H. DE LA BLANCHÈRE. (continued 2)
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Par une manoeuvre savante et bien combinée, le nègre alors entraîna le bison vers l'endroit où sa massue était tombée, puis il lâcha les cornes. Au moment où le bison se relevait, l'arme redoutable du nègre s'abattit sur lui et le foudroya.
--Tiens! dit Thémistocle en considérant l'animal, lui bouger plus!
--Cela lui serait difficile, répondit le Marcheur qui arrivait sur le théâtre de la lutte; il est mort... Tudieu! quel moulinet!...Ah! Thémistocle, vous irez loin avec un poignet pareil!
--Ce n'est rien, répondit Thémistocle d'un air modeste; pauvre nègre avoir deux frères plus forts que lui.
--Enfin tout est bien qui finit bien; mais, croyez-moi, que ceci vous serve de leçon. Une autre fois, soyez plus prudent et souvenez-vous qu'il ne faut jamais attaquer à découvert le bison blessé. En attendant, nous avons là six bosses et six langues qui, accommodées à la manière indienne, ne sont pas a dédaigner. Nous allons nous en convaincre sans retard.
Le marcheur alors creusa dans la terre un trou d'environ deux pieds de profondeur et le remplit à moitié de bois mort auquel il mit le feu. Lorsque tout le bois eut été converti en braise ardente, notre cuisinier improvisé étendit dessus une couche de sable, plaça une des bosses de bison sur ce sable et finit de remplir le trou avec de la terre.
Au bout d une demi-heure de cuisson souterraine, le rôti fut retiré et savouré, séance tenante, par les trois amis, qui déclarèrent n'avoir jamais rien mangé de meilleur.
--Dans combien de jours arriverons-nous au village de la Flèche-Noire? demanda Raoul.
--Le temps ne fait rien à l'affaire, répondit le trappeur. Ni le chef ni ses guerriers ne sont au village.
--Où sont-ils donc?
--En chasse au bord des lacs.
--Quand avez vous appris cela?
--Tout à l'heure.
--Tout à l'heure? Nous n'avons vu personne.
--Et les bisons? fit le trappeur avec un sourire moqueur.
--Eh bien?
--Les bisons venaient du nord-est, direction où se trouve le lac. Or ces animaux n'ont pas l'habitude d'émigrer en cette saison; les pâturages sont abondants à cette époque et aux abords des lacs plus que partout ailleurs; ils ont donc fui devant un ennemi quelconque.
--Peut être des animaux de proie?
--Bah! quels animaux de proie? l'ours gris? mais le grizzly vit solitaire et n'oserait attaquer seul un troupeau de bisons. Les loups? Pas davantage. Non, les bisons fuient devant des hommes.. Or les bords du lac sont comprit dans le territoire de chaut des Yakangs et nulle tribu voisine n'oserait violer ce domaine.
--Vous en concluez?...
-Que la Flèche-Noire et ses guerriers sont en chasse, et, par conséquent, absents de leur village. Mais qu'à cela ne tienne; nous attendrons son retour, voilà tout, et rien ne nous empêche de faire la sieste à l'ombre des roseaux qui nous ont servi d'embuscade.
--C'est juste, ajouta Thémistocle en s'étendant sur le sol et fermant les yeux.
--Attention! dit tout à coup le Marcheur, voilà une force humaine, là bas, sur l'autre rive: c'est un Peau Rouge; il fait mine de vouloir passer le fleuve... Faisons silence et laissons-le venir; nous saurons ainsi ce qu'il veut.
En effet, un Indien, peint et armé en guerre, apparaissait sur la rive opposée. Après quelques minutes d'hésitation, il entra résolument dans l'eau et traversa le fleuve à la nage.
A peine avait-il abordé que le Marcheur, quittant son abri de roseaux, vint se camper au milieu de la plage, bien en vue, le bras appuyé sur sa carabine.
L'Indien, surpris de l'apparition, s'arrêta également et considéra attentivement le trappeur; puis, levant la main droite et courbant la tête, il continua d'avancer.
--Mon fils est bien pressé, qu'il néglige de descendre jusqu'au gué pour traverser le fleuve? demanda le trappeur.
L'Indien fit un signe de tête affirmatif.
--Il va sans doute rejoindre sa tribu?
--Pied-Agile n'a plus de tribu.
--Ah! vous vous nommez Pied-Agile! J'ai entendu prononcer ce nom comme celui d'un guerrier brave et prudent.
L'Indien s'inclina.
--Que mon père le Marcheur ne me retienne pas, dit-il; les moments sont précieux; je marche vers la Flèche-Noire.
--Qui vous envoie vers lui?
--Le Castor.
--Le Castor? Un des chefs des Enfants perdus?
--Le coeur de mon père le Castor est grand: il aime les Yakangs et méprise les voleurs.
--Oui, je sais... mais alors... pourquoi fait-il partie des écumeurs de la prairie?... C'est étrange!... En attendant, je n'ai jamais eu qu'à me louer du Castor; en plusieurs circonstances, il m'a rendu de signalés services... Enfin, qui vivra verra!... Maintenant Pied-Agile sait-il quels sont les liens qui m'attachent à la Flèche-Noire?
--Pied-Agile le sait.
--Le guerrier peut-il me confier ce que le Castor envoie dire à mon frère?
L'Indien réfléchit pendant quelques instants:
--Le Castor, dit-il, envoie Pied-Agile vers le grand chef des Vakangs pour lui recommander de retourner tout de suite à son village avec ses guerriers.
--La Flèche-Noire a donc quitté son village?
--Oui.
--Mon fils sait-il où il est allé?
--Chasser les bisons au bord des lacs.
--Bien! mon fils est un guerrier; qu'il continue son voyage.
L'Indien salua le trappeur et s'éloigna de ce pas rapide qui caractérise sa race.
--Eh bien! fit le trappeur en rejoignant ses amis, mes prévisions se réalise: la Flèche-Noire est en chasse, l'Indien à qui j'ai parlé me l'a assuré.
--Alors, dit Thémistocle, nous ne sommes plus pressés et nous pouvons continuer notre somme.
--Au contraire, nous sommes plus pressés que jamais; peut-être avons-nous déjà perdu trop de temps. Il nous faut continuer, à présent, notre voyage à marches forcées et par des chemins peu commodes, c'est vrai, mais qui l'abrégeront de moitié.
--Quel est le motif d'une si grande hâte?
--Je ne saurais vous le dire au juste; mais je suis sûr que notre présence est indispensable au village, et mes pressentiments ne me trompent guère.
--Eh bien! passez devant, dit Thémistocle en baillant.
Le lendemain, vers le soir, les voyageurs n'étaient plus séparés du village de la Flèche-Noire que par une distance de deux lieues environ.
Plus on approchait, plus le trappeur ralentissait sa marche, explorant le sol, les arbres, les branches, cherchant un indice qui lui révélât le sens des paroles du Castor. Tout à coup il se baissa vivement et examina le sol avec attention:
--Alerte! en avant! s'écria-t-il; les Enfants perdus ont surpris le village pendant l'absence de ses défenseurs.
Les trois compagnons s'élancèrent en courant.
La nuit venait à grands pas; une demi-obscurité régnait déjà dans la campagne, et le Marcheur, la tête haute, l'oeil en feu, l'oreille au guet, écoutait les mille rumeurs qui surgissait autour de lui.
Tout à coup un grand cri suivi de plusieurs détonations se fit entendre...
Les trois amis n'étaient plus qu'à une portée de fusil du village. Soudain une immense lueur dissipant l'obcurité, illumina la scène. C'était le moment où le Serpent venait de mettre le feu au rempart de bois qui protégeait les femmes et les enfants des Yakangs.
Un coup d'oeil suffit au Marcheur pour se rendre compte de la situation et concevoir son plan de bataille. Apercevant trois grands érables qui s'élevaient derrière la loge de la médecine, à vingt pas l'un de l'autre:
--Chacun de nous va s'établir entre les branches d'un ces arbres, dit-il; nous y seront comme dans une forteresse, cachés à tous les yeux... Visez bien et pas de quartier aux brigands du désert!
En un clin d'oeil, les voyageurs furent cachés parmi te feuillage. Le Marcheur, embouchant alors la corne de bison qu'il portait à sa ceinture, en tira un son grave, prolongé.
--Courage, guerriers iroquois! s'écria-t-il de sa voix la plus retentissante; des amis arrivent! Et immédiatement les trois carabines parlèrent.
VIII.--VICTOIRE!
Cette attaque subite, qui débutait d'une façon si terrible pour eux, produisit un moment d'arrêt dans l'attaque des Enfants perdus. Les guerriers yakangs, ranimés par ce secours qui leur arrivait, en profitèrent pour reprendre l'offensive, et la mêlée redevint générale.
--Ma carabine devient inutile, se dit le Marcheur. Descendons, le reste de la besogne doit s'accomplir en terre ferme.
En un clin d'oeil, il fut au milieu des Iroquois, se servant de sa carabine en guise de massue. A sa vue, un cri de joie s'éleva parmi les assiégés, une imprécation de rage chez les assiégeants.
Raoul qui, à la lueur du brasier, avait vu le mouvement du Marcheur, imita son exemple et descendit de son arbre Malheureusement ses yeux n'avaient pas encore le don de voir dans les ténèbres, et, au bout de quelques pas, il se trouva au milieu de la bande du Novice, qui essayait de prendre les Yakangs à revers.
Les cinq bandits n'avaient pas eu le temps de recharger leurs carabines. Ils se ruèrent sur Raoul le couteau à la main.
Ce mouvement fut fatal à deux d'entre eux, qui tombèrent, la tête fracassée par la crosse avec laquelle le Français faisait un moulinet terrible. Mais à son tour, le jeune homme, surpris par derrière, s'affaissa sur le sol, poussant un cri de douleur, le couteau d'un bandit planta entre les deux épaules.
Au cri de Raoul, le Marcheur s'était retourné; il s'élança, rapide comme la foudre, sur la bande du Novice. Mais les bandits, ne jugeant pas à propos de l'attendre, tournèrent les talons et se réfugièrent dans les rangs des Enfants perdus.
Au moment où ils passaient auprès du brasier, la lueur de l'incendie se projeta en plein sur le visage de leur chef. La vue de ce visage parut produire sur le Marcheur une émotion extraordinaire. Il pâlit affreusement, ses yeux devinrent d'une fixité effrayante; il chancela comme nn homme ivre et, portant la main à son front s'affaissa près de Raoul.?
Tendant ce temps, une autre scène se passait près de la loge de la médecine. De tous les chefs des Enfants perdus, un seul, le métis Scott, n'avait pas été blessé.
--Un instant! se dit-il, Oeil-Sanglant s'est laissé ensorceler par les beaux yeux de Fleur-de-Printemps... Si je la lui amenais, il me la payerait un bon prix... C'est une idée, cela!... Et puis, d'ailleurs, s'il n'en veut pas, la petite fera parfaitement mon affaire... Hé! hé!... Voilà le vrai moment d'agir.
Et il s'avança, en rampant comme une bête fauve, vers la loge de la médecine.
L'obscurité l'empêcha de voir un guerrier qui, depuis le commencement de la lutte, accroupi sur ses talons et dans une complète immobilité, avait tenu les yeux constamment fixés sur l'asile de Fleur-de-Printemps. Ce guerrier, c'était le Castor.
Le Métis continuait sa marche silencieuse, sûr du succès: déjà il atteignait la porte de la loge, lorsque le Castor, sortant de son immobilité et lui posant la main sur l'épaule:
--Oach! dit-il, le Métis est habile; il rampe comme un serpent.
--Que la peste l'étouffé! murmura Scott.
--Les yeux de Fleur-de-Printemps sont deux étoiles; un guerrier serait heureux de les posséder pour éclairer son wigwam.
--Oui, n'est-ce pas?... Mais pardon! je n'ai pas le temps de causer.
--Le Métis veut donc enlever la fille de la Flèche-Noire?
--Vous l'avez dit.
--Eh bien! le Métis ne fera pas cela.
--Hein? fit Scott en fronçant le sourcil et portant la main à son couteau.
--Un autre chef a été touché par la beauté de Fleur-de-Printemps.
--Oui, Oeil-Sanglant. Eh bien! c'est pour lui que je travaille.
Le Castor secoua la tête.
--Mon frère ne brisera pas cette porte, dit-il.
--Qui m'en empêchera?
--Moi!
Prompt comme l'éclair, le Métis se précipita sur l'Indien, le couteau levé.
Mais le Castor était sur ses gardes. D'un bond de côté, il évita le choc; puis, saisissant son ennemi par le milieu du corps, il le lança à toute volée comme une masse inerte par-dessus le brasier. Cet exploit accompli, l'Indien reprit flegmatiquement sa faction en face de la loge de la médecine.
Cependant le combat continuait entre les Yakangs et les Enfants perdus. Tout à coup la voix du Novice retentit:
--Victoire! criait-il; le Marcheur et son compagnon sont morts!
Mais en même temps un cri rauque, qui n'avait rien d'humain, se fit entendre, et Thémistocle, dressant sa haute taille fantastiquement éclairée par la lueur de l'incendie, fit son apparition en brandissant sa terrible massue.
--Le démon du Champ-Rouge! s'écrièrent les Enfants perdus; il protège les Yakangs.
Et, jugeant la lutte impossible contre cette puissance surnaturelle, ils s'enfuirent en désordre et disparurent bientôt dans les ténèbres.
