La Comtesse de Ségur (continued 3)
Reading edition
Auguste:—Je ne les tourmente pas; je les aide, au contraire.
Pierre:—Mais puisqu'ils ne veulent pas être aidés?
Auguste:—Il faut leur faire du bien malgré eux.
Louis:—C'est parce qu'il est deux fois plus grand que nous, qu'il nous tourmente; avec toi et Henri il n'oserait pas.
Auguste:—Je n'oserais pas? Ne répète pas ce mot, petit.
Jacques:—Non, tu n'oserais pas! Pierre et Henri sont plus forts qu'un gresset, je pense.
A ce mot de gresset, Auguste rougit, leva les épaules d'un air de dédain, et, s'adressant à Pierre:
—Que me voulais-tu, cher ami? Tu avais l'air de me chercher quand tu es venu ici.
—Oui, je venais te proposer une partie d'âne, répondit Pierre d'un air froid; ils seront prêts dans un quart d'heure, si tu veux venir faire, avec Henri et moi, une promenade dans les bois?
—Certainement; je ne demande pas mieux, répliqua avec empressement Auguste.
Pierre et Auguste allèrent à l'écurie, où ils demandèrent au cocher de seller le poney, mon camarade de la ferme et moi.
Auguste:—Ah! vous avez un poney! J'aime beaucoup les poneys.
Pierre:—C'est grand'mère qui me l'a donné.
Auguste:—Tu sais donc monter à cheval?
Pierre:—Oui; je monte au manège depuis deux ans.
Auguste:—Je voudrais bien monter ton poney.
Pierre:—Je ne te le conseille pas, si tu n'as pas appris à monter à cheval.
Auguste:—Je n'ai pas appris, mais je monte tout aussi bien qu'un autre.
Pierre:—As-tu jamais essayé?
Auguste:—Bien des fois. Qui est-ce qui ne sait pas monter à cheval?
Pierre:—Quand donc as-tu monté? ton père n'a pas de chevaux de selle.
Auguste:—Je n'ai pas monté de chevaux, mais j'ai monté des ânes: c'est la même chose.
Pierre, retenant un sourire:—Je te répète, mon cher Auguste, qui si tu n'as jamais monté à cheval, je ne te conseille pas de monter mon poney.
Auguste, piqué:—Et pourquoi donc? Tu peux me le céder une fois en passant.
Pierre:—Oh! ce n'est pas pour te refuser; c'est parce que le poney est un peu vif et....
Auguste, de même:—Et alors?...
Pierre:—Eh bien, alors ... il pourrait te jeter par terre.
Auguste, très piqué:—Sois tranquille, je suis plus adroit que tu ne le penses. Si tu veux bien t'en priver pour moi, sois sûr que je saurai le mener tout aussi bien que toi-même.
Pierre:—Comme tu voudras, mon cher. Prends le poney, je prendrai l'âne de la ferme, et Henri montera Cadichon.
Henri les vint rejoindre; nous étions tout prêts à partir. Auguste approcha du poney, qui s'agita un peu et fit deux ou trois petits sauts. Auguste le regarda d'un air inquiet.
—Tenez-le bien jusqu'à ce que je sois dessus, dit-il.
Le cocher:—Il n'y a pas de danger, monsieur; l'animal n'est pas méchant; vous n'avez pas besoin d'avoir peur.
Auguste, piqué:—Je n'ai pas peur du tout; est-ce que j'ai l'air d'avoir peur, moi qui n'ai peur de rien!
Henri, tout bas à Pierre:—Excepté des gressets.
Auguste:—Que dis-tu, Henri? Qu'as-tu dit à l'oreille de Pierre?
Henri, avec malice:—Oh! rien d'intéressant; je croyais voir un gresset là-bas sur l'herbe.
Auguste se mordit les lèvres, devint rouge, mais ne répondit pas. Il finit par se hisser sur le poney, et il se mit à tirer sur la bride; le poney recula; Auguste se cramponna à la selle.
—Ne tirez pas, monsieur, ne tirez pas; un cheval ne se mène pas comme un âne, dit le cocher en riant.
Auguste lâcha la bride. Je partis en avant avec Henri. Pierre suivit sur l'âne de la ferme. J'eus la malice de prendre le galop; le poney cherchait à me devancer; je n'en courais que plus vite; Pierre et Henri riaient. Auguste criait et se tenait à la crinière; nous courions tous, et j'étais décidé à n'arrêter que lorsque Auguste serait par terre. Le poney, excité par les rires et les cris, ne tarda pas à me devancer; je le suivis de près, lui mordillant la queue lorsqu'il semblait vouloir se ralentir. Nous galopâmes ainsi pendant un grand quart d'heure, Auguste manquant tomber à chaque pas, et se retenant toujours au cou du cheval. Pour hâter sa chute, je donnai un coup de dent plus fort à la queue du poney, qui se mit à lancer des ruades avec une telle force, qu'à la première Auguste se trouva sur son cou, à la seconde il passa par-dessus la tête de sa monture, tomba sur le gazon, et resta étendu sans mouvement. Pierre et Henri, le croyant blessé, sautèrent à terre, et accoururent à lui pour le relever.
—Auguste, Auguste, es-tu blessé? lui demandèrent-ils avec inquiétude.
—Je crois que non, je ne sais pas, répondit Auguste, qui se releva tremblant encore de la peur qu'il avait eue.
Quand il fut debout, ses jambes fléchissaient, ses dents claquaient; Pierre et Henri l'examinèrent, et, ne trouvant ni écorchure ni blessure d'aucune sorte, ils le regardèrent avec pitié et dégoût.
—C'est triste d'être poltron à ce point, dit Pierre.
—Je ... ne ... suis pas ... poltron ... seulement ... j'ai ... eu ... eu ... peur.... répondit Auguste, claquant toujours des dents.
—J'espère que tu ne tiens plus à monter mon poney, ajouta Pierre. Prends mon âne, je vais reprendre mon cheval.
Et, sans attendre la réponse d'Auguste, il sauta légèrement sur le poney.
—J'aimerais mieux Cadichon, dit piteusement Auguste.
—Comme tu voudras, répondit Henri. Prends Cadichon; je prendrai Grison, l'âne de la ferme.
Mon premier mouvement fut d'empêcher ce méchant Auguste de me monter; mais je formai un autre projet, qui complétait sa journée et qui servait mieux mon aversion et ma méchanceté. Je me laissai donc tranquillement enfourcher par mon ennemi, et je suivis de loin le poney. Si Auguste avait osé me battre pour me faire marcher plus vite, je l'aurais jeté par terre; mais il connaissait l'amitié qu'avaient pour moi tous mes jeunes maîtres, et il me laissa aller comme je voulais. J'eus soin, tout le long du bois, de passer tout près des broussailles et surtout des grandes épines, des houx, des ronces, afin que le visage de mon cavalier fut balayé par les branches piquantes de ces arbustes. Il s'en plaignit à Henri, qui lui répondit froidement:
—Cadichon ne mène mal que les gens qu'il n'aime pas: il est probable que tu n'es pas dans ses bonnes grâces.
Nous reprîmes bientôt le chemin de la maison; cette promenade n'amusait pas Henri et Pierre, qui entendaient sans cesse geindre Auguste, que de nouvelles branches venaient cingler au travers du visage; il était griffé à faire plaisir; j'avais tout lieu de croire qu'il ne s'amusait guère plus que ses camarades. Mon affreux projet allait s'effectuer. En revenant par la ferme, nous longions un trou ou plutôt un fossé dans lequel venait aboutir le conduit qui recevait les eaux grasses et sales de la cuisine; on y jetait toutes sortes d'immondices, qui, pourrissant dans l'eau de vaisselle, formaient une boue noire et puante. J'avais laissé passer Pierre et Henri devant; arrivé près de ce fossé, je fis un bond vers le bord et une ruade qui lança Auguste au beau milieu de la bourbe. Je restai tranquillement à le voir patauger dans cette boue noire et infecte qui l'aveuglait.
Il voulut crier, mais l'eau sale lui entrait dans la bouche; il en avait jusqu'aux oreilles, et il ne pouvait parvenir à retrouver le bord. Je riais intérieurement. «Médor, me dis-je, Médor, tu es vengé!» Je ne réfléchissais pas au mal que je pouvais faire à ce pauvre garçon, qui, en tuant Médor, avait fait une maladresse et non une méchanceté; je ne songeais pas que c'était moi qui étais le plus mauvais des deux. Enfin, Pierre et Henri, qui étaient descendus de cheval et d'âne, ne voyant ni moi ni Auguste, s'étonnèrent de ce retard; ils revinrent sur leurs pas et m'aperçurent au bord du fossé, contemplant d'un air satisfait mon ennemi qui barbotait. Ils approchèrent, et, voyant qu'Auguste courait un danger sérieux d'être suffoqué par la boue, ils ne purent s'empêcher de pousser un cri en le voyant dans cette cruelle position. Ils appelèrent les garçons de ferme, qui lui tendirent une perche, à laquelle il s'accrocha et qu'on retira avec Auguste au bout. Quand il fut sur la terre ferme, personne ne voulait l'approcher; il était couvert de boue, et sentait trop mauvais.
—Il faut aller prévenir son père, dit Pierre.
—Et puis papa et mes oncles, dit Henri, qu'ils nous disent ce qu'il faut faire pour le nettoyer.
—Allons, viens, Auguste; suis-nous, mais de loin, dit Pierre; cette boue exhale une odeur insupportable.
Auguste, tout penaud, noir de boue, y voyant à peine pour se conduire, les suivit de loin; on entendait les exclamations des gens de la ferme. Je formais l'avant-garde, caracolant, courant et brayant de toutes mes forces. Pierre et Henri parurent mécontents de ma gaieté; ils criaient après moi pour me faire taire. Ce bruit inaccoutumé attira l'attention de toute la maison; chacun reconnaissant ma voix, et sachant que je ne brayais ainsi que dans les grandes occasions, se mit à la fenêtre, de sorte que, lorsque nous arrivâmes en vue du château, nous vîmes les croisées garnies de visages curieux, nous entendîmes des cris et un mouvement extraordinaire. Peu d'instants après, tout le monde, grands et petits, vieux et jeunes, était descendu et faisait cercle autour de nous. Auguste était au milieu, chacun demandant ce qu'il y avait, et s'enfuyant à son approche. La grand'mère fut la première à dire:
—Il faut laver ce pauvre garçon, et voir s'il n'a pas quelque blessure.
—Mais comment le laver? dit le papa de Pierre. Il faut apprêter un bain.
—Je m'en charge, moi, dit le père d'Auguste. Suis-moi, Auguste; je vois à ta démarche que tu n'as ni blessure ni contusion. Viens à la mare, tu vas te plonger dedans, et, quand tu auras fait partir la boue, tu te savonneras et tu achèveras de te nettoyer. L'eau n'est pas froide dans cette saison. Pierre voudra bien te prêter du linge et des habits.
Et il se dirigea vers la mare. Auguste avait peur de son père, il fut bien obligé de le suivre. J'y courus pour assister à l'opération, qui fut longue et pénible; cette boue, collante et grasse, tenait à la peau, aux cheveux. Les domestiques s'étaient empressés d'apporter du linge, du savon, des habits, des chaussures. Les papas aidèrent à lessiver Auguste, qui sortit de là presque propre, mais grelottant et si honteux, qu'il ne voulut pas se faire voir, et qu'il obtint de son père de l'emmener tout de suite chez lui.
Pendant ce temps, chacun désirait savoir comment cet accident avait pu arriver. Pierre et Henri leur racontèrent les deux chutes.
—Je crois, dit Pierre, que les deux ont été amenées par Cadichon, qui n'aime pas Auguste. Cadichon a mordu la queue de mon poney, ce qu'il ne fait jamais quand l'un de nous est dessus; il l'a forcé à aller ainsi au grand galop; le cheval a rué, et c'est ce qui a fait tomber Auguste. Je n'étais pas là à la seconde chute, mais, à l'air triomphant de Cadichon, à ses braiments joyeux et à l'attitude qu'il a encore maintenant, il est facile de deviner qu'il a jeté exprès dans la boue cet Auguste qu'il déteste.
—Comment sais-tu qu'il le déteste? demanda Madeleine.
—Il le montre de mille manières, répondit Pierre. Te souviens-tu comme il l'a attrapé par le fond de son pantalon, comme il le tenait pendant que nous lui passions son habit? J'ai bien regardé sa physionomie pendant ce temps, il avait en regardant Auguste, un air méchant que je ne lui vois qu'avec les gens qu'il déteste. Nous autres, il ne nous regarde pas de même. Avec Auguste, ses yeux brillent comme des charbons; il a, en vérité, le regard d'un diable. N'est-ce pas, Cadichon, ajouta-t-il en me regardant fixement, n'est-ce pas, Cadichon, que j'ai bien deviné, que tu détestes Auguste, et que c'est exprès que tu as été si méchant pour lui?
Je répondis en brayant et puis en passant ma langue sur sa main.
—Sais-tu, dit Camille, que Cadichon est un âne vraiment extraordinaire? Je suis sûre qu'il nous entend et qu'il nous comprend.
Je la regardai avec douceur, et, m'approchant d'elle, je mis ma tête sur son épaule.
