DEUXIÈME PARTIE ADAPTATIONS
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CHAPITRE PREMIER DE L’ÉDUCATION : PRINCIPES ET MOYENS D’ACTION
Pour bien se pénétrer du rôle énorme que l’éducation devrait jouer dans la vie du pays et de la famille, il faut réfléchir qu’elle ne doit pas se proposer seulement de rendre nos enfants aussi heureux et aussi armés que possible. Non. Elle a aussi une portée sociale. Elle est notre seul moyen vrai de travailler au progrès moral. Car nous ne pouvons nous améliorer que dans nos enfants.
Le caractère de l’adulte ne se modifie guère. Il a ses traits arrêtés, comme le visage. Quel chagrin, parfois, malgré les plus fermes résolutions, de constater qu’on ne parvient pas à redresser sa nature… Et alors, cette consolation nous reste : tous les fruits décevants de notre expérience, nous allons en faire profiter ceux qui sont nés de nous. Nos efforts vers le mieux, nous allons tout de même leur faire toucher le but ; ce seront nos enfants qui les réaliseront, qui en profiteront. Car, chez eux, la substance est encore tendre, plastique. Il y a une nourriture et une orthopédie morales, vraiment efficaces. Toutes ces qualités que nous rêvions pour nous-mêmes, nous les en parerons. Ils les auront pour nous.
Au point de vue social, nous soignons nos ulcères et non pas notre sang. Nous emprisonnons, nous hospitalisons tous les déchets humains, nés de notre mauvaise organisation, et nous ne cherchons pas à atteindre le mal à sa source.
Ici apparaît un des rôles de l’éducation. Elle seule peut faire comprendre aux hommes leur véritable intérêt ; elle seule peut éviter que ne soient jetés à la circulation tant d’éléments nuisibles, car elle peut seule créer une mentalité enfin révoltée contre des conditions sociales qui permettent l’éclosion, la mise au jour de tant de déchets lamentables.
Pour améliorer une race, il ne faut guère compter sur les lois, qui ne sont que l’enjeu des luttes de partis. Il faut agir directement sur ses mœurs. C’est l’œuvre de chacun, qui tient ainsi un peu de l’avenir dans ses mains. Et l’action la plus facile, la plus logique, la plus urgente, ne doit-elle pas s’exercer sur l’éducation, par l’éducation ?
Nous ne pouvons préparer un meilleur état social qu’en pénétrant nos enfants des monstrueuses iniquités qui déshonorent notre époque, qu’en leur montrant ensuite comment l’édifice entier pourrait être restauré pierre à pierre, selon nos rêves.
Il faut les frapper d’exemples qui les pénètrent jusqu’au cœur.
L’éducation est bien fondée sur l’imitation. Méfions-nous de ce fait. Que d’enfants prennent les façons de saluer, de parler, de leurs parents ! Et, la meilleure preuve que l’éducation est à base d’imitation, c’est que l’enfant n’apprend à parler qu’en appelant les choses comme il les entend appeler. Il en va de même de ses autres acquisitions.
Avez-vous réfléchi que nous accomplissons un acte énorme quand nous apprenons à notre enfant le nom d’une chose ? Cela n’a l’air de rien, mais c’est le symbole de l’éducation. Ce petit ne savait pas comment appeler cette chose. Il ne sait rien. C’est la page blanche. Nous prononçons un nom. Désormais, l’enfant appellera, de par nous, cette chose par ce nom…
Mais, direz-vous, ce n’est pas une bien grave responsabilité, puisque cette chose s’appelle ainsi du consentement unanime. D’accord. Mais nous lui apprenons des idées, de la même façon que des mots. Et, souvent, il restera aussi étroitement fidèle aux idées qu’aux mots. Il continuera d’appeler « cuiller », comme nous le lui avons appris, l’ustensile qui lui sert à manger sa soupe. De même, il continuera de penser sur les usages, la famille, la société, la politique, comme nous le lui avons appris.
Quand vous enseignez un mot, quand vous inculquez une idée, songez à la gravité de votre acte…
L’enfant est absolu. Il est extrême. Il hurle pour un tout petit caprice. Ses gestes sont exagérés. Il n’a pas le sens du juste milieu. Et c’est une des tâches de l’éducation de l’amener à la pondération, à la coordination, à l’équilibre, comme on règle une balance instable, excessive, jusqu’à ce qu’elle indique les poids sans faire d’abord des oscillations désordonnées.
Ayons de l’éloignement pour l’espiègle, l’enfant terrible. Il est d’un exemple néfaste. Ses défauts, qu’on admire, ne sont pas les traits véritables de l’enfance. Oui, l’enfant doit passer par toutes les étapes de l’humanité — il la recommence — mais faisons-lui franchir les étapes ingrates au pas redoublé.
Et méfions-nous aussi de cette indulgence aux fredaines, que les enfants retiennent : « Il faut bien que jeunesse se passe !… Il jette sa gourme !… Folle avoine !… »
C’est sous ce manteau-là qu’on cache tant de hontes et qu’on prépare tant de maturités frelatées.
Quand des enfants se passionnent pour un jeu, une besogne, il ne faut pas les en détourner brusquement, même s’ils s’y absorbent trop. Car la créature s’attache à ce dont on l’éloigne, comme elle s’écarte de ce qu’on lui impose.
Il faudrait pouvoir classer les défauts des autres dans l’esprit de l’enfant, à ses yeux, en défauts curables et défauts incurables. Bien pénétré de cette notion, il ne se moquera jamais d’un infirme, d’un disgracié, parce qu’il sera bien persuadé que ceux-là n’y peuvent rien. Il réservera sa verve et son instinct critique pour le petit camarade prétentieux, la petite amie frivole. Ceux-là, les « blaguer », c’est un peu les soigner.
C’est un critérium très sûr, ce sens du corrigible et de l’incorrigible. Faisons un retour sur nous-même. Nous savons fort bien ceux de nos travers que nous pouvons ou que nous ne pouvons pas redresser.
Le grande infirmité incurable, c’est la vieillesse. Enseignons bien aux enfants à ne pas la railler. Certes, ils ne peuvent pressentir l’incessante, la pathétique angoisse, les tournants tragiques de cette descente à la mort. Mais qu’ils s’accoutument à la contempler avec autant de gravité que la mort même. Qu’ils ne la méprisent pas, qu’ils en aient pitié. Si nous n’étouffons pas dans leur cœur ce germe de dédain cruel que nous inspire à nous-même la vieillesse, ils le perpétueront. Nous découvrons sur notre voisin les signes de l’âge avec une jubilation féroce, une sorte de mépris impitoyable. Il nous paraît diminué, déchu, à terre. Un farouche hallali sonne en nous. Et nous aurions peut-être besoin nous-même, à ce même moment, d’indulgence et de compassion. N’est-ce pas effrayant que deux amants, remis face à face après avoir été longtemps séparés par la vie, au lieu d’être attendris d’abord par leurs communs souvenirs, pensent avant tout, cruellement : « Comme il a vieilli… Comme elle a vieilli… »
Le colère, le mépris, la tristesse, l’ironie, impriment chacun aux traits humains une expression particulière. Et, inversement, par une sorte d’instinct atavique, en voyant ces expressions sur un visage, nous décidons qu’il est irrité, méprisant, triste, ou railleur.
Mais cette proposition inverse n’est pas toujours vraie. Et voilà une remarque à faire entrer dans l’esprit des enfants. Il suffit d’un pli, d’un relief léger, sculpté dans notre chair, pour que notre masque exprime ces divers états d’esprit. Et l’individu qui porte ce masque n’est pas toujours dans cet état. S’il a les traits tombants, on dit qu’il est triste. Si sa lèvre se retrousse, on dit qu’il est méprisant. Qui sait ? Il est peut-être intérieurement très gai, ou il ne méprise peut-être personne. Et qui plus est, il ne sait peut-être pas qu’il a l’air triste, ou méprisant.
Le proverbe : « Ne jugeons pas les gens sur la mine », prend ici son sens le plus fort. Car cette mine modelée par le coup de pouce fantaisiste de la nature, n’exprime pas toujours les sentiments qui s’agitent derrière elle.
Que les enfants soient mis en garde contre les méfaits du silence. Plus on est muet, paresseux à parler, plus on se rapproche du végétal, des règnes naturels qui nous ont précédés. La parole, l’écriture, tous les moyens de correspondre entre les humains, sont des acquisitions, des signes de culture. En profiter, c’est aller dans le sens de l’avenir. Les dédaigner, c’est aller en sens contraire.
Ah ! Le mal que peut faire le silence, entre compagnons de vie… Il faut se le représenter, pour le vaincre.
Mêlons autant que possible nos enfants à notre existence. Il y a des enfants soignés, peignés, comme des plates-bandes de parterre, mais tenus dans l’ignorance, à l’écart de la vie. Ils ne doivent rien savoir de ce qui se passe hors de leur salle d’études. Ils sont prisonniers. On les a tellement disciplinés, façonnés, qu’ils ne sont pas eux-mêmes. Ils n’ont pas d’élans, de gestes spontanés. Ils n’osent même plus élever la voix. Ils étouffent.
Accoutumons les enfants à serrer de près les projets. Donnons-leur l’exemple. Projetons-nous — le mot l’indique — dans l’avenir. Nous nous verrons alors aux prises avec de petites difficultés de détail qui ne nous étaient pas tout d’abord apparues. Elles ne doivent pas nous décourager. Mais nous devons nous ingénier d’avance à les résoudre. Ce petit travail d’anticipation n’est pas du travail perdu.
La mère française est grondeuse. Elle a la main leste et la tape sèche. Sans cesse elle réprimande, elle houspille ses enfants, qui finissent par ne plus entendre. Quand une femme interpelle un enfant d’une voix impérieuse, on peut affirmer : c’est la mère.
Combien un mot calme et bien placé reste plus efficace ! Est-on sûr que les enfants ne deviennent pas désobéissants à cause de ce manque de prestige, de cet avilissement de la réprimande ?
Il faut insister sur ce penchant de la mère française à se répandre en gronderies, en réprimandes, si nombreuses, si continues, que l’enfant ne prête plus d’attention à ces observations en chapelet et n’en garde plus qu’une confuse impression de tristesse, celle que lui donne la chute continue d’une averse. Il les range au nombre des calamités naturelles.
Il arrive ceci : c’est qu’en France, l’enfant n’entend jamais signaler que ses défauts. Jamais on ne vante ses qualités. S’il est bon de redresser ses travers, il serait salutaire d’exalter et d’accroître par la louange ses dons.
L’enfant ne connaît de lui-même, pour se les être entendu reprocher, que ses travers.
Le femme, — et même l’homme, à y réfléchir — ne s’entend célébrer que dans l’amour. Pour la première fois, un autre être rend hommage à ses vertus, à ses beautés, à ses grâces. Et je me demande si ce n’est pas un des secrets de la toute-puissance de l’amour.
Dans la bourgeoisie française, les enfants en bas âge accaparent la mère. Elle ne vit que pour eux. Elle ne vit pas pour elle. Et c’est pourtant la fleur de sa jeunesse. Puis, au contraire, plus tard, elle met ces mêmes enfants en pension, elle ne les voit presque plus. Toujours le manque d’harmonie, de mesure.
Il existe un moyen, pour la jeune mère bourgeoise, de se vouer moins uniquement à la première éducation de ses enfants et de pouvoir profiter ainsi des plus charmantes années de son existence. Pourquoi ne pas confier, de plus en plus, les petits-enfants aux grands-parents ? Tout milite en faveur de cette tendance. La grand-mère n’est plus l’aïeule en cheveux blancs des clichés convenus. Elle est active, allante. Elle peut assumer la tâche. Et d’un cœur d’autant meilleur qu’elle a tout de même renoncé en partie à l’agitation du monde et qu’elle a, pour ses petits-enfants, une mansuétude, une patience, une douceur, que n’ont pas toujours les mères.
Il y a des mères très malheureuses. Peut-être sont-elles les artisans de leur propre malheur. Peut-être en faut-il voir les causes dans la sèche sévérité de la première éducation, puis dans l’abandon de l’internat.
