La Comtesse de Ségur (continued 2)
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—Il nous sera bien utile dans notre expédition, madame, dit l'officier. Ce Cadichon n'est pas un âne ordinaire; il a déjà fait des choses plus difficiles que ce que nous allons lui demander.
—Prenez-le, messieurs, si vous le croyez nécessaire, répondit la grand'mère; mais ne le fatiguez pas trop, je vous en prie. La pauvre bête a déjà fait la route ce matin, et il est revenu avec quatre de mes petits-enfants sur son dos.
—Quant à cela, madame, reprit l'officier, vous pouvez être tranquille; soyez sûre que nous le traiterons le plus doucement possible.
On m'avait donné mon dîner: un picotin d'avoine, une brassée de salade, carottes et autres légumes; j'avais bu, j'avais mangé, j'étais prêt à partir. Quand on vint me prendre, je me plaçai tout d'abord à la tête de la troupe, et nous nous mîmes en route, l'âne servant de guide aux gendarmes. Ils n'en furent pas humiliés, car ils étaient bonnes gens. On croit que les gendarmes sont sévères, méchants, c'est tout le contraire, pas de meilleures gens, de plus charitables, de plus patients, de plus généreux que ces bons gendarmes. Pendant toute la route ils eurent pour moi tous les soins possibles: ralentissant le pas de leurs chevaux quand ils me croyaient fatigué, et me proposant de boire à chaque ruisseau que nous traversions.
Le jour commençait à baisser lorsque nous arrivâmes au couvent. L'officier donna ordre de suivre tous mes mouvements et de marcher tous ensemble. Mais, comme leurs chevaux pouvaient les gêner, ils les avaient laissés dans un village voisin de la forêt. Je les menai sans hésiter à l'entrée de l'arche, près des broussailles d'où j'avais vu sortir les douze voleurs. Je vis avec inquiétude qu'ils restaient près de l'entrée. Pour les éloigner, je fis quelques pas derrière le mur; ils me suivirent. Quand ils y furent tous, je revins aux broussailles, les empêchant d'avancer quand ils voulaient me suivre. Ils me comprirent, et restèrent cachés le long du mur.
Je m'approchai alors de l'entrée des souterrains, et je mis à braire de toutes les forces de mes poumons. Je ne tardai pas à obtenir ce que je voulais. Tous mes camarades enfermés dans les caveaux me répondirent à qui mieux mieux. Je fis un pas vers les gendarmes, qui devinèrent ma manoeuvre, et je revins me placer près de l'entrée des souterrains. Je me remis à braire; cette fois personne ne me répondit; je devinai que les voleurs, pour empêcher mes camarades de les trahir, leur avaient attaché des pierres à la queue. Tout le monde sait que, pour braire, nous dressons notre queue; ne pouvant pas la dresser à cause du poids de la pierre, mes camarades se taisaient.
Je restais toujours à deux pas de l'entrée, lorsque je vis une tête d'homme sortir des broussailles et regarder avec précaution, ne voyant que moi, il dit:
—Voilà le coquin que nous n'avons pas pris ce matin. Tu vas rejoindre tes camarades, mon braillard.
Mais, comme il allait me saisir, je m'éloignai de deux pas; il me suivit, je m'éloignai encore, jusqu'à ce que je l'eusse amené à l'angle du mur derrière lequel étaient mes amis les gendarmes. Avant que mon voleur eût eu le temps de pousser un cri, ils se jetèrent sur lui, le bâillonnèrent, le garrottèrent et l'étendirent par terre. Je me remis à l'entrée et je recommençai à braire, ne doutant pas qu'un autre viendrait voir ce que devenait leur compagnon. En effet, j'entendis bientôt les broussailles s'écarter, et je vis apparaître une nouvelle tête, qui regarda de même avec précaution; ne pouvant m'atteindre, ce second voleur fit comme le premier; moi, j'exécutai la même manoeuvre, et je le fis prendre par les gendarmes sans qu'il eût eu le temps de se reconnaître. Je recommençai ainsi jusqu'à ce que j'en eusse fait prendre six. Après le sixième, j'eus beau braire, personne n'apparut. Je pensai que, ne voyant revenir aucun des hommes qui allaient savoir des nouvelles de leurs camarades, les voleurs avaient soupçonné quelque piège et n'avaient plus osé se risquer. Pendant ce temps, la nuit était venue tout à fait, on n'y voyait presque plus. L'officier de gendarmerie envoya un de ses hommes chercher du renfort pour attaquer les voleurs dans les souterrains, et emmener garrottés, dans une charrette, les six voleurs déjà faits prisonniers. Les gendarmes qui restèrent eurent ordre de se partager en deux bandes, pour surveiller les sorties du couvent; moi, on me laissa à mon idée, après m'avoir bien caressé et m'avoir fait les plus grands compliments sur ma conduite.
—S'il n'était pas un âne, dit un gendarme, il mériterait la croix.
—N'en a-t-il pas une sur le dos? dit un autre.
—Tais-toi, mauvais plaisant, dit un troisième; tu sais bien que cette croix-là est marquée sur les ânes pour rappeler qu'un des leurs a eu l'honneur d'être monté par Notre-Seigneur Jésus-Christ.
—Voilà pourquoi c'est une croix d'honneur, reprit l'autre.
—Silence! dit l'officier à voix basse: Cadichon dresse les oreilles.
J'entendis en effet un bruit extraordinaire du côté de l'arche; ce n'était pas un bruit de pas, on aurait dit plutôt comme un craquement et des cris étouffés. Les gendarmes entendaient bien aussi, mais sans pouvoir deviner ce que c'était. Enfin, une fumée épaisse s'échappa de plusieurs soupiraux et fenêtres basses du couvent, puis quelques flammes jaillirent: quelques instants après tout était en feu.
—Ils ont mis le feu dans les caves pour s'échapper par les portes, dit l'officier.
—Il faut courir l'éteindre, mon lieutenant, répondit un gendarme.
—Gardez-vous-en bien! Surveillons plus que jamais toutes les issues, et si les voleurs paraissent, feu de vos carabines; les pistolets viendront après.
L'officier avait bien deviné la manoeuvre de ces voleurs; ils avaient compris qu'ils étaient découverts, que leurs camarades avaient été faits prisonniers, et ils espéraient qu'à la faveur de l'incendie et des efforts des gendarmes pour l'éteindre, ils pourraient s'échapper et reprendre leurs amis. Nous vîmes bientôt les six voleurs restants et leur capitaine sortir avec précipitation de l'entrée masquée par des broussailles; trois gendarmes seulement se trouvaient à ce poste; ils tirèrent chacun leur coup de carabine avant que les voleurs eussent eu le temps de faire usage de leurs armes. Deux voleurs tombèrent; un troisième laissa échapper son pistolet: il avait le bras cassé. Mais les trois derniers et leur capitaine s'élancèrent avec fureur sur les gendarmes, qui, le sabre d'une main, le pistolet de l'autre, se battirent comme des lions. Avant que l'officier et les deux autres gendarmes qui surveillaient le côté opposé du couvent eussent eu le temps d'accourir, le combat était presque terminé; les voleurs étaient tous tués ou blessés; le capitaine se défendait encore contre un gendarme, le seul qui fût sur pied; les deux autres étaient grièvement blessés. L'arrivée du renfort mit fin au combat. Et un clin d'oeil le capitaine fut entouré, désarmé, garrotté et couché près des six voleurs prisonniers.
Pendant ce combat, le feu s'était éteint; ce qui avait brûlé n'était que des broussailles et du menu bois; mais, avant de pénétrer dans les souterrains, l'officier voulut attendre l'arrivée du renfort qu'il avait demandé. La nuit était bien avancée quand nous vîmes arriver six gendarmes nouveaux et la charrette qui devait emmener les prisonniers. On les coucha côte à côte dans la voiture; l'officier était humain: il avait donné ordre de les débâillonner, de sorte qu'ils disaient aux gendarmes mille injures. Les gendarmes n'y faisaient seulement pas attention. Deux d'entre eux montèrent sur la charrette pour escorter les prisonnier; on fit des brancards pour emporter les blessés.
Pendant ces préparatifs, j'accompagnai l'officier dans la descente qu'il fit aux souterrains, escorté de huit hommes. Nous traversâmes un long corridor qui allait toujours en descendant, puis nous arrivâmes dans les souterrains où les brigands avaient établi leur demeure. Un de ces caveaux leur servait d'écurie; nous y trouvâmes tous mes camarades pris de la veille, qui avaient tous une pierre à la queue. On les en délivra immédiatement, et ils se mirent à braire à l'unisson. Dans ce souterrain, c'était un bruit à rendre sourd.
—Silence, les ânes! dit un gendarme, sans quoi nous allons vous rattacher vos breloques.
—Laisse-les dire, répond un autre gendarme: tu vois bien qu'ils chantent les louanges de Cadichon.
—J'aimerais mieux qu'ils chantassent sur un autre ton, reprit le premier gendarme en riant.
«Cet homme, assurément, n'aime pas la musique, me dis-je à part moi. Que trouve-t-il à redire aux voix de mes camarades?» Ces pauvres camarades! ils chantaient leur délivrance.
Nous continuâmes à marcher. Un des souterrains était plein d'effets volés. Dans un autre ils avaient enfermé des prisonniers qu'ils gardaient pour les servir: les uns faisaient la cuisine, le service de la table, nettoyaient les souterrains; d'autres faisaient les vêtements et les chaussures. Il y avait de ces malheureux qui y étaient depuis deux ans; ils étaient enchaînés deux à deux, et ils avaient tous de petites sonnettes aux bras et aux pieds, pour qu'on pût savoir de quel côté ils allaient. Deux voleurs restaient toujours près d'eux pour les garder; on n'en laissait jamais plus de deux dans le même souterrain. Pour ceux qui travaillaient aux vêtements, on les réunissait tous, mais le bout de leur chaîne était attaché, pendant le travail, à un anneau scellé dans le mur.
Je sus plus tard que ces malheureux étaient les voyageurs et les visiteurs des ruines qui avaient disparu depuis deux ans. Il y en avait quatorze; ils racontèrent que les voleurs en avaient tué trois sous leurs yeux: deux parce qu'ils étaient malades, et un qui refusait obstinément de travailler.
Les gendarmes délivrèrent tous ces pauvres gens, ramenèrent les ânes au château, portèrent les blessés à l'hospice, et menèrent les voleurs en prison. Ils furent jugés et condamnés, le capitaine à mort et les autres à être envoyés à Cayenne. Quant à moi, je fus admiré par tout le monde; chaque fois que je sortais, j'entendais dire aux personnes qui me rencontraient:
«C'est Cadichon, le fameux Cadichon, qui vaut à lui seul plus que tous les ânes du pays.»
XIV
THÉRÈSE
Mes petites maîtresses (car j'avais autant de maîtres et de maîtresses que la grand'mère avait de petits-enfants) avaient une cousine qu'elles aimaient beaucoup, qui était leur meilleure amie, et à peu près de leur âge. Cette amie s'appelait Thérèse; elle était bonne, bien bonne, la pauvre petite. Quand elle me montait, jamais elle ne prenait de baguette, et ne permettait à personne de me taper. Dans une des promenades que firent mes jeunes maîtresses, elles virent une petite fille assise sur le bord de la route, qui se leva péniblement à leur approche, et vint en boitant leur demander la charité; son air triste et timide frappa Thérèse et ses amies.
—Pourquoi boites-tu, ma petite? dit Thérèse.
La petite:—Parce que mes sabots me blessent, mam'selle.
Thérèse:—Pourquoi n'en demandes-tu pas d'autres à ta maman?
La petite:—Je n'ai pas de maman, mam'selle.
Thérèse:—A ton papa alors?
La petite:—Je n'ai pas de papa, mam'selle.
Thérèse:—Mais avec qui vis-tu?
La petite:—Avec personne; je vis seule.
Thérèse:—Qui est-ce qui te donne à manger?
La petite:—Quelquefois personne, quelquefois tout le monde.
Thérèse:—Quel âge as-tu?
La petite:—Je ne sais pas, mam'selle; peut-être bien sept ans.
Thérèse:—Où couches-tu?
La petite:—Chez celui qui veut bien me recevoir. Lorsque tout le monde me chasse, je couche dehors, sous un arbre, près d'une haie, n'importe où.
Thérèse:—Mais l'hiver, tu dois geler?
La petite:—J'ai froid; mais j'y suis habituée.
Thérèse:—As-tu dîné aujourd'hui?
La petite:—Je n'ai pas mangé depuis hier.
—Mais c'est affreux, c'la,... dit Thérèse, les larmes aux yeux. Mes chères amies, n'est-ce pas que votre grand'mère voudra bien que nous donnions à manger à cette pauvre petite, que nous la fassions coucher quelque part au château?
—Certainement, répondirent les trois cousines, grand'mère sera enchantée; d'ailleurs elle fait tout ce que nous voulons.
Madeleine:—Mais comment faire pour la mener jusqu'à la maison, Thérèse? Regarde comme elle boite.
