← Table of contents
Les enfants du capitaine Grant

PREMIÈRE PARTIE (continued 5)

Reading edition

—Au diable la nyctalopie!» se dit Paganel, enchanté d’ailleurs, d’être utile à Glenarvan.

Et se relevant, secouant ses membres engourdis, «broumbroumant» comme les gens qui s’éveillent, il suivit son ami sur le rivage.

Glenarvan le pria d’examiner le sombre horizon de la mer. Pendant quelques minutes, Paganel se livra consciencieusement à cette contemplation.

«Eh bien! N’apercevez-vous rien? demanda Glenarvan.

—Rien! Un chat lui-même n’y verrait pas à deux pas de lui.

—Cherchez un feu rouge ou un feu vert, c’est-à-dire un feu de bâbord ou de tribord.

—Je ne vois ni feu vert ni feu rouge! Tout est noir!» répondit Paganel, dont les yeux se fermaient involontairement.

Pendant une demi-heure, il suivit son impatient ami, machinalement, laissant tomber sa tête sur sa poitrine, puis la relevant brusquement. Il ne répondait pas, il ne parlait plus. Ses pas mal assurés le laissaient rouler comme un homme ivre.

Glenarvan regarda Paganel. Paganel dormait en marchant.

Glenarvan le prit alors par le bras, et, sans le réveiller, le reconduisit à son trou, où il l’enterra confortablement. À l’aube naissante, tout le monde fut mis sur pied à ce cri:

«Le Duncan! le Duncan!

—Hurrah! Hurrah!» répondirent à Glenarvan ses compagnons, se précipitant sur le rivage.

En effet, à cinq milles au large, le yacht, ses basses voiles soigneusement serrées, se maintenait sous petite vapeur. Sa fumée se perdait confusément dans les brumes du matin. La mer était forte, et un navire de ce tonnage ne pouvait sans danger approcher le pied des bancs.

Glenarvan, armé de la longue-vue de Paganel, observait les allures du Duncan. John Mangles ne devait pas avoir aperçu ses passagers, car il n’évoluait pas, et continuait de courir, bâbord amures, sous son hunier au bas ris.

Mais en ce moment, Thalcave, après avoir fortement bourré sa carabine, la déchargea dans la direction du yacht.

On écouta. On regarda surtout. Trois fois, la carabine de l’indien retentit, réveillant les échos des dunes.

Enfin, une fumée blanche apparut aux flancs du yacht.

«Ils nous ont vus! s’écria Glenarvan. C’est le canon du Duncan!»

Et, quelques secondes après, une sourde détonation venait mourir à la limite du rivage. Aussitôt, le Duncan, changeant son hunier et forçant le feu de ses fourneaux, évolua de manière à ranger de plus près la côte.

Bientôt, la lunette aidant, on vit une embarcation se détacher du bord.

«Lady Helena ne pourra venir, dit Tom Austin, la mer est trop dure!

—John Mangles non plus, répondit Mac Nabbs, il ne peut quitter son navire.

—Ma sœur! Ma sœur! disait Robert, tendant ses bras vers le yacht qui roulait violemment.

—Ah! Qu’il me tarde d’être à bord! s’écria Glenarvan.

—Patience, Edward. Vous y serez dans deux heures», répondit le major.

Deux heures! En effet, l’embarcation, armée de six avirons, ne pouvait en moins de temps accomplir son trajet d’aller et de retour.

Alors Glenarvan rejoignit Thalcave, qui les bras croisés, Thaouka près de lui, regardait tranquillement la mouvante surface des flots.

Glenarvan prit sa main, et lui montrant le yacht:

«Viens», dit-il.

L’indien secoua doucement la tête.

«Viens, ami, reprit Glenarvan.

—Non, répondit doucement Thalcave. Ici est Thaouka, et là, les pampas!» ajouta-t-il, en embrassant d’un geste passionné l’immense étendue des plaines.

Glenarvan comprit bien que l’indien ne voudrait jamais abandonner la prairie où blanchissaient les os de ses pères. Il connaissait le religieux attachement de ces enfants du désert pour le pays natal. Il serra donc la main de Thalcave, et n’insista pas. Il n’insista pas, non plus, quand l’indien, souriant à sa manière, refusa le prix de ses services en disant:

«Par amitié.»

Glenarvan ne put lui répondre. Il aurait voulu laisser au moins un souvenir au brave indien qui lui rappelât ses amis de l’Europe. Mais que lui restait-il? Ses armes, ses chevaux, il avait tout perdu dans les désastres de l’inondation. Ses amis n’étaient pas plus riches que lui.

Il ne savait donc comment reconnaître le désintéressement du brave guide, quand une idée lui vint à l’esprit. Il tira de son portefeuille un médaillon précieux qui entourait un admirable portrait, un chef-d’œuvre de Lawrence, et il l’offrit à l’indien.

«Ma femme», dit-il.

Thalcave considéra le portrait d’un œil attendri, et prononça ces simples mots:

«Bonne et belle!»

Puis Robert, Paganel, le major, Tom Austin, les deux matelots, vinrent avec de touchantes paroles faire leurs adieux au patagon. Ces braves gens étaient sincèrement émus de quitter cet ami intrépide et dévoué. Thalcave les pressa tous sur sa large poitrine. Paganel lui fit accepter une carte de l’Amérique méridionale et des deux océans que l’indien avait souvent regardée avec intérêt. C’était ce que le savant possédait de plus précieux. Quant à Robert, il n’avait que ses caresses à donner; il les offrit à son sauveur, et Thaouka ne fut pas oublié dans sa distribution.

En ce moment, l’embarcation du Duncan approchait; elle se glissa dans un étroit chenal creusé entre les bancs, et vint bientôt échouer au rivage.

«Ma femme? demanda Glenarvan.

—Ma sœur? s’écria Robert.

—Lady Helena et miss Grant vous attendent à bord, répondit le patron du canot. Mais partons, votre honneur, nous n’avons pas une minute à perdre, car le jusant commence à se faire sentir.»

Les derniers embrassements furent prodigués à l’indien. Thalcave accompagna les amis jusqu’à l’embarcation, qui fut remise à flot. Au moment où Robert montait à bord, l’indien le prit dans ses bras et le regarda avec tendresse.

«Et maintenant va, dit-il, tu es un homme!

—Adieu, ami! Adieu! dit encore une fois Glenarvan.

—Ne nous reverrons-nous jamais? s’écria Paganel.

—Quien sabe?» répondit Thalcave, en levant son bras vers le ciel.

Ce furent les dernières paroles de l’indien, qui se perdirent dans le souffle du vent. On poussa au large. Le canot s’éloigna, emporté par la mer descendante.

Longtemps, la silhouette immobile de Thalcave apparut à travers l’écume des vagues. Puis sa grande taille s’amoindrit, et il disparut aux yeux de ses amis d’un jour. Une heure après, Robert s’élançait le premier à bord du Duncan et se jetait au cou de Mary Grant, pendant que l’équipage du yacht remplissait l’air de ses joyeux hurrahs.

Ainsi s’était accomplie cette traversée de l’Amérique du sud suivant une ligne rigoureusement droite. Ni montagnes, ni fleuves ne firent dévier les voyageurs de leur imperturbable route, et, s’ils n’eurent pas à combattre le mauvais vouloir des hommes, les éléments, souvent déchaînés contre eux, soumirent à de rudes épreuves leur généreuse intrépidité.

DEUXIÈME PARTIE

Chapitre I Le retour à bord

Les premiers instants furent consacrés au bonheur de se revoir. Lord Glenarvan n’avait pas voulu que l’insuccès des recherches refroidît la joie dans le cœur de ses amis. Aussi ses premières paroles furent-elles celles-ci: «Confiance, mes amis, confiance! Le capitaine Grant n’est pas avec nous, mais nous avons la certitude de le retrouver.»

Il ne fallait rien de moins qu’une telle assurance pour rendre l’espoir aux passagères du Duncan.

En effet, lady Helena et Mary Grant, pendant que l’embarcation ralliait le yacht, avaient éprouvé les mille angoisses de l’attente. Du haut de la dunette, elles essayaient de compter ceux qui revenaient à bord.

Tantôt la jeune fille se désespérait; tantôt, au contraire, elle s’imaginait voir Harry Grant. Son cœur palpitait; elle ne pouvait parler, elle se soutenait à peine. Lady Helena l’entourait de ses bras. John Mangles, en observation près d’elle, se taisait; ses yeux de marin, si habitués à distinguer les objets éloignés, ne voyaient pas le capitaine.

«Il est là! Il vient! Mon père!» murmurait la jeune fille. Mais, la chaloupe se rapprochant peu à peu, l’illusion devint impossible. Les voyageurs n’étaient pas à cent brasses du bord, que non seulement lady Helena et John Mangles, mais Mary elle-même, les yeux baignés de larmes, avaient perdu tout espoir. Il était temps que lord Glenarvan arrivât et fît entendre ses rassurantes paroles.

Après les premiers embrassements, lady Helena, Mary Grant et John Mangles furent instruits des principaux incidents de l’expédition, et, avant tout, Glenarvan leur fit connaître cette nouvelle interprétation du document due à la sagacité de Jacques Paganel. Il fit aussi l’éloge de Robert, dont Mary devait être fière à bon droit. Son courage, son dévouement, les dangers qu’il avait courus, tout fut mis en relief par Glenarvan, au point que le jeune garçon n’aurait su où se cacher, si les bras de sa sœur ne lui eussent offert un refuge.

«Il ne faut pas rougir, Robert, dit John Mangles, tu t’es conduit en digne fils du capitaine Grant!»

Il tendit ses bras au frère de Mary, et appuya ses lèvres sur ses joues encore humides des larmes de la jeune fille.

On ne parle ici que pour mémoire de l’accueil que reçurent le major et le géographe, et du souvenir dont fut honoré le généreux Thalcave. Lady Helena regretta de ne pouvoir presser la main du brave indien. Mac Nabbs, après les premiers épanchements, avait gagné sa cabine, où il se faisait la barbe d’une main calme et assurée. Quant à Paganel, il voltigeait de l’un à l’autre, comme une abeille, butinant le suc des compliments et des sourires. Il voulut embrasser tout l’équipage du Duncan, et, soutenant que lady Helena en faisait partie aussi bien que Mary Grant, il commença sa distribution par elles pour finir à Mr Olbinett.

Le stewart ne crut pouvoir mieux reconnaître une telle politesse, qu’en annonçant le déjeuner.

«Le déjeuner? s’écria Paganel.

—Oui, monsieur Paganel, répondit Mr Olbinett.

—Un vrai déjeuner, sur une vraie table, avec un couvert et des serviettes?

—Sans doute, monsieur Paganel.

—Et on ne mangera ni charqui, ni œufs durs, ni filets d’autruche?

—Oh! monsieur! répondit le maître d’hôtel, humilié dans son art.

—Je n’ai pas voulu vous blesser, mon ami, dit le savant avec un sourire. Mais, depuis un mois, tel était notre ordinaire, et nous dînions, non pas assis à table, mais étendus sur le sol, à moins que nous ne fussions à califourchon sur des arbres. Ce déjeuner que vous venez d’annoncer a donc pu me paraître un rêve, une fiction, une chimère!

—Eh bien, allons constater sa réalité, monsieur Paganel, répondit lady Helena, qui ne se retenait pas de rire.

—Voici mon bras, dit le galant géographe.

—Votre honneur n’a pas d’ordres à me donner pour le Duncan? demanda John Mangles.

—Après déjeuner, mon cher John, répondit Glenarvan, nous discuterons en famille le programme de notre nouvelle expédition.»

Les passagers du yacht et le jeune capitaine descendirent dans le carré. Ordre fut donné à l’ingénieur de se maintenir en pression, afin de partir au premier signal.

Le major, rasé de frais, et les voyageurs, après une rapide toilette, prirent place à la table.

On fit fête au déjeuner de Mr Olbinett. Il fut déclaré excellent, et même supérieur aux splendides festins de la pampa, Paganel revint deux fois à chacun des plats, «par distraction», dit-il.

Ce mot malencontreux amena lady Glenarvan à demander si l’aimable français était quelquefois retombé dans son péché habituel. Le major et lord Glenarvan se regardèrent en souriant. Quant à Paganel, il éclata de rire, franchement, et s’engagea «sur l’honneur» à ne plus commettre une seule distraction pendant tout le voyage; puis il fit d’une très plaisante façon le récit de sa déconvenue et de ses profondes études sur l’œuvre de Camoëns.

«Après tout, ajouta-t-il en terminant, à quelque chose malheur est bon, et je ne regrette pas mon erreur.

—Et pourquoi, mon digne ami? demanda le major.

—Parce que non seulement je sais l’espagnol, mais aussi le portugais. Je parle deux langues au lieu d’une!

—Par ma foi, je n’y avais pas songé, répondit Mac Nabbs. Mes compliments, Paganel, mes sincères compliments!»

