PREMIÈRE PARTIE (continued 6)
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Néanmoins, John crut apercevoir au delà de cette lisière écumeuse un bassin plus tranquille. Là, le Duncan se fût trouvé dans une sûreté relative.
Mais comment passer?
John fit monter ses passagers sur le pont; il ne voulait pas que, l’heure du naufrage venue, ils fussent renfermés dans la dunette. Glenarvan et ses compagnons regardèrent la mer épouvantable. Mary Grant pâlit.
«John, dit tout bas Glenarvan au jeune capitaine, j’essayerai de sauver ma femme, ou je périrai avec elle. Charge-toi de miss Grant.
—Oui, votre honneur», répondit John Mangles, en portant la main du lord à ses yeux humides.
Le Duncan n’était plus qu’à quelques encablures du pied des bancs. La mer, haute alors, eût sans doute laissé assez d’eau sous la quille du yacht pour lui permettre de franchir ces dangereux bas-fonds. Mais alors les vagues énormes, le soulevant et l’abandonnant tour à tour, devaient le faire immanquablement talonner. Y avait-il donc un moyen d’adoucir les mouvements de ces lames, de faciliter le glissement de leurs molécules liquides, en un mot, de calmer cette mer tumultueuse?
John Mangles eut une dernière idée.
«L’huile! s’écria-t-il; mes enfants, filez de l’huile! Filez de l’huile!»
Ces paroles furent rapidement comprises de tout l’équipage. Il s’agissait d’employer un moyen qui réussit quelquefois; on peut apaiser la fureur des vagues, en les couvrant d’une nappe d’huile; cette nappe surnage, et détruit le choc des eaux, qu’elle lubrifie. L’effet en est immédiat, mais il passe vite.
Quand un navire a franchi cette mer factice, elle redouble ses fureurs, et malheur à qui se hasarderait à sa suite. Les barils contenant la provision d’huile de phoque furent hissés sur le gaillard d’avant par l’équipage, dont le danger centuplait les forces. Là, ils furent défoncés à coups de hache, et suspendus au-dessus des bastingages de tribord et de bâbord.
«Tiens bon!» cria John Mangles, épiant le moment favorable.
En vingt secondes, le yacht atteignit l’entrée de la passe barrée par un mascaret mugissant. C’était l’instant.
«À dieu vat!» cria le jeune capitaine.
Les barils furent chavirés, et de leurs flancs s’échappèrent des flots d’huile. Instantanément, la nappe onctueuse nivela, pour ainsi dire, l’écumeuse surface de la mer. Le Duncan vola sur les eaux calmées et se trouva bientôt dans un bassin paisible, au delà des redoutables bancs.
Chapitre VI Le cap Bernouilli
Le premier soin de John Mangles fut d’affourcher solidement son navire sur deux ancres. Il mouilla par cinq brasses d’eau. Le fond était bon, un gravier dur qui donnait une excellente tenue. Donc, nulle crainte de chasser ou de s’échouer à mer basse. Le Duncan, après tant d’heures périlleuses, se trouvait dans une sorte de crique abritée par une haute pointe circulaire contre les vents du large.
Lord Glenarvan avait serré la main du jeune capitaine en disant: «Merci, John.»
Et John se sentit généreusement récompensé avec ces deux seuls mots. Glenarvan garda pour lui le secret de ses angoisses, et ni lady Helena, ni Mary Grant, ni Robert ne soupçonnèrent la gravité des périls auxquels ils venaient d’échapper.
Un point important restait à éclaircir. À quel endroit de la côte le Duncan avait-il été jeté par cette formidable tempête? Où reprendrait-il son parallèle accoutumé? À quelle distance le cap Bernouilli lui restait-il dans le sud-ouest? Telles furent les premières questions adressées à John Mangles. Celui-ci fit aussitôt ses relèvements, et pointa ses observations sur la carte du bord.
En somme, le Duncan n’avait pas trop dévié de sa route: de deux degrés à peine. Il se trouvait par 136° 12’ de longitude et 35° 07’ de latitude, au cap Catastrophe, situé à l’une des pointes de l’Australie méridionale, et à trois cents milles du cap Bernouilli.
Le cap Catastrophe, au nom de funeste augure, a pour pendant le cap Borda, formé par un promontoire de l’île Kanguroo. Entre ces deux caps s’ouvre le détroit de l’Investigator, qui conduit à deux golfes assez profonds, l’un au nord, le golfe Spencer, l’autre au sud, le golfe Saint-Vincent.
Sur la côte orientale de ce dernier est creusé le port d’Adélaïde, capitale de cette province nommée Australie méridionale. Cette ville, fondée en 1836, compte quarante mille habitants, et offre des ressources assez complètes. Mais elle est plus occupée de cultiver un sol fécond, d’exploiter ses raisins et ses oranges, et toutes ses richesses agricoles, que de créer de grandes entreprises industrielles. Sa population compte moins d’ingénieurs que d’agriculteurs, et l’esprit général est peu tourné vers les opérations commerciales ou les arts mécaniques.
Le Duncan pourrait-il réparer ses avaries? C’était la question à décider. John Mangles voulut savoir à quoi s’en tenir. Il fit plonger à l’arrière du yacht; ses plongeurs lui rapportèrent qu’une des branches de l’hélice avait été faussée, et portait contre l’étambot: de là, l’impossibilité du mouvement de rotation. Cette avarie fut jugée grave, assez grave même pour nécessiter un outillage qui ne se rencontrerait pas à Adélaïde.
Glenarvan et le capitaine John, après mûres réflexions, prirent la résolution suivante: le Duncan suivrait à la voile le contour des rivages australiens, en cherchant les traces du Britannia; il s’arrêterait au cap Bernouilli, où seraient prises les dernières informations, et continuerait sa route au sud jusqu’à Melbourne, où ses avaries pourraient être facilement réparées.
L’hélice remise en état, le Duncan irait croiser sur les côtes orientales pour achever la série de ses recherches.
Cette proposition fut approuvée. John Mangles résolut de profiter du premier bon vent pour appareiller. Il n’attendit pas longtemps. Vers le soir, l’ouragan était entièrement tombé. Une brise maniable lui succéda, qui soufflait du sud-ouest. On fit les dispositions pour l’appareillage. De nouvelles voiles furent enverguées. À quatre heures du matin, les matelots virèrent au cabestan. Bientôt l’ancre fut à pic, elle dérapa, et le Duncan, sous sa misaine, son hunier, son perroquet, ses focs, sa brigantine et sa voile de flèche, courut au plus près, tribord amures, au vent des rivages australiens.
Deux heures après, il perdit de vue le cap Catastrophe, et se trouva par le travers du détroit de l’Investigator. Le soir, le cap Borda fut doublé, et l’île Kanguroo prolongée à quelques encablures. C’est la plus grande des petites îles australiennes, et elle sert de refuge aux déportés fugitifs. Son aspect était enchanteur. D’immenses tapis de verdure revêtaient les rocs stratifiés de ses rivages. On voyait comme au temps de sa découverte, en 1802, d’innombrables bandes de kanguroos bondir à travers les bois et les plaines.
Le lendemain, pendant que le Duncan courait bord sur bord, ses embarcations furent envoyées à terre avec mission de visiter les accores de la côte.
Il se trouvait alors sur le trente-sixième parallèle, et, jusqu’au trente-huitième, Glenarvan ne voulait pas laisser un point inexploré.
Pendant la journée du 18 décembre, le yacht, qui boulinait comme un vrai clipper sous sa voilure entièrement déployée, rasa le rivage de la baie Encounter. C’est là qu’en 1828 le voyageur Sturt arriva après avoir découvert le Murray, le plus grand fleuve de l’Australie méridionale. Ce n’étaient déjà plus les rives verdoyantes de l’île Kanguroo, mais des mornes arides, rompant parfois l’uniformité d’une côte basse et déchiquetée, çà et là quelque falaise grise, ou des promontoires de sable, enfin toute la sécheresse d’un continent polaire.
Les embarcations pendant cette navigation firent un rude service. Les marins ne s’en plaignirent pas.
Presque toujours Glenarvan, son inséparable Paganel et le jeune Robert les accompagnaient. Ils voulaient de leurs propres yeux chercher quelques vestiges du Britannia. Mais cette scrupuleuse exploration ne révéla rien du naufrage. Les rivages australiens furent aussi muets à cet égard que les terres patagones. Cependant, il ne fallait pas perdre tout espoir tant que ne serait pas atteint le point précis indiqué par le document. On n’agissait ainsi que par surcroît de prudence, et pour ne rien abandonner au hasard. Pendant la nuit, le Duncan mettait en panne, de manière à se maintenir sur place autant que possible, et, le jour, la côte était fouillée avec soin.
Ce fut ainsi que, le 20 décembre, on arriva par le cap Bernouilli, qui termine la baie Lacépède, sans avoir trouvé la moindre épave. Mais cet insuccès ne prouvait rien contre le capitaine du Britannia.
En effet, depuis deux ans, époque à laquelle remontait la catastrophe, la mer avait pu, avait dû disperser, ronger les restes du trois-mâts et les arracher de l’écueil. D’ailleurs, les indigènes, qui sentent les naufrages comme un vautour sent un cadavre, devaient avoir recueilli les plus minces débris. Puis, Harry Grant et ses deux compagnons, faits prisonniers au moment où les vagues les jetaient à la côte, avaient été sans nul doute entraînés dans l’intérieur du continent.
Mais alors tombait une des ingénieuses hypothèses de Jacques Paganel. Tant qu’il s’agissait du territoire argentin, le géographe pouvait à bon droit prétendre que les chiffres du document se rapportaient, non au théâtre du naufrage, mais au lieu même de la captivité. En effet, les grands fleuves de la Pampasie, leurs nombreux affluents, étaient là pour porter à la mer le précieux document. Ici, au contraire, dans cette partie de l’Australie, les cours d’eau sont peu abondants qui coupent le trente-septième parallèle; de plus, le Rio-Colorado, le Rio-Negro, vont se jeter à la mer à travers des plages désertes, inhabitables et inhabitées, tandis que les principales rivières australiennes, le Murray, la Yarra, le Torrens, le Darling, ou affluent les unes aux autres, ou se précipitent dans l’océan par des embouchures qui sont devenues des rades fréquentées, des ports où la navigation est active. Quelle probabilité, dès lors, qu’une fragile bouteille eût pu descendre le cours de ces eaux incessamment parcourues et arriver à l’océan Indien?
Cette impossibilité ne pouvait échapper à des esprits perspicaces. L’hypothèse de Paganel, plausible en Patagonie dans les provinces argentines, eût donc été illogique en Australie. Paganel le reconnut dans une discussion qui fut soulevée à ce sujet par le major Mac Nabbs. Il devint évident que les degrés relatés au document ne s’appliquaient qu’au lieu du naufrage, que par conséquent la bouteille avait été jetée à la mer à l’endroit où se brisa le Britannia, sur la côte occidentale de l’Australie.
Cependant, et comme le fit justement observer Glenarvan, cette interprétation définitive n’excluait pas l’hypothèse de la captivité du capitaine Grant. Celui-ci, d’ailleurs, le faisait pressentir dans son document par ces mots, dont il fallait tenir compte: où ils seront prisonniers de cruels indigènes. Mais il n’existait plus aucune raison pour rechercher les prisonniers sur le trente-septième parallèle plutôt que sur un autre.
Cette question, longtemps débattue, reçut ainsi sa solution définitive, et donna les conséquences suivantes: si des traces du Britannia ne se rencontraient pas au cap Bernouilli, lord Glenarvan n’avait plus qu’à revenir en Europe. Ses recherches auraient été infructueuses, mais il avait rempli son devoir courageusement et consciencieusement.
Cela ne laissa pas d’attrister particulièrement les passagers du yacht, et de désespérer Mary et Robert Grant. En se rendant au rivage avec lord et lady Glenarvan, John Mangles, Mac Nabbs et Paganel, les deux enfants du capitaine se disaient que la question du salut de leur père allait irrévocablement se décider. Irrévocablement, on peut le dire, car Paganel, dans une précédente discussion avait judicieusement démontré que les naufragés seraient rapatriés depuis longtemps déjà, si leur navire se fût brisé sur les écueils de la côte orientale.
«Espoir! Espoir! Toujours espoir! répétait lady Helena à la jeune fille, assise près d’elle dans l’embarcation qui les conduisait à terre. La main de Dieu ne nous abandonnera pas!
—Oui, miss Mary, dit le capitaine John, c’est au moment où les hommes ont épuisé les ressources humaines, que le ciel intervient, et, par quelque fait imprévu, leur ouvre des voies nouvelles.
—Dieu vous entende, Monsieur John!» répondit Mary Grant.
Le rivage n’était plus qu’à une encablure; il terminait par des pentes assez douces l’extrémité du cap qui s’avançait de deux milles en mer.
L’embarcation accosta dans une petite crique naturelle entre des bancs de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, doivent former une ceinture de récifs à la partie sud de l’Australie.
Tels ils étaient déjà, tels ils suffisaient à détruire la coque d’un navire, et le Britannia pouvait s’être perdu là corps et biens.