Les Iroquois restaient maîtres du champ de bataille. Non moins effrayés que leurs ennemis eux-mêmes par l'aspect extraordinaire de Thémistocle, ils avaient formé un cercle autour de lui, mais n'osaient l'approcher.
Le nègre, assez embarrassé de sa personne, tournait la tête à droite, à gauche, agitant, en guise de salut, les plumes de dindon qui l'ornaient Mais ces avances amicales restaient sans effet, et le nègre demeurait toujours seul... avec sa queue de bison sous le bras, au milieu du cerclc des Indiens.
Cependant le Marcheur sortait de son évanouissement. Posant la main sur son coeur comme pour en comprimer les battements:
--Mon Dieu! s'écria-t-il, pourquoi m'avez-vous fait apparaître le spectre d'un passé de deuil que je voulais oublier?
Puis, se levant d'un bond:
--Je crois, le ciel me pardonne, que j'ai eu un moment de faiblesse. Oh! oh! Marcheur mon ami, tu baisses... Hé bien!... où en est le combat?
Un coup d'oeil lui suffit pour se rendre compte de la situation.
--Bon! dit-il, Thémistocle a encore fait des siennes... Et Raoul? Ah! fou que je suis! je l'ai vu tomber; mort peut-être?...
Et il se baissa vivement vers le jeune homme, collant l'oreille contre sa poitrine.
--Dieu soit loué-il respire encore. Holà! Thémistocle, arrivez vite; votre maître est blessé.
Le nègre s'élança, bénissant cette voix qui mettait fin à son embarras.
--Notre père le Marcheur n'est pas mort! s'écrièrent joyeusement les Indiens.
Et tous, accourant vers lui, l'entouraient, le félicitaient et cherchaient à toucher sa main.
--Merci, mes amis, dit-il, merci! mais ne vous inquiétez pas de moi: grâce à Dieu, je n'ai rien de cassé. Il faut vous occuper de mon ami que vous voyez là gisant, dangereusement blessé en combattant pour vous.
Les Indiens se penchèrent vers le jeune homme pour contempler les traits de cet ami inconnu qui avait contribué à les sauver.
--Sa peau était blanche, mais son coeur est rouge, dit l'Abeille qui, accompagnée de sa fille, était sortie de la loge de la médecine.
Fleur-de-Printemps considérait attentivement Raoul. A la vue de ce jeune homme pâle, immobile, sanglant, étendu à ses pieds, une larme de pitié glissa comme une perle liquide sur la joue de la jeune fille.
Pourquoi Fleur de-Printemps pleurait-elle? N'était-elle point accoutumée à de semblables spectacles? Pourquoi pleurait-elle en présence de cet étranger? Fleur-de-Printemps ne le savait pas elle-même. A la vue du jeune homme, elle avait senti quelque chose tressaillir en elle, et elle s'abandonnait à ce sentiment nouveau sans le raisonner et sans en chercher la signification.
Cependant, sur l'ordre du sorcier, Raoul fut transporté dans la loge de la médecine et étendu sur plusieurs peaux de bison superposées.
--La blessure est elle grave? demanda Thémistocle au vieux devin.
--Le Grand Esprit est puissant, il est seul maître de la vie, dit le sorcier.
--Mais enfin mon maître en reviendra-t-il?
--Peut-être, fit l'Indien.
Et il disparut, courant prodiguer ses soins aux blessés trop nombreux, hélas! qui gisaient dans le village.
Le nègre jeta un regard désespéré au Marcheur.
--Ne vous effrayez pas, Thémistocle, dit le trappeur. La réponse du sorcier veut dire que h blessure n'est pas mortelle.
De tous côtés on entendait le cri des femmes qui pleuraient leurs fils, leurs maris tués dans la bataille.
--L'Abeille veillera sur le malade, dit l'Indienne; il a donné son sang pour la tribu.
--Ma mère est âgée, elle a besoin de repos; je veillerai à sa place, fit Fleur-de-Printemps avec vivacité.
L'Abeille jeta un regard étonné sur sa fille qui baissa les yeux.
L'Abeille semblait réfléchir profondément. Ses yeux scrutateurs erraient du visage de sa fille à celui de Raoul, qui gardait la pâleur et l'immobilité de la mort. Enfin, attirant sa fille vers elle et la baisant au front:
--Le coeur de ma fille est bon, dit-elle. C'est bien! Fleur-de-Printemps veillera auprès de l'étranger.
--Je la seconderai, dit le sorcier.
--Moi de même, fit le trappeur.
--Ah ça! croit-on que je vais abandonner mon maitre? repartit Thémistocle.
De sorte que le blessé, installé dans la loge de la médecine, et le premier appareil posé par le sorcier, les quatre gardes-malades s'installèrent auprès du marquis. Il est vrai que, malgré tous ses efforts pour rester éveillé, Thémistocle vaincu par la fatigue, ne tarda pas à succomber au sommeil. Quant au Marcheur, l'oeil clos, le front caché dans ses mains, il gardait une immobilité complète. Un soupir étouffé s'exhalant de sa poitrine indiquait seul d'instant en instant qu'il ne dormait pas.
Le sorcier veillait, allant et venant, courant d'une case à l'autre, composant à l'aide de plantes connues de lui seul, un baume propre à cicatriser les blessures du malade. De temps en temps, interrompant son travail, il jetait un regard ébahi sur Thémistocle endormi. Evidemment le nègre intriguait Peau-Rouge. Il vint un moment où le sorcier cédant aux sentiments qui l'agitaient, s'approcha doucement de Thémistocle, et s'agenouillant devant lui, il murmura une fervente prière.
Fleur-de-Printemps veillait aussi. Immobile, gracieusement accroupie sur une peau de bison, ses yeux demeuraient obstinément fixés sur le visage de Raoul. Mille sensations, mille sentiments inconnus l'agitaient. Au milieu du silence de la loge, elle semblait écouter,--quoi?--qui sait? sans doute ces voix douces et mystérieuses qui voltigent autour des oreilles de quinze ans et qui chantent en choeur la joyeuse chanson de l'amour du printemps.
IX.--L'ADOPTION.
Cependant la Flèche-Noire, averti par le messager du Castor, s'était hâté de retourner à son village, l'âme en proie à de sinistres pressentiments. A mesure que la distance dimunuait et qu'il découvrait sur la terre les traces des Enfants perdus, les dernières lueurs d'espoir qu'il conservait encore s'évanouissaient.
Au point du jour il arrivait près du village, et la première personne qu'il apercevait était l'Abeille accourant vers lui les bras ouverts.
Malgré l'impassibilité dont il ne se départait jamais, à la vue de sa femme, la Flèche-Noire poussa un vrai rugissement de joie.
--Un ami, dit-il, est venu vers la Flèche-Noire au bord des lacs et lui a annoncé qu'un grand danger menaçait son village. Sa langue est donc menteuse?
--Le messager a dit vrai. Les Enfants perdus ont surpris le village pendant la nuit comme des chiens peureux.
--Et Fleur-de-Printemps? demanda anxieusement le chef cherchant des yeux sa fille au milieu de ceux qui l'entouraient.
--Sauvée!...
--Et les lâches ennemis?
--Vaincus, repoussés!...
--Bien, fit la Flèche-Noire reprenant son impassibilité ordinaire.
Et, suivi de ses guerriers, il se dirigea vers son wigwam.
A mesure qu'il avançait dans: le village et qu'il apercevait les dégâts causés par la lutte, les sourcils du chef se fronçaient.
--Dans le coeur du père gronde un orage, disaient les guerriers; sa colère sera terrible!
Arrivé à la porte de son wigwam, la Flèche-Noire s'assit, invita les principaux chefs à en faire autant, et, et quelle que fût son impatience de connaître les détails de l'attaque et de la défense, il ne desserra pas les lèvres avant d'avant fumé le calumet du conseil.
Le sorcier était arrivé l'un des premiers.
--Que mon père parle, dit la Flèche-Noire; mes oreilles sont ouvertes.
--Les guerriers commandés par leur puissant sachem, dit le médecin avec un geste mélodramatique, coassaient le bison au bord des lacs, lorsque les corbeaux, s'envolant vers l'ouest en croassant, m'annoncèrent qu'un malheur inconnu planait sur la tête des Yakangs. Au moment où le Grand-Esprit retirait la lumière du Wacondah, le cri des Enfants perdus retentissait autour du village. Mais les Yakangs sont des guerriers: le sang des vieux bouillonne comme celui des jeunes!... Ils repoussèrent d'aborb les Enfants perdus.
--Et les femmes? demanda la Flèche-Noire.
--Les femmes furent renfermées dans la loge de la médecine. Mais l'Abeille ne voulut pas consentir à suivre l'exemple de ses compagnes.? --Que fit-elle? dit le chef en fronçant les sourcils.
--L'Abeille est fort courageuse. Armée de la hache du chef, elle prit place parmi les guerriers et lutta corps à corps contre Oeil-Sanglant.
La Flèche-Noire jeta un regard d'orgueil vers sa femme qui, les yeux baissés, reçut modestement cet éloge muet.
--Les Enfants perdus sont des lâches! continua le médecin; ne pouvant vaincre par la force, ils attaquent avec le feu. Les Yakangs allaient succomber lorsque le Grand-Esprit leur envoya un secours inespéré.
--Lequel?
--Notre frère le Marcheur, accompagné d'un guerrier des visages pales... puis...
--Eh bien?...
--Le démon du Champ-Rouge! répondit le médecin à voix basse. Il est l'ami du Marcheur, il protège les Yakangs...
--Que veut dire le grand sorcier?
--Mon père le verra dans la loge de la médecine.
La Flèche-Noire se leva et, accompagné de ses guerriers, se dirigea vers le réduit où gisait Raoul, veillé par ses amis.
En apercevant le Marcheur, le chef s'élança vers lui les bras ouverts, et l'étreignant sur sa poitrine:
--Merci, frère! dit-il simplement.
--Bah! fit le trappeur, entre nous, nous ne comptons plus. Ecoutez, chef; vous vous connaissez en blessures; examinez celle qu'a reçue mon ami, et dites-moi votre avis.
La Flèche-Noire examina quelques instants le visage du jeune homme; puis, collant l'oreille contre la poitrine de Raoul, sembla réfléchir profondément.
--Le visage pâle vivra! dit-il enfin. Dans quelques jours il pourra se servir de ses armes.
Un double cri, poussé par Fleur-de-Printemps et par Thémistocle, répondit au chef, et la jeune fille, heureuse et souriante, vint se jeter au cou de son père.
--La Flèche-Noire, mon frère, dit alors le trappeur en prenant Thémistocle par le bras, je veux vous présenter un ami dont la vue seule a mis en fuite vos ennemis.
Le chef considéra quelques instants la figure extraordinaire du nègre; puis baissant la tête et tombant à genoux:
--Que le démon du Champ-Rouge soit favorable à nos fils! murmura-t-il.
Thémistocle, surpris de l'action de l'Indien, s'empressa de le relever et, lui secouant énergiquement la main:
--Bon nègre comprend pas votre langue peau rouge, dit-il en fiançais; mais vous êtes un bon compagnon, et frère du Marcheur: cela me suffit.
--Le démon du Champ Rouge! murmurait à part lui le trappeur. Ah! ah! les Peaux-Rouges prennent Thémistocle pour un être surnaturel. Le fait est qu'à sa tournure!... Hé! hé! mais alors notre affaire ira toute seule!... Brave nègre, va!...
La Flèche-Noire ne s'était pas trompé. Au bout de quinze jours, Raoul entrait en convalescence et, un mois après, complètement rétabli, mais encore faible, il errait par le village, examinant curieusement tout ce qui l'entourait et liant Connaissance avec les Indiens, qui l'accueillaient comme un compagnon d'armes.
Cependant le jeune homme s'impatientait; il n'oubliait pas le motif qui l'avait amené dans ces contrées, et souvent il accusait le Marcheur de lenteur et d'insouciance.
--Patience, patience, répondait dogmatiquement le trappeur; vous êtes encore trop faible, et puis... j'ai mon idée!
Raoul, tout en maugréant, se résignait. Peu à peu cependant son impatience devint moins vive, et l'on eût pu croire que le jeune ami du trappeur oubliait le but de son voyage. Peut-être Fleur-de-Printemps n'était-elle pas étrangère à ce changement.
--Monsieur le marquis, dit un jour le trappeur en se frottant joyeusement les mains, nous partirons bientôt.
--Déjà!... fit Raoul.
--Voilà bien la jeunesse! deux beaux yeux lui font oublier... Puis, monsieur le marquis, reprit le Marcheur, je dois vous demander s'il vous répugnerait de devenir le frère de ces braves Indiens?
--Qu'entendez-vous par là, mon ami?
--Je désire vous faire adopter par la tribu des Yakangs, ainsi que je l'ai été, si toutefois vous le permettez.
--Si je le permets! mais mon ami, c'est une distinction dont je serai fier. D'ailleurs, ne m'avez-vous pas révélé les avantages qu'une semblable adoption peut me procurer?
--Avantages immenses, inappréciables, qui se résument par deux cents amis dévoués, deux cents frères, considérant comme personnelle toute injure qui vous sera faite.
--Fort bien, mon ami; mais croyez-vous que les Yakangs daigneront m'adopter comme ils l'ont fait pour vous?