—Quel dommage, mon Cadichon, dit Camille, que tu deviennes de plus en plus colère et méchant, et que tu nous obliges à t'aimer de moins en moins; et quel dommage que tu ne puisses pas écrire! Tu as dû voir beaucoup de choses intéressantes, continua-t-elle en passant sa main sur ma tête et sur mon cou. Si tu pouvais écrire tes mémoires, je suis sûre qu'ils seraient bien amusants!
Henri:—Ma pauvre Camille, quelle bêtise tu dis! Comment veux-tu que Cadichon, qui est un âne, puisse écrire des Mémoires?
Camille:—Un âne comme Cadichon est un âne à part.
Henri:—Bah! tous les ânes se ressemblent et ont beau faire, ils ne sont jamais que des ânes.
Camille:—Il y a âne et âne.
Henri:—Ce qui n'empêche pas que, pour dire qu'un homme est bête, ignorant et entêté, on dit: «Bête comme un âne, ignorant comme un âne, têtu comme un âne», et que si tu me disais: «Henri, tu es un âne», je me fâcherais, parce qu'il est bien certain que je prendrais cela pour une injure.
Camille:—Tu as raison, et pourtant je sens et je vois, d'abord que Cadichon comprend beaucoup de choses, qu'il nous aime, et qu'il a un esprit extraordinaire, et puis que les ânes ne sont ânes que parce qu'on les traite comme des ânes, c'est-à-dire avec dureté et même avec cruauté, et qu'ils ne peuvent pas aimer leurs maîtres ni les bien servir.
Henri:—Alors, d'après toi, c'est par habileté que Cadichon a fait découvrir les voleurs, et qu'il a fait tant de choses qui semblent extraordinaires?
Camille:—Certainement, c'est par son esprit, et c'est parce qu'il le voulait, que Cadichon a fait prendre les voleurs. Pourquoi l'aurait-il fait, selon toi?
Henri:—Parce qu'il avait vu le matin ses camarades entrer dans le souterrain, et qu'il voulait les rejoindre.
Camille:—Et les tours de l'âne savant?
Henri:—C'est par jalousie et par méchanceté.
Camille:—Et la course des ânes?
Henri:—C'est par orgueil d'âne.
Camille:—Et l'incendie, quand il a sauvé Pauline?
Henri:—C'est par instinct.
Camille:—Tais-toi, Henri, tu m'impatientes.
Henri:—Mais j'aime beaucoup Cadichon, je t'assure; seulement, je le prends pour ce qu'il est, un âne, et toi, tu en fais un génie. Remarque bien que, s'il a l'esprit et la volonté que tu lui supposes, il est méchant et détestable.
Camille:—Comment cela?
Henri:—En tournant en ridicule le pauvre âne savant et son maître, et en les empêchant de gagner l'argent qui leur était nécessaire pour se nourrir. Ensuite, en faisant mille méchancetés à Auguste, qui ne lui a jamais rien fait, et enfin en se faisant craindre et détester de tous les animaux, qu'il mord et qu'il chasse à coups de pied.
Camille:—C'est vrai, cela; tu as raison, Henri. J'aime mieux croire, pour l'honneur de Cadichon, qu'il ne sait pas ce qu'il fait, ni le mal qu'il fait.
Et Camille s'éloigna en courant avec Henri, me laissant seul et mécontent de ce que je venais d'entendre. Je sentais très bien que Henri avait raison, mais je ne voulais pas me l'avouer, et surtout je ne voulais pas changer et réprimer les sentiments d'orgueil, de colère et de vengeance auxquels je m'étais toujours laissé aller.
XXII
LA PUNITION
Je restai seul jusqu'au soir; personne ne vint me voir. Je m'ennuyais, et je vins dans la soirée me mettre près des domestiques qui prenaient l'air à la porte de l'office et qui causaient.
—Si j'étais à la place de madame, dit le cuisinier, je me déferais de cet âne.
La femme de chambre:—Il devient par trop méchant en vérité. Voyez donc le tour qu'il a joué à ce pauvre Auguste; il aurait pu le tuer ou le noyer tout de même.
Le valet de chambre:—Et c'est qu'après il avait l'air tout joyeux encore! il courait, il sautait, il brayait comme s'il avait fait un beau coup.
Le cocher:—Il le payera, allez; je lui donnerai une raclée pour son souper....
Le valet de chambre:—Prends garde; si madame s'en aperçoit....
Le cocher:—Et comment madame le saurait-elle? Crois-tu que je vais lui donner des coups de fouet sous les yeux de madame? J'attendrai qu'il soit à l'écurie.
Le valet de chambre:—Tu pourrais bien attendre longtemps; cet animal qui fait toutes ses volontés, rentre quelquefois si tard.
Le cocher:—Ah! mais, s'il m'ennuie trop, je saurai bien le faire rentrer malgré lui, et sans que personne s'en doute.
La femme de chambre:—Comment vous y prendrez-vous? Ce maudit âne va braire à sa façon et ameuter toute la maison.
Le cocher:—Laissez donc! je lui couperai le sifflet; on ne l'entendra seulement pas respirer.
Et tous partirent d'un éclat de rire. Je les trouvais bien méchants; j'étais en colère; je cherchai un moyen de me soustraire à la correction qui me menaçait. J'aurais voulu me jeter sur eux et les mordre tous, mais je n'osai pas, de peur qu'ils n'allassent encore se plaindre à ma maîtresse, et je sentais vaguement que, fatiguée de mes tours, ma maîtresse pourrait bien me chasser de chez elle. Pendant que je délibérais, la femme de chambre fit remarquer au cocher mes yeux méchants.
Le cocher hocha la tête, se leva, entra dans la cuisine, en ressortit comme pour aller à l'écurie, et, en passant devant moi, me lança au cou un noeud coulant; je tirai en arrière pour le briser, et il tira en avant pour me faire avancer; nous tirions chacun de notre côté, mais, plus nous tirions, plus la corde m'étranglait; dès le premier moment j'avais vainement essayé de braire; je pouvais à peine respirer, et je cédais forcément à la traction du cocher; il m'amena ainsi jusqu'à l'écurie, dont la porte fut obligeamment ouverte par les autres domestiques. Une fois entré dans ma stalle, on me passa promptement mon licou, on lâcha la corde qui m'étranglait, et le cocher, ayant soigneusement fermé la porte, se saisit d'un fouet de charretier, et commença à m'en frapper impitoyablement sans que personne prît ma défense. J'eus beau braire, me démener, mes jeunes maîtres ne m'entendirent pas, et le méchant cocher put me faire expier à son aise les méchancetés dont il m'accusait. Il me laissa enfin dans un état de douleur et d'abattement impossible à décrire. C'était la première fois, depuis mon entrée dans cette maison, que j'avais été humilié et battu. Depuis j'ai réfléchi, et j'ai reconnu que je m'étais attiré cette punition.
Le lendemain il était déjà tard quand on me fit sortir; j'eus bonne envie de mordre le cocher au visage, mais je fus arrêté, comme la veille, par la crainte d'être chassé. Je me dirigeai vers la maison; je vis les enfants rassemblés devant le perron et causant avec animation.
—Le voilà, ce méchant Cadichon, dit Pierre en me regardant approcher. Chassons-le, il pourrait bien nous mordre ou nous jouer quelque mauvais tour, comme il a fait l'autre jour à ce malheureux Auguste.
Camille:—Qu'est-ce que le médecin a dit à papa tout à l'heure?
Pierre:—Il a dit qu'Auguste était très malade; il a la fièvre, le délire....
Jacques:—Qu'est-ce que le délire?
Pierre:—Le délire, c'est quand on a la fièvre si fort qu'on ne sait plus ce qu'on dit; on ne reconnaît personne, on croit voir un tas de choses qui ne sont pas.
Louis:—Qu'est-ce que voit donc Auguste?
Pierre:—Il croit toujours voir Cadichon qui veut se jeter sur lui, qui le mord, le piétine; le médecin est très inquiet. Papa et mes oncles y sont allés.
Madeleine:—Comme c'est vilain à Cadichon d'avoir jeté le pauvre Auguste dans ce trou dégoûtant!
—Oui, c'est très vilain, monsieur, s'écria Jacques en se retournant vers moi. Allez, vous êtes un méchant! Je ne vous aime plus.
—Ni moi, ni moi, ni moi, répétèrent tous les enfants à l'unisson. Va t'en; nous ne voulons pas de toi.
J'étais consterné. Tous, jusqu'à mon petit Jacques que j'aimais toujours tendrement, tous me chassaient, me repoussaient.
Je m'éloignai lentement de quelques pas; je me retournai et les regardai d'un air si triste, que Jacques en fut touché; il courut à moi, me prit la tête, et me dit d'une voix caressante:
—Ecoute, Cadichon, nous ne t'aimons pas à présent; mais, si tu es bon, je t'assure que nous t'aimerons comme auparavant.
—Non, non, jamais comme avant! s'écrièrent tous les enfants. Il est trop mauvais.
—Vois-tu, Cadichon, voilà ce que c'est que d'être méchant, reprit le petit Jacques en me passant la main sur le cou. Tu vois que personne ne veut t'aimer.... Mais.... ajouta-t-il en me parlant à l'oreille, je t'aime encore un peu, et si tu n'es plus méchant, je t'aimerai beaucoup, tout comme avant.
Henri:—Prends garde, Jacques, ne l'approche pas de trop près; s'il te donne un coup de dent ou un coup de pied, il te fera bien mal.
Jacques:—Il n'y a pas de danger; je suis bien sûr qu'il ne nous mordra pas, nous autres.
Henri:—Tiens, pourquoi pas? Il a bien jeté Auguste deux fois par terre.
Jacques:—Oh! mais Auguste, c'est autre chose; il ne l'aime pas.
Henri:—Et pourquoi ne l'aime-t-il pas? Qu'est-ce qu'Auguste lui a fait? Il pourrait bien, un beau jour, nous détester aussi.
Jacques ne répondit pas, car il n'y avait effectivement rien à répondre; mais il secoua la tête, et, se retournant vers moi, il me fit une petite caresse amicale, dont je fus touché jusqu'aux larmes. L'abandon de tous les autres me rendit plus précieux encore ces témoignages d'affection de mon cher petit Jacques, et, pour la première fois, une pensée sincère de repentir se glissa dans mon coeur. Je songeai avec inquiétude à la maladie du malheureux Auguste. Dans l'après-midi on sut qu'il était plus mal encore, que le médecin avait des inquiétudes graves pour sa vie. Mes jeunes maîtres y allèrent eux-mêmes vers le soir; les cousines attendaient impatiemment leur retour. «Eh bien? eh bien? leur crièrent-elles du plus loin qu'elles les aperçurent. Quelles nouvelles? Comment va Auguste?»
—Pas bien, répondit Pierre; et pourtant un peu moins mal que tantôt.
Henri:—Le pauvre père fait pitié; il pleure, il sanglote, il demande au bon Dieu de lui laisser son fils; il dit des choses si touchantes, que je n'ai pu m'empêcher de pleurer.
Elisabeth:—Nous allons tous prier avec lui et pour lui à notre prière du soir; n'est-ce pas mes amis?
—Certainement, et de grand coeur, dirent tous les enfants en même temps.
Madeleine:—Pauvre Auguste, s'il allait mourir, pourtant!
Camille:—Le pauvre père deviendrait fou de chagrin, car il n'a pas d'autre enfant.
Elisabeth:—Où est donc la mère d'Auguste? on ne la voit jamais.
Pierre:—Il serait étonnant qu'on la vît, puisqu'elle est morte depuis dix ans.
Henri:—Et, ce qu'il y a de singulier, c'est que la pauvre femme est morte pour être tombée dans l'eau pendant une promenade en bateau.
Elisabeth:—Comment? elle s'est noyée?
Pierre:—Non, on l'a retirée immédiatement, mais il faisait si chaud, et elle avait été tellement saisie par le froid de l'eau et par la frayeur, qu'elle a été prise de la fièvre et du délire, exactement comme Auguste et elle est morte huit jours après.
Camille:—Mon Dieu, mon Dieu! pourvu qu'il n'en arrive pas autant à Auguste!
Elisabeth:—Voilà pourquoi il faut que nous priions beaucoup; peut-être le bon Dieu nous accordera-t-il ce que nous lui demanderons.
Madeleine:—Où est donc Jacques?
Camille:—Il était ici tout à l'heure, il sera rentré.
Il n'était pas rentré, le pauvre enfant, mais il s'était mis à genoux derrière une caisse, et, la tête cachée dans ses mains, il priait et pleurait. Et c'était moi qui avais causé la maladie d'Auguste, l'affreuse inquiétude du malheureux père, et enfin le chagrin de mon petit Jacques! Cette pensée m'attrista moi-même; je me dis que je n'aurais pas dû venger Médor. «Quel bien lui a fait la chute d'Auguste? me demandai-je. Est-il moins perdu pour moi? La vengeance que j'ai tirée m'a-t-elle servi à autre chose qu'à me faire craindre et détester?»
