DEUXIÈME PARTIE ADAPTATIONS (continued 2)
Reading edition
Pour les parents qui ne voudraient pas tirer leur science de leur propre fonds, les cours par correspondance seront un guide excellent. Certains manuels d’instruction au logis sont déjà conçus dans un esprit lucide et pratique.
Et, je le répète, je crois beaucoup à l’enseignement par le livre, pour celui qui s’intéresse à ce qu’il apprend. On peut approfondir, creuser un sujet, revenir en arrière, méditer, mûrir. On n’est pas talonné. Tandis qu’un professeur qui parle à trente élèves ne peut pas s’occuper de chacun d’eux. Il va, il va. Il sème. Tant pis si sa parole ne germe pas.
La Valise.
A quoi bon apprendre par cœur les propriétés théoriques du sulfure de baryum ? Qui se rappelle tout ce fatras ?
Il ne faut charger sa mémoire que d’un minimum nécessaire. D’une part, ce qu’il faut savoir dans la vie de relation, pour ne pas paraître ignorant, pour ne pas se nuire par le monde. D’autre part, les connaissances générales qui nous permettront de comprendre une science lorsque nous voudrons ensuite l’approfondir, par goût ou par nécessité.
Ce bagage indispensable, qu’on emporte partout avec soi, dans sa tête, c’est ce que nous appelions la Valise.
Les lourdes malles, les chapelières, tout le confort, le luxe et le superflu, ne font que suivre. Avec la valise, on n’est déplacé nulle part.
Il faut faire de la géographie à « coups de serpe ». Débiter dans le bloc terrestre de gros morceaux dont on saura la place et l’aspect. On étoilera la carte d’Europe de ses grandes villes. Et il suffira de connaître la figure et les noms de cette constellation.
En histoire, il suffit de pouvoir placer les événements dans leur siècle, afin de ne pas commettre une hérésie sensible.
En arithmétique, les quatre règles. Déjà, la racine carrée est un luxe. En géométrie, la notion et le calcul des surfaces et des solides simples.
En chimie, on ne s’embarrassera donc pas de ces réactions, descriptions de chaque corps, qu’on ânonne pour les examens.
On apprendra les généralités, sels, bases, acides, en en signalant le caractère transitoire, en les présentant comme des lois approchées, qui satisfont actuellement l’esprit.
Puis, quelques propriétés, utiles ou curieuses, de certains corps usuels.
En physique, les lois générales, illustrées autant que possible des exemples de la vie, du logis, de la science amusante.
En mythologie, en histoire générale, y compris l’histoire sainte, il faut un bagage mondain : savoir la signification des noms, des légendes qui prêtent aux allusions. Plus tard, si on s’y intéresse, il sera toujours temps de fouiller une époque.
On n’oubliera pas d’emporter dans la valise la liste des locutions vicieuses — comme : « s’en rappeler » — afin de les éviter. Car il y a des gens qui vous jugent sévèrement sur ces fautes légères et l’on se déprécie démesurément à les employer.
La liste également des locutions étrangères, de langues mortes ou vivantes, qui courent dans la conversation et dont l’ignorance est gênante.
Il faudra connaître aussi, afin de ne pas se trouver en état d’infériorité, les types sortis des pièces et des romans et qui continuent de vivre dans la mémoire contemporaine : Giboyer, Mme Marneffe. De même les artistes qui ont créé un genre, au théâtre, et dont le nom est devenu synonyme de ce genre même : une Dugazon.
Comme hommes illustres — noms et œuvres — on fera un triage, en retenant ceux auxquels on fait fréquemment allusion dans la causerie et ceux qui sont dignes de mémoire.
Nous avions composé cinq cents cartes. Au recto, un nom. Au verso, le siècle, la profession, l’œuvre. Et une petite anecdote caractéristique, autant que possible. Le jeu consistait, lisant le recto, à connaître l’invisible verso. Cela s’appelait le Panthéon.
Dans un chapitre spécialement consacré aux principales lacunes de l’instruction officielle, on trouvera l’indication de quelques connaissances utiles à emporter dans « la Valise ».
Comment apprendre.
Il faut savoir attendre. Un adolescent, rouvrant un livre qu’il avait étudié avec ennui dans l’enfance, est surpris de s’apercevoir qu’il le comprend mieux, qu’il s’y attache.
Ainsi, il y a un âge, une maturité, où, pour chaque étude, l’intérêt et la compréhension sont à point.
La hâte où l’on est de bourrer les cerveaux de connaissances pour les examens, parce qu’il faut « être reçu », cette hâte a fait devancer l’âge propice. C’est pourquoi l’enfant ne retient rien de ce qu’il apprit trop tôt, dans l’écœurement.
Aussi, ne faut-il graver en lui que l’indispensable, l’A B C de tout et, pour le reste, attendre l’âge où s’éveillent l’intelligence et la curiosité, en une sorte de puberté de l’esprit.
Il y a un moment où votre petit garçon vous dit spontanément : « J’ai compris inversement proportionnel ! » On a bien fait de ne pas insister plus tôt. Il vient seulement d’être mûr pour cette idée.
Même pour les jeux — qui sont encore des enseignements — il faut savoir attendre. Il faut guetter le moment où ces jeux intéresseront les enfants, l’heure qui sonne.
Ainsi, j’avais acheté une petite presse et une casse d’imprimerie. Les enfants étaient trop petits pour s’en servir et s’en amuser. J’ai dû attendre dix ans ! Et puis, un beau jour, ils ont découvert leur imprimerie. Et il a fallu courir les magasins de Paris pour se procurer de l’encre, des rouleaux, sans attendre un instant de plus…
De même pour la photographie. J’en ai fait à leurs côtés pendant des années sans qu’ils y mordent. Et je ne les y incitais pas. Et l’heure aussi a sonné, et ç’a été le ravissement, la trouvaille, le grand zèle qu’on a seulement pour ce qu’on aime…
On n’insistera jamais trop sur cette idée : après avoir instruit l’enfant des connaissances à la base — la valise — il faut attendre, pour toute culture de luxe, que le goût s’en éveille. Comme on apprend vite et mieux, quand on a le désir de savoir, quand on sait pourquoi on apprend ! Voyez le cas de l’anglais. Le jour où des enfants expriment le désir de savoir cette langue, il suffit de leur faire suivre, par exemple, pendant deux mois les cours de Berlitz, à dose intensive, à deux leçons par jour. Puis une jeune anglaise vient s’installer deux saisons à leur foyer. Elle apprend le français, elle enseigne l’anglais. Ainsi, dans l’agrément, au bout de huit mois au total, ils parlent couramment l’anglais.
Quand il s’agit de fleurir, de parer l’enseignement de fond, il faut choisir, ou plutôt laisser choisir, guetter l’éveil des goûts.
Ainsi, de deux fillettes, également douées, l’une aura un penchant pour le dessin de modes, l’autre pour le précieux dessin japonais. Il faut alors suivre ce penchant, et l’accuser, l’affirmer.
La durée d’une leçon ne doit pas être de plus d’une demi-heure. Dans son étude sur l’Attention volontaire, Ribot évalue la durée totale de l’attention à une heure et il l’estime plus faible chez l’enfant, la femme, le vieillard.
D’ailleurs, la vie nous en donne un exemple frappant. Au théâtre, où l’on s’amuse — généralement — l’acte ne dure jamais plus de trois quarts d’heure. On a senti le besoin instinctif de ne pas demander plus à l’attention continue, fût-elle agréable.
Il faut voir si l’enfant retient mieux par la mémoire des yeux ou la mémoire des sons, s’il est visuel ou auditif. Les visuels sont infiniment plus nombreux que les auditifs, d’ailleurs. Et c’est surtout par l’image qu’on devra frapper leur esprit. Le cinéma, quelle ressource ! Il n’est pas une connaissance élémentaire, pas une, qui ne puisse se dérouler en film. Je suis certain que l’écolier primaire apprendrait ainsi, à jamais, en huit jours, ce qu’il ânonne en huit ans.
Il faut éviter ce que nous appelions le ton « institutrice ». Je ne sais quoi d’aigre, d’impérieux, d’« en classe, mesdemoiselles », qu’on est tenté de prendre dès qu’il s’agit d’enseignement et qui rend d’avance la leçon maussade.