On applaudit Paganel, qui ne perdait pas un coup de dent. Il mangeait et causait tout ensemble. Mais il ne remarqua pas une particularité qui ne put échapper à Glenarvan: ce furent les attentions de John Mangles pour sa voisine Mary Grant. Un léger signe de lady Helena à son mari lui apprit que c’était «comme cela!» Glenarvan regarda les deux jeunes gens avec une affectueuse sympathie, et il interpella John Mangles, mais à un tout autre propos.

«Et votre voyage, John, lui demanda-t-il, comment s’est-il accompli?

—Dans les meilleures conditions, répondit le capitaine. Seulement j’apprendrai à votre honneur que nous n’avons pas repris la route du détroit de Magellan.

—Bon! s’écria Paganel, vous avez doublé le cap Horn, et je n’étais pas là!

—Pendez-vous! dit le major.

—Égoïste! C’est pour avoir de ma corde, que vous me donnez ce conseil! répliqua le géographe.

—Voyons, mon cher Paganel, répondit Glenarvan, à moins d’être doué du don d’ubiquité, on ne saurait être partout. Or, puisque vous couriez la plaine des pampas, vous ne pouviez pas en même temps doubler le cap Horn.

—Cela ne m’empêche pas de le regretter», répliqua le savant.

Mais on ne le poussa pas davantage, et on le laissa sur cette réponse. John Mangles reprit alors la parole, et fit le récit de sa traversée. En prolongeant la côte américaine, il avait observé tous les archipels occidentaux sans trouver aucune trace du Britannia. Arrivé au cap Pilares, à l’entrée du détroit, et trouvant les vents debout, il donna dans le sud; le Duncan longea les îles de la Désolation, s’éleva jusqu’au soixante-septième degré de latitude australe, doubla le cap Horn, rangea la Terre de Feu, et, passant le détroit de Lemaire, il suivit les côtes de la Patagonie.

Là, il éprouva des coups de vent terribles à la hauteur du cap Corrientes, ceux-là mêmes qui assaillirent si violemment les voyageurs pendant l’orage. Mais le yacht se comporta bien, et depuis trois jours John Mangles courait des bordées au large, lorsque les détonations de la carabine lui signalèrent l’arrivée des voyageurs si impatiemment attendus. Quant à lady Glenarvan et à miss Grant, le capitaine du Duncan serait injuste en méconnaissant leur rare intrépidité. La tempête ne les effraya pas, et si elles manifestèrent quelques craintes, ce fut en songeant à leurs amis, qui erraient alors dans les plaines de la république Argentine.

Ainsi se termina le récit de John Mangles; il fut suivi des félicitations de lord Glenarvan. Puis, celui-ci, s’adressant à Mary Grant:

«Ma chère miss, dit-il, je vois que le capitaine John rend hommage à vos grandes qualités, et je suis heureux de penser que vous ne vous déplaisez point à bord de son navire!

—Comment pourrait-il en être autrement? répondit Mary, en regardant lady Helena, et peut-être aussi le jeune capitaine.

—Oh! Ma sœur vous aime bien, monsieur John, s’écria Robert, et moi, je vous aime aussi!

—Et je te le rends, mon cher enfant», répondit John Mangles, un peu déconcerté des paroles de Robert, qui amenèrent une légère rougeur au front de Mary Grant.

Puis, mettant la conversation sur un terrain moins brûlant, John Mangles ajouta:

«Puisque j’ai fini de raconter le voyage du Duncan, votre honneur voudra-t-il nous donner quelques détails sur sa traversée de l’Amérique et sur les exploits de notre jeune héros?»

Nul récit ne pouvait être plus agréable à lady Helena et à miss Grant. Aussi lord Glenarvan se hâta de satisfaire leur curiosité. Il reprit, incident par incident, tout son voyage d’un océan à l’autre. Le passage de la Cordillère Des Andes, le tremblement de terre, la disparition de Robert, l’enlèvement du condor, le coup de fusil de Thalcave, l’épisode des loups rouges, le dévouement du jeune garçon, le sergent Manuel, l’inondation, le refuge sur l’ombu, la foudre, l’incendie, les caïmans, la trombe, la nuit au bord de l’Atlantique, ces divers détails, gais ou terribles, vinrent tour à tour exciter la joie et l’effroi de ses auditeurs.

Mainte circonstance fut rapportée, qui valut à Robert les caresses de sa sœur et de lady Helena.

Jamais enfant ne se vit si bien embrassé, et par des amies plus enthousiastes.

Lorsque lord Glenarvan eut terminé son histoire, il ajouta ces paroles:

«Maintenant, mes amis, songeons au présent; le passé est passé, mais l’avenir est à nous; revenons au capitaine Harry Grant.»

Le déjeuner était terminé; les convives rentrèrent dans le salon particulier de lady Glenarvan; ils prirent place autour d’une table chargée de cartes et de plans, et la conversation s’engagea aussitôt.

«Ma chère Helena, dit lord Glenarvan, en montant à bord, je vous ai annoncé que si les naufragés du Britannia ne revenaient pas avec nous, nous avions plus que jamais l’espoir de les retrouver. De notre passage à travers l’Amérique est résultée cette conviction, je dirai mieux, cette certitude:

Que la catastrophe n’a eu lieu ni sur les côtes du Pacifique, ni sur les côtes de l’Atlantique. De là cette conséquence naturelle, que l’interprétation tirée du document était erronée en ce qui touche la Patagonie.

Fort heureusement, notre ami Paganel, illuminé par une soudaine inspiration, a découvert l’erreur. Il a démontré que nous suivions une voie fausse, et il a interprété le document de manière à ne plus laisser aucune hésitation dans notre esprit. Il s’agit du document écrit en français, et je prierai Paganel de l’expliquer ici, afin que personne ne conserve le moindre doute à cet égard.»

Le savant, mis en demeure de parler, s’exécuta aussitôt; il disserta sur les mots gonie et indi de la façon la plus convaincante; il fit sortir rigoureusement du mot austral le mot Australie; il démontra que le capitaine Grant, en quittant la côte du Pérou pour revenir en Europe, avait pu, sur un navire désemparé, être entraîné par les courants méridionaux du Pacifique jusqu’aux rivages australiens; enfin, ses ingénieuses hypothèses, ses plus fines déductions, obtinrent l’approbation complète de John Mangles lui-même, juge difficile en pareille matière, et qui ne se laissait pas entraîner à des écarts d’imagination.

Lorsque Paganel eut achevé sa dissertation, Glenarvan annonça que le Duncan allait faire immédiatement route pour l’Australie.

Cependant le major, avant que l’ordre ne fût donné de mettre cap à l’est, demanda à faire une simple observation.

«Parlez, Mac Nabbs, répondit Glenarvan.

—Mon but, dit le major, n’est point d’affaiblir les arguments de mon ami Paganel, encore moins de les réfuter; je les trouve sérieux, sagaces, dignes de toute notre attention, et ils doivent à juste titre former la base de nos recherches futures. Mais je désire qu’ils soient soumis à un dernier examen afin que leur valeur soit incontestable et incontestée.»

On ne savait où voulait en venir le prudent Mac Nabbs, et ses auditeurs l’écoutaient avec une certaine anxiété.

«Continuez, major, dit Paganel. Je suis prêt à répondre à toutes vos questions.

—Rien ne sera plus simple, dit le major. Quand, il y a cinq mois, dans le golfe de la Clyde, nous avons étudié les trois documents, leur interprétation nous a paru évidente. Nulle autre côte que la côte occidentale de la Patagonie ne pouvait avoir été le théâtre du naufrage. Nous n’avions même pas à ce sujet l’ombre d’un doute.

—Réflexion fort juste, répondit Glenarvan.

—Plus tard, reprit le major, lorsque Paganel, dans un moment de providentielle distraction, s’embarqua à notre bord, les documents lui furent soumis, et il approuva sans réserve nos recherches sur la côte américaine.

—J’en conviens, répondit le géographe.

—Et cependant, nous nous sommes trompés, dit le major.

—Nous nous sommes trompés, répéta Paganel. Mais pour se tromper, Mac Nabbs, il ne faut qu’être homme, tandis qu’il est fou celui qui persiste dans son erreur.

—Attendez, Paganel, répondit le major, ne vous animez pas. Je ne veux point dire que nos recherches doivent se prolonger en Amérique.

—Alors que demandez-vous? dit Glenarvan.

—Un aveu, rien de plus, l’aveu que l’Australie paraît être maintenant le théâtre du naufrage du Britannia aussi évidemment que l’Amérique le semblait naguère.

—Nous l’avouons volontiers, répondit Paganel.

—J’en prends acte, reprit le major, et j’en profite pour engager votre imagination à se défier de ces évidences successives et contradictoires. Qui sait si, après l’Australie, un autre pays ne nous offrira pas les mêmes certitudes, et si, ces nouvelles recherches vainement faites, il ne semblera pas «évident» qu’elles doivent être recommencées ailleurs?»

Glenarvan et Paganel se regardèrent. Les observations du major les frappaient par leur justesse.

«Je désire donc, reprit Mac Nabbs, qu’une dernière épreuve soit faite avant de faire route pour l’Australie. Voici les documents, voici des cartes. Examinons successivement tous les points par lesquels passe le trente-septième parallèle, et voyons si quelque autre pays ne se rencontrerait pas, dont le document donnerait l’indication précise.

—Rien de plus facile et de moins long, répondit Paganel, car, heureusement, les terres n’abondent pas sous cette latitude.

—Voyons», dit le major, en déployant un planisphère anglais, dressé suivant la projection de Mercator, et qui offrait à l’œil tout l’ensemble du globe terrestre.

La carte fut placée devant lady Helena, et chacun se plaça de façon à suivre la démonstration de Paganel.

«Ainsi que je vous l’ai déjà appris, dit le géographe, après avoir traversé l’Amérique Du Sud, le trente-septième degré de latitude rencontre les îles Tristan d’Acunha. Or, je soutiens que pas un des mots du document ne peut se rapporter à ces îles.»

Les documents scrupuleusement examinés, on dut reconnaître que Paganel avait raison.

Tristan d’Acunha fut rejeté à l’unanimité.

«Continuons, reprit le géographe. En sortant de l’Atlantique, nous passons à deux degrés au-dessous du cap de Bonne-Espérance, et nous pénétrons dans la mer des Indes. Un seul groupe d’îles se trouve sur notre route, le groupe des îles Amsterdam. Soumettons-les au même examen que Tristan d’Acunha.»

Après un contrôle attentif, les îles Amsterdam furent évincées à leur tour. Aucun mot, entier ou non, français, anglais ou allemand, ne s’appliquait à ce groupe de l’océan Indien.

«Nous arrivons maintenant à l’Australie, reprit Paganel; le trente-septième parallèle rencontre ce continent au cap Bernouilli; il en sort par la baie Twofold. Vous conviendrez comme moi, et sans forcer les textes, que le mot anglais stra et le mot français austral peuvent s’appliquer à l’Australie. La chose est assez évidente pour que je n’insiste pas.»

Chacun approuva la conclusion de Paganel. Ce système réunissait toutes les probabilités en sa faveur.

«Allons au delà, dit le major.

—Allons, répondit le géographe, le voyage est facile. En quittant la baie Twofold, on traverse le bras de mer qui s’étend à l’est de l’Australie et on rencontre la Nouvelle Zélande. Tout d’abord, je vous rappellerai que le mot contin du document français indique un «continent» d’une façon irréfragable. Le capitaine Grant ne peut donc avoir trouvé refuge sur la Nouvelle Zélande qui n’est qu’une île. Quoi qu’il en soit, examinez, comparez, retournez les mots, et voyez si, par impossible, ils pourraient convenir à cette nouvelle contrée.

—En aucune façon, répondit John Mangles, qui fit une minutieuse observation des documents et du planisphère.

—Non, dirent les auditeurs de Paganel et le major lui-même, non, il ne peut s’agir de la Nouvelle Zélande.

—Maintenant, reprit le géographe, sur tout cet immense espace qui sépare cette grande île de la côte américaine, le trente-septième parallèle ne traverse qu’un îlot aride et désert.

—Qui se nomme?… Demanda le major.

—Voyez la carte. C’est Maria-Thérésa, nom dont je ne trouve aucune trace dans les trois documents.

—Aucune, répondit Glenarvan.

—Je vous laisse donc, mes amis, à décider si toutes les probabilités, pour ne pas dire les certitudes, ne sont point en faveur du continent australien?

—Évidemment, répondirent à l’unanimité les passagers et le capitaine du Duncan.

—John, dit alors Glenarvan, vous avez des vivres et du charbon en suffisante quantité?

—Oui, votre honneur, je me suis amplement approvisionné à Talcahuano, et, d’ailleurs, la ville du Cap nous permettra de renouveler très facilement notre combustible.

—Eh bien, alors, donnez la route…

—Encore une observation, dit le major, interrompant son ami.

—Faites, Mac Nabbs.

—Quelles que soient les garanties de succès que nous offre l’Australie, ne serait-il pas à propos de relâcher un jour ou deux aux îles Tristan d’Acunha et Amsterdam? Elles sont situées sur notre parcours, et ne s’éloignent aucunement de notre route. Nous saurons alors si le Britannia n’y a pas laissé trace de son naufrage.