J'attendis avec impatience le lendemain pour avoir des nouvelles d'Auguste. J'en eus des premiers, car Jacques et Louis me firent atteler à la petite voiture pour y aller. Nous trouvâmes, en arrivant, un domestique qui courait chercher le médecin, et qui nous dit en passant qu'Auguste avait passé une mauvaise nuit, et qu'il venait d'avoir une convulsion qui avait effrayé son père. Jacques et Louis attendirent le médecin, qui ne tarda pas à venir, et qui leur promit de leur donner des nouvelles en s'en allant.
Une demi-heure après il descendit le perron.
—Eh bien? eh bien? monsieur Tudoux, comment va Auguste? demandèrent Louis et Jacques.
M. Tudoux, très lentement:—Pas mal, pas mal, mes enfants! Pas si mal que je le craignais.
Louis:—Mais ces convulsions, n'est-ce pas dangereux?
M. Tudoux, de même:—Non, c'était la suite d'un agacement des nerfs et d'une grande agitation. Je lui ai donné une pilule qui va le calmer; ce ne sera pas grave.
Jacques:—Alors, monsieur Tudoux, vous n'êtes pas inquiet, vous ne croyez pas qu'il va mourir?
M. Tudoux, de même:—Non, non, non! ce ne sera pas grave, pas grave du tout.
Louis et Jacques:—Je suis bien content! Merci, monsieur Tudoux. Adieu; nous repartons bien vite pour rassurer nos cousins et cousines.
M. Tudoux:—Attendez, attendez une minute. L'âne qui vous mène n'est-il pas Cadichon?
Jacques:—Oui, c'est Cadichon.
M. Tudoux, avec calme:—Alors prenez-y garde; il pourrait bien vous jeter dans un fossé comme il l'a fait pour Auguste. Dites à votre grand'mère qu'elle ferait bien de le vendre; c'est un animal dangereux.
M. Tudoux salua et s'en alla. Je restai tellement étonné et humilié, que je ne songeai à me mettre en route que lorsque mes petits maîtres m'eurent répété trois fois:
—Allons, Cadichon, en route!... Allons donc, Cadichon, nous sommes pressés! Vas-tu nous faire coucher ici, Cadichon? Hue! hue donc!
Je partis enfin et je courus tout d'un trait jusqu'au perron, où attendaient cousins, cousines, oncles et tantes, papas et mamans.
—Il va mieux! s'écrièrent Jacques et Louis; et ils se mirent à raconter leur conversation avec M. Tudoux, sans oublier son dernier conseil.
J'attendais avec une vive impatience la décision de la grand'mère. Elle réfléchit un instant.
—Il est certain, mes chers enfants, que Cadichon ne mérite plus notre confiance; j'engage les plus jeunes d'entre vous à ne pas le monter; à la première sottise qu'il fera, je le donnerai au meunier, qui l'emploiera à porter ses sacs de farine; mais je veux encore l'essayer avant de le réduire à cet état d'humiliation; peut-être se corrigera-t-il. Nous verrons bien d'ici à quelques mois.
J'étais de plus en plus triste, humilié et repentant; mais je ne pouvais réparer le mal que je m'étais fait qu'à force de patience, de douceur et de temps. Je commençais à souffrir dans mon orgueil et dans mes affections.
Les nouvelles d'Auguste furent meilleures le lendemain; peu de jours après il entrait en convalescence, et l'on ne s'en occupa plus au château. Mais je ne pus en perdre le souvenir, car j'entendais sans cesse dire autour de moi:
«Prends garde à Cadichon! Souviens-toi d'Auguste!»
XXIII
LA CONVERSION
Depuis le jour où j'avais déchiré le visage d'Auguste en galopant dans les épines, et où je l'avais jeté dans la boue, le changement dans les manières de mes petits maîtres, de leurs parents, des gens de la maison était visible. Les animaux même ne me traitaient pas comme auparavant. Ils semblaient m'éviter; quand j'arrivais, ils s'éloignaient; ils se taisaient en ma présence; car j'ai déjà dit, à propos de mon ami Médor, que nous autres animaux nous nous comprenons sans parler comme les hommes; que les mouvements des yeux, des oreilles, de la queue remplacent chez nous les paroles. Je ne savais que trop ce qui avait causé ce changement, et je m'en irritais plus encore que je ne m'en affligeais, lorsqu'un jour, étant seul comme d'habitude, et couché au pied d'un sapin, je vis approcher Henri et Elisabeth; ils s'assirent et ils continuèrent à causer.
—Je crois, Henri, que tu as raison, dit Elisabeth, et je partage tes sentiments; moi aussi, je n'aime presque plus Cadichon depuis qu'il a été si méchant pour Auguste.
Henri:—Et ce n'est pas seulement Auguste; te souviens-tu de la foire de Laigle, quand il a été si mauvais pour le maître de l'âne savant?
Elisabeth:—Ah! ah! ah! Oui, je me le rappelle très bien. Il était drôle! Tout le monde riait, mais tout de même nous avons tous trouvé qu'il avait montré beaucoup d'esprit, mais pas de coeur.
Henri:—C'est vrai! il a humilié ce pauvre âne et son maître le faiseur de tours; on m'a dit que le malheureux avait été obligé de partir sans avoir rien gagné, parce que tout le monde se moquait de lui. En s'en allant, sa femme et ses enfants pleuraient: ils n'avaient pas de quoi manger.
Elisabeth:—Et c'était la faute de Cadichon.
Henri:—Certainement! Sans lui, le pauvre homme aurait gagné de quoi vivre pendant quelques semaines.
Elisabeth:—Et puis te rappelles-tu ce qu'on nous a raconté des méchancetés qu'il a faites chez son ancien maître? Il mangeait les légumes, il cassait les oeufs, il salissait le linge.... Décidément, je fais comme toi, je ne l'aime plus.
Elisabeth et Henri se levèrent et continuèrent leur promenade. Je restai triste et humilié. D'abord je voulus me fâcher et chercher une petite vengeance à exercer; mais je pensai qu'ils avaient raison. Je m'étais toujours vengé; à quoi m'avaient servi mes vengeances? à me rendre malheureux.
D'abord j'avais cassé les dents, les bras et l'estomac à une de mes maîtresses. Si je n'avais pas eu le bonheur de m'échapper, j'aurais été battu à me faire presque mourir.
J'avais fait mille méchancetés à mon autre maître, qui avait été bon pour moi tant que je n'avais pas été paresseux et méchant, depuis il m'avait très maltraité, et j'avais été très malheureux.
Quand Auguste avait tué mon ami Médor, je n'avais pas réfléchi qu'il l'avait fait par maladresse et non par méchanceté. S'il était bête, ce n'était pas de sa faute; j'avais persécuté ce malheureux Auguste, et j'avais fini par le rendre très malade en le jetant dans la mare de boue.
Et puis, que de petites méchancetés j'avais faites que je n'ai pas racontées!
J'avais donc fini par ne plus être aimé de personne. J'étais seul; personne ne venait près de moi me consoler, me caresser; les animaux même me fuyaient.
«Que faire? me demandai-je tristement. Si je pouvais parler, j'irais leur dire à tous que je me repens, que je demande pardon à tous ceux auxquels j'ai fait du mal, que je serai bon et doux à l'avenir; mais ... je ne peux pas me faire comprendre ... je ne parle pas.»
Je me jetai sur l'herbe et je pleurai, non pas comme les hommes qui versent des larmes, mais dans le fond de mon coeur; je pleurai, je gémis sur mon malheur, et, pour la première fois, je me repentis sincèrement.
«Ah! si j'avais été bon! si, au lieu de vouloir montrer mon esprit, j'avais montré de la bonté, de la douceur, de la patience! si j'avais été pour tous ce que j'avais été pour Pauline! comme on m'aimerait! comme je serais heureux!»
Je réfléchis longtemps, bien longtemps; je formai tantôt de bons projets, tantôt de méchants.
Enfin, je me décidai à devenir bon, de manière à regagner l'amitié de tous mes maîtres et de mes camarades. Je fis immédiatement l'essai de mes bonnes résolutions.
J'avais depuis quelque temps un camarade que je traitais fort mal. C'était un âne qu'on avait acheté pour faire monter ceux de mes plus jeunes maîtres qui avaient peur de moi, depuis que j'avais manqué noyer Auguste; les grands seuls ne me craignaient pas; et même, lorsqu'on faisait une partie d'ânes, le petit Jacques était le seul qui me demandât toujours, au lieu que jadis on se disputait pour m'avoir.
Je méprisais ce camarade; je passais toujours devant lui, je ruais et je le mordais s'il cherchait à me dépasser; le pauvre animal avait fini par me céder toujours la première place, et se soumettre à toutes mes volontés. Le soir, quand l'heure fut venue de rentrer à l'écurie, je me trouvai près de la porte presque en même temps que mon camarade; il se rangea avec empressement pour me laisser entrer le premier; mais, comme il était arrivé quelques pas en avant de moi, je m'arrêtai à mon tour et je lui fis signe de passer. Le pauvre âne m'obéit en tremblant, inquiet de ma politesse, et craignant que je ne le fisse marcher le premier pour lui jouer quelque tour, par exemple pour lui donner un coup de dent ou un coup de pied. Il fut très étonné de se trouver sain et sauf dans sa stalle, et de me voir placer paisiblement dans la mienne.
Voyant son étonnement je lui dis:
—Mon frère, j'ai été méchant pour vous, je ne le serai plus; j'ai été fier, je ne le serai jamais, je vous ai méprisé, humilié, maltraité, je ne recommencerai pas. Pardonnez-moi, frère, et à l'avenir voyez en moi un camarade, un ami.
—Merci, frère, me répondit le pauvre âne tout joyeux; j'étais malheureux, je serai heureux; j'étais triste, je serai gai; je me trouvais seul, je me sentirai aimé et protégé. Merci encore une fois, frère; aimez-moi, car je vous aime déjà.
—A mon tour, frère, à vous dire merci, car j'ai été méchant, et vous me pardonnez; je reviens à de meilleurs sentiments, et vous me recevez; je veux vous aimer et vous me donnez votre amitié. Oui, à mon tour, merci, frère.
Et, tout en mangeant notre souper, nous continuâmes à causer. C'était la première fois, car jamais je n'avais daigné lui parler. Je le trouvai bien meilleur, bien plus sage que je ne l'étais moi-même, et je lui demandai de me soutenir dans ma nouvelle voie; il me le promit avec autant d'affection que de modestie.
Les chevaux, témoins de notre conversation et de ma douceur inaccoutumée, se regardaient et me regardaient avec surprise. Quoiqu'ils parlassent bas, je les entendais dire:
—C'est une farce de Cadichon, dit le premier cheval; il veut jouer quelque tour à son camarade.
—Pauvre âne, j'ai pitié de lui, dit le second cheval. Si nous lui disions de se méfier de son ennemi?
—Pas tout de suite, répondit le premier cheval. Silence! Cadichon est méchant. S'il nous entend, il se vengera.
Je fus blessé de la mauvaise opinion qu'avaient de moi ces deux chevaux, le troisième n'avait pas parlé; il avait passé sa tête sur la stalle, et il m'observait attentivement. Je le regardai tristement et humblement. Il parut surpris, mais il ne bougea pas, et resta silencieux, m'observant toujours.
Fatigué de ma journée, abattu par la tristesse et le regret de ma vie passée, je me couchai sur la paille, et je remarquai que mon lit était moins bon, moins épais que celui de mon camarade. Au lieu de m'en fâcher, comme j'aurais fait jadis, je me dis que c'était juste et bien.
«J'ai été méchant, me dis-je, on m'en punit; je me suis fait détester, on me le fait sentir. Je dois encore me trouver heureux de n'avoir pas été envoyé au moulin, où j'aurais été battu, éreinté, mal couché.»
Je gémis pendant quelque temps et je m'endormis. A mon réveil, je vis entrer le cocher, qui me fit lever d'un coup de pied, détacha mon licou et me laissa en liberté; je restai à la porte, et je vis avec surprise étriller, brosser soigneusement mon camarade, lui passer ma belle bride pomponnée, attacher sur son dos ma selle anglaise, et le diriger devant le perron. Inquiet, tremblant d'émotion, je le suivis; quels ne furent pas mon chagrin, ma désolation quand je vis Jacques, mon petit maître bien-aimé, approcher de mon camarade, et le monter après quelque hésitation! Je restai immobile, anéanti. Le bon petit Jacques s'aperçut de ma peine, car il s'approcha de moi, me caressa la tête, et me dit tristement:
—Pauvre Cadichon! tu vois ce que tu as fait! Je ne peux plus te monter; papa et maman ont peur que tu ne me jettes par terre. Adieu, pauvre Cadichon; sois tranquille, je t'aime toujours.
Et il partit lentement, suivi du cocher, qui lui criait:
—Prenez donc garde, monsieur Jacques, ne restez pas auprès de Cadichon: il vous mordra, il mordra le bourri; il est méchant, vous savez bien.
—Il n'a jamais été méchant avec moi, et il ne le sera jamais, répondit Jacques.
Le cocher frappa l'âne, qui prit le trot, et je les perdis bientôt de vue. Je restai à la même place, abîmé dans mon chagrin. Ce qui en redoublait la violence, c'était l'impossibilité de faire connaître mon repentir et mes bonnes résolutions. Ne pouvant plus supporter le poids affreux qui oppressait mon coeur, je partis en courant sans savoir où j'allais. Je courus longtemps, brisant des haies, sautant des fossés, franchissant des barrières, traversant des rivières; je ne m'arrêtai qu'en face d'un mur que je ne pus ni briser ni franchir.
