauchement de la Chimère qui vous plaît! Ou, mieux encor, chagrins bien savourés! retraites D'angoisse, qui ne sont d'aucun rire distraites! Souvenirs d'autant plus chéris dans le secret Qu'on sent que pour personne ils n'auraient d'intérêt! Descentes en soi-même! O prospecteur de l'âme, Silence! pour qui seul le pur filon s'enflamme! … Plus de voix résonnant, raisonnant (mot haï Par un é, moins encor pourtant que par a, i!) … Silence, ami profond qu'on écoute se taire, Quand, dans le soir qui vient, on est assis par terre Et qu'on est éclairé seulement par le feu! Confident qui, toujours, lorsqu'il reçoit l'aveu, Prend la voix de la conscience pour répondre! Glaçon mystérieux qu'on sent sur l'âme fondre Comme celui qu'au front porte un fiévreux brûlant! Silence où l'on se met comme dans un lit blanc! Oh! glisser, dans un grand silence, au fond des chambres, Ses pensers, comme on glisse en un grand lit ses membres. Et puis les étirer longtemps, loin des propos, Et chercher les coins frais du silence!… Repos. Arrêt des boniments. Trêve des éloquences. Évasion d'entre les paroles. Vacances Délassement délicieux. Cerveau guéri De tous les coups dont il était endolori Par tout le bruit que font tous les gens qu'on rencontre Et qui ne cessent pas de parler pour et contre La chose indifférente ou l'individu vain. Suprême réconfort. Bain d'eau fraîche… le bain Où les rêves lassés laissent tremper leurs ailes! (Mais, quand ces ailes-là rebattront, auront-elles Jamais l'incomparable et divin battement Des plumages muets qu'écoutait Saint-Amant?) O silence! Et surtout, ne plus jamais entendre Ceux qui disent, venant par le bouton vous prendre: «Expliquons-nous!». Grands dieux! ne nous expliquons plus! On ne s'entend que grâce à des malentendus.
1890.
VI BILLET DE REMERCIEMENT
Mon cher Mécène, quelques lignes M'avisent que votre intendant Vient de m'expédier deux cygnes Pour embellir mon humble étang. Priant les dieux qu'il ne s'égare Sur leurs plumages éclatants Aucun des charbons de la gare, Je les attends! je les attends! Après avoir brossé sa veste Et mis dans ses poches du pain, Le vieux jardinier, d'un pas leste, Est allé les chercher au train. Moi, des blancheurs plein la cervelle, Fou de ce lumineux cadeau, Je cours annoncer la nouvelle Aux berges de ma pièce d'eau. Je suis un peu honteux, à cause Que je n'ai pas pour eux, hélas! L'ombre auguste d'un laurier-rose, L'eau divine d'un Eurotas! Mais s'il vit, ce couple de cygnes, Dans mon pauvre lac reflété, Je croirai qu'en mes vers indignes Pourra vivre un jour la beauté.
VII
N'obligez pas le poème Qui, mystérieusement, Voudrait s'ouvrir de lui-même, A devancer le moment. Les bouquetières brutales, Quand la fleur tarde à fleurir, Lui soufflent dans les pétales Pour la forcer à s'ouvrir; Alors, sur sa tige verte, La rose s'ouvre à regret: Il est vrai qu'elle est ouverte, Mais son parfum n'est pas prêt. Et la fleur compare, triste Dans la corbeille d'osier, Ce procédé de fleuriste Au procédé du rosier.