Les passagers du Duncan débarquèrent sans difficulté sur un rivage absolument désert. Des falaises à bandes stratifiées formaient une ligne côtière haute de soixante à quatre-vingts pieds. Il eût été difficile d’escalader cette courtine naturelle sans échelles ni crampons. John Mangles, heureusement, découvrit fort à propos une brèche produite à un demi-mille au sud par un éboulement partiel de la falaise. La mer, sans doute, battait cette barrière de tuf friable pendant ses grandes colères d’équinoxe, et déterminait ainsi la chute des portions supérieures du massif.
Glenarvan et ses compagnons s’engagèrent dans la tranchée, et arrivèrent au sommet de la falaise par une pente assez raide. Robert, comme un jeune chat, grimpa un talus fort à pic, et arriva le premier à la crête supérieure, au désespoir de Paganel, humilié de voir ses grandes jambes de quarante ans vaincues par de petites jambes de douze ans. Cependant, il distança, et de loin, le paisible major, qui n’y tenait pas autrement.
La petite troupe, bientôt réunie, examina la plaine qui s’étendait sous ses regards. C’était un vaste terrain inculte avec des buissons et des broussailles, une contrée stérile, que Glenarvan compara aux glens des basses terres d’Écosse, et Paganel aux landes infertiles de la Bretagne. Mais si cette contrée paraissait inhabitée le long de la côte, la présence de l’homme, non du sauvage, mais du travailleur, se révéla au loin par quelques constructions de bon augure.
«Un moulin!» s’écria Robert.
À trois milles, en effet, les ailes d’un moulin tournaient au vent.
«C’est bien un moulin, répondit Paganel, qui venait de braquer sa longue-vue sur l’objet en question. Voilà un petit monument aussi modeste qu’utile, dont la vue a le privilège d’enchanter mes regards.
—C’est presque un clocher, dit lady Helena.
—Oui, madame, et si l’un moud le pain du corps, l’autre moud le pain de l’âme. À ce point de vue ils se ressemblent encore.
—Allons au moulin», répliqua Glenarvan.
On se mit en route. Après une demi-heure de marche, le sol, travaillé par la main de l’homme, se montra sous un nouvel aspect. La transition de la contrée stérile à la campagne cultivée fut brusque. Au lieu de broussailles, des haies vives entouraient un enclos récemment défriché; quelques bœufs et une demi-douzaine de chevaux pâturaient dans des prairies entourées de robustes acacias pris dans les vastes pépinières de l’île Kanguroo. Peu à peu apparurent des champs couverts de céréales, quelques acres de terrains hérissés de blonds épis, des meules de foin dressées comme de grandes ruches, des vergers aux fraîches clôtures, un beau jardin digne d’Horace, où l’agréable se mêlait à l’utile, puis des hangars, des communs sagement distribués, enfin une habitation simple et confortable, que le joyeux moulin dominait avec son pignon aigu et caressait de l’ombre mobile de ses grandes ailes.
En ce moment, un homme d’une cinquantaine d’années, d’une physionomie prévenante, sortit de la maison principale, aux aboiements de quatre grands chiens qui annonçaient la venue des étrangers. Cinq beaux et forts garçons, ses fils, le suivirent avec leur mère, une grande et robuste femme. On ne pouvait s’y méprendre: cet homme, entouré de sa vaillante famille, au milieu de ces constructions encore neuves, dans cette campagne presque vierge, présentait le type accompli du colon irlandais qui, las des misères de son pays, est venu chercher la fortune et le bonheur au delà des mers.
Glenarvan et les siens ne s’étaient pas encore présentés, ils n’avaient eu le temps de décliner ni leurs noms, ni leurs qualités, que ces cordiales paroles les saluaient déjà:
«Étrangers, soyez les bienvenus dans la maison de Paddy O’Moore.
—Vous êtes irlandais? dit Glenarvan en prenant la main que lui offrait le colon.
—Je l’ai été, répondit Paddy O’Moore. Maintenant, je suis australien. Entrez, qui que vous soyez, messieurs, cette maison est la vôtre.»
Il n’y avait qu’à accepter sans cérémonie une invitation faite de si bonne grâce. Lady Helena et Mary Grant, conduites par mistress O’Moore, entrèrent dans l’habitation, pendant que les fils du colon débarrassaient les visiteurs de leurs armes.
Une vaste salle, fraîche et claire, occupait le rez-de-chaussée de la maison construite en forts madriers disposés horizontalement. Quelques bancs de bois rivés aux murailles peintes de couleurs gaies, une dizaine d’escabeaux, deux bahuts en chêne où s’étalaient une faïence blanche et des brocs d’étain brillant, une large et longue table à laquelle vingt convives se seraient assis à l’aise, formaient un ameublement digne de la solide maison et de ses robustes habitants.
Le dîner de midi était servi. La soupière fumait entre le rosbeef et le gigot de mouton, entourés de larges assiettes d’olives, de raisins et d’oranges; le nécessaire était là; le superflu ne manquait pas.
L’hôte et l’hôtesse avaient un air si engageant, la table à l’aspect tentateur était si vaste et si abondamment fournie, qu’il eût été malséant de ne point s’y asseoir. Déjà les domestiques de la ferme, les égaux de leur maître, venaient y partager leur repas. Paddy O’Moore indiqua de la main la place réservée aux étrangers.
«Je vous attendais, dit-il simplement à lord Glenarvan.
—Vous? répondit celui-ci fort surpris.
—J’attends toujours ceux qui viennent», répondit l’irlandais.
Puis, d’une voix grave, pendant que sa famille et ses serviteurs se tenaient debout respectueusement, il récita le bénédicité. Lady Helena se sentit tout émue d’une si parfaite simplicité de mœurs, et un regard de son mari lui fit comprendre qu’il l’admirait comme elle.
On fit fête au repas. La conversation s’engagea sur toute la ligne. D’écossais à irlandais, il n’y a que la main. La Tweed, large de quelques toises, creuse un fossé plus profond entre l’Écosse et l’Angleterre que les vingt lieues du canal d’Irlande qui séparent la vieille Calédonie de la verte Erin. Paddy O’Moore raconta son histoire.
C’était celle de tous les émigrants que la misère chasse de leur pays. Beaucoup viennent chercher au loin la fortune, qui n’y trouvent que déboires et malheurs. Ils accusent la chance, oubliant d’accuser leur inintelligence, leur paresse et leurs vices. Quiconque est sobre et courageux, économe et brave, réussit.
Tel fut et tel était Paddy O’Moore. Il quitta Dundalk, où il mourait de faim, emmena sa famille vers les contrées australiennes, débarqua à Adélaïde, dédaigna les travaux du mineur pour les fatigues moins aléatoires de l’agriculteur, et, deux mois après, il commença son exploitation, si prospère aujourd’hui.
Tout le territoire de l’Australie du sud est divisé par portions d’une contenance de quatre-vingts acres chacune. Ces divers lots sont cédés aux colons par le gouvernement, et par chaque lot un laborieux agriculteur peut gagner de quoi vivre et mettre de côté une somme nette de quatre-vingts livres sterling.
Paddy O’Moore savait cela. Ses connaissances agronomiques le servirent fort. Il vécut, il économisa, et acquit de nouveaux lots avec les profits du premier. Sa famille prospéra, son exploitation aussi. Le paysan irlandais devint propriétaire foncier, et quoique son établissement ne comptât pas encore deux ans d’existence, il possédait alors cinq cents acres d’un sol vivifié par ses soins, et cinq cents têtes de bétail. Il était son maître, après avoir été l’esclave des européens, et indépendant comme on peut l’être dans le plus libre pays du monde.
Ses hôtes, à ce récit de l’émigrant irlandais, répondirent par de sincères et franches félicitations.
Paddy O’Moore, son histoire terminée, attendait, sans doute confidences pour confidences, mais sans les provoquer. Il était de ces gens discrets qui disent: voilà ce que je suis, mais je ne vous demande pas qui vous êtes. Glenarvan, lui, avait un intérêt immédiat à parler du Duncan, de sa présence au cap Bernouilli, et des recherches qu’il poursuivait avec une infatigable persévérance. Mais, en homme qui va droit au but, il interrogea d’abord Paddy O’Moore sur le naufrage du Britannia.
La réponse de l’irlandais ne fut pas favorable. Il n’avait jamais entendu parler de ce navire. Depuis deux ans, aucun bâtiment n’était venu se perdre à la côte, ni au-dessus du cap, ni au-dessous. Or, la catastrophe datait de deux années seulement. Il pouvait donc affirmer avec la plus entière certitude que les naufragés n’avaient pas été jetés sur cette partie des rivages de l’ouest.
«Maintenant, mylord, ajouta-t-il, je vous demanderai quel intérêt vous avez à m’adresser cette question.»
Alors, Glenarvan raconta au colon l’histoire du document, le voyage du yacht, les tentatives faites pour retrouver le capitaine Grant; il ne cacha pas que ses plus chères espérances tombaient devant des affirmations aussi nettes, et qu’il désespérait de retrouver jamais les naufragés du Britannia.
De telles paroles devaient produire une douloureuse impression sur les auditeurs de Glenarvan. Robert et Mary étaient là qui l’écoutaient, les yeux mouillés de larmes. Paganel ne trouvait pas un mot de consolation et d’espoir. John Mangles souffrait d’une douleur qu’il ne pouvait adoucir. Déjà le désespoir envahissait l’âme de ces hommes généreux que le Duncan venait de porter inutilement à ces lointains rivages, quand ces paroles se firent entendre:
«Mylord, louez et remerciez Dieu. Si le capitaine Grant est vivant, il est vivant sur la terre australienne!»
Chapitre VII Ayrton
La surprise que produisirent ces paroles ne saurait se dépeindre. Glenarvan s’était levé d’un bond, et, repoussant son siège:
«Qui parle ainsi? s’écria-t-il.
—Moi, répondit un des serviteurs de Paddy O’Moore, assis au bout de la table.
—Toi, Ayrton! dit le colon, non moins stupéfait que Glenarvan.
—Moi, répondit Ayrton d’une voix émue, mais ferme, moi, écossais comme vous, mylord, moi, un des naufragés du Britannia!»
Cette déclaration produisit un indescriptible effet.
Mary Grant, à demi pâmée par l’émotion, à demi mourante de bonheur, cette fois, se laissa aller dans les bras de lady Helena. John Mangles, Robert, Paganel, quittant leur place, se précipitèrent vers celui que Paddy O’Moore venait de nommer Ayrton.
C’était un homme de quarante-cinq ans, d’une rude physionomie, dont le regard très brillant se perdait sous une arcade sourcilière profondément enfoncée.
Sa vigueur devait être peu commune, malgré la maigreur de son corps. Il était tout os et tout nerfs, et, suivant une expression écossaise, il ne perdait pas son temps à faire de la chair grasse.
Une taille moyenne, des épaules larges, une allure décidée, une figure pleine d’intelligence et d’énergie, quoique les traits en fussent durs, prévenaient en sa faveur. La sympathie qu’il inspirait était encore accrue par les traces d’une récente misère empreinte sur son visage. On voyait qu’il avait souffert et beaucoup, bien qu’il parût homme à supporter les souffrances, à les braver, à les vaincre.
Glenarvan et ses amis avaient senti cela à première vue.
La personnalité d’Ayrton s’imposait dès l’abord.
Glenarvan, se faisant l’interprète de tous, le pressa de questions auxquelles Ayrton répondit. La rencontre de Glenarvan et Ayrton avait évidemment produit chez tous deux une émotion réciproque.
Aussi les premières questions de Glenarvan se pressèrent-elles sans ordre, et comme malgré lui.
«Vous êtes un des naufragés du Britannia? demanda-t-il.
—Oui, mylord, le quartier-maître du capitaine Grant, répondit Ayrton.
—Sauvé avec lui après le naufrage?
—Non, mylord, non. À ce moment terrible, j’ai été séparé, enlevé du pont du navire, jeté à la côte.
—Vous n’êtes donc pas un des deux matelots dont le document fait mention?
—Non. Je ne connaissais pas l’existence de ce document. Le capitaine l’a lancé à la mer quand je n’étais plus à bord.
—Mais le capitaine? Le capitaine?
—Je le croyais noyé, disparu, abîmé avec tout l’équipage du Britannia. Je pensais avoir survécu seul.
—Mais vous avez dit que le capitaine Grant était vivant!
—Non. J’ai dit: si le capitaine est vivant…
—Vous avez ajouté: il est sur le continent australien!…
—Il ne peut être que là, en effet.
—Vous ne savez donc pas où il est?
—Non, mylord, je vous le répète, je le croyais enseveli dans les flots ou brisé sur les rocs. C’est vous qui m’apprenez que peut-être il vit encore.
—Mais alors que savez-vous? demanda Glenarvan.
—Ceci seulement. Si le capitaine Grant est vivant, il est en Australie.
—Où donc a eu lieu le naufrage?» dit alors le major Mac Nabbs.
