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Les incertitudes de l'heure présente

CHAPITRE VI L’Évolution des Civilisations

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I COMMENT LES CIVILISATIONS NAISSENT ET COMMENT ELLES DISPARAISSENT

Les civilisations se fondent sur un petit nombre d’idées tenues pour des certitudes et universellement respectées. Ce n’est pas leur valeur rationnelle mais leur rôle qu’il importe de connaître.

Les grandes civilisations furent dominées chacune par un élément différent. Élément militaire dans la civilisation romaine ; élément artistique et littéraire dans la civilisation grecque ; élément religieux dans la civilisation du moyen âge ; élément industriel dans le monde moderne.

La prédominance actuelle de la technique confère à l’ingénieur et à l’ouvrier une autorité comparable à celle des hommes d’Église pendant le moyen âge.

Les peuples dont l’âme est stabilisée par un long passé possèdent seuls, malgré les divergences de partis, des opinions unanimes sur les questions fondamentales concernant les intérêts collectifs de leur race.

L’histoire des peuples civilisés retombés dans la barbarie, comme le monde romain après les invasions germaniques et la Russie de nos jours, révèle l’importance de certains éléments de civilisation, tels que le respect des contrats, de la propriété et de la vie des citoyens. Leur possession semble très naturelle. Pour les acquérir il fallut cependant des siècles d’efforts.

La civilisation crée forcément plus d’entraves à la liberté que l’état sauvage, mais il faut supporter ces entraves pour s’élever de la barbarie à la civilisation.

L’action des hallucinés dans le monde a été prodigieuse. De leurs idées dérive l’armature des grandes civilisations. Il n’est pas très sûr que la face du monde aurait changé, comme l’affirmait Pascal, si le nez de Cléopâtre eût été plus court. Il est certain que de tout autres formes de civilisations se fussent manifestées si de grands hallucinés comme Bouddha et Mahomet n’avaient pas possédé le merveilleux pouvoir de faire accepter par des millions d’hommes les illusions issues de leurs rêves.

Tous les grands empires qui ne furent pas anéantis par des conquêtes périrent sous l’influence des guerres civiles, c’est-à-dire se détruisirent eux-mêmes. Tel fut le sort de la Grèce dans le monde antique, des républiques italiennes au moyen âge, tel sera celui de la Pologne et probablement de l’Irlande dans les temps modernes.

Un peuple dont la population croît plus vite que ses moyens de subsistance finit toujours par envahir ses voisins. En s’emparant de toutes les colonies où l’Allemagne pouvait déverser l’excédent de ses habitants, l’Angleterre encercla au centre de l’Europe une nation amenée pour vivre à empiéter sur ses voisins, dès qu’elle se croira la plus forte.

Il est dangereux pour un peuple de compter dans son sein trop de vanités individuelles et pas assez d’orgueils collectifs.

A certaines heures de la vie des peuples, l’intelligence d’un seul homme peut changer leur destinée. L’Angleterre était sur le point de rayer la Turquie de l’Europe lorsque le génie d’un général sauva cet empire de l’abîme où il allait sombrer.

Les nouvelles conceptions politiques fondées sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes ne peuvent s’appliquer ni aux peuples amorphes, ne sachant pas au juste ce qu’ils veulent, ni à ceux qui sont incapables de vouloir longtemps la même chose.

Les peuples, comme les individus, ne progressent que par des efforts continus. Quand leur évolution progressive s’arrête, une évolution régressive, créatrice de dégénérescence, lui succède bientôt.

II LES INSTITUTIONS POLITIQUES

Bien des révolutions seront, sans doute, encore nécessaires pour prouver que les changements d’institutions politiques ont une influence très faible sur la vie des nations. C’est la mentalité des peuples et non les institutions qui détermine leur histoire.

L’état actuel d’un être quelconque étant déterminé par la succession de ses états antérieurs, les transformations réalisables par chaque génération sont toujours minimes. L’état social d’un peuple se trouvant également conditionné par ses états antérieurs, les changements absolus que rêvent les partis politiques ne sont jamais réalisables.

La trame de la vie mentale d’un peuple est composée d’idées, d’habitudes, de croyances, de préjugés même, souvent dépourvus de valeur rationnelle, mais indispensables cependant à l’existence de ce peuple.

Pour changer les institutions d’un peuple, il faudrait d’abord transformer les sentiments et les rêves qui forment l’armature de son âme. L’impossibilité de telles modifications explique pourquoi les théoriciens du radicalisme n’ont jamais réussi à imposer nos institutions aux indigènes des colonies.

La dictature du prolétariat réclamée par les dirigeants des partis socialistes et syndicalistes signifie uniquement la possession, pour ces dirigeants, de tous les profits que l’exercice du pouvoir entraîne.

Dans les sciences, l’autorité des faits a depuis longtemps remplacé l’autorité des personnes. En politique, l’autorité personnelle reste toujours nécessaire.

L’unité d’un peuple peut être artificiellement créée par la force d’un chef, mais elle dépend alors de l’action de ce chef et ne lui survit pas. La seule unité durable est celle que réalise dans les âmes la communauté d’institutions, d’intérêts et de croyances.

Un parti politique prétendant dominer tous les autres finit par engendrer des réactions qui déterminent sa fin. Les croissants privilèges de la noblesse et du clergé amenèrent la révolution française. Les prétentions de l’Allemagne à l’hégémonie déclanchèrent la guerre où elle devait sombrer.

Au point de vue des institutions politiques possibles, les peuples peuvent être divisés en stables, instables et amorphes.