Il faut avoir le courage d’ouvrir les yeux des enfants sur ce grand et triste drame, qui fait tant de victimes. Il s’agit de ce malentendu si fréquent, bien plus fréquent qu’on ne croit, entre la mère et ses enfants. Elle les aime et elle ne parvient pas à s’en faire aimer. Elle se plaint de ne pas les avoir près d’elle et, quand elle les a, elle les accable d’observations, elle leur rend ces réunions pénibles.
Il y a alors, chez ces enfants, un sentiment qui n’a de nom dans aucune langue. Ce n’est pas de la haine, de l’éloignement, de l’hostilité. Non. Je le répète. Cela n’a pas de nom.
Enfin, ces enfants et leur mère ne se comprennent plus. Chaque fois qu’ils tentent de s’étreindre, dans un élan, ils se heurtent et se blessent.
Et ce sont là, je le répète, des mères très malheureuses, très douloureuses. Elles ont beaucoup d’amour refoulé dans le cœur. Et quand elles veulent le montrer, elles se sentent maladroites. Il leur paraît qu’on accueille mal leurs caresses. Il leur jaillit des mots différents des mots qu’elles voudraient dire. Quel calvaire devient alors leur existence…
Et les enfants comprennent tard — avec quelle affreuse mélancolie — le malentendu qui les a séparés de leur mère. Aussi faut-il le dénoncer, s’efforcer de le dissiper à temps.
L’enfant doit apprendre à vivre dès qu’il commence à vivre. De sa première année dépendront toutes ses années. On doit appliquer pour ainsi dire dès la naissance les principes dont on entend s’inspirer. C’est une nécessité capitale. Plus l’éducation devient une science, plus cette influence initiale apparaît décisive. Le petit être que nous portons dans nos bras est d’une plasticité incomparable. A ce moment de son existence, l’action du milieu s’exerce profondément sur les instincts héréditaires, encore inconsistants et l’orthopédie morale peut accomplir des miracles.
Le livre, le théâtre même, ont montré l’importance du choix de la nourrice sur la destinée de l’enfant. Ils ne se sont pas attardés, que je sache, devant une vue que m’a dévoilée la prescience d’un illustre physiologiste. Si la nourrice communique sûrement à l’enfant des tares de son tempérament physique, peut-être lui donne-t-elle aussi quelques-uns des grands traits de son caractère. Il est possible qu’il devienne un peu breton, ou normand, ou gascon, selon le lait qu’il a sucé. Les enfants nourris par une chèvre ne gardent-ils pas quelque chose de capricant ?
On a tout dit des soins qui doivent entourer les premières sensations de l’enfant qui s’ouvre à la vie. Que rien ne l’offense, que tout le flatte, de ce qu’il voit, entend, goûte, touche et respire. Qui sait si des sens heureux ne préparent pas une âme heureuse ? On a tout dit de la nécessité, dès cette première année de l’enfant, de fortifier en lui les bonnes habitudes, de briser les mauvaises, de combler ses justes désirs et de résister ferme à ses caprices malicieux. La bibliothèque de la première éducation est riche en conseils. L’un d’eux mérite pourtant qu’on s’y arrête encore. Puisque l’enfant apprend la langue qu’il entend, enseignons-lui tout de suite un langage correct. Ne lui parlons pas bébé. N’employons pas nous-mêmes ces mots puérils qu’il balbutie et qu’il devra ensuite désapprendre. Pourquoi appeler devant lui « tuture » un objet qu’il devra finalement appeler « voiture » ? Ne tombons pas dans le travers de ces gens qui, pour se faire comprendre d’un anglais, lui parlent français avec un accent britannique.
Il n’y a pas de pire moyen d’éducation que la violence.
Les grands éclats de voix, les aigres gronderies, sont inefficaces. Nous l’avons dit : l’enfant s’y accoutume et cesse bientôt de les entendre. Dans les champs, la plupart des charretiers mènent leurs chevaux à grand renfort d’effroyables jurons. Mais bientôt ils ne peuvent plus se dépasser eux-mêmes en violence. Et leurs hurlements sont sans action. Au contraire, le taciturne obtient tout d’un mot qui porte.
Proscrivons aussi la menace du père Fouettard et autres Croquemitaines. A quoi bon peupler l’imagination des enfants de fantômes d’épouvante ? La réalité leur réserve assez de visions d’effroi sans que nous en ajoutions.
Enfin, n’usons pas des punitions corporelles. La gifle n’est qu’une décharge de la colère. De sang-froid, on la regrette. Elle soulage qui la donne. Elle ne guérit pas qui la reçoit. N’en usons donc pas, ni du martinet, ni de la fessée, de la potée d’eau froide, ni du cabinet noir. Toute cette puérile torture a les effets de la vraie torture. Elle inspire toutes les suggestions, toutes les lâchetés de la peur. Je suis persuadé que la plupart des enfants mentent par crainte du châtiment. C’est le moyen de défense des faibles.
Au lieu de la punition qui n’explique rien, il faut mettre des freins sur la route des mauvais penchants. Il faut, par exemple, représenter vivement les conséquences de la glissade vers le mal. C’est le « Attention ! Tournant dangereux », qui évite au chauffeur la culbute.
Rien ne vaut la peinture des suites successives d’une sottise initiale pour en détourner un enfant.
Dans les Impressions de Voyage en Suisse, Dumas père raconte l’aventure d’un jeune Anglais timide. Épris d’une jeune fille, il est invité chez le père de l’idole. Comme entrée de jeu, il écrase, dans un salut correct, l’orteil goutteux du vieux lord. Troublé par ce début, il accroche un tapis de table où pose un encrier. Le liquide se répand. Il l’étanche avec son mouchoir qu’il remet dans sa poche. Mais à la fin du repas, il avale une bouchée de pudding brûlant et s’éponge la face du mouchoir plein d’encre. Le voilà nègre. La galerie n’y résiste plus. Elle éclate de rire. Le pauvre jeune homme s’enfuit. Il n’épousera pas l’adorée. Ainsi s’enchaînent les bévues. Que de fois n’a-t-on pas l’occasion d’évoquer l’histoire de l’Anglais timide ?
Une des conséquences de la fusion entre le physique et le moral, c’est de soigner les travers de la même façon que les maux du corps. Ainsi qu’on l’a vu à propos du déterminisme, le principal moyen de cure contre la tentation de mal faire consiste à se représenter fortement tous les inconvénients de l’acte à commettre. On se les mettra devant les yeux et on trouvera ainsi une raison de résistance. On puisera la force de se livrer à cette exhortation dans l’instinct qui nous souffle de rester en santé morale, de ne pas nous nuire. C’est le remède préventif.
On pourra aussi s’appliquer à échapper à la tentation en s’occupant fortement à une autre besogne attirante. C’est le remède révulsif, celui qui aiguille sur d’autres voies l’ardeur et le désir.
Un père devrait toujours être indulgent aux travers de son fils : il ne sait jamais s’il ne les lui a pas légués…
Au lieu de punir, de se montrer autoritaire, je voudrais qu’on exerçât sur l’enfant du « prestige », cet ascendant que nous acquérons parfois sur nos amis, notre entourage. Et cela dès la toute petite enfance. C’est cette sorte de respect ébloui qu’il faut lui inspirer pour le diriger, jusqu’au jour où nous pourrons agir sur sa sensibilité et sa raison, ces deux rênes idéales. Comment l’obtenir ? Jamais, en tout cas, avec des coups. Ce prestige, c’est de notre opiniâtreté à vouloir nos desseins, c’est de la dignité de notre attitude qu’il doit naître. Nous devons donner à l’enfant la notion de notre fermeté comme de la solidité des murs, de la clarté du jour. Un sourcil froncé, une voix simplement durcie, valent alors toutes les imprécations du monde.
Un autre mot me satisferait autant que le prestige pour définir ce pouvoir nécessaire avant l’éveil du cœur et de l’intelligence : c’est la crainte, mais la crainte au sens divin du mot. Car nous sommes, nous devons être pour le tout petit une sorte de divinité. C’est de nous qu’il tient toute sa morale de berceau. Ce qu’il doit faire et ne pas faire, c’est ce que nous permettons et défendons. Provisoirement, nous sommes sa conscience ! Et voilà en quoi, devant le grand observateur qu’est le petit enfant, nous devons surveiller nos gestes, nos paroles, paraître en beauté, comme des dieux qui seraient visibles.
Ce prestige, qui nous sert quand l’enfant s’éveille à peine à la vie, dans les premières années de son existence, il faut le garder à ses yeux quand il commence à comprendre et à sentir. C’est plus difficile, mais c’est aussi nécessaire…
Nous nous enorgueillissons par trop, devant les enfants, de notre expérience. Ce n’est que la somme de nos déceptions. N’en soyons pas plus fiers que des cheveux qui blanchissent ou qui tombent : l’expérience n’est qu’enthousiasmes pâlis, illusions fanées. La vie ne nous donne guère de sagesse. En faut-il un exemple ? Deux crises bornent l’existence virile : à l’aube, l’éveil des sens, au déclin, leur sommeil. Or, ces deux crises font commettre à l’homme des folies analogues. Ne croyons donc pas devenir d’augustes, de marmoréennes statues. Ayons humblement conscience de notre continuelle fragilité.
Il y a une sorte de contrat à établir entre l’enfant et ses parents. Jusqu’à l’âge où il subvient à ses besoins, une subordination de sa part est inévitable. C’est aux parents à l’en pénétrer et à lui rendre douce cette nécessité d’obéissance.
Il faut insister sur cette idée qu’en ne punissant pas les enfants, on leur évite de mentir. En effet, ils emploient le mensonge comme un bouclier. Ils se dissimulent derrière lui. C’est un moyen de cacher la faute et d’éviter le châtiment. Si, lorsqu’ils ont commis une maladresse, cassé quelque objet, ils savent qu’en l’avouant on ne les grondera pas, qu’on ne les frappera pas, qu’on leur dira simplement : « Ce n’est pas bien. Tâche de faire attention », qu’on leur représentera le prix des choses, le soin qu’il en faut avoir, dans ce cas-là, ils avoueront, ils ne mentiront pas. Ils auront acquis, pour l’avenir, le précieux bénéfice de la franchise.
Pour cultiver cette franchise chez l’enfant, il faut, comme je l’ai dit, ne pas lui inspirer la crainte du châtiment violent, qui est le secret de la dissimulation chez les petits.
Il faut lui montrer aussi l’avantage de la franchise, le persuader que c’est la suprême habileté dans la vie.
Il n’y a qu’une limite à la franchise : le souci de ne pas faire à autrui une peine inutile : on ne signale pas un défaut physique ; on cache au malade la gravité de son état.
On n’imagine pas tout ce qu’on peut obtenir des enfants, lorsqu’on a remplacé, dès l’origine, la sévérité par la douceur, l’autorité par le prestige.
Lorsqu’ils ont commis un acte répréhensible, on les touche plus que par une punition en leur disant de très simples phrases, qui varient seulement selon leur nature : « Ce n’est pas chic… ce n’est pas élégant », ou : « Tu m’as fait de la peine ».
Surtout lorsqu’un enfant est « difficile », il faut toucher ses cordes sensibles, il faut en jouer. Ce sont des moyens d’agir sur lui. Il n’y a pas de créature complètement indomptable. Mais les façons varient d’apprivoiser.
Lorsque nos enfants regimbaient devant quelque usage nécessaire, nous les envoyions dans une île imaginaire qu’au mépris de la géographie nous appelions la Papouasie.
— Tu ne veux pas le suivre ? Eh bien, il faut aller vivre en Papouasie.
La Papouasie, c’était une île sauvage où l’on pouvait s’affranchir de toutes les coutumes, de toutes les convenances. Dès qu’un refus de suivre la règle commune nous paraissait regrettable, nous prononcions l’arrêt :
— Eh bien, va en Papouasie.
Par ce prompt exil, nous faisions toucher à ces petites intelligences les usages dont on ne peut pas s’affranchir sans se nuire, sans se diminuer, du moment qu’on a accepté de vivre dans notre société actuelle. C’est la concession au milieu. Et cela nous permettait un triage entre les coutumes… Seules, celles que nous jugions indispensables exigeaient, en cas de rébellion, le fatal :
— Alors, va en Papouasie,
On ne saurait trop proclamer les bienfaits de l’éducation au plein air, au jardin. D’ailleurs la vie aux champs est aussi salutaire aux grands qu’aux petits. Les milieux de luxe ou d’argent, même les milieux artistes ou politiques, exercent sur le sens moral une action dissolvante. Il s’y relâche ou s’y atrophie. Cette seule vue suffirait à justifier l’utilité des retraites momentanées au contact de la nature, où l’on se purifie, où l’on se restaure, où l’on se ressaisit.