Je regardai autour de moi. Où étais-je? Je croyais reconnaître le pays, mais sans toutefois pouvoir me dire où je me trouvais. Je longeai le mur au pas, car j'étais en nage; j'avais couru pendant plusieurs heures, à en juger par la marche du soleil. Le mur finissait à quelques pas; je le tournai, et je reculai avec surprise et terreur. Je me trouvais à deux pas de la tombe de Pauline.
Ma douleur n'en devint que plus amère.
«Pauline! ma chère petite maîtresse! m'écriai-je, vous m'aimiez parce que j'étais bon; je vous aimais parce que vous étiez bonne et malheureuse. Après vous avoir perdue, j'avais trouvé d'autres maîtres qui étaient bons comme vous, qui m'ont traité avec amitié. J'étais heureux. Mais tout est changé: mon mauvais caractère, le désir de faire briller mon esprit, de satisfaire mes vengeances, ont détruit tout mon bonheur: personne ne m'aime à présent; si je meurs, personne ne me regrettera.»
Je pleurai amèrement au dedans de moi-même et je me reprochai pour la centième fois mes défauts. Une pensée consolante vint tout à coup me rendre du courage. «Si je deviens bon, me dis-je, si je fais autant de bien que j'ai fait de mal, mes jeunes maîtres m'aimeront peut-être de nouveau; mon cher petit Jacques surtout, qui m'aime encore un peu, me rendra toute son amitié.... Mais comment faire pour leur montrer que je suis changé et repentant?»
Pendant que je réfléchissais à mon avenir, j'entendis des pas lourds approcher du mur, et une voix d'homme parler avec humeur.
—A quoi bon pleurer, nigaud? Les larmes ne te donneront pas du pain, n'est-il pas vrai? Puisque je n'ai rien à vous donner, que voulez-vous que j'y' fasse? Crois-tu que j'aie l'estomac bien rempli, moi qui n'ai avalé depuis hier matin que de l'air et de la poussière?
—Je suis bien fatigué, père.
—Eh bien! reposons-nous un quart d'heure à l'ombre de ce mur, je veux bien.
Ils tournèrent le mur et vinrent s'asseoir près de la tombe où j'étais. Je reconnus avec surprise le pauvre maître de Mirliflore, sa femme et son fils. Tous étaient maigres et semblaient exténués. Le père me regarda; il parut surpris et dit, après quelque hésitation:
—Si je vois clair, c'est bien l'âne, le gredin d'âne qui m'a fait perdre à la foire de Laigle plus de cinquante francs.... Coquin! continua-t-il en s'adressant à moi, tu as été cause que mon Mirliflore à été mis en pièces par la foule, tu m'as empêché de gagner une somme d'argent qui m'aurait fait vivre pendant plus d'un mois; tu me le payeras, va!
Il se leva, s'approcha de moi; je ne cherchai pas à m'éloigner, sentant bien que j'avais mérité la colère de cet homme. Il parut étonné.
—Ce n'est donc pas lui, dit-il, car il ne bouge pas plus qu'une bûche.... Le bel âne, ajouta-t-il en me tâtant les membres. Si je pouvais l'avoir seulement un mois, tu ne manquerais pas de pain, mon garçon, ni ta mère non plus, et j'aurais l'estomac moins creux.
Mon parti fut pris à l'instant; je résolus de suivre cet homme pendant quelques jours, de tout souffrir pour réparer le mal que je lui avais fait, et de l'aider à gagner quelque argent pour lui et sa famille.
Quand ils se remirent en marche, je les suivis; ils ne s'en aperçurent pas d'abord; mais le père, s'étant retourné plusieurs fois, et me voyant toujours sur leurs talons, voulut me faire partir. Je refusai et je revins constamment reprendre ma place près ou derrière eux.
—Est-ce drôle, dit l'homme, cet âne qui s'obstine à nous suivre! Ma foi, puisque cela lui plaît, il faut le laisser faire.
En arrivant au village, il se présenta à un aubergiste, et lui demanda à dîner et à coucher, tout en disant fort honnêtement qu'il n'avait pas un sou dans la poche.
—J'ai assez des mendiants du pays, sans y ajouter ceux qui n'en sont pas, mon bonhomme, répondit l'aubergiste; allez chercher un gîte ailleurs.
Je m'élançai de suite près de l'aubergiste, que je saluai à plusieurs reprises de façon à le faire rire.
—Vous avez là un animal qui ne paraît pas bête, dit l'aubergiste en riant. Si vous voulez nous régaler de ses tours, je veux bien vous donner à manger et à coucher.
—Ce n'est pas de refus, répondit l'homme; nous vous donnerons une représentation, mais quand nous aurons quelque chose dans l'estomac; à jeun, on n'a pas la voix propre au commandement.
—Entrez, entrez, on va vous servir de suite, reprit l'aubergiste; Madelon, ma vieille, donne à dîner à trois, sans compter le bourri.
Madelon leur servit une bonne soupe, qu'ils avalèrent en un clin d'oeil, puis un bon bouilli aux choux, qui disparut également, enfin une salade et du fromage, qu'ils savourèrent avec moins d'avidité, leur faim se trouvant apaisée.
On me donna une botte de foin, j'en mangeai à peine; j'avais le coeur gros, et je n'avais pas faim.
L'aubergiste alla convoquer tout le village pour me voir saluer; la cour se remplit de monde, et j'entrai dans le cercle, où m'amena mon nouveau maître, qui se trouvait fort embarrassé, ne sachant pas ce que je savais faire, et si j'avais reçu une éducation d'âne savant. A tout hasard, il me dit:
—Saluez la société.
Je saluai à droite, à gauche, en avant, en arrière, et tout le monde d'applaudir.
—Que vas-tu lui faire faire? dit tout bas sa femme; il ne saura pas ce que tu lui veux.
—Peut-être l'aura-t-il appris. Les ânes savants sont intelligents; je vais toujours essayer.
—Allons, Mirliflore (ce nom me fit soupirer), va embrasser la plus jolie dame de la société.
Je regardai à droite, à gauche; j'aperçus la fille de l'aubergiste, jolie brune de quinze à seize ans qui se tenait derrière tout le monde. J'allai à elle, j'écartai avec ma tête ceux qui gênaient le passage, et je posai mon nez sur le front de la petite, qui se mit à rire et qui parut contente.
—Dites donc, père Hutfer, vous lui avez fait la leçon, pas vrai? dirent quelques personnes en riant.
—Non, d'honneur, répondit Hutfer; je ne m'y attendais seulement pas.
—A présent, Mirliflore, dit l'homme, va chercher quelque chose, n'importe quoi, ce que tu pourras trouver, et donne-le à l'homme le plus pauvre de la société.
Je me dirigeai vers la salle où l'on venait de dîner, je saisis un pain, et, le rapportant en triomphe, je le remis entre les mains de mon nouveau maître. Rire général, tout le monde applaudit, un ami s'écria: «Ceci ne vient pas de vous, père Hutfer; cet âne a réellement du savoir; il a bien profité des leçons de son maître.»
—Allez-vous lui laisser son pain tout de même? dit quelqu'un dans la foule.
—Pour ça, non, dit Hutfer; rendez-moi cela, l'homme à l'âne; ce n'est pas dans nos conventions.
—C'est vrai, répondit l'homme; et pourtant mon âne a dit vrai en faisant de moi l'homme le plus pauvre de la société, car nous n'avions pas mangé depuis hier matin, ma femme, mon fils et moi, faute de deux sous pour acheter un morceau de pain.
—Laissez-leur ce pain, mon père, dit Henriette Hutfer; nous n'en manquons pas dans la huche, et le bon Dieu nous fera regagner celui-ci.
—Tu es toujours comme ça, toi, Henriette, dit Hutfer. Si on t'écoutait, on donnerait tout ce qu'on a.
—Nous n'en sommes pas plus pauvres, mon père: le bon Dieu a toujours béni nos récoltes et notre maison.
—Allons,... puisque tu le veux,... qu'il garde son pain, je le veux bien.
A ces mots, j'allai à lui et le saluai profondément, puis j'allai prendre dans mes dents une petite terrine vide, et je la présentai à chacun pour qu'il y mît son aumône. Quand j'eus fini ma tournée, la terrine était pleine; j'allai la vider dans les mains de mon maître, je la reportai où je l'avais prise, je saluai et je me retirai gravement aux applaudissements de la société. J'avais le coeur content; je me sentais consolé et affermi dans mes bonnes résolutions. Mon nouveau maître paraissait enchanté; il allait se retirer, lorsque tout le monde l'entoura et le pria de donner une seconde représentation le lendemain; il le promit avec empressement, et alla se reposer dans la salle avec sa femme et son fils.
Quand ils se trouvèrent seuls, la femme regarda de tous côtés, et, ne voyant que moi, la tête posée sur l'appui de la fenêtre, elle dit à son mari à voix basse:
—Dis donc, mon homme, c'est tout de même fort drôle; est-ce singulier, cet âne qui nous arrive sortant d'un cimetière, qui nous prend en gré, et qui nous fait gagner de l'argent! Combien en as-tu dans tes mains?
—Je n'ai pas encore compté, répondit l'homme. Aide-moi; tiens voici une poignée; à moi l'autre.
—J'ai huit francs quatre sous, dit la femme après avoir compté.
L'homme: Et moi, j'en ai sept cinquante. Cela fait.... Combien cela fait-il, ma femme?
La femme:—Combien cela fait? Huit et quatre font treize, puis sept, font vingt-quatre, puis, cinquante, ça fait,... ça fait ... quelque chose comme soixante.
L'homme:—Que tu es bête, va! J'aurais soixante francs dans les mains? Pas possible! Voyons, mon garçon, toi qui as étudié, tu dois savoir ça.
Le garçon:—Vous dites, papa?
L'homme:—Je dis huit francs quatre sous d'une part, et sept francs cinquante de l'autre.
Le garçon, d'un air décidé:—Huit et quatre font douze, retiens un, plus sept, font vingt, retiens deux; plus cinquante, font, ... font ... cinquante,... cinquante-deux, retiens cinq.
L'homme:—Imbécile! comment cela ferait-il cinquante, puisque j'ai huit dans une main et sept dans l'autre.
Le garçon:—Et puis cinquante, papa?
L'homme, le contrefaisant:—Et puis cinquante, papa? Tu ne vois pas, grand nigaud, que c'est cinquante centimes que je dis, et les centimes ne sont pas des francs.
Le garçon:—Non, papa, mais ça fait toujours cinquante.
L'homme:—Cinquante quoi? Est-il bête! est-il bête! Si je te donnais cinquante taloches, ça te ferait-y cinquante francs?
Le garçon:—Non, papa, mais ça ferait toujours cinquante.
L'homme:—En voilà une à compte, grand animal!
Et il lui donna un soufflet qui retendit dans toute la maison. Le garçon se mit à pleurer; j'étais en colère. Si ce pauvre garçon était bête, ce n'était pas sa faute.
«Cet homme ne mérite pas ma pitié, me dis-je; il a, grâce à moi, de quoi vivre pendant huit jours; je veux bien encore lui faire gagner sa représentation de demain, après quoi je retournerai chez mes maîtres; peut-être m'y recevra-t-on avec amitié.»
Je me retirai de la fenêtre, et j'allai manger des chardons qui poussaient au bord d'un fossé; j'entrai ensuite dans l'écurie de l'auberge, où je trouvai déjà plusieurs chevaux occupant les meilleures places; je me rangeai dans un coin dont personne n'avait voulu: j'y pus réfléchir à mon aise, car personne ne me connaissait, et personne ne s'occupait de moi. A la fin de la journée, Henriette Hutfer entra à l'écurie, regarda si chacun avait ce qu'il fallait, et, m'apercevant dans mon coin humide et obscur, sans litière, sans foin, ni avoine, elle appela un des garçons d'écurie.
—Ferdinand, dit-elle, donnez de la paille à ce pauvre âne pour qu'il ne couche pas sur la terre humide, mettez devant lui un picotin d'avoine et une botte de foin, et voyez s'il ne veut pas boire.
Ferdinand:—Mam'zelle Henriette, vous ruinerez votre papa, vous êtes trop soigneuse pour le monde. Que vous importe que cette bête couche sur la dure ou sur une bonne litière? c'est de la paille gâchée, ça!
Henriette:—Vous ne trouvez pas que je suis trop bonne quand c'est vous que je soigne, Ferdinand; je veux que tout le monde soit bien traité ici, les bêtes comme les hommes.
Ferdinand, d'un air malin:—Sans compter qu'il y a pas mal d'hommes qu'on prendrait volontiers pour des bêtes, quoiqu'ils marchent sur deux pieds.
Henriette, souriant:—Voilà pourquoi on dit: Bête à manger du foin.
Ferdinand:—Ce ne sera toujours pas à vous, mam'zelle, que je servirai une botte de foin. Vous avez de l'esprit,... de l'esprit ... et de la malice comme un singe!