Il ne faut pas que cette demi-heure soit odieuse, grâce à d’âpres : « As-tu fait ta tâche ? » Il faut éviter de renforcer cette idée du travail-ennui. On ne doit pas river l’enfant à la table comme le bagnard à la chaîne. S’il est inattentif, fatigué, il faut pouvoir offrir paisiblement : « Veux-tu cesser ? »
Il faut divorcer le travail et l’ennui. C’est une union tellement admise, tellement étroite, que les enfants, lorsqu’on est parvenu à les instruire en les amusant, disent : « Ce n’est pas travailler, puisque ce n’est pas ennuyeux ». Quelle antique et terrible erreur !
Il faut faire impression sur l’enfant, et pour cela, le toucher, l’intéresser, l’amuser, piquer sa curiosité, frapper son imagination, émouvoir son cœur. Et il ne faut jamais l’ennuyer.
Rendons la science aimable, attrayante. Pour enseigner l’invention des ballons, par exemple, de vieilles estampes, de vieilles assiettes, fixeront mieux les souvenirs que de longs discours.
Pour amuser, on emploie des ruses. Ainsi, pour faire comprendre l’adaptation des organismes au milieu, on imagine un monde à 500 degrés, un monde de feu, où couleraient des fleuves d’étain, où pousseraient des plantes métalliques, où circuleraient des salamandres, où la vie aurait d’autres exigences que sur la terre.
On inventera une agriculture fantaisiste, où on ondulerait les champs pour leur donner plus de surface ; où on élèverait plusieurs étages de terre sur des charpentes métalliques, les plus bas pour la culture ombrée, les plus hauts pour la culture au soleil ; où on couperait les blés d’un seul coup, avec un fil rougi par l’électricité ; où on soutiendrait les épis, tentés de se coucher, par un treillage horizontal…
Il y a des vertiges qu’il est bon de donner, une sorte d’ivresse de l’imagination. Ainsi, songer que, peut-être, la terre n’est qu’un atome d’un monde énorme, qui lui-même n’est qu’une cellule dans l’infini… Ou bien, quelques personnes sont réunies dans un salon. Il faut se dire qu’il a existé, qu’il existe ou qu’il existera, sur un autre monde, une assemblée identique, où les mêmes personnes prononceront les mêmes paroles, feront les mêmes gestes. Pourquoi ? Parce que cette assemblée se compose d’un nombre fini de cellules. Et comme les cellules sont en nombre infini dans l’espace et le temps, elles ont réalisé et réaliseront à nouveau le groupement que représente cette assemblée. Et cette combinaison elle-même se renouvellera un nombre infini de fois…
Aux livres arides de physique, je préfère la « Science amusante », la science au foyer, ces petites expériences que certains auteurs ont réunies en série. Une fois que la curiosité est amorcée, il est temps d’évoquer les grandes et sèches lois générales. C’est une conclusion. D’ailleurs, n’est-on pas parti de l’expérience pour arriver aux lois ? Pourquoi ne pas suivre cette tendance naturelle ?
Ou bien on racontera des vies d’inventeurs. Il faut « s’amuser à faire de la physique ».
Pour les premiers éléments de chimie, comme pour la physique, il faut se placer au niveau de l’enfant, le frapper avec des expériences. Partir des petits faits de la vie, comme les mélanges réfrigérants, le vert-de-gris, la mousse du champagne, pour parvenir aux grandes lois générales.
Il faut, autant que possible, raconter des histoires. Que se rappelle une jeune fille à brevet de la chimie telle qu’elle l’a apprise ? Rien.
On ne répand pas assez les arts d’agrément, le dessin, la sculpture, le modelage. On ne fleurit pas assez la vie. Ces notions élémentaires devraient être diffusées, au lieu de rester le privilège d’une caste.
Ou alors, on a été à l’extrême. Exemple : Par mode, par convenance, par imitation, pour se donner un signe de richesse, on impose aux filles des séances énormes de piano. Et la plupart y touchent à peine, une fois mariées. Y a-t-il proportion entre les heures d’études et la joie qu’on en retirera ? Seules, celles qui sont douées devraient s’y consacrer. On devrait éviter cet excès. Pour pouvoir lire la musique, pour déchiffrer cette langue universelle et charmante, pour en connaître les éléments, l’écriture, il suffirait de s’entraîner d’abord, à l’âge des connaissances premières, sur un instrument simple, comme la cithare.
Pour rendre la géographie attrayante, on peut partir du jardin, étendre la notion à la commune, au canton, à l’arrondissement, etc.
Pour l’histoire, cette méthode serait séduisante, de partir de la famille, de remonter aux grands-parents. Mais il faut y renoncer, car elle ne permettrait pas de suivre l’humanité pas à pas dans ses progrès, tandis que ces étapes et ces conquêtes sont sensibles quand on prend l’homme à ses origines connues. Naturellement, il faut ramener les guerres et les rois à leur importance réelle et rendre la place qu’ils méritent aux coutumes, aux découvertes, aux arts, aux grands mouvements de la pensée, à tout le labeur des hommes.
On pourrait apprendre l’histoire de France rien qu’avec une suite de romans comme ceux d’Alexandre Dumas, Erckmann-Chatrian, Paul Adam, les frères Margueritte. Cela ne serait pas exact, direz-vous ? Cela le serait tout autant que l’histoire toute sèche, surtout au point de vue de l’atmosphère générale des époques. Il suffit de se rendre compte que, sur un fait contemporain, il y a mystère ou désaccord, pour convenir que l’histoire, telle qu’elle nous est transmise, ne peut pas être exacte quant aux faits. Quand on est dans un événement, on est comme un alpiniste dans un nuage : on n’en voit pas les contours.
J’ai déjà montré quel enseignement on pouvait tirer, en matière d’éducation, d’un fait usuel comme la conduite d’une auto. La leçon est tout aussi attrayante, du point de vue de l’instruction. Songez que, d’instinct, l’enfant veut tout connaître, tout comprendre. Chaque jour, il se réveille avec un « pourquoi » ? et s’endort avec un « comment » ? Avec ses points d’interrogation, il entend crocheter tous les mystères, forcer tous les secrets. Vous voyez d’ici tout ce qu’une auto doit révéler à son ardente curiosité : « Pourquoi les gaz s’enflamment-ils ? Comment le moteur tourne-t-il ? » Chaque carter contient une énigme enclose dont il lui faut la clé. Et le changement de vitesse ? Et le différentiel ? Et les engrenages ? Si bien que pour apaiser cette fringale, c’est tout ensemble un peu d’électricité, de chimie et de mécanique qu’on doit lui servir…
Ce petit exemple concrète les deux grandes règles qui doivent présider à l’instruction. La première, passer du connu à l’inconnu. La seconde, rendre la leçon attrayante, la donner comme un aliment et non comme un médicament.
Choix d’un métier.
Le métier, c’est un compagnon qu’on retrouve chaque matin pour ne le quitter que le soir, toute la vie. Si on l’aime, cette vie en est embellie. Si on le déteste, elle en est empoisonnée.
Une profession ! Conforme aux goûts et aux aptitudes de chacun, elle lui vaudrait le robuste plaisir de produire un effort qui ne lui coûterait pas, la juste fierté de prospérer en raison même de cet effort.
Chez nous, à peine une poignée d’hommes ont le courage et l’énergie d’un tel choix, d’où dépend pourtant la couleur de la vie. Et la plupart, pour qui chaque heure de travail devient un fardeau, qui guettent, la montre à la main, l’instant de l’évasion quotidienne, se laissent mollement entraîner non seulement par le hasard, mais par d’absurdes préjugés.
Les exemples qui pourraient suggérer des préférences manquent aux enfants isolés par l’internat. Chacun de nous ne connaît qu’une profession, celle de son père. Il nous en éloigne volontiers parce qu’il en connaît les difficultés ou parce qu’il nous y juge inaptes. Et si l’un de nous, pourtant, manifeste du goût pour une carrière d’exception, la prudence paternelle l’en détourne encore.
Il faut apporter la même attention au choix d’un métier qu’au choix d’une compagne de vie.