C’était la première question à poser, mais, dans le trouble causé par cet incident, Glenarvan, pressé de savoir avant tout où se trouvait le capitaine Grant, ne s’informa pas de l’endroit où le Britannia s’était perdu. À partir de ce moment, la conversation, jusque-là vague, illogique, procédant par bonds, effleurant les sujets sans les approfondir, mêlant les faits, intervertissant les dates, prit une allure plus raisonnable, et bientôt les détails de cette obscure histoire apparurent nets et précis à l’esprit de ses auditeurs.
À la question faite par Mac Nabbs, Ayrton répondit en ces termes:
«Lorsque je fus arraché du gaillard d’avant où je halais bas le foc, le Britannia courait vers la côte de l’Australie. Il n’en était pas à deux encablures. Le naufrage a donc eu lieu à cet endroit même.
—Par trente-sept degrés de latitude? demanda John Mangles.
—Par trente-sept degrés, répondit Ayrton.
—Sur la côte ouest?
—Non pas! Sur la côte est, répliqua vivement le quartier-maître.
—Et à quelle époque?
—Dans la nuit du 27 juin 1862.
—C’est cela! C’est cela même! s’écria Glenarvan.
—Vous voyez donc bien, mylord, ajouta Ayrton, que j’ai pu justement dire: si le capitaine Grant vit encore, c’est sur le continent australien qu’il faut le chercher, non ailleurs.
—Et nous le chercherons, et nous le trouverons, et nous le sauverons, mon ami! s’écria Paganel. Ah! précieux document, ajouta-t-il avec une naïveté parfaite, il faut avouer que tu es tombé entre les mains de gens bien perspicaces!»
Personne, sans doute, n’entendit les flatteuses paroles de Paganel. Glenarvan et lady Helena, Mary et Robert s’étaient empressés autour d’Ayrton.
Ils lui serraient les mains. Il semblait que la présence de cet homme fût un gage assuré du salut d’Harry Grant. Puisque le matelot avait échappé aux dangers du naufrage, pourquoi le capitaine ne se serait-il pas tiré sain et sauf de cette catastrophe? Ayrton répétait volontiers que le capitaine Grant devait être vivant comme lui. Où, il ne saurait le dire, mais certainement sur ce continent. Il répondait aux mille questions dont il était assailli avec une intelligence et une précision remarquables. Miss Mary, pendant qu’il parlait, tenait une de ses mains dans les siennes. C’était un compagnon de son père, ce matelot, un des marins du Britannia! Il avait vécu près d’Harry Grant, courant avec lui les mers, bravant les mêmes dangers!
Mary ne pouvait détacher ses regards de cette rude physionomie et pleurait de bonheur.
Jusqu’ici, personne n’avait eu la pensée de mettre en doute la véracité et l’identité du quartier-maître.
Seuls, le major et peut-être John Mangles, moins prompts à se rendre, se demandaient si les paroles d’Ayrton méritaient une entière confiance. Sa rencontre imprévue pouvait exciter quelques soupçons.
Certainement, Ayrton avait cité des faits et des dates concordantes, de frappantes particularités. Mais les détails, si exacts qu’ils soient, ne forment pas une certitude, et généralement, on l’a remarqué, le mensonge s’affirme par la précision des détails. Mac Nabbs réserva donc son opinion, et s’abstint de se prononcer.
Quant à John Mangles, ses doutes ne résistèrent pas longtemps aux paroles du matelot, et il le tint pour un vrai compagnon du capitaine Grant, quand il l’eut entendu parler de son père à la jeune fille.
Ayrton connaissait parfaitement Mary et Robert. Il les avait vus à Glasgow au départ du Britannia. Il rappela leur présence à ce déjeuner d’adieu donné à bord aux amis du capitaine. Le shérif Mac Intyre y assistait.
On avait confié Robert, —il avait dix ans à peine, —aux soins de Dick Turner, le maître d’équipage, et il lui échappa pour grimper aux barres du perroquet.
«C’est vrai, c’est vrai,» disait Robert Grant.
Et Ayrton rappelait ainsi mille petits faits, sans paraître y attacher l’importance que leur donnait John Mangles. Et, quand il s’arrêtait, Mary lui disait de sa douce voix:
«Encore, Monsieur Ayrton, parlez-nous encore de notre père!»
Le quartier-maître satisfit de son mieux aux désirs de la jeune fille. Glenarvan ne voulait pas l’interrompre, et cependant, vingt questions plus utiles se pressaient dans son esprit; mais lady Helena, lui montrant la joyeuse émotion de Mary, arrêtait ses paroles.
Ce fut dans cette conversation qu’Ayrton raconta l’histoire du Britannia et son voyage à travers les mers du Pacifique. Mary Grant en connaissait une grande partie, puisque les nouvelles du navire allaient jusqu’au mois de mai de l’année 1862. Pendant cette période d’un an Harry Grant atterrit aux principales terres de l’Océanie. Il toucha aux Hébrides, à la Nouvelle Guinée, à la Nouvelle Zélande, à la Nouvelle Calédonie, se heurtant à des prises de possession souvent peu justifiées, subissant le mauvais vouloir des autorités anglaises, car son navire était signalé dans les colonies britanniques. Cependant il avait trouvé un point important sur la côte occidentale de la Papouasie; là, l’établissement d’une colonie écossaise lui parut facile et sa prospérité assurée; en effet, un bon port de relâche sur la route des Moluques et des Philippines devait attirer des navires, surtout quand le percement de l’isthme de Suez aurait supprimé la voie du cap de Bonne-Espérance. Harry Grant était de ceux qui préconisaient en Angleterre l’œuvre de M De Lesseps et ne jetaient pas des rivalités politiques au travers d’un grand intérêt international.
Après cette reconnaissance de la Papouasie, le Britannia alla se ravitailler au Callao, et il quitta ce port le 30 mai 1862, pour revenir en Europe par l’océan Indien et la route du Cap. Trois semaines après son départ, une tempête épouvantable désempara le navire. Il s’engagea. Il fallut couper la mâture. Une voie d’eau se déclara dans les fonds, qu’on ne parvint pas à aveugler. L’équipage fut bientôt exténué, à bout de forces. On ne put pas affranchir les pompes. Pendant huit jours, le Britannia fut le jouet des ouragans. Il avait six pieds d’eau dans sa cale. Il s’enfonçait peu à peu. Les embarcations avaient été enlevées pendant la tempête. Il fallait périr à bord, quand, dans la nuit du 27 juin, comme l’avait parfaitement compris Paganel, on eut connaissance du rivage oriental de l’Australie. Bientôt le navire fit côte. Un choc violent eut lieu. En ce moment, Ayrton enlevé par une vague, fut jeté au milieu des brisants et perdit connaissance. Quand il revint à lui, il était entre les mains des indigènes qui l’entraînèrent dans l’intérieur du continent. Depuis lors, il n’entendit plus parler du Britannia et supposa, non sans raison, qu’il avait péri corps et biens sur les dangereux récifs de Twofold-Bay. Ici se terminait le récit relatif au capitaine Grant. Il provoqua plus d’une fois de douloureuses exclamations. Le major n’aurait pu sans injustice douter de son authenticité. Mais, après l’histoire du Britannia, l’histoire particulière d’Ayrton devait présenter un intérêt plus actuel encore. En effet, Grant, on n’en doutait pas, grâce au document, avait survécu au naufrage avec deux de ses matelots, comme Ayrton lui-même. Du sort de l’un on pouvait raisonnablement conclure au sort de l’autre. Ayrton fut donc invité à faire le récit de ses aventures.
Il fut très simple et très court.
Le matelot naufragé, prisonnier d’une tribu indigène, se vit emmené dans ces régions intérieures arrosées par le Darling, c’est-à-dire à quatre cents milles au nord du trente-septième parallèle. Là, il vécut fort misérable, parce que la tribu était misérable elle-même, mais non maltraité. Ce furent deux longues années d’un pénible esclavage. Cependant, l’espoir de recouvrer sa liberté le tenait au cœur.
Il épiait la moindre occasion de se sauver, bien que sa fuite dût le jeter au milieu de dangers innombrables.
Une nuit d’octobre 1864, il trompa la vigilance des naturels et disparut dans la profondeur de forêts immenses. Pendant un mois, vivant de racines, de fougères comestibles, de gommes de mimosas, il erra au milieu de ces vastes solitudes, se guidant le jour sur le soleil, la nuit sur les étoiles, souvent abattu par le désespoir. Il traversa ainsi des marais, des rivières, des montagnes, toute cette portion inhabitée du continent que de rares voyageurs ont sillonnée de leurs hardis itinéraires. Enfin, mourant, épuisé, il arriva à l’habitation hospitalière de Paddy O’Moore, où il trouva une existence heureuse en échange de son travail.
«Et si Ayrton se loue de moi, dit le colon irlandais, quand ce récit fut achevé, je n’ai qu’à me louer de lui. C’est un homme intelligent, brave, un bon travailleur, et, s’il lui plaît, la demeure de Paddy O’Moore sera longtemps la sienne.»
Ayrton remercia l’irlandais d’un geste, et il attendit que de nouvelles questions lui fussent adressées. Il se disait, cependant, que la légitime curiosité de ses auditeurs devait être satisfaite. À quoi eût-il répondu désormais qui n’eût été cent fois dit déjà? Glenarvan allait donc ouvrir la discussion sur un nouveau plan à combiner, en profitant de la rencontre d’Ayrton et de ses renseignements, quand le major, s’adressant au matelot, lui dit:
«Vous étiez quartier-maître à bord du Britannia?
—Oui», répondit Ayrton sans hésiter.
Mais, comprenant qu’un certain sentiment de défiance, un doute, si léger qu’il fût, avait dicté cette demande au major, il ajouta:
«J’ai d’ailleurs sauvé du naufrage mon engagement à bord.»
Et il sortit immédiatement de la salle commune pour aller chercher cette pièce officielle. Son absence ne dura pas une minute. Mais Paddy O’Moore eut le temps de dire:
«Mylord, je vous donne Ayrton pour un honnête homme. Depuis deux mois qu’il est à mon service, je n’ai pas un seul reproche à lui faire. Je connaissais l’histoire de son naufrage et de sa captivité. C’est un homme loyal, digne de toute votre confiance.»
Glenarvan allait répondre qu’il n’avait jamais douté de la bonne foi d’Ayrton, quand celui-ci rentra et présenta son engagement en règle. C’était un papier signé des armateurs du Britannia et du capitaine Grant, dont Mary reconnut parfaitement l’écriture.
Il constatait que «Tom Ayrton, matelot de première classe, était engagé comme quartier-maître à bord du trois-mâts Britannia, de Glasgow.» il n’y avait donc plus de doute possible sur l’identité d’Ayrton, car il eût été difficile d’admettre que cet engagement fût entre ses mains et ne lui appartînt pas.
«Maintenant, dit Glenarvan, je fais appel aux conseils de tous, et je provoque une discussion immédiate sur ce qu’il convient de faire. Vos avis, Ayrton, nous seront particulièrement précieux, et je vous serai fort obligé de nous les donner.»
Ayrton réfléchit quelques instants, puis il répondit en ces termes:
«Je vous remercie, mylord, de la confiance que vous avez en moi, et j’espère m’en montrer digne. J’ai quelque connaissance de ce pays, des mœurs des indigènes, et si je puis vous être utile…
—Bien certainement, répondit Glenarvan.
—Je pense comme vous, répondit Ayrton, que le capitaine Grant et ses deux matelots ont été sauvés du naufrage; mais, puisqu’ils n’ont pas gagné les possessions anglaises, puisqu’ils n’ont pas reparu, je ne doute pas que leur sort n’ait été le mien, et qu’ils ne soient prisonniers d’une tribu de naturels.
—Vous répétez là, Ayrton, les arguments que j’ai déjà fait valoir, dit Paganel. Les naufragés sont évidemment prisonniers des indigènes, ainsi qu’ils le craignaient. Mais devons-nous penser que, comme vous, ils ont été entraînés au nord du trente-septième degré?
—C’est à supposer, monsieur, répondit Ayrton; les tribus ennemies ne demeurent guère dans le voisinage des districts soumis aux anglais.
—Voilà qui compliquera nos recherches, dit Glenarvan, assez déconcerté. Comment retrouver les traces des prisonniers dans l’intérieur d’un aussi vaste continent?»
Un silence prolongé accueillit cette observation.
Lady Helena interrogeait souvent du regard tous ses compagnons sans obtenir une réponse. Paganel lui-même restait muet, contre son habitude. Son ingéniosité ordinaire lui faisait défaut. John Mangles arpentait à grands pas la salle commune, comme s’il eût été sur le pont de son navire, et dans quelque embarras.
«Et vous, Monsieur Ayrton, dit alors lady Helena au matelot, que feriez-vous?
—Madame, répondit assez vivement Ayrton, je me rembarquerais à bord du Duncan, et j’irais droit au lieu du naufrage. Là, je prendrais conseil des circonstances, et peut-être des indices que le hasard pourrait fournir.
—Bien, dit Glenarvan; seulement, il faudra attendre que le Duncan soit réparé.
—Ah! vous avez éprouvé des avaries? demanda Ayrton.
—Oui, répondit John Mangles.
—Graves?
