CHAPITRE IX L’Évolution des Dieux dans l’Histoire
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I LE RÔLE DES DIEUX
L’histoire des peuples est dominée par celle de leurs dieux. Dans les temps modernes cette domination est restée aussi grande, mais les divinités ont changé de nom. Elles sont remplacées par des idées et des formules auxquelles leurs adorateurs attribuent la même puissance qu’aux anciens dieux.
Aucun peuple ne vécut sans dieux. L’usure du temps, et non la raison, quelquefois les renverse, mais leur trône ne reste jamais vide. Le paganisme usé fit place au Christianisme, qui, usé à son tour, tend à être remplacé par la foi socialiste.
Une civilisation entièrement dégagée d’influences mystiques serait-elle viable ? Nous l’ignorons. Aucune civilisation semblable ne s’est encore manifestée à la surface du globe.
Bien que les croyances religieuses n’aient eu que des illusions pour soutien, elles ont servi d’armature aux grandes civilisations. Pour les propager ou les combattre, le monde fut souvent bouleversé.
Toutes les grandes divinités de l’histoire : Jupiter, Jéhovah, Bouddha, Allah et tant d’autres que des millions d’hommes ont adorées ou vénèrent encore ne furent pas des créations de la peur, comme le voulait Lucrèce. Elles naquirent de l’espérance, seule divinité que le temps n’ait pu ébranler.
Les dieux étant issus des mêmes illusions, et ayant exercé le même rôle, on ne saurait établir de hiérarchie entre eux.
Les croyants imaginent toujours à leur image le dieu qu’ils adorent. Les Hindous pacifiques attribuent à Bouddha leur tolérance et leur douceur. Les Carthaginois, les Chrétiens et les Juifs dotèrent leurs Dieux de l’esprit vindicatif qui les animait.
Un des plus utiles rôles des religions fut de créer des certitudes d’existence future capables d’embellir la vie présente. L’homme assuré d’un bonheur éternel est plus heureux que s’il croit son existence éphémère. Seule, la peur de l’enfer l’empêche d’être tout à fait heureux.
C’est principalement dans la manifestation des arts plastiques que les religions montrèrent leur influence. Les grandes œuvres d’art de l’Égypte, de l’Inde et de l’Europe furent surtout des monuments religieux. A des dieux supposés éternels il fallait bien construire des temples également éternels.
Une des forces des dieux réside dans la difficulté de les remplacer. Les illusions socialistes sont encore moins satisfaisantes pour l’esprit que les illusions religieuses.
La psychologie explique la propagation des croyances religieuses, mais la naissance des dieux est d’une interprétation beaucoup plus difficile. Comment naquirent : Moloch, Jupiter, Apollon, Jéhovah et bien d’autres ? Certaines religions, comme l’islamisme, sortirent tout entières du cerveau d’un halluciné, mais cette genèse n’est pas applicable à l’histoire de tous les dieux.
Ce sera seulement sans doute avec les derniers hommes que disparaîtront les derniers dieux.
II LE POUVOIR DES CROYANCES
L’homme dominé par une croyance voit son énergie notablement accrue. La foi constitua toujours un très puissant mobile d’action. On a dit justement qu’elle peut soulever des montagnes.
La force d’une croyance telle que l’islamisme ou le bolchevisme ne dépend pas des dogmes qu’elle enseigne, mais de l’énergie des convictions qu’elle inspire.
L’unité de pensée, qui confère une grande force à un peuple, ne fut guère fondée jusqu’ici que sur des croyances religieuses. La raison seule n’a pas encore réussi à solidariser les hommes.
C’est surtout quand une religion est morte ou va mourir que son utilité apparaît. Plusieurs peuples ont vu leur civilisation périr ou se transformer avec la mort de leurs dieux.
Alors même que l’usure du temps fait disparaître une croyance, elle conserve longtemps encore dans les âmes une influence assez forte pour devenir mobile d’action. La haine de certains diplomates anglais puritains à l’égard des Musulmans n’a probablement pas d’autres causes.