—L’incrédule major, s’écria Paganel, il y tient!

—Je tiens surtout à ne pas revenir sur nos pas, si l’Australie, par hasard, ne réalise pas les espérances qu’elle fait concevoir.

—La précaution me paraît bonne, répondit Glenarvan.

—Et ce n’est pas moi qui vous dissuaderai de la prendre, répliqua Paganel. Au contraire.

—Alors, John, dit Glenarvan, faites mettre le cap sur Tristan d’Acunha.

—À l’instant, votre honneur», répondit le capitaine, et il remonta sur le pont, tandis que Robert et Mary Grant adressaient les plus vives paroles de reconnaissance à lord Glenarvan.

Bientôt le Duncan, s’éloignant de la côte américaine et courant dans l’est, fendit de sa rapide étrave les flots de l’océan Atlantique.

Chapitre II Tristan d’Acunha

Si le yacht eût suivi la ligne de l’équateur, les cent quatre-vingt-seize degrés qui séparent l’Australie de l’Amérique, ou pour mieux dire, le cap Bernouilli du cap Corrientes, auraient valu onze mille sept cent soixante milles géographiques.

Mais, sur le trente-septième parallèle, ces cent quatre-vingt-seize degrés, par suite de la forme du globe, ne représentent que neuf mille quatre cent quatre-vingts milles. De la côte américaine à Tristan d’Acunha, on compte deux mille cent milles, distance que John Mangles espérait franchir en dix jours, si les vents d’est ne retardaient pas la marche du yacht. Or, il eut précisément lieu d’être satisfait, car vers le soir la brise calmit sensiblement, puis changea, et le Duncan put déployer sur une mer tranquille toutes ses incomparables qualités.

Les passagers avaient repris le jour même leurs habitudes du bord. Il ne semblait pas qu’ils eussent quitté le navire pendant un mois. Après les eaux du Pacifique, les eaux de l’Atlantique s’étendaient sous leurs yeux, et, à quelques nuances près, tous les flots se ressemblent. Les éléments, après les avoir si terriblement éprouvés, unissaient maintenant leurs efforts pour les favoriser. L’océan était paisible, le vent soufflait du bon côté, et tout le jeu de voiles, tendu sous les brises de l’ouest, vint en aide à l’infatigable vapeur emmagasinée dans la chaudière.

Cette rapide traversée s’accomplit donc sans accident ni incident. On attendait avec confiance la côte australienne. Les probabilités se changeaient en certitudes. On causait du capitaine Grant comme si le yacht allait le prendre dans un port déterminé.

Sa cabine et les cadres de ses deux compagnons furent préparés à bord. Mary Grant se plaisait à la disposer de ses mains, à l’embellir. Elle lui avait été cédée par Mr Olbinett, qui partageait actuellement la chambre de mistress Olbinett. Cette cabine confinait au fameux numéro six, retenu à bord du Scotia par Jacques Paganel.

Le savant géographe s’y tenait presque toujours enfermé. Il travaillait du matin au soir à un ouvrage intitulé: Sublimes impressions d’un géographe dans la Pampasie argentine. On l’entendait essayer d’une voix émue ses périodes élégantes avant de les confier aux blanches pages de son calepin, et plus d’une fois, infidèle à Clio, la muse de l’histoire, il invoqua dans ses transports la divine Calliope, qui préside aux grandes choses épiques.

Paganel, d’ailleurs, ne s’en cachait pas. Les chastes filles d’Apollon quittaient volontiers pour lui les sommets du Parnasse ou de l’Hélicon. Lady Helena lui en faisait ses sincères compliments.

Le major le félicitait aussi de ces visites mythologiques.

«Mais surtout, ajoutait-il, pas de distractions, mon cher Paganel, et si, par hasard, il vous prend fantaisie d’apprendre l’australien, n’allez pas l’étudier dans une grammaire chinoise!»

Les choses allaient donc parfaitement à bord. Lord et lady Glenarvan observaient avec intérêt John Mangles et Mary Grant. Ils n’y trouvaient rien à redire, et, décidément, puisque John ne parlait point, mieux valait n’y pas prendre garde.

«Que pensera le capitaine Grant? dit un jour Glenarvan à lady Helena.

—Il pensera que John est digne de Mary, mon cher Edward, et il ne se trompera pas.»

Cependant, le yacht marchait rapidement vers son but. Cinq jours après avoir perdu de vue le cap Corrientes, le 16 novembre, de belles brises d’ouest se firent sentir, celles-là mêmes dont s’accommodent fort les navires qui doublent la pointe africaine contre les vents réguliers du sud-est. Le Duncan se couvrit de toiles, et sous sa misaine, sa brigantine, son hunier, son perroquet, ses bonnettes, ses voiles de flèche et d’étais, il courut bâbord amures avec une audacieuse rapidité. C’est à peine si son hélice mordait sur les eaux fuyantes que coupait son étrave, et il semblait qu’il luttait alors avec les yachts de course du royal-thames-club.

Le lendemain, l’océan se montra couvert d’immenses goémons, semblable à un vaste étang obstrué par les herbes. On eût dit une de ces mers de sargasses formées de tous les débris d’arbres et de plantes arrachés aux continents voisins. Le commandant Maury les a spécialement signalées à l’attention des navigateurs. Le Duncan paraissait glisser sur une longue prairie que Paganel compara justement aux pampas, et sa marche fut un peu retardée.

Vingt-quatre heures après, au lever du jour, la voix du matelot de vigie se fit entendre.

«Terre! Cria-t-il.

—Dans quelle direction? demanda Tom Austin, qui était de quart.

—Sous le vent à nous», répondit le matelot.

À ce cri toujours émotionnant, le pont du yacht se peupla subitement. Bientôt une longue-vue sortit de la dunette et fut immédiatement suivie de Jacques Paganel. Le savant braqua son instrument dans la direction indiquée, et ne vit rien qui ressemblât à une terre.

«Regardez dans les nuages, lui dit John Mangles.

—En effet, répondit Paganel, on dirait une sorte de pic presque imperceptible encore.

—C’est Tristan d’Acunha, reprit John Mangles.

—Alors, si j’ai bonne mémoire, répliqua le savant, nous devons en être à quatre-vingts milles, car le pic de Tristan, haut de sept mille pieds, est visible à cette distance.

—Précisément», répondit le capitaine John.

Quelques heures plus tard, le groupe d’îles très hautes et très escarpées fut parfaitement visible à l’horizon. Le piton conique de Tristan se détachait en noir sur le fond resplendissant du ciel, tout bariolé des rayons du soleil levant. Bientôt l’île principale se dégagea de la masse rocheuse, au sommet d’un triangle incliné vers le nord-est.

Tristan d’Acunha est située par 37° 8’ de latitude australe, et 10° 44’ de longitude à l’ouest du méridien de Greenwich. À dix-huit milles au sud-ouest, l’île Inaccessible, et à dix milles au sud-est, l’île du Rossignol, complètent ce petit groupe isolé dans cette partie de l’Atlantique.

Vers midi, on releva les deux principaux amers qui servent aux marins de point de reconnaissance, savoir, à un angle de l’île Inaccessible, une roche qui figure fort exactement un bateau sous voile, et, à la pointe nord de l’île du Rossignol, deux îlots semblables à un fortin en ruine. À trois heures, le Duncan donnait dans la baie Falmouth de Tristan d’Acunha, que la pointe de Help ou de Bon-Secours abrite contre les vents d’ouest.

Là, dormaient à l’ancre quelques baleiniers occupés de la pêche des phoques et autres animaux marins, dont ces côtes offrent d’innombrables échantillons.

John Mangles s’occupa de chercher un bon mouillage, car ces rades foraines sont très dangereuses par les coups de vents de nord-ouest et de nord, et, précisément à cette place, le brick anglais Julia se perdit corps et biens, en 1829. Le Duncan s’approcha à un demi-mille du rivage, et mouilla par vingt brasses sur fond de roches. Aussitôt, passagères et passagers s’embarquèrent dans le grand canot et prirent pied sur un sable fin et noir, impalpable débris des roches calcinées de l’île.

La capitale de tout le groupe de Tristan d’Acunha consiste en un petit village situé au fond de la baie sur un gros ruisseau fort murmurant. Il y avait là une cinquantaine de maisons assez propres et disposées avec cette régularité géométrique qui paraît être le dernier mot de l’architecture anglaise. Derrière cette ville en miniature s’étendaient quinze cents hectares de plaines, bornées par un immense remblai de laves; au-dessus de ce plateau, le piton conique montait à sept mille pieds dans les airs.

Lord Glenarvan fut reçu par un gouverneur qui relève de la colonie anglaise du Cap. Il s’enquit immédiatement d’Harry Grant et du Britannia.

Ces noms étaient entièrement inconnus. Les îles Tristan d’Acunha sont hors de la route des navires, et par conséquent peu fréquentées. Depuis le célèbre naufrage du Blendon-Hall, qui toucha en 1821 sur les rochers de l’île Inaccessible, deux bâtiments avaient fait côte à l’île principale, le Primauguet en 1845, et le trois-mâts américain Philadelphia en 1857. La statistique acunhienne des sinistres maritimes se bornait à ces trois catastrophes.

Glenarvan ne s’attendait pas à trouver des renseignements plus précis, et il n’interrogeait le gouverneur de l’île que par acquit de conscience.

Il envoya même les embarcations du bord faire le tour de l’île, dont la circonférence est de dix-sept milles au plus. Londres ou Paris n’y tiendrait pas, quand même elle serait trois fois plus grande.

Pendant cette reconnaissance, les passagers du Duncan se promenèrent dans le village et sur les côtes voisines. La population de Tristan d’Acunha ne s’élève pas à cent cinquante habitants. Ce sont des anglais et des américains mariés à des négresses et à des hottentotes du Cap, qui ne laissent rien à désirer sous le rapport de la laideur. Les enfants de ces ménages hétérogènes présentaient un mélange très désagréable de la roideur saxonne et de la noirceur africaine.

Cette promenade de touristes, heureux de sentir la terre ferme sous leurs pieds, se prolongea sur le rivage auquel confine la grande plaine cultivée qui n’existe que dans cette partie de l’île. Partout ailleurs, la côte est faite de falaises de laves, escarpées et arides. Là, d’énormes albatros et des pingouins stupides se comptent par centaines de mille.

Les visiteurs, après avoir examiné ces roches d’origine ignée, remontèrent vers la plaine; des sources vives et nombreuses, alimentées par les neiges éternelles du cône, murmuraient çà et là; de verts buissons où l’œil comptait presque autant de passereaux que de fleurs, égayaient le sol; un seul arbre, sorte de phylique, haut de vingt pieds, et le «tusseh», plante arundinacée gigantesque, à tige ligneuse, sortaient du verdoyant pâturage; une acène sarmenteuse à graine piquante, des lomaries robustes à filaments enchevêtrés, quelques plantes frutescentes très vivaces, des ancérines dont les parfums balsamiques chargeaient la brise de senteurs pénétrantes, des mousses, des céleris sauvages et des fougères formaient une flore peu nombreuse, mais opulente. On sentait qu’un printemps éternel versait sa douce influence sur cette île privilégiée.

Paganel soutint avec enthousiasme que c’était là cette fameuse Ogygie chantée par Fénelon. Il proposa à lady Glenarvan de chercher une grotte, de succéder à l’aimable Calypso, et ne demanda d’autre emploi pour lui-même que d’être «une des nymphes qui la servaient.»

Ce fut ainsi que, causant et admirant, les promeneurs revinrent au yacht à la nuit tombante; aux environs du village paissaient des troupeaux de bœufs et de moutons; les champs de blé, de maïs, et de plantes potagères importées depuis quarante ans, étalaient leurs richesses jusque dans les rues de la capitale.

Au moment où lord Glenarvan rentrait à son bord, les embarcations du Duncan ralliaient le yacht.

Elles avaient fait en quelques heures le tour de l’île. Aucune trace du Britannia ne s’était rencontrée sur leur parcours. Ce voyage de circumnavigation ne produisit donc d’autre résultat que de faire rayer définitivement l’île Tristan du programme des recherches.

Le Duncan pouvait, dès lors, quitter ce groupe d’îles africaines et continuer sa route à l’est.

S’il ne partit pas le soir même, c’est que Glenarvan autorisa son équipage à faire la chasse aux phoques innombrables, qui, sous le nom de veaux, de lions, d’ours et d’éléphants marins, encombrent les rivages de la baie Falmouth. Autrefois, les baleines franches se plaisaient dans les eaux de l’île; mais tant de pêcheurs les avaient poursuivies et harponnées, qu’il en restait à peine.

Les amphibies, au contraire, s’y rencontraient par troupeaux. L’équipage du yacht résolut d’employer la nuit à les chasser, et le jour suivant à faire une ample provision d’huile.

Aussi le départ du Duncan fut-il remis au surlendemain 20 novembre.