—Non, mais elles nécessitent un outillage que nous ne possédons pas à bord. Une des branches de l’hélice est faussée, et ne peut être réparée qu’à Melbourne.
—Ne pouvez-vous aller à la voile? demanda le quartier-maître.
—Si, mais, pour peu que les vents contrarient le Duncan, il mettrait un temps considérable à gagner Twofold-Bay, et, en tout cas, il faudra qu’il revienne à Melbourne.
—Eh bien, qu’il y aille, à Melbourne! s’écria Paganel, et allons sans lui à la baie Twofold.
—Et comment? demanda John Mangles.
—En traversant l’Australie comme nous avons traversé l’Amérique, en suivant le trente-septième parallèle.
—Mais le Duncan? reprit Ayrton, insistant d’une façon toute particulière.
—Le Duncan nous rejoindra, ou nous rejoindrons le Duncan, suivant le cas. Le capitaine Grant est-il retrouvé pendant notre traversée, nous revenons ensemble à Melbourne. Poursuivons-nous, au contraire, nos recherches jusqu’à la côte, le Duncan viendra nous y rejoindre. Qui a des objections à faire à ce plan? Est-ce le major?
—Non, répondit Mac Nabbs, si la traversée de l’Australie est praticable.
—Tellement praticable, répondit Paganel, que je propose à lady Helena et à miss Grant de nous accompagner.
—Parlez-vous sérieusement, Paganel? demanda Glenarvan.
—Très sérieusement, mon cher lord. C’est un voyage de trois cent cinquante milles, pas davantage! À douze milles par jour, il durera un mois à peine, c’est-à-dire le temps nécessaire aux réparations du Duncan. Ah! S’il s’agissait de traverser le continent australien sous une plus basse latitude, s’il fallait le couper dans sa plus grande largeur, passer ces immenses déserts où la chaleur est torride, faire enfin ce que n’ont pas encore tenté les plus hardis voyageurs, ce serait différent! Mais ce trente-septième parallèle coupe la province de Victoria, un pays anglais s’il en fut, avec des routes, des chemins de fer, et peuplé en grande partie sur ce parcours. C’est un voyage qui se fait en calèche, si l’on veut, ou en charrette, ce qui est encore préférable. C’est une promenade de Londres à Édimbourg. Ce n’est pas autre chose.
—Mais les animaux féroces? dit Glenarvan, qui voulait exposer toutes les objections possibles.
—Il n’y a pas d’animaux féroces en Australie.
—Mais les sauvages?
—Il n’y a pas de sauvages sous cette latitude, et en tout cas, ils n’ont pas la cruauté des nouveaux zélandais.
—Mais les convicts?
—Il n’y a pas de convicts dans les provinces méridionales de l’Australie, mais seulement dans les colonies de l’est. La province de Victoria les a non seulement repoussés, mais elle a fait une loi pour exclure de son territoire les condamnés libérés des autres provinces. Le gouvernement victorien a même, cette année, menacé la compagnie péninsulaire de lui retirer son subside, si ses navires continuaient à prendre du charbon dans les ports de l’Australie occidentale où les convicts sont admis. Comment! Vous ne savez pas cela, vous, un anglais!
—D’abord, je ne suis pas un anglais, répondit Glenarvan.
—Ce qu’a dit M Paganel est parfaitement juste, dit alors Paddy O’Moore. Non seulement la province de Victoria, mais l’Australie méridionale, le Queensland, la Tasmanie même, sont d’accord pour repousser les déportés de leur territoire. Depuis que j’habite cette ferme, je n’ai pas entendu parler d’un seul convict.
—Et pour mon compte, je n’en ai jamais rencontré, répondit Ayrton.
—Vous le voyez, mes amis, reprit Jacques Paganel, très peu de sauvages, pas de bêtes féroces, point de convicts, il n’y a pas beaucoup de contrées de l’Europe dont on pourrait en dire autant! Eh bien, est-ce convenu?
—Qu’en pensez-vous, Helena? demanda Glenarvan.
—Ce que nous pensons tous, mon cher Edward, répondit lady Helena, se tournant vers ses compagnons: en route! En route!»
Chapitre VIII Le départ
Glenarvan n’avait pas l’habitude de perdre du temps entre l’adoption d’une idée et son exécution. La proposition de Paganel une fois admise, il donna immédiatement ses ordres afin que les préparatifs du voyage fussent achevés dans le plus bref délai. Le départ fut fixé au surlendemain 22 décembre.
Quels résultats devait produire cette traversée de l’Australie? La présence d’Harry Grant étant devenue un fait indiscutable, les conséquences de cette expédition pouvaient être grandes. Elle accroissait la somme des chances favorables. Nul ne se flattait de trouver le capitaine précisément sur cette ligne du trente-septième parallèle qui allait être rigoureusement suivie; mais peut-être coupait-elle ses traces, et en tout cas elle menait droit au théâtre de son naufrage. Là était le principal point.
De plus, si Ayrton consentait à se joindre aux voyageurs, à les guider à travers les forêts de la province Victoria, à les conduire jusqu’à la côte orientale, il y avait là une nouvelle chance de succès. Glenarvan le sentait bien; il tenait particulièrement à s’assurer l’utile concours du compagnon d’Harry Grant, et il demanda à son hôte s’il ne lui déplairait pas trop qu’il fît à Ayrton la proposition de l’accompagner.
Paddy O’Moore y consentit, non sans regretter de perdre cet excellent serviteur.
«Eh bien, nous suivrez-vous, Ayrton, dans cette expédition à la recherche des naufragés du Britannia?»
Ayrton ne répondit pas immédiatement à cette demande; il parut même hésiter pendant quelques instants; puis, toute réflexion faite, il dit:
«Oui, mylord, je vous suivrai, et si je ne vous mène pas sur les traces du capitaine Grant, au moins vous conduirai-je à l’endroit même où s’est brisé son navire.
—Merci, Ayrton, répondit Glenarvan.
—Une seule question, mylord.
—Faites, mon ami.
—Où retrouverez-vous le Duncan?
—À Melbourne, si nous ne traversons pas l’Australie d’un rivage à l’autre. À la côte orientale, si nos recherches se prolongent jusque-là.
—Mais alors son capitaine?…
—Son capitaine attendra mes instructions dans le port de Melbourne.
—Bien, mylord, dit Ayrton, comptez sur moi.
—J’y compte, Ayrton», répondit Glenarvan.
Le contremaître du Britannia fut vivement remercié par les passagers du Duncan. Les enfants de son capitaine lui prodiguèrent leurs meilleures caresses. Tous étaient heureux de sa décision, sauf l’irlandais, qui perdait en lui un aide intelligent et fidèle. Mais Paddy comprit l’importance que Glenarvan devait attacher à la présence du quartier-maître, et il se résigna.
Glenarvan le chargea de lui fournir des moyens de transport pour ce voyage à travers l’Australie, et, cette affaire conclue, les passagers revinrent à bord, après avoir pris rendez-vous avec Ayrton.
Le retour se fit joyeusement. Tout était changé.
Toute hésitation disparaissait. Les courageux chercheurs ne devaient plus aller en aveugles sur cette ligne du trente-septième parallèle. Harry Grant, on ne pouvait en douter, avait trouvé refuge sur le continent, et chacun se sentait le cœur plein de cette satisfaction que donne la certitude après le doute.
Dans deux mois, si les circonstances le favorisaient, le Duncan débarquerait Harry Grant sur les rivages d’Écosse!
Quand John Mangles appuya la proposition de tenter avec les passagers la traversée de l’Australie, il supposait bien que, cette fois, il accompagnerait l’expédition. Aussi en conféra-t-il avec Glenarvan.
Il fit valoir toutes sortes d’arguments en sa faveur, son dévouement pour lady Helena, pour son honneur lui-même, son utilité comme organisateur de la caravane, et son inutilité comme capitaine à bord du Duncan, enfin mille excellentes raisons, excepté la meilleure, dont Glenarvan n’avait pas besoin pour être convaincu.
«Une seule question, John, dit Glenarvan. Vous avez une confiance absolue dans votre second?
—Absolue, répondit John Mangles. Tom Austin est un bon marin. Il conduira le Duncan à sa destination, il le réparera habilement et le ramènera au jour dit. Tom est un homme esclave du devoir et de la discipline. Jamais il ne prendra sur lui de modifier ou de retarder l’exécution d’un ordre. Votre honneur peut donc compter sur lui comme sur moi-même.
—C’est entendu, John, répondit Glenarvan, vous nous accompagnerez; car il sera bon, ajouta-t-il en souriant, que vous soyez là quand nous retrouverons le père de Mary Grant.
—Oh! Votre honneur!…» murmura John Mangles.
Ce fut tout ce qu’il put dire. Il pâlit un instant et saisit la main que lui tendait lord Glenarvan.
Le lendemain, John Mangles, accompagné du charpentier et de matelots chargés de vivres, retourna à l’établissement de Paddy O’Moore. Il devait organiser les moyens de transport de concert avec l’irlandais.
Toute la famille l’attendait, prête à travailler sous ses ordres. Ayrton était là et ne ménagea pas les conseils que lui fournit son expérience.
Paddy et lui furent d’accord sur ce point: que les voyageuses devaient faire la route en charrette à bœufs, et les voyageurs à cheval. Paddy était en mesure de procurer les bêtes et le véhicule.
Le véhicule était un de ces chariots longs de vingt pieds et recouverts d’une bâche que supportent quatre roues pleines, sans rayons, sans jantes, sans cerclure de fer, de simples disques de bois, en un mot. Le train de devant, fort éloigné du train de derrière, se rattachait par un mécanisme rudimentaire qui ne permettait pas de tourner court.
À ce train était fixé un timon de trente-cinq pieds, le long duquel six bœufs accouplés devaient prendre place. Ces animaux, ainsi disposés, tiraient de la tête et du cou par la double combinaison d’un joug attaché sur leur nuque et d’un collier fixé au joug par une clavette de fer. Il fallait une grande adresse pour conduire cette machine étroite, longue, oscillante, prompte aux déviations, et pour guider cet attelage au moyen de l’aiguillon. Mais Ayrton avait fait son apprentissage à la ferme irlandaise, et Paddy répondait de son habileté. À lui donc fut dévolu le rôle de conducteur.
Le véhicule, dépourvu de ressorts, n’offrait aucun confort; mais tel il était, tel il le fallait prendre. John Mangles, ne pouvant rien changer à sa construction grossière, le fit disposer à l’intérieur de la plus convenable façon. Tout d’abord, on le divisa en deux compartiments au moyen d’une cloison en planches. L’arrière fut destiné à recevoir les vivres, les bagages, et la cuisine portative de Mr Olbinett. L’avant dut appartenir entièrement aux voyageuses. Sous la main du charpentier, ce premier compartiment se transforma en une chambre commode, couverte d’un épais tapis, munie d’une toilette et de deux couchettes réservées à lady Helena et à Mary Grant. D’épais rideaux de cuir fermaient, au besoin, ce premier compartiment et le défendaient contre la fraîcheur des nuits. À la rigueur, les hommes pourraient y trouver un refuge pendant les grandes pluies; mais une tente devait habituellement les abriter à l’heure du campement.
John Mangles s’ingénia à réunir dans un étroit espace tous les objets nécessaires à deux femmes, et il y réussit.
Lady Helena et Mary Grant ne devaient pas trop regretter dans cette chambre roulante les confortables cabines du Duncan.
Quant aux voyageurs, ce fut plus simple: sept chevaux vigoureux étaient destinés à lord Glenarvan, Paganel, Robert Grant, Mac Nabbs, John Mangles, et les deux marins Wilson et Mulrady qui accompagnaient leur maître dans cette nouvelle expédition. Ayrton avait sa place naturelle sur le siège du chariot, et Mr Olbinett que l’équitation ne tentait guère, s’arrangerait très bien de voyager dans le compartiment aux bagages.
Chevaux et bœufs paissaient dans les prairies de l’habitation, et pouvaient être facilement rassemblés au moment du départ.
Ses dispositions prises et ses ordres donnés au maître charpentier, John Mangles revint à bord avec la famille irlandaise, qui voulut rendre visite à lord Glenarvan. Ayrton avait jugé convenable de se joindre à eux, et, vers quatre heures, John et ses compagnons franchissaient la coupée du Duncan.
Ils furent reçus à bras ouverts. Glenarvan leur offrit de dîner à son bord. Il ne voulait pas être en reste de politesse, et ses hôtes acceptèrent volontiers la revanche de leur hospitalité australienne dans le carré du yacht.
Paddy O’Moore fut émerveillé. L’ameublement des cabines, les tentures, les tapisseries, tout l’accastillage d’érable et de palissandre excita son admiration. Ayrton, au contraire, ne donna qu’une approbation modérée à ces superfluités coûteuses.
Mais, en revanche, le quartier-maître du Britannia examina le yacht à un point de vue plus marin; il le visita jusqu’à fond de cale; il descendit à la chambre de l’hélice; il observa la machine, s’enquit de sa force effective, de sa consommation; il explora les soutes au charbon, la cambuse, l’approvisionnement de poudre; il s’intéressa particulièrement au magasin d’armes, au canon monté sur le gaillard d’avant, à sa portée.