Thérèse:—Mettons-la sur Cadichon; nous suivrons toutes à pied au lieu de le monter deux à deux, chacune à notre tour.
—C'est vrai, quelle bonne idée! s'écrièrent les trois cousines.
Elles placèrent la petite fille sur mon dos.
Camille avait encore dans sa poche un morceau de pain qui restait de son goûter, elle le lui donna; la petite le mangea avec avidité; elle semblait ravie de se trouver sur mon dos, mais elle ne disait rien; elle était fatiguée et elle souffrait de la faim.
Quand j'arrêtai devant le perron, Camille et Elisabeth firent entrer la petite à la cuisine, pendant que Madeleine et Thérèse couraient chez la grand'mère.
—Grand'mère, dit Madeleine, permettez-nous de donner à manger à une petite fille très pauvre que nous avons trouvée sur la route.
La grand'mère:—Très volontiers, chère petite; mais qui est-elle?
Madeleine:—Je ne sais pas, grand'mère.
La grand'mère:—Où demeure-t-elle?
Madeleine—Nulle part, grand'mère.
La grand'mère:—Comment, nulle part? Mais ses parents doivent demeurer quelque part.
Madeleine:—Elle n'a pas de parents, grand'mère; elle est seule.
—Voulez-vous permettre, ma tante, dit timidement Thérèse, qu'elle couche ici, cette pauvre petite?
—Si elle n'a réellement pas d'asile, je ne demande pas mieux, dit la grand'mère. Il faut que je la voie et que je lui parle.
Elle se leva et suivit les enfants à la cuisine, où la pauvre petite approcha tout en boitant. La grand'mère la questionna et en obtint les mêmes réponses. Elle se trouva fort embarrassée. Renvoyer cette enfant dans l'état d'abandon et de souffrance où elle la voyait lui semblait impossible. La garder était difficile. A qui la confier? Par qui la faire élever?
—Ecoute, petite, lui dit-elle: en attendant que je puisse prendre des informations sur ton compte et savoir si tu m'as dit la vérité, tu coucheras et tu mangeras ici. Je verrai dans quelques jours ce que je puis faire pour toi.
Elle donna ses ordres pour qu'on préparât un lit pour l'enfant et qu'on ne la laissât manquer de rien. Mais la pauvre petite était si sale, que personne ne voulait ni la toucher ni l'approcher. Thérèse en était désolée; elle ne pouvait obliger les domestiques de sa tante de faire ce qui leur répugnait.
—C'est moi, pensa-t-elle, qui ai amené cette petite; ce serait moi qui devrais en avoir soin. Comment faire?
Elle réfléchit un instant; une idée se présenta à son esprit.
—Attends, ma petite, dit-elle; je vais revenir tout à l'heure.
Elle courut chez sa maman.
—Maman, dit-elle, je dois prendre un bain, n'est-ce pas?
La maman:—Oui, Thérèse, vas-y; ta bonne t'attend.
—Maman, voulez-vous me permettre de faire baigner à ma place la petite fille que nous avons amenée ici?
La maman:—Quelle petite fille? Je ne l'ai pas vue.
Thérèse::—Une pauvre, pauvre petite, qui n'a ni papa, ni maman, ni personne pour la soigner; qui couche dehors, qui ne mange que ce qu'on lui donne. La grand'mère de Camille consent à la garder, mais aucun des domestiques ne veut la toucher.
La maman:—Pourquoi donc?
Thérèse:—Parce qu'elle est si sale, si sale, qu'elle est dégoûtante; alors, maman, si vous voulez bien, je la ferai baigner à ma place; pour ne pas dégoûter ma bonne, je la déshabillerai moi-même, je la savonnerai; je lui couperai les cheveux, qui sont tout emmêlés et pleins de petites puces blanches, mais qui ne sautent pas.
La maman:—Mais, ma pauvre Thérèse, toi-même ne seras-tu pas dégoûtée de la toucher et de la laver?
Thérèse:—Un peu, maman, mais je penserai que, si j'étais à sa place, je serais bien heureuse qu'on voulût bien me soigner, et cette idée me donnera du courage. Et puis, maman, voulez-vous me permettre, quand elle sera lavée, de lui mettre quelques-unes de mes vieilles affaires jusqu'à ce que je lui en achète d'autres?
La maman:—Certainement, ma petite Thérèse; mais avec quoi lui achèteras-tu des vêtements? Tu n'as que deux ou trois francs, tout juste de quoi payer une chemise.
Thérèse:—Oh! maman, vous oubliez ma pièce de vingt francs.
La maman:—Celle que tu as donnée à garder à ton papa pour ne pas la dépenser? Tu la conservais pour acheter un beau livre de messe comme celui de Camille.
Thérèse:—Je peux bien me passer de ce beau livre de messe, maman, j'ai encore mon vieux.
La maman:—Fais comme tu voudras, mon enfant; quand c'est pour faire le bien, tu sais que je te donne une entière liberté.
Sa maman l'embrassa, et elle alla avec elle pour voir cette petite fille que personne ne voulait toucher.
«Si elle a quelque maladie de peau que Thérèse puisse gagner, se dit-elle, je ne permettrai pas qu'elle y touche.»
La petite fille attendait toujours à la porte; la maman la regarda, examina ses mains, sa figure, et vit qu'il n'y avait que de la saleté, mais aucune maladie de peau. Seulement, elle trouva ses cheveux si pleins de vermine, qu'elle demanda des ciseaux, fit asseoir la petite sur l'herbe, et lui coupa les cheveux tout court sans y toucher avec les mains. Quand ils furent tombés à terre, elle les ramassa avec une pelle, et pria un des domestiques de les jeter sur le fumier; puis elle demanda un baquet d'eau tiède, et, avec l'aide de Thérèse, elle lui savonna et lava la tête de manière à la bien nettoyer. Après l'avoir essuyée, elle dit à Thérèse:
—Maintenant, ma chère petite, va la faire baigner, et fais jeter ses haillons au feu.
Camille, Madeleine et Elisabeth étaient venues aider Thérèse; elles l'emmenèrent toutes quatre dans la salle de bain, la déshabillèrent malgré le dégoût que leur inspirait la saleté extrême de l'enfant et l'odeur qu'exhalaient ses haillons. Elles s'empressèrent de la plonger dans l'eau et de la savonner des pieds à la tête. Elles prirent goût à l'opération, qui les amusait et qui enchantait la petite fille; elles la savonnèrent et la tinrent dans l'eau un peu plus de temps qu'il n'était nécessaire. A la fin du bain, l'enfant en avait assez et témoigna une vive satisfaction quand ses quatre protectrices la firent sortir de la baignoire; elles la frottèrent, pour l'essuyer, jusqu'à lui faire rougir la peau, et ce ne fut qu'après l'avoir séchée comme un jambon, qu'elles lui mirent une chemise, un jupon et une robe de Thérèse. Tout cela allait assez bien, parce que Thérèse portait ses robes très courtes, comme le font toutes les petites filles élégantes, et que la petite mendiante devait avoir ses jupons tombant sur les chevilles: la taille était bien un peu longue, mais on n'y regarda pas de si près; tout le monde était content. Quand il fallut la chausser, les enfants s'aperçurent qu'elle avait une plaie sur le cou-de-pied: c'était ce qui la faisait boiter. Camille courut chez sa grand'mère pour lui demander de l'onguent. La grand'mère lui donna ce qu'il fallait, et Camille, aidée de ses trois amies, dont l'une soutenait la petite, tandis que l'autre tenait le pied, et la troisième déroulait une bande, lui mit l'onguent sur la plaie; elles furent près d'un quart d'heure à arranger une compresse et la bande; tantôt c'était trop serré; tantôt ce ne l'était pas assez; la bande était trop bas, la compresse était trop haut; elles se disputaient et s'arrachaient le pied de la pauvre petite, qui n'osait rien dire, se laissait faire et ne se plaignait pas. Enfin la plaie fut bandée, on lui mit des bas et de vieilles pantoufles à Thérèse, et on la laissa aller. Quand la petite fille revint à la cuisine, personne ne la reconnaissait.
—Pas possible que ce soit cette petite horreur de tout à l'heure, disait un domestique.
—Si, c'est la même, reprit un second domestique; elle est tout autre, car la voilà devenue gentille, d'affreuse qu'elle était.
Le cuisinier:—C'est tout de même bien beau aux enfants et à Mme d'Arbé de l'avoir nettoyée comme cela; quant à moi, on m'aurait donné vingt francs, que je ne l'aurais pas touchée.
La fille de cuisine:—C'est qu'elle sentait si mauvais!
Le cocher:—Vous ne devriez pas avoir le nez si sensible, la belle, avec votre graillon, vos casseroles à écurer et toutes sortes de saletés à manier.
La fille de cuisine, piquée:—Mon graillon et mes casseroles ne sentent toujours pas le fumier comme des gens que je connais.
Les domestiques:—Ah! ah! ah! la fille est en colère; prends garde au balai.
Le cocher:—Si elle prend le sien, je saurai bien trouver le mien, et la fourche aussi, et encore l'étrille.
Le cuisinier:—Allons, allons, ne la poussez pas trop; elle est vive: vous savez, faut pas l'irriter.
Le cocher:—Tiens! qu'est-ce que ça me fait, moi? Qu'elle se fâche, je me fâcherai aussi.
Le cuisinier:—Mais je ne veux pas de ça, moi, madame n'aime pas les disputes; il est bien certain que nous aurions tous du désagrément.
Le premier domestique:—Le Vatel a raison. Thomas, tais-toi, tu nous amènes toujours quelque chose comme une querelle. Ce n'est pas ta place ici, d'abord.
Le cocher:—Tiens! ma place est partout quand je n'ai pas d'ouvrage à l'écurie.
Le cuisinier:—Mais vous en avez de l'ouvrage, regardez donc Cadichon, qui n'est pas encore débâté, et qui se promène en long et en large comme un bourgeois qui attend son dîner.
Le cocher:—Cadichon me fait l'effet d'écouter aux portes; il est plus fin qu'il n'en l'air; c'est un vrai malin.
Le cocher m'appela, me prit par la bride, m'emmena à l'écurie, et, après m'avoir ôté mon bât et m'avoir donné ma pitance, il me laissa seul, c'est-à-dire en compagnie des chevaux et d'un âne que je dédaignais trop pour lier conversation avec lui.
Je ne sais ce qui se passa le soir au château; le lendemain, dans l'après-midi, on me remit mon bât, on monta sur mon dos la petite mendiante; mes quatre petites maîtresses suivirent à pied et me firent aller au village. Je compris en route qu'elles voulaient acheter de quoi habiller la petite. Thérèse voulait tout payer; les autres voulaient payer chacune leur part; elles se disputaient avec un tel acharnement, que, si je ne m'étais pas arrêté à la porte de la boutique, elles l'auraient dépassée. Elles manquèrent jeter la petite par terre en la descendant de dessus mon dos, parce qu'elles s'élancèrent sur elle toutes à la fois; l'une lui tirait les jambes, l'autre la tenait par un bras, la troisième l'avait prise à bras-le-corps, et Elisabeth, la quatrième, qui était forte comme deux ou trois, les poussait toutes pour aider seule la petite à descendre. La pauvre enfant, effrayée et tiraillée de tous côtés, se mit à crier; les passants commençaient à s'arrêter, la marchande ouvrit la porte.
—Bien le bonjour, mesdemoiselles; permettez que je vous aide.
Mes jeunes maîtresses, contentes de n'avoir pas à se céder entre elles, lâchèrent la petite fille; la marchande la prit et la posa à terre.
—Qu'y a-t-il pour votre service, mesdemoiselles? dit la marchande.
Madeleine:—Nous venons acheter de quoi habiller cette petite fille, madame Juivet.
Madame Juivet:—Volontiers, mesdemoiselles. Vous faut-il une robe ou une jupe, ou du linge?
Camille:—Il nous faut tout, madame Juivet; donnez-moi de quoi lui faire trois chemises, un jupon, une robe, un tablier, un fichu, deux bonnets.
Thérèse, bas:—Dis donc, Camille, laisse-moi parler, puisque c'est moi qui paye.
Camille, bas:—Non, tu ne payeras pas tout, nous voulons payer avec toi.
Thérèse, bas:—J'aime mieux payer seule, c'est ma fille.
—Non, elle est à nous toutes, répliqua tout bas Camille.
—Quelle est l'étoffe que prennent ces demoiselles? interrompit la marchande, impatiente de vendre.
Pendant que Camille et Thérèse continuaient leur dispute à voix basse, Madeleine et Elisabeth se dépêchèrent d'acheter tout ce qu'il fallait.
—Adieu, madame Juivet, dirent-elles; envoyez-nous tout cela chez nous, et le plus vite possible, je vous en prie; vous enverrez aussi la note.
—Comment, comment, vous avez déjà tout acheté? s'écrièrent Camille et Thérèse.
—Mais oui; pendant que vous causiez, dit Madeleine d'un air malin, nous avons choisi tout ce qui est nécessaire.