Mais l’éducation proprement dite au jardin présente d’innombrables avantages et facilite singulièrement la tâche des parents qui s’y consacrent.
Un jardin, c’est surtout un inépuisable champ d’étude, mais c’est aussi une charmante salle d’étude. Une table et des chaises de fer sur la pelouse à l’ombre, et voilà la classe prête. Les ingrats et nécessaires débuts de l’instruction, écriture, calcul, orthographe, rudiments d’histoire et de géographie, paraissent moins arides, au grand air, dans la verdure. Une heure y suffit, chaque matin. Et encore, comme l’attention des petits est courte et vite lasse, coupe-t-on la séance de brèves détentes, — le temps de butiner une fleur, d’ébaucher une pirouette dans l’herbe — dont on revient avec une cervelle toute neuve, toute fraîche, à la rosée.
Même pour ce travail d’écolier, le jardin ne prête pas seulement ses meubles et son décor. Il y apporte une aide plus directe. Il fournit des instruments de démonstration. S’agit-il d’arithmétique ? Les brins d’herbe sont des unités très commodes que l’on peut diviser, fractionner, réunir. Faire un bouquet, c’est faire une addition. Et c’est plaisir que d’apprendre la soustraction en enlevant les grains d’une grappe de groseilles ou de raisin.
Au jardin, la géographie devient un jeu. Avec le sable des allées, on construit des villes, des contrées entières, hérissées de montagnes, creusées de vallées et de fleuves, bordées d’estuaires et de golfes. Et tous les noms, toutes les formes, entrent sans effort dans les petites mémoires. Le jardin lui-même, avec ses cultures variées, ses détours, est un plan familier, qu’on s’exerce à lire. De là, procédant toujours du simple au composé, de l’immédiat au lointain, la vue s’étend au village, au canton, au département, au pays tout entier.
C’est au cadran solaire que les petits apprennent à s’orienter, qu’ils pressentent, devant l’ombre qui s’avance sur la table d’ardoise, la marche de l’univers. Et le soir, étendus sur un banc devant la maison, le nez levé vers le grouillement infini des étoiles, ils interrogent, ils veulent connaître le nom des astres et des constellations, le sens de ces images ingénieuses et charmantes que les anciens ont dessinées sur le ciel.
Sans cesse, leurs questions vont au-devant des problèmes que le jardin leur pose. Aussi la science leur est-elle aimable et légère. Rien qu’en lançant ces bulles de savon dont le vol hésitant papillonne sur les fleurs, ils apprennent autant de physique qu’en une classe morose.
En effeuillant une fleur, en la dépouillant de sa robe charmante de pétales, en découvrant le pistil où dort le fruit futur, l’étamine gonflée de pollen, ils se préparent à comprendre, dans l’esprit le plus chaste et le plus sain, le mystère merveilleux des fécondations.
Le jardin les initie encore à d’autres connaissances, plus humbles et souvent plus utiles, de celles que dédaignent les examens et les brevets. Ils suivent les progrès du potager, depuis le jour où le jardinier a fait ses premiers semis. Ils épient les jeunes pousses dès l’éclosion, sous les cloches de verre et les châssis, puis en pleine terre. Ils savent ce qu’il faut à chacune d’eau, de chaleur et de soleil. Ils souffrent des privations qu’elles endurent. Ils connaissent l’époque où fruits et légumes seront à maturité. Combien peu de leurs aînés, dans les villes, possèdent ce calendrier rural ? Enfin, s’étant intéressés étroitement à la vie des plantes, ils les suivent jusqu’aux suprêmes étapes, jusqu’à l’office, jusqu’à la cuisine, et ils n’ignorent rien de l’art modeste de les cueillir, de les dresser, même de les accommoder.
D’autres enseignements, plus hauts, plus vastes, naissent et jaillissent encore du jardin. Ils dépassent bien un peu les petites têtes enfantines. Mais ils secouent tout de même sur elles une semence de vérité. Ainsi, les enfants ont voulu trois petits enclos dans le grand. Chacun le sien. Le sens de la propriété est si profondément enraciné… Mais quelle bonne leçon de mutualité lorsqu’ils consentent — la chose arrive — à s’entr’aider dans leur arrosage, à se prêter leurs outils, ou même à mettre en commun un carré de légumes, afin d’en obtenir un meilleur rendement…
Autre exemple. A suivre jour par jour cette végétation qui les entoure, à la voir naître d’une graine, d’un bourgeon, de rien, presque, puis, insensiblement, à travers les vicissitudes, couvrir la terre et masquer même le ciel, les enfants prennent la meilleure leçon de patience et de ténacité. Ils conçoivent comment, à persévérer sans cesse dans son labeur à travers les obstacles, on parvient à l’achever. Ils prennent la notion précieuse de l’effort continu, qui mène à l’épanouissement de l’œuvre.
Dans le « plant » de radis, le jardinier a semé les graines à profusion. Cependant, un nombre restreint vient à croissance. Ce sont les plus fortes, les mieux armées pour la lutte, pour conquérir leur place au soleil. Les choses ne vont guère autrement par le monde. Et en se penchant sur leurs radis, les enfants trouvent un exact reflet de la lutte qui les attend. Et quand le jardinier — ce philosophe sans le savoir — choisit les meilleures graines et les meilleurs semis, il fait de la sélection, cette sagesse de l’avenir.
Un jardin, c’est plein de symboles. A-t-on oublié, le dernier automne, des pommes de terre au fond de la cave ? Elles ont poussé, ce printemps-ci, des tiges, longues, pâles et minces, de vrais cierges, où les enfants en joie cherchent vainement un air de famille avec la plante trapue, d’un vert chaud, qui s’épanouit en ce moment au soleil. Ainsi apparaît l’œuvre déprimante de la nuit, et le bienfait de la lumière. Rien ne ressemble plus à l’esprit laissé dans l’ignorance, que ce tubercule abandonné dans la cave.
Un jour, on a coupé un arbre trop vieux, ou dont l’ombre devenait nuisible. Mais il lance obstinément, les années suivantes, des rejets qu’il faut abattre de nouveau. Ainsi les longues erreurs, profondément enracinées, reparaissent après qu’on les a jetées bas. On croit les avoir arrachées, et il faut, longtemps encore, combattre leurs poussées renaissantes.
Mais, dira-t-on, voilà de petits enfants pour qui la vie au jardin ne doit pas être folâtre tous les jours : s’entendre ainsi tirer une moralité de tout ce qu’on voit ? Erreur. Ils s’instruisent en riant, en jouant, en courant, au hasard de la promenade, au détour d’une allée. Tout cela ne les empêche pas d’arroser, de bêcher, de grimper aux échelles, de se livrer à la plus saine gymnastique, de vivre en santé, en lumière, comme les autres plantes du jardin. Ils accomplissent la vraie mission de l’enfance, qui est de satisfaire son immense gaîté et son immense curiosité. Et la sagesse en puissance, éparse, qui monte du jardin, les féconde sans qu’ils y songent, comme le pollen qui danse dans l’air chaud tombe au calice de leurs sœurs les fleurs.
Les séjours à la campagne ne sont pas seulement riches en exemples et favorables au recueillement. Ils exercent aussi une action sédative et tonique. On peut concevoir que la vie au grand air enlève aux enfants le goût de ce qu’on appelle les « idées diaboliques ». Après une journée de saine fatigue où ils se sont dépensés, ils n’éprouvent plus le besoin de déverser le trop-plein de leur exubérance en inventions plus ou moins saugrenues.
On ne doit pas éduquer en chaire. Toutes les occasions sont bonnes d’enseigner aimablement la vie. Il suffit la plupart du temps de tirer d’un acte courant sa moralité. J’en prendrai pour exemple la leçon de conduite, où le père apprend à son fils à mener une auto. A y regarder de près, les principes du chauffeur, appliqués à la vie, constituent une véritable petite morale. Le garçon qui se pousserait par le monde comme il dirige sa voiture par les campagnes ferait sans doute son chemin. C’est une même science de savoir conduire et de savoir se conduire.
Que demande-t-on avant tout au bon mécanicien ? De bien connaître sa machine, afin de prévenir le mal, et, au besoin, de le découvrir et d’y remédier. A quoi sert à un chauffeur d’être audacieux, brillant, rapide, s’il est ignorant, s’il reste sottement en panne faute d’avoir prévu l’accroc ou de pouvoir le réparer ? C’est la connaissance à la base, la qualité essentielle. Sans elle, toutes les autres sont inutiles et vaines.
Eh bien, notre machine, à nous, c’est notre corps. D’ailleurs, l’auto est presque un être, dont l’essence est le sang, dont le métal est la chair, dont l’électricité est le flux nerveux, la source de vie. On nous a laissés longtemps dans l’ignorance, et même dans le mépris de notre corps. Au contraire, nous devons le connaître en tous détails, savoir « ce qu’il y a dedans », comme le mécanicien doit connaître sa machine organe par organe. Et cette connaissance aussi sera pour nous capitale, nécessaire, à la base. Car elle nous permettra de prévenir souvent le mal, de veiller sur notre santé, la plus précieuse des richesses — on ne le répétera jamais assez — puisque, sans elle, nous ne pouvons jouir d’aucune autre.
La deuxième vertu qu’on exige d’un mécanicien, c’est le soin. Non content de bien connaître sa machine, il l’entretient bien. Il la graisse, il la huile, la nettoie, la palpe, il en vérifie les jointures, il l’ausculte, il dresse l’oreille au moindre bruit insolite. Ces attentions, appliquées à nous-mêmes, s’appellent l’hygiène et le sport. Elles doivent donc tenir encore dans notre existence une place importante, primordiale. Ainsi donc, graissons, huilons, nettoyons, entretenons notre propre machine, faisons jouer ses articulations, si nous voulons qu’elle garde longtemps sa force, sa souplesse, son « état de neuf ».
Mais voici notre mécanicien sur la route. Il a démarré. Va-t-il foncer tout droit, en obus ? Non, à moins que ce ne soit un fou. Il aura l’œil. Il veillera au verre cassé, au chien, au croisement, au virage, au pochard, à l’embardée, bref à toutes les embûches du chemin. Il cherchera, avant tout, dans sa marche, à ne pas se nuire. Et ainsi de nous. Nous cherchons, avant tout, à nous éviter l’accident. L’intérêt personnel, le puissant instinct de la conservation, demeure notre première loi. On a cherché à masquer cette vérité, parce qu’on lui trouvait un visage féroce. Mais ceux-là mêmes qui la niaient en paroles la justifiaient par leurs actes. Ayons donc le courage de la regarder honnêtement en face. Notre premier devoir, c’est un devoir envers nous-même. Les autres n’en sont que les prolongements élégants, les fleurs.
Car il y en a d’autres. Notre mécanicien, observant soigneusement les règles de la route, évitera d’emboutir les passants et les voitures. De même qu’il conjure l’accident pour lui-même, il conjure l’accident pour autrui. Bref, il ne fera pas aux autres ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fît. Cette maxime-là, toutes les religions et toutes les philosophies l’ont inscrite en tête de leurs lois. C’est encore de l’intérêt personnel, mais de l’intérêt personnel élargi. Et là, encore, l’école du chauffeur est l’école de la vie.
Enfin, s’il découvre sur la route un confrère en panne et les bras au ciel, notre mécanicien s’arrête. Il s’enquiert de ses besoins. Il lui passe l’outil, la pièce, le bidon d’essence qui lui manquent. Il fait aux autres ce qu’il voudrait qu’on lui fît. C’est un échange de bons procédés, de la générosité avisée, de l’égoïsme au troisième degré. C’est un sens social qui vient à peine d’apparaître sur notre planète, qui s’y développe lentement, et qu’on a baptisé d’un nom un peu lourd et massif : la solidarité.