--A dire vrai, c'est un honneur dont les Peaux-Rouges sont peu prodigues envers les blancs. Cependant vous avez donné votre sang pour eux, ils vous en seront reconnaissants... Je compte d'ailleurs beaucoup sur Thémistocle pour réussir.
--Sur moi? s'écria Thémistocle étonné.
--Expliquez-vous, dit Raoul.
--C'est bien simple. Les Indiens considèrent comme surnaturels tous les objets, tous les phénomènes qu'ils ne connaissent pas. Thémistocle est un de ces phénomènes-là. Les Yakangs n'ont jamais vu d'hommes noirs. Pour eux, un visage humain ne peut avoir que deux couleurs: rouge ou blanc; Thémistocle, dont le teint bouleverse toutes leurs idées, passe à leurs yeux pour un être supérieur, en dehors de la nature humaine. Ajoutez à cela la haute taille, le costume et la vigueur de notre ami..
--Mon brave Thémistocle, dit Raoul en riant, te voilà passé à l'état de phénomène!
--Mieux que cela, à l'état de divinité redoutable.
--Et comment l'appelle-t-on?
--Le démon du Champ-Rouge.
--Qu'est-ce que cela veut dire?
--Rappelez-vous monsieur le marquis, l'endroit où nous nous sommes rencontrés pour la première fois et où vous m'avez sauvé la vie. Ce lieu a reçu des Indiens le nom de Champ-Rouge. 'On le croit hanté par une puissance malfaisante, ennemie des Indiens. Aussi, quand ils aperçurent notre ami noir, les coquins qui m'avaient attaqué crurent voir apparaître la divinité vengeresse et s'enfuirent en criant: Le démon du Champ-Rouge.
--En effet, je m'en souviens...
--Eh bien! c'est là-dessus que je compte pour vous faire adopter par les Yakangs.
--Vraiment?
--Venez avec moi, et vous, Thémistocle, n'oubliez pas que vous êtes dieu ou diable, à votre choix, mais qu'il vous faut faire tout ce que je vous dirai, et rien que cela: est-ce bien entendu?
--Comptez sur Thémistocle, répondit le nègre déjà pénétré ee la majesté de son rôle.
Le Marcheur, accompagné de ses deux amis, se dirigea vers la place du village où la tribu était rassemblée. Une espèce d'estrade avait été, par les soins du trappeur, construite au milieu de la place. En face, la Flèche-Noire et les principaux guerriers peints et costumés en guerre se tenaient immobiles sous les armes.
Le Marcheur, Raoul et Thémistocle montèrent gravement sur l'estrade.
--Les guerriers Yakangs sont mes frères, dit le trappeur d'une voix forte; veulent-ils permettre à leur frère blanc de parler?
--Oui, oui, répondirent les Peaux-Rouges.
--Yakangs, le démon du Champ-Rouge, après vous avoir couverts de sa protection pour mettre en fuite les lâches Enfants perdus, m'a fait entendre sa voix.
--Parlez, frère, dit la Flèche-Noire avec respect; nos oreilles sont ouvertes.
--A vous, Thémistocle! dit le trappeur à voix basse. Soyez majestueux autant que vous le pourrez. Parlez lentement; je traduirai phrase par phrase ce que vous direz. Vous finirez en leur ordonnant d'adopter votre maitre.
--Cela suffit, dit Thémistocle.
Le nègre, rejetant en arrière sa peau de bison, agita, en guise de salut, les plumes de dindon qui ornaient sa tête. Appuyé sur sa massue dans la pose de l'Hercule Farnèse, il commença d'une voix grave, lente et monotone, ayant l'air de se parler à lui-même, les yeux levés vers le ciel:
--Guerriers de la grande nation des Yakangs, d'où vient que vous courbez la tête devant moi? La peur tient-elle vos yeux fixés vers la terre? Les Yakangs ne sont pas des vielles femmes sans courage; ils sont les plus braves guerriers et les plus adroits chasseurs des prairies. A leur vue, les ennemis s'enfuient comme une troupe d'élans ou de cerfs timides... Cela est-il vrai, hommes puissants?
--Bravo! Thémistocle! murmura le Marcheur.
--Exorde par insinuation, ajouta Raoul.
--Levez les yeux, guerriers, continua le nègre, marchant à grands pas sur l'estrade et agitant les bras. Vous savez que le Grand-Esprit est mon père et que les prairies bienheureuses sont mes domaines... Regardez mon visage, que la contemplation du feu divin a brûlé pour toujours. Guerriers, ce n'est point un homme, celui qui n'a ni la peau rouge ni la peau blanche. Ecoutez! écoutez! Je chassais dans les prairies bien heureuses lorsque le Grand-Esprit, mon père, me dit: "Parmi mes fils rouges du désert, il y a des lâches et des voleurs indignes de voir la lumière du Wacondah!... va et punis-les." Et moi, fils respectueux, je quittai mes domaines, enveloppé d'une nuée d'orage. Caché sous les rochers du Champ-Rouge, j'ai, depuis des centaines de lunes, épié au passage et immolé, suivant les ordres de mon père, les lâches et les voleurs. Guerriers, je suis heureux de le reconnaître jamais ma colère ne s'est appesantie sur votre race. Les Yakangs sont des braves.
--Monsieur le marquis, dit le trappeur à voix basse, Thémistocle fera maintenant tout ce qu'il voudra des Indiens.
En effet les éloges du nègre avaient produit un effet extraordinaire parmi les Yakangs. Ces naïfs Peaux-Rouges, qui jusqu'alors écoutaient courbés dans l'attitude du respect, levaient maintenant leur front rayonnant d'orgueil.
Thémistocle, croisant ses longs bras sur sa vaste poitrine, garda le silence pendant quelques instants afin de doubler l'effet de ses paroles.
--Rapprochez-vous de moi, dit-il à voix basse à ses amis, et ne vous offensez pas de ce que je vais faire.
--Guerriers, continua-t-il à haute voix, j'errais dans les solitudes du Champ-Rouge, lorsque mon oeil, qui embrasse toute la terre d'un regard, vit une troupe de loups poltrons et perfides se diriger vers votre village, enveloppée des ténèbres de la nuit. Vos jeunes gens chassaient le bison au bord des lacs sous la conduite de la Flèche Noire, ce courageux guerrier que le Maître de la vie aime et propose comme modèle à ceux qui habitent les prairies bienheureuses du Wacondah.
Le chef Yakang, malgré son impassibilité ordinaire, poussa un cri de triomphe et d'orgueil en apprenant la haute opinion qu'avait de lui le Grand-Esprit.
--Pouvais-je laisser massacrer mes fils les Yakangs, tandis qu'ils s'endormaient dans une sécurité trompeuse? Non! Rapide comme l'éclair, je volai au secours de mes fils menacés. En route, je trouvai deux visages pâles qui marchaient au même but. Ces amis, vous les connaissez, les voilà.
En disant ces mots, Thémistocle saisit dans chaque main le Marcheur et Raoul stupéfaits, et les soulevant par leur ceinture de chasse, les tint suspendus en l'air, à bout de bras, pendant quelques instants.
Les Indiens poussèrent une immense clameur d'admiration. Jamais ils n'avaient assisté à un pareil trait de vigueur corporelle. Evidemment l'être capable d'un tel effort était bien un être surnaturel.
--Guerriers, continua Thémistocle, vous savez le reste. Conduit par mon père, le Maître de la vie, j'eus le bonheur d'arriver à temps, au moment où les Yakangs, malgré leur courage indomptable, allaient succomber sous le nombre. Ma vue suffit à chasser les chiens peureux. Hélas! l'un des visages pâles gisait sur la terre, baigné dans son sang. Guerriers, votre coeur est bon et reconnaissant; le Marcheur est déjà votre frère; n'est-il pas juste que son ami le devienne aussi?
--Oui, oui! crièrent les guerriers.
Les Yakangs sont reconnaissants, dit la Flèche-Noire; ils obéiront aux désirs du démon du Champ-Rouge: le visage pâle deviendra notre frère.
--Hourra! cria le trappeur en jetant en l'air son bonnet de peau de raton, hourra, Thémistocle! vous êtes grand comme le monde! Souffrez que je vous embrasse.
Et, sans attendre la réponse, le trappeur pressa le nègre dans ses bras. Celui-ci le repoussa doucement et, se retournant vers la foule:
--Guerriers, continua-t il après s'être recueilli pendant quelques instants, le Maître de la vie est content; il m'ordonne de rester au milieu de vous avec mes amis les visages pâles. J'obéirai à ses ordres, je chasserai le bison avec vous et combattrai vos ennemis. Réjouissez-vous, guerriers! un jour viendra où la grande race des Yakangs s'étendra sur la prairie comme l'eau du fleuve qui déborde.
Une explosion de cris enthousiastes et d'applaudissements frénétiques accueillit cette prophétie de bon augure; puis Thémistocle, descendant de l'estrade, fut entouré par les Indiens, qui, n'en ayant plus peur, s'approchaient de lui pour le toucher. Quelques-uns même des plus hardis coupaient avec leur couteau à scalper des morceaux de sa peau de bison et les emportaient comme des talismans. Sans l'intervention de la Flèche-Noire, Thémistocle eût été bientôt dépouillé du vêtement qui faisait sa gloire et son orgueil.
On procéda immédiatement à l'adoption du marquis. Vu son état de faiblesse et les observations du Marcheur, les épreuves usitées en pareil cas furent supprimées. La Flèche Moire, s'approchant du jeune homme, l'embrassa sur les lèvres et lui fit don d'un costume complet de guerre. En échange, Raoul donna un de ses pistolets, que l'Indien reçut avec les marques de la plus vive satisfaction.
Le sorcier, s.'approchant à son tour, se mit en devoir de pratiquer l'opération du tatouage.
--Hum! monsieur le marquis, dit le trappeur, voilà un mauvais quart d'heure à passer. Mais il y a des circonstances où l'homme doit savoir souffrir sans se plaindre...
Le sorcier mit à nu le bras du jeune homme et, lui piquant la peau à l'aide d'une épine d'acacia trempée dans le suc de certaines plantes, lui dessina les figures emblématiques de la tribu des Yakangs. Pendant ce temps, les chefs et les principaux guerriers dansaient autour de l'estrade, poussant des cris discordants.
--A quoi bon tout ce vacarme? demanda Raoul.
--A empêcher les plaintes que la douleur pourra vous arracher de parvenir aux oreilles des gens de la tribu.
--Alors, mon ami, faites cesser ce tapage. Je veux montrer aux Indiens qu'un blanc est aussi capable qu'eux de souffrir sans se plaindre.
Et en effet, pendant toute la durée de l'opération, le jeune homme ne proféra pas une plainte, malgré la douleur cuisante que lui causait la liqueur corrosive. L'opération terminée, il fut conduit dans la loge de la médecine, où il demeura enfermé toute la journée, afin, disait le sorcier, de s'entretenir avec le Grand-Esprit.
Lorsqu'il en sortit, le soir, Raoul faisait partie de la puissante tribu des Yakangs.
Pour fêter cet heureux jour, un grand feu fut allumé sur la place, et les danses et les jeux se prolongèrent pendant une partie de la nuit.
X.--UN SERVITEUR MODELE.
Quinze jours s'étaient passés et le trappeur n'était pas resté inactif pour obtenir le secret du trésor de Montcalm.
Le sorcier, qui seul connaissait ce secret, avait longtemps hésité à se livrer. "La puissance et la prospérité des Yakangs, disait-il, étaient fatalement liées à sa discrétion," et il est probable que les instances du Marcheur fussent demeurées stériles si Thémistocle, usant de son autorité de dieu protecteur, n'eût enjoint au sorcier de dire ce qu'il savait. Devant un ordre aussi formel, le grand prêtre n'eut plus d'objection. Il consentit même à servir de guide et à conduire l'étranger vers le trésor qu'il était venu chercher.
--Le désert est plein d'ennemis, avait dit de son côté la Flèche-Noire, et le démon du Champ-Rouge ne peut voyager seul comme un pauvre Indien. La Flèche-Noire l'escortera avec dix guerriers.
Enfin Fleur-de-Printemps et l'Abeille avaient voulu accompagner le chef.
La Flèche-Noire s'opposa d'abord à cette résolution imprudente et téméraire; mais cette fois encore Thémistocle interposa son autorité toute-puissante et le chef yakang consentit à ce que sa femme et sa fille fissent partie de l'expédition; mais en même temps il doubla le nom bre de l'escorte.
La petite troupe avait donc quitté le village et, guidée par le sorcier, s'était dirigée vers les terres de l'Est en suivant la route que Raoul et ses amis avaient déjà parcourue pour se rendre chez les Yakangs.
Vers le milieu du troisième jour de marche, nous la retrouvons campée au bord du fleuve où Thémistocle avait terrassa un bison à la force du poignet.
--J'ai une question à poser à mon père le sorcier, dit tout à coup le trappeur; mon père veut-il m'écouter?
--Les paroles de mon fils sont toujours agréables aux oreilles de son ami.
--Merci. Comme vous le savez, ce chemin mène directement chez moi. Le suivrons-nous jusqu'au bout et passerons-nous par ma cabane?
--Non, répondit le sorcier. La hutte de mon fils restera à deux milles vers la droite.
--C'est bien; je pourrai renouveler ma provision de poudre et de balles... Un homme sans munitions n'est bon à rien.