Henriette, riant:—Merci du compliment, Ferdinand! Qu'êtes-vous donc, si je suis un singe?
Ferdinand:—Ah! mam'zelle, je n'ai point dit que vous étiez un singe: et si je me suis mal exprimé pour cela, mettez que je suis un âne, un cornichon, une oie.
Henriette:—Non, non, pas tant que cela, Ferdinand, mais seulement un babillard qui parle quand il devrait travailler. Faites la litière de l'âne, ajouta-t-elle d'un ton sérieux, et donnez-lui à boire et à manger.
Elle sortit; Ferdinand fit en grommelant ce que lui avait ordonné sa jeune maîtresse. En faisant ma litière, il me donna quelques coups de fourche, me jeta avec humeur une botte de foin, une poignée d'avoine, et posa près de moi un seau d'eau. Je n'étais pas attaché; j'aurais pu m'en aller, mais j'aimai mieux souffrir encore un peu, et donner le lendemain, pour achever ma bonne oeuvre, ma seconde et dernière représentation.
En effet, quand la journée du lendemain fut avancée, on vint me prendre; mon maître m'amena sur une grande place qui était pleine de monde; on m'avait tambouriné le matin, c'est-à-dire que le tambour du village s'était promené partout de grand matin en criant: «Ce soir, grande représentation de l'âne savant dit Mirliflore; on se réunira à huit heures sur la place en face la mairie et l'école.»
Je recommençai les tours de la veille et j'y ajoutai des danses exécutées avec grâce; je valsai, je polkai, et je jouai à Ferdinand le tour innocent de l'engager à valser en brayant devant lui, et en lui présentant le pied de devant comme on criait: «Oui, oui, une valse avec l'âne!» il s'élança dans le cercle en riant, et il se mit à faire mille sauts et gambades, que j'imitai de mon mieux.
Enfin, me sentant fatigué, je laissai Ferdinand gambadant tout seul, j'allai comme la veille chercher une terrine; n'en trouvant pas, je pris dans mes dents un panier sans couvercle, et je fis le tour, comme la veille, présentant mon panier à chacun. Il fut bientôt si plein, que je dus le vider dans la blouse de celui qu'on croyait mon maître; je continuai la quête; quand tout le monde m'eut donné, je saluai la société et j'attendis que mon maître eût compté l'argent que je lui avais fait gagner ce soir-là, et qui se montait à plus de trente-quatre francs. Trouvant que j'avais assez fait pour lui, que mon ancienne faute était réparée, et que je pouvais retourner chez moi, je saluai mon maître, et, fendant la foule, je partis au trot.
—Tiens! v'là votre bourri qui s'en va, dit Hutfer, l'aubergiste.
—C'est qu'il file joliment, dit Ferdinand.
Mon prétendu maître se retourna, me regarda d'un air inquiet, m'appela: «Mirliflore, Mirliflore!» et, me voyant continuer mon trot, je l'entendis s'écrier d'un ton piteux:
—Arrêtez-le, arrêtez-le, de grâce! c'est mon pain, ma vie qu'il m'emporte; courez, attrapez-le; je vous promets encore une représentation si vous me le ramenez.
—D'où l'avez-vous donc, cet âne? dit un des hommes nommé Clouet; et depuis quand l'avez-vous?
—Je l'ai ... depuis qu'il est à moi, répondit mon faux maître avec un peu d'embarras.
—J'entends bien, reprit Clouet; mais depuis quand est-il à vous?
L'homme ne répondit pas.
—C'est qu'il me semble bien le reconnaître, dit Clouet; il ressemble à Cadichon, l'âne du château de la Herpinière; je serais bien trompé si ce n'est pas là Cadichon.
Je m'étais arrêté; j'entendis des murmures; je voyais l'embarras de mon maître, lorsque, au moment où l'on s'y attendait le moins, il s'élança au travers de la foule et courut du côté opposé à celui que j'avais pris, suivi de sa femme et de son garçon.
Quelques-uns voulurent courir après lui, d'autres dirent que c'était bien inutile puisque je m'étais sauvé, et que l'homme n'emportait que l'argent qui était à lui, et que je lui avais fait gagner honnêtement.
—Et quant à Cadichon, ajouta-t-on, il ne sera pas embarrassé pour retrouver son chemin, et il ne se laissera prendre que s'il le veut bien.
La foule se dispersa, et chacun rentra chez soi; je repris ma course, espérant arriver chez mes vrais maîtres avant la nuit; mais il y avait beaucoup de chemin à faire, j'étais fatigué, et je fus obligé de me reposer à une lieue du château. La nuit était venue, les écuries devaient être fermées; je me décidai à coucher dans un petit bois de sapins qui bordait un ruisseau.
J'étais à peine établi sur mon lit de mousse, que j'entendis marcher avec précaution et parler bas. Je regardai, mais je ne vis rien; la nuit était trop noire. J'écoutai de toutes mes oreilles, et j'entendis la conversation suivante:
XXIV
LES VOLEURS
—Il ne fait pas encore assez nuit, Finot; il serait plus sage de nous blottir dans ce bois.
—Mais, Passe-Partout, dit Finot, il nous faut un peu de jour pour nous reconnaître; moi, d'abord, je n'ai pas étudié les portes d'entrée.
—Tu n'as jamais rien étudié, toi, reprit Passe-Partout; c'est à tort que les camarades t'ont appelé FINOT; si ce n'était que moi, je t'aurais plutôt nommé Pataud.
Finot:—Ça n'empêche pas que c'est moi qui ai toujours les bonnes idées.
Passe-Partout:—Bonnes idées! ça dépend. Qu'est-ce que nous allons faire au château?
Finot:—Ce que nous allons faire? Dévaliser le potager, couper les têtes d'artichaut, arracher les cosses de pois, de haricots, les navets, les carottes, enlever les fruits. En voilà de la besogne!
Passe-Partout:—Et puis?
Finot:—Comment, et puis? Nous ferons un tas de tout ce jardinage, nous le passerons par dessus le mur, et nous irons le vendre au marché de Moulins.
Passe-Partout:—Et par où entreras-tu dans le jardin, imbécile?
Finot:—Par-dessus le mur, avec une échelle, bien sûr. Voudrais-tu que j'allasse demander poliment au jardinier la clef et ses outils?
Passe-Partout:—Mauvais plaisant, va! Je te demande seulement si tu as marqué la place où nous devons grimper sur le mur?
Finot:—Mais non, te dis-je, je ne l'ai pas marquée: voilà pourquoi j'aimerais mieux aller en avant pour reconnaître.
Passe-Partout:—Et si on te voit, qu'est-ce que tu diras?
Finot:—Je dirai ... que je viens demander un verre de cidre et une croûte de pain.
Passe-Partout:—Ça ne vaut rien; j'ai une idée, moi. Je connais le potager; il y a un endroit où le mur est dégradé, en mettant les pieds dans les trous, j'arriverai au haut du mur, je trouverai une échelle et je te la passerai, car tu n'es pas fort pour grimper.
Finot:—Non, je ne tiens pas du chat comme toi.
Passe-Partout:—Mais si quelqu'un vient nous déranger?
Finot:—Tiens, tu es bon enfant, toi! Si quelqu'un vient me déranger, je saurai bien l'arranger.
Passe-Partout:—Qu'est-ce que tu lui feras?
Finot:—Si c'est un chien, je l'égorge; ce n'est pas pour rien que j'ai mon couteau affilé.
Passe-Partout:—Mais si c'est un homme?
—Un homme? dit Finot se grattant l'oreille, c'est plus embarassant, ça.... Un homme? on ne peut pourtant pas tuer un homme comme un chien. Si c'était pour quelque chose qui vaille, on verrait, mais pour des légumes! Et puis, ce château qui est plein de monde!
Passe-Partout:—Mais enfin, qu'est-ce que tu feras?
Finot:—Ma foi, je me sauverai: c'est plus sûr.
Passe-Partout:—T'es un lâche, toi! sais-tu bien? Si tu vois ou si tu entends un homme, tu n'as qu'à m'appeler, et je lui ferai son affaire.
Finot:—Fais à ton goût, ce n'est pas le mien.
Passe-Partout:—Pour lors donc, c'est convenu. Nous attendons la nuit, nous arrivons près du mur du potager, tu restes à un bout pour avertir s'il vient quelqu'un; je grimpe à l'autre bout, je te passe une échelle et tu me rejoins.
—C'est bien ça, dit Finot.
Il se retourne avec inquiétude, écoute et dit tout bas:
—J'ai entendu remuer là derrière. Est-ce qu'il y aurait quelqu'un?
—Qui veux-tu qui se cache dans les bois? répondit Passe-Partout. Tu as toujours peur. Ce ne peut être qu'un crapaud ou une couleuvre.
Ils ne dirent rien: je ne bougeai pas non plus, et je me demandai ce que j'allais faire pour empêcher les voleurs d'entrer et pour les faire prendre. Je ne pouvais prévenir personne, je ne pouvais même pas défendre l'entrée du potager. Pourtant, après avoir bien réfléchi, je pris un parti qui pouvait empêcher les voleurs d'agir et les faire arrêter. J'attendis qu'ils fussent partis pour m'en aller à mon tour. Je ne voulais pas bouger jusqu'au moment où ils ne pourraient plus m'entendre.
La nuit était noire; je savais qu'ils ne pouvaient marcher très vite; je pris un chemin plus court en sautant par-dessus des haies, et j'arrivai longtemps avant eux au mur du potager. Je connaissais l'endroit dégradé dont avait parlé Passe-Partout. Je me serrai près de là, contre le mur: on ne pouvait me voir.
J'attendis un quart d'heure; personne ne venait; enfin j'entendis des pas sourds et un léger chuchotement; les pas approchèrent avec précaution; les uns se dirigeaient vers moi, c'était Passe-Partout; les autres s'éloignaient vers l'autre bout du mur, du côté de la porte d'entrée, c'était Finot. Je ne voyais pas, mais j'entendais tout. Quand Passe-Partout fut arrivé à l'endroit où quelques pierres tombées avaient fait des trous assez grands pour y poser les pieds, il commença à grimper en tâtonnant avec les pieds et avec les mains. Je ne bougeais pas, je respirais à peine: j'entendais et je reconnaissais chacun de ses mouvements. Quand il eut grimpé à la hauteur de ma tête, je m'élançai contre le mur, je le saisis par la jambe, et je le tirai fortement; avant qu'il eût le temps de se reconnaître, il était par terre, étourdi par la chute, meurtri par les pierres; pour l'empêcher de crier ou d'appeler son camarade, je lui donnai sur la tête un grand coup de pied, qui acheva de l'étourdir et le laissa sans connaissance; je restai ensuite immobile, près de lui, pensant bien que le camarade viendrait voir ce qui se passait. Je ne tardai pas, en effet, à entendre Finot avancer avec précaution. Il faisait quelques pas, il s'arrêtait, il écoutait, ... rien, ... il avançait encore.... Il arriva ainsi tout près de son camarade; mais, comme il regardait en l'air sur le mur, il ne le voyait pas étendu tout de son long par terre, sans mouvements.
«Pst! ... pst! ... as-tu l'échelle? ..., puis-je monter? ...» disait-il à voix basse. L'autre n'avait garde de répondre, il ne l'entendait pas. Je vis qu'il n'avait pas envie de grimper; je craignis qu'il ne s'en allât; il était temps d'agir. Je m'élançai sur lui, je le fis tomber en le tirant par le dos de sa blouse, et je lui donnai, comme à l'autre un bon coup de pied sur la tête; j'obtins le même succès, il resta sans connaissance près de son ami. Alors, n'ayant plus rien à perdre, je me mis à braire de ma voix la plus formidable; je courus à la maison du jardinier, aux écuries, au château, brayant avec une telle violence, que tout le monde fut éveillé; quelques hommes, les plus braves, sortirent avec des armes et des lanternes; je courus à eux, et je les menai, courant en avant, près des deux voleurs étendus au pied du mur.
—Deux hommes morts! que veut dire cela? dit le papa de Pierre.
Le papa de Jacques:—Ils ne sont pas morts, ils respirent.
Le jardinier:—En voilà un qui vient de gémir.
Le cocher:—Du sang! une blessure à la tête!
Le papa de Pierre:—Et l'autre aussi, même blessure! On dirait que c'est un coup de pied de cheval ou d'âne.
Le papa de Jacques:—Oui, voilà la marque du fer sur le front.
Le cocher:—Qu'ordonnent ces messieurs? Que veulent-ils qu'on fasse de ces hommes?
Le papa de Pierre:—Il faut les porter à la maison, atteler le cabriolet, et aller chercher le médecin. Nous autres, en attendant le médecin, nous tâcherons de leur faire reprendre connaissance.
Le jardinier apporta un brancard; on y posa les blessés, et on les porta dans une grande pièce qui servait d'orangerie pendant l'hiver. Ils restaient toujours sans mouvement.
—Je ne connais pas ces visages-là, dit le jardinier après les avoir examinés attentivement à la lumière.
—Peut-être ont-ils sur eux des papiers qui les feront reconnaître, dit le papa de Louis; on ferait savoir à leurs familles qu'ils sont ici et blessés.