La faim et l’amour ne suffiraient pas à soutenir la vie du monde, comme l’affirmait un grand poète. Il faut y ajouter l’espoir créé par les croyances.
Les dieux vindicatifs condamnant leurs créatures à des supplices éternels pour des fautes légères eurent une utilité certaine aux âges de grande barbarie. A une époque éclairée, leur férocité n’est plus défendable.
III LES FORMES DIVERSES DE CROYANCES
Les adeptes des grandes religions monothéistes ne sauraient être tolérants. Détenteurs de la vérité pure, ils considèrent comme un devoir de massacrer les infidèles pour extirper l’erreur. Si le protestantisme est devenu tolérant, c’est que sa division en sectes nombreuses l’a rapproché du polythéisme.
Les religions polythéistes furent toujours tolérantes. Les croisades, les guerres de religion, l’inquisition auraient été impossibles chez les peuples polythéistes. Si Rome, dont la tolérance religieuse était complète, finit par persécuter les Chrétiens, c’est qu’ils cherchaient à ébranler son pouvoir politique.
Si le fait d’être monothéiste constituait une supériorité pour une religion, il faudrait mettre l’islamisme au premier rang. Il représente, en effet, la seule religion vraiment monothéiste. Le Jéhovah des Juifs avait des rivaux qu’il ne domina jamais complètement. Le Dieu des Chrétiens comprend trois personnes et une armée de saints, divinités secondaires comparables à celles du paganisme.
Les fondateurs de religions ont sagement agi en dotant leurs dieux de toutes les passions animant les hommes. Si ces dieux sont jaloux, irritables et vindicatifs, c’est que, représentés autrement, ils n’eussent séduit personne.
Tanit, à Carthage, ordonnait des immolations d’enfants. Les dieux d’Homère exigeaient qu’Agamemnon leur sacrifiât sa fille. Les idées modernes héritières des anciens dieux réclament encore plus d’hécatombes. A l’époque de la Révolution les divinités nouvelles désignées sous les noms de Liberté et d’Égalité ensanglantèrent vingt ans l’Europe. On ne compte plus les massacres engendrés par l’idée communiste.
Dans le domaine de la foi religieuse l’absurde est inconnu. On ne citerait pas au cours de l’histoire une seule croyance, si monstrueuse qu’elle pût être, n’ayant pas trouvé de défenseurs.
L’ardeur des disciples de la religion communiste tient à ce que les croyances religieuses nouvelles inspirent toujours à leurs adeptes un désir intense de détruire les vestiges de l’ancienne foi. Les nouveaux convertis n’hésitent pas, comme jadis Polyeucte, à sacrifier leur vie pour détruire les faux dieux.
A chaque période de leur histoire les hommes adoptent des religions et des philosophies à leur mesure. Bien que n’ayant généralement aucun rapport avec la réalité, elles sont fort utiles pour créer les explications dont l’esprit humain ne saurait se passer.
« S’il y a un Dieu, écrivait Pascal, il est infiniment incompréhensible… Nous sommes donc incapables de connaître, ni ce qu’il est, ni s’il est. » La science n’est pas plus avancée aujourd’hui. Elle admet cependant de plus en plus que si les Dieux existent, ils n’interviennent jamais dans la vie des êtres.
Croire qu’on doit croire, c’est déjà croire.
IV LA RAISON ET LA FOI
L’absurdité d’un rêve ne choque pas plus le rêveur que l’absurdité d’une croyance religieuse ou politique ne choque le croyant. Rêves et croyances ont ce caractère commun d’échapper entièrement au pouvoir de la raison.
L’irrésistible force des croyances religieuses et l’impuissance de la raison sur elles apparaissent clairement quand on voit de grands génies comme Descartes et Pascal accepter des dogmes religieux qui depuis longtemps n’étaient plus défendables. Quand Newton, par exemple, dissertait sur les divagations de l’Apocalypse, sa raison était évidemment paralysée par des influences mystiques qui la dominaient entièrement.