VIII LE SOUVENIR VAGUE OU LES PARENTHÈSES
Nous étions, ce soir-là, sous un chêne superbe (Un chêne qui n'était peut-être qu'un tilleul), Et j'avais, pour me mettre à vos genoux dans l'herbe, Laissé mon rocking-chair se balancer tout seul. Blonde comme on ne l'est que dans les magazines, Vous imprimiez au vôtre un rythme de canot; Un bouvreuil sifflotait dans les branches voisines (Un bouvreuil qui n'était peut-être qu'un linot). D'un orchestre lointain arrivait un andante (Andante qui n'était peut-être qu'un flon-flon), Et le grand geste vert d'une branche pendante Semblait, dans l'air du soir, jouer du violon. Tout le ciel n'était plus qu'une large chamarre, Et l'on voyait, au loin, dans l'or clair d'un étang (D'un étang qui n'était peut-être qu'une mare), Des reflets d'arbres bleus descendre en tremblotant. Et tandis qu'un espoir ouvrait en moi des ailes (Un espoir qui n'était peut-être qu'un désir), Votre balancement m'éventait de dentelles Que mes doigts au passage essayaient de saisir. Sur le nombre des plis de vos volants de gazes Je faisais des calculs infinitésimaux, Et languissants, distraits, nous échangions des phrases (Des phrases qui n'étaient peut-être que des mots). Votre chapeau de paille agitait sa guirlande, Et votre col, d'un point de Gênes merveilleux (De Gênes qui n'était peut-être que d'Irlande), Se soulevait parfois jusqu'à voiler vos yeux. Noir comme un gros pâté sur la marge d'un texte Tomba sur votre robe un insecte, et la peur (Une peur qui n'était peut-être qu'un prétexte) Vous serra contre moi.—Cher insecte grimpeur! Un grêle rameau sec levait sur le ciel pâle, Ainsi que pour me mettre en garde, un doigt crochu. Le soir vint. Vous croisiez sur votre gorge un châle (Un châle qui n'était peut-être qu'un fichu). L'ombre nous fit glisser aux pires confidences; Et dans votre grand œil plus tendre et plus hagard J'apercevais une âme aux profondes nuances, (Une âme qui n'était peut-être qu'un regard).
IX
Oui, sans doute, et tant pis pour ceux que l'aveu choque Une âme mélangée, obscure, et de l'époque; Du grave et du frivole, et des hauts et des bas; De grandes lâchetés après de grands combats… Mais, du moins, nulle hypocrisie, une profonde Franchise, un cœur pressé de se montrer au monde, Qui, simplement, toujours, à tous, se dévoila, Disant: «Voici le bien, et, le mal, le voilà; Voilà ce que je suis, ni plus, ni moins»; la crainte Toujours d'être prisé plus qu'on ne vaut, et mainte Fois, pour qu'un sentiment ne devienne trop grand, Le soin de l'amoindrir, vite, en se dénigrant; Pour l'injuste louange autant de gêne à l'âme Que peu d'étonnement pour un injuste blâme; Le mépris d'une estime usurpée et du vol D'une admiration; l'orgueil peut-être fol De vouloir être aimé tel quel, avec ses tares; Et tandis qu'ils s'en vont chantant sur leurs guitares, Tous, toutes les vertus dont le ciel les orna, La fierté satisfaite et rogue, d'un qui n'a Jamais voulu tromper, jamais été de force A remettre au bois mort un peu de verte écorce; Qui, jamais ne mentant et ne bonimentant, N'a voulu de soi-même être le charlatan Et proposer un cœur où la faiblesse abonde Comme le plus naïf et le plus pur du monde; Et qui, fardé, cherchant un traître demi-jour, Jamais n'a raccroché l'amitié ni l'amour; Qui ne veut pas du tout, par surprise, qu'on l'aime, Et qui, s'il est aimé rarement, l'est lui-même, Lui-même pour lui-même, avec son peu de bon, Son beaucoup de mauvais, lui tout entier, et non Je ne sais quel monsieur de haute fantaisie Fabriqué sans défauts par son hypocrisie. Et tandis que je rêve ainsi, tout exalté De découvrir en moi cette ultime fierté Qui loin de toute feinte abaissante me pousse, Une petite voix insidieuse et douce Vient murmurer tout près de moi: «Turlututu! Cette franchise, est-ce vraiment de la vertu? Cet effroi du mensonge à soutenir, qui gêne, Ce superbe refus de se donner la peine De jouer, pour les gens, tout un long rôle appris, De se contraindre en quoi que ce soit, ce mépris De toute hypocrisie,—entre nous, ne serait-ce Pas simplement l'effet d'une extrême paresse?»