Les parents qui choisissent pour leur enfant le métier qu’ils aiment et non celui qu’il aime, doivent bien se rendre compte qu’ils s’exposent à commettre un véritable crime. Ils usent de cette autorité redoutable, vestige de la loi romaine, qui donnait au père le droit de vie et de mort sur son fils.
Il faut guetter chez l’enfant, chez l’adolescent, l’éveil d’un goût. Cet éveil est souvent assez tardif. Mais qu’importe ? A quinze ans, un garçon peut préparer n’importe quel examen, franchir tous les obstacles placés au seuil des carrières privilégiées. Veut-il être médecin, marin, ingénieur, officier ? Pour aucune de ces professions, il n’y a encore de temps de perdu. Le garçon de quinze ans peut se mettre en course pour n’importe lequel de ces steeple-chase, même — on pourrait presque dire surtout — s’il n’y est pas entraîné par l’ânonnement de dix ans de classe. A la condition, bien entendu, qu’il ait le goût de la profession choisie, que son énergie soit tendue vers le but. Dans ces conditions, il aura le goût du travail même le plus ingrat, car il comprendra pourquoi il travaille.
Mais bien des gens disent : « Mon fils n’a pas d’aptitude, il n’a de goût pour rien ». Il faut provoquer l’éclosion du goût, le révéler à l’enfant lui-même, épier le moindre petit germe et, désormais, le cultiver et le renforcer.
Si l’enfant marque un penchant pour la mécanique, faites-lui visiter des usines, donnez-lui un petit outillage. S’il se plaît à la culture, mettez-le en contact avec les paysans, avec leurs labeurs, faites-lui sentir la belle et noble indépendance qu’assurent les travaux de la terre. Et ainsi, encouragez la moindre prédilection.
Cet éveil de la préférence peut tenir à des causes si subtiles, et si lointaines. N’a-t-on pas dit cent fois l’influence de la panoplie sur la vocation militaire ? Il y aurait beaucoup à dire sur cette question du métier d’officier. Il est juste de le remettre à son plan. Les événements prouveront peut-être que l’officier de réserve et de territoriale, qui était dans la vie ingénieur, épicier ou financier, court absolument les mêmes risques que l’officier de carrière. Il ne faut donc pas laisser à ce dernier le monopole de l’héroïsme et du sacrifice, car ce serait dénier d’avance aux autres ces mêmes qualités d’abnégation. Et il y a tant d’officiers malheureux dans leur métier… En vérité, pour rester équitables, il faudrait mettre aux mains des enfants des panoplies de tout. Des costumes d’alpiniste, de facteur, d’explorateur, d’aviateur, de chauffeur, de marin. Au moins, on ne fausserait pas leur choix.
Et, quoi qu’on en ait dit sur ce puéril sujet, je suis d’avis de proscrire les soldats de plomb. Car il attise chez l’enfant le goût de la guerre, il en montre la face attrayante, sans lui en laisser soupçonner les deuils irréparables, les indicibles horreurs. C’est une génération de plus qui se trouve ainsi préparée à l’accepter sans révolte, d’avance, sans l’envisager sous son jour véritable, en n’en voyant que la pompe, le défilé, tout ce qui séduit et flatte en nous un vieil instinct barbare.
D’innombrables jeunes hommes, faute de préférences spontanées ou suggérées, se laissent aussi hypnotiser par l’administration. Elle les éblouit. C’est le soleil sur l’horizon vide. Être fonctionnaire ou ne pas être. Pour eux, voilà la question. Avoir un petit titre, un petit fixe, un petit travail, une petite sécurité, une petite retraite, voilà le rêve. Et de belles énergies se calcinent, tombent en cendres, devant le disque flamboyant. Il étend ses rayons sur les campagnes comme sur les villes : plus de moissons, d’autant plus hautes que le sillon fut plus profond. Mais une bonne petite place bien sûre d’homme d’équipe. Quand un vieux paysan dit : « Mon fils est sur les chemins de fer », il se découvre en tremblant. Peut-être son gars lave-t-il les cabinets, mais il a une casquette.
Toute administration d’apparence puissante et stable draine des centaines d’intelligences, bientôt enlisées dans une besogne machinale, également payée quel que soit l’effort et récompensée au tour de bête. Un chef de bureau n’a qu’un mérite : avoir vécu jusqu’à l’âge d’être chef de bureau.
Encore grisée par le bienfait récent de l’instruction pour tous, la masse prétend en tirer argent, au lieu de la considérer comme un ornement nécessaire. C’est une sorte de vêtement de l’esprit : elle veut le vendre.
« Il faut vivre, dit-on. On n’a pas le choix. » Eh bien, si, on avait le choix, mais on se l’est fermé. Par cette fascination néfaste du titre et du fixe, par un faux orgueil de « jouer au monsieur », on s’est interdit les entreprises audacieuses et les libres et jolis métiers d’artisan.
Avoir un titre ! Autre frénésie passagère qui souffle sur tout le pays. Il faut une ligne à mettre sur une carte de visite. Le préjugé nobiliaire n’est pas éteint, — tant s’en faut — et déjà la vanité en a engendré un autre qui, obéissant aussi à la grande loi de vulgarisation, est infiniment plus vaste que le précédent. Peut-on présenter « Monsieur un tel, qui est bon, énergique, et juste » ? Non. Il lui faut un titre, partout, en toutes circonstances. A tel point qu’il se nuit s’il n’en a pas. Et plus ce titre est incompris, plus il impose. Une hiérarchie nouvelle s’est donc établie. Au-dessus du petit titre pour tous — commis ou employé d’administration, — brille le titre de choix, le titre prestigieux. Une formalité redoutable le délivre : les examens.
Noblesse d’examens ! Moins arbitraire que l’ancienne, mais non moins despotique, et dont les Universités, les Écoles, dispensent chaque année, par milliers, les parchemins nécessaires. De même que nos ancêtres portaient la hache de pierre sur l’épaule ou l’épée au flanc, nous portons des diplômes dans nos poches. Ce sont nos armes à nous, nos armes de papier. Une vieille dame demandait un jour devant moi, en parlant d’un jeune garçon : « Est-il reçu ? » Elle ignorait profondément à quelle carrière il se destinait. Mais un vague instinct l’avertissait qu’aujourd’hui tout adolescent doit « être reçu ».
Combien a-t-on vu de ces jeunes gens qui, sans vocation, par vanité, parfois cédant même à l’attrait de quelques avantages d’ordre militaire, décident ainsi de toute leur vie et se laissent prendre par l’engrenage, souvent écrasant, des concours. Car, eût-on passé d’un quart de siècle l’âge des examens, on ne peut songer sans un battement de cœur à ces épreuves féroces. Vraiment, elles provoquent des émotions physiques trop violentes pour d’aussi tendres organismes en pleine formation, affaiblis par un labeur démesuré.
Il y aura lieu de se préoccuper de plus en plus d’une profession pour les filles. La question des métiers de femme prendra sans doute une importance croissante. Pour moi, c’est une erreur de faire faire aux femmes la même chose qu’aux hommes. La femme ne doit pas viser à être l’égale de l’homme, mais son équivalente.
La répartition des métiers est à refaire de fond en comble. Une révision s’impose. Il est ridicule qu’un gaillard bien râblé vende des gants aux dames. Il est odieux qu’il y ait des porteuses de pain. Il faudrait remettre les noms de tous les métiers dans une grande corbeille et recommencer logiquement la distribution entre les deux sexes.
Afin que les adolescents ne soient pas poussés tous vers les mêmes professions, afin d’élargir leur choix, il serait bon de montrer ce qu’il y a d’inconséquent et souvent de stupide dans la hiérarchie des métiers, telle qu’elle s’est installée dans l’estime publique.
Car cette hiérarchie existe. On en a une preuve curieuse dans la rédaction des lettres mortuaires. Dans l’énumération de la famille, on fait figurer les titres des officiers, des magistrats, et on se garde bien de mentionner les industriels, les commerçants, les agriculteurs, les ingénieurs même.
Par quelle lente stratification de préjugés cette hiérarchie s’est-elle établie ?