Glenarvan avait affaire à un homme qui s’y connaissait; il le vit bien aux demandes spéciales d’Ayrton. Enfin, celui-ci termina sa tournée par l’inspection de la mâture et du gréement.
«Vous avez là un beau navire, mylord, dit-il.
—Un bon navire surtout, répondit Glenarvan.
—Et quel est son tonnage?
—Il jauge deux cent dix tonneaux.
—Me tromperai-je beaucoup, ajouta Ayrton, en affirmant que le Duncan file aisément ses quinze nœuds à toute vapeur?
—Mettez-en dix-sept, répliqua John Mangles, et vous compterez juste.
—Dix-sept! s’écria le quartier-maître, mais alors pas un navire de guerre, j’entends des meilleurs qui soient, n’est capable de lui donner la chasse?
—Pas un! répondit John Mangles. Le Duncan est un véritable yacht de course, qui ne se laisserait battre sous aucune allure.
—Même à la voile? demanda Ayrton.
—Même à la voile.
—Eh bien, mylord, et vous, capitaine, répondit Ayrton, recevez les compliments d’un marin qui sait ce que vaut un navire.
—Bien, Ayrton, répondit Glenarvan; restez donc à notre bord, et il ne tiendra qu’à vous que ce bâtiment devienne le vôtre.
—J’y songerai, mylord», répondit simplement le quartier-maître.
Mr Olbinett vint en ce moment prévenir son honneur que le dîner était servi. Glenarvan et ses hôtes se dirigèrent vers la dunette.
«Un homme intelligent, cet Ayrton, dit Paganel au major.
—Trop intelligent!» murmura Mac Nabbs, à qui, sans apparence de raison, il faut bien le dire, la figure et les manières du quartier-maître ne revenaient pas.
Pendant le dîner, Ayrton donna d’intéressants détails sur le continent australien, qu’il connaissait parfaitement. Il s’informa du nombre de matelots que lord Glenarvan emmenait dans son expédition.
Lorsqu’il apprit que deux d’entre eux seulement, Mulrady et Wilson, devaient l’accompagner, il parut étonné. Il engagea Glenarvan à former sa troupe des meilleurs marins du Duncan. Il insista même à cet égard, insistance qui, soit dit en passant, dut effacer tout soupçon de l’esprit du major.
«Mais, dit Glenarvan, notre voyage à travers l’Australie méridionale n’offre aucun danger?
—Aucun, se hâta de répondre Ayrton.
—Eh bien, laissons à bord le plus de monde possible. Il faut des hommes pour manœuvrer le Duncan à la voile, et pour le réparer. Il importe, avant tout, qu’il se trouve exactement au rendez-vous qui lui sera ultérieurement assigné. Donc, ne diminuons pas son équipage.»
Ayrton parut comprendre l’observation de lord Glenarvan et n’insista plus.
Le soir venu, écossais et irlandais se séparèrent.
Ayrton et la famille de Paddy O’Moore retournèrent à leur habitation. Chevaux et chariot devaient être prêts pour le lendemain. Le départ fut fixé à huit heures du matin.
Lady Helena et Mary Grant firent alors leurs derniers préparatifs. Ils furent courts, et surtout moins minutieux que ceux de Jacques Paganel. Le savant passa une partie de la nuit à dévisser, essuyer, visser et revisser les verres de sa longue-vue. Aussi dormait-il encore quand le lendemain, à l’aube, le major l’éveilla d’une voix retentissante.
Déjà les bagages avaient été transportés à la ferme par les soins de John Mangles. Une embarcation attendait les voyageurs, qui ne tardèrent pas à y prendre place. Le jeune capitaine donna ses derniers ordres à Tom Austin. Il lui recommanda par-dessus tout d’attendre les ordres de lord Glenarvan à Melbourne, et de les exécuter scrupuleusement quels qu’ils fussent. Le vieux marin répondit à John Mangles qu’il pouvait compter sur lui. Au nom de l’équipage, il présenta à son honneur ses vœux pour le succès de l’expédition. Le canot déborda, et un tonnerre de hurrahs éclata dans les airs.
En dix minutes, l’embarcation atteignit le rivage. Un quart d’heure plus tard, les voyageurs arrivaient à la ferme irlandaise. Tout était prêt. Lady Helena fut enchantée de son installation. L’immense chariot avec ses roues primitives et ses ais massifs lui plut particulièrement. Ces six bœufs attelés par paires avaient un air patriarcal qui lui seyait fort.
«Parbleu! dit Paganel, voilà un admirable véhicule, et qui vaut tous les mail-coachs du monde. Une maison qui se déplace, qui marche, qui s’arrête où bon vous semble, que peut-on désirer de mieux?
—Monsieur Paganel, répondit lady Helena, j’espère avoir le plaisir de vous recevoir dans mes salons?
—Comment donc, madame, répliqua le savant, mais ce sera un honneur pour moi! Avez-vous pris un jour?
—J’y serai tous les jours pour mes amis, répondit en riant lady Helena, et vous êtes…
—Le plus dévoué de tous, madame», répliqua galamment Paganel.
Cet échange de politesses fut interrompu par l’arrivée de sept chevaux tout harnachés que conduisait un des fils de Paddy. Lord Glenarvan régla avec l’irlandais le prix de ces diverses acquisitions, en y ajoutant force remerciements que le brave colon estimait au moins à l’égal des guinées.
On donna le signal du départ. Lady Helena et miss Grant prirent place dans leur compartiment, Ayrton sur le siège, Olbinett à l’arrière du chariot; Glenarvan, le major, Paganel, Robert, John Mangles, les deux matelots, tous armés de carabines et de revolvers, enfourchèrent leurs chevaux. Un «Dieu vous assiste!» fut lancé par Paddy O’Moore, et repris en chœur par sa famille. Ayrton fit entendre un cri particulier, et piqua son long attelage. Le chariot s’ébranla, ses ais craquèrent, les essieux grincèrent dans le moyeu des roues, et bientôt disparut au tournant de la route la ferme hospitalière de l’honnête irlandais.
Chapitre IX La province de Victoria
On était au 23 décembre 1864. Ce décembre, si triste, si maussade, si humide dans l’hémisphère boréal, aurait dû s’appeler juin sur ce continent.
Astronomiquement, l’été comptait déjà deux jours d’existence, car, le 21, le soleil venait d’atteindre le capricorne, et sa présence au-dessus de l’horizon diminuait déjà de quelques minutes. Ainsi donc, c’était dans la plus chaude saison de l’année et sous les rayons d’un soleil presque tropical que devait s’accomplir ce nouveau voyage de lord Glenarvan.
L’ensemble des possessions anglaises dans cette partie de l’océan Pacifique est appelé Australasie. Il comprend la Nouvelle Hollande, la Tasmanie, la Nouvelle Zélande, et quelques îles circonvoisines.
Quant au continent australien, il est divisé en vastes colonies de grandeur et de richesses fort inégales. Quiconque jette les yeux sur les cartes modernes dressées par MM Petermann ou Preschoell est d’abord frappé de la rectitude de ces divisions.
Les anglais ont tiré au cordeau les lignes conventionnelles qui séparent ces grandes provinces.
Ils n’ont tenu compte ni des versants orographiques, ni du cours des rivières, ni des variétés de climats, ni des différences de races. Ces colonies confinent rectangulairement l’une à l’autre et s’emboîtent comme les pièces d’une marqueterie. À cette disposition de lignes droites, d’angles droits, on reconnaît l’œuvre du géomètre, non l’œuvre du géographe. Seules, les côtes, avec leurs sinuosités variées, leurs fiords, leurs baies, leurs caps, leurs estuaires, protestent au nom de la nature par leur irrégularité charmante.
Cet aspect d’échiquier excitait toujours, et à bon droit, la verve de Jacques Paganel. Si l’Australie eût été française, très certainement les géographes français n’auraient pas poussé jusqu’à ce point la passion de l’équerre et du tire-ligne.
Les colonies de la grande île océanienne sont actuellement au nombre de six: la Nouvelle Galles du sud, capitale Sydney; le Queensland, capitale Brisbane; la province de Victoria, capitale Melbourne; l’Australie méridionale, capitale Adélaïde; l’Australie occidentale, capitale Perth; et enfin l’Australie septentrionale, encore sans capitale. Les côtes seules sont peuplées par les colons. C’est à peine si quelque ville importante s’est hasardée à deux cents milles dans les terres.
Quant à l’intérieur du continent, c’est-à-dire sur une surface égale aux deux tiers de l’Europe, il est à peu près inconnu.
Fort heureusement, le trente-septième parallèle ne traverse pas ces immenses solitudes, ces inaccessibles contrées, qui ont déjà coûté de nombreuses victimes à la science. Glenarvan n’aurait pu les affronter.
Il n’avait affaire qu’à la partie méridionale de l’Australie, qui se décomposait ainsi: une étroite portion de la province d’Adélaïde, la province de Victoria dans toute sa largeur, et enfin le sommet du triangle renversé que forme la Nouvelle Galles du sud.
Or, du cap Bernouilli à la frontière de Victoria, on mesure soixante-deux milles à peine. C’était deux jours de marche, pas plus, et Ayrton comptait coucher le lendemain soir à Aspley, la ville la plus occidentale de la province de Victoria.
Les débuts d’un voyage sont toujours marqués par l’entrain des cavaliers et des chevaux. À l’animation des premiers, rien à dire, mais il parut convenable de modérer l’allure des seconds. Qui veut aller loin doit ménager sa monture. Il fut donc décidé que chaque journée ne comporterait pas plus de vingt-cinq à trente milles en moyenne.
D’ailleurs, le pas des chevaux devait se régler sur le pas plus lent des bœufs, véritables engins mécaniques qui perdent en temps ce qu’ils gagnent en force. Le chariot, avec ses passagers, ses approvisionnements, c’était le noyau de la caravane, la forteresse ambulante. Les cavaliers pouvaient battre l’estrade sur ses flancs, mais ils ne devaient jamais s’en éloigner.
Ainsi donc, aucun ordre de marche n’étant spécialement adopté, chacun fut libre de faire à sa guise dans une certaine limite, les chasseurs de courir la plaine, les gens aimables de converser avec les habitantes du chariot, les philosophes de philosopher ensemble. Paganel, qui possédait toutes ces qualités diverses, devait être partout à la fois.
La traversée de la province d’Adélaïde n’offrit rien d’intéressant. Une suite de coteaux peu élevés, mais riches en poussière, une longue étendue de terrains vagues dont l’ensemble constitue ce qu’on appelle le «bush» dans le pays, quelques prairies, couvertes par touffes d’un arbuste salé aux feuilles anguleuses dont la gent ovine se montre fort friande, se succédèrent pendant plusieurs milles. Çà et là se voyaient quelques «pig’s-faces», moutons à tête de porc d’une espèce particulière à la Nouvelle Hollande, qui paissaient entre les poteaux de la ligne télégraphique récemment établie d’Adélaïde à la côte.
Jusqu’alors ces plaines rappelaient singulièrement les monotones étendues de la Pampasie argentine.
Même sol herbeux et uni. Même horizon nettement tranché sur le ciel. Mac Nabbs soutenait que l’on n’avait pas changé de pays; mais Paganel affirma que la contrée se modifierait bientôt. Sur sa garantie, on s’attendit à de merveilleuses choses.
Vers trois heures, le chariot traversa un large espace dépourvu d’arbres, connu sous le nom de «mosquitos plains.» Le savant eut la satisfaction géographique de constater qu’il méritait son nom. Les voyageurs et leurs montures souffrirent beaucoup des morsures réitérées de ces importuns diptères; les éviter était impossible; les calmer fut plus facile, grâce aux flacons d’ammoniaque de la pharmacie portative.
Paganel ne put s’empêcher de donner à tous les diables ces moustiques acharnés qui lardèrent sa longue personne de leurs agaçantes piqûres.
Vers le soir, quelques haies vives d’acacias égayèrent la plaine; çà et là, des bouquets de gommiers blancs; plus loin, une ornière fraîchement creusée; puis, des arbres d’origine européenne, oliviers, citronniers et chênes verts, enfin des palissades bien entretenues. À huit heures, les bœufs, pressant leur marche sous l’aiguillon d’Ayrton, arrivèrent à la station de Red-Gum.
Ce mot «station» s’applique aux établissements de l’intérieur où se fait l’élève du bétail, cette principale richesse de l’Australie. Les éleveurs, ce sont les «squatters», c’est-à-dire les gens qui s’assoient sur le sol. En effet, c’est la première position que prend tout colon fatigué de ses pérégrinations à travers ces contrées immenses.
Red-Gum-Station était un établissement de peu d’importance. Mais Glenarvan y trouva la plus franche hospitalité. La table est invariablement servie pour le voyageur sous le toit de ces habitations solitaires, et dans un colon australien on rencontre toujours un hôte obligeant.