—Il fallait nous demander si cela nous convenait, reprit Camille.
—Certainement, puisque c'est moi qui paye, dit Thérèse.
—Nous payerons aussi, nous payerons aussi, s'écrièrent en choeur les trois autres.
—Pour combien y en a-t-il? demanda Thérèse.
La marchande:—Pour trente-deux francs, mademoiselle.
—Trente-deux francs! s'écria Thérèse effrayée: mais je n'ai que vingt francs!
Camille:—Eh bien! nous payerons le reste.
Elisabeth:—Tant mieux, cela fait que nous aurons aussi habillé la petite fille.
Madeleine, riant:—Nous voilà donc enfin d'accord, grâce à Mme Juivet: ce n'est pas sans peine.
J'avais tout entendu, puisque la porte était restée ouverte; j'étais indigné contre Mme Juivet, qui faisait payer à mes bonnes petites maîtresses le double au moins de ce que valaient ses marchandises. J'espérais que les mamans ne les laisseraient pas faire le marché. Nous retournâmes à la maison; tout le monde fut d'accord en revenant, ... grâce à Mme Juivet, ... comme avait dit innocemment Madeleine.
Il faisait beau temps; on était assis sur l'herbe devant la maison quand nous arrivâmes. Pierre, Henri, Louis et Jacques avaient pêché dans un des étangs pendant que nous étions au village; ils venaient de rapporter trois beaux poissons et beaucoup de petits. Pendant que Louis et Jacques m'ôtaient mon bât et ma bride, les quatre cousines expliquèrent à leurs mamans ce qu'elles avaient acheté.
—Pour combien d'argent en avez-vous? demanda la maman de Thérèse. Combien te reste-t-il de tes vingt francs, Thérèse?
Thérèse fut un peu embarrassée; elle rougit légèrement.
—Il ne me reste rien, maman, dit-elle.
—Vingt francs pour habiller un enfant de six à sept ans; dit la maman de Camille; mais c'est horriblement cher. Qu'avez-vous donc acheté?
Thérèse ne savait seulement pas ce que Madeleine et Elisabeth s'étaient dépêchées d'acheter, de sorte qu'elle ne put répondre.
Mais la marchande, arrivant avec son paquet, interrompit la conversation, à la grande joie de Madeleine et d'Elisabeth, qui commençaient à craindre d'avoir acheté des choses trop belles.
—Bonjour, madame Juivet, dit la grand'mère; défaites votre paquet ici sur l'herbe, et faites-nous voir les emplettes de ces demoiselles.
Mme Juivet salua, posa son paquet, le défit, en tira la note, qu'elle présenta à Madeleine, et étala ses marchandises.
Madeleine avait rougi en prenant la note; sa grand'mère la lui prit des mains, et poussa une exclamation de surprise:
—Trente-deux francs pour habiller une petite mendiante!... Madame Juivet, ajouta-t-elle d'un ton sévère, vous avez abusé de l'ignorance de mes petites-filles; vous savez très bien que les étoffes que vous apportez sont beaucoup trop belles et trop chères pour habiller une enfant pauvre; remportez tout cela, et sachez qu'à l'avenir aucun de nous n'achètera rien chez vous.
—Madame, dit Mme Juivet avec une colère retenue, ces demoiselles ont pris ce qu'elles ont voulu, je ne les ai contraintes sur aucun article.
La grand'mère:—Mais vous auriez dû ne leur montrer que des étoffes convenables, et ne pas chercher à leur passer vos vieilles marchandises dont personne ne veut.
Madame Juivet:—Madame, ces demoiselles ayant pris les étoffes doivent les payer.
—Elles ne payeront rien du tout, et vous allez remporter tout cela, dit la grand'mère avec sévérité. Partez sur-le-champ; j'enverrai ma femme de chambre acheter chez Mme Jourdan ce qui est nécessaire.
Mme Juivet se retira dans une colère effroyable. Je la reconduisis un bout de chemin en brayant d'un air moqueur et en gambadant autour d'elle, ce qui amusa beaucoup les enfants, mais ce qui lui fit grand-peur, car elle se sentait coupable, et elle craignait que je voulusse l'en punir; on me croyait un peu sorcier dans le pays, et tous les méchants me redoutaient.
Les mamans grondèrent les enfants, les cousins se moquèrent d'elles; je restai près d'eux, mangeant de l'herbe, et les regardant sauter, courir, gambader. J'entendis, pendant ce temps, que les papas arrangeaient une partie de chasse pour le lendemain, que Pierre et Henri devaient avoir de petits fusils pour être de la partie, et qu'un jeune voisin de campagne devait y venir aussi.
XV
LA CHASSE
Le lendemain devait avoir lieu, comme je l'ai dit, l'ouverture de la chasse. Pierre et Henri furent prêts avant tout le monde; c'était leur début; ils avaient leurs fusils en bandoulière, leur carnassière passée sur l'épaule; leurs yeux brillaient de bonheur; ils avaient pris un air fier et batailleur qui semblait dire que tout le gibier du pays devait tomber sous leurs coups. Je les suivais de loin, et je vis les préparatifs de la chasse.
—Pierre, dit Henri d'un air délibéré, quand nos carnassières seront pleines, où mettrons-nous le gibier que nous tuerons?
—C'est précisément à quoi je pensais, répondit Pierre; je demanderai à papa d'emmener Cadichon.
Cette idée ne me plut pas; je savais que les jeunes chasseurs tiraient partout et sur tout, sans s'occuper de ce qui était devant et près d'eux. En visant une perdrix, ils pouvaient m'envoyer leur plomb, et j'attendis avec inquiétude la suite de la proposition.
—Papa, dit Pierre à son père qui arrivait, pouvons-nous emmener Cadichon?
—Pour quoi faire? répondit le papa en riant; tu veux donc chasser à âne, et poursuivre les perdrix à la course! Dans ce cas, il faut d'abord attacher des ailes à Cadichon.
Henri, contrarié:—Mais non, papa, c'est pour notre gibier quand nos carnassières seront trop pleines.
Le papa, avec surprise et riant:—Porter votre gibier! Vous croyez donc, pauvres innocents, que vous allez tuer quelque chose, et même beaucoup de choses?
Henri, piqué:—Certainement, papa; j'ai vingt cartouches dans ma veste, et je tuerai au moins quinze pièces.
Le papa:—Ah! ah! ah! Elle est bonne, celle-là! Sais-tu ce que vous tuerez, vous deux et votre ami Auguste?
Henri:—Quoi donc, papa?
Le papa:—Le temps, et rien avec.
Henri, très piqué:—Alors, papa, je ne sais pas pourquoi vous nous avez donné des fusils, et pourquoi vous nous faites aller à la chasse, si vous nous croyez assez sots, assez maladroits pour ne rien tuer.
Le papa:—C'est pour vous apprendre à chasser, petits nigauds, que je vous fais aller à la chasse. On ne tue jamais rien les premières fois.
La conversation fut interrompue par l'arrivée d'Auguste, prêt aussi à tuer tout ce qu'il rencontrerait. Pierre et Henri étaient encore rouges d'indignation quand Auguste les rejoignit.
Pierre:—Papa croit que nous ne tuerons rien, Auguste; nous lui ferons voir que nous sommes plus adroits qu'il ne le pense.
Auguste:—Sois tranquille, nous tuerons plus de gibier qu'eux.
Henri:—Pourquoi plus qu'eux?
Auguste:—Parce que nous sommes jeunes, vifs, lestes et adroits, tandis que nos papas sont déjà un peu vieux.
Henri:—C'est vrai, cela. Papa a quarante-deux ans. Pierre en a quinze, et moi treize. Quelle différence!
Auguste:—Et mon papa à moi donc! Il a quarante-trois ans! Et moi qui en ai quatorze!
Pierre:—Ecoute, je vais, sans le lui dire, faire mettre à Cadichon le bât avec les paniers. Il nous suivra et nous lui ferons porter notre gibier.
Auguste:—Bien, très bien; fais mettre les grands paniers; si nous tuons un chevreuil, il lui faudra une fameuse place.
Henri fut chargé de la commission. Je riais sous cape de la prévoyance. J'étais bien sûr de ne pas avoir la charge d'un chevreuil et de revenir avec les paniers vides comme au départ.
—En route! dirent les papas. Nous marcherons devant. Et vous, gamins, suivez de près. Quand nous serons en plaine, nous nous débanderons....
—Qu'est-ce donc? ajouta le papa de Pierre avec surprise; Cadichon nous suit? Cadichon orné de deux énormes paniers?
—C'est pour le gibier de ces messieurs, dit le garde en riant.
Le papa:—Ah! ah! ah! ils ont voulu faire à leur tête, ... soit ... je veux bien que Cadichon suive la chasse, s'il a du temps à perdre.
Il regarda en souriant Pierre et Henri, qui prirent un air dégagé.
—Ton fusil est-il armé, Pierre? demanda Henri.
Pierre:—Non, pas encore; c'est si dur à armer et à désarmer, que j'aime mieux attendre qu'une perdrix parte.
Le papa:—Nous voici en plaine; à présent, marchons tous sur la même ligne, et tirons devant nous, et pas à droite ni à gauche, pour ne pas nous entre-tuer.
Les perdrix ne tardèrent pas à partir de tous côtés; j'étais resté prudemment derrière, et même un peu loin: je fis bien; car plus d'un chien retardataire reçut des grains de plomb. Les chiens guettaient, arrêtaient, rapportaient; les coups de fusil partaient sur toute la ligne. Je ne perdais pas de vue mes trois jeunes vantards; je les voyais tirer souvent, mais ramasser, jamais: aucun des trois ne toucha ni lièvre, ni perdrix. Ils s'impatientaient, tiraient hors de portée, trop loin, trop près; quelquefois tous trois tiraient la même perdrix, qui n'en volait que mieux. Les papas faisaient au contraire de la bonne besogne: autant de coups de fusil, autant de pièces dans leurs carnassières. Après deux heures de chasse, le papa de Pierre et de Henri s'approcha d'eux.
—Eh bien! mes enfants, Cadichon est-il bien chargé? Y a-t-il encore de la place pour vider ma carnassière, qui est trop pleine?
Les enfants ne répondirent pas: ils voyaient à l'air moqueur de leur papa, qu'il savait leur maladresse. Moi, j'approchai en courant, et je tournai un des paniers vers le papa.
Le papa:—Comment! rien dedans? Vos carnassières vont crever, si vous les remplissez trop.
Les carnassières étaient plates et vides. Le papa se mit à rire de l'air déconfit des jeunes chasseurs, se débarrassa de son gibier dans un de mes paniers, et retourna à son chien, qui était en arrêt.
Auguste:—Je crois bien que ton père tue une quantité de perdreaux! Il a deux chiens qui arrêtent et rapportent; et nous, on ne nous en a pas laissé un seul.
Henri:—C'est vrai, ça; nous avons peut-être tué beaucoup de perdrix, seulement nous n'avions pas de chiens pour nous les rapporter.
Pierre:—Pourtant, je n'en ai pas vu tomber.
Auguste:—Parce qu'une perdrix tuée ne tombe jamais sur le coup; elle vole encore quelque temps, et elle va tomber très loin.
Pierre:—Mais quand papa et mes oncles tirent, leurs perdrix tombent tout de suite.
Auguste:—Cela te semble ainsi parce que tu es loin, mais, si tu étais à leur place, tu verrais filer la perdrix longtemps encore.
Pierre ne répondit pas, mais il n'avait pas trop l'air de croire ce que disait Auguste. Tous marchaient d'un pas moins fier et moins léger qu'au départ. Ils commençaient à demander l'heure.
—J'ai faim, dit Henri.
—J'ai soif, dit Auguste.
—Je suis fatigué, dit Pierre.
Mais il fallait bien suivre les chasseurs qui tiraient, tuaient et s'amusaient. Pourtant ils n'oubliaient pas leurs jeunes compagnons de chasse, et, pour ne pas trop les fatiguer, ils proposèrent une halte pour déjeuner. Les jeunes gens acceptèrent avec joie. On rappela les chiens, qu'on remit en laisse, et l'on se dirigea vers une ferme qui était à cent pas, et où la grand'mère avait envoyé des provisions.
On s'assit par terre sous un vieux chêne; on étala le contenu des paniers. Il y avait, comme à toutes les chasses, un pâté de volaille, un jambon, des oeufs, du fromage, des marmelades, des confitures, un gros baba, une énorme brioche et quelques bouteilles de vieux vin. Tous les chasseurs, jeunes et vieux, avaient grand appétit, et mangèrent à effrayer les passants. Pourtant la grand'mère avait si largement pourvu aux faims les plus voraces, que la moitié des provisions restèrent aux gardes et aux gens de la ferme. Les chiens avaient la soupe pour apaiser leur faim, et l'eau de la mare pour se désaltérer.
—Vous n'avez donc pas été heureux, enfants? dit le papa d'Auguste. Cadichon ne marchait pas comme un âne trop chargé.
Auguste:—Ce n'est pas étonnant, papa nous n'avions pas de chiens; vous les aviez tous.