En ce moment, comme le déjeuner était fini et la chaleur suffocante, chacun s'étendit commodément sur l'herbe, cherchant un peu d'ombre et de sommeil, attendant la fraîcheur du soir pour se remettra en route.
Un instant après, une légère ondulation se produisit dans les roseaux qui cachaient le fleuve, puis apparut entre leurs tiges une tête grimaçante, fixant des yeux enflammés sur les gens endormis.
Après quelques secondes d'un attentif examen, la tête disparut, les roseaux se refermèrent, l'eau du fleuve clapota doucement sous les efforts d'un Indien qui, nageant entre deux eaux, atteignit bientôt la rive opposée. Cet Indien portait le costume et les emblèmes des Enfants perdus.
A peine eût il touché la terre qu'il se dirigea en rampant vers un bouquet de kart rouges [1].
[Note 1: Cornus stolonifera (Mich.)]
Deux autres Indiens l'attendaient au milieu des hautes herbes.
--Mon frère a vu? demanda l'un d'eux.
--Le Loup a vu.
--Quels sont les guerriers dont nous suivons la piste?
--Le visage pâle, accompagné de son ami le Marcheur et de vingt guerriers yakangs commandés par la Flèche-Noire. L'Abeille et Fleur-de-Printemps sont parmi eux, ainsi que le démon du Champ-Rouge.
--Bien. Le Loup compte sans doute avertir Oeil-Sanglant?
Le Loup secoua négativement la tête.
--Le Loup est plus rusé que le trappeur blanc: il a entendu. Le Marcheur manque de poudre et de balles; son rifle est muet et pend inutile sur son épaule.
--Oach!
--Le Marcheur ira chercher des munitions à sa hutte.
--Que compte faire mon frère?
--Le Loup y sera le premier. Le Loup connaît la hutte du Marcheur; il y mènera ses deux frères rouges, emportera les armes du trappeur, et le Marcheur fuira comme un chien peureux.
--Mon frère est guerrier; son oeil voit tout. Partons.
Les trois Indiens se mirent en marche, côtoyant le fleuve, cachés parmi les saules, les roseaux et les hautes herbes, de ce pas gymnastique qui dévore les distances sans paraître donner prise à la fatigue.
--L'ennemi des Enfants perdus est loin maintenant, dit le Loup, après deux heures de marche silencieuse. Si mes frères veulent suivre le Loup, ils les conduira plus vite par l'eau.
Les Indiens approuvèrent par un signe de tête.
Pour voyager par eau ainsi que le proposait le Loup, la première chose qui semble nécessaire est une embarcation. Or, les trois Enfants perdus n'en possédaient pas. Mais ce n'était point là une impossibilité pour ces sauvages enfants de la nature.
Un énorme tronc de peuplier gisait sur la rive, brisé sans doute par la tempête et encore garni d'une portion de ses branches dénudées.
Les Indiens s'approchèrent du tronc d'arbre et, réunissant leurs efforts, commençaient à l'ébranler, lorsque soudain un homme se dressa devant eux.
Les Indiens, surpris, reculèrent d'un pas, portant la main à leurs tomahawks.
--De par le Grand-Esprit! mes gaillards vous avez failli m'écraser, dit le nouveau venu, une autre fois, quand vous remuerez des troncs d'arbres, regardez d'abord s'il n'y a personne derrière.
--Le métis Scott! firent les Indiens.
--Mon Dieu! oui, votre frère Scott qui, ne pouvant savoir s'il avait affaire à des amis ou à des ennemis, s'est mis à couvert pour voir venir. Et maintenant, vous voulez descendre le fleuve?
--Oui.
--Et où allez-vous par ce chemin-là?
--A la hutte de notre ennemi, le Marcheur.
--Ah! Et dans quel but?
--Lui enlever ses armes.
--De par tous les diables! c'est une excellente idée.
--Mon frère nous permettra une question à notre tour?
--C'est selon... Faites toujours.
--D'où vient le Métis?
--Vous êtes curieux... Bah! après tout, vous le saurez tôt ou tard. Le Métis vient de négocier une alliance entre les Enfants perdus et le Nuage-Blanc, chef des Hurons.
--Mon frère a réussi?
--Le Métis a réussi. Il retourne vers Oeil-Sanglant.
--Bien. Que mon frère se dépêche et qu'il marche avec la prudence du serpent. Le démon du Champ-Rouge avec la Flèche-Noire et vingt guerriers yakangs suivent l'autre rive du fleuve.
--Merci; le Métis n'est pas un enfant... Adieu.
Les Indiens eurent bientôt fait de pousser le tronc de peuplier dans le fleuve et se laissèrent aller à la dérive...
Le lendemain, vers le milieu du jour, ils se trouvaient en face du cirque de rochers qui conduisait à la hutte du Marcheur. Abandonnant leur radeau improvisé aux hasards du courant, ils gagnèrent le bord à la nage et, après avoir scruté de l'oreille et de l'oeil tous les environs, ils s'engagèrent dans l'étroit couloir de pierre.? Le silence, l'abandon étaient complets...
La porte du réduit était entr'ouverte. Le Loup, qui marchait en tête, prêta l'oreille un instant, puis poussa le battant et entre résolument Mais à peine avait-il fait un pas dans l'intérieur que deux bras gigantesques, semblant sortir de derrière la porte, s'enlacèrent autour de ton corps et l'étreignirent.
Sous cette accolade formidable, l'Indien sentit ses os craquer, puisse briser et, quand l'ombre ouvrit les bras, le Loup roula inerte sur le sol.
Il était mort sans pousser un cri.
Cet ombre n était autre que Martin, l'ours grizzly du Marcheur. Le brave animal, fuyant les ardeurs du jour, dormait paisiblement au frais dans la hutte, lorsque des pas inconnus lui avaient fait dresser l'oreille, tandis que son odorat, d'une finesse merveilleuse, lui révélait un ennemi.
Dans sa grosse cervelle d'ours, le brave Martin s'était probablement tenu un raisonnement comme celui-ci:
--Quelqu'un approche... ce n'est point mon maître... ce n'est point non plus aucun des amis de mon maître, car les pas et les voix que j'entends me sont inconnus... Hum! Martin, mon ami, ces gens-là ont de mauvaises intentions. Souviens-toi que ton maître t'a proposé à la garde de son habitation.
Et, sûr de la justesse de son raisonnement, le brave animal avait étouffé le premier inconnu qui s'était présenté, et cela si rapidement et avec si peu de bruit, que les compagnons du Loup, faisant le guet au dehors, n'avaient rien entendu.
Au bout de quelques instants, ils entrèrent.
Le second Indien qui se présenta subit le même sort: mais le troisième, averti par un grognement, eut le temps de se mettre sur la défensive et de brandir son tomahawk, faible arme pour un tel adversaire. Martin ne s'inquiéta même pas d'éviter le coup qui lui était destiné; il le reçut au milieu du front, sûr que son crâne pouvait supporter une pareille caresse, puis, d'un coup de griffe il éventra l'Indien.
Cet exploit accompli, Martin secoua la tête, s'étendit en travers de la porte et, après s'être léché les pattes pendant quelques instants, reprit son somme interrompu.
Au coucher du soleil, le Marcheur arrivait au cirque de pierre.
--Oh! oh! qu'est-ce à dire? s'écria-t-il; des pas humains! Quelqu'un chez moi!
Et, le coeur plein d'inquiétude, il franchit en courant le couloir. Sur le seuil, il trouva son ours qui l'accueillit avec toutes les démonstrations d'une joie des plus vives.
--Bonjour, bonjour, Martin! dit le trappeur en caressant l'animal; as-tu vu quelqu'un rôder par ici?
Les yeux de Martin brillèrent comme s'il eût compris la question et te tournèrent vers la hutte.
--Ah! ah! fit le trappeur en voyant les cadavres... Des Enfants perdus! Mon ami Martin, tu as bien travaillé!
Deux heures après, les cadavres enterrés, le Marcheur, muni d'un sac à balles et d'une poudrière convenablement garnie, quittait la hutte pour rejoindre ses amis, qui l'attendaient à deux milles plus loin de l'autre côté des montagnes. Martin l'accompagna jusqu'aux limites de son domaine.
XI.--L'ORAGE.
Cependant la visite que les trois Indiens avaient faite à la hutte avait fortement donné à réfléchir au Marcheur.
--Les traces étaient toutes fraîches, dit-il à la Flèche-Noire après le récit des exploits de son ours... Nos ennemis seraient-ils sur notre piste?
--Oeil-Sanglant est un chien et ses guerriers des vieilles femmes... Les Yakangs ne les craignent pas.
--Je le sais. Moi non plus, je ne les crains pas... mais voyez-vous, chef, tout en marchant il m'est venu une idée. Les Hurons, bien que vous soyez maintenant en paix avec eux, sont jaloux de la puissance des Yakangs... Je ne serais pas surpris que l'Oeil-Sanglant les eût décidés à s'unir aux Enfants perdus, d'autant plus que leur chef, le Nuage-Blanc, vous hait personnellement.
La Flèche-Noire eut un sourire dédaigneux.
--Le chef huron n'a que trente chevelures dans son wigwam, dit-il; moi, j'en ai soixante. Tant que la Flèche-Noire n'aura pas d'autre ennemi, il dormira tranquille.
Les événements, d'ailleurs, semblaient donner raison à l'Indien. Malgré ses minutieuses recherches, le Marcheur n'apercevait rien de suspect autour de lui. La prairie, à perte de vue, déroulait ses solitudes immenses aux aspects monotones, et son silence était à peine troublé par le bruit des pas des voyageurs ou la fuite précipitée des animaux sauvages cachés parmi les hautes herbes.
A mesure que la petite troupe avançait, la confiance et l'espoir revenaient dans l'âme du trappeur.
--Courage, monsieur le marquis! disait-il joyeusement. Bientôt nous toucherons au but... La route doit vous sembler longue?
Mais à chaque question de ce genre le jeune homme, enveloppant d'un regard Fleur-de-Printemps, remuait négativement la tête. Comment aurait-il pu se plaindre de la lenteur du temps, lorsqu'une si douce compagnie venait en abréger les heures?
Ce jour même, vers le coucher du soleil, la caravane arrivait au pied d'une chaîne de collines abruptes qui entourait la savane comme une immense ceinture.
--Que mon fils le guerrier pâle se réjouisse, dit le sorcier s'adressant à Raoul; le trésor qu'il venu chercher chez ses frères les Yakangs se trouve sur le versant opposé de cette colline qui domine toutes les autres.
--Hourra! s'écria le trappeur à pleins poumons.
--Bien que nous soyons très près du but de notre voyage, reprit le sorcier, je ne conseillera pas à mes amis d'essayer à l'atteindre aujourd'hui. Qu'en dit mon fils la Flèche-Noire? ajouta-t-il en montrant à l'Indien un grand nuage noir qui surgissait à l'horizon.
Le chef examina le ciel pendant quelques instants:
--Mon père a bien vu, dit-il enfin. Ce nuage a couvé le nid du tonnerre, et bientôt il s'étendra sur toute la surface de la terre. Que mes fils cherchent un abri et prient le Grand-Esprit de les protéger, car bientôt les éléments seront en guerre.
Ce conseil fut immédiatement suivi et la petite troupe, se réfugiant sous un amas de roches qui garnissaient le pied de la colline, s'installa de son mieux pour résister à la violence de l'orage qui menaçait.
La nature elle-même semblait avoir conscience du danger. Le silence qui planait sur la prairie redoubla, l'air devint immobile. On eût dit que la terre recueillait ses forces ou sommeillait.
Le nuage signalé par le sorcier montait rapidement et bientôt il enveloppait l'horizon, étendant sur le ciel son réseau noir, doré de place en place par les rayons du soleil déjà pâlissants. La même temps, une vaste nappe brune partant de la terre allait se joindre à lui, semblable à une immense colonne de fumée marchant d'une seule pièce sur la plaine.
Tout à coup, sans qu'un souffle d'air se fit sentir, les feuillages s'agitèrent, les hautes herbes penchèrent leurs tiges flexibles avec un bruit plaintif; un sourd gémissement sortit des flancs de la colline. C'était la réponse de la terre au défi que lui jetait l'ouragan.
--Attention, mes amis! cria le trappeur; tenez-vous bien: le branle-bas va commencer...
Un sourd grondement répondit à ces paroles, puis un immense éclair sillonna l'horizon, déchirant les flancs du nuage de ses zigzags de feu.
Ce bruit sembla un signal. Le vent, captif jusque-là, s'éleva tout à coup, étendant sur la campagne ses tourbillons irrésistibles. Incapables de lutter contre son étreinte, les arbres séculaires gémissaient au loin, puis brisés, déracinés, ils s'abattaient avec le fracas d'une bataille.
Des fragments de rochers roulaient sur les flancs de la colline, poussés par une force irrésistible. Les herbes de la prairie brisées, hachées comme par la faucille du moissonneur, s'éparpillaient dans l'air et semblaient pour l'oeil le contour des tourbillons.
En même temps, la pluie,--une pluie drue, épaisse, à larges gouttes,--tombant par torrents, interceptait la vue et plongeait la campagne dans une complète obscurité; les pierres, les armes des Indiens et celles du trappeur, chargés d'électricité, crépitaient entre leurs mains. Raoul considérait avec épouvante ce cataclysme qui menaçait de bouleverser la terre, et les Yakangs eux-mêmes habitués qu'ils fussent à de semblables spectacles, conjuraient intérieurement le Grand-Esprit de les tirer de ce danger imminent.