Le lendemain, Ayrton attela ses bœufs dès le point du jour. Il voulait arriver le soir même sur le territoire de Victoria. Le sol se montra peu à peu plus accidenté. Une succession de petites collines ondulait à perte de vue, toutes saupoudrées de sable écarlate. On eût dit un immense drapeau rouge jeté sur la plaine, dont les plis se gonflaient au souffle du vent. Quelques «malleys», sortes de sapins tachetés de blanc, au tronc droit et lisse, étendaient leurs branches et leur feuillage d’un vert foncé sur de grasses prairies où pullulaient des bandes joyeuses de gerboises. Plus tard, ce furent de vastes champs de broussailles et de jeunes gommiers; puis les groupes s’écartèrent, les arbustes isolés se firent arbres, et présentèrent le premier spécimen des forêts de l’Australie.
Cependant, aux approches de la frontière victorienne, l’aspect du pays se modifiait sensiblement. Les voyageurs sentaient qu’ils foulaient du pied une terre nouvelle. Leur imperturbable direction, c’était toujours la ligne droite sans qu’aucun obstacle, lac ou montagne, les obligeât à la changer en ligne courbe ou brisée. Ils mettaient invariablement en pratique le premier théorème de la géométrie, et suivaient, sans se détourner, le plus court chemin d’un point à un autre. De fatigue et de difficultés, ils ne s’en doutaient pas.
Leur marche se conformait à la lente allure des bœufs, et si ces tranquilles animaux n’allaient pas vite, du moins allaient-ils sans jamais s’arrêter.
Ce fut ainsi qu’après une traite de soixante milles fournie en deux jours, la caravane atteignit, le 23
Au soir, la paroisse d’Aspley, première ville de la province de Victoria, située sur le cent quarante et unième degré de longitude, dans le district de Wimerra.
Le chariot fut remisé, par les soins d’Ayrton, à Crown’s Inn, une auberge qui, faute de mieux, s’appelait l’hôtel de la couronne. Le souper, uniquement composé de mouton accommodé sous toutes les formes, fumait sur la table.
On mangea beaucoup, mais l’on causa plus encore.
Chacun, désireux de s’instruire sur les singularités du continent australien, interrogea avidement le géographe. Paganel ne se fit pas prier, et décrivit cette province victorienne, qui fut nommée l’Australie-Heureuse.
«Fausse qualification! dit-il. On eût mieux fait de l’appeler l’Australie riche, car il en est des pays comme des individus: la richesse ne fait pas le bonheur. L’Australie, grâce à ses mines d’or, a été livrée à la bande dévastatrice et féroce des aventuriers. Vous verrez cela quand nous traverserons les terrains aurifères.
—La colonie de Victoria n’a-t-elle pas une origine assez récente? demanda lady Glenarvan.
—Oui, madame, elle ne compte encore que trente ans d’existence. Ce fut le 6 juin 1835, un mardi…
—À sept heures un quart du soir, ajouta le major, qui aimait à chicaner Paganel sur la précision de ses dates.
—Non, à sept heures dix minutes, reprit sérieusement le géographe, que Batman et Falckner fondèrent un établissement à Port-Philippe, sur cette baie où s’étend aujourd’hui la grande ville de Melbourne. Pendant quinze ans, la colonie fit partie de la Nouvelle Galles du sud, et releva de Sydney, sa capitale. Mais, en 1851, elle fut déclarée indépendante et prit le nom de Victoria.
—Et depuis elle a prospéré? demanda Glenarvan.
—Jugez-en, mon noble ami, répondit Paganel. Voici les chiffres fournis par la dernière statistique, et, quoi qu’en pense Mac Nabbs, je ne sais rien de plus éloquent que les chiffres.
—Allez, dit le major.
—Je vais. En 1836, la colonie de Port-Philippe avait deux cent quarante-quatre habitants. Aujourd’hui, la province de Victoria en compte cinq cent cinquante mille. Sept millions de pieds de vigne lui rendent annuellement cent vingt et un mille gallons de vin. Cent trois mille chevaux galopent à travers ses plaines, et six cent soixante-quinze mille deux cent soixante-douze bêtes à cornes se nourrissent sur ses immenses pâturages.
—Bravo! Monsieur Paganel! s’écria lady Helena, en riant de bon cœur. Il faut convenir que vous êtes ferré sur ces questions géographiques, et mon cousin Mac Nabbs aura beau faire, il ne vous prendra pas en défaut.
—Mais c’est mon métier, madame, de savoir ces choses-là et de vous les apprendre au besoin. Aussi, vous pouvez me croire, quand je vous dis que cet étrange pays nous réserve des merveilles.
—Jusqu’ici, cependant… répondit Mac Nabbs, qui prenait plaisir à pousser le géographe pour surexciter sa verve.
—Mais attendez donc, impatient major! s’écria Paganel. Vous avez à peine un pied sur la frontière, et vous vous dépitez déjà! Eh bien! Je vous dis, moi, je vous répète, je vous soutiens que cette contrée est la plus curieuse qui soit sur terre. Sa formation, sa nature, ses produits, son climat, et jusqu’à sa disparition future, ont étonné, étonnent et étonneront tous les savants du monde. Imaginez-vous, mes amis, un continent dont les bords, et non le centre, se sont élevés primitivement au-dessus des flots comme un anneau gigantesque; qui renferme peut-être à sa partie centrale une mer intérieure à demi évaporée; dont les fleuves se dessèchent de jour en jour; où l’humidité n’existe pas, ni dans l’air, ni dans le sol; où les arbres perdent annuellement leur écorce au lieu de perdre leurs feuilles; où les feuilles se présentent de profil au soleil, non de face, et ne donnent pas d’ombre; où le bois est souvent incombustible; où les pierres de taille fondent sous la pluie; où les forêts sont basses et les herbes gigantesques; où les animaux sont étranges; où les quadrupèdes ont des becs, comme l’échidné et l’ornithorynque, et ont obligé les naturalistes à créer spécialement pour eux le genre nouveau des monothrèmes; où le kanguroo bondit sur ses pattes inégales; où les moutons ont des têtes de porc; où les renards voltigent d’arbre en arbre; où les cygnes sont noirs; où les rats font des nids; où le «bower bird» ouvre ses salons aux visites de ses amis ailés; où les oiseaux étonnent l’imagination par la diversité de leurs chants et de leurs aptitudes; où l’un sert d’horloge et l’autre fait claquer un fouet de postillon, l’un imite le rémouleur, l’autre bat les secondes, comme un balancier de pendule, où l’un rit le matin quand le soleil se lève, et l’autre pleure le soir quand il se couche! Oh! Contrée bizarre, illogique, s’il en fut jamais, terre paradoxale et formée contre nature! C’est à bon droit que le savant botaniste Grimard a pu dire de toi: «voilà donc cette Australie, sorte de parodie des lois universelles, ou de défi plutôt, jeté à la face du reste du monde!»
La tirade de Paganel, lancée à toute vitesse, semblait ne pouvoir s’arrêter. L’éloquent secrétaire de la société géographique ne se possédait plus. Il allait, il allait, gesticulant à tout rompre et brandissant sa fourchette au grand danger de ses voisins de table. Mais enfin sa voix fut couverte par un tonnerre de bravos, et il parvint à se taire. Certainement, après cette énumération des singularités australiennes, on ne songeait pas à lui en demander davantage. Et cependant le major, de sa voix calme ne put s’empêcher de dire:
«Et c’est tout, Paganel?
—Eh bien! Non, ce n’est pas tout! riposta le savant avec une nouvelle véhémence.
—Quoi? demanda lady Helena très intriguée, il y a encore quelque chose de plus étonnant en Australie?
—Oui, madame, son climat! Il l’emporte encore sur ses productions par son étrangeté.
—Par exemple! s’écria-t-on.
—Je ne parle pas des qualités hygiéniques du continent australien si riche en oxygène et si pauvre en azote; il n’a pas de vents humides, puisque les alizés soufflent parallèlement à ses côtes, et la plupart des maladies y sont inconnues, depuis le typhus jusqu’à la rougeole et aux affections chroniques.
—Cependant ce n’est pas un mince avantage, dit Glenarvan.
—Sans doute, mais je n’en parle pas, répondit Paganel. Ici, le climat a une qualité… invraisemblable.
—Laquelle? demanda John Mangles.
—Il est moralisateur!
—Moralisateur?
—Oui, répondit le savant avec conviction. Oui, moralisateur! Ici les métaux ne s’oxydent pas à l’air, les hommes non plus. Ici l’atmosphère pure et sèche blanchit tout rapidement, le linge et les âmes! Et on avait bien remarqué en Angleterre les vertus de ce climat, quand on résolut d’envoyer dans ce pays les gens à moraliser.
—Quoi! Cette influence se fait réellement sentir? demanda lady Glenarvan.
—Oui, madame, sur les animaux et les hommes.
—Vous ne plaisantez pas, Monsieur Paganel?
—Je ne plaisante pas. Les chevaux et les bestiaux y sont d’une docilité remarquable. Vous le verrez.
—Ce n’est pas possible!
—Mais cela est! Et les malfaiteurs, transportés dans cet air vivifiant et salubre, s’y régénèrent en quelques années. Cet effet est connu des philanthropes.
En Australie, toutes les natures s’améliorent.
—Mais alors, vous, Monsieur Paganel, vous qui êtes déjà si bon, dit lady Helena, qu’allez-vous devenir sur cette terre privilégiée?
—Excellent, madame, répondit Paganel, tout simplement excellent!»
Chapitre X Wimerra river
Le lendemain, 24 décembre, le départ eut lieu dès l’aube. La chaleur était déjà forte, mais supportable, la route presque unie et propice au pas des chevaux.
La petite troupe s’engagea sous un taillis assez clairsemé. Le soir, après une bonne journée de marche, elle campa sur les bords du lac Blanc, aux eaux saumâtres et impotables.
Là, Jacques Paganel fut forcé de convenir que ce lac n’était pas plus blanc que la mer Noire n’est noire, que la mer Rouge n’est rouge, que le fleuve Jaune n’est jaune, et que les montagnes Bleues ne sont bleues. Cependant, il discuta fort, par amour-propre de géographe; mais ses arguments ne prévalurent pas.
Mr Olbinett prépara le repas du soir avec sa ponctualité habituelle; puis les voyageurs, les uns dans le chariot, les autres sous la tente, ne tardèrent pas à s’endormir, malgré les hurlements lamentables des «dingos», qui sont les chacals de l’Australie.
Une plaine admirable, toute diaprée de chrysanthèmes, s’étendait au delà du lac Blanc. Le lendemain, Glenarvan et ses compagnons, au réveil, auraient volontiers applaudi le magnifique décor offert à leurs regards. Ils partirent. Quelques gibbosités lointaines trahissaient seules le relief du sol. Jusqu’à l’horizon, tout était prairie et fleurs dans leur printanière érubescence. Les reflets bleus du lin à feuilles menues se mariaient au rouge écarlate d’un acanthus particulier à cette contrée. De nombreuses variétés d’émérophilis égayaient cette verdure, et les terrains imprégnés de sel disparaissaient sous les ansérines, les arroches, les bettes, celles-ci glauques, celles-là rougeâtres, de l’envahissante famille des salsolacées. Plantes utiles à l’industrie, car elles donnent une soude excellente par l’incinération et le lavage de leurs cendres.
Paganel, qui devenait botaniste au milieu des fleurs, appelait de leurs noms ces productions variées, et, avec sa manie de tout chiffrer, il ne manqua pas de dire que l’on comptait jusqu’ici quatre mille deux cents espèces de plantes réparties en cent vingt familles dans la flore australienne.
Plus tard, après une dizaine de milles rapidement franchis, le chariot circula entre de hauts bouquets d’acacias, de mimosas et de gommiers blancs, dont l’inflorescence est si variable. Le règne végétal, dans cette contrée des «spring plains», ne se montrait pas ingrat envers l’astre du jour, et il rendait en parfums et en couleurs ce que le soleil lui donnait en rayons.
Quant au règne animal, il était plus avare de ses produits. Quelques casoars bondissaient dans la plaine, sans qu’il fût possible de les approcher. Cependant le major fut assez adroit pour frapper d’une balle au flanc un animal fort rare, et qui tend à disparaître. C’était un «jabiru», la grue géante des colons anglais. Ce volatile avait cinq pieds de haut, et son bec noir, large, conique, à bout très pointu, mesurait dix-huit pouces de longueur. Les reflets violets et pourpres de sa tête contrastaient vivement avec le vert lustré de son cou, l’éclatante blancheur de sa gorge et le rouge vif de ses longues jambes.
La nature semblait avoir épuisé en sa faveur toute la palette des couleurs primitives.
On admira beaucoup cet oiseau, et le major aurait eu les honneurs de la journée, si le jeune Robert n’eût rencontré, quelques milles plus loin, et bravement assommé une bête informe, moitié hérisson, moitié fourmilier, un être à demi ébauché comme les animaux des premiers âges de la création. Une langue extensible, longue et gluante, pendait hors de sa gueule entée, et pêchait les fourmis, qui forment sa principale nourriture.
«C’est un échidné! dit Paganel, donnant à ce monothrème son véritable nom. Avez-vous jamais vu un pareil animal?
—Il est horrible, répondit Glenarvan.