Pendant le souper, Paganel donna quelques détails sur les îles Tristan qui intéressèrent ses auditeurs. Ils apprirent que ce groupe, découvert en 1506 par le portugais Tristan d’Acunha, un des compagnons d’Albuquerque, demeura inexploré pendant plus d’un siècle. Ces îles passaient, non sans raison, pour des nids à tempêtes, et n’avaient pas meilleure réputation que les Bermudes. Donc, on ne les approchait guère, et jamais navire n’y atterrissait, qui n’y fût jeté malgré lui par les ouragans de l’Atlantique.

En 1697, trois bâtiments hollandais de la compagnie des Indes y relâchèrent, et en déterminèrent les coordonnées, laissant au grand astronome Halley le soin de revoir leurs calculs en l’an 1700. De 1712 à 1767, quelques navigateurs français en eurent connaissance, et principalement La Pérouse, que ses instructions y conduisirent pendant son célèbre voyage de 1785.

Ces îles, si peu visitées jusqu’alors, étaient demeurées désertes, quand, en 1811, un américain, Jonathan Lambert, entreprit de les coloniser. Lui et deux compagnons y abordèrent au mois de janvier, et firent courageusement leur métier de colons. Le gouverneur anglais du cap de Bonne-Espérance, ayant appris qu’ils prospéraient, leur offrit le protectorat de l’Angleterre. Jonathan accepta, et hissa sur sa cabane le pavillon britannique. Il semblait devoir régner paisiblement sur «ses peuples», composés d’un vieil italien et d’un mulâtre portugais, quand, un jour, dans une reconnaissance des rivages de son empire, il se noya ou fut noyé, on ne sait trop. 1816 arriva. Napoléon fut emprisonné à Sainte-Hélène, et, pour le mieux garder, l’Angleterre établit une garnison à l’île de l’Ascension, et une autre à Tristan d’Acunha.

La garnison de Tristan consistait en une compagnie d’artillerie du Cap et un détachement de hottentots. Elle y resta jusqu’en 1821, et, à la mort du prisonnier de Sainte-Hélène, elle fut rapatriée au Cap.

«Un seul européen, ajouta Paganel, un caporal, un écossais…

—Ah! Un écossais! dit le major, que ses compatriotes intéressaient toujours plus spécialement.

—Il se nommait William Glass, répondit Paganel, et resta dans l’île avec sa femme et deux hottentots. Bientôt, deux anglais, un matelot et un pêcheur de la Tamise, ex-dragon dans l’armée argentine, se joignirent à l’écossais, et enfin en 1821, un des naufragés du Blendon-Hall, accompagné de sa jeune femme, trouva refuge dans l’île Tristan. Ainsi donc, en 1821, l’île comptait six hommes et deux femmes. En 1829, elle eut jusqu’à sept hommes, six femmes et quatorze enfants.

En 1835, le chiffre s’élevait à quarante, et maintenant il est triplé.

—Ainsi commencent les nations, dit Glenarvan.

Pendant la nuit, l’équipage du Duncan fit bonne chasse, et une cinquantaine de gros phoques passèrent de vie à trépas. Après avoir autorisé la chasse, Glenarvan ne pouvait en interdire le profit. La journée suivante fut donc employée à recueillir l’huile et à préparer les peaux de ces lucratifs amphibies. Les passagers employèrent naturellement ce second jour de relâche à faire une nouvelle excursion dans l’île. Glenarvan et le major emportèrent leur fusil pour tâter le gibier acunhien.

Pendant cette promenade, on poussa jusqu’au pied de la montagne, sur un sol semé de débris décomposés, de scories, de laves poreuses et noires, et de tous les détritus volcaniques. Le pied du mont sortait d’un chaos de roches branlantes. Il était difficile de se méprendre sur la nature de l’énorme cône, et le capitaine anglais Carmichaël avait eu raison de le reconnaître pour un volcan éteint.

Les chasseurs aperçurent quelques sangliers. L’un d’eux tomba frappé sous la balle du major. Glenarvan se contenta d’abattre plusieurs couples de perdrix noires dont le cuisinier du bord devait faire un excellent salmis. Une grande quantité de chèvres furent entrevues au sommet des plateaux élevés.

Quant aux chats sauvages, fiers, hardis et robustes, redoutables aux chiens eux-mêmes, ils pullulaient et promettaient de faire un jour des bêtes féroces très distinguées.

À huit heures, tout le monde était de retour à bord, et, dans la nuit, le Duncan quittait l’île Tristan d’Acunha, qu’il ne devait plus revoir.

Chapitre III L’île Amsterdam

L’intention de John Mangles était d’aller faire du charbon au cap Espérance. Il dut donc s’écarter un peu du trente-septième parallèle et remonter de deux degrés vers le nord. Le Duncan se trouvait au-dessous de la zone des vents alizés et rencontra de grandes brises de l’ouest très favorables à sa marche. En moins de six jours, il franchit les treize cents milles qui séparent Tristan d’Acunha de la pointe africaine. Le 24 novembre, à trois heures du soir, on eut connaissance de la montagne de la Table, et un peu plus tard John releva la montagne des Signaux, qui marque l’entrée de la baie. Il y donna vers huit heures, et jeta l’ancre dans le port du Cap-Town.

Paganel, en sa qualité de membre de la société de géographie, ne pouvait ignorer que l’extrémité de l’Afrique fut entrevue pour la première fois en 1486 par l’amiral portugais Barthélemy Diaz, et doublée seulement en 1497 par le célèbre Vasco De Gama. Et comment Paganel l’aurait-il ignoré, puisque Camoëns chanta dans ses lusiades la gloire du grand navigateur? Mais à ce propos il fit une remarque curieuse: c’est que si Diaz, en 1486, six ans avant le premier voyage de Christophe Colomb, eût doublé le cap de Bonne-Espérance, la découverte de l’Amérique aurait pu être indéfiniment retardée. En effet, la route du cap était la plus courte et la plus directe pour aller aux Indes orientales. Or, en s’enfonçant vers l’ouest, que cherchait le grand marin génois, sinon à abréger les voyages au pays des épices?

Donc, le cap une fois doublé, son expédition demeurait sans but, et il ne l’eût probablement pas entreprise.

La ville du Cap, située au fond de Cap-Bay, fut fondée en 1652 par le hollandais Van Riebeck.

C’était la capitale d’une importante colonie, qui devint décidément anglaise après les traités de 1815. Les passagers du Duncan profitèrent de leur relâche pour la visiter.

Ils n’avaient que douze heures à dépenser en promenade, car un jour suffisait au capitaine John pour renouveler ses approvisionnements, et il voulait repartir le 26, dès le matin.

Il n’en fallut pas davantage, d’ailleurs, pour parcourir les cases régulières de cet échiquier qui s’appelle Cap-Town, sur lequel trente mille habitants, les uns blancs et les autres noirs, jouent le rôle de rois, de reines, de cavaliers, de pions, de fous peut-être. C’est ainsi, du moins, que s’exprima Paganel. Quand on a vu le château qui s’élève au sud-est de la ville, la maison et le jardin du gouvernement, la bourse, le musée, la croix de pierre plantée par Barthélemy Diaz au temps de sa découverte, et lorsqu’on a bu un verre de pontai, le premier cru des vins de Constance, il ne reste plus qu’à partir. C’est ce que firent les voyageurs, le lendemain, au lever du jour. Le Duncan appareilla sous son foc, sa trinquette, sa misaine, son hunier, et quelques heures après il doublait ce fameux cap des Tempêtes, auquel l’optimiste roi de Portugal, Jean II, donna fort maladroitement le nom de Bonne-Espérance.

Deux mille neuf cents milles à franchir entre le Cap et l’île Amsterdam, par une belle mer, et sous une brise bien faite, c’était l’affaire d’une dizaine de jours. Les navigateurs, plus favorisés que les voyageurs des pampas, n’avaient pas à se plaindre des éléments. L’air et l’eau, ligués contre eux en terre ferme, se réunissaient alors pour les pousser en avant.

«Ah! La mer! La mer! répétait Paganel, c’est le champ par excellence où s’exercent les forces humaines, et le vaisseau est le véritable véhicule de la civilisation! Réfléchissez, mes amis. Si le globe n’eût été qu’un immense continent, on n’en connaîtrait pas encore la millième partie au XIXe siècle! Voyez ce qui se passe à l’intérieur des grandes terres. Dans les steppes de la Sibérie, dans les plaines de l’Asie centrale, dans les déserts de l’Afrique, dans les prairies de l’Amérique, dans les vastes terrains de l’Australie, dans les solitudes glacées des pôles, l’homme ose à peine s’y aventurer, le plus hardi recule, le plus courageux succombe. On ne peut passer. Les moyens de transports sont insuffisants. La chaleur, les maladies, la sauvagerie des indigènes, forment autant d’infranchissables obstacles. Vingt milles de désert séparent plus les hommes que cinq cent milles d’océan! on est voisin d’une côte à une autre; étranger, pour peu qu’une forêt vous sépare!

L’Angleterre confine à l’Australie, tandis que l’Égypte, par exemple, semble être à des millions de lieues du Sénégal, et Péking aux antipodes de Saint-Pétersbourg! La mer se traverse aujourd’hui plus aisément que le moindre Sahara, et c’est grâce à elle, comme l’a fort justement dit un savant américain, qu’une parenté universelle s’est établie entre toutes les parties du monde.»

Paganel parlait avec chaleur, et le major lui-même ne trouva pas à reprendre un seul mot de cet hymne à l’océan. Si, pour retrouver Harry Grant, il eût fallu suivre à travers un continent la ligne du trente-septième parallèle, l’entreprise n’aurait pu être tentée; mais la mer était là pour transporter les courageux chercheurs d’une terre à l’autre, et, le 6 décembre, aux premières lueurs du jour, elle laissa une montagne nouvelle émerger du sein de ses flots.

C’était l’île Amsterdam, située par 37° 47’ de latitude, et 77° 24’ de longitude, dont le cône élevé est, par un temps serein, visible à cinquante milles. À huit heures, sa forme encore indéterminée reproduisait assez exactement l’aspect de Ténériffe.

«Et par conséquent, dit Glenarvan, elle ressemble à Tristan d’Acunha.

—Très judicieusement conclu, répondit Paganel, d’après cet axiome géométrographique, que deux îles semblables à une troisième se ressemblent entre elles. J’ajouterai que, comme Tristan d’Acunha, l’île Amsterdam est et a été également riche en phoques et en Robinsons.

—Il y a donc des Robinsons partout? demanda lady Helena.

—Ma foi, madame, répondit Paganel, je connais peu d’îles qui n’aient eu leur aventure en ce genre, et le hasard avait déjà réalisé bien avant lui le roman de votre immortel compatriote, Daniel de Foe.

—Monsieur Paganel, dit Mary Grant, voulez-vous me permettre de vous faire une question?

—Deux, ma chère miss, et je m’engage à y répondre.

—Eh bien, reprit la jeune fille, est-ce que vous vous effrayeriez beaucoup à l’idée d’être abandonné dans une île déserte?

—Moi! s’écria Paganel.

—Allons, mon ami, dit le major, n’allez pas avouer que c’est votre plus cher désir!

—Je ne prétends pas cela, répliqua le géographe, mais, enfin, l’aventure ne me déplairait pas trop. Je me referais une vie nouvelle. Je chasserais, je pêcherais, j’élirais domicile dans une grotte l’hiver, sur un arbre l’été; j’aurais des magasins pour mes récoltes; enfin je coloniserais mon île.

—À vous tout seul?

—À moi tout seul, s’il le fallait. D’ailleurs, est-on jamais seul au monde? Ne peut-on choisir des amis dans la race animale, apprivoiser un jeune chevreau, un perroquet éloquent, un singe aimable? Et si le hasard vous envoie un compagnon, comme le fidèle Vendredi, que faut-il de plus pour être heureux? Deux amis sur un rocher, voilà le bonheur! Supposez le major et moi…

—Merci, répondit le major, je n’ai aucun goût pour les rôles de Robinson, et je les jouerais fort mal.

—Cher Monsieur Paganel, répondit lady Helena, voilà encore votre imagination qui vous emporte dans les champs de la fantaisie. Mais je crois que la réalité est bien différente du rêve. Vous ne songez qu’à ces Robinsons imaginaires soigneusement jetés dans une île bien choisie, et que la nature traite en enfants gâtés! Vous ne voyez que le beau côté des choses!

—Quoi! Madame, vous ne pensez pas qu’on puisse être heureux dans une île déserte?

—Je ne le crois pas. L’homme est fait pour la société, non pour l’isolement. La solitude ne peut engendrer que le désespoir. C’est une question de temps. Que d’abord les soucis de la vie matérielle, les besoins de l’existence, distraient le malheureux à peine sauvé des flots, que les nécessités du présent lui dérobent les menaces de l’avenir, c’est possible. Mais ensuite, quand il se sent seul, loin de ses semblables, sans espérance de revoir son pays et ceux qu’il aime, que doit-il penser, que doit-il souffrir? Son îlot, c’est le monde entier. Toute l’humanité se renferme en lui, et, lorsque la mort arrive, mort effrayante dans cet abandon, il est là comme le dernier homme au dernier jour du monde. Croyez-moi, Monsieur Paganel, il vaut mieux ne pas être cet homme-là!»