Ainsi, ne pas se nuire, ne pas nuire aux autres, aider les autres, voilà les trois règles de conduite. Avec ces trois maximes-là dans la tête, ces trois freins sous la main, on peut marcher. Droit et souple, élégant et réfléchi, habile et prudent, bien pénétré du rôle de la chance dans les actes humains, on peut foncer vers le but qu’on s’est donné, en s’emplissant éperdument la poitrine de la griserie de l’air et les yeux de la beauté des sites…
CHAPITRE II DE L’ÉDUCATION : QUELQUES ASPECTS
Argent. — Ménage. — De la parure. — De la discussion. — Éducation sexuelle. — Mariage, amour, famille.
Argent.
Bien user de l’argent, c’est aussi difficile que de jongler sur la corde raide : il faut, en effet, en user avec une attention habile, harmonieuse, avec une grâce élégante, comme un jongleur fait de ses boules ; et, en même temps, il faut rester en équilibre, éviter de tomber de l’un ou l’autre côté, dans l’un des deux travers de l’avarice ou de la prodigalité.
Y a-t-il rien de plus laid que l’avare ? De créature plus sordide que le faux pauvre, qu’on trouvera mort sur une paillasse où de la vermine grouillera parmi les billets de banque ? Y a-t-il rien de plus sot que l’homme qui trime toute sa vie, qui accumule de l’argent, sans prendre le temps d’en user, sans la satisfaction même de le laisser à des êtres aimés ?
Et le prodigue est aussi un être déplorable. D’abord, il donne le pire exemple à ses enfants. Puis il prépare leur ruine. Car son vice est de ceux qui frappent les générations successives. Et le secret des plus vilaines déchéances, des pires bassesses, des plus navrantes turpitudes, ne tient-il pas dans cette formule : « dépenser plus qu’on n’a ».
Ces limites tracées, il devrait y avoir un art de la dépense. On n’y apporte pas toujours assez de logique, assez d’harmonie. J’ai déjà cité l’exemple du sou du télégraphe. Au risque d’envoyer un texte obscur qui sera préjudiciable, on se martyrise la cervelle pour économiser un mot, — un sou — dans une dépêche. Et, quelques instants plus tard, par ostentation, par routine, on donnera dans un café un pourboire presque égal au prix du verre de bière. J’ai évoqué ces femmes qui évitent de prendre une voiture par la pluie, perdent leur robe ou contractent une maladie dont les soins coûteront mille fois plus qu’une heure de taxi. On me cite également le cas de ce jeune marié qui offre à sa femme une bague de trois mille francs et, ses réserves fort écornées, lui sert un voyage de noces dans des conditions si mesquines qu’elle en garde un souvenir néfaste pour l’avenir du ménage.
Oui, il existe une science de conduire un budget. Science délicate, modeste, essentielle, qu’on ne peut guère enseigner que par de continuels exemples et qu’on ne peut jalonner que de quelques principes. Ne pas étriquer sa vie par une épargne démesurée — la mort vient, on n’a joui de rien — ne pas la gâcher par une dépense excessive, et user intelligemment de ce dont on dispose. Il faut mettre des fleurs dans sa vie, mais seulement les fleurs qu’on peut acheter, celles qu’on ne doit à personne.
On répartira ses ressources par chapitres, en donnant à chacun de ces chapitres des dimensions selon ses goûts. Ainsi, dans tel ménage, on sacrifiera un peu le loyer au voyage ; dans tel autre, le voyage à la table. Mais, la part faite de ces légitimes préférences, cette distribution doit demeurer harmonieuse. Aucune de ses parties ne doit être démesurée. Il y a, dans le langage familier, une expression qui condense toute cette science : « savoir s’arranger ». Faute de savoir s’arranger, il y a des ménages qui vivent dans la gêne avec des ressources dix fois supérieures — et un train d’apparence égale — à celles d’autres ménages plus judicieux.
Il faut se rendre compte et se rendre des comptes à soi-même. C’est-à-dire qu’il faut d’une part dominer sa situation, voir où on va, et d’autre part examiner de près, en connaissance de cause, les différents articles de son budget.
En particulier, l’argent de poche, l’argent qui coule entre les doigts, échappe au contrôle et provoque d’irréparables surprises, si l’on ne surveille pas sa fuite.
Enfin, et ce n’est pas le moins important de ces conseils généraux, il faut que les époux se consultent et se concertent. Ils doivent briser cette étrange pudeur qui retient tant d’êtres de « parler argent ». Ils doivent apporter, aux choses de l’argent, le même goût de franchise profonde et dévoilée qu’aux choses de l’amour.
Ainsi, équilibre, harmonie, examen, on retrouve toujours, pour toutes les manifestations de la vie, les mêmes lois.
Ce n’est pas l’argent qui est haïssable, ce sont ses effets, sa recherche et son usage… L’argent, lui, n’est qu’une représentation de pouvoir. Le détestable, ce sont les bassesses commises pour acquérir ce pouvoir, pour le conserver, pour en mésuser.
L’héritage direct m’apparaît légitime, parce qu’il peut être une compensation à d’autres legs que nous ne pouvons pas empêcher, le legs des maladies, des vices de constitution. Pourquoi ne pas léguer nos biens à nos enfants, puisque nous leur léguons, en les leur versant dans le sang, toutes nos autres hérédités ?
Cette formule d’un fort banquier m’a toujours frappé et vaut qu’on la creuse et la médite : « Si je n’étais pas honnête par nature, je le serais par intérêt. »
Oui, c’est notre intérêt d’être honnête. C’est l’habileté suprême, quoi qu’il y paraisse.
Il faudrait montrer l’intérêt d’être honnête, par des anecdotes. Ainsi, un monsieur refile à 527 francs une obligation qu’il sait être sortie au pair à 500 francs. Il se réjouit de sa roublardise. Or, elle avait gagné 100.000 francs…
On représentera tout le mal que se donne le voleur, toute l’inquiétude qui le hante, les risques qu’il court, ses frissons, ses alertes, ses sursauts. S’il dépensait autant de sa substance pour un labeur inoffensif, « non nuisible », il gagnerait davantage.
Surtout que le voleur est le plus souvent pincé. Évoquez les grands vols qui ont frappé l’opinion dans ces vingt ou trente dernières années… la plupart des voleurs sont pris. Ils ne profitent donc pas du larcin. Et, par là, ces récits sont de la morale en action, puisqu’ils prouvent l’avantage de l’honnêteté.
Ménage.
Plumeaux esbrouffants, courants d’air, bastonnades des meubles, tapis défenestrés, servantes en équilibre sur le vide pour frotter les vitres, odeur âpre et pointue de l’encaustique, mares sur les carrelages, cuivres anciens astiqués au grand dommage de leur patine, inévitable rançon des bibelots brisés, voilà le ménage, dans sa manière agressive, niaise, traditionnelle.
A mesure que l’outillage se perfectionne, remplaçons par l’aspirateur le ridicule époussetage qui ne fait que déplacer la poussière. Rendons le « ménage » moins inutilement désagréable et bruyant : assouplissons-le.
Le culte de l’escalier, dans la maison de province, symbolise la conception du ménage. Dans ces vieilles demeures où l’on ne trouve pour se laver que des cuvettes de poupée, l’escalier resplendit comme une agate. Les invités qui le descendent, la main crispée à la rampe, flattent tout haut la propriétaire : « Oh ! Oh ! cet escalier est d’une propreté hollandaise ». Et ils appréhendent tout bas : « Sûrement, je vais me casser la figure ». Quand la maîtresse de maison y découvre une trace de pas, elle gémit, déshonorée : « Ce n’est plus un escalier, c’est une route ». Elle le soigne comme d’autres cultivent leur esprit. Elle s’y mire. Il lui tient lieu de conscience.
Nous ferions mieux d’apporter d’abord en nous ce goût de netteté brillante.
Améliorons le rangement, l’odieux, le terrible rangement, qui groupe en pile les objets les plus disparates, boîtes, papiers, livres, carnets, pourvu qu’ils aient la même dimension. L’odieux rangement, qui fait, de tout objet rangé, un objet introuvable.
Il faut apporter un peu d’initiative, de goût personnel, dans l’aménagement du logis. Pourquoi suivre aveuglément les décrets du tapissier ou l’exemple du voisin ? Pourquoi, par exemple, s’astreindre à orner toujours la cheminée d’une pendule, à mettre l’heure sur le feu, comme la marmite sur le fourneau ? Mettez-y des fleurs : elles sonneront les saisons. Pourquoi encore obéir à la sotte coutume qui fait du salon un désert glacé, et qui veut que la plus belle pièce du logis soit la moins fréquentée ?
Une femme doit connaître à peu près le prix des choses que sa cuisinière achète. Sans quoi, comment modérer la danse du panier ? Un excellent entraînement pour l’adolescente, c’est d’accompagner parfois la domestique aux Halles.
Et puis, il faut pouvoir au besoin mettre la main à la pâte, connaître des principes et un peu de pratique culinaires. La patronne qui réprimande sa cuisinière sans rien savoir du métier, manque autant de prestige et frise autant le ridicule qu’un ingénieur qui reprend un ouvrier sans pouvoir saisir l’outil et lui montrer comment s’en servir.
L’attitude des enfants envers les domestiques de leur maison est délicate. La situation de la servante est tellement fausse !
Mais, là comme ailleurs, ils ne feront qu’imiter leurs parents. Quels exemples ceux-ci doivent-ils donc leur donner ?
Pour beaucoup de gens, les domestiques ne sont pas des êtres humains ; ils ne sont pas de la même race. On leur parle avec une dureté inconsciente, comme à des esclaves. On a pour eux des paroles et des procédés blessants. En province, la maîtresse de maison met son orgueil à ce que les servantes soient levées avant le jour, astiquent à la chandelle, sans nécessité. On leur impose des travaux répugnants, démesurés.
Et quand, au contraire, on s’est pénétré de l’injustice d’une telle attitude, quand on les considère comme des êtres pareils à soi, comme des semblables, on est continuellement choqué, gêné, des services qu’on leur demande. Je sais un académicien qui ne peut se résoudre à faire vider son vase de nuit par sa bonne.
En somme, il faut regarder les domestiques dans la maison comme des collaborateurs. Chacun, dans cette association, fait son métier. « Monsieur » gagne de l’argent. La cuisinière fait la cuisine. Une fois cette position prise, on sera vite amené à leur épargner le ton rude, les façons dédaigneuses et les besognes inutilement humiliantes.
L’écueil, c’est que, traités sur le pied d’égalité, ils ne comprennent pas toujours ce pacte, car leur éducation ne les y a pas préparés. Et ils gagnent à la main, se relâchent et débordent. Il y a là une mesure à garder. Comme vis-à-vis des enfants, c’est en exerçant sur eux une sorte de prestige, qu’on les maintiendra dans leur rôle.
Leur situation est si injuste, si douloureuse — cet isolement, ces chambres au septième, cette constante inégalité de condition avec leurs maîtres, — qu’il faut y remédier par une grande bonté, une compassion attentive. A moins d’inconduite incurable, il ne faut pas chasser la bonne enceinte, il faut la mettre à même de faire ses couches et la reprendre.
Et puis, il faut tendre surtout à supprimer la domesticité. L’Amérique nous offre un exemple partiel de cette évolution. Le machinisme nous y aidera. Il y a déjà des monte-charges, des nettoyages par le vide. Il faut encourager ces tentatives. Et puis on s’aperçoit avec surprise qu’on peut accomplir soi-même — dès qu’on se trouve dans une situation un peu exceptionnelle — toutes sortes de petites besognes que l’on jugeait indignes de soi ou dont on se croyait incapable : faire le lit, les chaussures, etc.
De la parure.
Quelles idées devons-nous laisser tomber, dans l’esprit de nos filles, par nos conversations, nos enseignements, notre exemple, sur la toilette et la parure ?
L’une et l’autre tiennent une place énorme dans la vie de la femme actuelle. Faut-il la restreindre et dans quelle mesure ?
Voyons d’abord pourquoi la parure et la toilette jouent un rôle si important dans la vie féminine. Ce goût de s’enjoliver par les vêtements, les bijoux et par de menus artifices, ce goût est inhérent à la nature même. Puis l’éducation et le milieu l’ont singulièrement favorisé.