Le père:—Ah! tu crois qu'un, deux, trois chiens vous auraient fait tuer des perdreaux qui vous passaient sous le nez.
Auguste:—Ils ne les auraient pas fait tuer, papa, mais ils auraient cherché et rapporté ceux que nous avons tués, et alors...
Le père, interrompant d'un air surpris:—Ceux que vous avez tués! Vous croyez avoir tué des perdreaux?
Auguste:—Certainement, papa; seulement, comme nous ne les voyions pas tomber, nous ne pouvions pas les ramasser.
Le père, de même:—Et tu crois que, s'il en était tombé, vous ne les auriez pas vus?
Auguste:—Non, car nous n'avons pas d'aussi bons yeux que les chiens.
Le père, les oncles, les gardes même partirent d'un éclat de rire qui rendit les enfants rouges de colère.
—Ecoutez, dit enfin le papa de Pierre et de Henri, puisque c'est faute de chiens que votre gibier a été perdu, vous allez avoir chacun le vôtre quand nous nous remettrons en chasse.
Pierre:—Mais les chiens ne voudront pas nous suivre, papa ils ne nous connaissent pas autant que vous.
Le père:—Pour les obliger à vous suivre, nous vous donnerons les deux gardes, et nous ne partirons qu'une demi-heure après vous, afin que les chiens n'aient pas la tentation de nous rejoindre.
Pierre, radieux:—Oh! merci, papa! à la bonne heure! avec les chiens, nous sommes bien sûrs de tuer autant que vous.
Le déjeuner finissait, on était reposé, et les jeunes chasseurs étaient pressés de se remettre en chasse avec les chiens et les gardes.
—Nous allons avoir l'air de vrais chasseurs, dirent-ils d'un air satisfait.
Les voilà partis encore une fois, et moi suivant comme avant le déjeuner, mais toujours de loin. Les papas avaient dit aux gardes de marcher près des enfants, et d'empêcher toute imprudence. Les perdrix partaient de tous côtés comme le matin, les jeunes gens tiraient comme le matin, et ne tuaient rien comme le matin. Pourtant les chiens faisaient bien leur office; ils quêtaient, ils arrêtaient, seulement ils ne rapportaient pas, puisqu'il n'y avait rien à rapporter. Enfin, Auguste, impatienté de tirer sans tuer, voit un des chiens en arrêt; il croit qu'en tirant avant que la perdrix parte, il tuera plus facilement. Il vise, il tire, ... le chien tombe en se débattant et en poussant un cri de douleur.
—Corbleu! c'est notre meilleur chien! s'écria le garde en s'élançant vers lui.
Quand il arriva, le chien expirait. Le coup l'avait frappé à la tête; il était sans mouvement et sans vie.
—Voilà un beau coup que vous avez fait là, monsieur Auguste! dit le garde en laissant retomber le pauvre animal. Je crois bien que voilà la chasse finie.
Auguste restait immobile et consterné; Pierre et Henri étaient très émus de la mort du chien, le garde concentrait sa colère et le regardait sans mot dire.
J'approchai pour voir quelle était la malheureuse victime de la maladresse et de l'amour-propre d'Auguste. Quelle ne fut pas ma douleur en reconnaissant Médor, mon ami, mon meilleur ami! Et quels ne furent pas mon horreur et mon chagrin quand je vis le garde relever Médor, et le poser dans un des paniers que je portais sur mon dos! Voilà donc le gibier que j'étais condamné à rapporter! Médor, mon ami, tué par un mauvais garçon maladroit et orgueilleux.
Nous retournâmes du côté de la ferme, les enfants ne parlant pas, le garde laissant échapper de temps à autre un juron furieux, et moi ne trouvant de consolation que dans la réprimande sévère et l'humiliation que le meurtrier aurait à subir.
En arrivant à la ferme, nous y trouvâmes encore les chasseurs, qui, n'ayant plus de chiens, préféraient se reposer et attendre le retour des enfants.
—Déjà! s'écrièrent-ils en nous voyant revenir.
Le papa de Pierre:—Je crois, en vérité, qu'ils ont tué une grosse pièce. Cadichon marche comme s'il était chargé, et un des paniers penche comme s'il contenait quelque chose de lourd.
Ils se levèrent et vinrent à nous. Les enfants restaient en arrière; leur mine confuse frappa ces messieurs.
Le père d'Auguste, riant:—Ils n'ont pas l'air de triomphateurs!
Le papa de Pierre, riant:—Ils ont peut-être tué un veau ou un mouton qu'ils ont pris pour un lapin.
Le garde approcha.
Le papa:—Qu'y a-t-il donc, Michaud? Tu as l'air aussi penaud que les chasseurs.
—C'est qu'il y a de quoi, m'sieur, répondit le garde. Nous rapportons un triste gibier.
Le papa, riant:—Qu'est-ce donc? Un mouton, un veau, un ânon?
Le garde:—Ah! m'sieur, il n'a a pas de quoi rire, allez! C'est votre chien Médor, le meilleur de la bande, que M. Auguste a tué, le prenant pour une perdrix.
Le papa:—Médor! le maladroit! Si jamais il revient chasser ici!...
—Approchez, Auguste, lui dit son père. Voilà donc où vous ont mené votre sot orgueil et votre ridicule présomption! Faites vos adieux à vos amis, monsieur; vous allez retourner sur l'heure à la maison, et vous porterez votre fusil dans ma chambre pour n'y plus toucher, jusqu'à ce que vous ayez pris de la raison et de la modestie.
—Mais papa, répondit Auguste d'un air dégagé, je ne sais pas pourquoi vous êtres si fâché. Il arrive très souvent qu'on tue des chiens, à la chasse.
—Des chiens!... On tue des chiens! s'écria le père stupéfait. En vérité, c'est trop fort... Où avez-vous pris ces belles notions de chasse, monsieur.
—Mais, papa, dit Auguste toujours du même air dégagé, tout le monde sait qu'il arrive très souvent aux grands chasseurs de tuer des chiens.
—Mes chers amis, dit le père en se retournant vers ces messieurs, veuillez m'excuser de vous avoir amené un garçon malapris comme Auguste. Je ne croyais pas qu'il fût capable de tant d'impudence et de sottise.
Puis, se retournant vers son fils:
—Vous avez entendu mes ordres, monsieur, allez.
Auguste:—Mais, papa.
Le père, d'une voix sévère:—Silence! vous dis-je. Pas un mot, si vous ne voulez faire connaissance avec la baguette de mon fusil.
Auguste baissa la tête et se retira tout confus.
«Vous voyez, mes enfants, dit le papa de Pierre et de Henri, où mène la présomption, c'est-à-dire la croyance d'un mérite qu'on n'a pas. Ce qui arrive à Auguste aurait pu vous arriver aussi. Vous vous êtes tous figuré que rien n'était plus facile que de bien tirer, qu'il suffisait de vouloir pour tuer; voyez le résultat, vous avez été tous trois ridicules dès ce matin; vous avez méprisé nos conseils et notre expérience; et enfin vous êtes tous trois la cause de la mort de mon pauvre Médor. Je vois, d'après cela, que vous êtes trop jeunes pour chasser. Dans un an ou deux nous verrons. Jusque-là retournez à vos jardins et à vos amusements d'enfants. Tout le monde s'en trouvera mieux.»
Pierre et Henri baissèrent la tête sans répondre. On rentra tristement à la maison; les enfants voulurent enterrer eux-mêmes dans le jardin mon malheureux ami, dont je vais vous raconter l'histoire. Vous verrez pourquoi je l'aimais tant.
XVI
MÉDOR
Je connaissais Médor depuis longtemps; j'étais jeune, et il était plus jeune encore quand nous nous sommes connus et aimés. Je vivais alors misérablement chez ces méchants fermiers qui m'avaient acheté à un marchand d'ânes, et de chez lesquels je m'étais sauvé avec tant d'habileté. J'étais maigre, car je souffrais sans cesse de la faim. Médor, qu'on leur avait donné comme chien de garde, et qui s'est trouvé être un superbe et excellent chien de chasse, était moins malheureux que moi; il amusait les enfants qui lui donnaient du pain et des restes de laitage; de plus, il m'a avoué que lorsqu'il pouvait se glisser à la laiterie avec la maîtresse ou la servante, il trouvait toujours moyen d'attraper quelques gorgées de lait ou de crème, et de saisir les petits morceaux de beurre qui sautaient de la baratte pendant qu'on le faisait. Médor était bon; ma maigreur et ma faiblesse lui firent pitié; un jour il m'apporta un morceau de pain, et me le présenta d'un air triomphant.
—Mange, mon pauvre ami, me dit-il, dans son langage; j'ai assez du pain qu'on me donne pour me nourrir, et toi, tu n'as que des chardons et de mauvaises herbes en quantité à peine suffisante pour te faire vivre.
—Bon Médor, lui répondis-je, tu te prives pour moi, j'en suis certain. Je ne souffre pas autant que tu le penses; je suis habitué à peu manger, à peu dormir, à beaucoup travailler et à être battu.
—Je n'ai pas faim. Prouve-moi ton amitié en acceptant mon petit présent. C'est bien peu de chose, mais je te l'offre avec plaisir, et si tu me refusais, j'en aurais du chagrin.
—Alors j'accepte, mon bon Médor, lui répondis-je, parce que je t'aime; et je t'avoue que ce pain me fera grand bien, car j'ai faim.
Et je mangeai le pain du bon Médor, qui regardait avec joie l'empressement avec lequel je broyais et j'avalais. Je me sentis tout remonté par ce repas inaccoutumé; je le dis à Médor, croyant par là lui mieux témoigner ma reconnaissance; il en résulta que tous les jours il m'apportait le plus gros morceau de ceux qu'on lui donnait. Le soir, il venait se coucher près de moi sous l'arbre ou le buisson que je choisissais pour passer ma nuit; nous causions alors sans parler. Nous autres animaux, nous ne prononçons pas des paroles comme les hommes, mais nous nous comprenons par des clignements d'yeux, des mouvements de tête, d'oreilles, de la queue, et nous causons entre nous tout comme les hommes.
Un soir, je le vis arriver triste et abattu.
—Mon ami, me dit-il, je crains de ne plus pouvoir à l'avenir t'apporter une partie de mon pain; les maîtres ont décidé que j'étais assez grand pour être attaché toute la journée, qu'on ne me lâcherait qu'à la nuit. De plus, la maîtresse a grondé les enfants de ce qu'ils me donnaient trop de pain; elle leur a défendu de me rien donner à l'avenir, parce qu'elle voulait me nourrir elle-même, et peu, pour me rendre bon chien de garde.
—Mon bon Médor, lui dis-je, si c'est le pain que tu m'apportes qui te tourmente, rassure-toi, je n'en ai plus besoin; j'ai découvert ce matin un trou dans le mur du hangar à foin; j'en ai déjà tiré un peu, et je pourrai facilement en manger tous les jours.
—En vérité! s'écria Médor, je suis heureux de ce que tu me dis; mais j'avais pourtant un grand plaisir à partager mon pain avec toi. Et puis, être attaché tout le jour, ne plus venir te voir, c'est triste.
Nous causâmes encore quelque temps, il me quitta fort tard.
—J'aurai le temps de dormir le jour, disait-il; et toi tu n'as pas grand'chose à faire dans cette saison-ci.
Toute la journée du lendemain se passa en effet sans que je visse mon pauvre ami. Vers le soir, je l'attendais avec impatience, lorsque j'entendis ses cris. Je courus près de la haie; je vis la méchante fermière qui le tenait par la peau du cou, pendant que Jules le frappait avec le fouet du charretier. Je m'élançai au travers de la haie par une brèche mal fermée; je me jetai sur Jules, et je le mordis au bras de façon à lui faire tomber le fouet des mains. La fermière lâcha Médor, qui se sauva, c'est ce que je voulais; je lâchai aussi le bras de Jules, et j'allais retourner dans mon enclos, lorsque je me sentis saisir par les oreilles; c'était la fermière, qui dans sa colère, criait à Jules:
—Donne-moi le grand fouet, que je corrige ce mauvais animal! Jamais plus méchant âne n'a été vu en ce monde. Donne donc, ou claque-le toi-même.
—Je ne peux remuer le bras, dit Jules en pleurant; il est tout engourdi.
La fermière saisit le fouet tombé à terre, et courut à moi pour venger son méchant garçon. Je n'eus pas la sottise de l'attendre comme vous pouvez bien penser. Je fis un saut et m'éloignai quand elle fut près de m'atteindre; elle continua à me poursuivre et moi à me sauver, ayant grand soin de me tenir hors de la portée du fouet. Je m'amusai beaucoup à cette course; je voyais la colère de ma maîtresse augmenter à mesure qu'elle se fatiguait; je la faisais courir et suer sans me donner de mal, la méchante femme était en nage, était rendue, sans avoir eu le plaisir de m'attraper seulement du bout de son fouet. Mon ami était suffisamment vengé quand la promenade fut terminée. Je le cherchai des yeux, car je l'avais vu courir du côté de mon enclos; mais il attendait, pour se montrer, le départ de sa cruelle maîtresse.