Cependant, quelque critique que fût la position de nos amis, elles n'étaient rien en comparaison de celles de deux hommes qui, à cent pas de l'abri de rochers, bravaient en rase campagne les efforts de la tempête. Couchés à plat ventre sur la terre pour donner moins de prise au vent et cramponnés l'un à l'autre, ils tenaient obstinément leurs yeux fixés sur la retraite des Yakangs.
Quels étaient leurs desseins? Nous avons appris du métis Scott que, chargé de négocier une alliance entre les Hurons et les Enfants perdus, il avait réussi sans difficulté. Les Hurons et les Yakangs étaient ennemis, sans doute depuis l'origine de leur race. Entre eux, la guerre--bien qu'interrompue par des trêves assez fréquentes--était éternelle, car elle avait pour but la suprématie de l'un des deux peuples dans le désert. De plus, le Nuage-Blanc, comme chef, haïssait personnellement la Flèche-Noire, dont il enviait la réputation et les hauts faits. Il avait donc accepté avec empressement l'alliance des Enfants perdus. Il avait quitté son village en compagnie de son fils, pendant que dix guerriers hurons rejoignaient les débris de la troupe de l'Oeil-Sanglant.
Ces hommes qui marchaient depuis le matin dans la piste de la Flèche-Noire, et qui avaient si bien su dissimuler leur présence aux yeux clairvoyants du trappeur, étaient le Nuage-Blanc, chefs des Hurons, et l'Oiseau-du-tonnerre, son fils, un jeune homme, presque un enfant, qui n'avait pas encore conquis le titre de guerrier.
Pendant la plus grande partie de la journée, le Nuage-Blanc et l'Oiseau-du-Tonnerre avaient suivi la caravane à environ cinq cents pas en arrière, et cela si habilement que personne ne s'était douté de leur présence, lorsque auprès de la colline l'orage était venu les assaillir.
Nous les avons vus, sous la pluie et les éclairs, couchés sur la terre pour n'être point emportés par le vent, supporter sans faiblir la fureur des éléments plutôt que d'abandonner leurs desseins.
Cependant les Yakangs, terrifiés par la tempête, se cramponnaient de toutes leurs forces aux parois des rochers, lorsque tout à coup la voix du trappeur domina le bruit de l'ouragan.
--La trombe vient droit sur nous! cria-t-il; du sang-froid, mes amis!... A plat ventre sur la terre, ou nous sommes perdus.
En effet, la trombe, qui, vue de loin, semblait n'avancer qu'avec lenteur, marchait, vue de près, avec la rapidité d'un cheval lancé au galop. Son large pied appuyé sur le sol, elle montait jusqu'au ciel par une spirale immense et s'avançait en tourbillonnant avec un mugissement terrible.
Les Indiens frissonnaient, se sentant perdus.
Bientôt la trombe atteignit leur retraite et les enveloppa dans ses replis. Cramponnés aux aspérités du sol, haletants, suffoqués sous cette formidable pression, les voyageurs fermèrent les yeux et perdirent connaissance, se croyant voués à une mort certaine.
Mais la trombe, continuant toujours sa marche, rencontra tout à coup la colline. Le choc la fit reculer, comme étonnée de cette résistance imprévue; puis, réunissant ses efforts, elle revint de nouveau à la charge. Mais le cercle de collines tint bon. La colonne battit encore une fois en retraite, s'arrêta quelques instants au milieu de la plaine comme pour examiner l'ennemi; puis, reconnaissant sans doute l'inutilité de ses attaques, elle sembla hésiter, oscilla lentement sur elle-même et enfin tournoya en sens inverse; elle changea de direction et continua sa course furieuse vers les régions de l'Ouest, dévastant tout sur son passage.
Quelques minutes après, comme si la trombe eût formé l'arrière-garde de l'orage, la pluie cessait, le voile noir qui couvrait le ciel se déchirait et, sur l'azur mis à nu, le soleil dardait ses derniers rayons pour consoler la terre des souffrances qu'elle venait d'éprouver.
La Flèche-Noire, le Marcheur et Thémistocle ne tardèrent pas à revenir au sentiment de la réalité. Encore frissonnants du danger qu'ils avaient couru, ils jetèrent un regard autour d'eux et un cri de désespoir jaillit de leur poitrine...
Raoul et Fleur-de-Printemps avaient disparu.
XII--RUSES DE GUERRE.
--Ils sont morts! s'écria le trappeur. L'ouragan les a broyés dans ses tourbillons! Qui sait si nous retrouverons même les cadavres!
La Flèche-Noire, à genoux sur le sol, examinait attentivement la place qu'avaient occupée sa fille et le jeune homme.
Tout à coup il se releva en poussant un cri de rage.
--Qu'y a-t-il? demanda le trappeur.
--Mon frère avait raison; le chef Yakang a manqué de prudence... Les ennemis nous suivaient et ce sont eux qui ont enlevé ma fille et le guerrier pâle. Que le Marcheur regarde.
Le trappeur se baissa, examinant le sol.
--Diable! diable! mes prévisions se réalisent de plus en plus, dit-il; les ravisseurs sont des Hurons.
--Des Hurons?
--Oui... et... attendez... le Nuage-Blanc lui-même est venu ici... Voici une plume d'aigle de sa coiffure, je la reconnais... Dieu soit loué! les enfants vivent encore... Mais dans quel but les a-t-on enlevés?
--Oeil-Sanglant aime Fleur-de-Printemps, dit l'Abeille d'une voix sombre.
--Lui? dit la Flèche-Noire en crispant les poings. Ce chien des prairies a osé lever les yeux sur l'étoile des Yakangs!...
--L'Abeille a raison, fit le trappeur, et je devine maintenant le dessein de nos ennemis. Le chef huron a enlevé Fleur-de-Printemps pour la mettre entre les mains de l'Oeil-Sanglant, qui la forcera à partager son wigwam et à devenir sa femme. Quant à Raoul, les Enfants perdus, pour se venger de leur défaite, l'attacheront au poteau de torture. Maintenant, que va faire mon frère?
La Flèche-Noire, au lieu de répondre, alluma son calumet et se mit à fumer d'un air aussi impassible que si rien d'extraordinaire ne venait de se passer.
--Partons! dit-il tout à coup en secouant la cendre de sa pipe.
La troupe des Yakangs s'ébranla lentement sous la conduite du trappeur et de la Flèche-Noire, qui marchait courbé vers la terre détrempée où les pas des ravisseurs avaient laissé de profondes empreintes.
Cette chasse silencieuse dura jusqu'à la tombée de la nuit.
--Campons, dit la Flèche-Noire. Demain il fera jour.
L'aube blanchissait à l'horizon et les Yakangs étaient de nouveau sur la piste des Hurons, mais, au bord d'un cours d'eau qu'ils avaient traversé la veille les traces cessèrent.
--Les Hurons ont passé le fleuve, dit le trappeur après avoir examiné la rive; faisons comme eux.
La Flèche-Noire approuva et entra résolument dans l'eau, peu profonde en cet endroit. Mais arrivé sur le bord opposé, il poussa un cri de triomphe, et, appelant le Marcheur, lui montra la terre.
Le trappeur se baissa; le sol était piétiné comme par le passage de plusieurs hommes. Quelque chose brillait dans l'herbe.
--C'est une des coquilles détachées de la ceinture de Fleur-de-Printemps, dit Thémistocle; je la reconnais.
--En avant! s'écria la Flèche-Noire; nous sommes sur la piste.
--Halte! chef; arrêtez! fit le trappeur qui continuait à examiner le sol; mon frère est sur une fausse piste. Les Hurons n'ont point traversé la plaine.
--Oach! et ces traces?
--Ruses de guerre. Les coquins sont adroits, mais ils ne connaissent pas le vieux limier.
--Nègre comprend pas! disait le noir suivant cette scène d' un air ébahi.
--Voyez ces empreintes. Pour vous, elles signifient que des hommes ont passé là, voilà tout. Pour moi, elles ont un autre sens, parce que les Indiens en marche prennent mille précautions pour effacer toute trace de leur passage. Ici ces traces semblent multipliées à plaisir; c'est pour nous donner le change. De plus, toutes ces empreintes sont égales; elles ont donc été faites par le même pied, par un seul homme. La troupe des Hurons n'est point passée par ici.
La Flèche-Noire fit un signe d'assentiment.
--Voici ce que je pense. Le Nuage-Blanc est arrivé au bord du fleuve. Un de ses hommes l'a traversé pour laisser la fausse piste; pendant ce temps, le reste de la troupe a suivi la lit même de la rivière. Qu'en dit mon frère?
--Le Marcheur est un véritable Indien; rien ne lui échappe.
--Maintenant une dernière question se présente. Les Hu rons ont-ils descendu ou remonté le fleuve?... A mon avis, ils l'ont remonté, parce qu'en amont l'eau est moins profonde qu'en aval et qu'ils avaient des prisonniers... Si mon frère le veut, nous suivrons ce chemin.
--Notre frère a raison, dirent les Indiens en entrant dans l'eau.
Pendant plus d'une demi-heure, ils remontèrent le fleuve, luttant contre la violence du courant, très-fort en cet endroit, et explorant avidement les deux rives.
--Hourra! s'écria tout à coup le trappeur montrant à ses amis la trace d'un pied humain imprimé sur la berge. Le Nuage-Blanc est revenu sur ses pas et s'est rapproché des collines. Maintenant nous tenons la piste, nous les atteindrons.
La troupe s'avança avec une nouvelle ardeur. Tout à coup, en passant auprès d'un buisson de winterberg entouré de hautes herbes, Thémistocle, qui marchait à côté du trappeur, d'un bond prodigieux s'élança au milieu du buisson sans se préoccuper des épines qui lui déchiraient les chairs.
Un instant après, il en ressortait tenant à la gorge un Indien à moitié étranglé.
--Arrêtez, Thémistocle! cria le trappeur; ce Peau-Rouge est un ami, c'est le Castor.
Thémistocle obéit.
--Que mon frère soit le bienvenu, dit la Flèche-Noire. Bien qu'il fasse partie des Enfants perdus, le Castor est mon ami et a déjà rendu d'innombrables services à mon peuple.
--Les Enfants perdus sont des chiens! Le Castor les méprise et veut orner ses mocassins avec la chevelure de leur chef Oeil-Sanglant... Les Yakangs veulent-ils me permettre de les accompagner?
--Que les guerriers prennent garde! dit l'Abeille: le Castor est peut-être un traître.
--Oh! fit le trappeur en se récriant.
L'Enfant perdu lança à l'Indienne un regard indéfinissable.
--Ma mère se souvient-elle de la nuit où son village fut surpris par les Enfants perdus?
--Elle s'en souvient.
--L'Abeille, terrassée par Oeil-Sanglant, allait périr. Un tomahawk a brisé l'arme de son ennemi. Ce tomahawk, qui l'avait lancé?
--Vous?
--Moi.
--Que mon fils me pardonne: il comprendra mes soupçons et les excusera.
Le Castor s'inclina.
--Mon frère suit la piste des Hurons? dit-il à la Flèche-Noire. Sa fille et le guerrier pâle ont été enlevée pendant la tempête.
--Qui les a enlevés? mon frère le sait-il?
--Oui. Le Nuage-Blanc et son fils l'Oiseau-du-Tonnerre.
--Qu'en ont-ils fait?
--Ils les ont livrés à l'Oeil-Sanglant, qui forcera l'étoile des Yakangs à devenir sa femme et qui attachera le guerrier pâle au poteau de torture.
--Quand?
--Aujourd'hui... dans trois heures.
Une exclamation de douleur jaillit des poitrines de la Flèche-Noire, du trappeur et de Thémistocle.
--Trop tard! murmurèrent-ils; nous arriverons trop tard!
--Mes frères se trompent. Les Enfants perdus et les Hurons ne sont pas si loin, et, avant trois heures, mes frères les auront rejoints.
--Que mon fils le Castor m'écoute, dit la Flèche-Noire. Mon sort est entre ses mains. Qu'il me guide vers ma fille, et ma vie lui appartient.
Le Castor lui tendit la main.
--Mon coeur a toujours aimé les Yakangs et haï les Enfants perdus, dit-il; je ferai ce que mon père désire.
Et, prenant la tête de la troupe, il s'avança à grands pas dans la prairie.
L'Abeille, qui supportait la fatigue aussi bien que le guerrier le plus robuste, semblait réfléchir profondément, tout en jetant de temps en temps un regard perçant sur le Castor.
Tout à coup elle quitta son rang, et s'approchant du jeune Indien elle murmura à voix basse:
Pour voir encore ton doux visage, Jeune fille, vers ton village Je suis entraîné par mon coeur. Je te vois jouer sur la mousse Et j'écoute ta voix plus douce Que la voix de l'oiseau moqueur.
Le Castor tressaillit
--Bon! fit l'Abeille; les yeux d'une mère voient tout. Mon fils aime Fleur-de-Printemps, il la sauvera.
Arrivé au pied de la colline, le Castor longea sa base pendant quelques minutes, puis il s'engagea dans un étroit défilé conduisant au versant opposé.