Le jardinier fouilla dans leurs poches, en retira quelques papiers, qu'il remit au papa de Jacques, puis deux couteaux bien aiguisés, bien pointus, et un gros paquet de clefs.
—Ah! ah! ceci indique l'état de ces messieurs! s'écria-t-il; ils venaient voler et peut-être tuer.
—Je commence à comprendre, dit le papa de Pierre. La présence de Cadichon et ses braiments expliquent tout. Ces gens-là venaient pour voler; Cadichon les a devinés avec son instinct accoutumé; il a lutté contre eux, il a rué et leur a cassé la tête, après quoi il s'est mis à braire pour nous appeler.
—C'est bien cela, ce doit être cela, dit le papa de Jacques. Il peut se vanter de nous avoir rendu un fier service, ce brave Cadichon. Viens, mon Cadichon, te voilà rentré en grâce cette fois.
J'étais content; je me promenais en long et en large devant la serre, pendant qu'on donnait des soins à Finot et à Passe-Partout. M. Tudoux ne tarda pas à arriver; les voleurs n'avaient pas encore repris connaissance.
Il examina les blessures.
—Voilà deux coups bien appliquées, dit-il. On voit distinctement la marque d'un très petit fer à cheval, comme qui dirait un pied d'âne. Et mais, ... ajouta-t-il en m'apercevant, ne serait-ce pas une nouvelle méchanceté de cet animal qui nous examine comme s'il comprenait?
—Pas méchanceté, mais fidèle service et intelligence, répondit le papa de Pierre. Ces gens-là sont des voleurs; voyez ces couteaux et ces papiers qu'ils avaient sur eux.
Et il se mit à lire:
«N° 1. Château Herp. Beaucoup de monde; pas bon à voler; potager facile; légumes et fruits, mur peu élevé.
«N° 2. Presbytère. Vieux curé; pas d'armes. Servante sourde et vieille. Bon à voler pendant la messe.
«N° 3. Château de Sourval. Maître absent; femme seule au rez-de-chaussée, domestique au second; belle argenterie; bon à voler. Tuer si on crie.
«N° 4. Château de Chanday. Chiens de garde vigoureux à empoisonner; personne au rez-de-chaussée; argenterie; galerie de curiosités riches et bijoux. Tuer si on vient.»
—Vous voyez, continua le papa, que ces hommes sont des brigands qui venaient dévaliser le potager, faute de mieux. Pendant que vous leur donnerez vos soins, je vais envoyer à la ville prévenir le brigadier de gendarmerie.
M. Tudoux tira de sa poche une trousse, y prit une lancette, et saigna les deux voleurs. Ils ne tardèrent pas à ouvrir les yeux, et parurent effrayés de se voir entourés de monde et dans une chambre du château. Quand ils furent tout à fait remis, ils voulurent parler.
—Silence, coquins, leur dit M. Tudoux avec calme et lenteur. Silence; nous n'avons pas besoin de vos discours pour savoir qui vous êtes et ce que vous veniez faire ici.
Finot porta la main à sa veste, les papiers n'y étaient plus; il chercha son couteau, il ne le trouva pas. Il regarda Passe-Partout d'un air sombre, et lui dit à voix basse:
—Je te disais bien dans le bois que j'avais entendu du bruit.
—Tais-toi, dit Passe-Partout de même; on pourrait t'entendre. Il faut tout nier.
Finot:—Mais les papiers? ils les ont.
Passe-Partout:—Tu diras que nous avons trouvé les papiers.
Finot:—Et les couteaux?
Passe-Partout:—Les couteaux aussi, parbleu! Il faut de l'audace.
Finot:—Qui est-ce qui t'a assené sur la tête ce coup de massue qui t'a si bien engourdi?
Passe-Partout:—Je n'en sais, ma foi, rien; je n'ai pas eu le temps de voir ni d'entendre. Je me trouvai par terre, frappé en moins de rien.
Finot:—Et moi de même. Il faudrait pourtant savoir si on nous a vus grimper au mur.
Passe-Partout:—Nous le saurons bien. Ne faut-il pas que ceux qui nous ont assommés viennent dire comment et pourquoi?
Finot:—Tiens! c'est vrai. Jusque-là il faut tout nier. Convenons à présent des détails pour ne pas nous contredire. D'abord, faisions-nous route ensemble? Où avons-nous trouvé les...?
—Séparez ces deux hommes, dit le papa de Louis; ils vont s'entendre sur les contes qu'ils nous feront.
Deux hommes saisirent Finot, pendant que deux autres s'emparèrent de Passe-Partout, et, malgré leur résistance, ils leur garrottèrent les pieds et les mains, et emportèrent Passe-Partout dans une autre salle.
La nuit était bien avancée; on attendait avec impatience le brigadier de gendarmerie; il arriva au petit jour, escorté de quatre gendarmes, car on leur avait dit qu'il s'agissait de l'arrestation de deux voleurs. Les papas de mes petits maîtres lui racontèrent tout ce qui était arrivé, et lui firent voir les papiers et les couteaux trouvés dans les poches des voleurs.
—Ce genre de couteaux, dit le brigadier, indique des voleurs dangereux qui assassinent pour voler: ce qui, du reste, est facile à voir d'après leurs papiers, qui sont des indications de vols à faire dans les environs. Je ne serais pas surpris que ces deux hommes fussent les nommés Finot et Passe-Partout, des brigands très dangereux échappés des galères, et qu'on cherche dans plusieurs départements où ils ont commis des vols nombreux et audacieux. Je vais les interroger séparément; vous pouvez assister à l'interrogatoire, si vous le désirez.
En achevant ces mots, il entra dans la serre, où était resté Finot. Il regarda un instant et dit:
—Bonjour Finot! tu t'es donc laissé reprendre?
Finot tressaillit, rougit, mais ne répondit pas.
—Eh bien! Finot, dit le brigadier, nous avons perdu notre langue? Elle était pourtant bien pendue au dernier procès.
—A qui parlez-vous, monsieur? répondit Finot, en regardant de tous côtés; il n'y a que moi ici.
Le brigadier:—Je le sais bien qu'il n'y a que toi; c'est bien à toi que je parle.
Finot:—Je ne sais pas, monsieur, pourquoi vous me tutoyez; je ne vous connais pas.
Le brigadier:—Mais moi, je te connais bien. Tu es Finot, échappé du bagne, condamné aux galères pour vol et blessures.
Finot:—Vous vous trompez, monsieur; je ne suis pas ce que vous prétendez si bien savoir.
Le brigadier:—Et qui êtes-vous donc? D'où venez-vous? Où alliez-vous?
Finot:—Je suis un marchand de moutons; j'allai à une foire, à Moulins, acheter des agneaux.
Le brigadier:—En vérité? Et votre camarade? Est-il aussi un marchand de moutons et d'agneaux?
Finot:—Je n'en sais rien; nous nous étions rencontrés peu d'instants avant d'avoir été attaqués et assommés par une bande de voleurs.
Le brigadier:—Et ces papiers que vous aviez dans vos poches?
Finot:—Je ne sais seulement pas ce que c'est; nous les avons trouvés pas loin d'ici, et nous n'avons pas eu le temps d'y regarder.
Le brigadier:—Et les couteaux?
Finot:—Les couteaux étaient avec les papiers.
Le brigadier:—Tiens! c'est de la chance d'avoir trouvé et ramassé tout cela sans y voir; la nuit était sombre.
Finot:—Aussi est-ce le hasard. Mon camarade a marché dessus, cela lui a semblé drôle; il s'est baissé, je l'ai aidé; et, en tâtonnant, nous avons trouvé les papiers et les couteaux, nous avons partagé.
Le brigadier:—C'est malheureux pour vous d'avoir partagé. Ça fait que chacun avait de quoi se faire fourrer en prison.
Finot:—Vous n'avez pas le droit de nous mettre en prison; nous sommes d'honnêtes gens....
Le brigadier:—C'est ce que nous verrons, et ce ne sera pas long. Au revoir, Finot. Ne vous dérangez pas, ajouta-t-il, voyant que Finot cherchait à se lever de dessus son banc. Gendarmes, veillez bien sur monsieur, afin qu'il ne manque de rien. Et ne le quittez pas des yeux, c'est un Finot qui nous a échappé plus d'une fois.
Le brigadier sortit, laissant Finot abattu et inquiet.
«Pourvu que Passe-Partout dise comme moi, pensa-t-il. Ce serait bien de la chance qu'il dît de même.»
En voyant entrer le brigadier, Passe-Partout se sentit perdu; pourtant il parvint à cacher son inquiétude. Il regarda d'un air indifférent le brigadier, qui l'examinait attentivement.
—Comment vous trouvez-vous ici, blessé et garrotté? dit le brigadier.
—Je n'en sais rien, répondit Passe-Partout.
Le brigadier:—Vous savez toujours bien qui vous êtes? où vous alliez? par qui vous avez été blessé?
Passe-Partout:—Je sais bien qui je suis et où j'allais, mais je ne sais pas qui m'a brutalement attaqué.
Le brigadier:—Alors, procédons par ordre. Qui êtes-vous?
Passe-Partout:—Est-ce que cela vous regarde? vous n'avez pas le droit de demander aux gens qui passent qui ils sont.
Le brigadier:—J'en ai si bien le droit, que je mets les poucettes à ceux qui ne me répondent pas, et que je les fais mener à la prison de la ville. Je recommence. Qui êtes-vous?
Passe-Partout:—Je suis un marchand de cidre.
Le brigadier:—Votre nom, s'il vous plaît?
Passe-Partout:—Robert Partout.
Le brigadier:—Où alliez-vous?
Passe-Partout:—Un peu partout, acheter du cidre là où on en vend.
Le brigadier:—Vous n'étiez pas seul? Vous aviez un camarade?
Passe-Partout:—Oui, c'est mon associé; nous faisions des affaires ensemble.
Le brigadier:—Vous aviez des papiers dans vos poches? Savez-vous ce que c'était que ces papiers?
Passe-Partout regarda le brigadier.
«Il a lu les papiers, se dit-il; il veut me mettre dedans, mais je serai plus fin que lui.»
Et il dit tout haut:
—Si je le sais? Je crois bien que je le sais! Des papiers perdus par des brigands, sans doute, et que j'allais porter à la gendarmerie de la ville.
Le brigadier:—Comment avez-vous eu ces papiers?
Passe-Partout:—Nous les avons trouvés sur la route mon camarade et moi; nous les avons regardés, et nous étions pressés de nous en débarrasser; c'est pourquoi nous marchions de nuit.
Le brigadier:—Et les couteaux qu'on a trouvés sur vous?
Passe-Partout:—Les couteaux; nous les avions achetés pour nous défendre; on nous disait qu'il y avait des voleurs dans le pays.
Le brigadier:—Et comment et par qui vous êtes-vous trouvés blessés, votre camarade et vous?
Passe-Partout:—Précisément par des voleurs qui nous ont attaqués sans que nous les ayons vus.
Le brigadier:—Tiens? Finot m'a pas dit comme vous.
Passe-Partout:—Finot a eu si peur qu'il a perdu la mémoire; il ne faut pas croire ce qu'il dit.
Le brigadier:—Je ne l'ai pas cru non plus, pas davantage que je ne crois à ce que vous me dites vous-même, l'ami Passe-Partout, car je vous reconnais bien à présent; vous vous êtes trahi.
Passe-Partout s'aperçut de la bêtise qu'il avait faite en reconnaissant que son camarade s'appelait Finot. C'était un sobriquet qui lui avait été donné au bagne pour se moquer de son peu de finesse.
Quant à Passe-Partout, son vrai nom était Partout; et un jour qu'on se pressait pour passer au réfectoire, Finot s'écria: «Passe-Partout», le nom lui en resta.
Il n'y avait plus moyen de nier; il ne voulait pourtant pas avouer; il prit le parti de hausser les épaules, en disant:
—Est-ce que je connais Finot, moi? C'était pas malin de deviner que vous parliez de mon camarade; je croyais que vous l'appeliez Finot pour vous moquer.
—C'est bon! tournez cela comme vous voudrez, dit le brigadier, il n'en est pas moins vrai que vous voyagez pour acheter du cidre avec votre camarade; que vous avez trouvé vos papiers sur la route; que vous les portiez, après les avoir lus, à la ville, chez les gendarmes; que vous avez acheté vos couteaux pour vous défendre contre des voleurs, que vous avez été attaqués et blessés par ces mêmes voleurs. N'est-ce pas ça?
Passe-Partout:—Oui, oui, c'est bien mon histoire.
Le brigadier:—Dites donc votre conte, car votre camarade a dit tout le contraire.
—Que vous a-t-il dit? demanda Passe-Partout avec inquiétude.
—Il est inutile que vous le sachiez pour le moment. Quand on vous aura ramenés au bagne, il vous le dira.
Et le brigadier sortit, laissant Passe-Partout dans un état de rage et d'inquiétude facile à concevoir.
—Pensez-vous, docteur, que ces hommes soient en état de marcher jusqu'à la ville? demanda le brigadier à M. Tudoux.
—Je pense qu'ils y arriveront en ne les poussant pas trop, répondit M. Tudoux avec lenteur. D'ailleurs, lors même qu'ils tomberaient en route, on pourrait toujours les ramasser et les étendre dans une voiture qu'on irait chercher. Mais la tête est endommagée par le coup de pied de l'âne; ils pourront bien en mourir dans trois ou quatre jours.