—Misérable! scélérat! cria l'enragée fermière en se retirant; tu me le payeras quand tu seras sous le bât.
Je restai seul. J'appelai; Médor sortit timidement la tête du fossé où il était caché; je courus à lui.
—Viens! lui dis-je. Elle est partie. Qu'as-tu fait? Pourquoi te faisait-elle battre par Jules?
—Parce que j'avais un morceau de pain qu'un des enfants avait posé par terre: elle m'a vu, s'est élancée sur moi, a appelé Jules, et lui a ordonné de me battre sans pitié.
—Est-ce que personne n'a cherché à te défendre?
—Me défendre! Ah oui! vraiment! ils ont tous crié: «C'est bien fait! c'est bien fait! Fouette-le, Jules, pour qu'il recommence pas.—Soyez tranquilles, répondit Jules, je n'irai pas de main-morte; vous allez voir comme je vais le faire chanter.» Et à mon premier cri, ils ont tous battu des mains et crié: «Bravo! Encore, encore!»
—Méchants petits drôles! m'écriai-je. Mais pourquoi as-tu pris ce morceau de pain, Médor? Est-ce qu'on ne t'avait pas donné ton souper?
—Si fait, si fait. J'avais mangé; mais le pain de ma soupe était si émietté, que je n'ai pu en rien retirer pour toi, et si j'avais pu emporter ce gros morceau que les enfants avaient fait tomber, tu aurais eu un bon régal.
—Mon pauvre Médor, c'est pour moi que tu as été battu!... Merci, mon ami, merci; je n'oublierai jamais ton amitié, ta bonté!... Mais ne recommence pas, je t'en supplie; crois-tu que ce pain m'eût fait plaisir, si j'avais su ce qu'il devait te faire souffrir? J'aimerais cent fois mieux ne vivre que de chardons, et te savoir bien traité et heureux.
Nous causâmes longtemps encore, et je fis promettre à Médor de ne plus se mettre, à cause de moi, dans le cas d'être battu; je lui promis aussi de faire toutes sortes de tours à tous les gens de la ferme, et je tins parole. Un jour, je jetai dans un fossé plein d'eau Jules et sa soeur, et je me sauvai, les laissant barboter et se débattre. Un autre jour, je poursuivis le petit de trois ans comme si j'avais voulu le mordre; il criait et courait avec une terreur qui me réjouissait. Une autre fois, je fis semblant d'être pris de coliques, et je me roulai sur la grande route avec une charge d'oeufs sur le dos; tous les oeufs furent écrasés; la fermière, quoique furieuse, n'osait pas me frapper; elle me croyait réellement malade; elle pensa que j'allais mourir; que l'argent que je leur avais coûté serait perdu, et, au lieu de me battre, elle me ramena et me donna du foin et du son. Je n'ai jamais fait un meilleur tour de ma vie, et le soir, en le racontant à Médor, nous nous pâmions de rire. Une autre fois, je vis tout leur linge étalé sur la haie pour sécher. Je pris toutes les pièces l'une après l'autre avec mes dents, et je les jetai dans le jus du fumier. Personne ne m'avait vu faire; quand la maîtresse ne trouva plus son linge, et qu'après l'avoir cherché partout, elle le trouva dans le jus du fumier, elle se mit dans une épouvantable colère; elle battit la servante, qui battit les enfants, qui battirent les chats, les chiens, les veaux, les moutons. C'était un vacarme charmant pour moi, car tous criaient, tous juraient, tous étaient furieux. Ce fut encore une soirée bien gaie que nous passâmes, Médor et moi.
En réfléchissant depuis à toutes ces méchancetés, je me les suis sincèrement reprochées, car je me vengeais sur des innocents des fautes des coupables. Médor me blâmait quelquefois, et me conseillait d'être meilleur et plus indulgent; mais je ne l'écoutais pas, je devenais de plus en plus méchant; j'en ai été bien puni, comme on le verra plus tard.
Un jour, jour de tristesse et de deuil, un monsieur qui passait vit Médor, l'appela, le caressa; puis il alla parler au fermier, et le lui acheta pour cent francs. Le fermier, qui croyait avoir un chien de peu de valeur, était enchanté; mon pauvre ami fut immédiatement attaché avec un bout de corde, et emmené par son nouveau maître; il me regarda d'un air douloureux; je courus de tous côtés pour chercher un passage dans la haie, les brèches étaient bouchées; je n'eus même pas la consolation de recevoir les adieux de mon cher Médor. Depuis ce jour je m'ennuyai mortellement; ce fut peu de temps après qu'eut lieu l'histoire du marché, et ma fuite dans la forêt de Saint-Evroult. Pendant les années qui ont suivi cette aventure, j'ai souvent, bien souvent pensé à mon ami, et j'ai bien désiré le retrouver; mais où le chercher? J'avais su que son nouveau maître n'habitait pas le pays, qu'il n'y était venu que pour voir un de ses amis.
Quand je fus amené chez votre grand'mère par mon petit Jacques, jugez de mon bonheur en voyant quelques temps après arriver, avec votre oncle et vos cousins Pierre et Henri, mon ami, mon cher Médor. Il fallait voir la surprise générale lorsqu'on vit Médor courir à moi, me faire mille caresses, et moi le suivre partout. On crut que c'était pour Médor la joie de se trouver à la campagne; pour moi, on pensa que j'étais bien aise d'avoir un compagnon de promenade. Si l'on avait pu nous comprendre, deviner nos longues conversations, on aurait compris ce qui nous attirait l'un vers l'autre.
Médor fut heureux de tout ce que je lui racontais de ma vie calme et heureuse, de la bonté de mes maîtres, de ma bonne et même glorieuse réputation dans le pays; il gémit avec moi au récit de mes tristes aventures; il rit, tout en me blâmant, des tours que j'avais joués au fermier qui m'avait acheté du père Georget; il frémit d'orgueil au récit de mon triomphe dans la course d'ânes; il gémit de l'ingratitude des parents de la pauvre Pauline, et il versa quelques larmes sur le triste sort de cette malheureuse enfant.
XVII
LES ENFANTS DE L'ÉCOLE
Médor s'était écarté un jour de la maison où il était né, et où il vivait assez heureux; il poursuivait un chat qui lui avait enlevé un morceau de viande donnée par le cuisinier. On la trouvait trop avancée; Médor, qui n'était pas si délicat, l'avait saisie et posée près de sa niche, lorsque le chat, caché à côté, s'élança dessus et l'emporta. Mon ami ne faisait pas souvent d'aussi friands repas; il courut à toutes jambes après le voleur et, l'aurait bientôt attrapé, si le méchant chat n'avait imaginé de grimper sur un arbre. Médor ne pouvait le suivre si haut; il fut donc obligé de regarder le fripon dévorer sous ses yeux l'excellent morceau qu'il avait dérobé. Justement irrité d'une semblable effronterie, il resta au pied de l'arbre, aboyant, grondant, et faisant mille reproches. Ses aboiements attirèrent des enfants qui sortaient de l'école; ils se joignirent à Médor pour injurier le chat; ils finirent même par ramasser des pierres et lui en jeter; c'était une véritable grêle. Le chat se sauva au haut de l'arbre, se cacha dans les endroits les plus touffus: ce qui n'empêcha pas les méchants garçons de continuer leur jeu et de faire des hourras de joie chaque fois qu'un miaulement plaintif leur apprenait que le chat avait été touché et blessé.
Médor commençait à s'ennuyer de ce jeu; les miaulements douloureux du chat avaient fait passer sa colère, et il craignait que les enfants ne fussent trop cruels. Il se mit donc à aboyer contre eux et à les tirer par leurs blouses; ils n'en continuèrent pas moins à lancer des pierres; seulement, ils en jetèrent aussi quelques-unes à mon pauvre ami. Enfin un cri rauque et horrible, suivi d'un craquement dans les branches, annonça qu'ils avaient réussi, que le chat était grièvement blessé, et qu'il tombait de l'arbre. Une minute après, il était par terre, non seulement blessé, mais raide mort; il avait eu la tête brisée par une pierre. Les méchants enfants se réjouirent de leur succès, au lieu de pleurer sur leur cruauté et sur les souffrances qu'ils avaient fait endurer à ce pauvre animal. Médor regardait son ennemi d'un air compatissant, et les garçons d'un air de reproche; il allait retourner à la maison, lorsqu'un des enfants s'écria:
—Faisons-lui prendre un bain dans la rivière, ce sera très amusant.
—Bien dit, bien imaginé! s'écrièrent les autres. Attrape-le, Frédéric; le voilà qui se sauve.
Et voilà Médor poursuivi par ces méchants vauriens, eux et lui courant à toutes jambes; ils étaient malheureusement une douzaine, qui s'étaient espacés, ce qui l'obligeait à toujours courir droit devant lui, car aussitôt qu'il cherchait à leur échapper à droite ou à gauche, tous l'entouraient, et il retardait ainsi sa fuite au lieu de l'accélérer. Il était bien jeune alors, il n'avait que quatre mois; il ne pouvait courir vite ni longtemps; il finit donc par être pris. L'un le saisit par la queue, l'autre par la patte, d'autres par le cou, les oreilles, le dos, le ventre; ils le tiraient chacun de leur côté, et s'amusaient de ses cris. Enfin, ils lui attachèrent au cou une ficelle qui le serrait à l'étrangler, le tirèrent après eux, et le firent avancer avec force coups de pied; ils arrivèrent ainsi jusqu'à la rivière; l'un deux allait l'y jeter après avoir défait la ficelle; mais le plus grand s'écria:
—Attends, donne-moi la ficelle, attachons-lui deux vessies au cou pour le faire nager, nous le pousserons jusqu'à l'usine, et nous le ferons passer sous la roue.
Le pauvre Médor se débattait vainement; que pouvait-il faire contre une douzaine de gamins dont les plus jeunes avaient pour le moins dix ans? André, le plus méchant de la bande, lui attacha les deux vessies autour du cou, et le lança au beau milieu de la petite rivière. Mon malheureux ami, poussé par le courant plus encore que par les perches que tenaient ses bourreaux, était à moitié noyé et à moitié étranglé par la ficelle que l'eau avait resserrée. Il arriva ainsi jusqu'à l'endroit où l'eau se précipitait avec violence sous la roue de l'usine. Une fois sous la roue, il devait nécessairement y être broyé.
Les ouvriers revenaient de dîner, et s'apprêtaient à lever la pale qui retenait l'eau. Celui qui devait la lever aperçut Médor, et s'adressa aux méchants enfants qui attendaient en riant que la pale, une fois levée, laissât passer Médor, et que l'eau l'entraînât sous la roue.
—Encore un de vos méchants tours, mauvais garnements. Eh! les amis, à moi! Venez corriger ces gamins qui s'amusent à noyer un pauvre chien.
Ses camarades accoururent, et, pendant qu'il sauvait Médor en lui tendant une planche, sur laquelle il monta, les autres firent la chasse à ses tourmenteurs, les attrapèrent tous, et les fouettèrent, les uns avec des cordes, les autres avec des fouets, d'autres avec des baguettes. Ils criaient tous à qui mieux mieux; les ouvriers n'en tapaient que plus fort. Enfin, ils les laissèrent aller, et la bande partit, criant, hurlant et se frottant les reins.
Le sauveur de Médor avait coupé la ficelle qui l'étranglait; il l'avait couché au soleil sur du foin; Médor fut bientôt sec et prêt à retourner à la maison. Le forgeron l'y ramena, mais on lui dit qu'il pouvait bien le garder, qu'on avait déjà trop de chiens, et qu'on jetterait celui-là à l'eau avec une pierre au cou s'il ne voulait pas l'emmener. C'était un brave homme; il eut pitié de Médor et le ramena chez lui. Quand sa femme vit le chien, elle jeta les hauts cris, disant que son mari la ruinait, qu'elle n'avait pas de quoi nourrir un animal propre à rien, qu'il faudrait encore payer l'impôt sur les chiens.
Enfin, elle cria et se plaignit si haut, que le mari, pour avoir la paix, se débarrassa de Médor, en le donnant au méchant fermier chez lequel je vivais déjà, et qui avait besoin d'un chien de garde.
Voilà comment Médor et moi nous nous sommes connus, et voilà pourquoi nous nous sommes aimés.
XVIII
LE BAPTÊME
Pierre et Camille devaient être parrain et marraine d'un enfant qui venait de naître, et dont la mère avait été bonne de Camille.
Camille voulait qu'on donnât son nom à sa filleule.
—Pas du tout, dit Pierre; puisque je suis le parrain, j'ai droit de lui donner un nom, et je veux l'appeler Pierrette.
Camille:—Pierrette! mais c'est un affreux nom! Pas du tout. Je ne veux pas qu'elle s'appelle Pierrette. Elle s'appellera Camille; je suis la marraine, et j'ai le droit de l'appeler comme moi.
Pierre:—Non; c'est le parrain qui a le plus de droits, et je l'appellerai Pierrette.