--Oach! dit le sorcier au Marcheur, nous ne sommes plus qu'à deux railles du lieu redoutable où gît le trésor de Montcalm, le grand guerrier blanc. Les Enfants perdus connaîtraient-ils ce secret?
--Je l'ignore. S'il ne le connaissent pas, il faut les chasser, pour les empêcher de le découvrir, et s'ils le connaissent déjà... alors...
Le trappeur acheva sa pensée en frappant avec force la crosse de sa carabine.
Depuis quelques instants déjà, la marche du Castor s'était ralentie, et il avait fait signe à ses amis de ne plus avancer qu'avec une extrême précaution. Bientôt il ordonna aux Yakangs de s'arrêter; puis prenant à part la Flèche-Noire, le trappeur et Thémistocle:
--Que mes frères me suivent, dit-il, et vous, guerriers yakangs, ne sortez de votre retraite que lorsque vous entendrez retentir le croassement du corbeau.
Mais il eut beau employer tous les moyens possibles de persuasion, il ne put empêcher l'Abeille de se joindre à lui et d'accompagner son mari.
A quelque distance de l'endroit ou ils se trouvaient se dressait une sorte de muraille de rochers qui semblait servir de contrefort à la chaîne de collines. D'épais buissons de gadellier sauvage et de rosiers des savanes en garnissaient le pied, et quelques pins séculaires, étendant sur eux leurs bras touffus, semblaient les protéger.
C'est vers cet endroit que le Castor dirigeait ses amis en rampant dans les hautes herbes et les murettes.
Arrivé à la base des rochers, il écarta avec précaution le feuillage qui masquait la vue et, faisant signe au trappeur et au chef yakang:
--Que mes frères regardent, dit-il.
La Flèche-Noire colla son oeil contre l'ouverture ainsi pratiquée et recula soudain comme s'il eût été mordu par un serpent.
Il venait d'apercevoir, attachés dos à dos au poteau de torture, sa fille et le marquis de Valvert, entourés d'un cercle d'Indiens qui préparaient les instruments du supplice. Tous les ennemis de son peuple étaient là: l'Oeil-Sanglant avec les Enfants perdus, le Nuage-Blanc et l'Oiseau-du-Tonnerre avec les Hurons, le Novice arec sa bande d'écumeurs du désert.
Vaincu par la douleur, par la rage, incapable de se maîtriser plus longtemps, le chef yakang brandit son tomahawk et porta sa main à sa bouche pour donner le signal convenu avec ses guerriers, lorsque le trappeur le retenant:
--Que mon frère soit prudent, lui dit-il. Le supplice de ces enfants ne va pas commencer encore et les ennemis pourraient les tuer si nous agissions trop précipitamment. Employons d'abord la ruse; la force viendra après. Laissez-moi faire.
Et le trappeur se penchant vers Thémistocle, lui murmura quelques mots à l'oreille.
XIII.--DEUX COEURS INDIENS.
Nous avons laissé le Nuage-Blanc et son fils couchés à plat ventre sur la terre pendant l'orage et fixant des yeux ardents sur le cirque de rochers qui abritait la troupe des Yakangs. Par un hasard providentiel, les deux Hurons se trouvèrent hors de l'atteinte de la trombe furieuse, qui les eût emportées comme une feuille dans ses tourbillons.
--Que mon fils s'apprête, dit le Nuage-Blanc en voyant le météore menacer les Yakangs; bientôt il pourra montrer s'il est digne de recevoir le titre de guerrier.
Les deux Indiens se levèrent et, sûrs que dans l'obscurité de la tourmente ils ne seraient point aperçus, ils s'élancèrent en courant vers la grotte et l'atteignirent au moment où la trombe furieuse venait, pour ainsi dire, d'anéantir les compagnons de la Flèche-Noire.
Un éclair permit aux Hurons de s'orienter. Sans songer qu'ils pouvaient être eux-mêmes emportés par la rafale, ils se précipitèrent vers Fleur-de-Printemps.
--Deux prises valent mieux qu'une, murmura l'Oiseau-du-Tonnerre en s'avançant vers Raoul étendu sur la terre non loin de la jeune fille.
Une minute après, les Hurons s'enfuyaient portant sur leur épaule les captifs bâillonnés, garrottés et encore privés de sentiment.
Les ravisseurs coururent sans s'arrêter jusqu'au bord du fleuve. Arrivés là:
--Que mon fils dépose son fardeau, dit le Nuage-Blanc, et qu'il se rende sur l'autre rive; il fera une fausse piste pour tromper les Yakangs, qui doivent être déjà sur nos traces.
L'Oiseau-du-Tonnerre obéit sans mot dire, puis revint vers son père.
--Que devons-nous faire maintenant? demanda-t-il.
--Maintenant, répondit le Huron après avoir réfléchi quelques instants, nous marcherons dans le lit du fleuve pour faire perdre nos traces, puis nous rejoindrons nos amis de l'autre côté des collines.
Cette manoeuvre, sur laquelle le chef huron comptait pour échapper aux poursuites des Yakangs, échoua, comme nous l'avons vu, grâce à la perspicacité du trappeur.
La nuit était tout à fait venue lorsque les deux Hurons arrivèrent au camp des Enfants perdus.
--Le Nuage-Blanc sait tenir ses promesses, dit le chef en déposant Fleur-de-Printemps aux pieds de l'Oeil-Sanglant.
--De plus, dit l'Oiseau-du-Tonnerre, voici un ennemi dont la capture réjouira le coeur de mon frère.
Oeil-Sanglant eut un méchant sourire.
--Que comptent faire les guerriers hurons de leurs prisonniers?
--Rien, répondit le Nuage-Blanc; j'ai promis à mon frère de les lui amener, je tiens ma promesse; ils sont à lui, l'Oeil-Sanglant en disposera à sa guise.
--Merci! répondit le chef des Enfants perdus. Un jour viendra où l'Oeil-Sanglant saura reconnaître ce service. Qu'on emmène les prisonniers sous ma tente! dit-il à deux de ses guerriers.
Cet ordre fut immédiatement exécuté.
Raoul, anéanti par ce qui lui arrivait, gisait inerte sur le sol. Incapable de rassembler ses idées, il se croyait le jouet d'un cauchemar pénible et appelait de tous ses voeux l'instant du réveil.
Quant à Fleur-de-Printemps, plus habituée à ces moeurs étranges, elle ne se dissimulait pas l'horreur dans sa position. Mais, loin de se laisser abattre, la courageuse fille semblait puiser une nouvelle énergie dans sa faiblesse même.
--La Flèche-Noire, se disait-elle, s'apercevra bientôt de notre absence et saura nous délivrer. Attendons.
Tout à coup un coin de la tente se souleva, et l'Oeil-Sanglant entra.
L'Indien considéra avec une joie féroce les deux prisonniers, puis, s'approchant de la jeune fille:
--Fleur-de-Printemps sait-elle qui lui parle? dit-il.
--Oui. Vous êtes un Enfant perdu, un ennemi de ma race... un chef peut-être?
--L'Oeil Sanglant! dit l'Indien avec emphase.
A ce nom redouté et abhorré parmi les Yakangs, la jeune fille se recula en frissonnant.
--L'étoile des Yakangs sait-elle quel sort nos guerriers lui réservent ainsi qu'au guerrier pâle? Sait-elle qu'ils veulent les attacher tous deux au poteau du sang?
--Oh! s'écria la jeune fille.
--Fleur-de-Printemps n'ignore pas que les Enfants perdus connaissent l'art de faire crier comme des vieilles femmes les guerriers les plus courageux. Quelle contenance fera-t-elle lorsque les couteaux de mes fils découperont ses chairs, lorsque ses ongles et ses cheveux seront arrachés un à un?
Le chef des Enfants perdus se tut pour juger de l'effet que ses paroles avaient produit.
Fleur-de-Printemps frissonnait. Elle connaissait de longue date ces horribles exécutions et savait à quel degré de perfection les Enfants perdus avaient porté l'art des supplices.
Cependant l'étoile des Yakangs peut échapper à son sort, dit tout à coup l'Indien.
--Que le chef s'explique.
--Les deux yeux de Fleur-de-Printemps éclairent mon coeur depuis longtemps. Qu'elle consente à partager mon wigwam et, au lieu d'être attachée au poteau de torture, elle sera aimée et respectée de nos guerriers.
--Fleur-de-Printemps est la fille d'un chef. Jamais elle ne vivra avec un chien des prairies!
--Que ma fille prenne garde! cria Oeil-Sanglant en fronçant les sourcils et étreignant convulsivement le bras de la jeune fille.
Fleur-de-Printemps poussa un cri de douleur.
--Votre conduite est infâme, chef, dit Raoul. Le beau mérite de faire trembler une femme!
L'Oeil-Sanglant se tourna vers Raoul, auquel il n'avait pas pris garde jusque-là, et, pour toute réponse, lui fouetta le visage d'un revers de sa robe de bison.
A cette insulte, un nuage passa devant les yeux du marquis. Ses muscles se roidirent comme pour briser ses liens; mais, voyant l'inutilité de ses efforts, il retomba sur le sol et, poussa un gémissement de fureur et d'impuissance.
--Oeil-Sanglant frappe un ennemi sans défense! s'écria Fleur-de-Printemps dont les yeux lançaient des éclairs; c'est un lâche! mon coeur le méprise et les guerriers de ma race feront des sifflets de guerre avec ses os!
--J'ai voulu sauver la fille des Yakangs, dit l'Indien d'une voix sombre; elle ne l'a pas voulu, elle mourra!
--Apprêtez vos supplices, dit la jeune fille; je les attends sans crainte.
L'Oeil-Sanglant quitta la tente, le coeur plein de rage, et sur l'heure convoqua les chefs de la troupe.
--Que décident mes frères du sort des prisonniers.
--Le poteau du sang, fit le métis Scott.
Les autres chefs approuvèrent.
--Bien, dit l'Oeil-Sanglant. Les prisonniers seront attachés au poteau de torture demain, lorsque le soleil aura parcouru la moitié de sa carrière.
Puis, laissant ses compagnons, le chef des Enfants perdus se dirigea de nouveau vers la tente pour faire connaître aux prisonniers la décision du conseil.
Après le départ de leur ennemi, les prisonniers gardèrent d'abord le silence avec une morne résignation.
--Mourir ainsi, dit tout à coup Raoul, c'est affreux! Fleur-de-Printemps, abandonne-moi à mon triste sort et accepte la proposition de l'Oeil-Sanglant.
--Jamais!
--Songe à ton père et à ta mère.
--La Flèche-Noire est un chef; il maudirait sa fille, si elle tremble en face de la mort.
--La mort n'est rien... mais la souffrance!
--La souffrance?... Celui qui implore ses ennemis est un lâche!... Mais le supplice ne peut avoir lieu encore et les Yakangs doivent être sur notre piste.
Et s'ils arrivent trop tard?
--Alors nous mourrons ensemble. C'est un bonheur de mourir avec ceux qu'on aime!
En ce moment, une voix douce et harmonieuse s'éleva derrière la tente:
Lorsque tu cours dans la prairie, Ton pied rase l'herbe fleurie Plus léger qu'une aile d'oiseau; Dans les sentiers tu vas, tu passes, Sans jamais laisser de traces Que le castor au sein des eaux.
--La voix de mon rêve! s'écria la jeune fille. Que le guerrier pâle espère; un ami veille près de nous.
Tout à coup la tente s'entr'ouvrit et un homme parut. C'était le Castor.
--Que ma soeur ouvre son coeur à l'espérance, dit-il. Un ami est là; bientôt Fleur-de-Printemps rejoindra les guerriers de sa tribu?
--Seule?
--Seule!
--Alors Fleur-de-Printemps reste.
--Que veut dire ma soeur?
--Vivre avec lui ou mourir ensemble! fit la jeune fille en tournant ses beaux yeux vers Raoul.
--Quels sont les liens qui unissent ma soeur à l'étranger?
--Fleur-de-Printemps l'aime.
Et, toute honteuse, elle détourna la tête.
A cet aveu, le Castor poussa un soupir douloureux et appuya ses mains crispées sur son coeur comme pour en comprimer les battements.
--Fleur-de-Printemps aime un blanc, un des ennemis insatiables de sa race! Cela lui portera malheur!
--L'étranger n'est pas un ennemi; il a sauvé mon peuple. Les Yakangs l'ont adopté et Fleur-de-Printemps lui a donné son coeur.
Le Castor jeta sur Raoul un regard d'une expression étrange; ses sourcils se froncèrent et il tomba dans une profonde rêverie.
Dans le coeur de ce sauvage enfant de la nature, habitué à ne reconnaître d'autres lois que celles de ses passions et de ces caprices, son amour pour la jeune fille et sa haine pour un rival se livraient un violent combat.
Soudain le Castor releva la tête.
--Ma soeur sera obéie, dit-il avec effort: elle partira avec le guerrier pâle.
Et, se baissant vers les prisonniers, il se mit en devoir de couper leurs liens lorsqu'une main pesante s'appuya sur son épaule.
Le Castor se releva d'un bond. Il se trouvait en présence de l'Oeil-Sanglant.
--Le Castor est généreux! dit celui-ci avec ironie; il donne la liberté à des prisonniers qui ne lui appartiennent pas.
--Trêve de railleries! s'écria le jeune Indien; maintenant que l'Oeil-Sanglant a surpris mes desseins, je n'ai plus besoin de les cacher. Oui, je veux délivrer les prisonniers!