Le brigadier était embarrassé; quoique les prisonniers ne lui fissent éprouver aucune pitié, il était bon et il ne voulait pas les faire souffrir sans nécessité. M. de Ponchat, le papa de Pierre et de Henri, voyant son embarras, lui proposa de faire atteler une carriole. Le brigadier remercia et accepta. Quand la carriole fut amenée devant la porte, on y fit entrer Finot et Passe-Partout, chacun d'eux se trouvant entre deux gendarmes. De plus, on avait eu la précaution de leur attacher les pieds afin qu'ils ne pussent sauter de la carriole et s'enfuir. Le brigadier, à cheval, marchait à côté de la carriole, et ne perdait pas de vue ses prisonniers. Ils ne tardèrent pas à disparaître, et je restai seul devant la maison, mangeant de l'herbe, en attendant avec impatience la promenade de mes petits maîtres, et surtout de mon petit Jacques que je désirais revoir; le service que je venais de rendre devait m'avoir fait pardonner ma méchanceté passée.
Quand le jour fut venu tout à fait, que tout le monde fut levé, habillé, eut déjeuné, un groupe se précipita sur le perron. C'étaient les enfants. Tous coururent à moi et me caressèrent à l'envi. Mais, entre toutes les caresses, celles de mon petit Jacques furent les plus affectueuses.
—Mon bon Cadichon, disait-il, te voilà revenu! J'étais si triste que tu fusses parti! Mon cher Cadichon, tu vois que nous t'aimions toujours.
Camille:—Il est vrai qu'il est redevenu très bon.
Madeleine:—Et qu'il n'a plus cet air insolent qu'il avait pris depuis quelque temps.
Elisabeth:—Et qu'il ne mord plus son camarade ni les chiens de garde.
Louis:—Et qu'il se laisse seller et brider très sagement.
Henriette:—Et qu'il ne mange plus les bouquets que je tiens dans la main.
Jeanne:—Et qu'il ne rue plus quand on le monte.
Pierre:—Et qu'il ne court plus après mon poney pour lui mordre la queue.
Jacques:—Et qu'il a sauvé tous les légumes et les fruits du potager en faisant attraper les deux voleurs.
Henri:—Et qu'il leur a cassé la tête avec ses pieds.
Elisabeth:—Mais comment a-t-il pu faire prendre les voleurs?
Pierre:—On ne sait pas du tout comment il a pu faire; mais on a été averti par ses braiments. Papa, mes oncles et quelques domestiques sont sortis et ont vu Cadichon allant et venant, galopant avec inquiétude de la maison au jardin; ils l'ont suivi avec des lanternes, et il les a menés au bout du mur extérieur du potager; ils ont trouvé là deux hommes évanouis et ils ont vu que c'étaient des voleurs.
Jacques:—Comment ont-ils pu voir que c'étaient des voleurs? Est-ce que les voleurs ont des figures et des habits extraordinaires qui ne ressemblent pas aux nôtres?
Elisabeth:—Ah! je crois bien que ce n'est pas comme nous! J'ai vu toute une bande de voleurs; ils avaient des chapeaux pointus, des manteaux marrons, et des visages méchants avec d'énormes moustaches.
—Où les as-tu vus? Quand cela? demandèrent tous les enfants à la fois.
Elisabeth:—Je les ai vus, l'hiver dernier, au théâtre de Franconi.
Henri:—Ah! ah! ah! quelle bêtise! je croyais que c'étaient de vrais voleurs que tu avais rencontrés dans un de tes voyages et je m'étonnais que mon oncle et ma tante n'en eussent pas parlé.
Elisabeth, piquée:—Certainement, monsieur, ce sont de vrais voleurs, et les gendarmes se sont battus contre eux et les ont tués ou faits prisonniers. Et ce n'est pas drôle du tout; j'avais très peur, et il y a eu des pauvres gendarmes blessés.
Pierre:—Ah! ah! ah! que tu es sotte! ce que tu as vu, c'est ce qu'on appelle une comédie, qui est jouée par des hommes qu'on paye et qui recommencent tous les soirs.
Elisabeth:—Comment veux-tu qu'ils recommencent, puisqu'ils sont tués?
Pierre:—Mais tu ne vois donc pas qu'ils font semblant d'être tués ou blessés, et qu'ils se portent aussi bien qui toi et moi.
Elisabeth:—Alors comment papa et mes oncles ont-ils reconnu que ces hommes étaient des voleurs?
Pierre:—Parce qu'on a trouvé dans leurs poches des couteaux à tuer des hommes, et....
Jacques, interrompant:—Comment est-ce fait des couteaux à tuer des hommes?
Pierre:—Mais ... mais ... comme tous les couteaux.
Jacques:—Alors, comment sais-tu que c'est pour tuer des hommes? c'est peut-être pour couper leur pain.
Pierre:—Tu m'ennuies, Jacques; tu veux toujours tout comprendre, et tu m'as interrompu quand j'allais dire qu'on a trouvé des papiers sur lesquels ils avaient écrit qu'ils voleraient nos légumes, et qu'ils tueraient le curé et beaucoup d'autres personnes.
Jacques:—Et pourquoi ne voulaient-ils pas nous tuer, nous autres?
Elisabeth:—Parce qu'ils savaient que papa et mes oncles sont très courageux, qu'ils ont des pistolets ou des fusils, et que nous les aurions tous aidés.
Henri:—Tu serais d'un fameux secours, en vérité, si on venait nous attaquer.
Elisabeth:—Je serais tout aussi courageuse que vous, monsieur, et je saurais bien tirer les voleurs par les jambes pour les empêcher de tuer papa.
Camille:—Voyons, voyons, ne vous disputez pas, et laissez Pierre nous raconter ce qu'il a entendu dire.
Elisabeth:—Nous n'avons pas besoin de Pierre pour savoir ce que nous savons déjà.
Pierre:—Alors, pourquoi me demandez-vous comment papa a reconnu les voleurs?
—Monsieur Pierre, monsieur Henri, M. Auguste vous cherche, dit le jardinier, qui venait apporter la provision de légumes pour la cuisine.
—Où est-il? demandèrent Pierre et Henri.
—Dans le jardin, messieurs, répondit le jardinier; il n'a pas osé approcher du château, de peur de se rencontrer avec Cadichon.
Je soupirais et je pensais que le pauvre Auguste avait raison de me craindre depuis le triste jour où j'avais manqué de le noyer dans un fossé de boue, après l'avoir fait égratigner dans les ronces et les épines, et l'avoir fait rudement tomber en mordant son poney.
«Je lui dois une réparation, me dis-je; comment faire pour lui rendre un service et lui montrer qu'il n'a plus de motifs pour me craindre?»
XXV
LA RÉPARATION
Pendant que je cherchais en vain ce que je pouvais faire pour témoigner mon repentir à Auguste, les enfants se rapprochèrent de la place où je réfléchissais tout en broutant l'herbe. Je vis qu'Auguste restait à une certaine distance de moi, et qu'il me regardait d'un air méfiant.
Pierre:—Il fera chaud aujourd'hui, je ne crois pas qu'une longue promenade soit agréable. Nous ferons mieux de rester à l'ombre dans le parc.
Auguste:—Pierre a raison, d'autant que depuis la maladie dont j'ai manqué mourir, je suis resté faible, et je me fatigue facilement d'une longue course.
Henri:—C'est pourtant Cadichon qui a été la cause de ta maladie, tu dois lui en vouloir?
Auguste:—Je ne crois pas qu'il l'ait fait exprès, il aura eu peur de quelque chose sur le chemin; la frayeur lui aura fait faire un saut qui m'a jeté dans cet affreux fossé. Ainsi, je ne le déteste pas; seulement....
Pierre:—Seulement quoi?
Auguste, rougissant légèrement:—Seulement j'aime mieux ne plus le monter.
La générosité de ce pauvre garçon me toucha, et augmenta mes regrets de l'avoir si fort maltraité.
Camille et Madeleine proposèrent de faire la cuisine; les enfants avaient bâti un four dans leur jardin; ils le chauffaient avec du bois sec qu'ils ramassaient eux-mêmes. La proposition fut acceptée avec joie; les enfants coururent demander des tabliers de cuisine; ils revinrent tout préparer dans leur jardin. Auguste et Pierre apportèrent le bois; ils cassaient chaque brin en deux et en remplissaient leur four.
Avant de l'allumer, ils se rassemblèrent pour savoir ce qu'ils allaient servir pour leur déjeuner.
—Je ferai une omelette, dit Camille.
Madeleine:—Moi, une crème au café.
Elisabeth:—Moi, des côtelettes.
Pierre:—Et, moi, une vinaigrette de veau froid.
Henri:—Moi, une salade de pommes de terre.
Jacques:—Moi, des fraises à la crème.
Louis:—Moi, des tartines de pain et de beurre.
Henriette:—Et moi, du sucre râpé.
Jeanne:—Et moi, des cerises.
Auguste:—Et moi, je couperai le pain, je mettrai le couvert, je préparerai le vin et l'eau, et je servirai tout le monde.
Et chacun alla demander à la cuisine ce qu'il lui fallait pour le plat qu'il devait fournir. Camille rapporta des oeufs, du beurre, du sel, du poivre, une fourchette et une poêle.
—Il me faut du feu pour fondre mon beurre et pour cuire mes oeufs, dit-elle. Auguste, Auguste, du feu, s'il vous plaît.
Auguste:—Où faut-il l'allumer?
Camille:—Près du four; dépêchez-vous, je bats mes oeufs.
Madeleine:—Auguste, Auguste, courez à la cuisine me chercher du café pour ma crème que je fouette; je l'ai oublié; vite, dépêchez-vous.
Auguste:—Il faut que j'allume du feu pour Camille.
Madeleine:—Après; allez vite chercher mon café: ce ne sera pas long, et je suis pressée.
Auguste partit en courant.
Elisabeth:—Auguste, Auguste, il me faut de la braise et un gril pour mes côtelettes; je finis de les couper proprement.
Auguste, qui accourait avec le café, repartit pour le gril.
Pierre:—Il me faut de l'huile pour ma vinaigrette.
Henri:—Et moi, du vinaigre pour ma salade; Auguste, vite de l'huile et du vinaigre.
Auguste, qui rapportait le gril, retourna en courant chercher le vinaigre et l'huile.
Camille:—Eh bien! mon feu, c'est comme ça que vous l'allumez, Auguste? Mes oeufs sont battus, vous allez me faire manquer mon omelette.
Auguste:—On m'a donné des commissions; je n'ai pas encore eu le temps d'allumer le bois.
Elisabeth:—Et ma braise? où est-elle, Auguste? Vous avez oublié ma braise!
Auguste:—Non, Elisabeth, mais je n'ai pas pu: on m'a fait courir.
Elisabeth:—Je n'aurai pas le temps de faire griller mes côtelettes; dépêchez-vous, Auguste.
Louis:—Il me faut un couteau pour couper mes tartines. Vite un couteau, Auguste.
Jacques:—Je n'ai pas de sucre pour mes fraises; râpe du sucre pour mes fraises; râpe du sucre, Henriette; dépêche-toi.
Henriette:—Je râpe tant que je peux, mais je suis fatiguée; je vais me reposer un peu. J'ai si soif!...
Jeanne:—Mange des cerises; moi, aussi, j'ai soif.
Jacques:—Et moi donc? je vais en goûter un peu; cela rafraîchit la langue.
Louis:—Je veux me rafraîchir un peu aussi; c'est fatigant de faire des tartines.
Et voilà les quatres petits qui entourent le panier de cerises.
Jeanne:—Asseyons-nous; ce sera plus commode pour se rafraîchir.
Ils se rafraîchirent si bien, qu'ils mangèrent toutes les cerises; quand il n'en resta plus, ils se regardèrent avec inquiétude.
Jeanne:—Il ne reste plus rien.
Henriette:—Ils vont nous gronder.
Louis, avec inquiétude:—Mon Dieu! comment faire?
Jacques:—Demandons à Cadichon de venir à notre secours.
Louis:—Que veux-tu que fasse Cadichon? il ne peut pas faire qu'il y ait des cerises quand nous avons tout mangé!
Jacques:—C'est égal; Cadichon, mon bon Cadichon, viens nous aider; vois notre panier vide, et tâche de le remplir.
J'étais tout près des quatre petits gourmands. Jacques me mettait le panier vide sous le nez pour me faire comprendre ce qu'il attendait de moi. Je le flairai et je partis au petit trot; j'allai à la cuisine, où j'avais vu déposer un panier de cerises, je le pris entre mes dents, je l'emportai en trottant et je le déposai au milieu des enfants encore assis en rond près des noyaux et des queues de cerises qu'ils avaient mis dans leur assiette.
Un cri de joie accueillit son retour. Les autres se retournèrent tous à ce cri, et demandèrent ce qu'il y avait.
—C'est Cadichon! c'est Cadichon! s'écria Jacques.
—Tais-toi, lui dit Jeanne; ils sauront que nous avons tout mangé.
—Tant pis, s'ils le savent! répondit Jacques. Je veux qu'ils sachent aussi combien Cadichon est bon et spirituel.