Paganel se rendit, non sans regrets, aux arguments de lady Helena, et la conversation se prolongea ainsi sur les avantages et les désagréments de l’isolement, jusqu’au moment où le Duncan mouilla à un mille du rivage de l’île Amsterdam.

Ce groupe isolé dans l’océan Indien est formé de deux îles distinctes situées à trente-trois milles environ l’une de l’autre, et précisément sur le méridien de la péninsule indienne; au nord, est l’île Amsterdam ou Saint-Pierre; au sud, l’île Saint-Paul; mais il est bon de dire qu’elles ont été souvent confondues par les géographes et les navigateurs.

Ces îles furent découvertes en décembre 1796 par le hollandais Vlaming, puis reconnues par d’Entrecasteaux, qui menait alors l’espérance et la recherche à la découverte de La Pérouse.

C’est de ce voyage que date la confusion des deux îles. Le marin Barrow, Beautemps-Beaupré dans l’atlas de d’Entrecasteaux, puis Horsburg, Pinkerton, et d’autres géographes, ont constamment décrit l’île Saint-Pierre pour l’île Saint-Paul, et réciproquement. En 1859, les officiers de la frégate autrichienne la Novara, dans son voyage de circumnavigation, évitèrent de commettre cette erreur, que Paganel tenait particulièrement à rectifier.

L’île Saint-Paul, située au sud de l’île Amsterdam, n’est qu’un îlot inhabité, formé d’une montagne conique qui doit être un ancien volcan.

L’île Amsterdam, au contraire, à laquelle la chaloupe conduisit les passagers du Duncan, peut avoir douze milles de circonférence. Elle est habitée par quelques exilés volontaires qui se sont faits à cette triste existence. Ce sont les gardiens de la pêcherie, qui appartient, ainsi que l’île, à un certain M Otovan, négociant de la réunion. Ce souverain, qui n’est pas encore reconnu par les grandes puissances européennes, se fait là une liste civile de soixante-quinze à quatre-vingt mille francs, en pêchant, salant et expédiant un «cheilodactylus», connu moins savamment sous le nom de morue de mer.

Du reste, cette île Amsterdam était destinée à devenir et à demeurer française. En effet, elle appartint tout d’abord, par droit de premier occupant, à M Camin, armateur de Saint-Denis, à Bourbon; puis elle fut cédée, en vertu d’un contrat international quelconque, à un polonais, qui la fit cultiver par des esclaves malgaches. Qui dit polonais dit français, si bien que de polonaise l’île redevint française entre les mains du sieur Otovan.

Lorsque le Duncan l’accosta, le 6 décembre 1864, sa population s’élevait à trois habitants, un français et deux mulâtres, tous les trois commis du négociant-propriétaire. Paganel put donc serrer la main à un compatriote dans la personne du respectable M Viot, alors très âgé. Ce «sage vieillard» fit avec beaucoup de politesse les honneurs de son île. C’était pour lui un heureux jour que celui où il recevait d’aimables étrangers.

Saint-Pierre n’est fréquenté que par des pêcheurs de phoques, de rares baleiniers, gens fort grossiers d’habitude, et qui n’ont pas beaucoup gagné à la fréquentation des chiens de mer.

M Viot présenta ses sujets, les deux mulâtres; ils formaient toute la population vivante de l’île, avec quelques sangliers baugés à l’intérieur et plusieurs milliers de pingouins naïfs. La petite maison où vivaient les trois insulaires était située au fond d’un port naturel du sud-ouest formé par l’écroulement d’une portion de la montagne.

Ce fut bien avant le règne d’Otovan Ier que l’île Saint-Pierre servit de refuge à des naufragés.

Paganel intéressa fort ses auditeurs en commençant son premier récit par ces mots: Histoire de deux écossais abandonnés dans l’île Amsterdam.

C’était en 1827. Le navire anglais Palmira, passant en vue de l’île, aperçut une fumée qui s’élevait dans les airs. Le capitaine s’approcha du rivage, et vit bientôt deux hommes qui faisaient des signaux de détresse. Il envoya son canot à terre, qui recueillit Jacques Paine, un garçon de vingt-deux ans, et Robert Proudfoot, âgé de quarante-huit ans. Ces deux infortunés étaient méconnaissables. Depuis dix-huit mois, presque sans aliments, presque sans eau douce, vivant de coquillages, pêchant avec un mauvais clou recourbé, attrapant de temps à autre quelque marcassin à la course, demeurant jusqu’à trois jours sans manger, veillant comme des vestales près d’un feu allumé de leur dernier morceau d’amadou, ne le laissant jamais s’éteindre et l’emportant dans leurs excursions comme un objet du plus haut prix, ils vécurent ainsi de misère, de privations, de souffrances. Paine et Proudfoot avaient été débarqués dans l’île par un schooner qui faisait la pêche des phoques. Suivant la coutume des pêcheurs, ils devaient pendant un mois s’approvisionner de peaux et d’huile, en attendant le retour du schooner. Le schooner ne reparut pas.

Cinq mois après, le Hope, qui se rendait à Van-Diemen, vint atterrir à l’île; mais son capitaine, par un de ces barbares caprices que rien n’explique, refusa de recevoir les deux écossais; il repartit sans leur laisser ni un biscuit, ni un briquet, et certainement les deux malheureux fussent morts avant peu, si la Palmira, passant en vue de l’île Amsterdam, ne les eût recueillis à son bord.

La seconde aventure que mentionne l’histoire de l’île Amsterdam, — si pareil rocher peut avoir une histoire, —est celle du capitaine Péron, un français, cette fois. Cette aventure, d’ailleurs, débute comme celle des deux écossais et finit de même: une relâche volontaire dans l’île, un navire qui ne revient pas, et un navire étranger que le hasard des vents porte sur ce groupe, après quarante mois d’abandon. Seulement, un drame sanglant marqua le séjour du capitaine Péron, et offre de curieux points de ressemblance avec les événements imaginaires qui attendaient à son retour dans son île le héros de Daniel de Foe.

Le capitaine Péron s’était fait débarquer avec quatre matelots, deux anglais et deux français; il devait, pendant quinze mois, se livrer à la chasse des lions marins. La chasse fut heureuse; mais quand, les quinze mois écoulés, le navire ne reparut pas, lorsque les vivres s’épuisèrent peu à peu, les relations internationales devinrent difficiles. Les deux anglais se révoltèrent contre le capitaine Péron, qui eût péri de leurs mains, sans le secours de ses compatriotes. À partir de ce moment, les deux partis, se surveillant nuit et jour, sans cesse armés, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus tour à tour, menèrent une épouvantable existence de misère et d’angoisses. Et, certainement, l’un aurait fini par anéantir l’autre, si quelque navire anglais n’eût rapatrié ces malheureux qu’une misérable question de nationalité divisait sur un roc de l’océan Indien.

Telles furent ces aventures. Deux fois l’île Amsterdam devint ainsi la patrie de matelots abandonnés, que la providence sauva deux fois de la misère et de la mort. Mais, depuis lors, aucun navire ne s’était perdu sur ces côtes. Un naufrage eût jeté ses épaves à la grève; des naufragés seraient parvenus aux pêcheries de M Viot. Or, le vieillard habitait l’île depuis de longues années, et jamais l’occasion ne s’offrit à lui d’exercer son hospitalité envers des victimes de la mer. Du Britannia et du capitaine Grant, il ne savait rien. Ni l’île Amsterdam, ni l’îlot Saint-Paul, que les baleiniers et pêcheurs visitaient souvent, n’avaient été le théâtre de cette catastrophe.

Glenarvan ne fut ni surpris ni attristé de sa réponse. Ses compagnons et lui, dans ces diverses relâches, cherchaient où n’était pas le capitaine Grant, non où il était. Ils voulaient constater son absence de ces différents points du parallèle, voilà tout. Le départ du Duncan fut donc décidé pour le lendemain.

Vers le soir, après une bonne promenade, Glenarvan fit ses adieux à l’honnête M Viot. Chacun lui souhaita tout le bonheur possible sur son îlot désert. En retour, le vieillard fit des vœux pour le succès de l’expédition, et l’embarcation du Duncan ramena ses passagers à bord.

Chapitre IV Les paris de Jacques Paganel et du major Mac Nabbs

Le 7 décembre, à trois heures du matin, les fourneaux du Duncan ronflaient déjà; on vira au cabestan; l’ancre vint à pic, quitta le fond sableux du petit port, remonta au bossoir, l’hélice se mit en mouvement, et le yacht prit le large. Lorsque les passagers montèrent sur le pont, à huit heures, l’île Amsterdam disparaissait dans les brumes de l’horizon. C’était la dernière étape sur la route du trente-septième parallèle, et trois mille milles la séparaient de la côte australienne. Que le vent d’ouest tînt bon une douzaine de jours encore, que la mer se montrât favorable, et le Duncan atteindrait le but de son voyage.

Mary Grant et Robert ne considéraient pas sans émotion ces flots que le Britannia sillonnait sans doute quelques jours avant son naufrage. Là, peut-être, le capitaine Grant, son navire déjà désemparé, son équipage réduit, luttait contre les redoutables ouragans de la mer des Indes, et se sentait entraîné à la côte avec une irrésistible force. John Mangles montrait à la jeune fille les courants indiqués sur les cartes du bord; il lui expliquait leur direction constante. L’un, entre autres, le courant traversier de l’océan Indien, porte au continent australien, et son action se fait sentir de l’ouest à l’est dans le Pacifique non moins que dans l’Atlantique. Ainsi donc, le Britannia, rasé de sa mâture, démonté de son gouvernail, c’est-à-dire désarmé contre les violences de la mer et du ciel, avait dû courir à la côte et s’y briser.

Cependant, une difficulté se présentait ici. Les dernières nouvelles du capitaine Grant étaient du Callao, 30 mai 1862, d’après la mercantile and shipping gazette. Comment, le 7 juin, huit jours après avoir quitté la côte du Pérou, le Britannia pouvait-il se trouver dans la mer des Indes? Paganel, consulté à ce sujet, fit une réponse très plausible, et dont de plus difficiles se fussent montrés satisfaits.

C’était un soir, le 12 décembre, six jours après le départ de l’île Amsterdam. Lord et lady Glenarvan, Robert et Mary Grant, le capitaine John, Mac Nabbs et Paganel, causaient sur la dunette.

Suivant l’habitude, on parlait du Britannia, car c’était l’unique pensée du bord. Or, précisément, la difficulté susdite fut soulevée incidemment, et eut pour effet immédiat d’enrayer les esprits sur cette route de l’espérance.

Paganel, à cette remarque inattendue que fit Glenarvan, releva vivement la tête. Puis, sans répondre, il alla chercher le document. Lorsqu’il revint, il se contenta de hausser les épaules, comme un homme honteux d’avoir pu être arrêté un instant par une «semblable misère.»

«Bon, mon cher ami, dit Glenarvan, mais faites-nous au moins une réponse.

—Non, répondit Paganel, je ferai une question seulement, et je l’adresserai au capitaine John.

—Parlez, Monsieur Paganel, dit John Mangles.

—Un navire bon marcheur peut-il traverser en un mois toute la partie de l’océan Pacifique comprise entre l’Amérique et l’Australie?

—Oui, en faisant deux cents milles par vingt-quatre heures.

—Est-ce une marche extraordinaire?

—Nullement. Les clippers à voiles obtiennent souvent des vitesses supérieures.

—Eh bien, reprit Paganel, au lieu de lire «7 juin» sur le document, supposez que la mer ait rongé un chiffre de cette date, lisez «17 juin» ou «27 juin», et tout s’explique.

—En effet, répondit lady Helena, du 31 mai au 27 juin…

—Le capitaine Grant a pu traverser le Pacifique et se trouver dans la mer des Indes!»

Un vif sentiment de satisfaction accueillit cette conclusion de Paganel.

«Encore un point éclairci! dit Glenarvan, et grâce à notre ami. Il ne nous reste donc plus qu’à atteindre l’Australie, et à rechercher les traces du Britannia sur sa côte occidentale.

—Ou sa côte orientale, dit John Mangles.

—En effet, vous avez raison, John. Rien n’indique dans le document que la catastrophe ait eu lieu plutôt sur les rivages de l’ouest que sur ceux de l’est. Nos recherches devront donc porter à ces deux points où l’Australie est coupée par le trente-septième parallèle.

—Ainsi, mylord, dit la jeune fille, il y a doute à cet égard?

—Oh! Non, miss, se hâta de répondre John Mangles, qui voulut dissiper cette appréhension de Mary Grant. Son honneur voudra bien remarquer que si le capitaine Grant eût atterri aux rivages est de l’Australie, il aurait presque aussitôt trouvé secours et assistance. Toute cette côte est anglaise, pour ainsi dire, et peuplée de colons. L’équipage du Britannia n’avait pas dix milles à faire pour rencontrer des compatriotes.