X NOS RIRES
Malgré l'amour, la vie et l'heure et les périls, Nous rions quelquefois des rires puérils, Des rires dont le son doit étonner nos âmes; Pour rien, pour un détail dont nous nous avisâmes, Des rires fous qui sont des fous rires vraiment. Et nous pour qui l'amour est un déchirement, La vie un songe en pleurs, l'heure une fuite pâle, Et pour qui les périls ouvrent un long dédale, Malgré l'amour, la vie, et l'heure et les périls, Nos rires sont parfois de si brusques avrils, Nos rires font sous bois des musiques si franches, Si fraîches, qu'entendus de loin, entre les branches, Par le passant qui rêve et ralentit le pas, Ils doivent lui donner—hélas! il ne sait pas!— L'illusion que là le bonheur simple habite, Que la tendresse est calme, et la maison petite, Et qu'on ignore encor tous les mauvais frissons. Mais nous, nous cependant, lorsque ainsi nous laissons, Gourmandes de gaîtés après de trop longs jeûnes, Rire un peu, malgré nous, nos lèvres… qui sont jeunes, Toujours nous évitons avec les plus grands soins De laisser se croiser nos yeux… qui le sont moins, Et, riant, nous n'osons nous regarder en face, De peur qu'en un sanglot le rire ne se casse.
XI LES DEUX CAVALIERS
Parce que j'ai voulu tourner beaucoup de clefs, Parce que j'ai voulu pousser beaucoup de portes, J'ai vu pendre à des clous mes rêves étranglés, J'ai vu du sang caillé dans des cheveux bouclés, J'ai vu d'affreux yeux blancs,—j'ai vu les Femmes Mortes! Et depuis que je vis ces mortes, et depuis Que, pâles, je les vis dans leurs robes à queue, Le vieux Seigneur des Spleens, le Sire des Ennuis Plonge en mon cœur un couteau long comme mes nuits, A la manière du sinistre Barbe-Bleue. En vain, pour surveiller les chemins d'alentour, —Hélas, quelle arrivée attendre, ou quel retour?— J'ai fait monter mon Ame au sommet de la tour. Je sens entrer en moi, lentement, cette lame Que la cruelle main excelle à retenir. Et je crie: «Ame, ma sœur Ame, Ne vois-tu rien venir?» Et l'Ame me répond: «Je ne vois rien que l'herbe, L'herbe vulgaire, et courte, et vile, qui verdoie. —Quoi! rien de clair, de grand, de chantant, de superbe? —Rien que la platitude immense, qui poudroie! —Quoi! vers ta blanche tour, en hâte, ne s'éploie, Par le ciel de soie, Aucun oiseau bleu? —Non! sur le sol boueux, aussi loin que je voie, Il ne vient qu'une oie Claudicante un peu.» —«Je sens qu'on m'entre cette lame! Ne vois tu rien venir, sœur Ame?» Elle répond: «Je ne vois rien Passer le pont!» Elle répond: «Je ne vois rien, Sur l'or céleste, Que le moulin Du discours vain Dont le seul geste Répond au mien.» «Ne vois-tu rien venir?—Non rien, Sur la grand'route, que le chien, Je ne vois rien, sur la grand'route, Que le chien poussiéreux du Doute, Que le caniche fantômal Que Faust écoute, Que l'éternel et le banal Barbet du mal.» Et je crie: «Ame, ma sœur Ame, Ne vois-tu rien venir?—Non, rien, Sinon, toujours, le même infâme Troupeau de jours pareils, qui vient!» —«Ma sœur Ame, regarde bien! Ne vois-tu rien venir?