La Russie étant une masse amorphe de peuples primitifs sans intérêts communs, sans traditions et sans culture que recouvre une mince pellicule de civilisation, l’autocratie peut seule y établir l’unité.

Chez les peuples inférieurs, un pouvoir politique ne subsiste qu’en devenant absolutiste ou théocratique.

Les populations asiatiques ne supportant que des institutions autocratiques, le communisme russe fut bientôt obligé d’adopter un régime pratiquement identique à celui des anciens tsars.

En politique, l’action engendrant comme en mécanique une réaction égale et contraire, toute tyrannie grandissante crée rapidement une réaction destructrice de cette tyrannie.

III QUELQUES CONSÉQUENCES DES IDÉES DÉMOCRATIQUES

Une démocratie se définit théoriquement : le gouvernement par le peuple. En réalité, aucune démocratie ne se maintient sans la direction d’une élite. Quand un gouvernement démocratique comme celui de l’Angleterre dure longtemps, c’est qu’il a fini par devenir une aristocratie de la fortune et de l’intelligence.

Le triomphe d’une démocratie marque souvent la fin du pays où il se produit. Sous les influences démocratiques, la Grèce sombra dans la servitude, Rome dans la décadence, les Républiques italiennes du moyen âge et la Russie moderne dans l’anarchie et la dictature.

Platon soutenait que tous les progrès de l’esprit humain sont dus à l’aristocratie de l’intelligence. Contrairement à cette doctrine, les dictateurs russes divisèrent les hommes en quatre classes, dont la plus haute se trouvait représentée par les ouvriers manuels et la plus basse par les intellectuels. Une ruine totale montra vite les conséquences de cette classification.

L’expérience russe aura définitivement prouvé qu’un gouvernement bourgeois, si médiocre qu’on le suppose, est infiniment moins despotique qu’un gouvernement prolétarien, si parfait qu’il puisse être.

Loin de réduire les haines internationales, le progrès des démocraties les rend chaque jour plus fortes.

Une des plus fréquentes erreurs du régime parlementaire consiste à renverser les dirigeants au moment précis où les événements, dominant les volontés, ne permettent pas aux successeurs des ministres renversés de rien changer à la politique de leurs prédécesseurs.

Le principe du service universel obligatoire substituant aux petites armées de jadis la totalité des habitants valides d’un pays, est évidemment parfait au point de vue démocratique. Dans la pratique, il engendre de véritables guerres d’extermination et, par conséquent, la destruction des démocraties créatrices de ce principe.

L’âge moderne se trouve obligé de faire vivre ensemble des hommes exigeant l’égalité, alors que les progrès des civilisations, comme ceux de la nature, se réalisent seulement par des inégalisations successives.

IV LES RÉCITS HISTORIQUES

Les historiens se mettraient peut-être d’accord si les événements ne présentaient qu’une seule face ; mais comme ils en ont plusieurs, susceptibles d’interprétations diverses, l’accord devient impossible.

Les livres d’histoire révèlent surtout les croyances de leurs auteurs.

Si l’histoire est une science très conjecturale, ce n’est pas seulement en raison de notre faible connaissance des événements, mais aussi parce que les sentiments qui les déterminèrent restent ignorés.

Certains événements comme la Saint-Barthélemy semblent incompréhensibles, parce que nous n’éprouvons plus les sentiments qui les firent naître. Il faudrait posséder la mentalité de l’époque pour comprendre l’enthousiasme provoqué par ce massacre dans l’Europe catholique. De nombreuses médailles furent frappées, notamment par Grégoire XVI, pour fêter l’événement. Les tableaux que fit exécuter ce pape pour en perpétuer les détails figurent toujours au Vatican.

Les narrations historiques sont tellement incertaines qu’on y rencontre les mêmes erreurs répétées indéfiniment. Quelques auteurs ayant assuré que l’empire byzantin constituait une période de décadence, tous les écrivains l’ont redit. Il fallut les ressources de l’érudition moderne pour démontrer que l’Empire byzantin posséda pendant mille ans une des plus brillantes civilisations de l’histoire.

On a justement fait observer que les guerres modernes ruinent autant le vainqueur que le vaincu. Il ne faudrait pas, cependant, les croire inutiles, puisque quelques batailles suffisent parfois pour transformer entièrement les conditions d’existence d’un peuple. C’est par sa lutte avec la Russie que le Japon devint une grande puissance. C’est par sa guerre avec la Grèce que la Turquie, sur le point de disparaître, reprit son ancienne puissance. C’est encore par la guerre que fut transférée à l’Angleterre l’hégémonie germanique.

En politique, les principes théoriques déduits de la raison pure créent facilement des désastres. Le principe d’équilibre résultant de la lente action des siècles avait amené l’Europe à un certain état de stabilité. Le nouveau principe théorique des nationalités la conduira fatalement à des guerres répétées jusqu’à ce que des équilibres nouveaux soient établis.

Des ententes provisoires sont supérieures aux alliances parce qu’une alliance, quelle que soit sa forme, ne survit pas à l’évanouissement des intérêts qui la firent naître.

Le grand talent des historiens doués de prestige est de rendre vraisemblables les invraisemblances de l’histoire.

Les découvertes de la psychologie suffisent à montrer que l’histoire classique est le récit d’événements aussi incompris de leurs auteurs que des écrivains qui les racontèrent.

L’étude de l’histoire ne semble pas donner aux historiens une grande faculté de prévision. On sait avec quelle ardeur beaucoup de professeurs, et surtout Renan, formaient jadis des vœux pour la réalisation de l’unité allemande qui nous valut les guerres de 1870 et de 1914.

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