—Bien, capitaine John, répliqua Paganel. Je me range à votre opinion. À la côte orientale, à la baie Twofold, à la ville d’Eden, Harry Grant eût non seulement reçu asile dans une colonie anglaise, mais les moyens de transport ne lui auraient pas manqué pour retourner en Europe.

—Ainsi, dit lady Helena, les naufragés n’ont pu trouver les mêmes ressources sur cette partie de l’Australie vers laquelle le Duncan nous mène?

—Non, madame, répondit Paganel, la côte est déserte. Nulle voie de communication ne la relie à Melbourne ou Adélaïde. Si le Britannia s’est perdu sur les récifs qui la bordent, tout secours lui a manqué, comme s’il se fût brisé sur les plages inhospitalières de l’Afrique.

—Mais alors, demanda Mary Grant, qu’est devenu mon père, depuis deux ans?

—Ma chère Mary, répondit Paganel, vous tenez pour certain, n’est-il pas vrai, que le capitaine Grant a gagné la terre australienne après son naufrage?

—Oui, Monsieur Paganel, répondit la jeune fille.

—Eh bien, une fois sur ce continent, qu’est devenu le capitaine Grant? Les hypothèses ici ne sont pas nombreuses. Elles se réduisent à trois. Ou Harry Grant et ses compagnons ont atteint les colonies anglaises, ou ils sont tombés aux mains des indigènes, ou enfin ils se sont perdus dans les immenses solitudes de l’Australie.»

Paganel se tut, et chercha dans les yeux de ses auditeurs une approbation de son système.

«Continuez, Paganel, dit lord Glenarvan.

—Je continue, répondit Paganel; et d’abord, je repousse la première hypothèse. Harry Grant n’a pu arriver aux colonies anglaises, car son salut était assuré, et depuis longtemps déjà il serait auprès de ses enfants dans sa bonne ville de Dundee.

—Pauvre père! Murmura Mary Grant, depuis deux ans séparé de nous!

—Laisse parler Monsieur Paganel, ma sœur, dit Robert, il finira par nous apprendre…

—Hélas! Non, mon garçon! Tout ce que je puis affirmer, c’est que le capitaine Grant est prisonnier des australiens, ou…

—Mais ces indigènes, demanda vivement lady Glenarvan, sont-ils?…

—Rassurez-vous, madame, répondit le savant, qui comprit la pensée de lady Helena, ces indigènes sont sauvages, abrutis, au dernier échelon de l’intelligence humaine, mais de mœurs douces, et non sanguinaires comme leurs voisins de la Nouvelle Zélande. S’ils ont fait prisonniers les naufragés du Britannia, ils n’ont jamais menacé leur existence, vous pouvez m’en croire. Tous les voyageurs sont unanimes sur ce point que les australiens ont horreur de verser le sang, et maintes fois ils ont trouvé en eux de fidèles alliés pour repousser l’attaque des bandes de convicts, bien autrement cruels.

—Vous entendez ce que dit Monsieur Paganel, reprit lady Helena en s’adressant à Mary Grant. Si votre père est entre les mains des indigènes, ce que fait pressentir d’ailleurs le document, nous le retrouverons.

—Et s’il est perdu dans cet immense pays? répondit la jeune fille dont les regards interrogeaient Paganel.

—Eh bien! s’écria le géographe d’un ton confiant, nous le retrouverons encore! N’est-ce pas, mes amis?

—Sans doute, répondit Glenarvan, qui voulut donner à la conversation une moins triste allure. Je n’admets pas qu’on se perde…

—Ni moi non plus, répliqua Paganel.

—Est-ce grand, l’Australie? demanda Robert.

—L’Australie, mon garçon, a quelque chose comme sept cent soixante-quinze millions d’hectares, autant dire les quatre cinquièmes de l’Europe.

—Tant que cela? dit le major.

—Oui, Mac Nabbs, à un yard près. Croyez-vous qu’un pareil pays ait le droit de prendre la qualification de «continent» que le document lui donne?

—Certes, Paganel.

—J’ajouterai, reprit le savant, que l’on cite peu de voyageurs qui se soient perdus dans cette vaste contrée. Je crois même que Leichardt est le seul dont le sort soit ignoré, et encore j’avais été informé à la société de géographie, quelque temps avant mon départ, que Mac Intyre croyait avoir retrouvé ses traces.

—Est-ce que l’Australie n’a pas été parcourue dans toutes ses parties? demanda lady Glenarvan.

—Non, madame, répondit Paganel, tant s’en faut! Ce continent n’est pas mieux connu que l’intérieur de l’Afrique, et, cependant, ce n’est pas faute de voyageurs entreprenants. De 1606 jusqu’en 1862, plus de cinquante, à l’intérieur et sur les côtes, ont travaillé à la reconnaissance de l’Australie.

—Oh! cinquante, dit le major d’un air de doute.

—Oui! Mac Nabbs, tout autant. J’entends parler des marins qui ont délimité les rivages australiens au milieu des dangers d’une navigation inconnue, et des voyageurs qui se sont lancés à travers ce continent.

—Néanmoins, cinquante, c’est beaucoup dire, répliqua le major.

—Et j’irai plus loin, Mac Nabbs, reprit le géographe, toujours excité par la contradiction.

—Allez plus loin, Paganel.

—Si vous m’en défiez, je vous citerai ces cinquante noms sans hésiter.

—Oh! fit tranquillement le major. Voilà bien les savants! Ils ne doutent de rien.

—Major, dit Paganel, pariez-vous votre carabine de Purdey Moore et Dickson contre ma longue-vue de Secretan?

—Pourquoi pas, Paganel, si cela vous fait plaisir? répondit Mac Nabbs.

—Bon! Major, s’écria le savant, voilà une carabine avec laquelle vous ne tuerez plus guère de chamois ou de renards, à moins que je ne vous la prête, ce que je ferai toujours avec plaisir!

—Paganel, répondit sérieusement le major, quand vous aurez besoin de ma longue-vue, elle sera toujours à votre disposition.

—Commençons donc, répliqua Paganel. Mesdames et messieurs, vous composez la galerie qui nous juge. Toi, Robert, tu marqueras les points.»

Lord et lady Glenarvan, Mary et Robert, le major et John Mangles, que la discussion amusait, se préparèrent à écouter le géographe. Il s’agissait, d’ailleurs, de l’Australie, vers laquelle les conduisait le Duncan, et son histoire ne pouvait venir plus à propos. Paganel fut donc invité à commencer sans retard ses tours de mnémotechnie.

» Mnémosyne! s’écria-t-il, déesse de la mémoire, mère des chastes muses, inspire ton fidèle et fervent adorateur! Il y a deux cent cinquante-huit ans, mes amis, l’Australie était encore inconnue. On soupçonnait bien l’existence d’un grand continent austral; deux cartes conservées dans la bibliothèque de votre musée britannique, mon cher Glenarvan, et datées de 1550, mentionnent une terre au sud de l’Asie, qu’elles appellent la Grande Java des portugais. Mais ces cartes ne sont pas suffisamment authentiques. J’arrive donc au XVIIe siècle, en 1606. Cette année-là, un navigateur espagnol, Quiros, découvrit une terre qu’il nomma Australia de Espiritu Santo. Quelques auteurs ont prétendu qu’il s’agissait du groupe des Nouvelles Hébrides, et non de l’Australie. Je ne discuterai pas la question. Compte ce Quiros, Robert, et passons à un autre.

—Un, dit Robert.

—Dans la même année, Luiz Vaz De Torres, qui commandait en second la flotte de Quiros, poursuivit plus au sud la reconnaissance des nouvelles terres. Mais c’est au hollandais Théodoric Hertoge que revient l’honneur de la grande découverte. Il atterrit à la côte occidentale de l’Australie par 25 degrés de latitude, et lui donna le nom d’Eendracht, que portait son navire. Après lui, les navigateurs se multiplient. En 1618, Zeachen reconnaît sur la côte septentrionale les terres d’Arnheim et de Diemen. En 1619, Jean Edels prolonge et baptise de son propre nom une portion de la côte ouest. En 1622, Leuwin descend jusqu’au cap devenu son homonyme. En 1627, De Nuitz et De Witt, l’un à l’ouest, l’autre au sud, complètent les découvertes de leurs prédécesseurs, et sont suivis par le commandant Carpenter, qui pénètre avec ses vaisseaux dans cette vaste échancrure encore nommée golfe de Carpentarie. Enfin, en 1642, le célèbre marin Tasman contourne l’île de Van-Diemen, qu’il croit rattachée au continent, et lui donne le nom du gouverneur général de Batavia, nom que la postérité, plus juste, a changé pour celui de Tasmanie. Alors le continent australien était tourné; on savait que l’océan Indien et le Pacifique l’entouraient de leurs eaux, et, en 1665, le nom de Nouvelle Hollande qu’elle ne devait pas garder, était imposé à cette grande île australe, précisément à l’époque où le rôle des navigateurs hollandais allait finir. À quel nombre sommes-nous?

—À dix, répondit Robert.

—Bien, reprit Paganel, je fais une croix, et je passe aux anglais. En 1686, un chef de boucaniers, un frère de la côte, un des plus célèbres flibustiers des mers du sud, Williams Dampier, après de nombreuses aventures mêlées de plaisirs et de misères, arriva sur le navire le Cygnet au rivage nord-ouest de la Nouvelle Hollande par 16 degrés 50 de latitude; il communiqua avec les naturels, et fit de leurs mœurs, de leur pauvreté, de leur intelligence, une description très complète. Il revint, en 1689, à la baie même où Hertoge avait débarqué, non plus en flibustier, mais en commandant du Roebuck, un bâtiment de la marine royale. Jusqu’ici, cependant, la découverte de la Nouvelle Hollande n’avait eu d’autre intérêt que celui d’un fait géographique. On ne pensait guère à la coloniser, et pendant trois quarts de siècle, de 1699 à 1770, aucun navigateur n’y vint aborder. Mais alors apparut le plus illustre des marins du monde entier, le capitaine Cook, et le nouveau continent ne tarda pas à s’ouvrir aux émigrations européennes. Pendant ses trois voyages célèbres, James Cook accosta les terres de la Nouvelle Hollande, et pour la première fois, le 31 mars 1770. Après avoir heureusement observé à Otahiti le passage de Vénus sur le soleil, Cook lança son petit navire l’Endeavour dans l’ouest de l’océan Pacifique. Ayant reconnu la Nouvelle Zélande, il arriva dans une baie de la côte ouest de l’Australie, et il la trouva si riche en plantes nouvelles qu’il lui donna le nom de Baie Botanique. C’est le Botany-Bay actuel. Ses relations avec des naturels à demi abrutis furent peu intéressantes. Il remonta vers le nord, et par 16 degrés de latitude, près du cap Tribulation, l’Endeavour toucha sur un fond de corail, à huit lieues de la côte. Le danger de couler bas était imminent. Vivres et canons furent jetés à la mer; mais dans la nuit suivante la marée remit à flot le navire allégé, et s’il ne coula pas, c’est qu’un morceau de corail, engagé dans l’ouverture, aveugla suffisamment sa voie d’eau. Cook put conduire son bâtiment à une petite crique où se jetait une rivière qui fut nommée Endeavour. Là, pendant trois mois que durèrent leurs réparations, les anglais essayèrent d’établir des communications utiles avec les indigènes; mais ils y réussirent peu, et remirent à la voile. L’Endeavour continua sa route vers le nord. Cook voulait savoir si un détroit existait entre la Nouvelle Guinée et la Nouvelle Hollande; après de nouveaux dangers, après avoir sacrifié vingt fois son navire, il aperçut la mer, qui s’ouvrait largement dans le sud-ouest. Le détroit existait. Il fut franchi. Cook descendit dans une petite île, et, prenant possession au nom de l’Angleterre de la longue étendue de côtes qu’il avait reconnues, il leur donna le nom très britannique de Nouvelle Galles Du Sud. Trois ans plus tard, le hardi marin commandait l’Aventure et la Résolution; le capitaine Furneaux alla sur l’Aventure reconnaître les côtes de la terre de Van-Diemen, et revint en supposant qu’elle faisait partie de la Nouvelle Hollande. Ce ne fut qu’en 1777, lors de son troisième voyage, que Cook mouilla avec ses vaisseaux la Résolution et la Découverte dans la baie de l’Aventure sur la terre de Van-Diemen, et c’est de là qu’il partit pour aller, quelques mois plus tard, mourir aux îles Sandwich.

—C’était un grand homme, dit Glenarvan.