—Horrible, mais curieux, reprit Paganel; de plus, particulier à l’Australie, et on le chercherait en vain dans toute autre partie du monde.»
Naturellement, Paganel voulut emporter le hideux échidné et le mettre dans le compartiment des bagages. Mais Mr Olbinett réclama avec une telle indignation, que le savant renonça à conserver cet échantillon des monothrèmes.
Ce jour-là, les voyageurs dépassèrent de trente minutes le cent quarante et unième degré de longitude. Jusqu’ici, peu de colons, peu de squatters s’étaient offerts à leur vue. Le pays semblait désert. D’aborigènes, il n’y en avait pas l’ombre, car les tribus sauvages errent plus au nord à travers les immenses solitudes arrosées par les affluents du Darling et du Murray.
Mais un curieux spectacle intéressa la troupe de Glenarvan. Il lui fut donné de voir un de ces immenses troupeaux que de hardis spéculateurs amènent des montagnes de l’est jusqu’aux provinces de Victoria et de l’Australie méridionale.
Vers quatre heures du soir, John Mangles signala à trois milles en avant une énorme colonne de poussière qui se déroulait à l’horizon. D’où venait ce phénomène? on fut fort embarrassé de le dire.
Paganel penchait pour un météore quelconque, auquel sa vive imagination cherchait déjà une cause naturelle. Mais Ayrton l’arrêta dans le champ des conjectures où il s’aventurait, en affirmant que ce soulèvement de poussière provenait d’un troupeau en marche.
Le quartier-maître ne se trompait pas. L’épaisse nuée s’approcha. Il s’en échappait tout un concert de bêlements, de hennissements et de beuglements.
La voix humaine sous forme de cris, de sifflets, de vociférations, se mêlait aussi à cette symphonie pastorale.
Un homme sortit du nuage bruyant. C’était le conducteur en chef de cette armée à quatre pattes.
Glenarvan s’avança au-devant de lui, et les relations s’établirent sans plus de façons. Le conducteur, ou, pour lui donner son véritable titre, le «stockeeper», était propriétaire d’une partie du troupeau. Il se nommait Sam Machell, et venait, en effet, des provinces de l’est, se dirigeant vers la baie Portland.
Son troupeau comprenait douze mille soixante-quinze têtes, soit mille bœufs, onze mille moutons et soixante-quinze chevaux. Tous ces animaux, achetés maigres dans les plaines des montagnes Bleues, allaient s’engraisser au milieu des pâturages salutaires de l’Australie méridionale, où ils sont revendus avec grand bénéfice. Ainsi, Sam Machell, gagnant deux livres par bœuf et une demi-livre par mouton, devait réaliser un bénéfice de cinquante mille francs. C’était une grosse affaire. Mais quelle patience, quelle énergie pour conduire à destination cette troupe rétive, et quelles fatigues à braver!
Le gain est péniblement acquis que ce dur métier rapporte!
Sam Machell raconta en peu de mots son histoire, tandis que le troupeau continuait sa marche entre les bouquets de mimosas. Lady Helena, Mary Grant, les cavaliers avaient mis pied à terre, et, assis à l’ombre d’un vaste gommier, ils écoutaient le récit du stockeeper.
Sam Machell était parti depuis sept mois. Il faisait environ dix milles par jour, et son interminable voyage devait durer trois mois encore. Il avait avec lui, pour l’aider dans cette laborieuse tâche, vingt chiens et trente hommes, dont cinq noirs fort habiles à retrouver les traces des bêtes égarées.
Six chariots suivaient l’armée. Les conducteurs, armés de stockwhipps, fouets dont le manche a dix-huit pouces et la lanière neuf pieds de longueur, circulaient entre les rangs, rétablissant çà et là l’ordre souvent troublé, tandis que la cavalerie légère des chiens voltigeait sur les ailes.
Les voyageurs admirèrent la discipline établie dans le troupeau. Les diverses races marchaient séparément, car bœufs et moutons sauvages s’entendent assez mal; les premiers ne consentent jamais à paître où les seconds ont passé. De là, nécessité de placer les bœufs en tête, et ceux-ci, divisés en deux bataillons, allaient en avant.
Suivaient cinq régiments de moutons commandés par vingt conducteurs, et le peloton des chevaux marchait à l’arrière-garde.
Sam Machell fit remarquer à ses auditeurs que les guides de l’armée n’étaient ni des chiens ni des hommes, mais bien des bœufs, des «leaders» intelligents, dont leurs congénères reconnaissaient la supériorité. Ils s’avançaient au premier rang, avec une gravité parfaite, prenant la bonne route par instinct, et très convaincus de leur droit à être traités avec égards. Aussi les ménageait-on, car le troupeau leur obéissait sans conteste. Leur convenait-il de s’arrêter, il fallait céder à ce bon plaisir, et vainement essayait-on de se remettre en marche après une halte, s’ils ne donnaient eux-mêmes le signal du départ.
Quelques détails ajoutés par le stockeeper complétèrent l’histoire de cette expédition, digne d’être écrite, sinon commandée, par Xénophon lui-même. Tant que l’armée marchait en plaine, c’était bien. Peu d’embarras, peu de fatigues. Les bêtes paissaient sur la route, se désaltéraient aux nombreux creeks des pâturages, dormaient la nuit, voyageaient le jour, et se rassemblaient docilement à la voix des chiens. Mais dans les grandes forêts du continent, à travers les taillis d’eucalyptus et de mimosas, les difficultés croissaient. Pelotons, bataillons et régiments se mélangeaient ou s’écartaient, et il fallait un temps considérable pour les réunir. Que par malheur un leader vînt à s’égarer, on devait le retrouver à tout prix sous peine d’une débandade générale, et les noirs employaient souvent plusieurs jours à ces difficiles recherches. Que les grandes pluies vinssent à tomber, les bêtes paresseuses refusaient d’avancer, et par les violents orages une panique désordonnée s’emparait de ces animaux fous de terreur.
Cependant, à force d’énergie et d’activité, le stockeeper triomphait de ces difficultés sans cesse renaissantes. Il marchait; les milles s’ajoutaient aux milles; les plaines, les bois, les montagnes restaient en arrière. Mais où il fallait joindre à tant de qualités cette qualité supérieure, qui s’appelle la patience, —une patience à toute épreuve, une patience que non seulement des heures, non seulement des jours, mais des semaines ne doivent pas abattre, —c’était au passage des rivières. Là, le stockeeper se voyait retenu devant un cours d’eau, sur ses bords non pas infranchissables, mais infranchis. L’obstacle venait uniquement de l’entêtement du troupeau qui se refusait à passer. Les bœufs, après avoir humé l’eau, revenaient sur leurs pas. Les moutons fuyaient dans toutes les directions plutôt que d’affronter l’élément liquide. On attendait la nuit pour entraîner la troupe à la rivière, cela ne réussissait pas. On y jetait les béliers de force, les brebis ne se décidaient pas à les suivre. On essayait de prendre le troupeau par la soif en le privant d’eau pendant plusieurs jours, le troupeau se passait de boire et ne s’aventurait pas davantage. On transportait les agneaux sur l’autre rive, dans l’espoir que les mères viendraient à leurs cris; les agneaux bêlaient, et les mères ne bougeaient pas de la rive opposée. Cela durait quelquefois tout un mois, et le stockeeper ne savait plus que faire de son armée bêlante, hennissante et beuglante. Puis, un beau jour, sans raison, par caprice, on ne sait pourquoi ni comment, un détachement franchissait la rivière, et alors c’était une autre difficulté d’empêcher le troupeau de s’y jeter en désordre. La confusion se mettait dans les rangs, et beaucoup d’animaux se noyaient dans les rapides.
Tels furent les détails donnés par Sam Machell.
Pendant son récit, une grande partie du troupeau avait défilé en bon ordre. Il était temps qu’il allât rejoindre la tête de son armée et choisir les meilleurs pâturages. Il prit donc congé de lord Glenarvan, enfourcha un excellent cheval indigène qu’un de ses hommes tenait en laisse, et reçut les adieux de tous avec de cordiales poignées de main.
Quelques instants plus tard, il avait disparu dans le tourbillon de poussière.
Le chariot reprit en sens inverse sa marche un moment interrompue, et ne s’arrêta que le soir au pied du mont Talbot.
Paganel fit alors observer judicieusement qu’on était au 25 décembre, le jour de Noël, le Christmas tant fêté des familles anglaises. Mais le stewart ne l’avait pas oublié, et un souper succulent, servi sous la tente, lui valut les compliments sincères des convives. Il faut le dire, Mr Olbinett s’était véritablement surpassé. Sa réserve avait fourni un contingent de mets européens qui se rencontrent rarement dans les déserts de l’Australie. Un jambon de renne, des tranches de bœuf salé, du saumon fumé, un gâteau d’orge et d’avoine, du thé à discrétion, du whisky en abondance, quelques bouteilles de porto, composèrent ce repas étonnant. On se serait cru dans la grande salle à manger de Malcolm-Castle, au milieu des Highlands, en pleine Écosse.
Certes, rien ne manquait à ce festin, depuis la soupe au gingembre jusqu’au minced-pies du dessert.
Cependant, Paganel crut devoir y joindre les fruits d’un oranger sauvage qui croissait au pied des collines. C’était le «moccaly» des indigènes; ses oranges faisaient un fruit assez insipide, mais ses pépins écrasés emportaient la bouche comme du piment de Cayenne. Le géographe s’obstina à les manger si consciencieusement par amour de la science, qu’il se mit le palais en feu, et ne put répondre aux questions dont le major l’accabla sur les particularités des déserts australiens.
La journée du lendemain, 26 décembre, n’offrit aucun incident utile à relater. On rencontra les sources du Norton-Creek, et plus tard la Mackensie-river à demi desséchée. Le temps se tenait au beau avec une chaleur très supportable; le vent soufflait du sud, et rafraîchissait l’atmosphère comme eût fait le vent du nord dans l’hémisphère boréal: ce que fit remarquer Paganel à son ami Robert Grant.
«Circonstance heureuse, ajouta-t-il, car la chaleur est plus forte en moyenne dans l’hémisphère austral que dans l’hémisphère boréal.
—Et pourquoi? demanda le jeune garçon.
—Pourquoi, Robert? répondit Paganel. N’as-tu donc jamais entendu dire que la terre était plus rapprochée du soleil pendant l’hiver?
—Si, Monsieur Paganel.
—Et que le froid de l’hiver n’est dû qu’à l’obliquité des rayons solaires?
—Parfaitement.
—Eh bien, mon garçon, c’est pour cette raison même qu’il fait plus chaud dans l’hémisphère austral.
—Je ne comprends pas, répondit Robert, qui ouvrait de grands yeux.
—Réfléchis donc, reprit Paganel, quand nous sommes en hiver, là-bas, en Europe, quelle est la saison qui règne ici, en Australie, aux antipodes?
—L’été, dit Robert.
—Eh bien, puisque précisément à cette époque la terre se trouve plus rapprochée du soleil… Comprends-tu?
—Je comprends…
—Que l’été des régions australes est plus chaud par suite de cette proximité que l’été des régions boréales.
—En effet, Monsieur Paganel.
—Donc, quand on dit que le soleil est plus près de la terre «en hiver», ce n’est vrai que pour nous autres, qui habitons la partie boréale du globe.
—Voilà une chose à laquelle je n’avais pas songé, répondit Robert.
—Et maintenant, va, mon garçon, et ne l’oublie plus.»
Robert reçut de bonne grâce sa petite leçon de cosmographie, et finit par apprendre que la température moyenne de la province de Victoria atteignait soixante-quatorze degrés fahrenheit (plus 23°33 centigrades).
Le soir, la troupe campa à cinq milles au delà du lac Lonsdale, entre le mont Drummond qui se dressait au nord, et le mont Dryden dont le médiocre sommet écornait l’horizon du sud.
Le lendemain, à onze heures, le chariot atteignit les bords de la Wimerra, sur le cent quarante-troisième méridien.
La rivière, large d’un demi-mille, s’en allait par nappes limpides entre deux hautes rangées de gommiers et d’acacias. Quelques magnifiques myrtacées, le «metrosideros speciosa» entre autres, élevaient à une quinzaine de pieds leurs branches longues et pleurantes, agrémentées de fleurs rouges. Mille oiseaux, des loriots, des pinsons, des pigeons aux ailes d’or, sans parler des perroquets babillards, voletaient dans les vertes ramilles. Au-dessous, à la surface des eaux, s’ébattait un couple de cygnes noirs, timides et inabordables. Ce «rara avis» des rivières australiennes se perdit bientôt dans les méandres de la Wimerra, qui arrosait capricieusement cette campagne attrayante.
Cependant, le chariot s’était arrêté sur un tapis de gazon dont les franges pendaient sur les eaux rapides. Là, ni radeau, ni pont. Il fallait passer pourtant. Ayrton s’occupa de chercher un gué praticable. La rivière, un quart de mille en amont, lui parut moins profonde, et ce fut en cet endroit qu’il résolut d’atteindre l’autre rive. Divers sondages n’accusèrent que trois pieds d’eau. Le chariot pouvait donc s’engager sur ce haut-fond sans courir de grands risques.