—Non, rien! Sur la plaine où, du regard, j'erre, Rien que la stupide bergère; Aucune princesse étrangère; Ni messager, ni messagère; Et si, quelquefois, mensongère, Une blancheur va s'élevant, C'est un nuage de poussière Qui ne précède que du vent!» —«Je sens qu'on m'entre cette lame! Ne vois-tu rien venir, sœur Ame? Ma sœur Ame, regarde bien!» Et ma sœur Ame ne voit rien! Mais, un jour, il faudra que ma sœur Ame voie Arriver du lointain, sur l'herbe qui verdoie, Les deux cavaliers, Qui, plus vite au signal du mouchoir qui s'agite, Fendent l'air en piquant des deux, et qui, plus vite, Sautent les halliers. Alors, nous n'aurons plus, mon Ame, qu'à nous taire! Et, laissant leurs chevaux dans la cour solitaire, Alors le noir dragon et le blanc mousquetaire Monteront par l'étroit escalier, monteront Si vite par l'étroit petit escalier rond, Qu'étant aux pieds du monstre, encore, les mains jointes, Je lui verrai soudain jaillir du sein deux pointes, Car, entrés par derrière en ouvrant les rideaux, Tous deux l'auront ensemble estoqué dans le dos! Qui sera le dragon et qui le mousquetaire? Seront-ils des soldats du ciel ou de la terre, Les deux bons assassins qui, brusques, entreront Dans la chambre où l'Ennui me tue, et le tueront? Mon Ame, ces soldats, mes frères et les vôtres, Seront-ils le Malheur et l'Amour… ou deux autres? Deux autres?… Mais lesquels?… Lorsqu'on entend un pas, Ce sont toujours ceux-là qui viennent, n'est-ce pas? Sous quel nom viennent-ils? Sous quel masque? On l'ignore… Mais je suis sûr qu'un jour, dans l'escalier sonore, Signal de mon salut, ma sœur, nous entendrons Le tintement précipité des éperons.
XII L'HEURE CHARMANTE
Le repas s'achevait en musique, aux bougies. Le vieux parc n'était plus le parc aux élégies, Mais s'éclairait de ces lanternes du Japon Qui, sous le fil de fer léger qui leur sert d'anse, Au moindre éveil de brise entrent toutes en danse, En étirant leurs corps annelés, de crépon. Des reflets s'en allaient sous l'eau du lac moirée Croiser leurs vrilles d'or. Ce fut une soirée Unique. Le feuillage était notre plafond; Des étoiles luisaient dans tous les interstices; Les décors naturels se mêlaient aux factices; L'amour était frivole, ému, libre, profond. Le réel avait tu sa rumeur importune. Les ombrelles des pins se veloutaient de lune. Un désordre joyeux régnait dans le couvert. Les candélabres hauts de vieille argenterie Portaient, à chaque branche, une flamme fleurie D'un lilliputien abat-jour, mauve ou vert. Ce fut une soirée unique de magie Et dont nous garderons toujours la nostalgie: Les cœurs étaient de choix, les esprits aristos; Les silences disaient des passages de rêves; Puis les mots repartaient, ennoblis par ces trêves, Et les âmes vibraient ainsi que les cristaux. Le vin était d'Asti; le luxe, véritable; Des violettes en tous sens jonchaient la table; Les unes se mouraient: elles étaient des bois; D'autres duraient encore: elles étaient de Parme; D'un verre qu'on eût dit soufflé dans une larme, Des roses s'effeuillaient d'un seul coup, quelquefois. Le moindre pli, le moindre nœud, la moindre ganse, Résumait en soi seul des siècles d'élégance; Le moindre mot de ces charmants civilisés, Des siècles de finesse; et, dans les accessoires Les plus inattendus, des siècles de victoires Sur la lourde matière étaient totalisés. On disputait de poésie et de musique; Un doux bavard faisait de la métaphysique; Les fraises, cependant, d'un tas pyramidal S'écroulaient et roulaient sous les doigts des gourmandes; Les rieuses offraient moitié de leurs amandes; On entendait quelqu'un qui parlait de Stendhal. Et les glaces fondaient, minuscules banquises, En délivrant des fleurs qui dedans étaient prises. On se sentait parfois dans une extase, et puis On ne savait plus trop d'où venait cette extase, Si c'était du joli mystère d'une phrase, Ou de la nouveauté d'un couteau pour les fruits. Ce fut l'heure où, parmi les coupes de Venise, Dans un accoudement satisfait, s'éternise L'égrènement rêveur des grappes de muscats; Alors les beaux distraits qu'être une énigme flatte Sourirent d'un sourire un peu haut sur cravate Et tinrent des propos obscurs et délicats. L'amour était ému, libre, profond, frivole; Ceux-ci, faux puérils, jouaient à pigeon-vole; Ceux-là disaient des vers. Et quand les premiers feux Palpitèrent, des cigarettes allumées, Aux cheveux plus légers que de blondes fumées La fumée emmêla de bleuâtres cheveux. Le paradoxe était aux lèvres des plus sages; Les fracs étaient fleuris d'œillets pris aux corsages; Et, comme on entendait de lointains violons, Les femmes ne faisaient que des réponses vagues, Et, machinalement, changeaient de doigts leurs bagues, Avec des rires brefs et des regards très longs. L'orchestre avait bien soin de n'être pas tzigane; Sa valse eût fait valser Urgèle avec Morgane; Puis, elle se taisait, pour reprendre soudain. Ce fut une soirée unique de magie. Contre tous les parfums d'un boudoir-tabagie Luttaient tous les parfums d'un nocturne jardin. Oh! les rires troublés! oh! les beaux bruits de jupes! Les plaintes, à mi-voix, ironiques, des dupes! Les mots précis partant des coins esthétisants, Les mots vagues des coins philosophants, les drôles Des coins moqueurs… et les blancs haussements d'épaules Aux madrigaux musqués des dolents bien-disants! Puis, les frissons frileux dans les robes ouvertes, Et, le soir fraîchissant, les fichus et les berthes Jetés vite aux cous nus par les prestes galants; Les fuites s'estompant, doubles, sous les grands arbres; Les gestes bleus parmi les gestes blancs des marbres; Les barques, sur le lac, commençant des tours lents; Les barques promenant des chants et des lumières… Énervements heureux et fébrilités chères! Celui-ci qui, burlesque, éveillant des frons-frons, Tente un refrain narquois sur une mandoline, Cet autre proposant d'aller sur la colline… Et la noble pâleur de tous ces jeunes fronts! Ce fut une soirée unique de magie. Le vent malin souffla la dernière bougie Devant que se fondît notre ultime sorbet. Parfois, faisant pousser des cris aux robes blanches, On voyait, incendie indiscret sous les branches, Une lanterne japonaise qui flambait. Et nous nous augmentions l'exquis de cette fête De la sentir frivole, imprudente, inquiète; Et, délicats devins d'un brutal avenir, Assurés de bientôt périr,—et quels artistes!— Tous, nous la savourions, charmés, finement tristes, Comme on fait ce qui doit et ce qui va finir! Et ces chants, ces propos, ces clartés et ces femmes, Et la communion légère de ces âmes, Et ces plaisirs polis et doux d'honnêtes gens, —Honnêtes, mais pervers un peu,—ces nonchalances, Ces voix discrètes, ces musiques, ces silences, Cette complicité parfaite d'indulgents, La fraîcheur, sous les doigts, de ces perles, ces grâces, Cette confusion d'esprits de toutes races, Ces minutes, ce parc où l'on était si bien, Joignaient le charme encore, à tant de charmes rares, De tout ce que déjà menacent les barbares, De tout ce dont bientôt il ne restera rien!
1892.
XIII LE CAUCHEMAR
Nous étions prisonniers entre les quatre murs D'une bibliothèque aux fenêtres grillées Et d'où nous entendions sonner, rythmés et durs, Des coups toujours suivis d'un long bruit de feuillées. On abattait les bois autour de la prison; Et, sans cesse, parmi la pénombre des branches, Infligeant aux forêts de grands trous d'horizon, La hache bleue avait des promptitudes blanches. L'aubier meurtri rendait un déchirant parfum; Et les hauts bûcherons triomphaient de leur force Qui savent, en deux coups, faire, sur un tronc brun, La blessure gommeuse aux deux lèvres d'écorce. Et, sans cesse, à travers les barreaux, nous voyions Un arbre ouvrir les bras dans l'or de la fenêtre, Tournoyer comme pour s'accrocher aux rayons, Et tomber. L'if tombait. L'orme tombait. Le hêtre Tombait. Des voix criaient: «Abattez le noyer! Coupez le cèdre auguste où passe le vent libre! Car il nous faut du bois, du bois pour le broyer, Du bois pour qu'on le râpe et pour qu'on le défibre!» Ces cris se distinguaient dans l'innombrable cri: «Pour chaque arbre abattu j'offre un billet de banque! Abattez les forêts—car tout le monde écrit, Le papier va manquer! Le papier manque! Il manque, «Car le nombre croissant des écrivains profonds, Puissants, probes, nouveaux, sincères, purs, utiles, Devient supérieur au nombre des chiffons Que trouvent les crochets dans l'ordure des villes! «Puisque le haillon manque aux boîtes du préfet, Abattez, bûcherons, tous les arbres en hâte! Et qu'on mette leur bois en pâte, puisqu'on fait Du bon papier avec le bois qu'on met en pâte!» Et pour mieux faire à l'arbre une entaille en biseau, Les bûcherons crachaient dans leurs mains des salives; Et quand l'arbre tombait, parfois un nid d'oiseau Éparpillait au loin cinq petites olives. Et tandis que des chars emportaient ces piliers Dont la longueur traînante aux chemins se profane, On entendait crier des ordres singuliers: «Mêlez le carbonate avec la colophane! «Au travail! L'atmosphère est à deux cents degrés! Cylindrez! Calandrez! Couchez! Mettez en colle! Pour défibrer le bois nos meules sont en grès! Vite! Le monde écrit comme une immense école! «Quand passent deux passants, soyez sûr que dans l'un Un Montaigne est éclos, ou va, dans l'autre, éclore. C'est pourquoi, préparez la fécule et l'alun! Neutralisez avec des sulfites le chlore!» Et d'autres voix criaient: «Le papier manque! Il faut Que, craquant à la place où la hache l'échancre, Le cèdre se décide à tomber de son haut Afin que nous puissions utiliser notre encre! «La page de ce soir, sur quoi l'écrirons-nous?» Et, la hache à leurs troncs faisant une jointure, Les cèdres fléchissaient comme de grands genoux. —Et la journée avait sa page d'écriture. Et les rois, les ténors, les banquiers, les tailleurs, Tous griffonnaient leur page,—et même les poètes! Comme s'il se pouvait que des strophes ailleurs Que sur l'onde et le sable aient jamais été faites! «Fabriquer du papier, c'est là l'essentiel! Puisqu'il est des auteurs de quoi couvrir la terre, Il nous faut du papier de quoi vêtir le ciel!» C'est ainsi que criaient des voix. Et le mystère, La fraîcheur, le parfum, l'ombre, l'asile, l'eau, S'en allaient avec l'arbre. Et l'on criait: «Il semble Que l'on puisse employer le tremble et le bouleau!» Et le bouleau tombait, abattu sur le tremble! «Les sapins sont très bons!» Cylindre et laminoir Avalaient les sapins qu'ils rendaient dans des cuves; Les sapins sortaient blancs qui venaient d'entrer noirs; Et le grand vent des monts ne portait plus d'effluves! «Les peupliers sont excellents!» Les peupliers Tombaient en frissonnant de leurs longues échines, Et puis, broyés, blanchis, lissés, coupés, pliés, S'envolaient en journaux des ardentes machines! «A cause de ses fleurs gardez l'acacia!» Ont, dans l'acacia, gémi les tourterelles. Mais les femmes voulant écrire, on le scia, Et l'arbre en fleurs devint trois cahiers blancs pour elles! Et les femmes faisaient leur livre. Et les enfants Faisaient leur petit livre. Et c'est pourquoi, par troupes, On voyait s'échapper des biches et des faons Du bois où sombrement l'on pratiquait des coupes. Et tandis que les bois allaient se dépeuplant, Sans cesse on entendait mille plumes hâtives Grincer au premier plan, tandis qu'au second plan Continuellement ronflaient les rotatives. Eux-mêmes—car ceci se passait en des temps Où tout ce qui venait du livre était la gloire!