—Le plus illustre marin qui ait jamais existé. Ce fut Banks, son compagnon, qui suggéra au gouvernement anglais la pensée de fonder une colonie à Botany-Bay. Après lui, s’élancent des navigateurs de toutes les nations. Dans la dernière lettre reçue de La Pérouse, écrite de Botany-Bay et datée du 7 février 1787, l’infortuné marin annonce son intention de visiter le golfe de Carpentarie et toute la côte de la Nouvelle Hollande jusqu’à la terre de Van-Diemen. Il part, et ne revient plus. En 1788, le capitaine Philipp établit à Port-Jackson la première colonie anglaise. En 1791, Vancouver relève un périple considérable de côtes méridionales du nouveau continent. En 1792, d’Entrecasteaux, expédié à la recherche de La Pérouse, fait le tour de la Nouvelle Hollande, à l’ouest et au sud, découvrant des îles inconnues sur sa route. En 1795 et 1797, Flinders et Bass, deux jeunes gens, poursuivent courageusement dans une barque longue de huit pieds la reconnaissance des côtes du sud, et, en 1797, Bass passe entre la terre de Van-Diemen et la Nouvelle Hollande, par le détroit qui porte son nom. Cette même année, Vlaming, le découvreur de l’île Amsterdam, reconnaissait sur les rivages orientaux la rivière Swan-River, où s’ébattaient des cygnes noirs de la plus belle espèce. Quant à Flinders, il reprit en 1801 ses curieuses explorations, et par 138° 58’ de longitude et 35° 40’ de latitude, il se rencontra dans Encounter-Bay avec le géographe et le naturaliste, deux navires français que commandaient les capitaines Baudin et Hamelin.

—Ah! Le capitaine Baudin? dit le major.

—Oui! Pourquoi cette exclamation? demanda Paganel.

—Oh! Rien. Continuez, mon cher Paganel.

—Je continue donc en ajoutant aux noms de ces navigateurs celui du capitaine King, qui, de 1817 à 1822, compléta la reconnaissance des côtes intertropicales de la Nouvelle Hollande.

—Cela fait vingt-quatre noms, dit Robert.

—Bon, répondit Paganel, j’ai déjà la moitié de la carabine du major. Et maintenant que j’en ai fini avec les marins, passons aux voyageurs.

—Très bien, Monsieur Paganel, dit lady Helena. Il faut avouer que vous avez une mémoire étonnante.

—Ce qui est fort singulier, ajouta Glenarvan, chez un homme si…

—Si distrait, se hâta de dire Paganel. Oh! je n’ai que la mémoire des dates et des faits. Voilà tout.

—Vingt-quatre, répéta Robert.

—Eh bien, vingt-cinq, le lieutenant Daws. C’était en 1789, un an après l’établissement de la colonie à Port-Jackson. On avait fait le tour du nouveau continent; mais ce qu’il renfermait, personne n’eût pu le dire. Une longue rangée de montagnes parallèles au rivage oriental semblait interdire tout accès à l’intérieur. Le lieutenant Daws, après neuf journées de marche, dut rebrousser chemin et revenir à Port-Jackson. Pendant la même année, le capitaine Tench essaya de franchir cette haute chaîne, et ne put y parvenir. Ces deux insuccès détournèrent pendant trois ans les voyageurs de reprendre cette tâche difficile. En 1792, le colonel Paterson, un hardi explorateur africain cependant, échoua dans la même tentative. L’année suivante, un simple quartier-maître de la marine anglaise, le courageux Hawkins, dépassa de vingt milles la ligne que ses devanciers n’avaient pu franchir. Pendant dix-huit ans, je n’ai que deux noms à citer, ceux du célèbre marin Bass et de M Bareiller, un ingénieur de la colonie, qui ne furent pas plus heureux que leurs prédécesseurs, et j’arrive à l’année 1813 où un passage fut enfin découvert à l’ouest de Sydney. Le gouverneur Macquarie s’y hasarda en 1815, et la ville de Bathurst fut fondée au delà des montagnes bleues. À partir de ce moment, Throsby en 1819, Oxley qui traversa trois cents milles de pays, Howel et Hune dont le point de départ fut précisément Twofold-Bay, où passe le trente-septième parallèle, et le capitaine Sturt, qui, en 1829 et 1830, reconnut les cours du Darling et du Murray, enrichirent la géographie de faits nouveaux et aidèrent au développement des colonies.

—Trente-six, dit Robert.

—Parfait! J’ai de l’avance, répondit Paganel. Je cite pour mémoire Eyre et Leichardt, qui parcoururent une portion du pays en 1840 et 1841; Sturt, en 1845; les frères Grégory et Helpmann, en 1846, dans l’Australie occidentale; Kennedy, en 1847, sur le fleuve Victoria, et, en 1848, dans l’Australie du nord; Grégory, en 1852; Austin, en 1854; les Grégory, de 1855 à 1858, dans le nord-ouest du continent; Babbage, du lac Torrens au lac Eyre, et j’arrive enfin à un voyageur célèbre dans les fastes australiens, à Stuart, qui traça trois fois ses audacieux itinéraires à travers le continent. Sa première expédition à l’intérieur est de 1860. Plus tard, si vous le voulez, je vous raconterai comment l’Australie fut quatre fois traversée du sud au nord. Aujourd’hui, je me borne à achever cette longue nomenclature, et, de 1860 à 1862, j’ajouterai aux noms de tant de hardis pionniers de la science ceux des frères Dempster, de Clarkson et Harper, ceux de Burke et Wills, ceux de Neilson, de Walker, Landsborough, Mackinlay, Howit…

—Cinquante-six! s’écria Robert.

—Bon! Major, reprit Paganel, je vais vous faire bonne mesure, car je ne vous ai cité ni Duperrey, ni Bougainville, ni Fitz-Roy, ni De Wickam, ni Stokes…

—Assez, fit le major, accablé sous le nombre.

—Ni Pérou, ni Quoy, reprit Paganel, lancé comme un express, ni Bennett, ni Cuningham, ni Nutchell, ni Tiers…

—Grâce!…

—Ni Dixon, ni Strelesky, ni Reid, ni Wilkes, ni Mitchell…

—Arrêtez, Paganel, dit Glenarvan, qui riait de bon cœur, n’accablez pas l’infortuné Mac Nabbs. Soyez généreux! Il s’avoue vaincu.

—Et sa carabine? demanda le géographe d’un air triomphant.

—Elle est à vous, Paganel, répondit le major, et je la regrette bien. Mais vous avez une mémoire à gagner tout un musée d’artillerie.

—Il est certainement impossible, dit lady Helena, de mieux connaître son Australie. Ni le plus petit nom, ni le plus petit fait…

—Oh! le plus petit fait! dit le major en secouant la tête.

—Hein! Qu’est-ce, Mac Nabbs? s’écria Paganel.

—Je dis que les incidents relatifs à la découverte de l’Australie ne vous sont peut-être pas tous connus.

—Par exemple! fit Paganel avec un suprême mouvement de fierté.

—Et si je vous en cite un que vous ne sachiez pas, me rendrez-vous ma carabine? demanda Mac Nabbs.

—À l’instant, major.

—Marché conclu?

—Marché conclu.

—Bien. Savez-vous, Paganel, pourquoi l’Australie n’appartient pas à la France?

—Mais, il me semble…

—Ou, tout au moins, quelle raison en donnent les anglais?

—Non, major, répondit Paganel d’un air vexé.

—C’est tout simplement parce que le capitaine Baudin, qui n’était pourtant pas timide, eut tellement peur en 1802 du croassement des grenouilles australiennes, qu’il leva l’ancre au plus vite et s’enfuit pour ne jamais revenir.

—Quoi! s’écria le savant, dit-on cela en Angleterre? Mais c’est une mauvaise plaisanterie!

—Très mauvaise, je l’avoue, répondit le major, mais elle est historique dans le royaume-uni.

—C’est une indignité! s’écria le patriotique géographe. Et cela se répète sérieusement?

—Je suis forcé d’en convenir, mon cher Paganel, répondit Glenarvan au milieu d’un éclat de rire général. Comment! Vous ignoriez cette particularité?

—Absolument. Mais je proteste! d’ailleurs, les anglais nous appellent «mangeurs de grenouilles!» Or, généralement, on n’a pas peur de ce que l’on mange.

—Cela ne se dit pas moins, Paganel», répondit le major en souriant modestement.

Et voilà comment cette fameuse carabine de Purdey Moore et Dikson resta la propriété du major Mac Nabbs.

Chapitre V Les colères de l’océan Indien

Deux jours après cette conversation, John Mangles ayant fait son point à midi, annonça que le Duncan se trouvait par 113° 37’ de longitude. Les passagers consultèrent la carte du bord et virent, non sans grande satisfaction, que cinq degrés à peine les séparaient du cap Bernouilli.

Entre ce cap et la pointe d’Entrecasteaux, la côte australienne décrit un arc que sous-tend le trente-septième parallèle. Si alors le Duncan fût remonté vers l’équateur, il aurait eu promptement connaissance du cap Chatham, qui lui restait à cent vingt milles dans le nord. Il naviguait alors dans cette partie de la mer des Indes abritée par le continent australien.

On pouvait donc espérer que, sous quatre jours, le cap Bernouilli se relèverait à l’horizon.

Le vent d’ouest avait jusqu’alors favorisé la marche du yacht; mais depuis quelques jours il montrait une tendance à diminuer; peu à peu, il calmit. Le 13 décembre, il tomba tout à fait, et les voiles inertes pendirent le long des mâts.

Le Duncan, sans sa puissante hélice, eût été enchaîné par les calmes de l’océan.

Cet état de l’atmosphère pouvait se prolonger indéfiniment. Le soir, Glenarvan s’entretenait à ce sujet avec John Mangles. Le jeune capitaine, qui voyait se vider ses soutes à charbon, paraissait fort contrarié de cette tombée du vent. Il avait couvert son navire de voiles, hissé ses bonnettes et ses voiles d’étai pour profiter des moindres souffles; mais, suivant l’expression des matelots, il n’y avait pas de quoi remplir un chapeau.

«En tout cas, dit Glenarvan, il ne faut pas trop se plaindre, mieux vaut absence de vent que vent contraire.

—Votre honneur a raison, répondit John Mangles; mais précisément, ces calmes subits amènent des changements de temps. Aussi je les redoute; nous naviguons sur la limite des moussons qui, d’octobre à avril, soufflent du nord-est, et pour peu qu’elles nous prennent debout, notre marche sera fort retardée.

—Que voulez-vous, John? Si cette contrariété arrivait, il faudrait bien s’y soumettre. Ce ne serait qu’un retard, après tout.

—Sans doute, si la tempête ne s’en mêlait pas.

—Est-ce que vous craignez le mauvais temps? dit Glenarvan en examinant le ciel, qui, cependant, de l’horizon au zénith, apparaissait libre de nuages.

—Oui, répondit le capitaine, je le dis à votre honneur, mais je ne voudrais pas effrayer lady Glenarvan ni miss Grant.

—Et vous agissez sagement. Qu’y a-t-il?

—Des menaces certaines de gros temps. Ne vous fiez pas à l’apparence du ciel, mylord. Rien n’est plus trompeur. Depuis deux jours, le baromètre baisse d’une manière inquiétante; il est en ce moment à vingt-sept pouces. C’est un avertissement que je ne puis négliger. Or je redoute particulièrement les colères de la mer australe, car je me suis déjà trouvé aux prises avec elles. Les vapeurs qui vont se condenser dans les immenses glaciers du pôle sud produisent un appel d’air d’une extrême violence. De là une lutte des vents polaires et équatoriaux qui crée les cyclones, les tornades, et ces formes multiples des tempêtes contre lesquelles un navire ne lutte pas sans désavantage.

—John, répondit Glenarvan, le Duncan est un bâtiment solide, son capitaine un habile marin. Que l’orage vienne, et nous saurons nous défendre!»

John Mangles, en exprimant ses craintes, obéissait à son instinct d’homme de mer. C’était un habile «weatherwise», expression anglaise qui s’applique aux observateurs du temps. La baisse persistante du baromètre lui fit prendre toutes les mesures de prudence à son bord.

Il s’attendait à une tempête violente que l’état du ciel n’indiquait pas encore, mais son infaillible instrument ne pouvait le tromper; les courants atmosphériques accourent des lieux où la colonne de mercure est haute vers ceux où elle s’abaisse; plus ces lieux sont rapprochés, plus le niveau se rétablit rapidement dans les couches aériennes, et plus la vitesse du vent est grande.

John resta sur le pont pendant toute la nuit. Vers onze heures, le ciel s’encrassa dans le sud. John fit monter tout son monde en haut et amener ses petites voiles; il ne conserva que sa misaine, sa brigantine, son hunier et ses focs. À minuit, le vent fraîchit. Il ventait grand frais, c’est-à-dire que les molécules d’air étaient chassées avec une vitesse de six toises par seconde. Le craquement des mâts, le battement des manœuvres courantes, le bruit sec des voiles parfois prises en ralingues, le gémissement des cloisons intérieures, apprirent aux passagers ce qu’ils ignoraient encore. Paganel, Glenarvan, le major, Robert, apparurent sur le pont, les uns en curieux, les autres prêts à agir.

Dans ce ciel qu’ils avaient laissé limpide et constellé roulaient des nuages épais, séparés par des bandes tachetées comme une peau de léopard.

«L’ouragan? demanda simplement Glenarvan à John Mangles.

—Pas encore, mais bientôt», répondit le capitaine.

En ce moment, il donna l’ordre de prendre le bas ris du hunier. Les matelots s’élancèrent dans les enfléchures du vent, et, non sans peine, ils diminuèrent la surface de la voile en l’enroulant de ses garcettes sur la vergue amenée. John Mangles tenait à conserver le plus de toile possible, afin d’appuyer le yacht et d’adoucir ses mouvements de roulis.