Les professions les plus honorées sont-elles les plus périlleuses ? Non. Car les tables de mortalité nous apprennent que le pourcentage le plus élevé dans la paix est atteint par les couvreurs et les vidangeurs.
Celles qui ont exigé le plus de travail préalable ? Non. Car le professeur de lycée, qui a passé par Normale supérieure et fourni un labeur écrasant, ne vient pas en tête de liste.
Celles qui exigent le plus de désintéressement ? Non. Car les fonctionnaires, également peu payés, ne jouissent pas d’un prestige culminant.
Les plus fructueuses ? Non. Car on n’estime pas spécialement les financiers.
Les plus puissantes ? Non. Car les hommes armés du plus vaste pouvoir sont les journalistes et les policiers.
Tant de raisons complexes ont joué dans ce classement ! Il y a des carrières qui furent brillantes dans le passé et qui gardent un éclat persistant : la carrière diplomatique, bien que ses mœurs soient surannées, son rôle, hélas ! souvent vain et parfois dangereux.
Puis il y a des titres qui inspirent d’autant plus de respect qu’on les comprend moins : Conseiller référendaire à la Cour des Comptes.
D’autres préjugés viennent d’un passé plus lointain. Si le commerce ne jouit pas de plus d’estime, c’est peut-être qu’il était exercé dans les anciennes civilisations par des esclaves.
Enfin, la vieille supériorité de l’âme sur le corps a exalté démesurément le travail de l’esprit et rejeté dans l’ombre le métier manuel.
Qu’en conclure ? Que cette hiérarchie s’est assise sous cent influences complexes, illogiques, et qu’il faut puiser, dans le sentiment de cette incohérence, la force de s’affranchir de ses décrets.
Une preuve de l’injustice des préventions contre les métiers manuels : au début de l’automobile, le milliardaire qui conduisait lui-même réparait la panne. Il se mettait du cambouis jusqu’au coude, jusque dans les cheveux, il trifouillait sa voiture jusqu’aux entrailles, et il ne trouvait à cette besogne rien de déshonorant ni de pénible.
Il faut bien se rendre compte de l’importance et de la nécessité de l’apprentissage. C’est lui qui nous fait profiter de tout l’acquit des générations qui nous ont précédés.
Ce serait folie de vouloir s’en affranchir. L’amateur le plus habile, livré à ses seules ressources, ne parviendra jamais à faire un assemblage aussi correct que celui d’un modeste menuisier de village.
Il y a quelque chose de touchant dans cette pensée qu’en quelques mois, quelques semaines, un humble artisan nous verse le trésor des connaissances patiemment acquises par nos ancêtres depuis des milliers d’années.
CHAPITRE IV DE L’INSTRUCTION : QUELQUES LACUNES
Les langages secrets. — La constitution. — Soi-même. — « Self-defence ». — Planter un clou. — Les « applications ».
Les langages secrets.
On jargonne autour de nous des langues qui sont aussi différentes du français, aussi mystérieuses que les langues étrangères, mortes et vivantes. Or, le programme des études fait une place importante au latin, voire au grec, qui sont des fleurs de luxe et de haute culture. Il consacre un temps moindre à l’anglais et à l’allemand, qui ne sont qu’utiles. Et il dédaigne absolument ces langages à la fois usuels et secrets dont on aura toujours besoin dans la vie actuelle.
Quels sont donc ces idiomes hermétiques, qu’on n’apprend pas et qu’il faut comprendre ? Mais tout d’abord celui qu’on parle au pays de Finance. Nous en ignorons, au moment d’entrer dans la lutte, les plus élémentaires rudiments. Qui donc nous apprit la simple différence entre une action et une obligation ? Entre le dividende et l’intérêt ? Qui nous initia au mystère de l’hypothèque, du marché à terme et au comptant, du change et de l’escompte, du report et de la couverture ? Qui nous révéla l’énigme alléchante de l’action de jouissance et celle, angoissante, du chèque barré ? Et tant de mots détournés de leur sens originel, le parquet, la coulisse, la liquidation…
Les cours de comptabilité jettent bien là-dessus quelque lumière. Mais ils ne figurent qu’au programme d’une instruction déjà spécialisée. Tout le monde ne les suit pas. Et tout le monde aura besoin de connaître ces notions. Tout le monde se heurtera, tôt ou tard, à ces mots impénétrables. Dans ce pays où le sens de l’épargne est si vif, où chacun s’efforce, aux dépens de son bien-être présent, d’amasser pour l’avenir une petite liasse de titres, n’est-il pas surprenant qu’on n’enseigne pas le moyen de s’en servir ?
L’argent circule dans le corps social comme le sang dans un organisme. Les phénomènes financiers mènent le monde actuel. Ils font la paix et la guerre. Il y a là, au point de vue des rapports internationaux, une géographie qui en vaut bien une autre. Or, par une hypocrisie pareille à l’hypocrisie sexuelle, on garde, sur ces questions qu’on sait pourtant vitales, un silence absolu.
On rétorquera que, là-dessus, chacun fait son apprentissage, le moment venu, tant bien que mal, sous la pression du besoin. Fâcheuse méthode. D’abord, c’est risquer d’être pris de court dans une circonstance imprévue. Et puis, ce ne serait pas la peine de consacrer à l’instruction dix des plus charmantes années de la vie, si l’on n’acquérait pas à ce prix l’A B C des connaissances utiles, si l’on devait tout apprendre plus tard, dans l’urgence et sous le joug de la nécessité.
Pourquoi ne pas inculquer ces simples notions à l’âge où l’on admet que la mémoire est spécialement sensible, tendre et fidèle ?
Encore une fois, il ne s’agit pas de faire de nos adolescents autant de petits financiers. Il n’est question que d’un enseignement très élémentaire, qui n’exigerait guère de temps dans l’énorme total des heures de classe. Et si cet enseignement ne figure à aucun degré du programme des études générales, c’est sans doute que ce plan a été conçu dans un esprit déjà ancien, à une époque où la nécessité de ces connaissances ne se fût justifiée ni par la prodigieuse extension des affaires, ni par la non moins stupéfiante diffusion des fortunes.
Il existe encore un autre langage aussi nécessaire et aussi fermé. C’est celui que parlent les notaires et les avoués. C’est la langue du Palais.
Là, encore, nul ne peut dire qu’il ne se heurtera pas quelque jour à un jargon incompréhensible et dont il aurait pourtant besoin de pénétrer le sens. Pour conclure en connaissance de cause un acte d’association, industrielle ou conjugale, il nous faudrait des clartés qu’on ne nous a pas données.
Quels fiancés ont saisi un mot à la lecture de leur contrat de mariage ? O subtilités de la communauté réduite aux acquêts, lourdes entraves du régime dotal, rigueurs du remploi, vous restez lettre close pour les tendres amoureux. Et quand ils vous découvrent, il est trop tard. Que de drames seraient évités, en trois leçons !
Et combien d’industriels, de commerçants, ont dû maudire leur ignorance lorsqu’ils se sont sentis prisonniers de leur acte de société, faute d’avoir pu éventer les pièges tendus à chaque ligne ?
Actuellement, pour se marier, pour s’établir, pour mourir même — car on ne sait pas rédiger son testament — il faut avoir fait son droit.
Mais, dira-t-on, il y a le notaire. Je sais bien. D’abord, il ne peut pas s’intéresser à chacun de nous aussi étroitement que nous-même. Puis, on ne peut pas se faire accompagner toute sa vie par un notaire. On signe des actes hors de sa présence. Et, en tout cas, ce n’est point une ambition démesurée, ni une précaution superflue, que de vouloir comprendre un peu le langage qu’il nous parle…
Voilà bien l’effet — et peut-être aussi la cause — de notre ignorance : elle justifie le notaire. Elle le rend indispensable, même en des circonstances où l’on conçoit qu’on pourrait se passer de lui. Que d’actes pourraient être signés sans gros frais, non dans une étude, mais dans un bureau qu’on ouvrirait dans les mairies, si nous avions quelques connaissances en droit usuel !
En parlant un langage obscur et qu’on nous laisse ignorer, le tabellion obéit peut-être à une sorte d’instinct de conservation. Tous les hommes de robe — les médecins qui professent s’en affublent encore en cérémonie — ont besoin, pour garder leur pouvoir, de s’envelopper de mystère, comme ils s’entourent les deux jambes dans un unique fourreau. Notre ignorance fait piédestal à leur science.
Enseignons donc à nos enfants les quelques éléments essentiels de ces deux langages, celui de la Bourse et celui du Palais, comme on apprend d’avance les mots principaux d’une langue vivante, afin de ne pas être tout à fait désemparé sur la terre étrangère.
La Constitution.
On ne sait guère comment marche la machine à gouverner. Qui s’avise de la distinction entre le législatif et l’exécutif, du rôle du Président, de ses ministres et du parlement, du jeu de la vie administrative ?
En France, on méprise volontiers la politique. Certes, on peut étayer cette attitude de forts arguments. Quand, jetant les yeux sur le fourmillement parlementaire, on aperçoit les servitudes et les appétits, la terreur des responsabilités, les intrigues et les compromissions, les rivalités et les palinodies, je conçois qu’on en détourne le regard.
Mais ce n’est là qu’une vue partielle, donc injuste. Du logis qu’on visite, on n’explore pas uniquement l’office. Les politiciens, n’étant que des hommes, en ont les passions et les défaillances. Nous les apercevons d’autant mieux qu’ils sont en vedette et que leur vie nous appartient. Mais ils ne commettent pas que des turpitudes. Cette agitation cache des efforts, produit du travail, engendre des lois… Les séances du Parlement donnent une idée inexacte des parlementaires. Elles laissent ignorer le labeur réel des Commissions.
La politique est une fonction nécessaire du corps social. Et tous les organismes ont leurs basses servitudes.
Quiconque étudie l’épopée napoléonienne ou l’œuvre de la première Révolution, ne s’arrête pas à la trivialité des héros. Il juge d’ensemble. Efforçons-nous d’apporter cette harmonieuse impartialité dans notre appréciation du présent. Un étrange instinct nous pousse à croire que le temps où nous vivons est inférieur à toutes les époques passées. Qui sait ? L’histoire de ce régime naissant, de sa résistance aux assauts, de la défense obstinée de son idéal à travers les crises suprêmes, inspirera peut-être à nos descendants une curiosité recueillie.
Pour ma part, je déplore ce divorce entre la politique et le pays. Je crois qu’il est né de malentendus, servi par les légendes que laisse flotter dans l’air l’éclatement des scandales, qu’il fut surtout nourri de faciles couplets de revue, excité par d’âpres journaux de parti, entretenu par le snobisme. Je crois qu’il y aurait grand bénéfice à ce qu’on suivît passionnément le spectacle de la vie publique.
Il y a là un cercle vicieux. Se désintéresser de la politique, la tenir en mésestime, c’est autoriser les défaillances, permettre l’affaissement des consciences. Garder le contact avec les élus, ce serait stimuler leur zèle, exercer sur eux le meilleur contrôle. Les gens qui se savent regardés conservent toujours une grande dignité d’attitude.
Souvent, on voit des hommes se plaindre que le Parlement n’agisse pas selon le programme des candidats. Mais se donnent-ils la peine de rappeler à leur député ses promesses ? Lui font-ils connaître leurs vues, leurs désirs ? Lui donnent-ils un mandat précis, renouvelé, vivant, se modelant sur les circonstances, sur la vie ? Non. Précisément parce qu’ils le dédaignent, parce qu’ils l’ignorent, après l’avoir nommé. Ils ne se rappellent à lui que pour le charger de démarches et de commissions. Ils lui donnent leurs voix, mais ensuite ils ne le chargent pas d’exprimer leur pensée…
Je déplore encore ce détachement dédaigneux pour une autre cause : tous, plus ou moins, nous dépendons de la politique… En effet, il faut bien se rendre compte qu’une douzaine de ministères se partagent toute l’activité du pays. Chacun d’eux jette sur la France — et c’est une géographie qu’on n’apprend guère — un réseau administratif, une trame plus ou moins serrée. La Justice la partage en Cours d’appel, l’instruction Publique en Universités, la Guerre en Corps d’armée, etc. Les Chambres de Commerce, les Trésoreries générales, les régions minières et agricoles constituent des divisions analogues. Et nous sommes toujours pris dans les mailles d’un de ces filets lancés sur le territoire national.
Quelque métier qu’on exerce, on est tributaire d’un de ces départements. L’artiste dépend des Beaux-Arts, le cultivateur de l’Agriculture, l’ouvrier du Travail, le négociant du Commerce. Celui qui convoite une juste faveur — le plus souvent de couleur rouge ou violette — ou celui qui réclame même l’exercice d’un droit, se voit contraint de s’adresser au ministère dont il est justiciable. Malgré lui, il fait de la politique.
Le simple fait d’être citoyen français, de payer l’impôt, d’obéir à la police, de servir, de voter, nous contraint de reconnaître plusieurs de ces pouvoirs dont, soit dit en passant, nous subissons le prestige, tout en les méprisant. Leurs décisions, leurs décrets nous touchent. Le moindre changement dans la loi fiscale ou militaire réagit sur notre vie ou sur celle des nôtres. Entre nous et le régime accepté, s’est fatalement établie une solidarité nécessaire.
Alors, puisque nous sommes contraints d’obéir aux lois, puisque nous ne pouvons pas les ignorer, pourquoi feindre à leur égard un détachement puéril ? Puisque nous en subissons les effets, pourquoi se désintéresser de leurs causes ? Pourquoi ne pas en suivre la genèse, tout le travail d’élaboration ?
Là, encore, l’enseignement officiel est le grand coupable. Sur ce terrain, cependant, il aurait dû marcher de l’avant, donner le goût du régime. Mais non. Il donne l’exemple de l’indifférence. Au lieu d’en démonter les rouages, d’en montrer les grands mouvements, il laisse pour ainsi dire ignorer tout le machinisme de la Constitution.
Il ne s’agissait pourtant pas pour lui de prendre parti. Au contraire, il eût favorisé l’esprit critique. Comment, par exemple, discuter l’existence de ces grands corps comme le Conseil d’État, la Cour des Comptes, dont nous ignorons le rôle ? Comment condamner celle des sous-préfets, du moment qu’on nous en a caché soigneusement les services ?
Si l’adolescent connaissait le fonctionnement de la machine politique, il ne s’en désintéresserait peut-être pas dans la vie. Convaincu qu’il participe à son mouvement et qu’il en subit les effets, il continuerait d’en suivre le travail. Au surplus, le spectacle n’est pas si morose que semblent croire ceux qui en détournent les yeux. Toujours instructif, souvent savoureux, il est parfois brillant et pathétique. Il y a de la beauté dans la passion.
Sourds aux plaisanteries et aux préjugés, étudions donc un peu cette planche d’anatomie politique qui s’appelle la Constitution. En un temps où volontiers on cocardise, ce n’est pas la moins intelligente façon d’aimer son pays que de savoir comment il vit.
Soi-même.
Tout le monde sait la place de la Serbie. Peu de gens savent la place de leur glande thyroïde. Cette ignorance de soi-même, du site, du rôle et du jeu des principaux organes humains, apparaît prodigieuse, inconcevable, quand on l’oppose au prix et à l’importance que chacun attache à sa vie, à sa santé et aussi à la santé et à la vie de ceux qui lui sont chers.
Je m’en étonnai un jour devant un homme qui a donné des marques éclatantes d’intelligence générale. Il répondit avec un geste de pudique dégoût :
— Cela ne m’intéresse pas.
Notez que ce même homme sait parfaitement qu’une migraine le fauche, qu’il est à la merci de ce corps méprisé. Et il pousse à l’extrême le souci de ne pas vieillir avant l’âge. Il fait analyser ses… résidus à courts intervalles. Il veille au grain de sable. Conçoit-on pareilles contradictions dans un maître cerveau ? On devrait pouvoir parler de son corps comme on parle de son cœur.
Il serait curieux de rechercher dans le passé les origines de cet étrange mépris pour notre « guenille ». Mais il importe surtout de le constater dans le présent. Le programme des études secondaires comporte bien quelques leçons de sciences naturelles. Mais elles s’étendent volontiers sur les généralités et passent rapidement sur le chapitre de l’Homme. La preuve que cet enseignement est trop sommaire ? Mais c’est que nul ne s’en souvient… Je le répète, il suffit de s’interroger pour reconnaître qu’on ne sait rien de soi, rien de ce qui se passe en soi.
Quant aux effets de cette ignorance, ils se manifestent même à l’état de santé. Cette santé, nous ne savons pas la défendre. Nous ne savons pas prendre pour elle ces simples, ces instinctives mesures de précaution qui nous font conserver, brillante, entre nos mains en coquille, la lueur d’une allumette. Nous ne savons pas nous mettre en garde contre les risques, contre les suites d’une imprudence, des excès, du surmenage. Rien ne nous avertit des sourdes alertes du mal, dans sa période d’incubation, alors qu’il serait temps de l’enrayer et qu’on ne songe point encore à appeler le médecin. Où donc aurions-nous appris tout cela ?
Nous ne savons pas nous nourrir. La notion des aliments vraiment nutritifs, de ceux qui ne le sont pas, est totalement ignorée de la ménagère qui dresse le menu. Cependant, le principe est simple, la liste est courte. Il y aurait grand intérêt à ce qu’ils fussent répandus, aussi bien pour notre économie vitale que pour l’économie de notre budget.
Nous ne savons même pas dormir ! En ce sens que nous ne savons pas favoriser par des moyens naturels notre sommeil, où pourtant se régénère notre vie. On ne nous enseigne pas le régime qui lui soit le plus propice. Et nous ne savons rien de l’influence de ces courants magnétiques qui, dirigeant l’aiguille de la boussole du nord au sud, agissent sans doute sur notre organisme au repos, peut-être sur notre organisme en action, et devraient tout au moins décider de l’orientation de notre lit.
Et cette précieuse intégrité de nous-même, nous ne savons guère plus l’entretenir et la développer que la protéger. La plupart des gens ignorent leurs ressources physiques, le parti merveilleux qu’ils pourraient tirer d’eux-mêmes, les résultats stupéfiants, extra-rapides de simples exercices gymnastiques…
Il suffit pourtant, le matin, de quelques mouvements réguliers, pour amplifier le jeu de la respiration — nous ne savons pas respirer, nous n’utilisons pas pleinement nos poumons — pour renforcer les muscles en retard, pour retoucher la statue.
Avec une échelle, une simple échelle, on accoutume un enfant au vertige. En l’escaladant à l’endroit, à l’envers, en s’y suspendant, il se développe harmonieusement.
Il faudrait encore choisir parmi les sports, les adapter aux complexions, en éviter les excès. Si le canotage est excellent pour tous, parce qu’il exige l’exercice complet des muscles en même temps qu’il aiguise la présence d’esprit, la bicyclette est néfaste à quelques-uns. Mais là encore, nous allons à tâtons.
Cette ignorance de la machine humaine est encore plus fâcheuse quand nous nous trouvons en présence d’un accident ou des premiers symptômes d’une maladie déclarée. Notre bon vouloir est désarmé. Il peut même être néfaste. Car nous risquons, par exemple, de placer un asphyxié dans une mauvaise position ou de prendre au sujet d’un malade des décisions contre-indiquées. Et qu’on ne prétende pas, dans ces deux cas, qu’on a toujours un médecin sous la main. Il peut être éloigné, occupé, absent. Bref, il y a toujours une période d’attente, où notre ignorance peut être mortelle, faute de quelques connaissances médicales.
Elle est fatale encore quand elle nous masque toute la vie sexuelle, qui joue un rôle si important dans l’économie humaine. Je l’ai dit : de courageuses initiatives ont soulevé un coin du voile, protesté contre le mystère honteux qui aggravait les maux vénériens. Mais l’histoire de la génération ne se borne pas au chapitre de la maladie, heureusement. Et c’est l’ensemble de cette histoire que l’on tient secret.
J’ai entendu le propriétaire d’une roseraie fameuse s’assurer, l’œil inquiet, avant d’expliquer le mariage des roses : « Il n’y a pas de jeunes filles ? » De pareilles pudibonderies ne sont-elles pas indécentes ?
Mais c’est justement grâce à l’exemple des fleurs, des bêtes domestiques, qu’on parvient à jeter, sur ces grandes lois vitales, quelques clartés dans l’âme enfantine, sans la choquer ni la décevoir. Et cela sans solennité, je le répète une fois de plus, tout simplement, tout naturellement, au hasard des occasions et des causeries. Point n’est besoin d’aller vite. La prudence n’est pas de la pruderie. Et alors l’initiation perdra ce vilain attrait de fruit défendu qui lui donne actuellement son caractère de louche obscénité.
Alors seront évitées bien des blessures morales, chez la femme qu’une révélation trop brutale a froissée à jamais.
Et ce ne seront pas seulement des blessures morales qui seront évitées, mais aussi les blessures physiques. Ce mépris, cette honte qu’on s’inspire à soi-même, retiennent des malheureux des deux sexes d’avouer même au médecin leur intime misère, quelle qu’en soit l’origine. Ayant mis un bandeau sur les yeux, on a mis du même coup un bâillon sur les lèvres. Et il y en a qui se laissent mourir plutôt que de parler, s’immolant ainsi volontairement aux exigences farouches de la pudeur convenue.
Enfin, même silence sur les choses de la maternité. N’est-il pas prodigieux qu’on améliore toutes les autres espèces animales, qu’on étudie pour elles les lois de la reproduction et de la sélection, et qu’on abandonne encore au pur hasard la procréation humaine ? Combien d’époux, faute d’en connaître les prémisses — où donc en auraient-ils connu ? — arrivent au jour de la délivrance sans savoir si elle s’annonce et se présente normalement, si elle est précédée de ses signes nécessaires, et alors, ce sont des catastrophes, — aisément évitables — où le petit enfant perd souvent la vie.
Tels sont, à grands traits, les ravages de l’ignorance de soi-même. Tels sont les fruits du dédain et de la honte que nous inspire notre corps. Je ne sais pas de préjugé qui fasse plus de victimes ni qui mérite d’être plus obstinément dénoncé.
Self-defence.
Un jour, un bon bourgeois passait aux environs de la gare Saint-Lazare, quand il sentit une main s’abattre durement sur son épaule. Tournant la tête, il vit un homme sombre et furieux qui lui ordonna de le suivre.
— Où donc ?
— Au poste.
On n’est jamais tout à fait innocent. Arrêté sans cause connue, on a vite fait soi-même d’en découvrir une dans son passé. Bref, sans plus regimber, notre promeneur se laissa conduire au commissariat voisin. Et là, il s’aperçut qu’il avait été arrêté par un fou…
Oui, c’était un vrai fou, qui, sans doute atteint de la manie des grandeurs, se croyait policier. L’anecdote est authentique. A notre époque, un fou peut arrêter un passant et le conduire au commissariat. Comment pareille aventure est-elle possible ? L’explication est fort simple : le passant ignore ses droits. Il ne sait pas les garanties qu’il doit exiger de l’homme qui veut l’arrêter. Démuni d’armes légales, il ne peut pas se défendre.
Que chacun s’interroge sincèrement et se place dans un cas semblable. Certes, selon sa nature, il se cabrera plus ou moins haut. Mais, en vérité, il ne saura pas au juste les catégories d’individus qui ont le droit d’arrêter les autres. Il ignorera les moyens de vérifier leur identité. Il ne saura pas dans quelles conditions d’heure et de lieu, ni sur la présentation de quels mandats cette arrestation est légale.
Pour les perquisitions, même histoire. Nous ne sommes pas mieux armés pour la défense de notre foyer que pour celle de notre personne. Là, encore, les faits-divers nous apportent leurs témoignages. Que de fois la femme, restée seule au logis, laisse fouiller les meubles et crocheter les tiroirs — quand elle n’en livre pas elle-même les clefs — par de faux policiers, qu’elle a crus sur leur arrogance et leur mauvaise mine ! Elle ne savait pas. Elle ignorait sur quel « Sésame » nous devons ouvrir notre porte à la loi.
Et nous ne savons pas plus dans quelles conditions nous devons l’ouvrir à la réquisition militaire en temps de manœuvre, à l’inquisition fiscale en matière de fraudes. Quand un « rat de cave », flairant un petit délit, se présente chez un viticulteur soupçonné ou dénoncé, il se nomme à peine. Il entre, il est chez lui. Seul, son sans-gêne est garant de son autorité. Le propriétaire se tait et se tient coi. Et pour cause. Sait-il seulement les références qu’il peut exiger de l’inquisiteur ?
Ce sont là, dira-t-on, des cas exceptionnels. Soit. Mais tout le monde paie l’impôt, et tout le monde passe à l’octroi. Or, sommes-nous mieux armés pour exiger le respect de nos biens que pour défendre celui de notre personne et de notre logis ?
Chacun paie aveuglément ses contributions. Qui donc en pourrait vérifier l’exactitude ? Nul ne sait, nul ne se soucie de savoir sur quelles bases elles sont calculées.
Quand la main du gabelou s’abat sur nos bagages, sur notre auto, connaissons-nous exactement nos droits ? Pouvons-nous simplement donner au sbire la clef de notre malle et le laisser à sa basse besogne, ou peut-il nous contraindre à déboucler et à reboucler ? Quand nous lui affirmons que nous n’avons rien à déclarer, peut-il nonobstant exiger la fouille ?
Ainsi, qu’il s’agisse de nous ou de notre propriété, nous ne savons pas nous défendre. Nous avons négligé les armes que nous tendait la loi. Mais elles existent, ces armes, elles reposent à l’ombre de l’épaisse forêt du Code. Il nous serait relativement aisé de les ramasser.
A-t-on déjà tenté en ce sens quelque effort officiel ? J’ai consulté le programme actuel des lycées de France. J’ai vu que, dans une classe de troisième, on consacrait une heure par semaine à l’étude du droit usuel. Et encore on ne fait du droit usuel que dans la division B où l’on n’apprend pas le latin. Si bien que le latiniste est condamné à ignorer toute notion de droit. Mais tranquillisez-vous : ces notions de droit usuel ne descendent pas jusqu’à ces applications pratiques dont on aurait besoin dans la vie. En fait, latinistes et modernes restent également ignorants, également désarmés dans l’art de se défendre contre les abus de l’autorité.
Planter un clou.
Un dimanche matin, Monsieur, pris d’un beau zèle, décide de se passer des services toujours onéreux du tapissier et d’accrocher lui-même quelques tableaux. Il se munit de clous, s’arme d’un marteau, prend d’assaut l’escabelle. Il frappe. L’opération semble aisée. Or, elle est rarement couronnée de succès. Le marteau ne veut rien savoir pour tomber sur le clou. Il marque le mur d’une empreinte ineffaçable ou il meurtrit les doigts de Monsieur. Cependant, parmi tant de coups, certains parviennent à destination. A force de persévérance, la pointe s’enfonce. Mais la malice des choses n’a pas dit son dernier mot. Tantôt le clou s’enfonce trop bien dans un joint de plâtre et Monsieur le cueille comme un fruit mûr. Tantôt le clou rencontre de la brique et, sous les coups qui l’atteignent, il se tord.
Comme il a raison de se tordre ! N’est-ce pas comique, qu’un homme cultivé ne soit pas capable de planter un clou ? Mais qui donc le lui aurait appris ? C’est l’éternelle question. Dans la bourgeoisie qui destine son fils aux carrières libérales, le collège prend l’enfant dès sa première culotte, ne le lâche que pour le confier aux écoles spéciales. Elles le passent à la caserne, qui le jette enfin dans la vie. Il y tombe tout à fait gauche, tout à fait inadapté, puisqu’on s’est bien gardé, au cours de ces stages successifs, de lui donner cette dextérité pratique dont l’art de planter un clou n’était qu’un modeste symbole.
D’ailleurs, c’est dès le berceau qu’on a négligé d’apprendre à l’enfant l’usage de ses mains. En réalité, nous n’avons qu’une main. Nous nous privons du bénéfice d’en avoir deux. Nous n’avons pas de main gauche. Nous agissons comme si nous n’en avions pas. Nous nous imposons d’étonnantes gymnastiques pour laisser à la main gauche son rôle de reine fainéante. L’art de jongler à table avec sa fourchette et son couteau est aussi curieux à observer que difficile à exercer. Seule, la main droite règne. La mère dit à son enfant sans réfléchir : « Ta main droite ! » A la campagne, on dit : « Ta belle main ! » Pourquoi n’utilisons-nous pas les deux ? Pourquoi n’entraîne-t-on pas l’enfant à les employer tour à tour à la même besogne afin d’acquérir, par une habitude égale, une égale habileté ?
Il y a bien d’autres traits de cette inaptitude à se servir de ses mains et des outils qui les prolongent. On n’est pas adroit, chez les privilégiés de la vie. Le serait-on, qu’on l’ignorerait. Comment s’en serait-on aperçu ? Cette gaucherie nous rend pour ainsi dire étrangers à notre propre logis et tributaires, au moindre accroc, de tous les corps de métier. Pour poser une sonnerie, pour changer une lampe électrique, pour remplacer un plomb qui saute, pour remonter l’horloge, bien vite il faut faire venir un spécialiste. Le plus modeste emballage décourage les meilleures volontés. Scier une planche, c’est encore plus difficile que de planter un clou.
Loin de donner aux enfants le goût de l’habileté manuelle, il semble qu’on les en ait dégoûtés. Tirer parti de ses mains, c’est une sorte de déchéance. C’est effrayant ce que la serrurerie de Louis XVI lui a fait du tort devant l’histoire. Quand on a dit d’un particulier qu’il bâtit des petits ouvrages en bois découpé ou qu’il tourne des ronds de serviette, on l’a marqué d’un signe indélébile de médiocrité. Cela vaut pourtant mieux que de cartonner.
Et ce mépris du travail manuel ne rend pas seulement l’homme inapte aux besognes familières. Il le prive de l’agréable en même temps que de l’utile. Il lui défend les petits plaisirs inépuisables du « bricolage », la joie de mettre son empreinte sur les objets qui l’entourent. Il lui interdit la pratique de ces arts charmants qui lui permettraient de décorer, d’embellir à peu de frais son logis et par conséquent de s’y attacher.
Cette inaptitude, ce défaut de préparation à la vie pratique, il en souffre dans toutes sortes de directions. Sait-il, par exemple, le prix des choses ? J’entends le prix approximatif des choses qui ont un cours. Savons-nous le prix moyen d’un kilo de beurre, d’un kilo de bœuf, d’un kilo de fer ? Pourrions-nous établir le prix, même vaguement approché, du mètre courant d’une maçonnerie déterminée ? Cela pourrait cependant servir pour dresser un devis, préparer un budget, ou tout simplement pour n’être pas dupe devant une facture. Il y aurait là une vingtaine de chiffres à savoir. Ce ne serait pas plus inutile qu’une vingtaine de dates de bataille.
On n’apprend pas à « se servir de la vie ». J’entends par là que les enfants, dont la cervelle est bourrée, en vue des examens, de notions dont ils n’auront jamais besoin, ne sont pas initiés à toutes sortes de petites connaissances utiles qui rendraient la vie d’un usage plus commode.
Ainsi, pour préciser par un exemple, entraîne-t-on un adolescent à se servir de la poste ? A l’envoi des mandats, des différents mandats ? A quel moment lui apprend-on les diverses manières d’expédier un paquet, par colis postal, messageries, etc. ?
Mais, dira-t-on, il l’apprendra bien à l’user. D’abord, mieux vaut le lui enseigner au moment où, au dire même des pédagogues, il a la mémoire facile. Puis, dans la vie, plus tard, on n’a pas le temps.
On n’apprend pas à écrire une lettre, un télégramme, à les composer d’avance dans sa tête, à être clair, précis, à faire tenir en peu de mots l’essentiel, à mettre chaque chose à sa place. Les lettres ? Nous ne savons même pas les lire. Faites l’expérience. Ou nous sautons des mots, ou nous faussons leur sens.
On n’apprend pas à parler au téléphone, à y dire d’abord l’important, sans bavardage préliminaire, pour le cas où la communication viendrait à être coupée. Et toujours à être exact, limpide, à y verser une parole dépouillée.
Ce sont de petits arts nécessaires.
En somme, qu’il s’agisse de manier le bois, de manier le fer, de manier la plume, ou de manier l’argent, tout exige un apprentissage. Ni l’instruction, ni l’éducation ne nous le donnent.
Les « Applications ».
L’enseignement officiel se flatte de donner une culture générale. Mais c’est une culture sans fruit. Avec elle, on ne récolte pas. On pioche dans le sol aride, on l’abandonne dès qu’il devient fécond. Aussitôt que la leçon menace de devenir intéressante, de s’appliquer à la vie, au point précis où apparaîtrait son utilité, elle s’arrête.
Cet enseignement a ses raisons de planer sur les hauteurs, de dédaigner la terre. Il entend découvrir à l’esprit des vues plus étendues, l’élargir et l’assouplir. Certes, une telle gymnastique doit permettre de descendre ensuite aisément aux vulgaires contingences. Mais le détour est singulier. On rirait d’un quidam qui monterait en ballon pour apprendre à marcher.
Qu’arrive-t-il, en effet ? L’écolier devient étudiant, soldat, il entre enfin dans la vie normale. Or, il n’a jamais eu le temps de prolonger son instruction, de la compléter au point de vue pratique. Sa mémoire a vomi les matières indigestes dont on l’avait chargée. De tout ce qu’il apprit, rien ne lui reste.
En faut-il des exemples ? On apprend beaucoup de physique, au lycée. Évidemment, puisqu’on en demande aux examens. On s’étend avec complaisance sur les lois, les théories, sèchement illustrées d’expériences classiques. Mais voici notre bachelier dans la vie. N’eût-il, par un miracle unique, rien oublié de sa science, il restera comme un simple sot, incapable d’une explication, d’une clarté, devant tant de phénomènes familiers qui sont cependant de la physique.
Sait-il pourquoi la cheminée tire mal, pourquoi la lampe file ? Non. Il ignore même qu’il faut percer un tonneau de deux trous pour que le liquide s’en écoule. Il ignore le fonctionnement de son radiateur, de son ascenseur, de son chauffe-bain, qui contiennent pourtant des menaces de danger. Bien qu’il ait la cervelle farcie des lois d’Ampère et de Faraday, il ne sait rien de l’appareillage électrique, sonnerie, lumière et téléphone. Bref, il ignore tout de la physique du logis.
S’il descend dans la rue, il n’y brille pas davantage. Je le mets au défi d’expliquer comment fonctionnent le métro, le tramway, l’horloge électrique. Et je ne suis pas bien sûr que le capot d’une limousine ne recèle pas pour lui du mystère. Pourquoi ? Parce que la science officielle, dans je ne sais quel antique esprit de renoncement, de mépris pour la vie vraie, s’est résolument arrêtée devant les applications. Et il en est ainsi pour chaque branche de l’enseignement. On la coupe au moment où l’on va cueillir, à son extrémité, la fleur ou le fruit.
S’agit-il de géographie ? On s’est bourré la mémoire de nomenclatures de fleuves, de montagnes. On a appris les noms des comtés, duchés, principautés, de tous ces petits lambeaux de sol que s’arrache l’ambition humaine. Bref, on est très « calé » en géographie. Seulement, on n’a pas appris à lire la carte… J’entends la lire pratiquement, savoir se débrouiller, s’orienter, venir en aide au pilote, au chauffeur assis à ses côtés.
En histoire, on possède à fond les civilisations abolies, les âges disparus. Mais on connaît fort mal son propre siècle. On sait mieux le successeur de Louis XIV que celui de Sadi-Carnot. Je veux dire par là qu’on ne le connaît pas d’une manière intime, familière, qui permette de juger les événements actuels et de les relier à ceux de la veille.
Notons en passant que dans l’éducation familiale, on tombe dans le même travers. On va à ce qui est loin dans l’espace et le temps. Et on ignore ce qui est proche. On ignore sa famille au-dessus de ses grands-parents. On apprend la filiation des rois et on ne sait pas la sienne. On ne sait pas le nom de son bisaïeul et encore moins son métier, son œuvre sur la terre. On ignore l’histoire et le plan de la ville qu’on habite. Et on apprend des dates de batailles et les affluents du Danube…
On pioche l’histoire littéraire en vue des examens, mais on n’apprend pas les noms de ces héros de Balzac, de Daudet, de Zola, d’Anatole France, qui sont devenus, par la puissance du génie, des entités vivantes. On apprend à peu près les noms des artistes de la Renaissance, mais on ignore les noms de ces peintres récents qui fondèrent des écoles et dont les toiles deviennent cependant classiques. On n’est point apte à saisir toutes les allusions que roule l’entretien, lorsqu’elles s’inspirent d’œuvres contemporaines. Car c’est la dernière fleur de l’histoire et l’enseignement ne la connaît pas.
En dessin, même chanson. Pour les concours, on apprend à reproduire tant bien que mal les traits d’un morne Romain de plâtre, à grand renfort d’effets d’estompe. Mais veut-on montrer à un menuisier, à un maçon, le petit projet qu’on rêve de réaliser ? Impossible. On ne sait pas se servir de ses doigts. On ne peut pas les contraindre à exprimer par des traits sa pensée. Ils se dérobent. Ils refusent. Ils trahissent. C’est toujours le résultat de l’enseignement. Appliquer des notions de dessin à la pratique ? Fi donc !
On devrait enseigner aux enfants un peu de modelage, leur mettre aux mains la boulette de glaise ou de plastiline. Rien n’accoutume mieux à pénétrer le secret des formes, des reliefs et des contours. Mais on ne demande pas de modelage aux examens !
Tous ces reproches doivent se retourner contre ceux qui élaborent les programmes scolaires. Pourquoi en écartent-ils ces applications qui en apparaissent le couronnement logique ? Pourquoi cette cassure entre l’enseignement et la vie ? Il suffirait de jeter du lest par ailleurs, d’éliminer de vaines connaissances dont notre mémoire fait justice.
Pour en finir avec ces lacunes des programmes officiels, notons encore qu’on n’apprend pas l’ethnographie. Elle nous enseigne pourtant ce merveilleux échange d’effluves entre le ciel et la terre, qui crée les races, les faunes, les flores. Elle devrait être la préface souriante de la géographie.
On ne donne point aux enfants, parmi les connaissances à la base, quelques notions d’architecture. Elles leur permettraient cependant de comprendre et de goûter ces sages leçons d’équilibre et d’harmonie qui sont inscrites dans les lignes d’un beau monument. Elles leur permettraient aussi de discerner le style d’un édifice ancien, de donner un âge à ces témoins émouvants du passé, qui nous entourent et que pourtant nous ne savons pas voir.
Enfin, on n’apprend guère d’astronomie, dans les notions générales. Et cependant ce devrait être une connaissance à la base.
Elle est, de toutes les sciences, la plus étroitement mêlée à notre existence. C’est elle qui règle le pendule et le calendrier. C’est elle qui fait le jour et la nuit, la pluie et le beau temps, elle qui entraîne autour de la terre la ronde des saisons. Les spectacles astronomiques nous entourent : le rayon de soleil qui nous verse la vie, le clair de lune qui nous verse la paix, les constellations qui sont la parure de la nuit, tous les phénomènes qui frappent l’imagination, éclipses, étoiles filantes, comètes.
Et cependant les notions acquises sur l’univers sont peu répandues. Elles ne sont pas descendues dans les couches profondes. Elles ne nous sont pas familières.
Il y a sans doute dans cette ignorance l’effet d’un instinct religieux. L’astronomie ne représente pas le ciel tel que le catholicisme l’avait organisé.
De plus, l’astronomie ouvre à l’esprit des vues dangereuses pour l’ordre établi. Elle nous ramène à notre taille, qui est petite. Elle nous montre combien sont mesquines nos luttes, combien sont brefs les empires, devant l’infini de l’espace et du temps. Et c’est là le péril. Car, prêtres et chefs d’État, pour garder leur pouvoir et mener les foules, ont besoin d’entretenir un fanatisme, haine des peuples et crainte de Dieu, que dissiperait, si nous réfléchissions, le clair regard d’une étoile.