— Afin qu'on parlât d'eux, les arbres palpitants Désiraient la cognée et voulaient la doloire! Les beaux arbres disaient—car ces temps furent tels—: «Il est beau d'être beau, mais il faut qu'on le sache! Émigrons dans les vers afin d'être immortels! Oui, tomber dans Ronsard vaut bien un coup de hache!» Et comme la nature et ses vertes beautés Rendaient tous les humains impatients d'écrire, Les arbres s'écroulaient afin d'être chantés, Les bois disparaissaient pour qu'on pût les décrire! Et, bois inspirateurs, bois pleins de souffles, bois Dont Jeanne d'Arc disait, en parlant à ses juges: «Si j'étais dans les bois j'entendrais bien mes voix!» Ainsi vous périssiez, solitudes, refuges! Nous, pourtant, nous lisions, penchés sur des bureaux; Et quand d'un livre ouvert nous levions le visage, Nous n'apercevions plus à travers les barreaux Que deux ou trois forêts au fond du paysage! Et plus on écrivait, et plus on imprimait, Plus les quatre parois s'épaississant de livres, Automatiquement sur nous se refermait La chambre où des mots creux nous tenaient lieu de vivres. Mais, sans même observer qu'elle se resserrât, Tout joyeux d'habiter la ratière livresque, Chacun de nous passait, selon ses goûts de rat, Du lard scientifique au sucre romanesque. Et toujours, lentement, sûrement, par milliers, Les volumes venaient s'ajouter aux volumes, Toujours, tous les brochés à tous les reliés, Tous ceux que nous lirons à tous ceux que nous lûmes! Et n'ayant que leurs noms, jamais, de différents, Histoires sur romans, et romans sur poèmes, Ils triplaient, quadruplaient et quintuplaient leurs rangs, Faisant toujours semblant de n'être pas les mêmes! Et plus s'élargissaient les horizons dehors, Plus la prison, dedans, se rétrécissait, comme Si, frappant tous ces coups, donnant tous ces efforts, L'homme ne travaillait que pour étouffer l'homme! Et mangeant peu à peu l'espace tout entier Dans lequel la lecture épuisait nos fantômes, Les murs ne nous laissaient maintenant qu'un sentier Où nous courions encore en compulsant des tomes! Il n'y avait plus rien dehors qu'un pays plat. Rien ne méritait plus, dans l'aride nature, Ni qu'on le respirât, ni qu'on le contemplât: Tout était devenu de la littérature! A peine restait-il des bois vendus sur pied Ces brindilles qu'au soir, fagotier, tu recueilles: Tous les arbres étaient devenus du papier; On trouvait des feuillets quand on cherchait des feuilles! Les papetiers vendaient les bois aux imprimeurs. Sitôt qu'un petit homme avait offert un chèque, Une forêt tombait en murmurant: «Je meurs!» Et les murs avançaient dans la bibliothèque! Mais voici que, surpris par le progrès des murs, Nous vîmes tout d'un coup qu'entre ces murs, nos têtes Allaient, en s'écrasant comme des fruits trop mûrs, Rendre leur pauvre jus de mots et d'épithètes! Nous connûmes trop tard les immenses regrets. Le livre même en eut pour ce qu'on assassine. «Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!» Soupira vainement la Phèdre de Racine. On entendit gémir le grand vers de Hugo: «Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre!» Les branches n'étaient plus, ô pourpres, qu'un fagot, Et vous faisiez mentir l'alexandrin de marbre! Alors, près de mourir, lorsque le dernier bois Jeta la dernière ombre au bord d'une prairie, Nous comprîmes soudain, pour la première fois, Que nous avions vécu dans une librairie; Que les arbres d'avril et que les fleurs de mai Avaient en vain passé devant nos âmes closes; Car nous n'avions rien vu, rien connu, rien aimé, Que l'image du monde et le portrait des choses! Nous criâmes d'horreur; et pâles, voulant fuir, Nous visitions les murs, nous cherchions les fenêtres, De ces mains qui n'avaient caressé que du cuir, De ces yeux qui n'avaient adoré que des lettres! Nous comprîmes, pendant qu'entraient dans notre chair Le maroquin rugueux ou le vélin jaunâtre, Et la douceur de vivre et la beauté de l'air Que chantait au lointain l'ignorance d'un pâtre! Nous criâmes d'amour, quand craquèrent nos os, Vers le soleil couchant dont s'allongeaient les cuivres, Et, les livres des murs s'étant touchés du dos, Nous fûmes écrasés entre des dos de livres!
1891.