Camille:—Si tu l'appelles Pierrette, je ne veux pas être marraine.
Pierre:—Si tu l'appelles Camille, je ne veux pas être parrain.
Camille:—Eh bien! faites comme vous voulez; je demanderai à papa d'être parrain à votre place.
Pierre:—Et moi, mademoiselle, je demanderai à maman d'être marraine à votre place.
Camille:—D'abord, je suis sûre que ma tante ne voudra pas qu'elle s'appelle Pierrette; c'est affreux et ridicule!
Pierre:—Et moi je suis certain que mon oncle ne voudra pas qu'elle s'appelle Camille; c'est horrible et bête!
Camille:—Et comment donc m'a-t-il appelée Camille, moi? Va lui dire que c'est un nom horrible et bête; va, mon bonhomme, et tu verras comme tu seras bien reçu.
Pierre:—Enfin, tu diras ce que tu voudras, mais je dis que je ne serai pas parrain d'une Camille.
—Papa, dit malicieusement Camille en courant à son père, voulez-vous être parrain avec moi de la petite Camille?
Le papa:—Quelle Camille, chère Minette? je ne connais de Camille que toi.
Camille:—C'est ma petite filleule, papa, que je veux appeler Camille quand on la baptisera aujourd'hui.
Le papa:—Mais Pierre doit être parrain avec toi; on n'a jamais deux parrains.
Camille:—Papa, Pierre ne veut plus l'être.
Le papa:—Ne veut plus? Pourquoi ce caprice?
Camille:—Parce qu'il trouve le nom de Camille horrible et bête, et qu'il veut l'appeler Pierrette.
Le papa:—Pierrette! Mais c'est bien ce nom-là qui serait horrible et bête.
Camille:—C'est ce que je lui ai dit, papa; il ne veut pas me croire.
Le papa:—Ecoute, ma fille, tâche de t'entendre avec ton cousin. Mais, s'il persiste à ne vouloir être parrain qu'à la condition de l'appeler Pierrette, je le remplacerai très volontiers.
Pendant cette conversation de Camille avec son papa, Pierre avait couru chez sa maman.
—Maman, lui dit-il, voulez-vous remplacer Camille, et être marraine avec moi de la petite fille qu'on doit baptiser aujourd'hui?
La maman:—Pourquoi donc remplacer Camille? La bonne demande que ce soit elle qui soit marraine.
Pierre:—Maman, c'est parce qu'elle veut que la petite fille s'appelle Camille; je trouve ce nom très laid, et, comme je suis parrain, je veux qu'elle s'appelle Pierrette.
La maman:—Pierrette! Mais c'est un affreux nom! Autant Pierre est joli, autant Pierrette est ridicule.
Pierre:—Oh! maman, je vous en prie, laissez-moi l'appeler Pierrette.... D'abord, je ne veux pas qu'elle s'appelle Camille.
La maman:—Mais, si aucun de vous ne veut céder, comment vous arrangerez-vous?
Pierre:—Voilà pourquoi, maman, je viens vous demander de remplacer Camille pour appeler la petite Pierrette.
La maman:—Mon pauvre Pierre, d'abord je te dirai franchement que je ne veux pas non plus de Pierrette, parce que c'est un nom ridicule. Et puis la mère de l'enfant a été bonne de Camille et non pas la tienne, et tu penses bien que c'est surtout Camille qu'elle veut avoir pour marraine de sa fille. Je crois même qu'elle sera contente que son enfant porte le nom de Camille.
Pierre:—Alors je ne veux pas être parrain.
Camille accourut au même instant.
Camille:—Eh bien! Pierre, es-tu décidé? On va partir dans une heure; et il faut absolument un parrain.
Pierre:—Je veux bien qu'elle ne s'appelle pas Pierrette, mais je ne veux pas qu'elle s'appelle Camille.
Camille:—Puisque tu veux bien céder pour Pierrette, je veux bien aussi te céder pour Camille. Tiens, faisons une chose, demandons à ma bonne quel nom elle veut donner à sa fille!
Pierre:—Tu as raison; va le lui demander.
Camille repartit en courant; elle revint bientôt.
—Pierre, Pierre, ma bonne veut que sa fille s'appelle Marie-Camille.
Pierre:—Lui as-tu demandé s'il ne fallait pas l'appeler Pierrette, puisque je suis parrain?
Camille:—Si, je le lui ai demandé: elle s'est mise à rire; maman a ri aussi: elles ont dit que c'était impossible, que Pierrette était trop laid.
Pierre rougit un peu; pourtant comme il commençait lui-même à trouver Pierrette un nom ridicule, il ne dit rien et soupira.
—Où sont les dragées? demanda-t-il.
Camille:—Dans un grand panier qu'on emportera à l'église. On laissera ici les boîtes et les paquets. Tout est prêt; viens voir combien il y en a.
Ils coururent à l'antichambre, où tout était préparé.
Pierre:—Pour quoi faire tous ces centimes? Il y en a presque autant que de dragées.
Camille:—C'est pour jeter aux enfants de l'école.
Pierre:—Comment, aux enfants de l'école? Nous irons donc à l'école après le baptême?
Camille:—Mais non: c'est pour jeter à la porte de l'église. Tous les enfants du village sont rassemblés, et on jette en l'air des poignées de dragées et de centimes; ils les attrapent et les ramassent par terre.
Pierre:—Est-ce que tu as déjà vu jeter des dragées?
Camille:—Non, jamais, mais on dit que c'est très amusant.
Pierre:—Je crois que je n'aimerai pas cela; bien certainement ils se battent, ils se font mal. Et puis je n'aime pas qu'on jette les dragées aux enfants comme à des chiens.
—Camille, Pierre, venez, voici l'enfant qui arrive; on va bientôt partir, s'écria Madeleine qui arrivait tout essoufflée.
Tous partirent en courant pour aller au-devant de l'enfant.
—Oh! que notre filleule est belle! dit Pierre.
Camille:—Je crois bien! elle a une robe brodée tout autour, un bonnet de dentelle, un manteau doublé de soie rose.
Pierre:—Est-ce toi qui as donné tout cela?
Camille:—Oh non! Je n'avais pas assez d'argent; c'est maman qui a tout payé, excepté le bonnet, que j'ai acheté de mon argent.
Tout le monde était prêt; quoiqu'il fît très beau temps, la calèche était attelée pour mener l'enfant avec sa nourrice, le parrain et la marraine. Camille et Pierre étaient fiers de se trouver, comme de grandes personnes, tout seuls dans la voiture. Ils partirent; moi, j'attendais, attelé à la petite voiture des enfants; Louis, Henriette et Elisabeth se mirent devant pour mener, et Henri grimpa derrière; les mamans, les papas et les bonnes étaient partis les uns après les autres pour se trouver près de nous en cas d'accident, mais ce n'était que par excès de prudence, car, avec moi, ils savaient qu'il n'y avait rien à craindre.
Je partis au galop, malgré la charge que je traînais; mon amour-propre me poussait à atteindre et même à dépasser la calèche. J'allais comme le vent; les enfants étaient enchantés.
—Bravo! criaient-ils. Courage, Cadichon! Encore un temps de galop! Vive Cadichon, le roi des ânes.
Ils battaient des mains, ils applaudissaient.
—Bravo! criaient les personnages que je dépassais sur la route. En voilà-t-il un âne! Il court tout comme un cheval. Allons, hardi, bonne chance et pas de culbute!
Les papas et les mamans, qui étaient échelonnés le long du chemin, n'étaient pas très rassurés; ils voulurent me faire ralentir, mais je ne les écoutai pas, et je n'en galopai que mieux. Je ne tardai pas à rattraper la calèche; je passai triomphalement devant les chevaux, qui me regardaient avec surprise. Se trouvant humiliés, eux qui étaient partis avant, d'être dépassés par un âne, ils voulurent aussi se mettre au galop; mais le cocher les retint, et ils furent obligés de ralentir leur pas, tandis que j'allongeais le mien.
Quand la calèche arrêta à la porte de l'église, tous mes petits maîtres et maîtresses étaient déjà descendus de voiture, et moi, je m'étais rangé le long d'une haie pour avoir de l'ombre; j'avais chaud, j'étais essoufflé.
A mesure que les parents arrivaient, ils admiraient ma vitesse, et ils faisaient compliment aux enfants sur leur équipage.
Le fait est que nous faisions un bon effet, ma voiture et moi. J'étais bien brossé, et bien peigné; mon harnais étais ciré, verni; il était semé de pompons rouges; on m'avait mis des dahlias panachés rouge et blanc au-dessus des oreilles. La voiture était brossée, vernie. Nous avions très bon air.
J'entendis par la fenêtre ouverte la cérémonie du baptême; l'enfant cria comme si on l'égorgeait. Camille et Pierre, un peu embarrassés de leurs grandeurs, s'embrouillèrent en disant le Credo; le curé fut obligé de les souffler. Je jetai un cou d'oeil à la fenêtre: je vis la pauvre marraine et le malheureux parrain rouges comme des cerises, et les larmes dans les yeux. Pourtant, ce qui leur arrivait était bien naturel, et arrive à bien des grandes personnes.
Quand la petite Marie-Camille fut baptisée, on sortit de l'église pour jeter aux enfants, qui attendaient à la porte, les dragées et les centimes. Aussitôt que le parrain et la marraine parurent, les enfants crièrent tous ensemble: «Vive le parrain! vive la marraine!»
Le panier de dragées était prêt; on l'apporta à Camille, pendant qu'on donnait à Pierre le panier de centimes. Camille prit une poignée et la fit retomber en pluie sur les enfants; là commença une véritable bataille, une vraie scène de chiens affamés. Les enfants se disputaient les dragées et les centimes: tous se précipitaient vers le même point; ils s'arrachaient les cheveux; ils se battaient, ils se roulaient par terre, ils se disputaient chaque dragée et chaque centime. Il y en eut la moitié de perdus, foulés aux pieds, disparus dans l'herbe. Pierre ne riait pas; Camille, qui avait ri aux premières poignées, ne riait plus, elle voyait que les batailles étaient sérieuses, que plusieurs enfants pleuraient, que d'autres avaient la figure égratignée.
Quand ils furent remontés en voiture:
—Tu avais raison, Pierre, dit-elle; la prochaine fois que je serai marraine, je donnerai les dragées à tous les enfants, mais je ne les jetterai pas.
—Ni moi les centimes, dit Pierre, je les donnerai comme toi.
La voiture partit; je n'entendis pas la suite de leur conversation.
Les miens remontèrent dans mon équipage. Mais, cette fois, les papas et les mamans voulurent nous accompagner.
—Cadichon a produit son effet, dit la maman de Camille; il peut revenir plus sagement, ce qui nous permettra de faire la route avec vous.
—Maman, dit Madeleine, est-ce que vous aimez cet usage de jeter aux enfants des dragées et des centimes?
La maman:—Non, ma chère enfant, je trouve cela ignoble: les enfants deviennent semblables à des chiens qui se battent pour un os. Si jamais je suis marraine dans ce pays-ci, je ferai donner des dragées, et je ferai porter aux pauvres l'argent qu'on dépense en centimes, perdus en grande partie.
Madeleine:—Vous avez bien raison, maman; tâchez, je vous en prie, que je sois aussi marraine pour faire comme vous dites.
La maman, souriant:—Pour être marraine, il faut avoir un enfant à baptiser, et je n'en connais pas.
Madeleine:—C'est ennuyeux! J'aurais été marraine avec Henri. Comment nommeras-tu ton filleul, Henri?
Henri:—Henri, comme de raison; et toi?
Madeleine:—Je l'appellerai Madelon.
Henri:—Quelle horreur! Madelon! D'abord ce n'est pas un nom.
Madeleine:—C'est un nom tout comme Pierrette.
Henri:—Pierrette est plus joli; et puis, tu vois bien que Pierre a cédé.
—Je pourrai bien céder aussi, dit Madeleine en riant: mais nous avons le temps d'y penser.
Nous arrivions au château; chacun descendit de voiture et alla défaire sa belle toilette; on m'enleva aussi mes pompons, mes dahlias, et je revins brouter mon herbe pendant que les enfants mangeaient leur goûter.
XIX
L'ÂNE SAVANT
Un jour, je vis accourir les enfants dans le pré où je mangeais paisiblement, tout près du château. Louis et Jacques jouaient auprès de moi, et s'amusaient à monter lestement sur mon dos; ils croyaient être agiles comme des faiseurs de tours, et ils étaient, je dois l'avouer, un peu patauds, surtout le bon petit Jacques, gros, joufflu, plus trapu et plus petit que son cousin. Louis parvenait quelquefois, en s'accrochant à ma queue, à grimper (il disait s'élancer) sur mon dos; Jacques faisait des efforts prodigieux pour y arriver à son tour; mais le bon petit gros roulait, tombait, soufflait, et ne pouvait y arriver qu'avec l'aide de son cousin, un peu plus âgé que lui. Pour leur épargner une si grande fatigue, je m'étais placé près d'une petite butte de terre. Louis avait déjà montré son agilité; Jacques venait de se placer sans grand effort, lorsque nous entendîmes accourir la bande joyeuse. «Jacques, Louis, criaient-ils, nous allons bien nous amuser; nous allons à la foire après-demain, et nous verrons un âne savant.»