Ce goût, ai-je dit, est naturel. En effet, sans témoin, sans recherche d’approbation extérieure, pour lui-même, l’être humain éprouve une satisfaction naïve et pleine à se sentir orné d’atours. C’est un instinct de l’animal. Le paon s’offre pour lui seul l’orgueil de son splendide éventail. Le coq agite la crête et tend l’ergot, le faisan promène son plumage d’or et de feu. Une chatte, pour elle-même, se lisse, se pomponne avec les mêmes petites mines soigneuses et tendues qu’une femme occupée à se remettre de la poudre sur le nez. L’homme éprouve du plaisir, même loin des regards, à porter un costume d’exception qui le dégage, l’avantage et l’empanache — uniforme ou travestissement. Et, si les miroirs pouvaient parler ! S’ils pouvaient raconter tous les sourires complaisants, les regards approbateurs, toutes les attitudes essayées, ils témoigneraient par leurs aveux que le goût de la parure est, avant tout, un instinct de solitaire.
Mais l’éducation va renforcer cette tendance naturelle. En France surtout, la classe moyenne élève ses enfants au-dessus d’elle-même. Elle les entoure de plus de soins et de luxe qu’elle n’en a connu. Elle fait de ses filles des poupettes pomponnées qui flattent l’orgueil et les yeux. Elle en fait des objets d’amour et de vanité. Puis on développe, avec une niaise légèreté, la coquetterie chez la petite fille. On lui dit, les mains jointes ; « Oh ! comme elle a une jolie robe ! » L’enfant se pavane et ces louanges lui deviennent si nécessaires qu’elle les provoque au besoin : « Tiens, regarde comme j’ai une jolie robe. » Ainsi le germe naturel est fécondé. La coquetterie va se développer, emplir l’être.
Enfin, l’enfant grandit et l’influence du milieu va s’exercer à son tour. Il s’agit désormais de briller aux yeux des rivales, de les égaler ou de les éclipser. Et, pour triompher, la femme va désormais se plier à la tyrannie délicieuse de la Mode.
Ah ! Tout ce qu’on peut, tout ce qu’on doit dire contre la Mode. Elle fait appel à de bas instincts : la frivolité, la sottise, l’ostentation. Elle traîne derrière elle toutes les défaillances. Combien de femmes, conduites par la Mode, descendent jusqu’au crime, en tous cas jusqu’à ce crime domestique de dépenser au-delà des ressources du ménage ? La tentation des grands magasins a fomenté autant de drames que l’alcool des assommoirs.
La Mode est détestable aussi lorsqu’elle apparaît, chez ceux qui la lancent, comme une spéculation industrielle. Sous couleur de caprice, elle force les femmes à des changements fréquents de costumes, au grand profit de ceux qui vendent ces nouveaux modèles.
La Mode est odieuse lorsqu’elle impose à la vanité féminine ces colliers dont chaque perle représenterait pour une famille pauvre un monde de bonheur.
Si l’on devait désespérer de l’intelligence des femmes, ce serait en les entendant parler toilette. Comme elles prennent alors une voix chaude, passionnée, unique ! Et n’est-ce pas à pleurer, lorsqu’on rencontre une jeune femme qu’on a connu fine, cultivée, de ne l’entendre plus parler que robe, de sentir toutes ses pensées attachées à la robe ? N’est-ce pas attristant d’assister à la rencontre de deux femmes, d’écouter leurs propos frémissants : « Vous avez un chapeau exquis — le vôtre est délicieux. »
Et comme on mesure bien la colossale importance qu’une femme attache à sa robe, lorsqu’on la voit entrer dans un salon avec un nouveau modèle, toute troublée, les genoux défaillants, à la pensée de l’effet qu’elle produit.
Ne doit-on pas désespérer de cette intelligence, lorsqu’on évoque tous les excès de la Mode dans un passé bien court ? Oui, on a vu des femmes qui devaient rester à genoux dans leur voiture à cause de la hauteur de leur chapeau. On en a vu qui ne pouvaient pas entrer dans cette même voiture, à cause de la largeur de ce même chapeau. On a vu des femmes écrasées par une auto qu’elles ne pouvaient pas fuir, tant leur jupe était entravée. On en a vu crever des yeux et déchirer des joues avec leurs longues épingles à chapeau. Et encore je ne parle pas des souffrances qu’elles endurent, sous le corset, du haut de leurs talons. Ces sortes de supplices sont si ridicules que nous les raillons chez les autres peuples. Nous n’avons pas assez de sarcasmes pour le pied atrophié des Chinoises ou l’anneau dans le nez des Peaux-Rouges.
Et cependant, cette mode, il faut la subir dans une certaine mesure, pour plusieurs raisons. D’abord il faut la considérer comme une nécessité sociale, presque aussi impérieuse que la nécessité de se vêtir. Une femme qui s’affranchirait complètement de la Mode nuirait à la renommée de son ménage. On le croirait ruiné ou tout au moins en fâcheuse situation. La robe de la femme est le drapeau de l’association conjugale. L’œil de ses amies excelle à déchiffrer l’âge de ses vêtements. Si son chapeau, si son manteau datent, on croira qu’elle n’a pas pu les renouveler. Et par une sorte de loi absurde et inéluctable, il s’ensuivra une dépréciation de sa valeur sociale. Elle tombera, sinon dans l’estime, au moins dans l’estimation de son entourage. Pour se payer le luxe de garder tout au long de sa vie la même forme de robe ou de chapeau, une femme devrait être tellement riche et tellement généreuse, qu’on ne pût imputer ni à l’avarice, ni à la gêne cette fidélité.
Il faut encore subir la Mode afin de plaire. Mais dira-t-on, pourquoi faut-il plaire ? Pour bien des raisons. D’abord, la femme doit plaire parce que c’est une de ses raisons d’être. Tout en elle n’est-il pas fait pour séduire et charmer ? Le désir de plaire l’anime. Qui n’a mesuré l’extraordinaire pouvoir d’un mot de louange sur une femme ? Or, dans l’attrait qu’elle exerce, sa grâce et sa beauté jouent un rôle important, et aussi la façon de servir cette grâce et cette beauté. Pourquoi abandonnerait-elle ces légitimes moyens d’action ? La femme recèle comme la fleur l’avenir de la race, elle a droit aussi à la corolle.
Ensuite, plaire, c’est s’accroître. C’est marquer une conquête sur la nature. C’est une acquisition sur la créature primitive. Et tous les efforts des humains n’ont-ils pas toujours tendu à se cultiver, à se perfectionner, à embellir la vie ? De ce point de vue, l’élégance est un progrès. Une femme doit se parer, non pas pour être mieux que les autres, mais pour être mieux qu’elle-même.
Une femme doit plaire encore dans l’intimité du foyer, pour garder son prestige vis-à-vis de son compagnon d’existence. Fi de celles qui se montrent trop volontiers en vieille robe de chambre ou en savates éculées. Pour entretenir le culte, il faut parer l’autel.
Elle doit plaire, enfin, pour se défendre contre les attaques de l’âge, pour s’affermir contre lui, pour reculer l’heure du déclin. Souci pathétique, digne de respect et de pitié.
Donc, il faut plaire. Or, la femme ne peut plaire que dans les lignes auxquelles nos yeux sont accoutumés. Feuilletez un album de gravures de modes. Celles qui datent de cinq ans nous paraissent surannées, touchantes et comiques. On s’écrie : « Comment les femmes ont-elles pu avoir des manches pareilles ? » Le regard oublie aussi vite qu’il s’habitue, en matière de costumes. En s’écartant de la mode, on s’enlève des chances de plaire. Force est donc de la suivre.
Mais il faut le suivre de loin, et non point jusque dans ses excès. Il faut s’en inspirer, lui prendre ce qu’elle a de gracieux. Il ne faut pas qu’une femme, dans la rage d’être à la mode, abdique son goût personnel. Et le cas est fréquent. Telle mode avantage une femme, telle autre mode la désavantage. Va-t-elle donc les suivre aussi étroitement l’une et l’autre ? Non. Telle mode est fort coûteuse. Telle autre l’est moins. Il faudra par conséquent, avant de les suivre, consulter ses ressources. Il importe de garder, même sur ce terrain, l’esprit de réflexion, d’examen, d’harmonie, nécessaire à tous les actes de la vie.
De la discussion.
Persuadons-nous bien que les neuf dixièmes des discussions sont fondées sur des malentendus. Et parfois sur des malentendus matériels. On écoute si peu les autres… Mais c’est souvent sur les définitions qu’on s’est mal entendu. Mettez-vous bien d’accord sur la signification des mots, sur l’objet de la discussion. Et vous verrez que vous serez d’accord, ou près de l’être, sur le fond même de la question. Cette crainte du malentendu est d’ailleurs excellente en tous cas. Elle met de la prudence, de la modération, de la clarté dans la discussion. Elle fait frein.
Le malentendu ne préside pas seulement aux querelles. Il se glisse silencieusement entre deux adversaires qui s’imaginent nourrir de mutuels griefs. Ils ne s’en sont jamais expliqués. Y parviennent-ils ? L’erreur et la vindicte se dissipent en même temps.
On ne saurait trop mettre les enfants en garde contre cet incessant danger. Il est même peut-être plus général encore qu’on ne pense. Deux êtres, animés du désir de s’ouvrir l’un à l’autre, de se pénétrer, ne se comprennent jamais complètement. L’un et l’autre ne donnent point aux mots le même sens. Chacun sert et suit sa pensée. Il semble que les langages humains soient encore des instruments imparfaits de compréhension. La vie n’est peut-être qu’un long malentendu.
Il faut apporter dans la discussion une large tolérance. On n’y peut parvenir qu’à la condition d’être animé de l’esprit d’examen, c’est-à-dire de l’esprit de science. En effet, ses doctrines sont sans cesse perfectibles, sujettes à révision. Elles sont fondées sur l’hypothèse, à la merci d’une découverte nouvelle. Elles ont un caractère transitoire. Ce ne sont que des travaux d’approche, des étapes vers le vrai. Aussi leurs adeptes, si passionnément qu’ils y soient attachés, ne les affirment-ils jamais avec une lourde assurance. Ils ménagent un adversaire dont ils respectent la sincérité et dont ils craignent de froisser les convictions. Car ils admettent qu’on en puisse avoir d’autres que les leurs.
Au contraire, un esprit de dogme et de passé n’imagine pas qu’on puisse avoir un autre avis que le sien. L’excellence de ses opinions lui apparaît évidente. Parlant de sa cause, de ses journaux, de son patriotisme, il dit : « la bonne cause, la bonne presse, de bons français. » Il a le monopole de ce qui est bon. Il en tient brevet. Sa croyance est si absolue qu’il se défend d’y réfléchir, car réfléchir c’est discuter avec soi-même. Ses principes lui apparaissent si parfaits qu’il les expose avec une impassible puissance, sans soupçonner qu’on puisse penser autrement. Quand il laisse tomber la vérité — sa vérité — de ses lèvres, il ne conçoit pas qu’il puisse blesser quelqu’un. Ainsi écrase-t-on avec sérénité le pied du voisin, justement parce qu’on ignorait qu’il fût là. Force apparente, réelle faiblesse.
Assurons-nous donc cette discrète supériorité dans la discussion, que donne seul l’esprit d’examen.
Avant de formuler une opinion, dites : « Je trouve que… » Ou bien débutez par : « A mon avis… » Cela vous fait sourire, cela n’a l’air de rien. Cela semble une simple forme de langage. Et pourtant cela suffit pour plier l’esprit à la tolérance ; pour lui représenter, chaque fois, qu’il s’agit d’une opinion personnelle et que d’autres peuvent penser autrement.
Faites dire à vos enfants : « Je trouve que… »
Éducation sexuelle.
Depuis une vingtaine d’années, de sérieux efforts se sont exercés en faveur de l’éducation sexuelle. Un véritable apostolat s’est efforcé d’arracher le manteau de honte qui cachait les maladies vénériennes et les rendait d’autant plus graves qu’elles étaient inavouables. D’excellents petits livres, écrits même par des mamans, ont montré comment initier les jeunes filles aux choses de la maternité. Besogne d’autant plus utile que l’éducation bourgeoise, prenant l’ignorance pour l’innocence, avait creusé un fossé profond entre la vie de la jeune fille et la vie de la femme. Qu’une main malhabile le lui fît franchir, elle risquait d’en rester blessée à jamais.
