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Les derniers Peaux-Rouges

H. DE LA BLANCHÈRE. (continued 3)

Reading edition

--Le voici! s'écria le trappeur en désignant le Novice qui se voilait la figure sous ses mains.

"Fou de douleur, je quittai un pays qui me rappelait de tels souvenirs; je m'enfonçai dans le désert, où depuis trente ans je vis seul, pleurant mon bonheur passé, et visité souvent par les fantômes des êtres adorés que j'ai perdus.. Les Yakangs croient-ils à présent que j'ai plus de droits qu'eux sur le prisonnier?..."

Les Yakang! baissèrent la tête.

--Vous êtes un lâche! s'écria le Novice. Vous voulez assassiner un homme blessé et sans défense!

--Ce n'est pas ainsi que je l'entends, fit le trappeur. Je veux ta vie, mais tu pourras la défendre. Ta blessure n'est pas mortelle; quand elle sera cicatrisée, nous nous retrouverons face à face. C'est un duel loyal que je te propose... c'est le jugement de Dieu.

--Oh! je le tuerai!

--Impossible: Dieu est juste.

--A boire! j'étouffe, gémit le Novice.

Le trappeur se pencha vers lui, sa gourde à la main.

Tout à coup le Novice, saisissant un pistolet à sa ceinture, ajusta le Marcheur penché et fit feu.

--Assassin! fit le trappeur qui avait entendu la balle situer à ses oreilles; je pourrais te tuer comme une bête venimeuse; mais...

--Meurs donc! cria le Novice en déchargeant un second coup de pistolet.

Mais, cette fois encore, la balle, ma! assurée, manqua son but comme la première.

--C'en est trop! fit Thémistocle d'un air terrible.

Et saisissant le Novice par la jambe il le fit tournoyer comme une fronde il lui brisa la tàte contre un fragment de rocher.

--Qu'as-tu fait malheureux? dit le marquis.

--Maître, dit gravement le noir, quand pauvre nègre rencontre un serpent sur son chemin, il lui écrase la tête; lui plus mordre. Bon Dieu l'a fait fort pour ça....

En ce moment, le Castor, se soulevant avec un profond soupir, jeta un coup d'oeil éteint autour de lui.

--Fleur-de-Printemps... murmura-t-il, morte! Et le guerrier pâle?... Il vit... Ah! je l'aimais plus que lui!....

Puis il retomba sur le corps de la jeune fille, comme s'il eût voulut défendre celle qu'il aimait même après la mort.

--Donnahcomah n'a plus de fils!... s'écria douloureusement le vieillard, qui depuis quelques minutes était arrivé sur le champ de bataille. Qui lui succédera pour veiller sur le trésor?..

Tout à coup un bruit formidable, pareil au grondement d'un tonnerre lointain, vint frapper l'oreille des acteurs de cette scène. En même temps une longue colonne de fumée, mêlée de débris de rochers, s'éleva sur la plus haute des collines.

--Moctézucoma lui-même a détruit son trésor!... s'écria le vieillard avec épouvante. Il n'a pas voulu que ses richesses tombassent aux mains des visages pâles, ses ennemis... Donnahcomah a trop vécu.

Nous devons avouer que Montézuma n'était pour rien dans l'explosion de la colline. C'était le Métis qui, explorant la grotte avait imprudemment approché son flambeau allumé du trou de la voûte pour voir si ce trou ne contenait pas, lui aussi, un peu d'or. Une étincelle avait mis le feu à la poudre et ensevelit le bandit sous les décombres du trésor qu'il convoitait.

La Flèche-Noire, brisé par la douleur, demeurait immobile devant le cadavre de sa fille. Thémistocle s'approcha du pauvre père et, lui posant la main sur l'épaule:

--Pourquoi le chef yakang pleure-t-il? A cette heure, sa fille est heureuse. Le Grand-Esprit avait besoin d'une épouse, il a choisi l'étoile des Yakangs.

--Le démon du Champ Rouge dit-il vrai?

--Que la Flèche-Noire lève les yeux au ciel cette nuit, il verra sa fille briller parmi les étoiles de Wacondah.

Le chef yakang retomba dans sa triste rêverie.

--Ahl dit-il en relevant la tête, le Maître de la vie est cruel. Pourquoi m'a-t-il sitôt enlevé ma fille?

--Courage! mon frère, ajouta le trappeur en montrant le ciel Là-haut existe une patrie où tous tant que nous sommes, indiens et visages pâles, nous retrouverons un jour ceux que nous pleurons, et où nous pourrons les aimer pendant toute l'éternité!...

Environ un an après les événements que nous venons de raconter, un jeune homme, sortant des prairies du Nord, venait s'embarquer à Québec sur l'Alcyon, paquebot en partance pour la France. Ce jeune homme était Raoul de Valverf, porteur de traites sur les principales maisons de Paris et de Londres pour une valeur de plus de cent cinquante mille francs. D'où lui venait cette fortune? De ses amis les Indiens, qui pendant toute l'année avaient chassé et trappe sans relâche, lui avaient cédé les peaux des animaux tués et les avaient eux mêmes transportées à Québec, où le Marcheur, habitué de longue date à ces trafics, les avait vendues au moment opportun en réalisant d'énormes bénéfices.

Raoul avait engagé le trappeur à l'accompagner en France; mais à toutes ses avances le Marcheur secouait la tête:

--Non! monsieur le marquis, merci. Je veux mourir parmi mes frères les Indiens... Vos pays civilisés sont trop petits mon ours et moi ne tarderions pas à y périr d'ennui.

Le jeune homme, comprenant qu'il ne pourrait vaincre cette résistance, s'était résigné à partir seul.

Et Thémistocle?

Pendant l'année qu'il passa chez les Yakang... le brave nègre continua, avec un succès toujours croissant, son rôle de divinité protectrice. Cependant il était homme, après tout; aussi ne tarda-t-il pas à se laisser toucher par les charmes d'une jeune Indienne, fille d'un des chefs influents de la tribu, et un beau jour Thémistocle, prenant son air majestueux, la demanda sérieusement en mariage. L'Indien, fier de l'honneur que lui faisait le démon du Champ-Rouge, s'empressa d'accéder à ses voeux.

Aujourd'hui Thémistocle, entouré de sa femme, qu'il adore, et de deux petits enfants, qui rodent sans cesse autour de ses grandes jambes, mène la vie aventureuse des Peaux-Rouges, qu'il est censé protéger.

N'était le souvenir de son maitre, Thémistocle se considérerait comme le plus heureux des hommes.

FIN.

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