«Il n’existe aucun autre moyen de franchir cette rivière? demanda Glenarvan au quartier-maître.
—Non, mylord, répondit Ayrton, mais ce passage ne me semble pas dangereux. Nous nous en tirerons.
—Lady Glenarvan et miss Grant doivent-elles quitter le chariot!
—Aucunement. Mes bœufs ont le pied sûr, et je me charge de les maintenir dans la bonne voie.
—Allez, Ayrton, répondit Glenarvan, je me fie à vous.»
Les cavaliers entourèrent le lourd véhicule, et l’on entra résolument dans la rivière. Les chariots, ordinairement, quand ils tentent ces passages à gué, sont entourés d’un chapelet de tonnes vides qui les soutient à la surface des eaux. Mais ici cette ceinture natatoire manquait; il fallait donc se confier à la sagacité des bœufs tenus en main par le prudent Ayrton. Celui-ci, de son siège, dirigeait l’attelage; le major et les deux matelots fendaient le rapide courant à quelques toises en tête.
Glenarvan et John Mangles, de chaque côté du chariot, se tenaient prêts à secourir les voyageuses, Paganel et Robert fermaient la ligne.
Tout alla bien jusqu’au milieu de la Wimerra. Mais alors, le creux s’accusa davantage, et l’eau monta au-dessus des jantes. Les bœufs, rejetés hors du gué, pouvaient perdre pied et entraîner avec eux l’oscillante machine. Ayrton se dévoua courageusement; il se mit à l’eau, et, s’accrochant aux cornes des bœufs, il parvint à les remettre en droit chemin.
En ce moment, un heurt impossible à prévoir eut lieu; un craquement se fit; le chariot s’inclina sous un angle inquiétant; l’eau gagna les pieds des voyageuses; tout l’appareil commença à dériver, en dépit de Glenarvan et de John Mangles, cramponnés aux ridelles. Ce fut un moment plein d’anxiété.
Fort heureusement, un vigoureux coup de collier rapprocha le véhicule de la rive opposée. La rivière offrit aux pieds des bœufs et des chevaux une pente remontante, et bientôt hommes et bêtes se trouvèrent en sûreté sur l’autre bord, non moins satisfaits que trempés.
Seulement l’avant-train du chariot avait été brisé par le choc, et le cheval de Glenarvan se trouvait déferré des pieds de devant.
Cet accident demandait une réparation prompte. On se regardait donc d’un air assez embarrassé, quand Ayrton proposa d’aller à la station de Black-Point, située à vingt milles au nord, et d’en ramener un maréchal ferrant.
«Allez, allez, mon brave Ayrton, lui dit Glenarvan. Que vous faut-il de temps pour faire ce trajet et revenir au campement?
—Quinze heures peut-être, répondit Ayrton, mais pas plus.
—Partez donc, et, en attendant votre retour, nous camperons au bord de la Wimerra.»
Quelques minutes après, le quartier-maître, monté sur le cheval de Wilson, disparaissait derrière un épais rideau de mimosas.
Chapitre XI Burke et Stuart
Le reste de la journée fut employé en conversations et en promenades. Les voyageurs, causant et admirant, parcoururent les rives de la Wimerra. Les grues cendrées et les ibis, poussant des cris rauques, s’enfuyaient à leur approche. L’oiseau-satin se dérobait sur les hautes branches du figuier sauvage, les loriots, les traquets, les épimaques voltigeaient entre les tiges superbes des liliacées, les martins-pêcheurs abandonnaient leur pêche habituelle, tandis que toute la famille plus civilisée des perroquets, le «blue-mountain» paré des sept couleurs du prisme, le petit «roschill» à la tête écarlate, à la gorge jaune, et le «lori» au plumage rouge et bleu, continuaient leur assourdissant bavardage au sommet des gommiers en fleur.
Ainsi, tantôt couchés sur l’herbe au bord des eaux murmurantes, tantôt errant à l’aventure entre les touffes de mimosas, les promeneurs admirèrent cette belle nature jusqu’au coucher du jour. La nuit, précédée d’un rapide crépuscule, les surprit à un demi-mille du campement. Ils revinrent en se guidant non sur l’étoile polaire, invisible de l’hémisphère austral, mais sur la croix du sud, qui brillait à mi-chemin de l’horizon au zénith.
Mr Olbinett avait dressé le souper sous la tente. On se mit à table. Le succès du repas fut un certain salmis de perroquets adroitement tués par Wilson et habilement préparés par le stewart.
Le souper terminé, ce fut à qui trouverait un prétexte pour ne point donner au repos les premières heures de cette nuit si belle. Lady Helena mit tout son monde d’accord, en demandant à Paganel de raconter l’histoire des grands voyageurs australiens, une histoire promise depuis longtemps déjà.
Paganel ne demandait pas mieux. Ses auditeurs s’étendirent au pied d’un banksia magnifique; la fumée des cigares s’éleva bientôt jusqu’au feuillage perdu dans l’ombre, et le géographe, se fiant à son inépuisable mémoire, prit aussitôt la parole.
«Vous vous rappelez, mes amis, et le major n’a point oublié sans doute, l’énumération de voyageurs que je vous fis à bord du Duncan. De tous ceux qui cherchèrent à pénétrer à l’intérieur du continent, quatre seulement sont parvenus à le traverser du sud au nord ou du nord au sud. Ce sont: Burke, en 1860 et 1861; Mac Kinlay, en 1861 et 1862; Landsborough, en 1862, et Stuart, aussi en 1862. De Mac Kinlay, et de Landsborough, je vous dirai peu de chose. Le premier alla d’Adélaïde au golfe Carpentarie; le second, du golfe Carpentarie à Melbourne, tous deux envoyés par des comités australiens à la recherche de Burke, qui ne reparaissait plus et ne devait jamais reparaître.
«Burke et Stuart, tels sont les deux hardis explorateurs dont je vais vous parler, et je commence sans préambule.
«Le 20 août 1860, sous les auspices de la société royale de Melbourne, partait un ex-officier irlandais, ancien inspecteur de police à Castlemaine, nommé Robert O’Hara Burke. Onze hommes l’accompagnaient, William John Wills, jeune astronome distingué, le docteur Beckler, un botaniste, Gray, King, jeune militaire de l’armée des Indes, Landells, Brahe, et plusieurs cipayes. Vingt-cinq chevaux et vingt-cinq chameaux portaient les voyageurs, leurs bagages et des provisions pour dix-huit mois. L’expédition devait se rendre au golfe de Carpentarie, sur la côte septentrionale, en suivant d’abord la rivière Cooper.
«Elle franchit sans peine les lignes du Murray et du Darling, et arriva à la station de Menindié, sur la limite des colonies.
«Là, on reconnut que les nombreux bagages étaient très embarrassants. Cette gêne et une certaine dureté de caractère de Burke mirent la mésintelligence dans la troupe. Landells, le directeur des chameaux, suivi de quelques serviteurs hindous, se sépara de l’expédition, et revint sur les bords du Darling.
«Burke poursuivit sa route en avant. Tantôt par de magnifiques pâturages largement arrosés, tantôt par des chemins pierreux et privés d’eau, il descendit vers le Cooper’s-creek. Le 20 novembre, trois mois après son départ, il établissait un premier dépôt de provisions au bord de la rivière.
«Ici, les voyageurs furent retenus quelque temps sans trouver une route praticable vers le nord, une route où l’eau fût assurée. Après de grandes difficultés, ils arrivèrent à un campement qu’ils nommèrent le fort Wills. Ils en firent un poste entouré de palissades, situé à mi-chemin de Melbourne au golfe de Carpentarie. Là, Burke divisa sa troupe en deux parts. L’une, sous les ordres de Brahe, dut rester au fort Wills pendant trois mois et plus, si les provisions ne lui manquaient pas, et attendre le retour de l’autre. Celle-ci ne comprit que Burke, King, Gray et Wills. Ils emmenaient six chameaux.
«Ils emportaient pour trois mois de vivres, c’est-à-dire trois quintaux de farine, cinquante livres de riz, cinquante livres de farine d’avoine, un quintal de viande de cheval séchée, cent livres de porc salé et de lard, et trente livres de biscuit, le tout pour faire un voyage de six cents lieues, aller et retour.
«Ces quatre hommes partirent. Après la pénible traversée d’un désert pierreux, ils arrivèrent sur la rivière d’Eyre, au point extrême atteint par Sturt, en 1845, et, remontant le cent quarantième méridien aussi exactement que possible, ils pointèrent vers le nord.
«Le 7 janvier, ils passèrent le tropique sous un soleil de feu, trompés par des mirages décevants, souvent privés d’eau, quelquefois rafraîchis par de grands orages, trouvant çà et là quelques indigènes errants dont ils n’eurent point à se plaindre; en somme, peu gênés par les difficultés d’une route que ne barraient ni lacs, ni fleuves, ni montagnes.
«Le 12 janvier, quelques collines de grès apparurent vers le nord, entre autres le mont Forbes, et une succession de chaînes granitiques, qu’on appelle des «ranges.» Là, les fatigues furent grandes. On avançait à peine. Les animaux refusaient de se porter en avant: «toujours dans les ranges! Les chameaux suent de crainte!» écrit Burke sur son carnet de voyage. Néanmoins, à force d’énergie, les explorateurs arrivent sur les bords de la rivière Turner, puis au cours supérieur du fleuve Flinders, vu par Stokes en 1841, qui va se jeter dans le golfe de Carpentarie, entre des rideaux de palmiers et d’eucalyptus.
«Les approches de l’océan se manifestèrent par une suite de terrains marécageux. Un des chameaux y périt. Les autres refusèrent d’aller au delà. King et Gray durent rester avec eux. Burke et Wills continuèrent de marcher au nord, et, après de grandes difficultés fort obscurément relatées dans leurs notes, ils arrivèrent à un point où le flux de la mer couvrait les marécages, mais ils ne virent point l’océan. C’était le 11 février 1861.
—Ainsi, dit lady Glenarvan, ces hommes hardis ne purent aller au delà?
—Non, madame, répondit Paganel. Le sol des marais fuyait sous leurs pieds, et ils durent songer à rejoindre leurs compagnons du fort Wills. Triste retour, je vous jure! Ce fut en se traînant, faibles et épuisés, que Burke et son camarade retrouvèrent Gray et King. Puis l’expédition, descendant au sud par la route déjà suivie, se dirigea vers le Cooper’s-creek.
«Les péripéties, les dangers, les souffrances de ce voyage, nous ne les connaissons pas exactement, car les notes manquent au carnet des explorateurs. Mais cela a dû être terrible.
«En effet, au mois d’avril, arrivés dans la vallée de Cooper, ils n’étaient plus que trois. Gray venait de succomber à la peine. Quatre chameaux avaient péri. Cependant, si Burke parvient à gagner le fort Wills, où l’attend Brahe avec son dépôt de provisions, ses compagnons et lui sont sauvés. Ils redoublent d’énergie; ils se traînent pendant quelques jours encore; le 21 avril, ils aperçoivent les palissades du fort, ils l’atteignent!… Ce jour-là, après cinq mois d’une vaine attente, Brahe était parti.
—Parti! s’écria le jeune Robert.
—Oui, parti! Le jour même, par une déplorable fatalité! La note laissée par Brahe n’avait pas sept heures de date! Burke ne pouvait songer à le rejoindre. Les malheureux abandonnés se refirent un peu avec les provisions du dépôt. Mais les moyens de transport leur manquaient, et cent cinquante lieues les séparaient encore du Darling.
«C’est alors que Burke, contrairement à l’opinion de Wills, songe à gagner les établissements australiens, situés près du mont Hopeless, à soixante lieues du fort Wills. On se met en route.
«Des deux chameaux qui restent, l’un périt dans un affluent fangeux du Cooper’s-creek; l’autre ne peut plus faire un pas, il faut l’abattre, et se nourrir de sa chair. Bientôt les vivres sont dévorés.
«Les trois infortunés sont réduits à se nourrir de «nardou», plante aquatique dont les sporules sont comestibles. Faute d’eau, faute de moyens pour la transporter, ils ne peuvent s’éloigner des rives du Cooper. Un incendie brûle leur cabane et leurs effets de campement. Ils sont perdus! Ils n’ont plus qu’à mourir!
«Burke appela King près de lui: «je n’ai plus que quelques heures à vivre, lui dit-il; voilà ma montre et mes notes. Quand je serai mort, je désire que vous placiez un pistolet dans ma main droite, et que vous me laissiez tel que je serai, sans me mettre en terre!», cela dit, Burke ne parla plus, et il expira le lendemain matin à huit heures.
«King, épouvanté, éperdu, alla à la recherche d’une tribu australienne. Lorsqu’il revint, Wills venait de succomber aussi. Quant à King, il fut recueilli par des indigènes et, au mois de septembre, retrouvé par l’expédition de M Howitt, envoyée à la recherche de Burke en même temps que Mac Kinlay et Landsborough. Ainsi donc, des quatre explorateurs, un seul survécut à cette traversée du continent australien.»