--Ces prisonniers m'appartiennent. Le conseil des chefs les a condamnés à être attachés; ou poteau du sang.
--Le conseil des chefs?... Le Castor n'y assistait pas, et cependant le Castor est un chef. D'ailleurs, que m'importent vos décisions? Les Enfants perdus sont des chiens; mon coeur les méprise depuis qu'il les connaît!
--Le Castor est un traître, et comme un traître il mourra! dit Oeil-Sanglant en faisant un pas vers le jeune homme.
--Prenez garde, chef! je ne suis pas un enfant, et les menaces ne m'ont jamais effrayé. J'accepte le combat; j'ai juré que la chevelure de l'Oeil-Sanglant ornerait un jour mes mocassins... car moi aussi j'aime Fleur-de-Printemps!
En entendant ces mots, le chef des Enfants perdus poussa une exclamation de rage et dégaina son couteau.
Le Castor l'imita.
Les deux Indiens, la tête haute, le visage enflammé, s'observaient du regard, prêts à fondre l'un sur l'autre.
--Non! dit tout à coup Oeil-Sanglant, pas ainsi!... Le poteau de torture aura trois victimes au lieu de deux.
A ces mots, il sortit de la tente en poussant son cri de guerre.
Les Enfant perdus accoururent autour de lui.
--Que mes fils s'assurent du Castor! cria-t-il. Le Castor est un traître!
Les Enfants perdus obéirent; mais le Castor, par un mouvement rapide comme l'éclair fendit d'un coup de tomahawk la tête du premier Indien qui s'approcha de lui; puis, montant avec une agilité inouïe sur la muraille de rochers qui entouraient le camp:
--Les Enfants perdus ne sont pas des guerriers, cria-t-il; Le Castor se rit de leur colère. Un jour ils se retrouveront sur le sentier de la guerre!...
Et, d'un bond prodigieux, il sauta au bas de la muraille et s'enfuit dans la direction des collines.
Les Enfants perdus n'osèrent imiter son exemple, et, comme il leur eut fallu faire un long détour pour suivre la piste du Castor, ils jugèrent toute poursuite inutile et remirent leur vengeance à un moment plus favorable.
--Je ne sais pourquoi, se dit en lui-même le métis Scott, la conduite du Castor m'intrigue. Je suis sût que j'apprendrai de bonnes choses en le suivant.
Et, escaladant à son tour les rochers, il exécuta la manoeuvre du Castor et disparut dans les hautes herbes.
XIV.--LE TRESOR DE MONTCALM.
Le Castor marcha tout le reste de la nuit sans ralentir son allure. Au point du jour il arriva au pied de la plus haute des collines et se dirigea vers le sommet à travers les broussailles inextricables qui en couvraient la surface.
Vers le milieu de la montée, changeant de direction, il s'engagea résolument sur une étroite corniche qui surplombait l'abîme.
Bientôt il déboucha sur une plate-forme au centre de laquelle se dressait une gigantesque aiguille de granit.
Un homme était assis à la base de la pierre.
C'était un grand vieillard à la face ridée, aux longs cheveux flottants, blancs comme la neige. Il portait le costume traditionnel des Indiens des cinq grandes nations désignées habituellement sous le nom générique d'Iroquois. A sa droite, sur le sol, étaient posés un arc et le carquois garni de flèches; à sa gauche, la lance et le tomahawk. Immobile, l'oeil fixé vers l'orient, on eût dit une statue de bronze.
Le Castor considéra quelques instants cet homme d'un air attendri, puis lui posa la main sur l'épaule.
Le vieillard tressaillit..
--L'esprit de mon père est occupé, dit le Castor; Il ne s'aperçoit pas de la présence de son fils.
--Oui, répondit le vieillard en étreignant le jeune homme sur sa poitrine. L'esprit de Donnahcomah est triste; il songe aux Indiens dont la puissance décroît de jour en jour.
--Que mon père chasse ces tristes pensées: le sang des jeunes hommes bouillonne dans leurs veines!
--Que mon fils m'écoute! dit Donnahcomah; je suis vieux, et à mon âge, sur le seuil des prairies bienheureuses, l'esprit acquiert plus de lucidité. Les visages pâles sont avides: la terre est trop petite pour eux. Un jour viendra où ils la couvriront: tout entière, et alors les fils rouges du Grand-Esprit auront vécu.
--Les Indiens sauront se défendre, mon père!
Le vieillard secoua la tête.
--Les visages pâles sont très-puissants; leur médecine est meilleure que celle des pauvres Indiens; ils vaincront... Mais laissons ces tristes idées... Pourquoi mon fils vient-il me voir?
--Il vient demander conseil à son père.
--Qu'il parle; mes oreilles sont ouvertes.
--Le Castor a poussé son cri de guerre contre l'Oeil-Sanglant.
--Bon! mon fils a bien agi.
--Oach! que mon père se souvienne que c'est lui même qui m'a engagé à m'introduire dans les rangs des Enfants perdus.
--Oui, autrefois il le fallait.
--Et maintenant?
--Il ne le faut plus.
--Que mon père s'explique; je ne le comprends pas.
--Bientôt le Castor connaîtra le fond de mon coeur. Auparavant, qu'il me dise ce qui se passe dans le désert.
--Plusieurs blancs y sont entrés sous la conduite d'un homme surnommé Novice, et se sont alliés aux Enfants perdus.
--Dans quel but? mon fils le sait-il?
--Oui. Dans le but de chercher un trésor caché dans les prairies.
--Oach! fit le vieillard. Et puis?
--Un autre visage pâle, ami du Marcheur, a été adopté par les Yakangs. Comme le Novice, il vient chercher un trésor dans le désert.
--Bon! Que mon fils s'asseye à mes cotés, et qu'il me dise tout ce qu'il sait, sans omettre aucun détail.
Le Castor obéit et raconta longuement son amour pour Fleur-de-Printemps, l'arrivée du Novice à la clairière, l'attaque du village yakang par les Enfants perdus, la brusque apparition de Raoul, du Marcheur et du démon du Champ-Rouge; puis il dit la capture de la jeune fille et du marquis par les chefs luirons, et enfin la scène de la tente où il avait ouvertement rompu avec les Enfants perdus.
Le récit achevé, le vieillard laissa tomber son front dans ses deux mains et sembla méditer.
--Mon fils, dit-il enfin en relevant la tête, a dû se demander bien souvent pourquoi Donnahcomah vivait toujours seul, isolé sur cette colline, loin du commerce des autres fils du Grand-Esprit.
--Mon père a deviné ma pensée.
--Eh bien! que le Castor m'écoute; je vais lui montrer le fond de mon coeur.
--Que mon père parle, son fils l'écoute avec respect.
--Le Castor sait que les Indiens sont les fils aines du Wacondah. C'est pour eux que le Grand-Esprit créa les prairies, c'est pour les nourrir et les vêtir que le Maitre de la vie peupla le désert des bisons. Autrefois notre race, aujourd'hui vaincue par les visages pales, était riche et puissante: elle régnait sans partage sur toutes les terres et n'avait de limites que celles formées par les grandes eaux. Un sachem redoutable, terrible dans les combats et sage durant la paix, commandait à tous les Peaux-Rouges des terres du sud. Ce grand sachem demeurait bien loin d'ici, dans la ville sacrée et éternelle, au milieu des terres baignées par les mers chaudes du Sud, et sa puissance était immense. Hélas! qui sait cela aujourd'hui? Moi seul peut-être! Que mon fils se souvienne du nom de ce grand guerrier: il s'appelait Moctézucoma [2].
[Note 2: C'est ainsi que les Indiens prononcent le nom de Montézuma. Chose étrange! un grand nombre de peuplades de l'Amérique ont conservé le souvenir et la tradition du prince infortuné vaincu par Fernand Cortez. Elles prononcent son nom avec respect, et, chose remarquable encore, elles croient qu'il reviendra un jour pour chasser les visages pâles et rendre aux Indiens leur puissance première.]
"Un jour, jetant les yeux sur la mer, les Indiens virent apparaitrent avec surprise des pirogues immenses, semblables à des montagnes flottantes, du côté d'où naît le soleil. C'était les visages pâles qui, poussés par le dieu du mal, leur protecteur, venaient voler les terres des fils du Wacondah.
"Moctézucoma était un guerrier terrible: il se battait avec le courage de l'ours gris. Mais, hélas! le Maître de la vie oubliait ou voulait éprouver ses fils. Malgré ses prodiges de valeur, Moctézucoma fut vaincu, puis il disparut... Les visages pâles se vantèrent de l'avoir tué; mais mon fils le sait, la langue des visages pâles est fourchue. Le grand chef des Peaux-Rouges n'était pas mort: enveloppé d'un nuage, il était monté jusqu'aux prairies bienheureuses pour implorer la pitié du Grand-Esprit.
"Avant de partir, il avait fait cacher en différents endroits de son royaume la plus grande partie de ses richesses, et, quand il reviendra, il retrouvera ses trésors pour soutenir la guerre contre les visages pâles, les refouler dans leurs iles et donner de nouveau à nos frères l'empire du monde... Hélas! fit mélancoliquement le vieillard, quand ce jour luira t-il?... Que le grand chef se dépêche, il y a longtemps que les Peaux-Rouges l'attendent..."
--Eh bien? dit le Castor.
--Eh bien! si Donnahcomah vit seul, c'est qu'il connaît un de ces trésors et qu'il le garde.
--Est-ce possible?
--Mon fils le verra bientôt.
--Comment mon père l'a-t-il découvert?
--Que mon fils m'écoute, je n'ai pas fini. Le premier de notre famille se nommait Griffe-d'Ours. C'était un grand guerrier, un chef redoutable de la tribu des Yakangs.
--Des Yakangs?
--Oui, des Yakangs; voilà pourquoi j'ai recommandé à mon fils le Castor d'aimer les guerriers de la Flèche-Noire et de les traiter comme des frères.
--Alors pourquoi mon père m'a-t-il conseillé d'entrer dans les rangs des Enfants perdus, leurs plus mortels ennemis?
--Pourquoi? Parce que les Enfants perdus immolent au Grand Esprit tous les visages pâles qui entrent sur notre territoire et les empêchent ainsi, sans le savoir, de découvrir jamais le trésor sur lequel je veille...
"Un jour, notre père Griffe-d'Ours escortait dans les prairies à la tête d'une troupe de Hurons avec lesquels il venait de faire la paix, une famille de visages pâles qu'il avait juré de protéger. Mais les Hurons, troublés par les vapeurs de l'eau de feu, qui rend fous les pauvres Indiens, massacrèrent les visages pâles au mépris de la foi jurée. Griffe-d'Ours lui-même, voulant défendre ses protégés, tomba percé de coups. Cependant il n'était pas mort. Profitant des ténèbres de la nuit, il s'éloigna, rampant, du lieu du carnage. Il erra longtemps dans le désert, sans abri, sans asile, supportant la faim et la soif, blessé, le sang brûlé par la fièvre, mais soutenu par l'espoir de la vengeance. Un jour qu'il venait de s'endormir au bord d'un cours d'eau, le grand chef Moctézucoma lui apparut, et montrant du doigt cette colline, lui ordonna de veiller à la sûreté d'un trésor qui y était caché et de le défendre surtout contre la cupidité des visages pâles.
"Griffe-d'Ours obéit. Il escalada la colline, découvrit le trésor et le garda pendant trente-deux ans.
"Cependant à chaque lune, abandonnant son poste, il se rendait au village des Hurons et immolait l'un des meurtriers pour apaiser les mânes des victimes. Trente fois il renouvela ces expéditions, jusqu'à ce que toute la troupe des Hurons coupables eut disparu.
"Quand Griffe-d'Ours mourut, son fils lui succéda, puis un autre, puis un encore, puis enfin Donnahcomah. Mais, hélas! Donnahcomah est bien vieux; bientôt il ira rejoindre ses pères dans les prairies bienheureuses, et alors mon fils le Castor le remplacera. Maintenant, que mon fils me suive."
Donnahcomah se dirigea vers l'une des extrémités de la plate-forme et contourna un amas de rochers surplombant l'abîme. Derrière ces blocs de pierre s'ouvrait l'entrée étroite d'une grotte obscure et profonde. Le vieillard, allumant une branche de pin, se glissa à plat ventre dans la grotte, suivi du Castor.
Apres de longs détours dans des corridors tortueux, les deux Indiens atteignirent le fond de l'excavation, et un cri d'admiration jaillit de la poitrine du jeune homme.
Devant lui, appuyés sur le sol et montant jusqu'à la voûte, des monceaux de poudre d'or se dressaient, renvoyant en fauves lueurs les rayons du flambeau réfléchis sur leur surface.
--Voilà les richesses que Moctézucoma doit trouver intactes quand il reviendra sur la terre.
--Aucun visage pâle n'a jamais soupçonné l'existence de cette grotte? demanda le Castor.
--Si, un seul, quand le père de mon père veillait ici, un visage pâle, guidé sans doute par le mauvais Esprit, réussit à s'introduire dans la grotte. Pendant trois jours et trois nuits, mon ancêtre le poursuivit à travers la prairie et parvint à l'atteindre. Mais le visage pâle s'échappa, laissant sa chevelure entre les mains de son ennemi. C'était un guerrier du grand chef blanc Montcalm, ennemi des Iroquois et allié des Hurons.