Et, courant à eux, il leur raconta comment j'avais réparé leur gourmandise. Au lieu de gronder les quatre petits, ils louèrent Jacques de sa franchise, et donnèrent aussi de grands éloges à mon intelligence.
Pendant ce temps, Auguste avait allumé le feu de Camille, la braise d'Elisabeth; Camille faisait cuire son omelette, Madeleine finissait sa crème, Elisabeth grillait ses côtelettes, Pierre coupait son veau en tranches pour y faire un assaisonnement, Henri tournait et retournait sa salade de pommes de terre, Jacques faisait une bouillie de ses fraises et de sa crème, Louis achevait une pile de tartines, Henriette râpait son sucre qui débordait le sucrier, Jeanne épluchait les cerises du panier, Auguste, suant, soufflant, mettait le couvert, courait pour avoir de l'eau fraîche pour rafraîchir le vin, pour embellir l'aspect du couvert avec des bateaux de radis, de cornichons, de sardines, d'olives. Il avait oublié le sel, il n'avait pas songé aux couverts; il s'apercevait que les verres manquaient; il découvrait des hannetons et des moucherons tombés dans les verres, dans les assiettes. Quand tout fut prêt, quand tous les plats furent placés sur la nappe, Camille se frappa le front.
—Ah! dit-elle. Nous n'avons oublié qu'une chose: c'est demander à nos mamans la permission de déjeuner dehors et de manger de notre cuisine.
—Courons vite, s'écrièrent les enfants, Auguste gardera le déjeuner.
Et, s'élançant tous vers la maison, ils se précipitèrent dans le salon où étaient rassemblés les papas et les mamans.
La présence de ces enfants rouges, haletants, avec des tabliers de cuisine qui leur donnaient l'air d'une bande de marmitons, surprit les parents.
Les enfants, courant chacun à leur maman, demandèrent avec une telle volubilité la permission de déjeuner dehors, qu'elles ne comprirent pas d'abord la demande. Après quelques questions et quelques explications, la permission fut accordée, et ils retournèrent bien vite rejoindre Auguste et leur déjeuner. Auguste avait disparu.
—Auguste! Auguste! crièrent-ils.
—Me voici, me voici, répondit une voix qui semblait venir du ciel.
Tous levèrent la tête et aperçurent Auguste, perché au haut d'un chêne, et qui se mit à descendre avec lenteur et précaution.
—Pourquoi as-tu grimpé là-haut? Quelle drôle d'idée tu as eue! dirent Pierre et Henri.
Auguste descendait toujours sans répondre.
Quand il fut à terre, les enfants virent avec surprise qu'il était pâle et tremblant.
Madeleine:—Pourquoi avez-vous grimpé à l'arbre, Auguste, et que vous est-il arrivé?
Auguste:—Sans Cadichon, vous n'auriez retrouvé ni moi, ni votre déjeuner; c'est pour sauver ma vie que je suis monté au haut de ce chêne.
Pierre:—Raconte-nous ce qui est arrivé; comment Cadichon a-t-il pu te sauver la vie et préserver notre déjeuner?
Camille:—Mettons-nous à table; nous écouterons en mangeant; je meurs de faim.
Ils se placèrent sur l'herbe, autour de la nappe; Camille servit l'omelette, qui fut trouvée excellente; Elisabeth servit à son tour ses côtelettes; elles étaient très bonnes, mais un peu trop cuites. Le reste du déjeuner vint ensuite. Pendant qu'on mangeait, Auguste raconta ce qui suit:
«A peine étiez-vous partis, que je vis accourir les deux gros chiens de la ferme, attirés par l'odeur du repas; je ramassai un bâton, et je crus les faire partir en le brandissant devant eux. Mais ils voyaient les côtelettes, l'omelette, le pain, le beurre, la crème; au lieu d'avoir peur de mon bâton, ils voulurent se jeter sur moi; je lançai le bâton à la tête du plus gros, qui sauta sur mon dos....
—Comment, sur ton dos? dit Henri; il avait donc tourné autour de toi?
—Non, répondit Auguste en rougissant; mais j'avais jeté mon bâton, je n'avais plus rien pour me défendre, et tu comprends qu'il était inutile que je me fisse dévorer par des chiens affamés.
—Je comprends, reprit Henri d'un ton moqueur; c'est toi qui avais tourné les talons et qui te sauvais.
—Je m'en allais pour vous chercher, dit Auguste; les maudites bêtes coururent après moi, lorsque Cadichon vint à mon secours en saisissant par la peau du dos le plus gros des chiens; il le secouait pendant que je grimpais à l'arbre; l'autre sauta après moi, m'attrapa par mon habit, et m'aurait mis en pièces, si Cadichon ne m'eût pas encore préservé de ce méchant animal; il donna un dernier et bon coup de dent au premier chien, qu'il lança en l'air, et qui alla retomber, brisé et saignant, à quelques pas plus loin; ensuite Cadichon saisit par la queue celui qui tenait le pan de mon habit, ce qui le fui fit lâcher immédiatement; après l'avoir tiré au loin, il se retourna avec une agilité surprenante, et lui lança à la mâchoire une ruade qui doit lui avoir cassé quelques dents. Les deux chiens se sauvèrent en hurlant, et je me préparais à descendre de l'arbre lorsque vous êtes revenus.
On admira beaucoup mon courage et ma présence d'esprit, et chacun vint à moi, me caressa et m'applaudit.
—Vous voyez bien, dit Jacques d'un air triomphant et l'oeil brillant de bonheur, que mon ami Cadichon est redevenu excellent; je ne sais pas si vous l'aimez, mais moi je l'aime plus que jamais. N'est-ce pas, mon Cadichon, que nous serons toujours bons amis?
Je répondis de mon mieux par un braiment joyeux; les enfants se mirent à rire, et, se mettant à table, ils continuèrent leur repas. Madeleine servit sa crème.
—La bonne crème! dit Jacques.
—J'en veux encore, dit Louis.
—Et moi aussi, et moi aussi, dirent Henriette et Jeanne.
Madeleine était contente du succès de sa crème; il est juste de dire que chacun avait réussi parfaitement, que le déjeuner fut mangé en entier, et qu'il n'en resta rien. Le pauvre Jacques eut pourtant un moment d'humiliation. Il s'était chargé des fraises à la crème. Il avait sucré sa crème et il avait versé dedans les fraises tout épluchées. C'était très bien; malheureusement, il avait fini avant les autres. Voyant qu'il avait du temps devant lui, il voulut perfectionner son plat, et il se mit à écraser les fraises dans la crème. Il écrasa, écrasa si longtemps et si bien, que les fraises et la crème ne firent plus qu'une bouillie, qui devait avoir très bon goût, mais qui n'avait pas très bonne mine.
Lorsque le tour de Jacques arriva, et qu'il voulut servir ses fraises:
—Que me donnes-tu là? s'écria Camille. De la bouillie rouge? Qu'est-ce que c'est? Avec quoi l'as-tu faite?
—Ce n'est pas de la bouillie rouge, dit Jacques un peu confus; ce sont des fraises à la crème. C'est très bon, je t'assure, Camille; goûtes-en, tu verras.
—Des fraises? dit Madeleine, où sont les fraises? Je ne les vois pas. C'est dégoûtant ce que tu nous donnes.
—Mais oui, c'est dégoûtant, s'écrièrent tous les autres.
—Je croyais que ce serait meilleur écrasé, dit le pauvre petit Jacques, les yeux pleins de larmes. Mais, si vous voulez, j'irai vite cueillir d'autres fraises et chercher de la crème à la ferme.
—Non, mon petit Jacques, dit Elisabeth, touchée de sa douleur; ta crème doit être très bonne. Veux-tu m'en servir? Je la mangerai avec grand plaisir.
Jacques embrassa Elisabeth; sa figure reprit un air joyeux, et il en servit plein une assiette.
Les autres enfants, attendris comme Elisabeth par la bonté et la bonne volonté de Jacques, lui en demandèrent tous, et tous, après avoir goûté, déclarèrent que c'était excellent. Le petit Jacques, qui avait examiné avec inquiétude leurs visages pendant qu'ils goûtaient à sa crème, redevint radieux quand il vit le succès de son invention.
Le déjeuner fini, ils se mirent à laver la vaisselle dans un grand baquet qui avait été oublié la veille et que la gouttière avait rempli dans la nuit.
Ce ne fut pas le moins amusant de l'affaire, et la vaisselle n'était pas encore finie quand l'heure de l'étude sonna, et que les parents rappelèrent leurs enfants pour se mettre au travail. Ils demandèrent un quart d'heure de grâce pour achever de tout essuyer et ranger. On le leur accorda. Avant que le quart d'heure fût écoulé, tout était rapporté à la cuisine, mis en place, les enfants étaient au travail, et Auguste avait fait ses adieux pour retourner chez lui.
Avant de s'en aller, Auguste m'appela, et, me voyant approcher, il courut à moi, me caressa et me remercia, par ses paroles et par ses gestes, du service que je lui avais rendu. Je vis ce sentiment de reconnaissance avec plaisir. Il me confirma dans la pensée qu'Auguste était bien meilleur que je ne l'avais jugé d'abord; qu'il n'avait ni rancune ni méchanceté, et que s'il était poltron et un peu bête, ce n'était pas sa faute.
J'eus occasion, peu de jours après, de lui rendre un nouveau service.
XXVI
LE BATEAU
Jacques:—Quel dommage qu'on ne puisse pas faire tous les jours un déjeuner comme celui de la semaine dernière: c'était si amusant!
Louis:—Et comme nous avons bien déjeuné!
Camille:—Ce qui m'a semblé le meilleur, c'était la salade de pommes de terre et la vinaigrette de veau.
Madeleine:—Je sais bien pourquoi: c'est parce que maman te défend habituellement de manger des choses vinaigrées.
Camille, riant:—C'est possible; les choses qu'on mange rarement semblent toujours meilleures, surtout quand on les aime naturellement.
Pierre:—Que ferons-nous aujourd'hui pour nous amuser?
Elisabeth:—C'est vrai, c'est notre jeudi; nous avons congé jusqu'au dîner.
Henri:—Si nous pêchions une friture dans le grand étang?
Camille:—Bonne idée! Nous aurons un plat de poisson pour demain, jour maigre.
Madeleine:—Comment pêcherons-nous? Avons-nous des lignes?
Pierre:—Nous avons assez d'hameçons; ce qui nous manque ce sont des bâtons pour attacher nos lignes.
Henri:—Si nous demandions aux domestiques d'aller nous en acheter au village?
Pierre:—On n'en vend pas là; il faudrait aller à la ville.
Camille:—Voilà Auguste qui arrive; il a peut-être des lignes chez lui; on les enverrait chercher avec le poney.
Jacques:—Moi, j'irai avec Cadichon.
Henri:—Tu ne peux aller si loin tout seul.
Jacques:—Ce n'est pas loin, c'est à une demi-lieue.
Auguste, arrivant:—Qu'est-ce que vous voulez aller chercher avec Cadichon, mes amis?
Pierre:—Des lignes pour pêcher. En as-tu Auguste?
Auguste:—Non; mais il n'y a pas besoin d'aller en chercher si loin; avec des couteaux, nous en ferons nous-mêmes autant que nous en voudrons.
Henri:—Tiens! c'est vrai. Comment n'y avons-nous pas songé?
Auguste:—Allons vite en couper dans le bois. Avez-vous des couteaux? J'ai le mien dans ma poche.
Pierre:—J'en ai un excellent que Camille m'a apporté de Londres.
Henri:—Et moi aussi, j'ai celui que m'a donné Madeleine.
Jacques:—Et moi, j'ai aussi un couteau.
Louis:—Et moi aussi.
Auguste:—Venez avec nous alors; pendant que nous couperons les gros brins de bois, vous enlèverez l'écorce et les petites branches.
—Et nous, que ferons-nous en attendant? dirent Camille, Madeleine, Elisabeth.
—Faites préparer ce qui est nécessaire pour la pêche, répondit Pierre: le pain, les vers, les hameçons.
Et tous se dispersèrent, allant chacun à son affaire.
Je me dirigeai donc doucement vers l'étang, et j'attendis plus d'une demi-heure l'arrivée des enfants. Je les vis enfin accourir tenant chacun sa gaule, et apportant les hameçons et autres objets dont ils pouvaient avoir besoin.
Henri:—Je crois qu'il faudra battre l'eau pour faire venir les poissons au-dessus.
Pierre:—Au contraire, il ne faut pas faire le moindre bruit: les poissons iront tout au fond dans la vase si nous les effrayons.
Camille:—Je crois qu'il serait bon de les attirer en leur jetant des miettes de pain.
Madeleine:—Oui, mais pas beaucoup, si nous leur en donnons trop, ils n'auront plus faim.
Elisabeth:—Attendez, laissez-moi faire; occupez-vous de préparer les hameçons pendant que je jetterai du pain.
Elisabeth prit le pain; à la première miette qu'elle jeta, une demi-douzaine de poissons s'élancèrent dessus. Elisabeth en jeta encore. Louis, Jacques, Henriette et Jeanne voulurent l'aider; ils en jetèrent tant, que les poissons rassasiés, ne voulurent plus y toucher.