Jacques:—Un âne savant? Qu'est-ce que c'est qu'un âne savant?
Elisabeth:—C'est un âne qui fait toutes sortes de tours.
Jacques:—Quels tours?
Madeleine:—Des tours ..., mais des tours ..., des tours, enfin.
Jacques:—Il n'en fera jamais comme Cadichon.
Henri:—Bah! Cadichon! il est très bon et très intelligent pour un âne, mais il ne saurait pas faire ce que fera l'âne savant de la foire.
Camille:—Je suis bien sûre que si on lui montrait, il le ferait.
Pierre:—Voyons d'abord ce que fait cet âne savant, nous verrons après s'il est plus savant que Cadichon.
Camille:—Pierre a raison, attendons jusqu'après la foire.
Elisabeth:—Eh bien, qu'est-ce que nous ferons après la foire?
—Nous nous disputerons, dit Madeleine en riant.
Jacques et Louis gardaient le silence depuis qu'ils s'étaient dit quelques mots à l'oreille; ils laissèrent partir les enfants. Après s'être assurés qu'on ne pouvait les voir ni les entendre, ils se mirent à danser autour de moi en riant et chantant:
Cadichon, Cadichon, A la foire tu viendras; L'âne savant tu verras; Ce qu'il fait tu regarderas; Puis, comme lui tu feras; Tout le monde t'honorera; Tout le monde t'applaudira, Et nous serons fiers de toi. Cadichon, Cadichon, Je te prie, distingue-toi.
—C'est très joli ce que nous chantons, dit Jacques en s'arrêtant tout à coup.
Louis:—C'est que ce sont des vers, je crois bien que c'est joli!
Jacques:—Des vers? Je croyais que c'était difficile de faire des vers.
Louis:—
Très facile, Comme tu vois; Pas difficile, Comme tu crois.
Vois-tu? en voilà encore.
Jacques:—Courons le dire à mes cousines et cousins.
Louis:—Non, non, s'ils entendaient nos vers, ils devineraient ce que nous voulons faire; il faudra les surprendre à la foire même.
Jacques:—Mais crois-tu que papa et mon oncle voudront bien nous laisser emmener Cadichon à la foire?
Louis:—Certainement, quand nous leur aurons dit en secret pourquoi nous voulons faire voir l'âne savant à Cadichon.
Jacques:—Allons vite le leur demander.
Les voilà courant tous deux vers la maison, les papas venaient justement au pré voir ce que faisaient les enfants. «Papa, papa! crièrent-ils, venez vite; nous avons quelque chose à vous demander».
—Parlez, enfants, que voulez-vous?
—Pas ici, papa, pas ici, dirent-ils d'un air mystérieux, chacun tirant son papa dans le pré.
—Qu'y a-t-il donc? dit en riant le papa de Louis. Dans quelle conspiration voulez-vous nous entraîner?
—Chut! papa, chut! dit Louis. Voilà ce que c'est. Vous savez qu'après-demain il y aura un âne savant à la foire?
Le papa de Louis:—Non, je ne le savais pas; mais qu'avons-nous affaire d'ânes savants, nous qui avons Cadichon?
Louis:—Voilà précisément ce que nous disons, papa, que Cadichon est plus savant qu'eux tous. Mes soeurs, mes cousines et cousins iront à la foire pour voir cet âne, et nous voudrions bien y mener Cadichon pour qu'il voie comment fait l'âne, et qu'il fasse de même.
Le papa de Jacques:—Comment? vous mettriez Cadichon dans la foule à regarder l'âne?
Jacques:—Oui, papa, au lieu d'aller en voiture, nous monterions Cadichon, et nous nous mettrions tout près du cercle où l'âne savant fera ses tours.
Le papa de Jacques:—Je ne demande pas mieux, moi; mais je ne crois pas que Cadichon apprenne grand'chose en une seule leçon.
Jacques:—N'est-ce pas, Cadichon, que tu sauras faire aussi bien que cet imbécile d'âne savant?
En m'adressant cette question, Jacques me regardait d'un air si inquiet, que je me mis à braire pour le rassurer, tout en riant de son inquiétude.
—Entendez-vous, papa? Cadichon dit oui, s'écria Jacques avec triomphe.
Les deux papas se mirent à rire, embrassèrent chacun leurs gentils petits garçons, et s'en allèrent en promettant que j'irais à la foire et qu'ils y viendraient avec les enfants et avec moi.
—Ah! me dis-je en moi-même, ils doutent de mon adresse! C'est étonnant que les enfants aient plus d'intelligence que les papas!
Le jour de la foire arriva. Une heure avant le départ, on fit ma toilette bien à fond; on m'étrilla, on me brossa jusqu'à m'impatienter; on me mit une selle et une bride toutes neuves: Louis et Jacques demandèrent à partir un peu en avant, pour ne pas arriver en retard.
—Pourquoi irez-vous en avant, demanda Henri, et comment irez-vous?
Louis:—Nous irons sur Cadichon, et nous partons devant parce que nous n'irons pas vite.
Henri:—Vous irez tous les deux seuls?
Jacques:—Non, papa et mon oncle viennent avec nous.
Henri:—Ce sera joliment ennuyeux de faire une lieue au pas.
Louis:—Oh! nous ne nous ennuierons point avec nos papas.
Henri:—J'aime encore mieux aller en voiture, nous serons arrivés bien avant vous.
Jacques:—Non, puisque nous partirons longtemps avant vous.
Comme ils finissaient de parler, on m'amena tout sellé et tout pomponné; les papas étaient prêts; ils placèrent les petits garçons sur mon dos, et je partis doucement, pour ne pas faire courir les pauvres papas.
Une heure après, nous arrivions au champ de foire; il y avait déjà beaucoup de monde près du cercle indiqué par une corde, où l'âne savant devait montrer son savoir-faire. Les papas de mes petits amis les firent placer avec moi tout près de la corde. Mes autres maîtres et maîtresses nous rejoignirent bientôt et se placèrent près de nous.
Un roulement de tambour annonça que mon savant confrère allait paraître. Tous les yeux étaient fixés sur la barrière; elle s'ouvrit enfin, et l'âne savant parut. Il était maigre, chétif; il avait l'air triste et malheureux. Son maître l'appela; il approcha sans empressement, et même avec un air de crainte; je vis d'après cela que le pauvre animal avait été bien battu pour apprendre ce qu'il savait.
«Messieurs et mesdames, dit le maître, j'ai l'honneur de vous présenter MIRLIFLORE, le prince des ânes. Cet âne, messieurs, mesdames, n'est pas si âne que ses confrères; c'est un âne savant, plus savant que beaucoup d'entre vous: c'est l'âne par excellence, qui n'a pas son pareil. Allons, Mirliflore, montrez ce que vous savez faire; et d'abord saluez ces messieurs et ces dames comme un âne bien élevé.»
J'étais orgueilleux, ce discours me mit en colère; je résolus de me venger avant la fin de la séance.
Mirliflore avança de trois pas, et salua de la tête d'un air dolent.
-Va Mirliflore, va porter ce bouquet à la plus jolie dame de la société.
Je ris en voyant toutes les mains se tendre à moitié, et s'apprêter à recevoir le bouquet. Mirliflore fit le tour du cercle, et s'arrêta devant une grosse et laide femme, que j'ai su depuis être la femme du maître. Mirliflore y déposa ses fleurs.
Ce manque de goût m'indigna; je sautai dans le cercle par-dessus la corde, à la grande surprise de l'assemblée; je saluai gracieusement devant, derrière, à droite, à gauche, je marchai d'un pas résolu vers la grosse femme, je lui arrachai le bouquet, et j'allai le déposer sur les genoux de Camille; je retournai à ma place aux applaudissements de toute l'assemblée. Chacun se demandait ce que signifiait cette apparition; quelques personnes crurent que c'étaient arrangé d'avance, et qu'il y avait deux ânes savants au lieu d'un; d'autres qui me voyaient en compagnie de mes petits maîtres, et qui me connaissaient, étaient ravis de mon intelligence.
Le maître de Mirliflore semblait fort contrarié, Mirliflore paraissait indifférent à mon triomphe; je commençai à croire qu'il était réellement bête, ce qui est assez rare parmi nous autres ânes. Quand le silence fut rétabli, le maître appela de nouveau Mirliflore.
«Venez, Mirliflore, faites voir à ces messieurs et dames qu'après avoir su distinguer la beauté, vous savez aussi reconnaître la sottise; prenez ce bonnet, et posez-le sur la tête du plus sot de l'assemblée.»
Et il lui présenta un magnifique bonnet d'âne garni de sonnettes et de rubans de toutes couleurs. Mirliflore le prit entre ses dents, et se dirigea vers un gros garçon rouge, qui baissait d'avance la tête pour recevoir le bonnet. Il était facile de reconnaître, à sa ressemblance avec la grosse femme si faussement proclamée la plus belle de la société, que ce gros garçon était le fils et le compère du maître.
«Voici, pensai-je, le moment de me venger des paroles insultantes de cet imbécile.»
Et, avant qu'on eut songé à me retenir, je m'élançai encore dans l'arène, je courus à mon confrère, je lui arrachai le bonnet d'âne au moment où il le posait sur la tête du gros garçon, et, avant que le maître eût eu le temps de se reconnaître, je courus à lui, je mis mes pieds de devant sur ses épaules, et je voulus placer le bonnet sur sa tête. Il me repoussa avec violence, et il devint d'autant plus furieux, que les rires mêlés d'applaudissements se firent entendre de tous côtés.
—Bravo! l'âne, criait-on; c'est lui qui est le vrai âne savant!
Enhardi par les applaudissements de la foule, je fis un nouvel effort pour le coiffer du bonnet d'âne; à mesure qu'il reculait, j'avançais, et nous finîmes par une course ventre à terre, l'homme se sauvait à toutes jambes, moi courant après lui, ne pouvant parvenir à lui mettre le bonnet, et ne voulant pourtant pas lui faire de mal. Enfin j'eus l'adresse de sauter sur son dos en passant mes pieds de devant sur ses épaules, et, m'appuyant de tout mon poids sur lui, il tomba; je profitai de sa chute pour enfoncer le bonnet sur sa tête, et je l'enfonçai jusqu'au menton. Je me retirai immédiatement; l'homme se releva, mais n'y voyant pas clair, et se sentant étourdi de sa chute, il se mit à tourner, à sauter. Et moi, pour compléter la farce, je me mis à l'imiter d'une façon grotesque, à tourner, à sauter comme lui; j'interrompais parfois cette burlesque imitation en allant lui braire dans l'oreille, et puis je me mettais sur mes pieds de derrière, et je sautais comme lui, tantôt à côté, tantôt en face.
Dépeindre les rires, les bravos, les trépignements joyeux de toute l'assemblée est impossible; jamais âne au monde n'eut un pareil succès, un pareil triomphe. Le cercle fut envahi par des milliers de personnes qui voulaient me toucher, me caresser, me voir de près. Ceux qui me connaissaient en étaient fiers; ils me nommaient à ceux qui ne me connaissaient pas; ils racontaient une foule d'histoires vraies et fausses dans lesquelles je jouais un rôle magnifique. Une fois, disait-on, j'avais éteint un incendie en faisant marcher une pompe tout seul; j'étais monté à un troisième étage, j'avais ouvert la porte de ma maîtresse, je l'avais saisie endormie sur son lit, et, comme les flammes avaient envahi tous les escaliers et fenêtres, je m'étais élancé du troisième étage, après avoir eu soin de placer ma maîtresse sur mon dos: ni elle ni moi, nous ne nous étions blessés, parce que l'ange gardien de ma maîtresse nous avait soutenus en l'air pour nous faire descendre à terre tout doucement. Une autre fois, j'avais tué à moi tout seul cinquante brigands en les étranglant les uns après les autres d'un seul coup de dent, de manière qu'aucun d'eux n'eût le temps de se réveiller et de donner l'alarme à ses camarades. J'avais été ensuite délivrer, dans les cavernes, cent cinquante prisonniers que ces voleurs avaient enchaînés pour les engraisser et les manger. Une autre fois, enfin, j'avais battu à la course les meilleurs chevaux du pays; j'avais fait en cinq heures vingt-cinq lieues sans m'arrêter.
A mesure que ces nouvelles se répandaient, l'admiration augmentait; on se pressait, on s'étouffait autour de moi; les gendarmes furent obligés de faire écarter la foule. Heureusement que les parents de Louis, de Jacques et de tous mes autres maîtres avaient emmené les enfants dès que la foule s'était amassée autour de moi. J'eus beaucoup de peine à m'échapper, même avec le secours des gendarmes; on voulait me porter en triomphe. Je fus obligé, pour me soustraire à cet honneur, de donner par-ci par-là quelques coups de dents, et même de décocher quelques ruades; mais j'eus soin de ne blesser personne, c'était seulement pour faire peur et m'ouvrir un passage.