--Et parmi mes frères les Indiens?
--Un seul, le grand sorcier des Yakangs.
--Bon! Mais que mon père me permette une question. Si un étranger venait en ces lieux, que ferait mon père?
--Il le tuerait.
--Mais si mon père, malgré son courage, était obligé de céder?
--Donnahcomah est prudent; il connaît les ruses des visages pâles. S'il était forcé de céder, alors... que mon fils regarde.
Et, élevant le flambeau au-dessus de sa tête, le vieillard montra un large trou pratiqué dans l'une des parois de la grotte et rempli de poudre grossière.
--Une étincelle tombe là, dit-il, et la montagne s'écroulera!... Il vaut mieux détruire le trésor que de le laisser ravir par les visages pâles.
Le Castor fit un signe d'assentiment puis, précédé du vieillard, il sortit de la grotte, les yeux encore éblouis des richesses qu'il venait de contempler.
Le Castor redescendit la colline. Nous l'avons vu guider les Yakangs vers le camp de leurs ennemis.
Environ une heure après, Donnahcomah suivait le même chemin.
Le vieillard venait à peine de disparaître qu'un homme surgit derrière l'aiguille de granit.
--Cet homme était le métis Scott.
--Je savais bien, dit-il, que j'apprendrais de bonnes choses en suivant le Castor. Voyons un peu, à notre tour, ce fameux trésor. Qu'il appartienne à Moctézucoma ou au diable, je puis bien en prendre ma part.
Et, allumant le flambeau il pénétra dans la grotte.
A la vue des immenses richesses qui s'étalaient devant ses yeux:
--Hourra! s'écria-t-il avec une voix qui n'avait plus rien d'humain.
Et dans un accès de démence le misérable se rua sur ces monceaux d'or, se roulant sur eux et y enfonçant ses bras tout entiers, comme s'il eût craint que quelqu'un voulût les lui ravir.
XV.--A CHACUN SELON SES OEUVRES.
Obéissant aux ordres du Marcheur, Thémistocle, avec une agilité dont il s'émerveillait lui-même, monta sur l'un des pins qui étendaient leurs longues branches jusqu'au-dessus du poteau de torture et se perdit bientôt dans le feuillage. Puis, avec des précautions infinies, il rampa sur les branches jusqu'au-dessus de la tête des deux victimes. Arrivé là, le nègre s'arrêta, guettant une occasion favorable.
Au bout de quelques minutes, les préparatifs du supplice étaient terminés.
--Que les guerriers prennent leur place! cria Oeil Sanglant. Bientôt leurs oreilles seront réjouies par les cris de douleur de leurs ennemis.
Toute la bande obéit. Il s'ensuivit un moment de confusion pendant lequel le poteau du sang resta sans surveillance. Thémistocle, jugeant le moment propice, se suspendit à l'extrémité de la branche. La branche plia, et le nègre, sautant légèrement à terre, vint se placer devant les victimes ébahies, fièrement appuyé sur sa massue.
Lorsque les Indiens se retournèrent, ils poussèrent une clameur d'épouvante:
--Le démon du Champ-Rouge!
Oeil-Sanglant lui-même frissonna.
--Oui, c'est le démon du Champ Rouge, dit le nègre d'une voix retentissante. Le Grand Esprit, mon père, m'envoie punir les lâches et les voleurs.
--Grâce pour mon peuple! cria Oeil-Sanglant.
--Qui parle ainsi? qui implore ma pitié? Oeil-Sanglant a-t-il jamais fait grâce à ses ennemis?... Non, les Enfants perdus mourront! Je dois les immoler à la colère du Grand Esprit: ainsi le veut mon père.
Tous les Indiens tremblaient croyant leur dernière heure venue.
--Cependant, dit Thémistocle en élevant encore la voix, cependant, quel que soit mon ressentiment, mon coeur est bon... il peut encore pardonner si les Enfants perdus veulent m'obéir.
--Ils obéiront.
--Qu'ils coupent les liens de ces prisonniers et qu'ils les laissent partir.
--Ces prisonniers sont à moi! s'écria Oeil-Sanglant.
--Ils sont au Maitre de la vie, dit Thémistocle d'une voix sévère.
Terrifié, le chef des Enfants perdus allait donner l'ordre de délier les victimes, lorsque tout à coup le Novice, élevant la voix:
--Que veut dire ceci, guerriers? cria-t-il. Les Enfants perdus vont-ils se laisser effrayer par un imposteur qui abuse de leur incrédulité?
--Que mon frère se taise, dit l'Oeil-Sanglant, et qu'il n'attire point sur mon peuple la colère du démon du Champ-Rouge.
--Ah! ah! fit en riant le Novice un démon! Sachez, chef, que chez les visages pâles j'avais trente hommes semblables à celui-ci pour esclaves.
--Si c'est un démon, qu'il évite ceci... fit un des Américains en couchant en joue Thémistocle.
La position du nègre devenait critique, mais le Marcheur veillait. Passant le canon de sa carabine entre les branches du buisson qui le cachait, il pressa la détente. L'Américain poussa un cri de rage et laissa tomber son arme brisée par la balle du trappeur.
--Trahison! s'écria le Novice.
Et, suivi de ses homme:, il se précipita sur Thémistocle.
Les Enfants perdus tremblaient de peur. Ne doutant pas un instant de la puissance surnaturelle du nègre ils s'attendaient à voir le feu du ciel tomber sur la bande de Novice. Mais, à leur grande surprise, le feu du ciel ne tomba pas, et ils virent Thémistocle se défendre à coups de massue comme un simple mortel.
Cette vue éveilla leurs soupçons et ranima leurs courage. L'Oeil-Sanglant entrevit la possibilité de conserver ses prisonniers.
--Guerriers, dit-il, les paroles de notre frère le Novice seraient-elles vraies? Soixante Enfants perdus valent bien un fils du Grand-Esprit.
--Oach! répondirent les Indiens. A mort!
Et ils se ruèrent sur Thémistocle.
--A notre tour, dit alors le Marcheur. Chef, donnez le signal.
La Flèche-Noire obéit; le croassement du corbeau retentit; puis, escaladant les rochers, nos amis accoururent sur le théâtre de la lutte.
Le trappeur marcha droit au poteau de torture, et, coupant les liens des victimes:
--Courage! défendez-vous, dit-il en tendant une paire de pistolets au jeune homme.
A la vue de ces nouveaux ennemis, les Enfants perdus poussèrent un cri de rage, et la mêlée devint générale. Thémistocle surtout faisait des prodiges de valeur. Sa haute taille dominant les assaillants, on voyait sa terrible massue se lever et s'abattre avec une sorte de régularité mécanique, et à chacun de ses coups répondait le râle d'un mourant.
--Au diable! dit tout à coup le Novice à ses hommes; laissons ces gens-là se battre: leurs querelles ne nous regardent pas. Au trésor!
--Au trésor! firent les Américains.
Mais ils n'avaient pas fait trente pas qu'ils rencontrèrent la troupe des guerrier, yakangs accourant au signal de leur chef. Au premier choc, les cinq compagnons du Novice tombèrent mortellement frappés. Le Novice lui-même gisait à côte d'eux, un couteau à scalper planté dans la poitrine.
L'arrivée des Yakangs changea complètement la face du combat. Sans doute ils avaient contre eux le désavantage du nombre; mais ils avaient pour eux le courage, la force, l'adresse et une cause juste à défendre.
Après quelques instants d'une mêlée furieuse, le résultat de la lutte n'était plus incertain pour Oeil-Sanglant. Il vit ses guerriers faiblir. Jetant alors un regard désespéré autour de lui, il aperçut, au pied de la muraille de granit, Fleur-de-Printemps accroupie sur le sol auprès de sa mère.
Se dégageant par un effort prodigieux du cercle d'assaillants qui l'entouraient, le chef des Enfants perdus s'élança vers les deux femmes et saisit Fleur-de-Printemps entre ses bras. Mais déjà Raoul et le Castor s'élançaient vers eux.
--Laissez la jeune fille! cria Raoul en armant son pistolet.
Oeil-Sanglant était cerné; il comprit que toute fuite était impossible:
--Oach! dit-il d'une voix sombre, mon coeur aussi aime l'étoile des Yakangs, et aucun de mes ennemis ne l'aura!...
Et, prompt comme l'éclair, il enfonça son couteau à scalper dans le coeur de la jeune fille.
Fleur-de-Printemps poussa un soupir, ferma les yeux et inclina la tête comme un lis brisé par l'orage.
Elle était morte.
A la vue de ce lâche assassinat, Raoul tomba inerte sur le sol. Le Castor, poussant un cri désespéré, se précipita vers le cadavre de la jeune fille.
--Le Castor a trahi la foi jurée, murmura Oeil-Sanglant: c'est un traître, il mourra!...
Et, joignant l'action à la menace, il frappa le Castor. Le Castor tomba à côté de Fleur-de-Printemps, tenant entre ses mains les mains tièdes de la jeune fille. Ce nouveau meurtre accompli, Oeil-Sanglant se retourna pour fuir, mais il poussa une sourde exclamation.
La Flèche-Noire se dressait devant lui comme la statue du Châtiment...
En ce même moment, le Nuage-Blanc se rangeait à côté de son allié le chef des Enfants perdus.
Les trois ennemis s'observèrent quelques secondes en silence. Telle était la renommée du chef yakang que le Nuage-Blanc et Oeil-Sanglant n'osaient prendre le rôle d'agresseurs.
Tout à coup, rapide comme l'éclair, le bras Je la Flèche-Noire se détendit; son tomahawk fendit les airs en sifflant et vint s'implanter dans le front de l'Oeil-Sanglant Le chef des Enfants perdus chancela, ses bras s'ouvrirent, puis il tomba de toute sa hauteur comme un chêne abattu par la tempête.
En même temps, la Flèche-Noire se ruait sur le Nuage-Blanc, et, jugeant qu'il n'avait pas besoin d'armée contre un tel ennemi, il le saisit à la gorge. Les traits du chef huron se contractèrent, ses yeux sortirent de leur orbite, et quand le puissant étau qui l'atteignait s'ouvrit, le Nuage-Blanc avait vécu.
Un instant après, le Marcheur brisait d'un coup de pistolet la tête de l'Oiseau-du-Tonnerre. Les Enfants perdus, privés de leurs chefs, ne combattaient plus que mollement. Bientôt leur défaite fut complète, et les débris de la bande, éparpillés dans la prairie, s'enfuirent dans toutes les directions. Quarante de leurs compagnons, outre leurs chefs, avaient trouvé la mort dans le combat. Mais la victoire coûtait cher aux Yakangs: outre Fleur-de-Printemps, dix d'entre eux étaient morts et presque tous les autres blessés.
Tout à coup l'oreille du trappeur fut frappée par un cri de détresse s'élevant à quelques pas du champ de bataille. Le Marcheur se dirigea du côté d'où partait la voix et se trouva en présence du Novice gisant à terre.
--Mon Dieu! s'écria le trappeur, c'est vous qui l'avez voulu!
--Oach! dit la Flèche-Noire. C'est le chef des pirates blanc du désert. Que les guerriers décident de son sort. Ma fille morte veut du sang!...
Les Yakangs consultés déclarèrent à l'unanimité le Novice avait mérité la mort et qu'il fallait, séance tenante, l'achever en le faisant brûler à petit feu. En entendant cette sentence le Novice frissonna d'horreur.
Je m'oppose à cette exécution, fit le trappeur. J'ai des droits antérieurs aux vôtres sur ce brigand.
--Que mon frère songe à ma fille! s'écria la Flèche Noire en montrant du doigt le cadavre de Fleur-de-Printemps.
Les Yakangs firent cercle autour de leur frère adoptif..
--Guerriers, commença le trappeur, vous le savez, je ne suis pas né comme vous au milieu des prairies. Jadis, quand j'étais jeune, il y a bien des années, je vivais parmi mes frères les visages pâles. J étais heureux. Tout me souriait. Au milieu de mes richesses, le ciel m'avait donné, du moins je le croyais, le bien le plus précieux, le coeur d'un ami.
"J'aimais une jeune fille belle et riche; j'en fus aimé. J'implorai son père de me l'accorder en mariage. A partir de ce moment, je vis un changement s'opérer dans la conduite de mon ami. Froid, réservé avec moi, il sembla m'éviter.....enfin, je cessai complètement de le voir.
"Deux années se passèrent. J'avais conduit ma femme à la campagne; et bientôt deux enfants, deux anges que mes yeux ravis contemplaient suspendus au sein de leur mère, vinrent mettre le comble à mon bonheur. Pauvres enfants! fit le Marcheur en essuyant une larme qui roulait dans ses yeux.
"Hélas! j'oubliais que c'est surtout pendant le calme qu'on doit craindre la tempête, et que le bonheur n'est pas sur la terre.
"Un jour je dus m'absenter quelque temps. De retour à la maison, alors que je croyais presser sur mon coeur les êtres que j'aimais, jugez de ma douleur!... je ne trouvai qu'un monceau de cendres, et, parmi les débris fumants, j'aperçus avec horreur les cadavres carbonisés de ma femme et de mes enfants."
--Grand Dieu!
--Un crime avait été commis. Guidé par la rumeur publique, qui se trompe rarement, j'eus bientôt réuni des preuves suffisantes pour connaître le coupable...
--Et ce coupable?... demanda la Flèche-Noire.