Mais ces généreuses tentatives se heurtaient à de trop lourds préjugés pour provoquer un de ces courants qui emportent la foule. Elles n’ont même pas créé une mode, donné le ton. Et la moitié de l’humanité, par la contagion ou l’hérédité, est touchée par la syphilis. Et la moitié des mariages est faussée dès l’origine par une « effraction » imprévue. C’est à chacun de nous qu’il appartient de reprendre l’œuvre des apôtres de la franchise, d’apporter la lumière à notre foyer, de faire lever doucement cette aube…
Car c’est bien le point capital : il faut agir par progrès insensibles, comme croissent les êtres, comme se lève l’aurore. On procèdera lentement et on procèdera aussi naturellement. C’est-à-dire qu’on lancera peu à peu des idées ou des mots que les convenances réprouvent, mais qu’approuve la raison, en paraissant trouver cela naturel, en les sortant le jour où pour la première fois l’occasion opportune s’en présente dans l’entretien.
C’est le mystère jeté sur toutes les choses de la génération qui leur a donné un goût de perversité. Dit-on à un enfant qui n’achève pas sa phrase : « Voyons, accouche » ? Le mot lui paraît scabreux, honteux même. Le mot lui eût semblé naturel comme la chose elle-même, s’il n’avait pas été défendu, si ses parents l’avaient placé dans la conversation, paisiblement, sainement, comme les mots naître ou mourir.
C’est pour cet enseignement surtout qu’il ne faut pas monter en chaire. Il n’est pas de pire méthode, pour un père ou pour une mère, que d’initier leur enfant un jour avec solennité. Tout au contraire, c’est l’œuvre lente par excellence.
On ne répètera jamais assez, à propos d’éducation sexuelle, ces trois mots : lenteur, opportunité, naturel.
Il est bien entendu qu’elle ne peut être entreprise sainement que dans la vie de famille, par le contact fréquent des parents et des enfants. Pendant des siècles, peut-être, tant que l’esprit général ne sera pas redressé, tout ce qu’un enfant apprendra sur ce sujet par ses camarades aura un goût de fruit défendu, un relent de vice. Les plus belles notions seront confondues avec l’obscénité et la pornographie.
Il va de soi que la vie à la campagne — fût-ce pendant quelques mois de l’année — favorise singulièrement cette éducation. L’exemple des plantes et des animaux familiarise les enfants avec tous les mystères de la reproduction. Quand ils ont disséqué les organes de la génération de la fleur, qui ressemblent si étroitement à ceux de la génération humaine, quand ils ont vu mener la vache au taureau, naître les petits lapins, le veau et le poulain, la procréation n’a plus pour eux de mystère ; elle leur paraît simple et sainte et ils en parlent avec autant de naturelle candeur que des autres rites de la vie.
Il est presque impossible de donner un conseil d’ensemble sur la conduite à tenir au moment de l’éveil des sens chez un garçon. Car c’est bien là que s’applique le précepte : « Il n’y a pas de règles générales. Il n’y a que des cas particuliers ». Tantôt cet éveil est tardif et tantôt précoce. Chez les uns cet éveil sonne en fanfare. Chez les autres il demeure un demi-sommeil. On ne peut que mettre en garde et en armes les tempéraments impérieux — dont on s’exagère peut-être le nombre et les exigences — contre les deux grands risques de la maladie et de l’enfant, leurs suites irréparables. Pour tous ceux que ne dominent pas leurs sens, le mariage jeune, très jeune, apparaît de beaucoup la meilleure solution.
Persuadons-nous qu’on peut arriver à tout dire aux enfants. Cela dépend de la manière de dire et aussi des mœurs admises. La preuve ? Les opéras que les pures jeunes filles de la bourgeoisie vont entendre, racontent souvent d’affreuses histoires. Après un mariage clandestin contre le consentement des parents, un jeune homme de vingt ans s’introduit la nuit chez une jeune fille de quinze ans par une échelle de soie. C’est Roméo et Juliette. Une jeune fille a un enfant, d’un séducteur qui l’a tentée avec des bijoux. Elle tue son enfant. C’est Faust.
Que de femmes ne surveillent pas leur corps, par cette répugnance, cette honte qu’on a mises autour de lui. Il y en a qui cachent des maladies de leur sexe, par fausse pudeur, et jusqu’à en mourir. Il y en a bien plus encore qui négligent — et la frivolité de l’éducation se conjure ici avec le mépris du corps — le soin d’hygiène élémentaire et capital d’avoir le « corps libre ». Elles se soucient plus de leur robe que de la garde-robe.
Il faut agir en matière de lecture comme en matière d’éducation sexuelle. C’est-à-dire éviter de donner l’impression, l’attrait malsain du défendu. Puis allonger progressivement, insensiblement les rênes. Suivre la taille, qui elle aussi grandit sans qu’on la voie grandir. Et toujours garder un ton naturel, sain. Il faut arriver à ce que l’adolescent demande librement :
— Est-ce que je peux lire ça ?
Afin de pouvoir lui répondre avec simplicité :
— Oui.
Ou :
— Plus tard. Ça ne t’intéresserait pas encore.
Au surplus, la curiosité varie énormément d’un enfant à l’autre. Je suis d’avis de leur laisser beaucoup de liberté, de leur permettre un maximum. Qu’importe ? Ce qu’ils ne comprennent pas ne les intéresse pas.
Et quant aux livres vraiment mauvais, d’une perversité voulue, le mieux est de les mettre totalement hors de vue. Je ne sais pas de pire méthode que de coudre des pages. Voilà qui éveille l’idée et la tentation du fruit défendu !
Mariage, Amour, Famille.
Quelle idée du mariage souhaitons-nous donner à nos enfants ? C’est de ce seul point de vue qu’il importe d’examiner la question conjugale en matière d’éducation. C’est pénétrés, nourris de cette idée qu’ils aborderont et qu’ils résoudront plus tard ce grave problème. Leur sort en dépend. Elle vaut donc qu’on y réfléchisse. Et cette opinion — comme toutes les autres opinions — nous la leur communiquerons surtout par nos entretiens, par nos propos parfois les plus incidents, et par notre propre attitude.
Il faut donc prendre parti. Devons-nous soutenir le mariage ou le combattre, le vanter ou le décrier ?
J’estime qu’il faut prendre la défense du mariage. Tout imparfait, tout précaire qu’il soit, de fortes raisons plaident pour lui. Il est la solution de moindre inconvénient. Dans le moment présent, il est, pour un couple, la formalité nécessaire, qui le met en règle avec la société et lui ouvre les portes. Il est le passe-port et le passe-partout. Lui seul permet au père et à la mère de se prolonger ouvertement dans leurs enfants, car lui seul leur permet de les avouer, de les garder, de les élever selon leur pensée, de leur léguer leur nom, leurs reliques et leurs biens.
Le mariage ne fait que consacrer un groupement dont on doit souhaiter la force et la durée. Car la famille, limitée aux parents et aux enfants, constitue la vraie cellule sociale, microcosme où jouent déjà ces vertus d’association dont l’essor doit sauver le monde.
En contraste avec l’égoïsme du célibat, le mariage apparaît en effet une longue épreuve d’altruisme. La vie conjugale contraint à penser aux autres, à travailler pour les autres. Le renoncement, la tolérance, s’y exercent incessamment. Elle n’est qu’une longue suite de concessions mutuelles. En boutade, on pourrait appeler le mariage une concession à perpétuité.
Puis le mariage est dans le sens de l’avenir. La tendresse s’affine et s’épure à travers les siècles. Le monde primitif, le passé barbare, évoquent la promiscuité animale, le « toutes à tous ». Le monde futur réalisera peut-être l’union mûrement délibérée, respectée sans effort ni contrainte, sous la devise « Une seule pour un seul ». D’ailleurs, chaque homme, qui recommence et refait pour son compte toute l’histoire de l’humanité, passe par toutes ces étapes. Il est d’abord le collégien qui désire toutes les passantes ; puis il devient peu à peu plus exigeant, et son choix, de plus en plus rare, tend enfin vers une seule femme.
A quoi bon arracher le sceau légal attaché par le mariage à ces deux grands besoins qui mènent la créature et qui dureront tant que battra un cœur humain : s’appuyer sur un autre être, et se survivre par l’enfant ? Du fond de l’avenir, des révolutions grondantes peuvent accourir, tout abattre pour tout restaurer. Elles n’aboliront pas le sens de la paternité, claire raison de vivre, douce tyrannie que l’homme subit sans révolte, culte qu’il sert dans la ferveur, foi modeste qui possède pourtant, comme ses sœurs altières, ses sacrifices, ses tentations, sa vie future, ses extases, ses mystères et ses grâces, humble religion qui survit à toutes les religions… Des cataclysmes d’idées, des déluges de sang peuvent bouleverser le monde. Ils n’aboliront pas cet instinct qui, aux sommets de la joie et de la souffrance, dans l’amour et la détresse, jette l’homme contre un sein de femme et, dans un élan de tendresse ou de compassion, ouvre les bras de sa compagne sur le doux refuge d’oubli, l’asile voluptueux et maternel…
Il faut donc réagir, dans l’esprit de l’enfant, contre ce continuel dénigrement du mariage que propagent tant de refrains, de satires et de vaudevilles et dont nos faciles plaisanteries — sans doute par un besoin de revanche contre les petites misères de la vie — se font trop volontiers l’écho.
Railleries tellement répandues, tellement admises, qu’une pièce, un roman, ne peuvent pas mettre en scène des époux amoureux sans paraître ridicules et surannés. L’incompatibilité entre le mariage et l’amour est si solidement établie que, pour un passant dans la rue, un couple enlacé n’est jamais un couple marié.
S’il importe de ne pas représenter, aux yeux des enfants, la vie au-dessus du plan du réel, il importe tout autant de ne pas la leur représenter au-dessous de ce plan. Ayons donc le petit courage d’affirmer, en dépit de la littérature et de nos facéties, que s’il n’existe guère de ménages d’amour au sens parfait du mot, il existe par contre nombre d’unions tendres, fortes et durables.
N’en voit-on pas, de ces couples parvenus à leur automne, où l’on sent que les deux compagnons s’estiment toujours et se plaisent encore. Attentifs l’un à l’autre, appuyés l’un à l’autre, ils résistent au temps et à la vie. Les souvenirs purs et frais des primes années ont laissé dans leur cœur un parfum qui ne s’évanouit pas. Puis les enfants, tant de peines et de joies partagées, l’habitude, les liens de la chair, les mutuelles confidences, ont tissé entre eux une trame innombrable et solide. Et cette trame leur est précieuse. Car elle est leur œuvre, elle est née de leur effort, comme la maison qu’ils ont bâtie, le jardin qu’ils ont cultivé. Oui, les inévitables intempéries ont défeuillé la fleur printanière. Mais elles ont découvert et fécondé un solide fruit de tendresse, dont le suc tonique reste le grand cordial, aux heures d’épreuve… Et c’est encore une très belle réalisation.
Montrons aussi aux enfants que la grande chance et la meilleure garantie de bonheur sont dans le libre choix des fiancés, où ils puissent longuement s’éprouver, reconnaître entre eux l’entente et l’attrait, aussi bien les affinités morales que les affinités physiques, dont la place est si large dans la vie à deux. Une telle union ne promet-elle pas plus de sécurité que celles ou présidèrent l’intérêt, le caprice romanesque, un fade arrangement ? Devant de tels gages, inclinons nos préférences personnelles. Réservons simplement notre droit de contrôle et ne l’exerçons qu’au cas où nous aurions découvert chez le prétendant une tare ineffaçable.
Les conversations et les lectures donnent aussi à l’enfant des idées faussées et contradictoires sur l’adultère. D’une part, dans nos propos, nous le traitons en gaudriole. Un homme est-il trompé ? Il est comique. On lui fait les cornes. On l’appelle cocu. Et l’on passe gaiement. Et, d’autre part, les faits-divers sont rouges des drames d’adultère. Le cocu devient tragique. Il tue. Son geste paraît si légitime que le jury l’absout et que la justice lui accorde « l’excuse légale » s’il abat sa femme en flagrant délit… L’enfant recueille ces propos et ces exemples incohérents. Qui croire ? En fait, la vérité est entre ces deux erreurs. L’adultère ne mérite ni l’humour ni la mort. Il n’est point si facile, ni si aisé, ni si gracieux. Il impose, à ceux qui le commettent, toutes sortes de lâchetés, d’entraves, d’humiliations, de mensonges, d’effrois et d’alertes. Il inflige, à ceux qui en souffrent, d’indicibles chagrins. Et, par ailleurs, pour tous ceux qui portent haut le respect de la vie humaine, il n’est pas de défaillance qui exige du sang, pas de cas passionnel qui ne se résolve autrement que par le meurtre.
Les enfants — qui voient tout — voient autour d’eux des ménages se rompre. Accoutumons-les à l’idée que le divorce est juste et logique pour deux époux sans enfant qui se sont trompés l’un sur l’autre, ou l’un l’autre. Mais convenons qu’il apparaît insuffisant, médiocre et boiteux, dès qu’il s’agit d’un père et d’une mère. L’enfant est entre eux, qui les tient par la main. Il les unit d’un lien qu’ils hésitent à trancher. C’est seulement quand les petits sont capables de s’envoler du nid que les parents peuvent l’abandonner à leur tour.
Mais notre propre exemple, notre propre attitude, sont encore les meilleures leçons des choses du mariage. Évitons donc avant tout ces discussions, ces disputes, qui frappent l’esprit des enfants et finissent par y associer les deux idées de querelle et de ménage. Au contraire, quel merveilleux enseignement donne le spectacle d’un foyer où les époux en tous points se concertent et se mettent d’accord. Ministère en miniature, où les deux dirigeants se partagent, à pouvoir égal — car la femme tend très justement à devenir l’équivalente de l’homme — les divers portefeuilles selon leurs aptitudes et non plus selon les traditions : à l’un les finances, les affaires étrangères ; à l’autre l’intérieur, le commerce…
C’est au foyer qu’on apprend toute la délicate conduite de la politique ménagère. Depuis les petites opportunités, celle de ne pas quitter trop tard le négligé du matin, de ne pas chausser trop tôt les pantoufles du soir, jusqu’aux grandes opérations de police, où l’on évince du pouvoir ceux qui tendraient à l’usurper, amis trop assidus, parents trop tyranniques… Politique au grand jour, qui montrera le bienfait de la franchise, de la clarté, des ententes explicites, incessantes, et qui laissera dans l’ombre les aveux inutilement pénibles d’où naissent les conflits.
C’est à l’école du foyer qu’on prend les grandes leçons d’indulgence et de mansuétude, en particulier à l’égard de ces caprices, de ces changeantes humeurs qui sont souvent chez la femme des reflets de sa santé.
C’est là enfin que s’acquiert l’art charmant des prévenances, des attentions, tout cet actif échange, si nécessaire à la durée de la tendresse entre deux êtres : cadeau qui fête les dates heureuses, fine louange qui ensoleille une âme féminine, continuel « souci de l’autre », de lui assurer sa joie, toute sa joie. Certes, l’enfant ignore bien des rites de ce culte assidu et fervent, ceux surtout qui valent à un homme d’être appelé par sa compagne — de quelle voix reconnaissante — un « bon mari ». Mais d’aimables images sont tombées dans sa mémoire. Plus tard il en saisira le sens profond, la portée cachée. Il comprendra que le symbole du mariage est un solide autel bâti d’estime et de confiance, où ne doit pas s’éteindre la flamme du plaisir.
Pour l’amour comme pour le mariage, une seule question s’impose, du point de vue de l’éducation : quelle idée de l’amour souhaitons-nous donner à nos enfants par notre continuel enseignement, afin de les préparer à la vie ?
Ah ! Bien plus encore que pour le mariage, il importe de redresser les notions convenues qui traînent dans les livres, les pièces, les conversations, partout. Toute notre littérature se nourrit de l’amour. Les opéras chantent l’amour. Les tableaux, les statues, illustrent l’amour. L’art tout entier s’inspire de l’amour, sent l’amour, sert l’amour. Et nous respirons un immense mensonge. Jamais la représentation de la vie ne s’est tant écartée du réel. Sans cesse, elle tend à nous montrer l’amour facile, l’amour sans risques, l’amour parfait. Or, il n’est pas une aventure, pas une seule, où l’homme ne se heurte à la crainte de la maladie ou à la crainte de l’enfant. Dans l’aventure mondaine, la femme jette autour de ses reins une invisible ceinture de stérilité qu’il faut tourner avec toutes sortes de ruses amoindrissantes, de soucis triviaux, sans s’affranchir pourtant d’une longue suite de bas soucis. Et l’aventure galante, où le plaisir s’apaise à la source banale, empoisonnée par d’innombrables passages, apparaît encore plus décevante en ses fraudes ou tragique en ses dangers.
Et nous nous faisons les complices de cette énorme duperie, par nos propos. Nous jonglons légèrement avec ces lourds périls. Nous servons de fades lieux communs avec un clignement d’œil, un bon rire gaulois. L’enfant illégitime ? « Péché de jeunesse ». La maladie ? « Coup de pied de Vénus ». Quitte d’ailleurs à déjuger nos paroles par nos actes, en accablant de la même honte impitoyable, de la même réprobation féroce, la fille-mère et le vénérien.
Il faut dénoncer un autre délit de la littérature : elle nous représente la fréquence et la durée du « grand amour », d’un amour si grand qu’il emplisse toute une existence d’une immuable félicité. Le grand amour… On le voit apparaître dans tous les romans, dans toutes les comédies. Où le voit-on dans la vie ? A feuilleter les Mémoires du passé, à regarder autour de soi, on constate vite que — sauf chez quelques êtres d’exception — il n’est point de passion qui demeure étale, qui se soutienne d’une ardeur fixe tout au long d’une existence. On s’aperçoit que tout s’effrite, se ride et fléchit, et que l’amour vieillit encore plus vite que l’amoureux. Peut-être faut-il discerner encore, dans cette croyance au grand amour, au long amour, une prévision d’une humanité supérieure où tous les êtres seraient enfin fidèles et resplendiraient de cette noblesse, de cette force et de cette beauté que donne la constance. Mais ces temps ne sont pas venus. Il n’est pas plus d’amour inaltérable que de jeunesse éternelle. Ah ! Si l’on pouvait lacérer tout ce décor d’illusions, briser tous ces mensonges dorés qui flattent et reflètent notre espoir d’absolu. Si l’on pouvait faire admettre que le bonheur est relatif et la passion saisonnière… Parmi ces couples qui se jettent au grand amour, d’une ruée farouche et parfois meurtrière, il en est qui renonceraient au voyage, d’autres qui du moins en apercevraient d’avance le terme. Que de déceptions, de drames évités…
Est-ce à dire que l’amour ne soit pas important ? Nullement. Il suffit d’interroger l’histoire présente ou passée pour se convaincre qu’il est partout, au centre de tout, qu’il anime tout. Ce n’est pas seulement dans un crime qu’il faut « chercher la femme ». Mais derrière tous les gestes de l’homme, des plus bas aux plus nobles. La conquête de l’argent, celle du pouvoir, qui semblent les grands mobiles humains, ne sont elles-mêmes que des moyens de conquérir la femme. Le désir mâle dresse l’axe du monde. Oui, l’amour est important. Mais c’est à cause de cette importance même qu’il ne faut pas le montrer sous des traits faux et fardés à ceux qui découvrent la vie. Il ne faut pas que l’enfant croie le plaisir si facile, ni l’amour si fréquent…
Au moment où l’évolution féminine s’accélère et se marque, il peut être intéressant d’examiner si elle influencera l’amour, s’il y aura quelque chose de changé dans ses modalités, du fait que la femme s’affranchit, se réalise et devient vraiment la moitié de l’humanité. A mon sens, on n’en peut pas douter. Il semble bien que la femme doive payer la conquête de ses droits sociaux. Et sur quel terrain devra-t-elle reculer, sinon sur celui où s’exerçait souverainement son empire ? Voici donc la prédiction qu’autorise et qu’impose l’inéluctable loi d’équilibre et de compensation : ce qu’elle gagnera en pouvoir visible, la femme le perdra en pouvoir caché.
Il s’agit d’abord d’une diminution de ferveur. Car la galanterie n’est que le signe sensible du culte dont la femme était l’objet, du pouvoir secret qu’elle exerçait sur l’homme. Et ce pouvoir était formidable. Injustement opprimée par la loi du mâle, contrainte à la ruse à défaut du droit, elle avait dû dans l’ombre aiguiser ses armes naturelles, son charme et sa beauté, ses dons d’attrait et de séduction. Par sa dureté même, l’homme obligeait la femme aux souples habiletés. Pour lutter contre lui, elle dut tendre des pièges, dont sa grâce était l’appât. Mais réduite à jouer ce rôle secret, elle s’y montra merveilleuse. Le langage même de l’amour peignait sa souveraineté. Elle était l’idole. Elle était la maîtresse. Le tyran lui parlait à genoux. Et ce fut sa revanche continuelle… La loi disait rudement : « La femme doit suivre son mari ». Mais, dans la rue, le mari suivait les femmes. On la chassa du trône : mais elle régna sur les rois. Elle mena la planète sans jamais se montrer et, par là, fut divine.
On avait fait d’elle une créature rare, distante, convoitée, refermée sur elle-même, défensive. Soit. Elle usa, pour parvenir à ses fins, de son prestige mystérieux. Sa moindre démarche troublait et flattait l’homme en place. Il était prêt d’avance à l’écouter et à la satisfaire. Il l’attendait dans une petite fièvre, après un coup d’œil à la glace et un coup de doigt à la moustache. Et si elle obtenait tant avec un sourire, que n’obtenait-elle pas en accordant davantage ?
C’est cet empire secret qui va peut-être resserrer ses frontières. C’est sur cette carte du Tendre que la femme nouvelle va peut-être abandonner du terrain. Sortie du temple où l’avait reléguée l’homme et prenant place au forum, elle ne connaîtra plus tous les rites du culte ancien. Dès son avènement au grand jour, elle devra laisser tomber son voile de mystère et combattre à visage découvert dans le duel de l’amour.
Est-ce à dire que les deux rivaux vont subir une métamorphose complète ? Que la femme va perdre sa coquetterie, ses charmantes pudeurs, ses grâces émouvantes, son bel idéal de tendresse dévouée, de passion absolue ? Que l’homme n’aura plus ce constant désir d’éblouir, de vaincre sa chère ennemie, et aussi de se réfugier contre elle ? Non pas. Ce sont des traits de l’espèce, des raisons d’être.
Mais dans ce combat, les armes seront désormais presque égales. Il y aura, dans les aveux, une sorte d’équivalence et de réciprocité. On a vu tout ce qu’ont acquis de résolution, de force décidée, les femmes nouvelles qui travaillent. Elles savent ce qu’elles veulent et ce qu’elles valent. Cette autorité, elles l’apporteront partout. La vie sentimentale y gagnera en franchise. Il y aura moins de madrigaux, mais plus de sincérité, moins de papillonnages autour de la fleur rare, mais moins de fleurs délaissées. Combien de destinées en deviendront meilleures ! Combien de malheureuses ont soupiré en vain après le compagnon souhaité qu’elles aimaient secrètement. Peut-être eût-il été heureux de se savoir préféré. Mais il ne savait pas. Et il passait. Vienne, après le règne des paupières baissées, celui des regards droits, et c’en sera fini de ces injustes souffrances.
Plus audacieux, mais plus réfléchi, plus consenti, le don de soi apparaîtra plus noble. Tout libre-échange fait passer sur les frontières un grand souffle salubre.
La vraie famille se limite au groupe parents-enfants. Déjà, l’affection véritable n’est pas si fréquente entre frères et sœurs. Pourquoi tenter de l’étendre ? Le cousinage n’est que la caricature de la famille. Il en souligne les défauts sans en montrer les qualités. Il suscite la jalousie sans éveiller la solidarité. Les gens que l’on contraint de s’aimer inclinent à se détester. Ils ont, dira-t-on, des souvenirs communs ? Mais ils profitent de se connaître pour se mieux déchirer. Les soucis d’héritage enveniment encore ces querelles. Le cousinage semble avoir été inventé par les notaires.
Faisons donc table rase de ces parents éloignés qu’on ne rencontre que dans les mariages et les enterrements. S’il en est qui nous plaisent, tant mieux. Rien ne nous empêche de les attirer.
A la famille imposée, substituons la famille d’élection, celle que constituent les amis que nous nous sommes donnés. Là, point de vilains soucis d’argent. Mais des affinités qui se sont reconnues. Si notre choix fut mauvais, ne nous en prenons qu’à nous-mêmes. Du moins sommes-nous libres de le répudier. Certes, tout est précaire, tout est fragile, même l’amitié. Ces liens ne sont pas indissolubles. Mais nous chercherons à les entretenir, parce que nous les avons spontanément tressés.
CHAPITRE III DE L’INSTRUCTION. PRINCIPES ET MOYENS D’ACTION
Le Lycée. — Le Foyer. — La « Valise ». — Comment apprendre. — Le Choix d’un Métier.
Le Lycée.
A quoi sert de savoir ? Voici ce que nous répondions aux enfants : « A se rendre compte de ce qu’on voit. A être aussi fort qu’autrui dans la lutte. A s’assouplir l’esprit, à développer ses dons d’invention, qui serviront toujours, quoi qu’on fasse. A connaître en surface, quitte à creuser plus tard en profondeur sur certains points. A se parer, à se meubler l’esprit, à faire qu’on soit une bibliothèque pleine au lieu d’une bibliothèque vide. A jouir, par la compréhension, de tout ce qu’on perçoit. A s’éloigner de l’être primitif qui s’agite pour manger, dormir, mourir ».
De l’aveu même de certains pédagogues, le lycée est avant tout une garderie. Il permet aux parents de se décharger de l’instruction des enfants et de se débarrasser de leur présence.
Le lycée plaide timidement en faveur de son enseignement, qui assouplit l’esprit, qui donne le goût des idées générales. Mais il se justifie en réalité par la nécessité de préparer aux examens, de franchir ces obstacles de steeple-chase, ces haies dressées et sans cesse surélevées, dont on barre l’entrée de toute carrière.
L’examen est un tamisage nécessaire ? Il donne — au moins quant à la mémoire — le pas aux meilleurs ? Soit. Mais on sait bien que les programmes d’études sont surchargés pour accroître les difficultés des concours, pour rétrécir la maille du tamis, pour hausser la haie. Et on sait bien aussi que, pour un examen, on s’emplit la cervelle à refus, comme on emplit une éponge d’eau. L’examen passé, on presse l’éponge, on oublie tout.
Conséquence : les plus charmantes, les plus précieuses années de la vie, celles où l’on a déjà la compréhension, la sensibilité, sans avoir encore le souci, se passent dans une geôle. En moyenne, dix ans de détention. L’exigence n’est-elle pas démesurée avec le résultat, qu’il s’agisse de concours ou de culture générale ?
Non. Le rôle de garderie explique seul une si longue réclusion. Une intelligence d’adolescent, demeurée fraîche et neuve, absorberait en deux ou trois ans toutes ces indigestes matières qu’on mâchonne dix ans.
En réalité, il suffirait, depuis la cinquième jusqu’à la quinzième année, d’une demi-heure par jour de leçon pour posséder une culture suffisante.
Ensuite, si on veut forcer la porte d’écoles spéciales, de carrières à examens, il serait bien temps, pour un cerveau tout frais, d’assimiler pour un moment l’énorme fatras des programmes.
Et surtout, pas d’internat ! Même le provincial éloigné d’un lycée pourrait être placé dans un foyer ami, où il goûterait la vie de famille, où il éviterait l’affreuse promiscuité…
Oh ! non, pas d’internat. Pas de cette geôle où les enfants semblent faire dix ans de prison préventive pour tous les délits qu’ils commettront plus tard !
Pourquoi les parents internent-ils leurs enfants ? D’abord, je l’ai dit, par égoïsme, pour se libérer de surveillance et de souci. Par routine, parce que « ça se fait », pour imiter le voisin. Par ignorance, feinte ou vraie. La mère — car le père, lui, ne peut pas avoir oublié — la mère croit que l’interne travaille mieux loin des distractions, que le répétiteur se penche avec sollicitude sur son épaule, l’aide à résoudre les difficultés de sa tâche. Alors qu’en fait le pion prépare lui-même un examen et n’exige que le silence et la paix.
Et dans quel féroce petit monde jettent-ils ainsi leurs enfants ! Image réduite et déformée de l’humanité, où les instincts et les vices apparaissent à nu, sans ce vernis de politesse et de dignité que donnent aux hommes les années, sans ces souffles de pitié, d’enthousiasme, d’art, qui deviennent l’ornement de la vie. Rien ne lui manque, à ce monde de nains : ses meneurs, ses tyrans, ses banquiers, ses bretteurs, ses mouchards, ses filles…
L’internat français prépare de mauvais hommes. Ils ne peuvent pas connaître le tendre respect filial, puisqu’ils furent bannis du foyer de famille. Ils ne peuvent pas pleinement connaître le respect de soi, car de honteux souvenirs les font longtemps encore rougir d’eux-mêmes. Ils ne peuvent pas connaître le bienfait d’une vie intérieure, puisqu’ils ont vécu jusqu’à vingt ans dans l’ennui morne et malsain, loin du spectacle du monde.
L’internat… Abject temps, pétri de bassesses, et dont on reste tenté de détourner la tête… Enfance poisseuse, dont on passe toute l’existence à se laver…
Oh ! Ces années, de dix à vingt ans, ces années qui devraient être le jardin, la parure, comme le paradis de l’existence, où l’âme devrait éclore avec ravissement, tout apprendre, tout comprendre, avec surprise, avec extase, où les yeux devraient s’emplir de souvenirs ensoleillés, pendant que l’on est encore irresponsable et sans souci, déjà sensible et conscient, ces années où plus tard nos mélancolies devraient pouvoir butiner mille et mille images de délices, ces années, des mœurs caduques les ont injustement, inutilement encloses de hauts murs, sans lumière, sans visages et sans joie.
On a jugé commode de plaisanter et de tourner en chanson la détresse de l’enfant interné. On l’appelle potache et tout est dit. C’est une lourde faute. Il ne faut pas rire des chagrins puérils. S’ils paraissent plus petits que les soucis adultes, c’est qu’ils sont à la taille de l’enfant : mais ils l’emplissent tout entier. Il n’est point endurci contre la douleur, il n’est pas distrait d’une peine par d’autres peines, entraîné par la nécessité salutaire de continuer à vivre. Non. Son chagrin est grand comme lui. Et, quoi que lui réserve le destin, jamais il ne rencontrera de douleur aussi complète, aussi continue, aussi injuste.
On dit aussi : le lycée rend débrouillard, au contact d’autrui. Mais le jour où un garçon qui n’a pas été au lycée enfourche une bicyclette, où il prend son essor, se détermine, se renseigne, prend contact avec le monde, ce jour-là, sa bécane lui rend agréablement, à ce même point de vue, le même service que l’affreuse geôle du lycée.
On dit enfin : la dureté du lycée fait, en contraste, paraître ensuite la vie meilleure. Toujours cette notion du paradis. Souffrons sur terre, pour une récompense éternelle. N’est-il pas juste d’éviter d’abord la souffrance dans l’existence dont on a la certitude ? N’est-il pas juste d’éviter d’abord la souffrance à l’enfant, à l’adolescent ? Qui sait ce que lui réserve la vie ?
Le lycée développe l’esprit de ruse. On s’y dénonce. Pour ne pas être distancé dans une composition, on invente des trouvailles machiavéliques. Je sais un garçonnet qui, pour assurer sa supériorité et fort de sa mémoire, oubliait consciemment son livre afin que le professeur ne laissât de livres à personne. Merveilleuse école de probité ! Singulier effet de l’émulation, de la fameuse émulation, tant vantée, du : « Ote-toi de là que je m’y mette ! » Et faut-il tellement admirer l’usage des prix ? Récompenser la mémoire, l’intelligence, est-ce bien juste ? Ce sont des dons, comme la santé, la force. Or, on sourit du prix de gymnastique. Il faudrait s’entendre. Je conçois qu’on attache des valeurs différentes à chacun de ces avantages différents comme la vigueur, l’esprit, l’adresse, le talent. Mais l’injuste, c’est d’établir une nette ligne de démarcation entre les qualités physiques et les qualités intellectuelles, de considérer les premières comme un cadeau de la nature dont le destinataire n’est pas responsable, tandis qu’on lui fait des secondes un mérite, digne de récompense. Les unes et les autres sont pourtant également des dons.
Dans la pensée des hommes d’État, les deux grandes conquêtes sociales modernes sont la liberté et la solidarité.
Or, le jeune français est façonné, laminé successivement par le lycée et la caserne.
Au lycée, pendant dix ans, à l’âge le plus malléable, on lui répète : « Tâche d’être avant ton voisin. Tâche de prendre sa place. » S’il le dépasse, il est récompensé. S’il l’aide, il est puni. Admirable préparation à l’altruisme.
A la caserne, au nom de la discipline, on l’introduit dans une société toute opposée à celle où il évoluera plus tard. On lui inculque la notion du supérieur et de l’inférieur. On lui interdit d’agir et de penser par lui-même. Et cela à l’âge de sa formation morale.
Comment ce jeune homme pourra-t-il retrouver le sens de la liberté et celui de la solidarité, qu’on a successivement étouffés en lui ?
Le Foyer.
J’ai dit ce que je pense du lycée. L’idéal serait l’instruction par les parents, au moins jusqu’à la quinzième année. J’entends déjà leurs cris : « Ils n’ont pas le temps ». Ce n’est pas mon avis. Que chacun fasse son examen de conscience. Une demi-heure par jour suffirait largement. Qui ne perd pas une demi-heure ? Les femmes, en courses, en visites, en thés. Les hommes, au café, au jeu, ou chez leurs maîtresses. On peut toujours trouver une demi-heure.
Une autre objection se dresse, assez comique. Un jour, je disais à un de mes confrères, un écrivain très réputé, que j’avais entrepris l’instruction de mon fils. Il m’interrompit, ingénument :
— Mais alors, vous avez dû tout rapprendre ?
Le mot est à double fond. Creusez-le. Vous y trouverez tout le procès de l’instruction actuelle. Car enfin, si nous devons tout rapprendre pour instruire nos enfants, c’est donc que nous avons tout oublié. C’est donc que nos années de lycée ne nous ont servi à rien ?
La preuve qu’on pourrait consacrer beaucoup moins de temps à l’instruction, c’est la somme énorme de connaissances que l’enfant encaisse dans ses toutes premières années. Songez qu’à sa cinquième année, il a tout appris, le nom de tout, la notion de tout, ce que le monde a mis des milliers d’années à savoir.
Pour diminuer le rôle de la mémoire, il faudrait que l’usage soit généralisé des précis, des vademecum, des lexiques, de ce qu’on appelle justement des aide-mémoire. Et qu’il n’y eût pas diminution à s’en servir.
Mais il y aurait diminution. Supposez un médecin qui tirerait un petit carnet de sa poche pour ordonner exactement des dosages. Il serait perdu. Et pourtant…
Dans le train, fin septembre, une mère, rentrant de vacances avec sa fillette aux joues claires et rebondies, aux jambes brunies, la santé sous la peau, disait avec une admirable et niaise résignation à ceux qui la complimentaient sur cette belle apparence : « Oui, mais elle aura perdu ses belles couleurs en janvier ». Et cependant elle la ramenait à Paris, pour le « Cours ».
Je suis persuadé que la plupart des enfants pourraient s’instruire avec le seul concours des livres — surtout si ces livres étaient conçus dans ce dessein. Malheureusement ces précis sont rares.
C’est une étrange illusion de la part des parents — d’autant plus inexplicable que les pères ont passé par le lycée et savent ce qu’il en est — que cette foi dans le pouvoir de la classe et de l’étude. Le professeur parle pour trente élèves. Il ne peut pas s’occuper de chacun d’eux. Écoute qui veut, comprend qui peut.
Mais, dira-t-on, l’élève de lycée est obligé de prendre des notes, de faire des devoirs, d’apprendre des leçons. Tandis qu’un enfant n’aura jamais la sagesse et la raison d’étudier seul dans les livres.
Double erreur. Nous savons bien que presque tout s’oublie, de ce qui fut appris sous le fouet de l’amour-propre ou la crainte de la punition. Et j’affirme aussi qu’un enfant s’instruira par le livre, le jour où, son goût se dessinant, il trouvera dans ses lectures des connaissances qui l’intéresseront, qu’il saura nécessaires à son futur métier. C’est une question de moment.