Une fois débarrassé de la foule, je cherchai Louis et Jacques; je ne les aperçus d'aucun côté. Je ne voulais pourtant pas que mes chers petits maîtres revinssent à pied jusque chez eux. Sans perdre mon temps à les chercher, je courus à l'écurie où l'on mettait toujours nos chevaux et nos harnais. J'y entrai, je ne les y trouvai plus; on était parti. Alors, courant à toutes jambes sur la grand'route qui menait au château, je ne tardai pas à rattraper les voitures, dans lesquelles on avait entassé les enfants sur les parents; ils étaient une quinzaine dans les deux calèches.
—Cadichon! voilà Cadichon! s'écrièrent tous les enfants quand ils m'aperçurent.
On fit arrêter les voitures; Jacques et Louis demandèrent à descendre pour m'embrasser, me complimenter et revenir à pied; puis Jeanne et Henriette, puis Pierre et Henri, puis enfin Elisabeth, Madeleine et Camille.
—Voyez-vous, disaient Louis et Jacques, que nous connaissons mieux que vous l'esprit de Cadichon; voyez comme il a été intelligent! Comme il a bien compris les tours de ce sot Mirliflore et son imbécile de maître!
—C'est vrai, dit Pierre; mais je voudrais bien savoir pourquoi il a voulu absolument mettre le bonnet d'âne au maître. Est-ce qu'il a compris que le maître était un sot, et qu'un bonnet d'âne est le signe qui indique la sottise?
Camille:—Certainement, il l'a compris; il a bien assez d'esprit pour cela.
Elisabeth:—Ah! ah! ah! Tu dis cela parce qu'il t'a donné le bouquet comme à la plus jolie de l'assemblée.
Camille:—Pas du tout, je n'y pensais pas, et, à présent que tu m'en parles, je me souviens que j'ai été étonnée, et que j'aurais voulu qu'il allât porter le bouquet à maman: c'est elle qui était la plus belle de l'assemblée.
Pierre:—C'est toi qui la représentais, et puis je trouve, moi, qu'après ma tante l'âne ne pouvait mieux choisir.
Madeleine:—Et moi donc, et moi, est-ce que je suis laide?
Pierre:—Certainement non, mais chacun a son goût, et le goût de Cadichon lui a fait choisir Camille.
Elisabeth:—Au lieu de parler de jolies ou de laides, nous devrions demander à Cadichon comment il a pu si bien comprendre ce que disait cet homme?
Henriette:—Quel dommage que Cadichon ne puisse parler! que d'histoires il nous raconterait!
Elisabeth:—Qui sait s'il ne nous comprend pas? J'ai bien lu, moi, les Mémoires d'une poupée; est-ce qu'une poupée a l'air de voir et de comprendre? Cette poupée a écrit qu'elle entendait tout, qu'elle voyait tout.
Henri:—Est-ce que tu crois cela, toi?
Elisabeth:—Certainement, je le crois.
Henri:—Comment la poupée a-t-elle pu écrire?
Elisabeth:—Elle écrivait la nuit avec une toute petite plume de colibri, et elle cachait ses Mémoires sous son lit.
Madeleine:—Ne crois donc pas de pareilles bêtises, ma pauvre Elisabeth; c'est une dame qui a écrit ces Mémoires d'une poupée, et, pour rendre le livre plus amusant elle a fait semblant d'être la poupée et d'écrire comme si elle était une poupée.
Elisabeth:—Tu crois que ce n'est pas une vraie poupée qui a écrit?
Camille:—Certainement non. Comment veux-tu qu'une poupée, qui n'est pas vivante, qui est faite en bois, en peau et remplie de son, puisse réfléchir, voir, entendre, écrire?
Tout en causant, nous arrivions au château; les enfants coururent tous à leur grand'mère, qui était restée à la maison. Ils lui racontèrent tout ce que j'avais fait et combien j'avais étonné et enchanté tout le monde.
—Mais il est vraiment merveilleux, ce Cadichon! s'écria-t-elle en venant me caresser. J'ai connu des ânes fort intelligents, plus intelligents que toute autre bête, mais jamais je n'en ai vu comme Cadichon! Il faut avouer qu'on est bien injuste envers les ânes.
Je me retournai vers elle, et je la regardai avec reconnaissance.
—On dirait en vérité qu'il m'a comprise, continua-t-elle. Mon pauvre Cadichon, sois sûr que je ne te vendrai pas tant que je vivrai, et que je te ferai soigner comme si tu comprenais tout ce qui se fait autour de toi.
Je soupirai en pensant à l'âge de ma vieille maîtresse; elle avait cinquante-neuf ans, et moi je n'en avais que neuf ou dix.
«Mes chers petits maîtres, quand votre grand'mère mourra, gardez-moi, je vous prie, ne me vendez pas, et laissez-moi mourir en vous servant.»
Quant au malheureux maître de l'âne savant, je me repentis amèrement plus tard du tour que je lui avais joué, et vous verrez le mal que j'ai fait en voulant montrer mon esprit.
XX
LA GRENOUILLE
Le garçon orgueilleux qui avait tué mon ami Médor avait obtenu sa grâce, probablement à force de platitudes; on lui avait permis de revenir chez votre grand'mère. Je ne pouvais le souffrir, comme bien vous pensez, et je cherchais l'occasion de lui jouer quelque mauvais tour, car je n'étais guère charitable, et je n'avais pas encore appris à pardonner.
Cet Auguste était poltron et il parlait toujours de son courage. Un jour que son père l'avait amené en visite, et que les enfants lui avaient proposé une promenade dans le parc, Camille, qui courait en avant, fit tout à coup un saut de côté et poussa un cri.
—Qu'as-tu donc? s'écria Pierre courant à elle.
Camille:—J'ai eu peur d'une grenouille qui m'a sauté sur le pied.
Auguste:—Vous avez peur des grenouilles, Camille? Moi, je n'ai peur de rien, d'aucun animal.
Camille:—Pourquoi donc; l'autre jour, avez-vous sauté si haut, quand je vous ai dit qu'une araignée se promenait sur votre bras?
Auguste:—Parce que j'avais mal compris ce que vous me disiez.
Camille:—Comment, mal compris? C'était pourtant facile à comprendre.
Auguste:—Certainement, si j'avais bien entendu; mais j'ai cru que vous disiez: «Une araignée se promène là-bas.» J'ai sauté pour mieux voir, voilà tout.
Pierre:—Par exemple! Ce n'est pas vrai, cela, car tu m'as dit tout en sautant: «Pierre, ôte-la, je t'en prie».
Auguste:—Je voulais dire: «Ote-toi, que je la voie mieux».
—Il ment, dit tout bas Madeleine à Camille.
—Je le vois bien, répondit Camille de même.
Moi, j'écoutais la conversation, et j'en profitai, comme on va voir. Les enfants s'étaient assis sur l'herbe, je les avais suivis. En approchant d'eux, je vis une petite grenouille verte, de l'espèce qu'on appelle gresset; elle était près d'Auguste, dont la poche entr'ouverte rendait très facile ce que je projetais. J'approchai sans bruit; je saisis la grenouille par une patte, et je la mis dans la poche du petit vantard. Je m'éloignai ensuite, pour qu'Auguste ne pût deviner que c'était moi qui lui avais fait ce beau présent.
Je n'entendais pas bien ce qu'ils disaient, mais je voyais bien qu'Auguste continuait à se vanter de n'avoir peur de rien, et de ne pas même craindre les lions. Les enfants se récriaient là-dessus, lorsqu'il eut besoin de se moucher. Il entra sa main dans sa poche, la retira en poussant un cri de terreur, se leva précipitamment et cria:
—Otez-la, ôtez-la! Je vous en supplie, ôtez-la, j'ai peur! Au secours, au secours.
—Qu'avez-vous donc, Auguste? dit Camille moitié riant et moitié effrayée.
Auguste:—Une bête, une bête! Otez-la, je vous en supplie.
Pierre:—De quelle bête parles-tu? Où est cette bête?
Auguste:—Dans ma poche! Je l'ai sentie, je l'ai touchée! Otez-la, ôtez-la; j'ai peur, je n'ose pas.
—Tu peux bien l'ôter toi-même, poltron que tu es, reprit Henri avec indignation.
Elisabeth:—Tiens! il a peur d'une bête qu'il a dans sa poche, et il veut que nous l'ôtions, quand il n'ose pas la toucher.
Les enfants, après avoir été un peu effrayés, finirent par rire des contorsions d'Auguste, qui ne savait comment se débarrasser de la grenouille. Il la sentait gigoter et grimper dans sa poche. La frayeur augmentait à chaque mouvement de la grenouille. Enfin, perdant la tête, fou de terreur, il ne trouva d'autre moyen de se débarrasser de l'animal, qu'il sentait remuer et qu'il n'osait toucher, qu'en ôtant sont habit et le jetant à terre. Il resta en manches de chemise; les enfants éclatèrent de rire et se précipitèrent sur l'habit. Henri entr'ouvrit la poche de derrière; la grenouille prisonnière, voyant du jour, s'élança par l'ouverture, tout étroite qu'elle était, et chacun put voir un joli petit gresset effrayé, effaré, qui sautait et se dépêchait pour se mettre en sûreté.
Camille, riant:—L'ennemi est en fuite.
Pierre:—Prends garde qu'il ne coure après toi!
Henri:—N'approche pas, il pourrait te dévorer!
Madeleine:—Rien n'est dangereux comme un gresset!
Elisabeth:—Si ce n'était qu'un lion, Auguste se jetterait dessus; mais un gresset! Tout son courage ne pourrait le défendre de ses griffes.
Louis:—Et les dents que tu oublies!
Jacques, attrapant le gresset:—Tu peux ramasser ton habit; je tiens ton ennemi prisonnier.
Auguste restait honteux et immobile devant les rires et les plaisanteries des enfants.
—Habillons-le, s'écria Pierre, il n'a pas la force de passer son habit.
—Prends garde qu'une mouche ou un moucheron ne se pose dessus, dit Henri; ce serait un nouveau danger à courir.
Auguste voulut se sauver, mais tous les enfants, petits et grands, coururent après lui, Pierre tenant l'habit qu'il avait ramassé, les autres poursuivant le fuyard et lui coupant le passage. Ce fut une chasse très amusante pour tous, excepté pour Auguste, qui, rouge de honte et de colère, courait à droite, à gauche, et rencontrait partout un ennemi. Je m'étais mis de la partie; je galopais devant et derrière lui, redoublant sa frayeur par mes braiments et par mes tentatives de le saisir par le fond de son pantalon; une fois je l'attrapai, mais il tira si fort, que le morceau me resta dans les dents, ce qui redoubla les rires des enfants. Je réussis enfin à le saisir solidement; il poussa un cri qui me fit croire que je tenais sous ma dent autre chose que l'étoffe du pantalon. Il s'arrêta tout court; Pierre et Henri accoururent les premiers; il voulut encore se débattre contre leurs efforts, mais je tirai légèrement, ce qui lui fit pousser un second cri et le rendit doux comme un agneau: il ne bougea pas plus qu'une statue pendant que Pierre et Henri lui enfilèrent son habit. Je lâchai aussitôt qu'on n'eut plus besoin de mon aide, et je m'éloignai la joie dans le coeur, d'avoir si bien réussi à le rendre ridicule. Il ne sut jamais comment cette grenouille s'était trouvée dans sa poche, et depuis ce fortuné jour il n'osa plus parler de son courage ... devant les enfants.
XXI
LE PONEY
Ma vengeance aurait dû être assouvie, mais elle ne l'était pas; je conservais contre le malheureux Auguste un sentiment de haine qui me fit commettre à son égard une nouvelle méchanceté, dont je me suis bien repenti depuis. Après l'histoire de la grenouille, nous fûmes débarrassés de lui pendant près d'un mois. Mais son père le ramena un jour, ce qui ne fit plaisir à personne.
—Que ferons-nous pour amuser ce garçon? demanda Pierre à Camille.
Camille:—Propose-lui d'aller faire une partie d'âne dans les bois; Henri montera Cadichon, Auguste prendra l'âne de la ferme, et toi tu monteras ton poney.
Pierre:—C'est une bonne idée que tu as là, pourvu qu'il veuille bien encore!
Camille:—Il faudra bien qu'il veuille; fais seller le poney et les ânes; quand ils seront prêts, vous le ferez monter le sien.
Pierre alla trouver Auguste, qui faisait enrager Louis et Jacques, en prétendant les aider de ses conseils pour embellir leur petit jardin; il bouleversait tout, arrachait les légumes, replantait les fleurs, coupait les fraisiers, et mettait le désordre partout; les pauvres petits cherchaient à l'en empêcher, mais il les repoussait d'un coup de pied, d'un coup de bêche, et lorsque Pierre arriva, il les trouva pleurant sur les débris de leurs fleurs et de leurs légumes.
—Pourquoi tourmentes-tu mes pauvres petits cousins? lui demanda Pierre d'un air mécontent.