Au point de vue de la raison pure, toutes les croyances religieuses, depuis l’adoration du serpent jusqu’à celle d’Allah, ont une valeur sensiblement égale, parce qu’elles dérivent d’illusions psychologiques identiques.
Si les croyants pouvaient se préoccuper de la valeur rationnelle de leurs croyances, il n’y aurait bientôt plus de croyants.
Le croyant refusant de raisonner sa foi pour ne pas la perdre est victime d’une crainte très chimérique. Une croyance n’est détruisible par la raison que lorsqu’elle était près de mourir dans l’âme du croyant.
Pour concevoir avec quelle lenteur la raison agit sur les croyances, il faut se rappeler que, pendant plusieurs siècles, des milliers d’hommes furent brûlés vifs à la suite de leurs relations supposées avec le diable.
Prétendre détruire une religion en persécutant ses disciples, comme le firent si longtemps les radicaux en France, montre à quel point les fondements psychologiques des croyances restent méconnus.
« C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison », disait Pascal. Les dieux périraient vite si les jugements du cœur étaient ceux de la raison.
Les parfaits dévots, comme cherchait vainement à l’être Pascal et comme l’étaient réellement les solitaires de Port-Royal, mènent une existence assez misérable. L’espoir du paradis est annulé chez eux par une horrible peur de l’enfer où ils redoutent de brûler toujours.
Une des erreurs du catholicisme moderne fut de ne pas avoir compris à quel point il devenait inacceptable en continuant à parler de supplices éternels dans un enfer sans espoir.
On peut se demander où en seraient aujourd’hui les civilisations, si l’humanité avait consacré à la poursuite de vérités scientifiques une faible partie des efforts accomplis pour obéir aux volontés de divinités imaginaires. Mais peut-être ces illusoires fantômes étaient-ils seuls capables de contraindre l’homme aux efforts dont tous ses progrès naquirent.
La conversion à une religion nouvelle est généralement instantanée, mais il lui faut des siècles pour s’implanter définitivement dans les âmes et des siècles encore pour en disparaître. Malgré la longue existence du christianisme, le paganisme gréco-latin n’est pas complètement mort puisque l’art sous toutes ses formes en reste imprégné.
Les chrétiens qualifiant d’absurde l’adoration du crocodile par les Égyptiens ou du serpent par les Hindous ne se doutent pas que leurs descendants jugeront aussi absurde l’adoration d’un Dieu jugeant nécessaire de laisser crucifier son fils pour racheter une désobéissance à ses ordres.
Alors même que les civilisations futures n’accepteraient que la science pour guide, elles auraient cependant intérêt à construire encore des cathédrales, des mosquées, des pagodes, où les hommes se solidariseraient un peu en méditant sur les forces mystérieuses dont ils sont enveloppés et que personnifiaient leurs anciens Dieux.
Au point de vue purement rationnel le laboratoire est évidemment supérieur à la caserne et à l’église, mais il s’écoulera probablement bien des siècles avant qu’il soit possible de renoncer à l’église et à la caserne.
Le vrai miracle du Christianisme est d’avoir pu faire accepter pendant vingt siècles à des esprits capables de raisonner la prodigieuse légende d’un Dieu condamnant son fils à un dégradant supplice et fabriquant un enfer éternel pour y punir ses créatures.
Une des forces du Christianisme aux États-Unis est d’être uniquement envisagé au point de vue de son utilité sociale sans se préoccuper de la part de vérité ou d’erreur qu’il contient.
Les créateurs des dieux ont donné à l’homme la précieuse espérance, mais en échange ils l’enfermèrent pendant des siècles dans une prison d’ignorance et d’erreurs.
Il n’est guère d’idéal qui ne contienne une forte part d’illusions et cependant aucun peuple n’a pu prospérer sans l’influence d’un idéal.
L’expression « je ne veux pas croire que » dérive d’une erreur psychologique. Ce n’est jamais par un effort de la volonté consciente que l’on croit ou que l’on ne croit pas.