Puis, ces précautions prises, il donna des ordres à Austin et au maître d’équipage, pour parer à l’assaut de l’ouragan, qui ne pouvait tarder à se déchaîner. Les saisines des embarcations et les amarres de la drome furent doublées. On renforça les palans de côté du canon. On roidit les haubans et galhaubans. Les écoutilles furent condamnées.

John, comme un officier sur le couronnement d’une brèche, ne quittait pas le bord du vent, et du haut de la dunette il essayait d’arracher ses secrets à ce ciel orageux.

En ce moment, le baromètre était tombé à vingt-six pouces, abaissement qui se produit rarement dans la colonne barométrique, et le storm-glass indiquait la tempête.

Il était une heure du matin. Lady Helena et miss Grant, violemment secouées dans leur cabine, se hasardèrent à venir sur le pont. Le vent avait alors une vitesse de quatorze toises par seconde. Il sifflait dans des manœuvres dormantes avec une extrême violence. Ces cordes de métal, pareilles à celles d’un instrument, résonnaient comme si quelque gigantesque archet eût provoqué leurs rapides oscillations; les poulies se choquaient; les manœuvres couraient avec un bruit aigu dans leurs gorges rugueuses; les voiles détonaient comme des pièces d’artillerie; des vagues déjà monstrueuses accouraient à l’assaut du yacht, qui se jouait comme un alcyon sur leur crête écumante.

Lorsque le capitaine John aperçut les passagères, il alla rapidement à elles, et les pria de rentrer dans la dunette; quelques paquets de mer embarquaient déjà, et le pont pouvait être balayé d’un instant à l’autre. Le fracas des éléments était si éclatant alors, que lady Helena entendait à peine le jeune capitaine.

«Il n’y a aucun danger? Put-elle cependant lui dire pendant une légère accalmie.

—Aucun, madame, répondit John Mangles; mais vous ne pouvez rester sur le pont, ni vous, miss Mary.»

Lady Glenarvan et miss Grant ne résistèrent pas à un ordre qui ressemblait à une prière, et elles rentrèrent sous la dunette au moment où une vague, déferlant au-dessus du tableau d’arrière, fit tressaillir dans leurs compartiments les vitres du capot. En ce moment, la violence du vent redoubla; les mâts plièrent sous la pression des voiles, et le yacht sembla se soulever sur les flots.

«Cargue la misaine! Cria John Mangles; amène le hunier et les focs!»

Les matelots se précipitèrent à leur poste de manœuvre; les drisses furent larguées, les cargues pesées, les focs halés bas avec un bruit qui dominait celui du ciel, et le Duncan, dont la cheminée vomissait des torrents d’une fumée noire, frappa inégalement la mer des branches parfois émergées de son hélice.

Glenarvan, le major, Paganel et Robert contemplaient avec une admiration mêlée d’effroi cette lutte du Duncan contre les flots; ils se cramponnaient fortement aux râteliers des bastingages sans pouvoir échanger un seul mot, et regardaient les bandes de pétrels-satanicles, ces funèbres oiseaux des tempêtes, qui se jouaient dans les vents déchaînés.

En ce moment, un sifflement assourdissant se fit entendre au-dessus des bruits de l’ouragan. La vapeur fusa avec violence, non du tuyau d’échappement, mais des soupapes de la chaudière; le sifflet d’alarme retentit avec une force inaccoutumée; le yacht donna une bande effroyable, et Wilson, qui tenait la roue, fut renversé par un coup de barre inattendu. Le Duncan venait en travers à la lame et ne gouvernait plus.

«Qu’y a-t-il? s’écria John Mangles en se précipitant sur la passerelle.

—Le navire se couche! répondit Tom Austin.

—Est-ce que nous sommes démontés de notre gouvernail?

—À la machine! à la machine!» cria la voix de l’ingénieur.

John se précipita vers la machine et s’affala par l’échelle. Une nuée de vapeur remplissait la chambre; les pistons étaient immobiles dans les cylindres; les bielles n’imprimaient aucun mouvement à l’arbre de couche. En ce moment, le mécanicien, voyant leurs efforts inutiles et craignant pour ses chaudières, ferma l’introduction et laissa fuir la vapeur par le tuyau d’échappement.

«Qu’est-ce donc? demanda le capitaine.

—L’hélice est faussée, ou engagée, répondit le mécanicien; elle ne fonctionne plus.

—Quoi? Il est impossible de la dégager?

—Impossible.»

Ce n’était pas le moment de chercher à remédier à cet accident; il y avait un fait incontestable:

L’hélice ne pouvait marcher, et la vapeur, ne travaillant plus, s’était échappée par les soupapes.

John devait donc en revenir à ses voiles, et chercher un auxiliaire dans ce vent qui s’était fait son plus dangereux ennemi.

Il remonta, et dit en deux mots la situation à lord Glenarvan; puis il le pressa de rentrer dans la dunette avec les autres passagers, Glenarvan voulut rester sur le pont.

«Non, votre honneur, répondit John Mangles d’une voix ferme, il faut que je sois seul ici avec mon équipage. Rentrez! Le navire peut s’engager et les lames vous balayeraient sans merci.

—Mais nous pouvons être utiles…

—Rentrez, rentrez, mylord, il le faut! Il y a des circonstances où je suis le maître à bord! Retirez-vous, je le veux!»

Pour que John Mangles s’exprimât avec une telle autorité, il fallait que la situation fût suprême.

Glenarvan comprit que c’était à lui de donner l’exemple de l’obéissance. Il quitta donc le pont, suivi de ses trois compagnons, et rejoignit les deux passagères, qui attendaient avec anxiété le dénoûment de cette lutte avec les éléments.

«Un homme énergique que mon brave John! dit Glenarvan, en entrant dans le carré.

—Oui, répondit Paganel, il m’a rappelé ce bosseman de votre grand Shakespeare, quand il s’écrie dans le drame de la tempête, au roi qu’il porte à son bord:

«Hors d’ici! Silence! à vos cabanes! Si vous ne pouvez imposer silence à ces éléments, taisez-vous! Hors de mon chemin, vous dis-je!»

Cependant John Mangles n’avait pas perdu une seconde pour tirer le navire de la périlleuse situation que lui faisait son hélice engagée. Il résolut de se tenir à la cape pour s’écarter le moins possible de sa route. Il s’agissait donc de conserver des voiles et de les brasser obliquement, de manière à présenter le travers à la tempête. On établit le hunier au bas ris, une sorte de trinquette sur l’étai du grand mât, et la barre fut mise sous le vent.

Le yacht, doué de grandes qualités nautiques, évolua comme un cheval rapide qui sent l’éperon, et il prêta le flanc aux lames envahissantes. Cette voilure si réduite tiendrait-elle? Elle était faite de la meilleure toile de Dundee; mais quel tissu peut résister à de pareilles violences?

Cette allure de la cape avait l’avantage d’offrir aux vagues les portions les plus solides du yacht, et de le maintenir dans sa direction première.

Cependant, elle n’était pas sans péril, car le navire pouvait s’engager dans ces immenses vides laissés entre les lames et ne pas s’en relever. Mais John Mangles n’avait pas le choix des manœuvres et il résolut de garder la cape, tant que la mâture et les voiles ne viendraient pas en bas. Son équipage se tenait là sous ses yeux, prêt à se porter où sa présence serait nécessaire. John, attaché aux haubans, surveillait la mer courroucée.

Le reste de la nuit se passa dans cette situation. On espérait que la tempête diminuerait au lever du jour.

Vain espoir. Vers huit heures du matin, il surventa encore, et le vent, avec une vitesse de dix-huit toises par seconde, se fit ouragan.

John ne dit rien, mais il trembla pour son navire et ceux qu’il portait. Le Duncan donnait une bande effroyable; ses épontilles en craquaient, et parfois les bouts-dehors de misaine venaient fouetter la crête des vagues. Il y eut un instant où l’équipage crut que le yacht ne se relèverait pas. Déjà les matelots, la hache à la main, s’élançaient pour couper les haubans du grand mât, quand les voiles, arrachées à leurs ralingues, s’envolèrent comme de gigantesques albatros.

Le Duncan se redressa; mais, sans appui sur les flots, sans direction, il fut ballotté épouvantablement, au point que les mâts menaçaient de se rompre jusque dans leur emplanture. Il ne pouvait longtemps supporter un pareil roulis, il fatiguait dans ses hauts, et bientôt ses bordages disjoints, ses coutures crevées, devaient livrer passage aux flots.

John Mangles n’avait plus qu’une ressource, établir un tourmentin et fuir devant le temps. Il y parvint après plusieurs heures d’un travail vingt fois défait avant d’être achevé. Ce ne fut pas avant trois heures du soir que la trinquette put être hissée sur l’étai de misaine et livrée à l’action du vent.

Alors, sous ce morceau de toile, le Duncan laissa porter et se prit à fuir vent arrière avec une incalculable rapidité. Il allait ainsi dans le nord-est où le poussait la tempête. Il lui fallait conserver le plus de vitesse possible, car d’elle seule dépendait sa sécurité. Quelquefois, dépassant les lames emportées avec lui, il les tranchait de son avant effilé, s’y enfonçait comme un énorme cétacé, et laissait balayer son pont de l’avant à l’arrière. En d’autres moments, sa vitesse égalait celle des flots, son gouvernail perdait toute action, et il faisait d’énormes embardées qui menaçaient de le rejeter en travers. Enfin, il arrivait aussi que les vagues couraient plus vite que lui sous le souffle de l’ouragan; elles sautaient alors par-dessus le couronnement, et tout le pont était balayé de l’arrière à l’avant avec une irrésistible violence.

Ce fut dans cette alarmante situation, au milieu d’alternatives d’espoir et de désespoir, que se passèrent la journée du 15 décembre et la nuit qui suivit. John Mangles ne quitta pas un instant son poste; il ne prit aucune nourriture; il était torturé par des craintes que son impassible figure ne voulait pas trahir, et son regard cherchait obstinément à percer les brumes amoncelées dans le nord.

En effet, il pouvait tout craindre. Le Duncan, rejeté hors de sa route, courait à la côte australienne avec une vitesse que rien ne pouvait enrayer. John Mangles sentait aussi par instinct, non autrement, qu’un courant de foudre l’entraînait.

À chaque instant, il redoutait le choc d’un écueil sur lequel le yacht se fût brisé en mille pièces. Il estimait que la côte ne devait pas se rencontrer à moins de douze milles sous le vent. Or, la terre c’est le naufrage, c’est la perte d’un bâtiment.

Cent fois mieux vaut l’immense océan, contre les fureurs duquel un navire peut se défendre, fût-ce en lui cédant. Mais lorsque la tempête le jette sur des atterrages, il est perdu.

John Mangles alla trouver lord Glenarvan; il l’entretint en particulier; il lui dépeignit la situation sans diminuer sa gravité; il l’envisagea avec le sang-froid d’un marin prêt à tout, et termina en disant qu’il serait peut-être obligé de jeter le Duncan à la côte.

«Pour sauver ceux qu’il porte, si c’est possible, mylord.

—Faites, John, répondit Glenarvan.

—Et lady Helena? Miss Grant?

—Je ne les préviendrai qu’au dernier moment, lorsque tout espoir sera perdu de tenir la mer. Vous m’avertirez.

—Je vous avertirai, mylord.»

Glenarvan revint auprès des passagères, qui, sans connaître tout le danger, le sentaient imminent.

Elles montraient un grand courage, égal au moins à celui de leurs compagnons. Paganel se livrait aux théories les plus inopportunes sur la direction des courants atmosphériques; il faisait à Robert, qui l’écoutait, d’intéressantes comparaisons entre les tornades, les cyclones et les tempêtes rectilignes. Quant au major, il attendait la fin avec le fatalisme d’un musulman. Vers onze heures, l’ouragan parut mollir un peu, les humides brumes se dissipèrent, et, dans une rapide éclaircie, John put voir une terre basse qui lui restait à six milles sous le vent. Il y courait en plein. Des lames monstrueuses déferlaient à une prodigieuse hauteur, jusqu’à cinquante pieds et plus. John comprit qu’elles trouvaient là un point d’appui solide pour rebondir à une telle élévation.

«Il y a des bancs de sable, dit-il à Austin.

—C’est mon avis, répondit le second.

—Nous sommes dans la main de Dieu, reprit John.

S’il n’offre pas une passe praticable au Duncan, et s’il ne l’y conduit lui-même, nous sommes perdus.

—La marée est haute en ce moment, capitaine, peut-être pourrons-nous franchir ces bancs?

—Mais voyez donc, Austin, la fureur de ces lames. Quel navire pourrait leur résister? Prions Dieu qu’il nous aide, mon ami!»

Cependant le Duncan, sous son tourmentin, portait à la côte avec une vitesse effrayante. Bientôt il ne fut plus qu’à deux milles des accores du banc. Les vapeurs cachaient à chaque instant la terre.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings